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Métapo infos - Page 6

  • Une réflexion sur la technique...

    Nous reproduisons ci-dessous une réflexion de Balbino Katz sur la technique, cueillie sur le site de Breizh-Info...

     

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    Fiché S, refusé par ma banque : et si la technique nous sauvait de l’immigration de masse ?

    Je cherche depuis quelque temps à changer de voiture. L’affaire, à première vue, ne semblait guère devoir me conduire à méditer sur le destin de la civilisation européenne. Elle consistait à comparer des autonomies, des capacités de coffre, des mensualités et ces mille données par lesquelles l’homme contemporain tente de donner une apparence raisonnable à ses désirs.

    Après avoir analysé mes besoins, les distances que je parcours et les trajets qui me conduisent chaque semaine du bord de mer jusqu’au Pays de Rennes, j’en suis arrivé à une conclusion dont je ne me serais guère cru capable autrefois : une voiture électrique pourrait fort bien me convenir. Je dispose d’un endroit où la recharger, mes déplacements sont assez réguliers pour en calculer l’autonomie et je ne suis pas de ceux qui éprouvent le besoin de faire rugir un moteur afin de s’assurer qu’ils existent encore.

    L’affaire aurait donc dû aller son petit bonhomme de chemin. Mes revenus sont réguliers, mes comptes convenablement tenus, mon endettement inexistant. Pourtant, voici le quatrième concessionnaire qui m’annonce que l’organisme financier auquel il transmet ses dossiers refuse le mien.

    Les commerciaux examinent les chiffres, vérifient les pièces, interrogent leurs écrans, puis se font des nœuds au cerveau. À les en croire, mon dossier devrait passer comme une lettre à la poste. Il ne passe pas. Le verdict tombe, sec et sans appel, sans qu’aucune explication intelligible soit fournie.

    Je savais depuis longtemps que j’étais fiché S. Ce classement administratif appartient à ces décorations obscures que la République réserve parfois aux hommes qui s’expriment publiquement en dehors des allées balisées. J’apprends aujourd’hui qu’à la surveillance de l’État pourrait s’ajouter une forme de proscription bancaire. Me voici sans doute devenu une PPE de plus, une « personne politiquement exposée », non parce que j’exerce une fonction ministérielle, possède un palais en Afrique ou dirige quelque république bananière, mais parce que mes opinions, mes relations et mes activités publiques suffisent peut-être à faire de moi un client indésirable.

    Je ne puis évidemment en administrer la preuve. Les banques ne révèlent pas leurs critères, les organismes de crédit ne justifient pas leurs refus et les employés eux-mêmes ignorent généralement ce qui a déclenché l’alarme. Ceux qui savent ne parlent point ; ceux qui parlent ne savent rien. Il n’y a plus de censeur à brassard assis derrière un bureau, une plume rouge à la main. Il existe un dispositif de conformité, un algorithme, un score, un signal remonté d’une base obscure et, quelque part, une case invisible qui se referme sur vous.

    Voilà l’un des coûts cachés de l’expression publique. Il ne prend pas toujours la forme théâtrale d’un procès, d’une interdiction ou d’une perquisition à l’aube. Il se glisse dans les gestes ordinaires de l’existence : ouvrir un compte, souscrire une assurance, louer un appartement, obtenir un financement. On demeure juridiquement libre, tandis que certaines portes se ferment avec une régularité troublante. La liberté subsiste dans les textes ; la vie quotidienne, elle, se rétrécit.

    L’ironie de l’affaire ne manque pas de sel. Je me vois peut-être interdire l’achat d’une voiture électrique par un dispositif informatique auquel nul être humain ne semble plus en mesure de demander raison. La technique dont j’espérais profiter devient, dans le même mouvement, l’instrument de mon exclusion. Elle ouvre des possibilités nouvelles et perfectionne simultanément les moyens du contrôle.

    C’est en songeant à cette contradiction que j’ai lu dans Libération un entretien accordé par Thomas Dekeyser, chercheur en géographie numérique à l’université de Southampton et auteur d’un essai intitulé Techno-Negative. A Long History of Refusing the Machine. La « techno-négativité » désigne, selon lui, le sentiment de frustration, de dépossession et de perte de contrôle suscité par le déploiement des nouvelles technologies, puis la transformation de cet affect en langage politique et en répertoire d’actions.

    La première intuition n’est nullement absurde. Il faudrait être aveugle pour ne pas constater que les techniques contemporaines avancent plus vite que notre capacité à en comprendre les effets. L’intelligence artificielle se répand dans les bureaux, les écoles, les administrations et les rédactions. Les images fabriquées deviennent difficiles à distinguer des images véritables. Des métiers que l’on croyait protégés découvrent qu’ils peuvent être automatisés. Les décisions sont confiées à des programmes dont les critères demeurent souvent incompréhensibles, y compris à ceux qui les utilisent.

    Mon aventure bancaire en offre une illustration assez plaisante, encore qu’à mes dépens. Un système peut désormais porter sur un homme un jugement aux conséquences très concrètes sans qu’aucune personne déterminée ait à répondre de ce jugement.

    Thomas Dekeyser ne s’en tient toutefois pas à cette critique. Sous sa plume, la techno-négativité devient une politique du refus. Elle commence par des gestes individuels : ne pas utiliser ChatGPT, s’imposer une cure de désintoxication numérique, limiter l’usage du téléphone ou en interdire l’accès à ses enfants. Elle se poursuit par des recours contre la construction de centres de données, puis par des actions collectives dirigées contre les infrastructures technologiques. Le sabotage lui-même entre dans le répertoire envisagé.

    Le chercheur ne propose pas seulement de ralentir le train de l’intelligence artificielle. Il appelle à tirer le frein d’urgence, voire à faire dérailler le convoi avant d’en sauter. L’image est éloquente. Elle révèle le moment où la critique légitime de la technique bascule dans une théologie de l’abolition.

    La nouvelle religion du refus

    Les centres de données jouent dans cet imaginaire le rôle que les centrales nucléaires, les banques et les palais occupaient autrefois dans la mythologie révolutionnaire. Ils donnent une forme matérielle à une puissance autrement insaisissable. L’intelligence artificielle semble flotter dans un univers sans corps ; le centre de données, avec ses bâtiments aveugles, ses câbles, ses ventilateurs et sa consommation d’énergie, offre une cible que l’on peut désigner, occuper ou détruire.

    L’analyse n’est pas entièrement dépourvue de finesse. La technique contemporaine dissimule volontiers sa matérialité. Le « nuage » informatique est une jolie métaphore pour désigner des milliers de serveurs, des centrales électriques, des mines de métaux rares, des câbles sous-marins et une immense armée d’ingénieurs, de techniciens et d’ouvriers. L’écran silencieux posé sur une table bretonne repose sur des infrastructures titanesques dispersées dans le monde entier.

    La critique se gâte lorsqu’elle transforme cette découverte en autorisation de casser. Puisque le milliardaire qui dirige l’ensemble demeure hors d’atteinte, on s’en prendra aux serveurs, aux transformateurs et aux câbles. La machine devient coupable par nature et sa destruction prend la valeur d’une purification.

    Cette mouvance ressemble aux castors qui prétendent faire barrage au Front national. Elle édifie désormais ses digues contre l’avancée technologique. Ses adeptes renoncent à l’avion, conservent leur téléphone jusqu’à l’agonie, proscrivent les écrans domestiques, rêvent de villes sans voitures et regardent avec suspicion toute innovation permettant à l’homme de produire davantage, de parcourir une distance plus grande ou de s’affranchir d’une ancienne contrainte.

    La sobriété devient une pureté. La dépense énergétique tient lieu de péché. Le centre de données devient la cathédrale de Mammon, l’entrepreneur son grand prêtre et le sabotage une sorte d’iconoclasme rédempteur. L’extrême gauche, qui se prétendait jadis matérialiste, réinvente sous nos yeux une religion de l’abstinence.

    Son paradis n’est plus la société d’abondance que l’on promettait naguère aux ouvriers. Il est une société administrée de la pénurie, où l’on se chauffe moins, où l’on voyage moins, où l’on produit moins et où chaque désir doit justifier sa consommation d’énergie devant un clergé de spécialistes. Le progrès ne consiste plus à donner davantage aux hommes, mais à leur apprendre à vouloir moins.

    Le paradoxe politique est plus savoureux encore. Thomas Dekeyser reconnaît que la résistance technologique peut rassembler des syndicalistes, des militants climatiques, des adversaires de l’extraction minière et des personnes venues d’horizons très différents. Il ajoute aussitôt qu’il faudra identifier et écarter les éléments « réactionnaires » ou « fascisants ».

    On peut donc combattre la technique, bloquer ses infrastructures et envisager leur sabotage, à la condition de présenter ses certificats de bonne conduite idéologique. L’inquiétude devient noble lorsqu’elle provient d’un militant écologiste ; elle devient suspecte lorsqu’elle procède d’un attachement à la famille, à la continuité historique ou à l’ordre naturel.

    On retrouve là une vieille coutume de la gauche intellectuelle : appeler toutes les colères à la mobilisation, puis vérifier les papiers de chacun à l’entrée de la barricade.

    Ce que la Nouvelle Droite a compris de la technique

    La critique de la technique ne saurait pourtant être abandonnée à la gauche décroissante. Elle occupe depuis longtemps une place essentielle dans la pensée européenne, et notamment dans cette Nouvelle Droite française dont les travaux ont nourri ma propre réflexion.

    Cette tradition n’a jamais considéré la technique comme un simple assemblage d’outils neutres dont tout dépendrait de l’usage. Une pareille conception relève du libéralisme naïf : le couteau serait bon ou mauvais selon la main qui le tient, l’ordinateur innocent selon le programme qu’on lui confie, l’intelligence artificielle indifférente aux structures qu’elle installe.

    La technique n’est jamais aussi docile. Elle ne se contente pas d’exécuter un projet extérieur. Elle modifie celui qui l’emploie, transforme sa perception du temps et de l’espace, réorganise les rapports sociaux et crée des besoins qui n’existaient pas avant elle.

    L’automobile n’a pas seulement permis de se déplacer plus vite. Elle a redessiné les villes, créé les banlieues, déplacé les commerces, vidé certains centres anciens et rendu chacun dépendant de la mobilité individuelle. Le téléphone portable n’est pas seulement un téléphone que l’on aurait glissé dans sa poche. Il transforme l’homme en être continuellement joignable, colonise son attention et abolit la frontière entre le temps privé et le temps professionnel.

    L’algorithme bancaire qui refuse mon dossier ne constitue pas seulement un moyen plus rapide d’accomplir une ancienne tâche. Il produit une nouvelle forme de pouvoir : impersonnelle, opaque, presque impossible à contester, parce qu’elle ne réside plus entièrement dans la volonté d’un homme identifiable.

    Heidegger avait compris que l’essence de la technique ne résidait pas dans les machines. Elle était une manière de dévoiler le monde, de considérer toute chose comme un fonds disponible, calculable et mobilisable. La forêt devient une réserve de bois, le fleuve une quantité d’énergie, l’homme lui-même un ensemble de données, une ressource humaine ou un profil de risque.

    Ernst Jünger avait aperçu, sous une autre forme, ce mouvement de « mobilisation totale » par lequel chaque fragment de l’existence se trouve intégré à un dispositif général. L’homme moderne ne se contente plus de travailler avec la machine : il devient l’une des pièces de son organisation. Il remplit des formulaires, fournit des données, répond aux exigences du système et finit par adopter la langue même de celui-ci.

    La Nouvelle Droite n’a cependant jamais conclu de cette critique qu’il fallait retourner à la bougie, au cheval de trait et à la mortalité infantile. Elle ne confond pas la tradition avec la conservation sous cloche d’un état ancien de la société. La tradition vivante n’est pas une photographie jaunie. Elle est une transmission, c’est-à-dire la capacité d’un peuple à conserver sa forme intérieure à travers les transformations du temps.

    Guillaume Faye avait tenté de résoudre cette contradiction par l’archéofuturisme : unir les formes les plus avancées de la puissance scientifique aux permanences les plus anciennes de notre civilisation. L’idée n’était pas de fabriquer un Moyen Âge équipé d’ordinateurs, comme l’ont cru quelques lecteurs pressés. Elle consistait à reconnaître qu’une civilisation européenne digne de ce nom devait tout à la fois préserver ses peuples, ses héritages et ses différences, tout en se portant à l’avant-garde de la science, de l’énergie, de la génétique, de la robotique et de la conquête spatiale.

    Le choix n’est donc pas entre la technique et la tradition. Il est entre une technique qui désagrège les peuples et une technique qui accroît leur puissance ; entre une innovation qui fabrique des individus interchangeables et une innovation ordonnée à la continuité d’une civilisation.

    Le conservatisme muséal est aussi stérile que le progressisme béat. L’un veut immobiliser le fleuve ; l’autre prétend que tout ce qui descend le courant conduit nécessairement vers le meilleur. La pensée européenne devrait chercher une troisième voie : choisir, hiérarchiser, commander.

    Prométhée demeure à cet égard une figure fondatrice. Il est le héros qui vole le feu aux dieux afin de libérer les hommes de leur impuissance. Il est aussi celui que sa démesure expose au châtiment. L’homme européen se reconnaît dans cette ambiguïté. Il admire les fusées qui s’élancent vers le ciel et redoute en même temps les conséquences d’un monde entièrement livré à la puissance du calcul.

    L’Européen veut franchir les océans, guérir les maladies, prolonger la vie et supprimer les travaux pénibles. Il souhaite aussi demeurer le fils d’un paysage, d’une langue, d’une histoire et d’une lignée. Toute la question consiste à empêcher que la puissance acquise ne détruise l’être même au nom duquel elle fut conquise.

    La machine contre l’immigration de masse

    Il est un aspect de la question que les apôtres du renoncement se gardent ordinairement d’examiner. La technique pourrait devenir l’un des principaux instruments permettant à l’Europe d’échapper à l’immigration massive.

    Depuis plusieurs décennies, les gouvernements, les organisations patronales et les experts nous répètent que les Européens auraient besoin d’une immigration permanente pour accomplir les métiers pénibles, répétitifs ou faiblement qualifiés. Il faudrait importer des bras pour ramasser les fruits, nettoyer les locaux, vider les poubelles, préparer les repas, travailler dans les entrepôts, accomplir certaines tâches hospitalières ou s’occuper des personnes âgées.

    Cette doctrine a fini par donner à l’immigration une apparence de nécessité naturelle. Le maintien de notre niveau de vie exigerait fatalement le bouleversement démographique du continent. Il faudrait transformer la population afin de conserver une organisation économique fondée sur l’abondance du travail peu coûteux.

    Or cette nécessité n’a rien d’éternel. Elle repose sur un modèle économique archaïque, fondé sur une main-d’œuvre nombreuse, interchangeable et faiblement rémunérée. Pourquoi investir dans une machine nouvelle lorsque l’on peut disposer continuellement de travailleurs pauvres ? Pourquoi améliorer les conditions de travail et relever les salaires lorsque l’on peut faire venir de nouveaux bras ?

    L’immigration bon marché dispense les entreprises d’innover. Elle permet de maintenir artificiellement des secteurs à faible productivité, tandis que le coût véritable de cette politique est dispersé entre les contribuables, les communes, les écoles, les hôpitaux, les services sociaux et les générations suivantes. La main-d’œuvre importée paraît peu coûteuse parce qu’une grande partie de son coût n’apparaît jamais sur la feuille de paie de l’employeur.

    La technologie peut rompre ce cercle.

    Les robots agricoles savent déjà surveiller les cultures, désherber les champs et accomplir une part croissante des récoltes. Des machines peuvent nettoyer les locaux, trier les déchets, déplacer les marchandises et automatiser les entrepôts. La cuisine elle-même connaîtra une mécanisation croissante pour les préparations répétitives. Les progrès de la robotique et de l’intelligence artificielle permettront demain d’accomplir une grande partie des tâches qui servent aujourd’hui à justifier l’importation permanente d’une main-d’œuvre ne nécessitant ni longue formation ni haute qualification intellectuelle.

    Le soin exige davantage de discernement. Soigner un malade ou accompagner une personne âgée ne consiste pas seulement à exécuter une suite de gestes. La présence, la parole, la sollicitude et la capacité de comprendre une détresse ne peuvent être entièrement confiées à une machine. Il n’en demeure pas moins que nombre de tâches accomplies dans les hôpitaux et les maisons de retraite sont mécaniques, pénibles et répétitives.

    Des appareils peuvent soulever les patients, distribuer les médicaments, surveiller les constantes, prévenir les chutes, assurer certaines opérations de nettoyage ou accomplir des tâches domestiques. La technique ne devrait pas supprimer l’humanité du soin, mais délivrer les soignants de ce qui les empêche précisément d’être humains.

    Une civilisation européenne vieillissante se trouve ainsi devant deux voies. La première consiste à transformer continuellement sa population pour maintenir une économie ancienne. La seconde consiste à transformer son économie pour permettre à son peuple de durer.

    C’est la technique qui peut nous sauver de l’immigration massive, non son absence.

    Le techno-négativisme apparaît ici dans toute sa contradiction. Il prétend combattre le capitalisme, tout en défendant objectivement le modèle économique qui lui fournit une main-d’œuvre à bas prix. Il dénonce la machine, puis accepte que des populations entières soient déplacées afin d’accomplir les travaux que la machine pourrait prendre en charge. Sous prétexte de préserver l’humain, il transforme l’homme en outil importable.

    Une politique européenne de la technique devrait poursuivre l’objectif exactement inverse. Elle automatiserait en priorité les tâches les plus pénibles et les plus répétitives. Elle augmenterait la productivité, relèverait les salaires des emplois humains demeurés indispensables et réduirait la demande de travail immigré.

    La robotique, l’énergie abondante et l’intelligence artificielle devraient être considérées comme des instruments de souveraineté démographique. Il ne s’agit pas seulement de produire davantage ou de réaliser quelques économies. Il s’agit d’éviter qu’à chaque pénurie de bras, les gouvernements répondent par une nouvelle transformation de la population.

    La technique peut nous surveiller et nous exclure, comme je le découvre peut-être en tentant d’acheter ma voiture. Elle peut aussi nous affranchir du travail servile, réduire notre dépendance et permettre aux peuples européens de persévérer dans leur être. Tout dépend moins de notre capacité à freiner les innovations que de notre volonté politique de les ordonner.

    Le vieil anticapitalisme sous des habits verts

    Le discours techno-négatif s’enracine dans une vision où la finance, l’industrie, l’innovation et le profit forment une même puissance dissolvante. Le capitaliste n’est plus seulement celui qui possède les moyens de production. Il devient l’agent d’une corruption générale, celui qui transforme le monde en marchandise, détruit les solidarités et accélère un mouvement que la société vertueuse devrait arrêter.

    La société menacée n’est naturellement plus appelée « société traditionnelle ». L’extrême gauche ne saurait employer sans rougir une expression aussi suspecte. Elle parle de société soutenable, inclusive, résiliente ou décarbonée. La structure mentale demeure pourtant comparable : un monde pur aurait été souillé par les forces de l’argent, de la puissance et de l’artifice.

    Dans certaines franges de la gauche radicale, cette vision rejoint désormais un antisionisme où resurgissent des représentations anciennes. Le Juif peut redevenir, sous un langage à peine modernisé, le symbole de la finance sans patrie, du calcul abstrait et de la puissance technologique qui détruit les communautés.

    Ce stéréotype fut l’un des poisons de l’antisémitisme européen des XIXe et XXe siècles. Il revient aujourd’hui par des chemins détournés, associé à la haine de l’État juif et à un philo-arabisme devenu presque mystique. L’ancienne figure du capitaliste juif corrupteur de la société traditionnelle se trouve transposée : il serait désormais l’agent de la technique, de la finance mondialisée et de la société de consommation qui détruisent la communauté vertueuse.

    La gauche extrême est entrée dans une vision religieuse du monde. Elle distribue les états de pureté, désigne les pécheurs et promet la rédemption par le renoncement. Elle ne veut plus s’emparer des moyens de production au nom du prolétariat. Elle veut diminuer la production elle-même.

    L’ancien anticapitalisme promettait de livrer les machines aux ouvriers. Le nouveau rêve de les arrêter.

    La technique comme horizon

    Je ne possède aucune dévotion particulière pour l’automobile électrique. Je constate seulement qu’elle peut correspondre à mes usages. Je peux la recharger chez moi, je préfère le silence de sa propulsion et j’attends avec curiosité les nouvelles générations de batteries, qui rendront sans doute dérisoires plusieurs objections actuelles.

    Mon choix procède d’un calcul pratique, non d’une conversion écologique. C’est précisément ce que le techno-négativisme supporte mal. L’individu pourrait adopter une innovation parce qu’elle lui est utile, et non parce qu’un catéchisme politique la lui impose.

    Un agriculteur peut arracher ses vignes pour installer un poulailler s’il estime que l’opération sauvera son exploitation. Un chef d’entreprise peut automatiser une tâche pour éviter de disparaître. Une famille peut interdire les téléphones pendant les repas sans vouloir incendier le centre de données voisin. La maîtrise ne suppose ni l’idolâtrie ni le sabotage.

    Une technique particulière n’est jamais innocente, puisqu’elle modifie le monde dans lequel elle entre. Elle ne porte pas davantage une condamnation éternelle inscrite dans son métal. Il nous appartient d’examiner ce qu’elle détruit, ce qu’elle libère, le type humain qu’elle favorise et la civilisation qu’elle prépare.

    Un algorithme bancaire peut m’écarter sans explication. Un algorithme comparable peut aider un médecin à repérer une tumeur invisible. Un réseau social peut dissoudre l’attention d’un adolescent ou offrir à une petite publication bretonne une audience autrefois réservée aux grands journaux parisiens. Une intelligence artificielle peut fabriquer un mensonge crédible ou permettre à un chercheur d’explorer en quelques heures une masse documentaire qu’une vie entière n’aurait pas suffi à lire.

    La sagesse ne consiste ni à se prosterner devant la machine ni à la briser. Elle consiste à l’intégrer dans un ordre supérieur et à lui assigner un dessein conforme à la continuité historique du peuple qui l’emploie.

    C’est pourquoi Elon Musk, malgré ses outrances, ses caprices et tout ce qui peut agacer chez un milliardaire devenu personnage de théâtre, exerce une fascination que les docteurs du renoncement ne comprennent pas. Il offre un rêve.

    Ce rêve est peut-être extravagant. Il parle de fusées récupérables, de voyages vers Mars, de robots, de véhicules autonomes et de réseaux planétaires. Plusieurs de ces promesses échoueront sans doute. D’autres prendront une forme inattendue. L’essentiel est ailleurs : des jeunes gens peuvent regarder une fusée s’élever et se dire que leur avenir ne consistera pas seulement à trier leurs déchets, diminuer leur chauffage et calculer l’empreinte carbone de leurs grands-parents.

    Une civilisation ne vit pas uniquement de précautions. Elle vit d’un horizon.

    La gauche techno-négative ne propose plus qu’une politique du moindre : moins de déplacements, moins d’énergie, moins de production, moins de consommation, moins de risques et peut-être moins d’enfants, puisque tout être humain supplémentaire finit par être présenté comme une charge pour la planète.

    Elle veut ralentir, puis arrêter le train, enfin le faire dérailler. Elle ne dit pas ce que deviendront les passagers une fois descendus au milieu de nulle part.

    Le vent et le rivage

    Je suis finalement revenu me garer avec ma vieille voiture devant le bar des Brisants. Sur le port, tout parlait de technique : les moteurs des chalutiers, les radars, les grues, les balises, les vêtements étanches des marins et les cartes météorologiques consultées sur les téléphones.

    Même la mer que nous croyons immémoriale n’est plus affrontée avec les instruments d’autrefois. Les phares ont remplacé les feux incertains. Les satellites complètent l’observation du ciel. Les sauveteurs disposent de moyens que leurs prédécesseurs n’auraient pas osé imaginer.

    Les médicaments que je prends contre l’hypertension, les verres savamment taillés de mes lunettes, l’ordinateur sur lequel j’écris et la voiture électrique que je tente d’acquérir sont les fruits d’une même aventure. Je n’ai aucune envie de retourner à une existence préindustrielle pour démontrer la pureté de mon rapport au monde.

    Je veux que la technique protège nos frontières au lieu de surveiller nos opinions, qu’elle libère les hommes des besognes serviles au lieu de les transformer en données, qu’elle soigne les vieillards sans abolir la présence humaine et qu’elle permette aux peuples européens de durer sans remplacer continuellement leurs populations.

    La vraie politique de la technique ne consiste pas à sauter du train. Elle consiste à choisir la destination, à reprendre la locomotive et à déterminer quels hommes seront dignes d’en tenir les commandes.

    La mer était grise ce matin-là. De longues lames blanches venaient se briser contre la jetée. Aucun marin sensé ne prétend abolir le vent parce qu’une tempête peut rompre son navire. Il apprend à lire le ciel, renforce sa coque et choisit son cap.

    La technique est notre vent. À nous de ne pas la laisser décider seule du rivage.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 24 juillet 2026)

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  • Où sont les hommes ?...

    Le nouveau numéro de la revue Éléments (n°221, août - septembre 2026 ) est en kiosque!

    A côté du dossier consacré à la crise de la masculinité, on découvrira l'éditorial d'Alain de Benoist, les rubriques «Cartouches», «Le combat des idées» et «Panorama» , un choix d'articles variés et des entretiens avec Leonardo Orlando et Louis Rouvier ...

    Et on retrouvera également les chroniques de Xavier Eman, d'Olivier François, de Laurent Schang, de Nicolas Gauthier, d'Aristide Leucate, de David L'Epée, de Bruno Lafourcade, de Guillaume Travers, d'Yves Christen, de Bastien O'Danieli, d'Ego Non, de Bernard Rio et de Jean-Eudes Gannat...

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    Au sommaire de ce numéro :

    Éditorial
    Le libéralisme autoritaire. Par Alain de Benoist

    Agenda, actualités

    L’entretien
    Leonardo Orlando contre le « terreplatisme de la théorie du genre ». Propos recueillis par David L’Épée

    Cartouches
    Mes lectures. Par Alain de Benoist

    L’objet disparu : Tang, le jus d’orange en poudre. Par Nicolas Gauthier

    Une fin du monde sans importance. Par Xavier Eman

    Cinéma : dans la tête d’Eloy de la Iglesia. Par Nicolas Gauthier

    Curiosa Erotica : la chair et la sève, amours végétales de la Reine de mai. Par David L’Épée

    Champs de bataille : la montagne des Tartares. Par Laurent Schang

    Uranie, le retour (chapitre XVII). Par Bruno Lafourcade

    Littérature. Les choix d’Anthony Marinier

    Un homme, une revue : Louis Rouvier et les éditions L&R. Propos recueillis par Olivier François

    Le droit à l’endroit : la prudence, grande oubliée du droit moderne (I). Par Aristide Leucate

    Économie. Par Guillaume Travers

    Ludovic Massé, réfractaire enraciné. Par Olivier François

    Bestiaire : regarder penser les vaches. Par Yves Christen

    Sciences. Par Bastien O’Danieli

    Le combat des idées
    Quand les émeutes anti-immigration rallument Belfast. Par Yann Vallerie

    ASE : comment les réseaux recrutent les filles les plus vulnérables. Par Laurent Vergniaud

    « L’empathie suicidaire » : concept génial, livre raté. Par Julia Schiwal

    La clim’ est-elle vraiment de droite ? Par François de Voyer

    Peuple du vélo : la revanche des départementales sur les pistes cyclables. Par Anthony Marinier

    Bûchers de la modernité : sorcières d’hier, sorcières d’aujourd’hui. Par Guillaume Travers

    Mona Chollet, sorcière malgré elle. Par François Bousquet

    Qui étaient les vraies Amazones ? Par Gabriel Piniés

    Cholet, une fatigue française. Par Daoud Boughezala

    Tchernobyl, les passeurs de feu : tous ne mourraient pas. Par Christophe A. Maxime

    Révolution conservatrice : le chef-d’œuvre d’Armin Mohler enfin réédité. Par Antoine Dresse

    Révolution conservatrice : quand la droite osait penser l’avenir. Par Dušan Dostanić

    L’âme islandaise selon Arnaldur Indridason. Par Gérard Landry

    Lewis, Pound, Gaudier-Brzeska… dans le vortex des arts anglais. Par Gabrielle Fouquet

    La leçon de Michel Clouscard sur le capitalisme festif. Par Thomas Hennetier

    Dossier
    Où sont les hommes ?
    Faux durs : les six raisons de ne pas devenir masculiniste. Par David L’Épée

    Achille & Cie : les « super-soldats » rêvent-ils de héros antiques ? Par Laurent Schang

    Le mâle, un animal méchant : vers l’androgynie bienheureuse ? Par Xavier Eman

    Ces hommes qui détestent les hommes. Par David L’Épée

    Quand les héros du cinéma avaient les mains sales. Par Thomas Gerber

    Panorama
    La leçon de philo politique : dans la tête d’Ivan Ilyine. Par Ego Non

    L’almanach des fêtes et traditions populaires : Saint Michel avant saint Michel. Par Bernard Rio

    Chronique d’Anjou : face à l’ensauvagement, résoudre la crise de la virilité. Par Jean-Eudes Gannat

    Éphémérides

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  • Le film "L’Odyssée" réalisé par Nolan : un nouveau cheval de Troie destructeur ?...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous un entretien vidéo avec l’historien Olivier Battistini qui revient sur l’adaptation de L’Odyssée d’Homère par le cinéaste Christopher Nolan. Il analyse les choix narratifs et esthétiques du film en les confrontant à l’œuvre originale d’Homère.

    Maître de conférences émérite en histoire grecque à l’Université de Corse, Olivier Battistini est directeur du Labiana Callipolis, un laboratoire d'histoire grecque, associé à la Bibliotheca Classica Selecta (BCS) de l'université catholique de Louvain, et membre du comité scientifique de Conflits. Auteur de nombreux ouvrages sur la Grèce ancienne, ses domaines de recherches sont la guerre et la philosophie politique. Il a récemment publié Platon - Le philosophe-roi (Ellipses, 2024) et La guerre - Un maître de violence (Perspectives libres, 2026).

     

                                          

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  • La République de Gaïa...

    Les éditions de La mouette de Minerve viennent de publier un roman d'Alexis Legayet intitulé La République de Gaïa. Professeur de philosophie, Alexis Legayet est déjà l'auteur de nombreux romans dont Les obsolètes (La mouette de Minerve, 2024).

     

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    " Les Verts ont (miraculeusement) gagné les élections présidentielles. Des mesures draconiennes sont immédiatement prises dans le but d'endiguer le réchauffement climatique anthropique en passe de carboniser la planète. Mais, étrangement, le peuple résiste... Comment imposer le Bien à ceux qui le refusent ? Comment bâtir enfin La République de Gaïa - universelle, vertueuse, définitive ? Un constat s'impose : le mal ne pourra être éradiqué, demain, sans une réforme totale de l'éducation, libérant les enfants de l'emprise perverse des familles. Alice, jeune et brillante professeure des écoles, et Jérémy, enfant turbulent d'un père défaillant, se retrouveront au cœur de cette révolution pédagogique. Les nouveaux Gardiens de la Terre parviendront-ils ainsi à "sauver la planète" ?

    Dans cette nouvelle fable philosophique, Alexis Legayet poursuit sa lecture ricanante des délires du monde contemporain."

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  • Réflexions sur la liberté de pensée...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Pierre de Meuse cueilli sur Polémia et consacré aux atteintes à la liberté de penser.

    Docteur en droit, Pierre de Meuse a enseigné dans une école supérieure de management et à la faculté de philosophie de l'Institut catholique de Toulouse. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Histoire des hérésies (Trajectoire, 2010), Idées et doctrines de la Contre-révolution (DMM, 2019), La famille en question - Ancrage personnel et résistance communautaire (La Nouvelle Librairie, 2021) et  Le dogme de l'antiracisme - Origine, développement et conséquences (DMM, 2024).

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    Réflexions sur la liberté de pensée

    De la liberté intérieure à la répression des opinions

    Il existe une vieille chanson allemande de la fin du XVIIIe siècle intitulée « Die Gedanken sind frei » (« Les pensées sont libres »). Ce Volkslied à la très jolie musique décline dans ses couplets l’impossibilité pour quiconque de lire dans les pensées, de les détruire ou de les punir. Une réalité indiscutable, à la condition qu’elles restent inexprimées ou qu’elles n’engendrent pas d’actes répréhensibles. Les anciens Romains, amateurs de maximes brèves, écrivaient dans leurs lois : « Nemo cogitationis poenam patitur », ce qui signifiait qu’une personne ne peut pas être punie pour ses pensées ou ses intentions non exprimées. Oui, mais si elles le sont ? Les Anciens considéraient alors qu’une pensée incompatible avec le bien de la Cité n’avait ni droit à l’expression ni, d’ailleurs, au débat. Aristote écrit ainsi dans son Éthique qu’un homme qui déclarerait que l’on ne doit le respect ni aux dieux ni à son père ne mérite pas d’autres arguments que des coups de bâton ! Souvenons-nous aussi que Socrate fut condamné à mort par le pouvoir démocratique athénien après la chute de l’Oligarchie pour avoir participé, par ses leçons, à la dérision des traditions les plus anciennes de la Cité.

    Cette manière de voir ne fut pas abrogée par l’ordre chrétien, qui y ajouta même l’exigence légale de l’orthodoxie théologique. Rappelons que Blaise Pascal se crut obligé de dénoncer à l’Inquisition les écrits d’un malheureux curé qui avait osé soutenir que l’Histoire humaine était bien antérieure aux 6 000 ans que l’exégèse de la Bible autorisait à décompter depuis la Genèse. Le curé s’en tira avec une simple remontrance et son cas fut réglé. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

    Le problème réside dans le fait que les sociétés dites « démocratiques » oscillent entre la déférence envers les opinions majoritaires et le respect de toute opinion, à la condition qu’elle soit sincère. Une contradiction insoluble dès lors que le fondement du pouvoir, et même de l’édifice social, réside théoriquement dans l’approbation intime des citoyens, née d’une délibération rationnelle. Pourtant, depuis une soixantaine d’années, la liberté d’expression a subi une suite de restrictions de plus en plus insistantes, assorties de sanctions croissantes, au point de concurrencer les régimes totalitaires. Au lendemain de la guerre, ce ne furent que des décisions administratives destinées à interdire la publication d’ouvrages ou de périodiques susceptibles de porter atteinte à l’ordre public. Plusieurs centaines d’écrits furent ainsi interdits, ainsi qu’un certain nombre de films. Cependant, pendant un quart de siècle, les interdictions se répartirent sur l’ensemble de l’éventail des idéologies : extrême gauche, extrême droite, antimilitarisme, indépendantismes et pornographie furent censurés, sans pour autant que leurs auteurs fussent poursuivis pénalement, sauf quelques notables exceptions, comme Maurice Bardèche.

    Tout changea de manière substantielle à la fin des années soixante, avec la mise en place progressive d’une législation de plus en plus répressive de la liberté d’expression. Ce qui est apparemment paradoxal, c’est que cet ensemble de lois fut introduit, au départ, dans le but de satisfaire aux exigences des Droits de l’Homme. En fait, cela n’a rien d’étonnant, car la théorie des Droits de l’Homme n’est rien d’autre qu’une idéologie, toxique pour tout ce qui existe en dehors de ses postulats, mais c’est à tort qu’elle est considérée comme toujours porteuse de liberté. En 1962, l’Assemblée générale de l’ONU rédigea une Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale visant à promouvoir l’égalité et la compréhension entre tous les peuples. Cette convention a été adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies le 21 décembre 1965 et est entrée en vigueur le 4 janvier 1969. Comme cette convention ne pouvait être intégrée dans le droit interne des États que par une loi, chaque pays d’Europe en rédigea une mouture à part. En Grande-Bretagne, ce fut l’Act de 1968, que dénonça vainement Enoch Powell. En France, ce fut la loi dite « loi Pleven » de 1972, votée à l’unanimité par les Chambres. Personne, ou presque, ne se rendit compte des dangereuses implications qu’elle contenait. Concrètement, elle avait pour effet :

    • d’introduire un interdit dans la pensée : celui de la discrimination. Désormais, toute pensée exprimée est hors la loi si elle assigne à un individu ou à un groupe humain une « essence » collective héritée du passé. La distinction entre le « nous » et les autres est désignée comme une perversion ;
    • de mettre sur le même plan les actes politiques qui sont le fait du pouvoir, et dont les motivations peuvent rester discrètes, et ceux des simples particuliers qui obéissent à la morale et à la loi commune. C’est la fin du secret d’État ;
    • de punir non seulement les actes, mais encore les pensées exprimées, parce qu’elles pourraient induire « à la haine ». Jusque-là, la distinction entre la pensée criminelle (mens rea) et l’action criminelle (actus reus) était essentielle. Dans le cadre de la responsabilité pénale, le droit soulignait la nécessité de l’intention jointe à l’action pour qu’une expression soit punissable. C’est fini. L’intention pure est déjà punissable.

    Dans le même esprit, un autre interdit législatif se mit en place moins de vingt ans plus tard, destiné à la protection des mythes fondateurs : ce sera la loi Gayssot du 13 juillet 1990, qui vise à rendre criminelle la contestation de l’existence des crimes contre l’humanité tels que définis par le Tribunal militaire international de Nuremberg. Cette disposition a été intégrée dans la loi de 1881 sur la liberté de la presse et prévoit des sanctions pour ceux qui nient ou minimisent ces crimes. Nous ne reviendrons pas sur ce texte, qui a donné lieu à des protestations de parlementaires, mais aussi de nombreux historiens. Simplement, il convient de remarquer que nous sommes ici devant une mutation majeure des rapports entre le droit et la vérité. Jusque-là, la recherche et la science étaient considérées comme suffisantes pour connaître le réel. Désormais, le système politique commun aux pays d’Europe met en vigueur une police de la vérité qui emprisonne sans pitié les hérétiques : « Non seulement les historiens n’ont pas le droit de chercher, mais on leur dicte ce qu’ils doivent trouver ! », disait un célèbre d’entre eux. C’est que nos modernes barbouilleurs de lois prétendent aujourd’hui, et pour toujours, définir ce qu’est le Mal. Depuis trente-cinq ans que ces législations existent, leur maintien n’a pas rencontré d’opposition sérieuse.

    Du contrôle social à l’état de guerre permanent

    On aurait tort de croire que l’assujettissement des cerveaux s’arrêtera là, bien au contraire. Nous assistons, en fait, à la mise en place d’un contrôle social que rien ne vient limiter, visant à priver de vie collective tous les esprits contestataires.

    Depuis dix ans, les banques sont soumises à des injonctions du ministère de l’Intérieur qui font pression pour interdire l’ouverture de comptes à certaines personnes, alors que la possession d’un compte courant est obligatoire. La banque n’a pas à motiver sa décision et, si aucune banque n’accepte, il ne reste que la Banque de France, qui n’est pas tenue de délivrer de carnet de chèques. Cette attitude a un nom officiel : l’« entrave administrative », qui fait l’objet, sans pudeur, d’un recrutement de contractuels. La légalité de ces mesures est évidemment douteuse, mais le but est de forcer les opposants à engager des frais de justice coûteux et des procédures lentes dans leurs effets, afin de gêner leur action. Dans le même temps, un projet de loi a été récemment présenté au Sénat, visant à sanctionner l’« ingérence intérieure », nouveau mot désignant la pensée non conformiste. Ayons le courage de dénoncer l’incongruité d’un tel vocabulaire : comment peut-il désigner sous le nom d’ingérence ce qui n’est que la libre circulation de l’opinion des gouvernés ?

    Puis ce furent les mesures de protection contre les épidémies, avec l’affaire du Covid, qui servirent de tests pour imposer des restrictions de plus en plus lourdes à la liberté de penser, de circuler et de rencontrer d’autres personnes, y compris de la famille. Le succès de ce test terriblement onéreux ne fut pas total, loin de là, car la préparation des esprits n’avait pas annihilé les résistances. La question des dirigeants actuels de l’Europe est donc : comment serrer la vis au point de juguler toute contestation ? Comment justifier la transformation de nos sociétés en États totalitaires ? La réponse de nos « démocraties » est simple, et Macron la répète sans cesse depuis bientôt dix ans : faire admettre à nos peuples que « nous sommes en guerre ! ». Mais aussi s’appuyer sur le gouvernement des juges, majoritairement acquis à l’idéologie dominante.

    La guerre, en fait, est bien commode, au début, pour les gouvernements contestés. Elle permet :

    • de surseoir aux élections ;
    • de mettre en prison les opposants, baptisés traîtres pour mieux les éliminer ;
    • de contrôler sans aucune limite l’information et de gaver l’opinion de mensonges tant que l’ennemi n’a pas gagné. Après, c’est plus difficile ;
    • de passer à l’as des décennies d’incompétence, de gabegie, de corruption, d’illusions idéologiques et d’emprunts insensés. Et d’annuler la dette, bien sûr ;
    • de laisser s’installer l’inflation sans limites, au détriment des plus faibles.

    Or, c’est précisément ce que cherchent à faire Macron, Merz et Starmer, les principaux dirigeants actuels de l’Europe. En fait, ils ne souhaitent pas vraiment la guerre, mais veulent laisser croire qu’ils sont prêts à la faire afin d’exploiter le supplément d’autorité que donne son urgence. C’est ce que Macron a en tête en se gargarisant, depuis dix ans, de l’expression « ambiguïté stratégique ». Cette expression signifie que nous sommes prêts au conflit, même si ce n’est évidemment pas le cas. Un jeu dangereux à bien des points de vue, car les « lignes rouges » de l’ennemi qu’ils se sont désigné sont mouvantes et les alliés qu’ils tentent de rameuter sont incertains.

    Avant de se demander pourquoi ils ont fait ce choix, il est utile de rappeler que tout pouvoir a tendance à s’accroître et qu’il s’accroît d’autant plus qu’il ne rencontre pas de résistance. C’est malheureusement le cas des peuples d’Europe, qui sont chaque jour plus mécontents, mais sont impuissants à donner à leur colère une expression efficace.

    La motivation de ces dirigeants est l’angoisse devant l’annonce du retour du vieil homme, chaque jour plus imminente. Depuis un siècle et plus, les nations d’Europe sont conduites au mépris des règles immémoriales : la transmission, l’effort, la défense des intérêts collectifs, l’acceptation des traditions, le sacrifice, la préférence du « nous » à l’autre. Ces règles, aussi vieilles que la nature humaine, ont été déclarées obsolètes : il suffisait de le proclamer pour que ce fût chose faite. Et, aujourd’hui, la révolte des peuples présente à leur caste dirigeante une facture qu’elle est bien incapable de payer. Dès lors, nos dirigeants ne voient pas d’autre remède que de leur imposer une dictature impitoyable, déléguant aux institutions européennes, par nature non soumises au suffrage, le soin de briser toute résistance. Faut-il se laisser faire ? Et, si non, que faire ?

    L’union nécessaire pour défendre les libertés

    À cette question, on ne peut que répondre en renvoyant aux règles de routine de la vie politique française. La première est la nécessité de l’union des forces. S’il est bien nécessaire de ne laisser passer aucune violation des libertés publiques, force est de constater que ceux qui sont censés s’y opposer ne présentent pas, pour l’instant, de front uni. Chaque condamnation inique qui frappe les rangs contestataires n’est pas combattue avec l’unanimité nécessaire, parce que nos divisions nous paralysent. Tel militant est condamné à la prison pour avoir dévoilé des réseaux d’avocats occupés à rendre les OQTF inopérantes. Oui, mais il est pro-israélien, alors on ne peut se mobiliser pour le défendre. Tel autre milite avec talent pour la remigration. Oui, mais il n’est pas assez catholique. Alors, on rechigne à le soutenir. Tel autre met en lumière le machiavélisme du pouvoir et ses mensonges. Oui, mais il est pro-palestinien, et certains refusent de le soutenir. Cette attitude ne peut qu’affaiblir la résistance.

    Toujours dans le registre de la désunion, il serait temps d’ouvrir les yeux sur les lois réductrices de libertés que l’on approuve et que l’on vote parce qu’elles sont prétendument faites pour réprimer des criminels odieux, comme les terroristes et les pédophiles, mais qui, en réalité, sont utilisées pour réprimer les opposants politiques. Dans le même sens, des lois permettant de domestiquer les plateformes d’opinion justifient leur utilité en invoquant la protection de l’enfance. Tout cela devrait aiguiser notre esprit critique et notre méfiance. On a ainsi vu un tribunal condamner un journaliste hostile à l’immigration en se fondant sur la récente loi « Samuel Paty ». Il est toujours dangereux de renforcer la répression contre nos ennemis quand le pouvoir est entre les mains de gens qui nous considèrent comme leurs pires ennemis.

    Et, d’une manière plus générale, il convient de ne jamais considérer comme « habituelle » et « normale » chaque nouvelle atteinte à notre liberté de pensée, même si elle se présente sous le déguisement de la prévention des maladies, de la lutte contre le crime, de la protection de l’enfance ou de la répression de la trahison. Une telle attitude commence par la résignation et finit par le renoncement. Nous sommes au pied du mur : ne laissons plus aucune atteinte aux libertés sans réponse.

    Pierre de Meuse (Polémia, 17 juillet 2026)

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  • Du bonheur de se perdre en France...

    Les éditions Arthaud ont récemment publié un essai de Victor Coutard intitulé L'art du détour - Du bonheur de se perdre en France. Victor Coutard est auteur et journaliste et a notamment publié des livres de cuisine.

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    " « En empruntant de nouveau la petite route, dans une sorte de révélation d'ordre épiphanique, j'ai eu le sentiment de protester, à l'échelle de ma vie, contre l'accélération du temps. » À l'heure où même le voyage tombe sous le coup de la rationalisation, le détour s'impose comme un acte de résistance. Il permet de vivre la route, de profiter d'un temps élastique, de retrouver le goût de l'aventure et de cultiver un rapport sensible à la géographie. Prendre le temps de s'arrêter, se tromper, découvrir des adresses ou des points de vue, faire des rencontres inattendues : seul le détour permet cela. Ce livre n'est pas un guide mais une invitation au voyage au cœur d'une France qui change moins vite qu'on ne le prétend. Car se détourner, c'est aussi réapprendre une autre façon de vivre. C'est s'émanciper des trajets générés par ordinateur, des restaurants connus grâce aux réseaux sociaux et des plus beaux villages de France en carton-pâte. Chaque jour est différent quand on s'organise pour savoir se perdre et qu'on maîtrise l'art du détour. "

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