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Points de vue

  • 25 300 surveillés ou la République Française qui ne croit plus assez à ses peuples pour lui faire confiance...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré à l'inflation de la surveillance policière administrative et à ses causes profondes...

     

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    25 300 surveillés ou la République Française qui ne croit plus assez à ses peuples pour lui faire confiance

    Je connais Barjols et j’y reviens deux ou trois fois l’an, comme on revient à un poste d’observation familier. Le hasard, qui a plus d’esprit que les ministères, m’avait fait garer ma voiture non loin de la gendarmerie. La Provence, ce matin-là, avait cette gravité solaire des pays où l’on comprend que la civilisation commence par l’art de se tenir à l’ombre. Une terrasse, un verre de rosé, les stores immobiles dans la chaleur, et cette paix apparente des bourgs anciens qui fait encore illusion lorsque l’on vient de lire les journaux.

    En passant devant la gendarmerie, j’ai repensé à l’article du Figaro que je venais de lire sur ma tablette. Il était consacré au dernier rapport de la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement. On y apprenait que plus de 25 300 personnes avaient fait l’objet, en 2025, d’une demande de surveillance technique en France. Le journal prenait soin de rassurer son lecteur : non, la France ne serait pas le théâtre d’une surveillance généralisée. La formule est intéressante. Elle dit moins ce que nous sommes que ce que le pouvoir redoute que nous pensions de lui.

    Car enfin, 25 300 personnes placées dans le viseur des services, ce n’est pas rien. Ce n’est certes pas la Chine, avec ses caméras à reconnaissance faciale et sa notation sociale de fourmilière électronique. Ce n’est pas encore le vieux rêve soviétique d’une société où chaque concierge aurait été l’oreille du Parti. Toutefois, pour un pays qui se flatte encore d’être la patrie de Montesquieu, de Benjamin Constant et des libertés publiques, le chiffre devrait faire sursauter davantage. D’autant que l’essentiel n’est peut-être pas dans le nombre des personnes, mais dans la prolifération des techniques.

    Le Figaro rapporte que le cap des 100 000 demandes de techniques de renseignement a été franchi. Identifications d’abonnés, fadettes, géolocalisations, poses de capteurs dans des lieux privés, recueils de données informatiques, algorithmes, boîtes noires : tout l’appareillage du Léviathan numérique se déploie avec une tranquillité de bureau. Le vocabulaire est propre, hygiénique, administratif. On ne surveille pas, on sollicite une technique. On ne pénètre pas l’intimité, on recueille des données. La France a toujours eu le génie de donner aux choses redoutables des noms de sous-préfecture.

    Le plus piquant est que tout cela se fait sous le regard d’une commission de contrôle qui reconnaît elle-même peiner à suivre le mouvement. La CNCTR compte vingt-deux collaborateurs, dont quatorze chargés de mission, face à des services dont les moyens humains et techniques ont fortement augmenté. Autrement dit, la surveillance galope, le contrôle trottine derrière. La bride existe, nous dit-on, mais le cheval a déjà pris la route.

    Étant moi-même fiché S, je confesse garder une certaine distance amusée, et parfois inquiète, devant cette liturgie du danger. Je ne me suis jamais pris pour un péril public. Je n’ai ni cave d’explosifs, ni goût du complot, ni vocation de factieux. Mon crime principal est sans doute d’écrire des choses désagréables à l’époque et de fréquenter des milieux où l’on pense encore qu’un peuple n’est pas une poussière d’individus interchangeables.

    Or chacun sait que, dans ces catégories administratives, se trouvent, à côté de véritables menaces, quantité de militants politiques, d’identitaires, de gens de droite, de dissidents paisibles, dont le principal tort est d’être connus des services avant d’être connus des tribunaux. Un islamiste susceptible de passer à l’acte, un militant d’ultragauche tenté par le sabotage, un trafiquant gravitant dans un réseau criminel, un identitaire surveillé parce qu’il colle des affiches ou organise une réunion, tous peuvent se retrouver dans les brumes voisines de la vigilance administrative. La catégorie rassure le ministre, alimente les statistiques et inquiète le public. Elle ne pense pas. Elle mélange.

    Il faut lire attentivement l’article du Figaro pour voir le mécanisme à l’œuvre. La criminalité organisée est désormais le premier motif de surveillance. Rien d’étonnant : le narcotrafic ronge le pays comme une moisissure d’empire en décomposition. Les services suivent aussi des milliers de cibles au titre de la prévention du terrorisme. Là encore, nul homme raisonnable ne souhaite désarmer l’État face à ceux qui rêvent de tuer. Un pays qui ne se défend plus cesse bientôt d’être un pays. La question n’est donc pas de nier la nécessité du renseignement. Elle est de comprendre pourquoi cette nécessité devient chaque année plus vaste, plus intrusive, plus diffuse.

    La réponse tient en une formule brutale : quand il n’y a plus d’homogénéité, il y a la police.

    Une société homogène n’est pas une société parfaite. Les hommes y mentent, volent, boivent, se jalousent, se battent, héritent mal et se disputent pour des bornes de champ. Les villages provençaux, bretons ou gascons n’ont jamais été des abbayes cisterciennes. Cependant, dans une société relativement homogène, les règles communes précèdent l’intervention publique. Les regards, les familles, les habitudes, la honte, la réputation, le voisinage, le curé jadis, le maire naguère, l’instituteur autrefois, formaient un tissu de contraintes douces ou rudes qui rendaient la police moins nécessaire. La civilité tenait lieu de première gendarmerie.

    La société diversitaire a brisé cette trame. Elle a remplacé la continuité par la juxtaposition, les mœurs communes par le contrat fragile, la confiance par la procédure, l’appartenance par le contrôle. Lorsque les hommes ne partagent plus les mêmes codes, les mêmes pudeurs, les mêmes interdits, les mêmes souvenirs, les mêmes manières de saluer, de parler aux femmes, d’occuper l’espace public, de respecter les morts ou les vivants, il faut compenser par des caméras, des patrouilles, des capteurs, des cellules de veille, des médiateurs, des signalements, des algorithmes et des commissions. L’hétérogène appelle l’agent.

    C’est le prix caché de la diversité. On la vend comme une fête, elle se paie en vigiles. On la chante comme une ouverture, elle exige des portiques. On la célèbre dans les brochures municipales, elle finit dans les rapports de renseignement. On nous promettait la société ouverte ; nous avons reçu la société sous surveillance. Les mêmes qui ont détruit les conditions ordinaires de la confiance s’étonnent ensuite que l’État doive gonfler comme une baudruche policière pour maintenir l’ensemble debout.

    Dans les cafés convenables, on appelle cela la complexité du monde. Au fond, c’est plus simple. Un peuple qui se reconnaît n’a pas besoin d’être surveillé à chaque carrefour. Une foule composite, traversée par des appartenances rivales, des idéologies importées, des fidélités étrangères, des trafics planétaires, des sectes numériques, demande une police toujours plus fine. Là où le lien social disparaît, le renseignement s’installe. Là où l’autorité morale s’effondre, l’autorité technique prolifère.

    Le passage le plus remarquable du papier concerne le séparatisme et l’entrisme. La CNCTR estime qu’en l’état du droit ces phénomènes, lorsqu’ils n’ont pas de dimension violente, ne peuvent pas justifier à eux seuls des techniques de renseignement au titre des atteintes à la forme républicaine des institutions. Voilà un reste de sagesse juridique. Le Conseil constitutionnel avait rappelé que cette notion renvoyait à des réalités lourdes : attentat, complot, mouvement insurrectionnel, levée de forces armées. On n’est pas dans le soupçon mou, dans la suspicion d’ambiance, dans le désaccord culturel. On est dans l’atteinte grave.

    Or le ministre de l’Intérieur, nous dit-on, réfléchit à une interprétation extensive. L’expression devrait faire trembler les vitres. L’interprétation extensive, dans la bouche du pouvoir, signifie presque toujours que la liberté va perdre un morceau. Aujourd’hui, ce serait pour lutter contre l’entrisme islamiste. Demain, contre telle association jugée séparatiste. Après-demain, contre ceux qui contestent la société diversitaire, l’idéologie d’État, les catéchismes scolaires ou les dogmes de la République adjectivée. L’histoire administrative de la France enseigne que les instruments forgés contre des ennemis réels finissent souvent entre les mains de fonctionnaires qui les appliquent à des adversaires commodes.

    C’est ici qu’apparaît, dans le vocabulaire critique de certains dissidents, le fameux « bureau des entraves administratives ». L’expression n’est pas, à ma connaissance, le nom officiel d’un service. Elle n’en dit pas moins quelque chose de très vrai. Notre époque préfère entraver plutôt que juger. Elle aime moins condamner que compliquer. Elle ne vous envoie pas toujours un procureur ; elle vous envoie un formulaire, une banque inquiète, une préfecture soupçonneuse, un assureur prudent, un local annulé, un compte clôturé, une autorisation suspendue, une norme oubliée, un contrôle soudain. Courteline a rencontré Kafka dans un couloir du ministère de l’Intérieur.

    C’est ainsi que se dessinera peu à peu une France à deux populations. La première sera conforme à l’idéal diversitaire : mobile, docile, soluble, accompagnée, subventionnée, protégée par le lexique officiel. La seconde sera celle des réfractaires, de ceux qui ne communient pas dans le mythe du vivre-ensemble obligatoire. Celle-là sera marginalisée, surveillée, traquée sur les réseaux sociaux, censurée, privée de salles, interdite de réunion, frappée de clôtures bancaires, écartée des emplois publics, tenue à distance de la vie sociale ordinaire par mille petites barrières invisibles. Elle ne sera pas toujours condamnée ; elle sera empêchée.

    Le procédé est redoutable parce qu’il demeure souvent sous le seuil du scandale. Un procès fait du bruit. Une dissolution se discute. Une interdiction peut être contestée. Une entrave administrative, elle, épuise. Elle isole. Elle coûte du temps, de l’argent, de l’énergie. Le citoyen n’est pas frappé d’un coup ; il est grignoté. L’État moderne, lorsqu’il devient fou, ne porte pas toujours des bottes. Il porte des mocassins, signe des notes, demande des pièces complémentaires et répond dans un délai de deux mois renouvelable.

    Bien entendu, il existe de vrais dangers. Il serait puéril de nier l’islamisme, le narcotrafic, les réseaux criminels, les puissances étrangères, les saboteurs, les fanatiques, les prédateurs numériques. Une société politique digne de ce nom ne se livre pas pieds et poings liés à ceux qui veulent la détruire. La droite aurait tort de se réfugier dans une naïveté libertaire qui n’a jamais protégé personne. Une police est nécessaire. Un renseignement est nécessaire. Une frontière est nécessaire. Un État désarmé est une proie.

    La folie commence lorsque l’État, ayant contribué à produire le désordre par son idéologie, prétend ensuite le résoudre par la surveillance. Il ouvre les portes, puis installe des caméras dans le vestibule. Il dissout les appartenances, puis crée des cellules de prévention de la radicalisation. Il dénigre les enracinements, puis s’effraie des séparatismes. Il affaiblit la famille, l’école, la commune, l’Église, les corps intermédiaires, puis découvre que l’individu nu face au chaos doit être suivi, orienté, contrôlé, fiché, rééduqué. Le pompier administratif se félicite d’éteindre l’incendie que son propre monde a allumé.

    Ce qui se joue là dépasse donc la querelle technique sur les fadettes ou les algorithmes. C’est une transformation anthropologique. La France est en train de passer d’une société de mœurs à une société de dispositifs. Autrefois, on savait à peu près ce qu’un homme devait faire parce qu’il appartenait à un monde. Désormais, on attend de lui qu’il respecte des procédures parce qu’il n’appartient plus à rien. Le code remplace la coutume. La surveillance remplace la confiance. Le règlement remplace l’honneur. La prévention remplace la vertu. L’algorithme remplace le voisin.

    À Barjols, devant la gendarmerie, cette évidence prenait une forme presque charnelle. La présence de l’uniforme y semblait normale, provinciale, ancienne. La gendarmerie, dans nos campagnes, fut longtemps moins l’avant-poste d’un État soupçonneux que la garde austère d’un ordre partagé. Le gendarme connaissait les familles, les ivrognes, les querelleurs, les mauvais payeurs, les voleurs de poules, les histoires de bornage et les haines de cousins. Il était l’homme de l’État, certes, mais dans une société qui se connaissait encore elle-même. Le renseignement algorithmique, lui, ne connaît personne. Il calcule des signaux. Il remplace la familiarité par la corrélation.

    C’est pourquoi le chiffre de 25 300 personnes n’est qu’une étape. Si la France continue sur cette pente, ce ne sera bientôt plus 25 000, mais 50 000, puis 100 000 personnes surveillées, signalées, entravées, suspectées, classées dans quelque catégorie brumeuse. Chaque crise donnera naissance à une finalité nouvelle. Chaque finalité exigera une technique supplémentaire. Chaque technique créera des données. Chaque donnée appellera son contrôle. Chaque contrôle demandera des moyens. Et l’on nous expliquera, avec ce ton raisonnable qui précède toujours les grandes folies administratives, que tout cela demeure parfaitement encadré.

    Le plus inquiétant n’est pas que l’État voie trop. C’est qu’il comprenne de moins en moins ce qu’il voit. Une société folle de diversité produit des désordres qu’elle refuse de nommer, puis les traite par des catégories abstraites. Elle ne veut pas dire d’où vient la violence, quelles populations la portent, quelles idéologies la travaillent, quels abandons l’ont rendue possible. Elle préfère surveiller large plutôt que nommer juste. Elle accumule les signaux faibles parce qu’elle a perdu les évidences fortes.

    Reste une hypothèse, que l’époque jugera dangereuse parce qu’elle ne comprend plus rien aux forces souterraines de l’histoire. De cette petite population marginalisée, surveillée, censurée, privée d’accès aux salons où l’on distribue les brevets de respectabilité, peut sortir un levain. Les minorités persécutées ne gagnent pas toujours. Beaucoup s’éteignent, se fatiguent, se divisent, se dessèchent. Certaines, pourtant, conservent ce que la majorité conforme a laissé mourir : la mémoire, la fidélité, la langue des pères, le sens de la transmission, le goût de la limite. Il est possible que la renaissance d’une France européenne, conforme à son héritage, ne vienne pas des institutions fatiguées, mais de ces marges où l’on aura gardé, dans le silence et l’opprobre, quelques braises sous la cendre.

    Je quittai la terrasse tandis que le soleil descendait un peu sur les façades. Devant la gendarmerie, rien ne bougeait. Une France ancienne semblait encore tenir dans cette immobilité : un bâtiment sobre, un drapeau, quelques volets fermés, la paix apparente d’un bourg provençal. Pourtant, derrière cette image rassurante, une autre France s’organise, invisible, câblée, procédurale, soupçonneuse, une France qui ne croit plus assez à son peuple pour lui faire confiance, ni assez à son droit pour se passer d’entraves.

    On nous avait promis l’émancipation par la diversité. Nous découvrons la surveillance par nécessité. C’est une vieille leçon politique, et elle n’a rien perdu de sa dureté : plus une société cesse d’être un peuple, plus elle devient un dossier.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh Info, 30 juin 2026)

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  • Enquêtes médiatiques sur le « clan Trump » : quand la géopolitique devient un business familial...

    Nous reproduisons ci-dessous un article de synthèse d'André Archimbaud cueilli sur le site de l'Observatoire du journalisme et consacré aux bonnes affaires du clan Trump...

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    Enquêtes médiatiques sur le « clan Trump »: quand la géopolitique devient un business familial

    La présidence Trump a déjà ses zones d’ombres : errements depuis l’assassinat de Charlie Kirk, affaire Epstein minorée… autant d’ailleurs que l’enquête sur les deux tentatives d’assassinat dont Donald Trump a été la cible. Mais elles ne s’arrêtent pas là : serait-il notamment possible que les politiques américaines, de paix comme de guerre, soient essentiellement alignées sur les intérêts financiers du clan Trump, quitte à contrevenir à ceux des Américains ou même de Benjamin Netanyahou ?

    Pour les opposants au président, la corruption est déjà flagrante. Les médias américains ont commencé à creuser, pour apprécier l’enrichissement du « clan » trumpien et son modus operandi, en particulier depuis la dernière élection. Faute de vérité absolue, une multitude d’indices ou de pistes se sont ouvertes.

    Un enrichissement sans précédent pour une famille présidentielle en exercice

    De 2024 à cette année, le patrimoine net de Donald Trump est passé de 2,3 à 6,5 milliards de dollars, indiquait ainsi le magazine Forbes en mars 2026. Des chiffres analogues à ceux du Wall Street Journal en décembre 2025, et du New Yorker au début 2026, qui évoquent eux aussi quatre milliards de dollars de gains nets en valeur sur papier générés par les seules structures lancées par Trump depuis l’élection de 2024. « Son second mandat, en revanche, s’annonce marqué par une soif de pouvoir insatiable », écrit David K. Kirkpatrick dans le New-Yorker. Et il n’est visiblement pas le seul.

    On constate également depuis l’élection un enrichissement de la fratrie : encore selon Forbes, mais en septembre 2025 cette fois, la fortune de Donald Trump Jr. est passée de 50 à 300 millions de dollars, et celle d’Éric Trump a été multipliée par dix pour atteindre environ 400 millions de dollars.

    De son côté, Barron Trump (le jeune fils de Melania et du président) détenait à l’automne dernier une part estimée à 150 millions de dollars, notamment grâce aux cryptomonnaies, toujours selon le même magazine. Ce levier a été d’ailleurs productif : l’écosystème crypto familial (World Liberty Financial et son stablecoin USD) a ainsi attiré des investissements massifs, dont l’achat de 2 milliards de dollars de jetons par des entités liées aux Émirats arabes unis. Les enquêtes d’Axios en janvier 2026 indiquent que si les petits investisseurs ont subi des pertes sur les « Meme coins » pro-Trump, les structures de la famille ont généré plus de 2,3 milliards de dollars de bénéfices nets.

    Les activités du « business clan » de Trump tracées

    Retracer l’écosystème Trump est pour le moins complexe. Plusieurs médias l’ont fait :

    • « L’empire commercial de la famille Trump s’accroit, nous avons cartographié ses 268 pièces », indiquait le Wall Street Journal en décembre 2025, modélisant ainsi plusieurs centaines d’entités commerciales actives gérées par Donald Trump et ses enfants.
    •  « L’écheveau complexe des accords, des politiques et des richesses de Trump » : L’infographie interactive du New York Times, aussi en décembre 2025, illustre par des schémas de synthèse et des cartes les connexions « explicites » entre les décisions de politique étrangère des États-Unis et les intérêts financiers de la famille.
    • Plus militant, le groupe de pression CREW (Citoyens pour la responsabilité et l’éthique à Washington) ne craint pas d’évoquer des soupçons de « corruption » et propose depuis février 2026 plusieurs graphes pour suivre les projets immobiliers internationaux de la marque Trump depuis 2014. « Les revenus de Trump issus de ses propriétés à l’étranger devraient exploser durant son second mandat », commente l’organisation, les estimant pour l’heure à 430 millions de dollars depuis 2024.
    • L’opposition n’est pas en reste, puisque la Chambre des représentants publie aussi un traçage : les démocrates de la commission de surveillance ont mis en ligne un tableau de bord visuel qui comptabilise l’évolution des gains de la famille. Ils accusent le président de profits issus d’« escroqueries numériques », de portefeuilles crypto et de faveurs accordées aux plus offrants, notamment des grâces présidentielles. Selon leur analyse, ces pratiques auraient généré 2,25 milliards de dollars de profits directs au 1ᵉʳ janvier 2026, et 9,7 milliards de dollars avec la valorisation des actifs numériques, dont jusqu’à 600 millions provenant d’intérêts étrangers. Il est toutefois dommage qu’ils n’aient point songé à suivre la fortune des parlementaires.

    L’Empire Trump : 540 entités… pour l’instant ?

    Depuis le premier mandat de Trump, le « business clan » trumpien s’est considérablement diversifié. De nombreuses sources évoquaient déjà début 2025 « plus de 540 entités liées à son empire », dont l’immobilier traditionnel représenterait seulement la moitié d’entre elles.

    Cette diversification est notable dans les hautes technologies. Trump a intégré ses plateformes numériques (Trump Media/Truth Social) au sein d’entités spécialisées dans la finance décentralisée, puis en fusionnant fin 2025 ce Trump Media & Technology Group avec une entreprise du secteur de l’énergie nucléaire spécialisée dans l’alimentation des centres de données au service de l’intelligence artificielle. Une fusion alors évaluée à 6 milliards de dollars.

    Les fils Donald Jr. et Eric Trump ont aussi des participations financières directes dans des entreprises de drones de défense militaire cherchant des contrats avec le Pentagone, ce qui n’est pas sans provoquer des critiques.

    Les USA, « capitale mondiale des actifs numériques »

    Le lancement par le clan Trump, en septembre 2024, de la plateforme de finance World Liberty Financial accompagnait une véritable vision géopolitique visant à faire des États-Unis « la capitale mondiale des actifs numériques ». C’est donc en pleine campagne électorale que ce projet familial (avec Donald Trump Jr., Eric Trump et Barron Trump impliqués) a été lancé. WLF s’inscrivait dans un virage, à la croisée de la tech et des enjeux de puissance : dérégulation du secteur crypto, constitution d’une réserve stratégique de bitcoins, et positionnement des États-Unis comme leader mondial face à la Chine et à l’Europe.

    Or, en vue de valoriser les plateformes du clan Trump, les médias et réseaux sociaux du Trump Media & Technology Group (Truth Social), dont le compte X du président lui-même, sont essentiellement utilisés comme un outil mondial de communication politique, ce qui peut avoir un impact sur les capitalisations boursières en général et la valorisation des entreprises du clan en particulier. Soufflant souvent le chaud et le froid, les déclarations géopolitiques de Trump ont pu parfois provoquer une volatilité boursière déterminante. « C’EST UN GRAND MOMENT POUR ACHETER !!! DJT », avait-il notamment tweeté le 9 avril, 4 heures avant d’annoncer une pause de 90 jours sur la majorité des tarifs douaniers qu’il voulait imposer, provoquant un fort rebond des marchés, dont un gain de 10 % pour le Dow Jones. De quoi provoquer des accusations de délit d’initié et de manipulation de marché. Depuis, la guerre avec l’Iran a confirmé l’importance pour les marchés de la parole (numérique) du président américain.

    Bien sûr, valoriser des actifs permet de construire ou d’entretenir des amitiés. Le clan Trump a ainsi explicitement lié la promesse d’une dérégulation environnementale massive à des contributions financières électorales. Notamment le milliard de dollars demandé aux dirigeants du secteur pétrolier en septembre 2024. La libération des forages sur les terres fédérales et le soutien aux infrastructures fossiles favorisent directement les donateurs et partenaires commerciaux du réseau Trump.

    La confrontation commerciale avec Pékin a permis des exceptions « transactionnelles »

    Les intérêts financiers de la famille Trump servent aussi de levier aux puissances étrangères. Pendant les tensions douanières entre 2017 et 2020, le gouvernement chinois avait déjà habilement accordé plus de 40 marques commerciales exclusives à Ivanka Trump et à la Trump Organization, protégeant ainsi leurs lignes de produits sur le marché asiatique.

    Par ailleurs, la politique ciblée de sanctions contre de grandes entreprises technologiques chinoises (comme ZTE en juillet 2018 ou TikTok entre 2020–25) a souvent été modulée en fonction de concessions commerciales ou de contreparties indirectes (tarifs, achats agricoles américains, etc.).

    Le clan Trump, passerelle avec Israël, les pétromonarchies du Golfe et bientôt l’Iran ?

    Au Moyen-Orient, tout a commencé avec les accords d’Abraham, en septembre 2020 lors du premier mandat de Trump. Ce projet de normalisation des relations entre Israël et les pétromonarchies (Émirats arabes unis, Bahreïn, mais aussi le Maroc) a jeté les bases financières d’un nouveau modus operandi. Ces accords ont fait naître l’espoir d’un marché économique régional sans précédent.

    En première ligne se trouve le gendre du Président, Jared Kushner. Grâce à son fonds d’investissement, Affinity Partners, lancé officiellement en janvier 2021, le mari d’Ivanka avait ainsi levé 2 milliards de dollars auprès du fonds souverain saoudien (PIF), ainsi que des centaines de millions auprès des Émirats arabes unis et du Qatar. Cependant que la Trump Organization se lançait dans des projets immobiliers haut de gamme dans la région. La compagnie a par exemple négocié des contrats majeurs pour le développement de complexes hôteliers et de golf à Oman et en Arabie saoudite, directement soutenus par des promoteurs étatiques locaux.

    Usant de l’approche financière, Jared Kushner a donc démontré sa capacité à tisser des liens « solides » entre Israël et les pays du Golfe. Affinity Partners, son fonds, gère désormais plus de six milliards de dollars provenant principalement de fonds souverains d’Arabie saoudite et du Qatar, selon des chiffres de Bloomberg de mars 2026. Une part de ces capitaux est explicitement destinée à financer et acquérir des participations dans des entreprises technologiques et des projets d’infrastructure en Israël. L’objectif affiché est d’utiliser ces incitations économiques pour souder les pays signataires des Accords d’Abraham.

    Sur le front immobilier, La Kushner Companies a levé en 2020 100 millions de dollars auprès de géants de la finance israélienne (comme l’assureur Menora Mivtachim) pour financer des complexes immobiliers aux États-Unis. La famille a depuis longtemps sécurisé d’importants financements auprès de la Bank Leumi, l’une des principales institutions bancaires d’Israël.

    300 milliards pour l’Iran, et combien pour Jared ?

    La mécanique des accords pourrait en effet être interprétée comme un système que les juristes nomment « pay-to-play ». Il s’agit juridiquement d’une zone grise qui ressemblerait à du trafic d’influence. Par exemple, le fait que des monarchies arabes financent le fonds Kushner (Affinity) qui investit ensuite en Israël et qui lève aussi des fonds dans les pays arabes pour pouvoir financer des plans de reconstruction d’infrastructures dans les zones rasées par les guerres, suscite de vifs débats sur l’achat d’influence politique à Washington.

    La guerre d’Iran pourrait bien accélérer la tendance. Le 21 juin 2026, le vice-président JD Vance a déclaré à la presse que l’idée d’inclure dans le mémorandum signé avec Téhéran 300 milliards d’investissements régionaux pour la reconstruction du pays provenait de Kushner, l’un des négociateurs américains sur ce dossier (comme sur celui de l’Ukraine) avec Steve Witkoff.

    Déjà en mai, le New York Times dénonçait le conflit d’intérêt ou le « business profitable de la paix » mené par ces deux entrepreneurs. Les choses se confirment : ce fonds serait a priori financé par les pétromonarchies qui désormais font partie d’un corridor coordonné par le fonds de Jared Kushner, Affinity Partners, lui-même massivement financé par leurs fonds souverains.

    Une stratégie de l’après-guerre (avec l’Iran) émerge donc : bien que la Trump Organization n’ait aucun projet officiel en Iran à ce jour (ce qui reste encore formellement interdit par les sanctions américaines), la pacification et la réorganisation économique du Moyen-Orient profitent directement à la valorisation de l’empire Trump, présent dans l’ensemble de la péninsule arabique.

    Ukraine et Russie : un contexte différent, mais toujours des intérêts financiers

    Les plans de paix de l’administration Trump pour l’Ukraine et l’Iran diffèrent par leur nature, mais pourraient bien converger vers un même objectif d’accords transactionnels. D’ailleurs, il se réalise selon la même philosophie : celle du « syndic de faillite », chargé d’administrer l’insolvabilité. Kushner et Witkoff envisagent la levée des sanctions, la création de zones économiques spéciales et l’exploitation des ressources locales.

    Si, en Iran, le plan a inclus des négociations sur le programme nucléaire et l’ouverture de fonds d’investissement massifs pour relancer l’économie iranienne, en Ukraine il s’agirait d’abord (pour les émissaires de Trump) de geler les lignes de front. Kiev abandonnerait certaines revendications territoriales et renoncerait à rejoindre l’OTAN. Le clan Trump postulerait que la reconstruction de l’Ukraine et la gestion de ses vastes ressources gazières, pétrolières ou minières seraient confiées à des coentreprises et des investisseurs américains. Les fonds russes gelés en Occident seraient d’ailleurs au cœur de ces mécanismes d’investissement. Le dossier ukrainien n’est donc pas traité par le clan Trump comme une crise de sécurité internationale classique, mais comme une restructuration d’entreprise dont il faut extraire les actifs avant de la remodeler.

    Retenons la formule magique, désormais omniprésente dans la presse : Kushner dessine les contours politiques et la stratégie de redressement, les fonds bilatéraux captent les ressources physiques, et les cryptomonnaies servent de structure financière hors contraintes afin de maximiser les rendements des investisseurs privés.

    Les contours de la solution qui se dessine en Ukraine semblent se résumer ainsi : Bien qu’il n’y ait pas de mandat officiel attribuant des contrats à la Trump Organization, car il faut éviter des conflits d’intérêts frontaux, la structure de l’accord de reconstruction sert directement le clan.

    L’administration a officialisé la création en mai 2025 du United States-Ukraine Reconstruction Investment Fund. Ce partenariat bilatéral se concentre sur l’exploitation des ressources naturelles (minéraux critiques, hydrocarbures) grâce à la participation d’acteurs institutionnels et privés. La direction de ces projets serait confiée à de grands fonds américains. Le NY Times en janvier 2026 rapportait que BlackRock était « au centre » de la vision du président américain, par son implication dans le plan de relance. L’écosystème de la Trump Organization et de ses partenaires immobiliers (comme Witkoff) pourrait indirectement bénéficier de cette ouverture des marchés ukrainiens aux capitaux privés américains. « Faites de l’argent, pas la guerre », titrait le WSJ en novembre 2025, soulignant l’origine russe de l’idée.

    Les annonces diplomatiques ont aussi un effet sur les cryptos

    Rappelons aussi que le secteur crypto est devenu un outil de spéculation et un vecteur de transfert de capitaux privilégié par l’écosystème Trump (notamment via leur projet familial World Liberty Financial). Non seulement vecteur, mais aussi baromètre des percées diplomatiques, le marché des cryptomonnaies réagit désormais instantanément aux annonces de paix de l’administration. Par exemple, le dénouement des accords parallèles (comme le cadre de paix avec l’Iran) a provoqué une envolée immédiate du Bitcoin au-delà des 63 000 $. Sans oublier la « fluidité » d’un système qui permettrait le contournement des sanctions afin de procéder hors des blocages structurels ou règlementaires. Ainsi, dans l’éventualité du gel du conflit, et d’une levée progressive des sanctions contre la Russie, les crypto-actifs sont compris par le clan d’affaires Trump comme une infrastructure financière fluide qui permettrait de déplacer des capitaux à l’est, sans s’encombrer de la lourdeur des régulations bancaires traditionnelles.

    De plus lesdites cryptos permettent une certaine intégration commerciale : l’utilisation de jetons liés à la galaxie Trump pour des transactions ou des bonus est déjà testée dans d’autres sphères d’influence de la Maison-Blanche, préfigurant leur usage potentiel dans les zones économiques spéciales prévues en Europe de l’Est.

    Conclusion : la géopolitique « transactionnelle » d’une oligarchie

    Si Trump, l’homme d’État, ne mérite pas les félicitations du jury, la diplomatie transactionnelle du « business clan » trumpien ne manque cependant pas de cohérence. Partant du principe que les élites occidentales sont la cause du chaos mondial et non sa solution, le syndic de faillite Trump choisit de les ignorer et de s’enrichir sans retenue, réglant les questions entre tours de passe-passe et passe-droits. Avec lui la géopolitique devient un immense chantier de restructuration d’entreprise. Ce qui d’ailleurs n’est pas sans provoquer certaines fissures entre son clan, pragmatique, et le gouvernement, messianique, actuellement au pouvoir en Israël.

    Or la situation du clan est pourtant doublement fragile. Elle est géographiquement « fixée » dans certains espaces économiques qui sont aussi des zones de guerre (péninsule arabique, Iran, Ukraine, Russie) ; elle dépend de nouveaux secteurs économiques caractérisés par une grande volatilité. Il serait donc aisé, pour une puissance étrangère hostile, d’éradiquer la fortune personnelle du « clan » trumpien, bien plus que de ruiner une population entière. Ceci explique peut-être la récente efficacité de la guerre asymétrique menée par les Iraniens. Car elle frappe aussi au portefeuille.

    André Archimbaud (Observatoire du journalisme, 5 juillet 2026)

     

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  • Le conflit des visions du monde...

    Dans cette nouvelle vidéo, Ego Non nous fait découvrir la pensée de Wilhelm Dilthey, savant et philosophe allemand, pour qui les grandes philosophies ne sont ni de simples erreurs, ni des vérités absolues, mais des expressions partielles de la vie humaine face à l’énigme du monde.

     

                                              

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  • USA : Le privé a capturé le profit, le public avait pris le risque...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue du site Souveraine Tech consacré à l'interventionnisme économique américain...

     

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    USA : Le privé a capturé le profit, le public avait pris le risque

    Il existe un paradoxe que l'on évite soigneusement dans les débats européens sur la politique industrielle : les États-Unis, apôtres déclarés du capitalisme de marché, pratiquent depuis des décennies l'un des interventionnismes économiques les plus massifs du monde. Sauf qu'ils ne l'appellent pas ainsi. Et l'Europe, fascinée par le discours, a longtemps ignoré la réalité. Mais la leçon américaine que certains nous invitent à tirer de ce constat mérite d'être regardée de plus près. Car elle n'est pas celle que l'on croit.

    Le "hidden developmental state"

    Des chercheurs en économie politique ont forgé un concept pour désigner ce phénomène : le "hidden developmental state", l'État développeur caché. Derrière le discours libéral américain se cache une réalité tout autre, celle d'un État fédéral qui finance, oriente et structure l'innovation technologique à une échelle sans équivalent dans le monde occidental.

    Ce n'est pas une théorie du complot. C'est de l'histoire économique documentée.

    Ce concept est dû à l'économiste et sociologue Fred Block, qui l'a formalisé dans un article fondateur de 2008, "Swimming Against the Current : The Rise of a Hidden Developmental State in the United States" (Politics & Society, vol. 36, n°2). Block y montre que l'État fédéral américain a construit, derrière le paravent de la défense nationale, un appareil d'intervention économique comparable dans ses effets à celui du Japon ou de la Corée du Sud.

    Les acronymes qui ont changé le monde

    Pour comprendre le rôle de l'État américain dans la technologie, il faut connaître quelques institutions clés.

    DARPA, la Defense Advanced Research Projects Agency, a été créée en 1958 après le choc du lancement de Spoutnik. C'est elle qui a financé ARPANET, le réseau qui a donné naissance à Internet. C'est elle qui a développé le GPS. C'est elle qui a financé les premières recherches sur les interfaces tactiles.

    La NASA, au-delà de la conquête spatiale, a structuré des filières industrielles entières : matériaux composites, miniaturisation électronique, logiciels embarqués. Des technologies nées pour envoyer des hommes sur la Lune se retrouvent aujourd'hui dans nos smartphones.

    Les NIH, les Instituts nationaux de la santé, financent l'essentiel de la recherche biomédicale fondamentale américaine. Lorsque Moderna a développé son vaccin à ARN messager contre la Covid-19 en un temps record, c'est sur des décennies de recherche publique qu'elle s'est appuyée. Le privé a capturé le profit ; le public avait pris le risque.

    Le Department of Defense mérite sans doute une mention particulière. Premier acheteur technologique du monde, il entretient avec certaines entreprises des relations qui ressemblent moins à des contrats qu'à des rentes. Palantir en offre l'illustration la plus saisissante : en 2023, plus de 55 % de son chiffre d'affaires provenait de contrats gouvernementaux américains, principalement militaires et de renseignement. La société a décroché en 2022 un contrat de 823 millions de dollars avec l'armée américaine pour son système TITAN de ciblage sur le champ de bataille. Son modèle économique n'est pas celui d'une startup technologique : c'est celui d'un prestataire d'État qui se finance sur fonds publics avant de valoriser ses capacités sur les marchés privés.

    Elon Musk illustre le même paradoxe à plus grande échelle encore. SpaceX a reçu, depuis sa fondation, plus de 15 milliards de dollars de contrats fédéraux, dont une part substantielle de la NASA et du Pentagone. Tesla a bénéficié de milliards en crédits d'impôt fédéraux et subventions d'État. L'entrepreneur qui prétend aujourd'hui défaire l'État fédéral a construit sa fortune sur lui.

    Un modèle national, pas supranational

    Cette réalité a été théorisée de son côté par l'économiste italienne Mariana Mazzucato dans The Entrepreneurial State (Anthem Press, 2013, traduit en français sous le titre L'État entrepreneur, Fayard, 2020). Sa thèse complète celle de Block : l'État américain ne se contente pas de camoufler son interventionnisme, il en est le moteur premier, prenant en charge les risques de l'innovation que le secteur privé refuse d'assumer seul. La différence entre les deux lectures est précise : Block explique pourquoi ce rôle reste invisible ; Mazzucato argumente pourquoi il devrait être revendiqué.

    C'est ici que la leçon américaine devient inconfortable pour ceux qui voudraient l'enrôler un peu trop rapidement au service de l'intégration européenne.

    Le Pentagone est un acheteur national. La DARPA répond à l'intérêt national américain. Le CHIPS Act est une loi du Congrès américain, votée pour protéger la base industrielle américaine, avec des clauses *Buy American* explicites. Ce modèle n'est pas celui d'un marché intégré supranational entre États souverains qui auraient mis en commun leurs instruments : c'est celui d'un État unitaire qui mobilise librement sa puissance budgétaire au service de ses propres priorités stratégiques.

    L'analogie correcte pour la France n'est donc pas "construisons ensemble une DARPA européenne". C'est une question plus simple et plus exigeante : pourquoi la France ne fait-elle pas, seule, ce que les Américains font seuls ?

    La réponse est connue. Pas par manque de volonté exclusive, mais parce que le cadre juridique européen l'en empêche structurellement. L'article 107 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne interdit les aides d'État susceptibles de fausser la concurrence. La directive sur les marchés publics impose l'ouverture à la concurrence européenne, y compris pour des contrats à dimension stratégique. Le règlement sur les concentrations a bloqué la fusion Alstom-Siemens au nom de la concurrence intra-européenne, au moment précis où Pékin consolidait son champion ferroviaire national. Ce sont ces règles qui ont désarmé les États membres, pas leur incapacité à coopérer.

    Le tournant américain de 2022 : une leçon que Bruxelles refuse d'entendre

    Depuis 2022, les États-Unis ont abandonné toute ambiguïté. Le CHIPS Act alloue 52 milliards de dollars en subventions directes pour relocaliser la fabrication de puces sur le sol américain. L'Inflation Reduction Act consacre 369 milliards de dollars à la transition énergétique avec des clauses de préférence nationale explicites. Le projet Stargate engage 500 milliards de dollars dans l'intelligence artificielle avec une implication directe du gouvernement fédéral.

    Ces lois violent frontalement les principes que l'Union européenne impose à ses propres membres. Un État membre de l'UE qui tenterait l'équivalent se verrait immédiatement notifié par la Commission pour aide d'État illégale.

    L'Europe n'est donc pas en retard parce qu'elle n'a pas su se coordonner. Elle est en retard parce qu'elle a volontairement désarmé ses États au nom d'une doctrine concurrentielle qui n'a jamais été partagée par ses principaux compétiteurs.

    Ce que cela exige

    La vraie leçon américaine n'est pas un appel à davantage d'intégration européenne. C'est un rappel de ce que signifie la souveraineté technologique lorsqu'elle est prise au sérieux : la capacité d'un État à orienter ses commandes, à protéger ses filières, à financer ses risques, sans avoir à en demander l'autorisation à une instance supérieure.

    Cette capacité, la France et les autres États membres de l'Union l'ont partiellement cédée. La récupérer ne passe pas par la construction d'une "souveraineté européenne", formule commode qui ne désigne le plus souvent qu'un transfert supplémentaire de compétences vers des institutions qui ont fait de la neutralité concurrentielle leur raison d'être.

    Elle passe par une révision en profondeur du cadre juridique européen : révision du régime des aides d'État pour autoriser explicitement les commandes publiques stratégiques, clause de sauvegarde technologique dans les marchés publics, reconnaissance du concept d'infrastructure critique nationale soustrait aux règles de concurrence ordinaires.

    Ce sont des réformes que des États souverains peuvent exiger. C'est une tout autre ambition que de se lamenter de la fragmentation européenne comme si elle était une fatalité naturelle plutôt que le résultat de choix juridiques erronés et précis, effectués à des moments précis, par des hommes qui croyaient sincèrement, ou prétendaient croire, que le marché suffirait.

    Cela n'a pas suffi, hélas. 

    Souveraine tech (Souveraine tech, 25 juin 2026)

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  • Ni Washington, ni Moscou, ni Pékin : l’Europe d’abord !...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous la chronique de David Engels sur Ligne droite, la matinale de Radio Courtoisie, datée du 29 juin 2026  dans laquelle il livre un réquisitoire puissant contre le faux patriotisme qui nous pousse à choisir un empire étranger (Washington, Moscou, Pékin ou Ankara) au détriment de notre propre civilisation européenne. ...

    Historien, essayiste, enseignant chercheur à l'Instytut Zachodni à Poznan, à l'Institut Catholique de Vendée ainsi qu'au Mathias Corvinus Collegium de Bruxelles, David Engels est l'auteur de trois essais traduits en français, Le Déclin - La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine (Toucan, 2013), Que faire ? - Vivre avec le déclin de l'Europe (La Nouvelle Librairie, 2024), Défendre l'Europe civilisationnelle - Petit traité d'hespérialisme (Salvator, 2024) et, dernièrement, d'un roman, Le retour du roi (Le Verbe-Haut, 2026). Il a  également dirigé deux ouvrages collectifs, Renovatio Europae - Plaidoyer pour un renouveau hespérialiste de l'Europe (Cerf, 2020) et Aurë entuluva! (Renovamen-Verlag, 2023), en allemand, consacré à l’œuvre de Tolkien.

     

                                               

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  • Le marinisme : solution ou impasse pour la France ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, cueilli sur Breizh-Info, qui dénonce les insuffisances idéologiques du populisme de Marine Le Pen...

     

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    Délepéniser la droite : pourquoi le marinisme enferme le peuple qu’il prétend défendre

    À Barjols, en Provence, le marché avait ce matin-là cette paix dont les grandes villes ont perdu jusqu’au souvenir. Il n’y avait point d’ostentation, point de tumulte inutile, point de ces cris métalliques qui transforment désormais tant de lieux publics en salles d’attente de gare. Les allées sentaient le fruit mûr, la tomate encore tiède, le fromage sec, la charcuterie honnête et la poussière blonde des villages du Midi. On regardait, on tâtait, on soupesait. Un homme examinait des courgettes avec la gravité d’un expert en monnaies anciennes. Une femme, panier au bras, demandait si les abricots tiendraient jusqu’au soir. Plus loin, un boucher levait une pièce de viande vers la lumière, et deux vieillards, les mains croisées derrière le dos, jugeaient de sa couleur avec cette science muette qui se transmet moins par les livres que par les dimanches.

    Je me suis arrêté là, sans hâte, dans cette douceur encore habitable. Ce qui me frappait n’était pas seulement la beauté du lieu, ni même cette Provence qui sait encore mêler la pierre, l’ombre et l’olivier comme d’autres accordent trois notes justes. C’était la paix des visages. Non une paix abstraite, décrétée par brochure ministérielle, subventionnée par comité Théodule, affichée sur panneaux municipaux avec des mots anglais et des sourires réglementaires. Une paix plus ancienne, plus modeste, presque animale. Les gens se reconnaissaient sans avoir à se connaître. Ils appartenaient au même monde de gestes, d’accents, de pudeurs, de lenteurs et d’évidences. Ils formaient cette communauté tacite que les sociologues, lorsqu’ils n’ont pas entièrement perdu le sens du réel, appellent confiance.

    Voilà ce que les grands prêtres de la société diversitaire ne comprennent pas. La paix n’est pas d’abord un règlement intérieur. Elle naît souvent d’une continuité. Elle procède d’une familiarité longue, d’une ressemblance de mœurs, de paysages, de souvenirs, de façons de se tenir devant un étal, de saluer le voisin, de marchander sans vilenie, de laisser passer une vieille dame, de ne pas faire de son existence une revendication permanente. Les peuples n’ont pas besoin de doctorats pour savoir cela. Ils le sentent dans leurs os. Ils savent que l’hétérogénéité imposée, lorsqu’elle devient massive, rapide et arrogante, ne produit pas mécaniquement de la richesse humaine, mais souvent du soupçon, du retrait, de la fatigue et, au bout du compte, cette guerre froide civile qui fait de chaque rue un petit traité de sociologie appliquée.

    C’est pourquoi ces régions votent comme elles votent. Non par mauvais cœur. Non par cette méchanceté provinciale que leur prêtent les journaux de la capitale. Elles votent pour être protégées. Elles votent pour que le marché du matin demeure le marché du matin, et non l’antichambre bariolée d’un pays qui se défait. Elles votent pour que les enfants puissent hériter d’autre chose qu’un discours sur la diversité. Elles votent pour que leur monde ne soit pas dissous au nom d’une idéologie qui leur explique, d’un ton de surveillant général, qu’ils doivent se réjouir de disparaître.

    C’est dans ce décor que je lus sur X le mot de Thomas Ferrier : « Délepéniser la droite ! » La formule a d’abord quelque chose de barbare, comme un terme de clinique politique inventé entre deux réunions. Elle est pourtant juste. Il faut délepéniser la droite française. Non pour revenir à la droite honteuse, gestionnaire, notabiliaire, qui parfumait ses renoncements d’eau bénite gaulliste ou libérale. Non pour livrer le pays aux conservateurs de salon qui ne conservent jamais rien, sinon leurs fauteuils. Il faut délepéniser la droite parce que Marine Le Pen enferme le peuple de droite dans un piège terrible : celui d’un populisme qui, au fond, ne porte pas jusqu’au bout les aspirations profondes du peuple qui vote pour lui.

    Le paradoxe est cruel. Des millions de Français déposent leur bulletin RN dans l’urne afin de défendre une continuité charnelle, une sécurité concrète, une identité menacée, une manière française ou européenne d’habiter le monde. Ils pensent voter pour la protection de leur pays réel. Ils pensent voter pour la possibilité de dire encore « nous » sans demander pardon. Ils pensent voter pour une frontière, pour une école, pour une autorité, pour une mémoire. Ils pensent voter contre la grande entreprise de substitution anthropologique qui avance sous les mots sucrés d’ouverture, d’inclusion et de vivre-ensemble. Or, au sommet de ce mouvement, Marine Le Pen demeure prisonnière d’une idéologie républicaine molle, télévisuelle, presque centriste, où l’on ne défend jamais l’identité qu’à condition de la dissoudre aussitôt dans la liberté religieuse, le pouvoir d’achat, la souveraineté administrative et la laïcité de préfecture.

    Ses récentes déclarations sur l’islam en donnent une illustration parfaite. Marine Le Pen rappelle qu’elle fut attaquée par Éric Zemmour pour avoir dit que « l’islam était compatible avec la République ». Elle ajoute qu’elle s’attaque à « l’idéologie totalitaire islamiste » et qu’elle demeurera le défenseur de la liberté religieuse. On reconnaît là le vieux distinguo de la classe politique française, islam paisible d’un côté, islamisme dévoyé de l’autre, comme si l’affaire relevait seulement d’une mauvaise utilisation du mode d’emploi. La formule rassure les plateaux. Elle apaise les éditorialistes. Elle permet de paraître ferme sans cesser d’être fréquentable.

    Elle ne répond pourtant pas à la question que se posent les Français. Les Français ne demandent pas d’abord si l’islam peut entrer dans un tableau Excel de compatibilité républicaine. Ils se demandent si une civilisation issue d’une histoire chrétienne, gréco-latine, rurale, monarchique, communale, révolutionnaire et nationale peut absorber indéfiniment une religion-civilisation qui porte avec elle d’autres mœurs, d’autres réflexes juridiques, d’autres rapports entre le sacré et le politique, d’autres conceptions de la femme, de la famille, de la pudeur, du blasphème, de l’apostasie et de l’espace public. Ils ne demandent pas que les musulmans soient voués aux gémonies. Ils demandent que l’on cesse de leur mentir. Il faut distinguer les personnes, qui relèvent du droit commun, et un corpus religieux lorsqu’il prétend façonner la cité.

    Éric Zemmour, dans sa réponse, a vu le nœud de l’affaire. Il a demandé à Marine Le Pen de choisir. Si l’islam est compatible avec la République, pourquoi vouloir interdire le voile dans l’espace public ? Si le voile n’est qu’une prescription religieuse parmi d’autres, pourquoi le tenir pour un problème politique ? Toute la contradiction lepéniste tient dans cette oscillation. Elle veut combattre les effets visibles d’un phénomène dont elle refuse de nommer la racine. Elle veut rassurer les Français inquiets sans rompre avec le catéchisme de la République abstraite. Elle veut incarner la rupture tout en parlant la langue de ceux qui ont organisé l’impuissance.

    C’est en cela qu’elle devient un mystère. La fille de Jean-Marie Le Pen semble avoir hérité du nom, de la rente électorale, d’une partie de la clientèle politique, d’un appareil, d’un réflexe populaire, et pourtant non de la substance doctrinale qui permettait de comprendre la question vitale : un peuple n’est pas seulement une addition de citoyens soumis à la même administration. Un peuple est une forme historique. Il a une chair, une mémoire, des limites, des antipathies légitimes, des fidélités, des héritages, une nature propre au sens ancien du terme. La République, lorsqu’elle nie cette nature, n’est plus le cadre du peuple. Elle devient la machine qui le remplace.

    On touche ici à la grande erreur du lepénisme mariniste. Il a cru qu’il suffisait de dédiaboliser le nom pour accéder au pouvoir. Il fallait arrondir les angles, gommer les aspérités, donner des gages, sacrifier les mots dangereux, parler social, parler protection, parler pouvoir d’achat, se dire ni droite ni gauche, expulser les fantômes du père, rassurer les fonctionnaires, cajoler les retraités, promettre l’ordre sans effrayer les studios. La manœuvre a réussi électoralement. Elle a échoué historiquement. Car on peut conquérir des voix en édulcorant une pensée. On ne sauve pas un peuple avec une pensée édulcorée.

    Les études politologiques ont d’ailleurs bien montré cette inflexion : le programme économique de Marine Le Pen a longtemps porté une forte coloration redistributive, presque social-populiste. On y trouvait la retraite, les prix, les salaires, les protections, l’État consolateur, le refus du libéralisme, le vieux soupçon contre l’entreprise, la grande musique du pouvoir d’achat. Tout cela n’est pas illégitime en soi. Les gens modestes ont le droit de vivre. Les Français ordinaires ne sont pas des variables d’ajustement pour cabinets de conseil. Cependant une droite qui ne parle plus que comme une gauche sociale avec des frontières finit par se tromper d’âme. Elle croit flatter le peuple. Elle oublie que le peuple de droite ne veut pas seulement être subventionné. Il veut être continué.

    Cette confusion éclaire aussi la question européenne. Marine Le Pen s’est longtemps enfermée dans un souverainisme défensif, jaloux, parfois rabougri, hostile à toute idée d’identité européenne, comme si l’Europe n’était qu’un piège bruxellois. Il y a certes beaucoup à dire contre Bruxelles, sa bureaucratie, son juridisme, son hybris réglementaire, sa soumission intermittente aux puissances extérieures. Les Bretons savent ce qu’il advient des pêcheurs quand les administrations lointaines prétendent mieux connaître la mer que ceux qui la travaillent. Toutefois confondre l’Union européenne et l’Europe est une erreur de géographe débutant. L’Europe précède Bruxelles comme la mer précède le port de plaisance.

    La droite française devra sortir de ce provincialisme national. Elle devra comprendre que le destin des Français, des Italiens, des Espagnols, des Polonais, des Hongrois, des Grecs ou des Croates se joue dans une même épreuve de civilisation. Spengler avait ses duretés, ses excès et ses ombres, mais il avait compris que les civilisations meurent lorsqu’elles ne savent plus se concevoir comme des formes. La droite française, si elle veut survivre à autre chose qu’aux prochaines législatives, devra penser la France dans l’Europe et l’Europe comme demeure commune des peuples européens. Non l’Europe supranationale des commissaires, non l’Europe dissolvante des traités illisibles, mais l’Europe-puissance, l’Europe-civilisation, l’Europe qui sait que les nations sont ses membres et non ses ennemies.

    Le récent épisode du règlement européen « Retour » montre à quel point les contradictions deviennent visibles. Lorsque le Parlement européen durcit les règles permettant d’accélérer les expulsions et d’envisager des centres de retour hors de l’Union, Marine Le Pen y voit d’abord une atteinte à la souveraineté des États. On comprend l’argument en droit. Il n’est pas absurde. Il rappelle que l’Union ne doit pas absorber toutes les compétences. Toutefois le peuple qui vote pour elle ne raisonne pas ainsi. Il ne se demande pas si l’expulsion est nationale, confédérale, européenne ou intergouvernementale. Il demande que les clandestins soient effectivement éloignés. Il préfère une expulsion européenne réelle à une souveraineté française impuissante. Là encore, Marine Le Pen défend le contenant au moment où ses électeurs attendent le contenu.

    Jordan Bardella apparaît, pour cette raison, comme un symptôme intéressant. Il n’est pas certain qu’il ait une doctrine, même si ses lectures de jeune homme sont de bon augure car ils a eu la chance de croiser de bons mentors. Il n’est pas certain qu’il ait cette épaisseur qui distingue l’homme politique du bon élève médiatique. Il est encore enveloppé de communication, de prudence, de sourires réglés, de cette jeunesse qui plaît aux magazines parce qu’elle leur donne l’illusion d’avoir compris l’avenir. Pourtant il semble plus libre que Marine Le Pen à l’égard de certains dogmes hérités. Son rapport à l’union des droites, aux conservateurs européens, à la question économique, à l’idée d’une architecture continentale, indique peut-être la sortie d’un vieux logiciel mariniste. Là où Marine Le Pen conserve la méfiance du vieux « ni droite ni gauche », Bardella paraît comprendre que la droite ne gagnera qu’en cessant d’avoir peur d’être la droite.

    Rien n’est joué. Le dauphin peut devenir un poisson rouge dans un aquarium de sondages. La politique française a déjà produit trop de mirages pour que l’on s’enflamme au premier reflet. Bardella pourrait n’être qu’un produit de transition, un visage plus lisse posé sur les mêmes incertitudes, une manière de changer la vitrine sans changer l’arrière-boutique. Il faudra voir s’il comprend que la question n’est pas de parler plus « business » devant les patrons, plus « social » devant les ouvriers, plus « identité » devant les militants, plus « République » devant les journalistes. La question est de produire une doctrine cohérente, capable de dire au pays ce que la droite veut préserver, ce qu’elle veut transmettre, ce qu’elle veut restaurer et ce qu’elle accepte enfin de combattre.

    Délepéniser la droite ne signifie donc pas haïr Marine Le Pen. Elle a eu sa fonction. Elle a porté, souvent avec courage, un mouvement que tout le système voulait maintenir hors du champ admissible. Elle a donné à des millions de Français le droit minimal de se compter. Elle a tenu face aux insultes, aux procès en illégitimité, aux crachats médiatiques, à cette morgue qui fait de la classe parlante française l’une des plus antipathiques d’Europe. Il serait injuste de l’effacer. Il serait pourtant dangereux de s’y arrêter.

    Car Marine Le Pen appartient désormais à un passé qui a du mal à passer. Elle est le visage d’une transition, non l’instrument d’une fondation. Elle a incarné le moment où le peuple disait non. Il faut maintenant un moment où le peuple dise oui : oui à sa durée, oui à son identité, oui à une Europe des peuples charnels, oui à une autorité qui protège, oui à une politique qui ne confonde pas l’administration de la colère et l’organisation d’un avenir. La préservation de l’identité française et européenne doit devenir prioritaire sur la conservation d’une idéologie républicaine qui, à force de nier les conditions de son existence, porte en elle-même sa propre condamnation à mort.

    Je repensais au marché de Barjols en quittant les allées. Rien n’y ressemblait à un manifeste. Personne ne parlait de doctrine, de souveraineté, de règlement européen ou d’islam compatible. Les gens achetaient des melons, discutaient du prix des œufs, cherchaient une ombre, souriaient à une connaissance. C’est pourtant là que tout se comprend. La politique n’est pas d’abord dans les congrès. Elle est dans cette paix fragile que les peuples veulent transmettre parce qu’ils savent, sans avoir besoin de le formuler, qu’elle peut disparaître.

    La droite française sera digne de ce peuple lorsqu’elle cessera de lui vendre seulement une protestation. Il lui faut un langage de protection et de grandeur, de proximité et d’horizon, de racines et de puissance. Elle devra sortir du nom de Le Pen comme on sort d’une maison trop basse où l’on a pourtant passé des années décisives. On ne renie pas l’abri. On le quitte parce qu’il empêche de grandir. Le marché de Barjols continuait de bruire derrière moi. Il y avait là plus de France réelle que dans cent discours. Encore faut-il qu’un parti, un jour, ose la regarder en face.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 27 juin 2026)

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