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Points de vue

  • Les bonnes consciences et les comptes de l’esclavage...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, cueilli sur Breizh-Info et consacré à la fumeuse question de la réparation de l'esclavage...

     

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    Les bonnes consciences et les comptes de l’esclavage

    Au bar des Brisants, à la pointe de Léchiagat, le matin avait cette lumière grise et nette que la Bretagne sait répandre sur les choses sans les embellir ni les assombrir. Au-dehors, le port s’éveillait avec ses bruits de chaînes, de moteurs et de goélands ; devant moi refroidissait un café dont j’avais oublié de boire la moitié. Je parcourais The Times sur ma tablette lorsque je tombai sur une chronique de Tony Sewell, baron Sewell de Sanderstead, Britannique noir comme du cirage né à Londres de parents jamaïcains, qui s’amusait à écrire le discours que Charles III devrait, selon lui, prononcer devant les chefs de gouvernement du Commonwealth.

    L’exercice est savoureux. Le roi doit prochainement se trouver face à plusieurs dirigeants des Caraïbes qui entendent remettre sur la table la question des réparations dues par le Royaume-Uni pour l’esclavage. Sewell imagine le piège : quelques paroles de componction royale, une demande d’excuses, puis cette mécanique désormais bien rodée par laquelle la contrition morale finit par rencontrer la comptabilité publique. Une faute commise il y a deux siècles est portée au débit de contribuables qui n’y furent pour rien et au crédit d’hommes qui ne l’ont pas subie. Ainsi va notre étrange conception contemporaine de la justice.

    L’antienne est connue. Elle ne concerne d’ailleurs plus seulement l’esclavage. La « réparation » est devenue l’un des grands mots de passe de la pensée décoloniale : réparation de la colonisation, réparation de l’esclavage, restitution des objets, restitution des terres, repentance des États, repentance des familles, repentance des musées, repentance presque héréditaire des peuples. Derrière l’apparente générosité du procédé se cache une conception singulière de l’histoire : les culpabilités se transmettraient comme les titres de propriété, tandis que les créances morales survivraient indéfiniment aux victimes elles-mêmes.

    Cette idée prospère d’autant mieux qu’elle exige fort peu de connaissances historiques. Il suffit de distribuer les rôles. Ici les coupables, là les victimes. Ici l’Europe, là le reste du monde. Puisque l’histoire humaine se prête médiocrement à cette simplicité, on la débite en morceaux. On en conserve la traite atlantique, on oublie les autres ; on désigne les armateurs européens, on laisse dans l’ombre ceux qui leur vendaient les captifs ; on rappelle les profits tirés de l’esclavage, beaucoup moins volontiers les sommes considérables engagées ensuite pour le supprimer.

    La France possède dans ce domaine une pièce d’anthologie. La loi du 21 mai 2001, dite loi Taubira, reconnaît comme crime contre l’humanité la traite transatlantique et celle de l’océan Indien ainsi que l’esclavage perpétré contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes. Le choix de son périmètre n’était pas innocent. Interrogée en 2006 sur la traite arabo-musulmane, Christiane Taubira avait expliqué, selon L’Express, qu’il ne fallait pas trop l’évoquer afin que les « jeunes Arabes » ne portent pas le poids de cet héritage. La formule est admirable. La culpabilité historique serait donc un fardeau insupportable pour les uns et une salutaire pédagogie pour les autres. On comprend alors que nous ne sommes plus tout à fait dans l’histoire. Nous sommes dans l’administration politique de la mémoire.

    Sewell, lui, prend le problème à rebours. Il ne cherche nullement à nier l’abjection de la traite atlantique. Il rappelle une évidence devenue presque inconvenante : l’esclavage n’est ni une invention britannique, ni une invention européenne, ni même une singularité de la civilisation occidentale. C’est une institution d’une effroyable banalité historique. On la trouve chez les Grecs et les Romains, dans le monde germanique, en Afrique, en Asie, dans les sociétés musulmanes, dans les Amériques précolombiennes. Des hommes ont réduit d’autres hommes en servitude bien avant que le premier navire portugais ait mouillé devant les côtes de Guinée.

    Une vieille histoire ecclésiastique, que rapporte Bède le Vénérable, en donne une illustration plaisante. Le futur pape Grégoire le Grand aurait aperçu sur un marché romain de jeunes esclaves venus des îles Britanniques, remarquables par leur blondeur. Apprenant qu’ils étaient des Angles, Angli, il aurait répondu qu’ils étaient plutôt des anges, angeli. Le jeu de mots a peut-être été enjolivé par les siècles ; sa présence dans une tradition du VIIIe siècle suffit toutefois à rappeler une chose : les peuples dont les descendants sont aujourd’hui sommés de répondre de l’esclavage furent eux-mêmes, à d’autres époques, abondamment vendus comme esclaves.

    Durant des siècles, les marchés méditerranéens virent passer Slaves, Germains, Africains, chrétiens et païens. Les razzias barbaresques emmenèrent en captivité des Européens jusque sur les côtes d’Irlande et d’Islande. Le mot même d’« esclave » nous vient des Slaves, tant ces derniers furent nombreux à connaître la servitude au Moyen Âge. À vouloir ouvrir les grands livres de comptes de l’humanité, on risque fort de manquer de papier.

    La traite atlantique présente naturellement ses caractères propres, son immensité et son organisation commerciale. Quant à la traversée océanique, dont les horreurs peuplent depuis deux siècles notre imaginaire historique, elle mérite d’être examinée avec davantage de discernement. Les travaux des historiens Herbert Klein et Stanley Engerman ont montré que la mortalité à bord des navires négriers était sensiblement inférieure aux chiffres longtemps répétés et pouvait être comparable à celle des transports de troupes ou de forçats européens. Les négriers avaient d’ailleurs une raison fort prosaïque de préserver la vie de leurs captifs : chaque mort représentait une perte sèche. Ils adoptèrent ainsi des méthodes de surveillance sanitaire, d’alimentation et d’organisation des traversées destinées à limiter la mortalité, non par humanité, mais par intérêt commercial.

    Il y eut des traversées effroyables, des épidémies, des hécatombes. Il y eut également des transports militaires européens où la mort prélevait un tribut comparable. Rien de cela ne diminue l’abjection de l’esclavage ; cela rappelle simplement que l’histoire ne gagne rien à être racontée comme une succession d’images d’Épinal, fussent-elles destinées à édifier les bonnes consciences.

    La traite atlantique demeure surtout impossible à comprendre si l’on supprime du tableau la participation africaine. Les négriers européens ne parcouraient pas la savane avec des filets pour capturer leurs victimes, selon l’imagerie enfantine que suggère parfois notre enseignement mémoriel. Ils achetaient sur les côtes des êtres humains fournis par des royaumes, des chefs et des marchands africains, issus notamment de guerres, de razzias, de condamnations ou de formes locales de servitude. Des nations africaines s’engagèrent ainsi dans des guerres dont le butin recherché n’était pas tant la conquête de territoires que celle d’êtres humains destinés à la vente.

    Sewell le dit avec une franchise qui serait probablement jugée inconvenante sous nos latitudes : ses interlocuteurs ouest-africains savent fort bien que le commerce atlantique n’aurait pu prendre cette ampleur sans des Africains vendant captifs et esclaves à des Européens. Et il ajoute aussitôt que l’esclavage ne se partage pas entre une bonne et une mauvaise variété selon la couleur du maître : « il n’y a pas de degrés dans l’esclavage ».

    Il faut aller plus loin. Les royaumes et les familles africaines qui s’enrichirent durant des générations dans le commerce des esclaves ne se sont pas tous évaporés avec l’abolition de la traite. Leurs descendants ne se sont pas davantage évanouis dans la nature. Les grandes familles européennes ont transmis des terres, des fortunes, des alliances, une instruction et des positions sociales à leurs héritiers. Pourquoi supposer que les sociétés africaines auraient échappé à ces lois ordinaires de la transmission ? Certaines élites africaines contemporaines descendent, au moins pour partie, des familles qui exerçaient autrefois le pouvoir politique et commercial, y compris de celles qui tiraient profit de la capture et de la vente d’êtres humains. Dans l’ancien empire ashanti, notamment, certaines familles appartenant aux élites esclavagistes surent conserver leur position après l’abolition de la traite.

    Il y aurait donc quelque malice à découvrir, parmi les représentants des nations qui réclament aujourd’hui des réparations aux Européens, des descendants de ceux qui vendaient les esclaves aux négriers. Ce n’est nullement impossible ; dans certaines anciennes familles dirigeantes, c’est même historiquement vraisemblable. Faudra-t-il alors leur demander de contribuer aux réparations qu’ils réclament ? Rechercher dans leurs généalogies la part des bénéfices que leurs aïeux auraient retirée du trafic ? Les poursuivre jusqu’à la dixième génération ? Ou bien décider que la transmission des fautes s’arrête providentiellement aux frontières de l’Europe ? Voilà ce que devient la comptabilité des culpabilités héréditaires lorsqu’on consent enfin à regarder les deux colonnes du grand livre.

    Cette même interrogation pourrait être étendue à toutes les familles de négociants qui, au cours des siècles, se sont enrichies en faisant commerce d’êtres humains. Certaines furent spécialisées dans l’achat d’enfants en Germanie ou dans les pays slaves, d’autres approvisionnèrent les marchés méditerranéens, d’autres encore participèrent au commerce des esclaves chrétiens dans les terres d’Islam. Les circuits, les peuples et les religions changèrent ; le trafic, lui, demeura. Faudrait-il proscrire à jamais leurs descendants du genre humain pour des fautes commises par des ancêtres qu’ils n’ont pas connus ?

    Voilà précisément ce qui rend l’industrie contemporaine de la réparation si absurde. Qui descend de qui ? Qui paierait à qui ? Dans quelle famille trouverons-nous seulement des victimes et dans quelle autre seulement des bourreaux ? Que faisons-nous du descendant d’un esclave affranchi devenu lui-même propriétaire d’esclaves ? Du descendant d’un négociant africain ayant vendu des captifs ? Du descendant d’un marin britannique mort en combattant la traite ? De celui dont l’ancêtre n’avait ni navire, ni plantation, ni seulement de quoi acheter ses souliers ?

    Aux États-Unis, où les idées les plus extravagantes finissent toujours par disposer d’une fondation, d’une chaire universitaire et d’un budget, la gauche américaine débat depuis longtemps de réparations versées aux descendants d’esclaves. La question possède sa logique propre dans un pays où l’esclavage et la ségrégation ont laissé une trace profonde. Poussée jusqu’au bout, elle en rencontre pourtant une autre : faudra-t-il alors calculer également la créance des familles dont un fils mourut sous l’uniforme de l’Union pour abattre la Confédération ? Donnerons-nous une prime aux descendants de ceux qui tombèrent à Gettysburg afin que d’autres puissent devenir libres ? Les descendants des confédérés paieraient-ils une double réparation ?

    On voit l’abîme. À partir du moment où les droits et les fautes deviennent héréditaires, toute l’histoire humaine se transforme en étude notariale.

    Sewell rappelle surtout ce que la vulgate contemporaine aime le moins : le Royaume-Uni esclavagiste fut également le Royaume-Uni abolitionniste. Après avoir interdit la traite, il lança la Royal Navy à la poursuite des négriers. Le West Africa Squadron captura, entre 1808 et 1860, environ 1 600 navires et libéra quelque 150 000 captifs, au prix de plus de 1 500 marins anglais morts. L’abolitionnisme traversa alors toute la société, des quakers aux évangéliques, des chartistes ouvriers aux dames de la bonne société qui renonçaient au sucre produit par les esclaves.

    Il est donc singulier de présenter à la Grande-Bretagne une facture sans porter simultanément cette colonne au crédit. Le pays qui participa au commerce des esclaves fut aussi celui qui engagea une partie de sa puissance maritime, de son prestige diplomatique et de son argent pour y mettre fin. Les abolitionnistes britanniques avaient-ils pour mobile une repentance avant la lettre ? Point du tout. Ils agissaient au nom de convictions morales et religieuses qui leur faisaient considérer l’esclavage comme une abomination. Une idée dont la naissance et le développement appartiennent aussi à l’histoire européenne, ce que les contempteurs de l’Europe se gardent généralement de rappeler.

    Le mécanisme de la culpabilisation n’est d’ailleurs pas propre aux Caraïbes. Les nations malheureuses aiment les créanciers imaginaires. L’Algérie en offre depuis des décennies un exemple presque chimiquement pur. Un pouvoir incapable de fournir à son peuple tout ce que ses ressources naturelles devraient lui permettre de posséder trouve dans le contentieux colonial avec la France une inépuisable rente politique. Chaque difficulté présente peut être renvoyée à un malheur passé. Le ressentiment possède cette vertu pour les régimes défaillants qu’il détourne les yeux de la fenêtre pour les tourner vers le cimetière.

    Tony Sewell observe un phénomène voisin dans les Caraïbes. Selon lui, la demande de réparations est largement portée par les élites politiques tandis que les populations se préoccupent d’éducation, de pauvreté, d’avenir économique et de la qualité de leurs gouvernements. La Jamaïque contemporaine, écrit-il en substance, a des problèmes bien réels ; tous ne peuvent décemment être déposés deux siècles plus tard au seuil de Buckingham Palace.

    C’est probablement le passage le plus subversif de sa chronique. Une nation adulte commence peut-être précisément lorsqu’elle cesse d’attribuer chacune de ses infirmités aux maîtres qu’elle eut autrefois.

    Les militants de la réparation objecteront que les descendants des esclaves souffrent encore des conséquences économiques de l’asservissement de leurs ancêtres. Le raisonnement mérite d’être entendu lorsqu’il s’appuie sur des faits précis. Il devient beaucoup plus aventureux lorsqu’il prétend transformer deux siècles d’histoire sociale, de mariages, de migrations, d’ascension et de déclassement en une ligne comptable transmissible par le sang. Il faudrait alors tenir compte de tout : des héritages, des guerres, des fortunes dissipées, des abolitions, des métissages, des migrations postérieures, des politiques publiques, des choix individuels. La belle simplicité morale se dissoudrait aussitôt dans la complexité du réel.

    Et surtout, qui osera fixer le moment où le compte est soldé ?

    Cette interrogation vaut pour les Européens comme pour les Africains et les Arabes. On ne saurait demander aujourd’hui à un jeune Breton de se reconnaître personnellement débiteur parce qu’un armateur nantais armait des négriers en 1780, puis refuser le même principe d’hérédité à un jeune Sénégalais, Béninois ou Arabe sous prétexte qu’il serait odieux de lui faire porter les crimes d’autres hommes morts depuis des siècles. Le second principe est le bon. Il faut simplement l’appliquer à tous.

    C’est ici que Sewell met le doigt sur la plaie. Sa couleur de peau rend son propos singulièrement difficile à congédier par les procédés habituels. On ne pourra guère expliquer que ce fils de Jamaïcains méconnaît par essence l’histoire des Noirs, qu’il parle du haut d’un privilège blanc ou qu’il refuse d’écouter les « voix racisées ». Il faudra, désagrément suprême, lui répondre sur le fond.

    Cela n’empêchera probablement rien. Nous vivons sous un régime intellectuel où le fait historique pèse moins lourd que l’émotion qu’il produit. Un document d’archive doit plaider sa cause ; une indignation n’a besoin d’aucun justificatif. L’historien arrive avec ses sources, ses nuances, ses contradictions, ses siècles empilés les uns sur les autres. Le militant apporte une victime, un coupable et une caméra. On devine lequel des deux passe au journal de vingt heures.

    En refermant The Times, je regardais par la vitre des Brisants le petit port de Léchiagat. Ici, la mer possède au moins cette qualité de remettre les dettes à zéro. Les générations de pêcheurs qui l’ont affrontée savaient qu’elle ne devait rien à personne et qu’elle ne se repentait de rien. Chacun héritait certes des barques, des maisons, parfois des dettes et toujours des morts ; nul ne songeait pour autant à poursuivre les petits-enfants de la tempête.

    Notre époque a inventé quelque chose de plus commode : la faute héréditaire sans l’héritage personnel, et la créance morale sans victime vivante. C’est un système merveilleux, car il ne peut jamais être soldé.

    Les faits pourraient pourtant nous en délivrer. Encore faudrait-il que nos gouvernants les préfèrent à la petite monnaie de la culpabilité. Je crains qu’ils n’en soient fort éloignés. Une page de Libération leur paraît souvent plus lourde qu’une page d’archives ; l’opinion d’un folliculaire du Nouvel Obs davantage digne d’attention que le patient travail d’un historien.

    C’est là, au fond, notre tragédie : nous ne sommes plus gouvernés par ce qui s’est passé, mais par ce que notre époque estime convenable d’en ressentir.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 30 octobre 2026)

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  • Wallonie : pourquoi la droite est-elle inexistante ?...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous la chronique de David Engels sur Ligne droite, la matinale de Radio Courtoisie, datée du 28 octobre 2026, dans laquelle il expose la situation politique particulière de la Wallonie, une des rares régions d'Europe dans laquelle la droite est quasi-inexistante...

     

                                                

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  • Oswald Spengler et le droit romain...

    Nous reproduisons ci-dessous une analyse d'Armand Henri, cueilli sur  le site de la revue Éléments et consacré à la question du droit romain...

     

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    Oswald Spengler et le droit romain

    On réduit souvent l’auteur du Déclin de l’Occident (1918-1922) à une sombre prophétie sur la fin de l’Europe. C’est oublier que Spengler, qui n’était pas juriste, a consacré au droit des analyses précises et parfois dérangeantes. Deux lecteurs de premier plan invitent à revenir sur cet aspect méconnu. Pierre Legendre, historien du droit et théoricien de l’anthropologie dogmatique, reprend explicitement à Spengler la notion de « pseudomorphose », sans adopter pour autant toute sa philosophie de l’histoire. Jorge Luis Borges, grand écrivain argentin, admire chez Spengler la puissance de la vision historique et du style, tout en se gardant de tenir ses prédictions pour des certitudes. Leurs lectures sont différentes et ne constituent pas une même école.

    Le terrain décisif est le droit romain. Spengler y pose trois questions qui gardent leur tranchant. Une règle peut-elle vraiment survivre à la société qui l’a produite ? L’Occident s’est-il émancipé de Rome ou a-t-il seulement changé le nom de ses catégories ? Et que devient une civilisation lorsque sa puissance normative grandit plus vite que sa capacité à justifier ses institutions ?

    Rome n’a pas inventé le droit universel

    La rupture opérée par Spengler tient à une idée simple. Il n’existe pas un droit universel dont Rome aurait trouvé la formule définitive. Il existe des droits propres à des cultures historiques. La culture antique, qu’il nomme « apollinienne », privilégie la présence, la limite, le corps et l’objet visible. Le droit romain classique en porte, selon lui, l’empreinte. Son point de départ est la cité, et sa force réside notamment dans l’expérience du préteur et du jurisconsulte. Le jus civile concerne d’abord les citoyens romains. Le jus gentium désigne un ensemble de règles appliquées notamment aux rapports impliquant des étrangers, sans constituer notre droit international. Spengler appelle « pseudomorphose » le phénomène par lequel une culture se développe sous des formes héritées d’une autre. Il faut toutefois distinguer cette notion de son application particulière à la réception du droit romain en Occident.

    Spengler grossit le trait, et c’est parfois ainsi qu’il voit le mieux. Le Romain aurait pensé en termes de personnes et de choses déterminées, tandis que l’Occidental « faustien » pense en termes de durée, de mouvement et de devenir. À ses yeux, le premier produit une « statique juridique », le second devrait inventer une « dynamique juridique ». D’où son opposition fameuse entre un droit antique des corps et un droit occidental des fonctions. Nos opérations portent moins sur des objets que sur des capacités. Invention, énergie, organisation, entreprise, création intellectuelle. Une entreprise ne se confond pas avec les biens matériels qu’elle possède. Un brevet n’est pas une chose. Acheter un tableau n’autorise pas à reproduire son image. La « morphologie » spenglérienne ne classe donc pas les lois par degré de progrès, mais cherche la forme intérieure qui relie le droit, l’art et les institutions d’une même culture.

    Cette opposition contient une intuition féconde. Les juristes romains savaient raisonner avec abstraction. Derrière un mot apparemment stable, propriété, personne, contrat, se cachent des usages, des pouvoirs et une anthropologie historiquement variables. La survie d’un vocabulaire ne prouve jamais la survie du monde qui lui donnait sens.

    Recevoir Rome, ce n’est pas la répéter

    Spengler distingue plusieurs strates trop souvent confondues sous l’étiquette de « droit romain ». Le droit classique, les transformations du droit dans l’Empire tardif et la compilation justinienne, puis la science juridique de l’Occident médiéval ne sont pas une seule et même réalité. Sa « culture magique », catégorie propre à sa philosophie de l’histoire et historiquement contestable, lui sert à penser les ruptures de l’Antiquité tardive. À partir du XIe siècle, les juristes de Bologne, les glossateurs et les canonistes transforment à leur tour les textes antiques en un droit savant nouveau.

    Voilà ce qui agace Spengler. L’Occident a laissé les catégories héritées du droit romain exercer une autorité durable sur une réalité économique et sociale qui n’était plus celle de Rome. Le juriste risque alors de devenir philologue et de préférer la cohérence du texte à l’observation de la vie. À l’époque moderne, la volonté de systématiser le droit prolonge, à ses yeux, l’ambition faustienne d’ordonner l’avenir, tout en conservant des distinctions forgées dans d’autres circonstances. Il en résulte une tension entre le droit enseigné et le monde auquel il s’applique. Sa distinction entre culture et civilisation éclaire ce reproche. La première désigne une puissance créatrice historiquement située, la seconde une phase de rationalisation et de fixation des formes.

    Savigny permet pourtant de lui opposer une objection de taille. Dans De la vocation de notre temps pour la législation et la science du droit (1814), ce fondateur de l’école historique allemande soutient qu’un droit ne se décrète pas à partir de principes abstraits. Il mûrit dans l’histoire d’un peuple, ses coutumes et le travail de ses juristes. Mais Savigny, grand romaniste, ne veut nullement congédier Rome. Son Système du droit romain actuel (1840-1849) montre qu’une tradition reçue peut être retravaillée dans une science juridique vivante. Il faut distinguer la réception servile d’une appropriation créatrice. Savigny prend au sérieux la continuité là où Spengler insiste sur l’étrangeté de l’héritage.

    Le débat se vérifie dans les institutions. Le Code civil français, la science des pandectes allemande et la common law anglaise ont suivi des chemins différents. Leur pluralité dément toute idée d’un moule romain unique. Leur persistance prouve aussi qu’une civilisation sait adapter et réinventer ses formes. Savigny corrige donc Spengler sur un point essentiel. Hériter n’est pas nécessairement répéter. Mais Spengler lui retourne une question embarrassante. À force de sauver les textes, ne risque-t-on pas de manquer les phénomènes qu’ils ne savent plus nommer ?

    La technique ne fonde pas le droit

    Les meilleures pages de Spengler sont celles où le philosophe quitte la prophétie pour examiner des difficultés juridiques concrètes. Il évoque le vol d’électricité, qui avait conduit le législateur allemand à intervenir à la fin du XIXe siècle. Une énergie devait-elle être une chose corporelle pour recevoir une protection pénale ? Il relève aussi les difficultés soulevées par les brevets, le droit d’auteur et la propriété artistique. Posséder un tableau n’autorise pas à en reproduire l’image. Ici, Spengler touche juste. Le développement des droits sur l’immatériel a exigé de distinguer toujours davantage le support, l’usage, le titre et la valeur économique. Ce n’est pas la fin du droit romain. C’est la confirmation que son vocabulaire ne suffit pas à lui seul.

    Spengler ne propose donc pas de remettre les juristes en toge. Il veut qu’ils retrouvent le sens des faits, de l’économie et des techniques. Son opposition entre Kultur et Zivilisation est décisive. La première désigne, dans son système, la puissance créatrice d’une culture encore vivante. La seconde en marque la phase de rationalisation, de gigantisme et de domination des moyens. Le risque n’est pas seulement une loi dépassée. C’est une science juridique qui gagne en sophistication ce qu’elle perd en prise sur la vie. Les transformations de la propriété intellectuelle, des réseaux et des actifs incorporels donnent à cette critique une portée que Spengler n’aurait lui-même pas pu mesurer.

    Son lecteur Pierre Legendre permet de comprendre pourquoi cette intuition déborde la technique. Ses recherches sur le droit romano-canonique et la fonction dogmatique des institutions montrent que l’Occident n’a pas seulement hérité de règles romaines. Il a élaboré une architecture de légitimité, capable d’instituer des personnes, d’ordonner la filiation et de rendre l’autorité transmissible. Ce montage historique a survécu aux mutations religieuses et politiques. Mais il ne se laisse pas réduire à une collection de procédures. Là où Spengler voit l’écart entre le concept et la vie, Legendre examine les médiations symboliques sans lesquelles une règle demeure peut-être valide, mais devient difficile à reconnaître comme légitime.

    L’histoire contemporaine rend cette interrogation plus pressante, sans autoriser tous les raccourcis. Les sociétés occidentales ont développé des normes, des contrôles et des mécanismes de conformité toujours plus nombreux. Ces instruments peuvent renforcer les droits et la sécurité juridique. Ils ne produisent pourtant pas, à eux seuls, la confiance, l’autorité reconnue ou la continuité entre les générations. Une procédure peut être régulière et son institution contestée. Voilà où l’intuition de Spengler conserve sa force. Le perfectionnement des moyens ne garantit pas la permanence des fins. Legendre rappelle, de son côté, qu’aucune société ne se laisse réduire à ses formulaires.

    Les intuitions de Spengler ont résisté au temps

    Il faut relire le tome II du Déclin de l’Occident, particulièrement les développements sur les rapports entre les cultures et sur les histoires du droit romain, puis L’Homme et la Technique. On y retrouve la morphologie des cultures, la tension entre l’apollinien et le faustien, la réception des traditions étrangères et le passage de Kultur à Zivilisation.

    Sur un point décisif, l’histoire du droit a donné raison à Spengler. L’électricité, la propriété intellectuelle, les entreprises organisées autour d’actifs immatériels et les systèmes numériques ont multiplié les situations où la chose matérielle n’est plus l’unité évidente de l’analyse juridique. L’histoire de la réception romaine montre aussi qu’un texte peut traverser les siècles en changeant profondément de sens. La crise des médiations institutionnelles donne une actualité nouvelle à son interrogation sur l’autonomie des moyens, sans établir pour autant la fatalité du déclin. Spengler n’avait pas prédit chacune de nos institutions. Il avait repéré une tentation durable, croire que la maîtrise des procédures dispense de comprendre ce qu’elles instituent. L’Occident a peut-être cessé de croire aux oracles. Il serait dommage qu’il prenne ses formulaires et ses numéros verts pour des réponses.

    Armand Henri (Site de la revue Éléments, 29 octobre 2026)

     

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  • Vers la dictature ?...

    Vous pouvez découvrir une vidéo de Julien Rochedy dans laquelle il évoque les tendances lourdes qui conduisent la France vers l'instauration à court terme d'un régime autoritaire...

    Publiciste et essayiste, Julien Rochedy, qui est une figure de la mouvance identitaire, a déjà publié plusieurs essais dont Nietzsche l'actuel,  L'amour et la guerre - Répondre au féminisme, Philosophie de droite, Surhommes et sous-hommes - Valeur et destin de l'homme (Hétairie, 2023), Qui sont les Blancs ? - Généalogie d'une identité interdite (Hétairie, 2025) et, dernièrement, Le temps du Centaure (Hétairie, 2026).

     

     

                                                 

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  • 17 octobre 2026, le jour où la France a pris conscience qu’elle est effectivement devenue la « colonie de ses colonies »...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Bernard Lugan, cueilli sur son blog et consacré aux émeutes urbaines et  ethniques du 17 octobre dernier...

     

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    17 octobre 2026, le jour où la France a pris conscience qu’elle est effectivement devenue la « colonie de ses colonies »

    Ce qui s’est passé le 17 octobre 2026 est la démonstration par l’exemple de ce que j’ai écrit et annoncé dans mon livre « Comment la France est devenue la colonie de ses colonies ». A savoir que nous sommes désormais dans la phase finale de cette contre-colonisation parfaitement résumée par Houria Bouteldja dans sa déclaration de guerre aux Français « de souche » :
    « Notre simple existence, doublée d’un poids démographique relatif (1 pour 6) africanise, arabise, berbérise, créolise, islamise, noirise, la fille aînée de l’Eglise, jadis blanche et immaculée, aussi sûrement que le sac et le ressac des flots polissent et repolissent les blocs de granit aux prétentions d’éternité (…) ».
     
    Aujourd’hui, les pillards largement issus de nos anciennes colonies justifient leur conquête territoriale par une phrase traduisant clairement leur volonté de revanche ou même de vengeance historique : « Si nous sommes ici, c’est que vous étiez là-bas ».
     
    Une conquête méthodiquement préparée depuis quatre ou cinq décennies par ces élites ethno-masochistes qui dirigent notre pays et qui ont inventé la notion de la prétendue « culpabilité française ».  
    N’était-ce pas Roselyne Bachelot alors ministre de la Culture, qui osa déclarer, ès-qualités, à un journal algérien « Nous devons reconnaître que la colonisation est un crime, une barbarie et que nous y avons pris notre part » (Roselyne Bachelot à l’Opinion, le 10 novembre 2020) ?
    N’était-ce pas Emmanuel Macron qui, le 17 février 2017, alors qu’il n’était encore que candidat à la présidence de la République, déclara à la télévision algérienne que « la colonisation (…) est un crime contre l’humanité, une vraie barbarie » etc…
     
    Résultat, parmi les millions de néo-Français et de clandestins, nombreux sont ceux qui ne s’identifient pas à une France « criminelle ». Hafsa Askar, alors vice-présidente du syndicat étudiant UNEF fut ainsi été très claire le 15 avril 2019 quand elle déclara à propos de l’incendie de Notre-Dame :
     
    « Je m’en fiche de Notre-Dame de Paris, car je m’en fiche de l’histoire de France…Wallah  …on s’en balek (traduction : on s’en bat les c…), objectivement, c’est votre délire de petits blancs ».
     
    Pour les razzieurs du 17 octobre, la France n’est pas une lente construction historique dont ils seraient les héritiers, mais une terre à prendre, à conquérir. Une terre sur laquelle ils cherchent à réaliser une revanche historique de nature psychanalytique.
    Ne nous y trompons pas, chez eux, il ne s’agit pas de « séparatisme » comme le psalmodient les cocus de l’histoire et les sociologues, mais  de volonté de conquête.  Ils ne veulent pas faire sécession, mais tout au contraire imposer à la France leurs normes philosophiques, sociales, politiques et religieuses, leur mode de vie et leurs mœurs... En un mot, ils veulent la soumettre.
     
    Cela leur semble d’autant plus facile à réaliser que, comme l’a justement annoncé Houria Bouteldja, la démographie va mathématiquement leur assurer une place de plus en plus déterminante dans la vie politique française à travers l’ethnomathématique électorale si bien comprise par Jean-Luc Mélenchon. Or, en face, les Français de « souche » ont été désarmés physiquement, juridiquement et mentalement. Ayant perdu leur instinct de défense avec leurs repères civilisationnels, ils ne croient plus en rien, leurs femmes ne font plus d’enfants et l’exacerbation féministe y a dévirilisé les mâles…
     
    La responsabilité historique de la gauche dite « républicaine » dans le drame existentiel que connaît aujourd’hui la France est abyssale. C’est elle qui, à partir de la décennie 1960, ne cessa, au nom de l’antiracisme, de soutenir l’immigration. Ce furent ses intellectuels qui sapèrent méthodiquement, les-uns après les autres, les principes et les institutions sur lesquels reposaient jusque-là la cohésion et la cohérence de la société française. C’est elle qui a pavé la route des pillards du 17 octobre. Mais en même temps elle s’est suicidée intellectuellement. Elle a en effet organisé, promu et soutenu une contre-colonisation dont les conséquences ont mis à bas ses grands principes fondateurs universalistes.
    Voilà pourquoi, face aux monstres dont ils sont les géniteurs, les hommes de gauche demeurent sans voix, mais tout en refusant toujours de voir la réalité en face. Acculés dans une impasse idéologique et sociétale, ils continuent pathétiquement à s’agripper aux « droits de l’homme », à la « laïcité » et à l’incantation quasi religieuse à la « République ». Autant de bouées crevées qui n’empêcheront pas leur noyade…
     
    Pour la gauche non mélenchoniste le choix est donc désormais clair :
     
    1) Soit la « soumission », comme l’a prophétisé Michel Houellebecq, c’est à dire l’entrée en dhimmitude. Une partie l’acceptera. Certains par masochisme, les autres pour ne pas devoir remettre en cause leurs principes philosophiques. Plutôt l’esclavage que la renonciation aux dogmes fondateurs.
    2) Soit la remise en question de la philosophie et des impératifs moraux qui ont permis et engendré la situation actuelle, donc, le basculement dans un paradigme de survie identitaire qui répudiera les vieilles lunes idéologiques.
     
    Pour la « droite », l’heure est également à la profonde redéfinition des concepts, à l’abandon des « Nuées » comme le disait Charles Maurras, donc à la remise en question des anciennes lubies comme l’assimilation ou l’intégration.  Si tant est qu’elle veuille que la France survive, elle devra se laisser guider par les porteurs de forces créatrices, cette avant-garde consciente qui, depuis des décennies, n’a cessé, en vain jusque-là, de l’alerter. Et qui, aujourd’hui, dans le chaos de la tempête est seule à avoir un cap. Celui du courage de dire aux pillards et à certains « Français dits de papier » que si leur sort leur est ici insupportable…elle leur souhaite « bon vent »…et heureux retour « au pays ». Mais que, si, toutefois, ayant tout de même décidé de rester en France pour y jouir de ses largesses, ils persistaient à y indisposer les autochtones, ils devraient alors méditer l’adresse de Cicéron devant le Sénat romain : « Quo usque tandem abutera, Catilina, patientia nostra ? « Jusques à quand, enfin, Catilina, abuseras-tu de notre patience ?».
    Car ce serait alors un autre cri qui jaillirait des profondeurs de notre histoire millénaire :
    « Contre les Huns, tous aux Champs catalauniques !!! »
     
    Bernard Lugan (Blog officiel de Bernard Lugan, 20 octobre 2026)
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  • Émeutes et pillages : le prix du renoncement et de la faiblesse des élites...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Bertrand Béraud, cueilli sur Polémia et consacré aux émeutes du 17 octobre. Bertand Béraud a enseigné en banlieue.

     

    Emeutes 17 octobre.jpg

    Émeutes et pillages : le prix du renoncement et de la faiblesse des élites

    De la colère sociale aux violences urbaines

    Le constat des déprédations commises lors des émeutes des 17 et 18 octobre incite à la réflexion quant à leurs auteurs et à leurs motivations. À cette fin et pour éviter tout amalgame, distinguons de prime abord les manifestants pacifiques des casseurs, pilleurs, lumpen et black blocs. C’est sur cette deuxième catégorie que se fixera notre attention.

    Les manifestants respectueux des biens et des personnes ne sont pas moins intéressants — c’est même l’exact contraire — mais ils sont un danger pour l’Extrême-Centre et ses commanditaires oligarchiques et mondialistes. L’urgence est donc de les empêcher de s’exprimer, surtout à quelques mois d’élections présidentielles où le pouvoir risque de basculer.

    Petit historique : comme il se révélait économiquement difficile de reproduire à intervalles réguliers l’enfermement de la tyrannie sanitaire, l’idée a été d’enfermer les ruraux en leur interdisant, au moyen des ZFE, l’accès aux métropoles. Ensuite de leur faire avaler le Mercosur par le biais des aides habituelles ; un moment de répit gagné par l’endettement et la fluidification des rapports sociaux en normalisant la Coordination rurale.

    La précarité pour tous pour seule ligne d’horizon

    Puis il s’est agi de justifier « le pognon de dingue » que coûtaient notre soutien à l’Ukraine, le financement de l’Union européenne (Macron avec un drapeau de l’UE lors de son allocution du 18 octobre) pour étouffer le mécontentement de la population active face à un abaissement drastique de son pouvoir d’achat et à la hausse vertigineuse du coût de l’énergie : choisir entre le caddy et le plein d’essence. Situation inédite que le Français moyen a du mal à s’expliquer : « Pourquoi mes impôts augmentent quand la qualité des services diminue et que je vis de plus en plus dans l’insécurité ? »

    À ces justes revendications, sociales pour les aînés, viennent s’ajouter celles existentielles pour les jeunes, lycéens, étudiants et ouvriers, qui intériorisent la précarité de leurs parents en se projetant dans un avenir qu’ils savent plus sombre encore pour eux : âge de la retraite encore plus reculé en situation de chômage et de « grand remplacement » par l’intelligence artificielle, dont l’usage critiquable qu’ils en font n’éclipse pas le sentiment de se sentir surnuméraires. Ajoutons à cela l’angoisse climatique générée par le pouvoir et ses alliés écologistes les plus dingues : nous obtenons une réelle crise existentielle de la jeunesse.

    Devant la montée des périls, la Macronie choisit d’allumer des contre-feux en soufflant aux lycéens des mots d’ordre d’une pauvreté confondante, alors qu’on devrait entendre ces lycéens réclamer à hauts cris du travail et surtout l’employabilité des formations. Pour connaître le monde scolaire de l’intérieur après quatre décennies d’enseignement dans le public, je peux témoigner que ces voix existent, tout comme les jeunes contestataires sérieux capables de les porter. C’est parce que la Macronie le savait qu’elle a voulu museler ces nouvelles classes dangereuses.

    Comment ? Par la technique du contre-feu en déclenchant par anticipation l’expression du mécontentement ; en faisant appel à tous les moyens qu’offre la manipulation de masse à sa disposition : mobilisation des relais syndicaux lycéens formatés, petits bourges encanaillés, canaux médiatiques de grand chemin mettant la focale sur la chienlit pour discréditer par amalgame les justes revendications existentielles de notre jeunesse, même si elles sont maladroitement exprimées.

    Avec quelle mise en scène ? Manifestants ombrageux contre flics en sous-effectif déployés pour gazer, éborgner, donner du spectacle, nous émouvoir du vidage des magasins comme métaphore de la vacuité du pouvoir : Macron au balcon de Céline Dion ; Madame se trémoussant avant de partir en voyage chez les Arabes de luxe qui doivent s’étonner de notre mansuétude à l’égard de nos Maghrébins, qu’ils exècrent.

    De toute évidence, une opération de sidération qu’il nous faut décrypter. Pour ce faire, revenons aux éléments les plus violents et volontairement surexposés par le pouvoir et ses relais médiatiques.

    Ces derniers nous intéressent ici comme tentative de réponse à la question que la majorité des gens se pose : « Qu’est-ce qu’ils ont dans la tête pour commettre de tels délits ? » Cela revient à sonder prioritairement l’imaginaire des « jeunes des quartiers ».

    Pour y avoir vécu et y avoir enseigné si longtemps, le premier élément de réponse que je risquerai est de sonder leur intelligence. Seraient-ils ainsi sondés, ils comprendraient qu’ils sont un lumpen d’importation et qu’ils sont en France, non par humanitarisme mais d’abord par incurie de leur pays d’origine, ensuite comme ferment de reproduction, après destruction, de la consommation dictée par le capitalisme. Mais force est de constater qu’ils sont, pour la plupart, dotés d’une expression verbale très pauvre alors qu’ils ont été exposés dès la maternelle, durant des années, à raison de 6 heures par jour, à des enseignants bienveillants qui leur ont parlé un français acceptable. Comment expliquer dès lors cette pauvreté de langage et de pensée, indépendamment de la pauvreté culturelle de leur milieu, concession faite ici aux émules de Bourdieu à laquelle il serait oiseux d’opposer tous les enfants issus de milieux économiquement défavorisés mais riches de traditions culturelles et d’affection parentale. Alors y aurait-il un problème purement intellectuel ? Question politiquement incorrecte à laquelle on vous répond par l’argument d’autorité : « S’ils vont tous dans le secondaire, n’est-ce pas la preuve qu’ils en sont capables ? » Vous contestez ce raisonnement spécieux ? Vous êtes un raciste ! Argument nul et non avenu du fait de mon expérience de classes d’enfants intellectuellement précoces de toutes origines ethniques ; ce qui ne signifie évidemment pas que tous les « racisés », pour parler comme Jean-Luc, sont tous intellectuellement précoces. Fermons la parenthèse.

    Quelle place pour les « gamins des cités » dans notre société ?

    Revenons à beaucoup de ces jeunes des banlieues, gavés de bribes de religion, dont ils ne retiennent que la part de détestation de la chrétienté ; abrutis de jeux vidéo débiles, de films violents, de musique rap singeant leurs cousins d’Amérique, de la sous-culture des réseaux sociaux ou de films porno exhibant des femmes improbables, alors qu’on est voué à épouser sa cousine ou une bimbo de cité et que, sous la pression communautaire, il faudra voiler.

    Pour les plus nantis d’entre eux, la Thaïlande devient le lieu où ils pourront exercer des jeux érotiques que leur morale religieuse réprime. D’où une fausse conscience douloureuse qui doit trouver un exutoire dans la détestation de notre monde. Avec quelque raison car ce mal-être touche aussi notre jeunesse incapable de l’exprimer avec les mots que l’École leur refuse.

    Quel avenir pour beaucoup de ces jeunes des cités, toujours plus nombreux puisqu’on accueille et naturalise de plus en plus d’immigrés ? Travailler sur un chantier, dans l’arrière-salle d’un restaurant ou comme livreur — qu’on veut remplacer par des automates — alors qu’il est tellement plus lucratif de dealer, ce qui au passage engendre du mépris envers les gwers qui se fournissent auprès d’eux. À défaut de pouvoir s’intégrer par un travail honnête, comme le font ceux d’entre eux à qui il faut rendre hommage, il leur reste la solution fantasmée d’un retour au bled qui ne veut pas d’eux, sauf pour engranger quelques devises le temps d’un été.

    Ajoutons une appétence pour la consommation de produits de luxe qu’on ne pourra pas s’offrir par le travail. De quoi pousser beaucoup de ces êtres frustes et frustrés à des accès de rage. En peu de mots : quelle place pour eux dans notre société ? Aucune ou presque. Et quand on ne trouve pas cette place, que l’on soit blanc ou noir de peau, jeune des quartiers ou des centres-villes, quel que soit notre QI, ça finit par produire de gros dégâts aggravés par les moins dotés. Nous y sommes.

    Dans ce cas, la question qui se pose est de savoir pourquoi le pouvoir continue de faire venir en masse des personnes qui n’ont aucun avenir chez nous : pression à la baisse sur les salaires, c’est connu mais ça ne marche que quand il y a du travail. Dès lors, pourquoi continuer en situation de grande crise économique ? La réponse se trouve chez Pierre Vermeren (La France qui déclasse) : les immigrés, indépendamment de toute autre considération, sont les consommateurs que réclame notre société de consommation.

    En dix ans de Macronie, on en a fait — ou laissé — entrer 10 × 500 000, soit 5 millions d’allogènes. C’est comme ça qu’on en arrive à dénombrer 30 000 pillards à Marseille. L’équivalent d’une ville moyenne. En face, on a vu une police en sous-nombre et tétanisée par le syndrome Malik Oussekine.

    Une priorité : retour à la culture du travail

    Poursuivons cette approche par celle des lycéens, quels qu’ils soient. Aucune culture du travail pour l’écrasante majorité d’entre eux et aucune appétence pour le savoir et la culture. Constat que j’ai pu faire moi-même et largement documenté. Et une aporie irréductible dans le message qu’on leur envoie : « Il faut que tu fournisses un énorme travail — dont tu es incapable et qu’on ne t’a d’ailleurs jamais appris — pour acquérir des connaissances (que l’on trouve du reste en un clic avec l’IA), sans quoi tu ne seras pas admis (par Parcoursup) à prolonger tes vacances dans l’enseignement supérieur que tu souhaites climatisé ». Je caricature ? À peine. Bien sûr, il reste encore des jeunes qui échappent à cette caricature mais il faut reconnaître à leur décharge que ça devient extrêmement difficile d’étudier dans ce contexte de laxisme organisé aggravé par la disparition de toute sélection pendant le cursus scolaire, les redoublements étant interdits en fait.

    Ce cocktail explosif se traduit chez les Blancs par des dépressions avec une forte hausse (très largement documentée elle aussi) des scarifications, des addictions et des tentatives de suicide ; une manière de retourner contre eux la violence du système, quand les racailles la retournent contre les nôtres.

    Tout ça produit de la frustration, du mal-être, du nihilisme. Notre système économique donne ses derniers feux. L’endettement perpétuel montre qu’il n’est pas viable. La transition se fera de plus en plus dans la violence à bas bruit, comme celle à laquelle nous venons d’assister. Je dis « à bas bruit » parce que les racailles n’ont pas encore tiré dans la foule. Ils se contentent de voler des fringues, de la bouffe, des jeux vidéo et des téléphones. Ambitions à la mesure de leur appréhension du réel, des valeurs qu’on leur a inculquées, et les parents, j’insiste, ne sont pas seuls en cause. Un imaginaire nourri des déchets de la société de consommation, et de représentations délirantes : le caïd, le rappeur et le footballeur, que l’on reçoit à l’Élysée. La came pour oublier que tu n’es rien et acquérir « la marque » que ton père, ouvrier de chantier, ne peut te procurer ; le maillot de foot de l’Algérie quand tu n’as pu être Zidane ; la limousine avec la radio qui gueule du rap pour montrer que tu es devenu un caïd.

    Idiots utiles et maintien du désordre

    Portrait à charge pour tous ? Soyons justes et reconnaissons, non pour faire bonne mesure mais par souci de la vérité, qu’ils ne sont pas les seuls ; la liste est longue des idiots utiles du système et des prédateurs de tout poil, de haut et de bas étage, qui contribuent à sa perpétuation. Les premiers deviendront intéressants et véritablement dangereux lorsqu’ils voleront des livres dans les librairies. Ce n’est pas pour demain car, dès l’école, on les acculture à la consommation numérique. Aux tablettes ont succédé les smartphones qui ont permis aux uns d’organiser tranquillement leurs rapines et, aux autres, leurs razzias. Sans distinction de classe ! Tous unis comme les États-Unis d’Europe que nous promet Attal, le ministricule, pas l’acteur. « Prédateurs de tous les pays, unissez-vous ! Nous pourrons ainsi continuer d’organiser la prédation financière de haut niveau et compter sur vous pour faire diversion quand ça tanguera de notre côté. »

    Alors, que conclure provisoirement ? Ces émeutes ont été spectaculaires mais ce n’est pas la guerre civile. D’ailleurs cette prédation engendrera de l’activité économique, les assurances augmenteront leurs primes et nous ne pourrons même pas émettre de plainte radicale puisque les organes les plus critiques sont menacés, voire interdits, et les voix fortes réduites au silence ou en passe de l’être. Hier déjà, les commentateurs de plateau TV demandaient la promulgation de l’article 16 : open bar pour Macron… La boucle se referme comme une nasse, cette technique de maintien du désordre qui enferme les braves gens tandis que les casseurs accomplissent les basses œuvres du régime.

    Quelle part de hasard dans cet enfumage médiatique et de gazages policiers ? Qui pour recevoir la trique, à l’image de cette femme seule, acculée contre un mur et sauvagement matraquée ? Pourquoi ? Pour qui ? Comment pouvoir trancher le nœud gordien qui nous étouffe au quotidien quand on voit la douteuse efficacité des forces de l’ordre et les réponses données par les grands partis de pouvoir qui ne considèrent qu’une partie de la question, l’ethnique, abhorrée ou adulée, quand il conviendrait de la penser conjointement avec la question sociale ?

    « Aux larmes citoyens ! » À moins que…

    Le pire n’est jamais sûr et nous savons qu’il existe « l’imprévu de l’Histoire ».

    Bertrand Béraud (Polémia, 21 octobre 2026)

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