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Points de vue

  • La police des larmes et des élégies...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré à la récente révélation de l'existence au Royaume-Uni d'une unité spéciale chargée de contenir les réactions populaires après certains crimes susceptibles d’enflammer les tensions ethniques ou religieuses, notamment en s'assurant du contrôle du récit des événements...

     

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    La police des larmes et des élégies

    La plage de Lehan, à Lechiagat, ce matin de dimanche, avait retrouvé son soleil. Un astre honnête, presque méridional, que je recevais sous la protection un peu ridicule d’un parasol planté de travers dans le sable. Je n’étais pas venu là pour lire la presse anglaise. Les pieds nus, les mollets grignotés par les puces de sable, l’odeur forte du varech roulant depuis les rochers, tout invitait plutôt à cette paresse attentive qui regarde la mer sans prétendre la comprendre. Pourtant, il y a des moments où le monde frappe à la vitre, même lorsque cette vitre est une tablette posée sur une serviette.

    J’y découvris un long article du Daily Mail, journal populaire anglais, peu porté sur les pudeurs de chaisière dont se parent les gazettes de gauche lorsqu’il s’agit d’évoquer les effets concrets du multiculturalisme. Sous la plume de Glen Owen, le quotidien décrit l’existence d’une unité discrète du ministère de l’Intérieur britannique, la Research, Information and Communications Unit, RICU, chargée, selon le journal, de contenir les réactions populaires après certains crimes susceptibles d’enflammer les tensions ethniques ou religieuses.

    L’unité aurait été créée en 2007 par Charles Farr, ancien du MI6, dans le cadre de la stratégie antiterroriste Prevent, et modelée sur l’ancienne Information Research Department, machine de propagande anticommuniste née sous le gouvernement Attlee en 1948. Tout cela pourrait n’être qu’une de ces curiosités administratives dont l’Angleterre a le secret, un bureau terne, un acronyme de plus, un petit mécanisme enfoui dans la graisse de l’État. L’affaire devient plus grave lorsque l’on comprend les méthodes.

    Selon le Daily Mail, RICU ne se contenterait pas de fournir des éléments d’analyse. Elle interviendrait pour « contrôler le récit », orienter les mots de la police, influencer les médias, repérer les appels à manifester, et, dans certains cas, peser jusque sur les déclarations publiques des familles de victimes. Le journal écrit ainsi que, dans l’affaire Stephen Ogilvie, poignardé à Belfast, RICU aurait conseillé la police nord-irlandaise afin que les manifestants soient présentés comme des voyous antipathiques plutôt que comme des citoyens en colère.

    Le mot décisif est là : récit. Nos temps ne disputent plus seulement les faits, ils disputent le droit de les nommer. Un homme est tué. Une jeune fille est violée. Un adolescent est poignardé. Une famille se retrouve devant le corps de son enfant. Et l’État, avant même que les larmes aient séché, se demande quelle phrase il faudra poser sur cette mort pour éviter que le peuple n’en tire de mauvaises conclusions. La police n’arrive plus seulement avec des rubans jaunes, des experts et des procès-verbaux. Elle arrive avec une syntaxe.

    L’article du Daily Mail donne plusieurs exemples de cet art de la mise en scène morale. Après les attaques du London Bridge en 2017, des agents sous couverture auraient distribué des fleurs afin d’entretenir une atmosphère de deuil plutôt que de colère antimusulmane. Des affiches portant des slogans comme « Turn to Love » ou « Love Will Win » auraient été placardées. Après la décapitation d’Alan Henning par l’État islamique, une opération-écran aurait permis de placer dans les médias l’image d’une femme portant un hidjab aux couleurs de l’Union Jack. On apprend même qu’un groupe de pop aurait été discrètement financé pour chanter dans des écoles de quartiers musulmans des chansons à thèmes antiradicalisation. La propagande anglaise, autrefois impériale, maritime et biblique, chante désormais au micro-cravate dans les salles polyvalentes.

    La technique est toujours la même : substituer à l’événement réel un événement verbal. À la mort violente, on superpose le vocabulaire du vivre-ensemble. À la colère populaire, on oppose les mots de l’apaisement obligatoire. Aux familles, on offre des phrases qu’elles n’auraient peut-être jamais prononcées seules. À l’opinion, on sert une émotion préfabriquée, dûment validée par les services compétents. On n’éteint pas le feu, on repeint la fumée.

    C’est ici que l’article de Turbulent Times, signé Richard North, apporte une lumière plus crue encore. North relève que l’on voit dans certaines déclarations de familles une tonalité trop construite, trop administrative, trop étrangère à la stupeur d’un deuil. Il évoque le cas du père d’Henry Nowak, dont les mots, appelant à ne pas laisser le meurtre créer davantage de haine, de division ou de tension, auraient servi, selon lui, à fermer politiquement la discussion. Sa formule est rude : il ne s’agirait pas seulement de « crisis-management speak », mais d’une stratégie gouvernementale exploitant la vulnérabilité des familles endeuillées pour insérer des messages destinés à manipuler le comportement public.

    Voilà peut-être l’abjection ultime : faire parler les morts par la bouche des vivants, et faire parler les vivants par la plume de l’État. Une famille frappée par le malheur devient un support de communication. Sa douleur est authentique, le communiqué ne l’est plus tout à fait. Sa tristesse est réelle, mais l’administration la dirige vers la bonne signification. L’enfant assassiné ne doit pas devenir symbole de ce que le peuple voit. Il doit devenir symbole de ce que l’État autorise à voir.

    La chose est d’autant plus scandaleuse que les faits eux-mêmes sont de moins en moins cachables. Le Daily Mail rappelle l’affaire Henry Nowak, tué à Southampton par Vickrum Digwa, lequel avait tenté de faire croire qu’il avait agi en état de légitime défense après des insultes racistes. Le journal évoque également le meurtre de Stephen Ogilvie, à Belfast, attribué à un demandeur d’asile soudanais. Ces affaires, par leur brutalité et par leur circulation sur les réseaux sociaux, touchent directement l’opinion. L’ancien système médiatique pouvait ralentir, minorer, refroidir. Le réseau d’Elon Musk a changé la donne. Les images, les noms, les colères passent désormais par-dessus les digues.

    C’est pourquoi le pouvoir britannique ne cherche plus seulement à informer, ni même à censurer. Il cherche à préformer l’émotion. Le vieux mensonge d’État disait : « cela n’a pas eu lieu ». Le mensonge progressiste contemporain dit plutôt : « cela a eu lieu, mais vous devez le ressentir correctement ». Il ne nie pas toujours le crime. Il surveille la conséquence morale du crime.

    On comprend mieux, dès lors, l’intérêt obsessionnel porté aux « non-crime hate incidents ». Selon le Daily Mail, RICU aurait été associée à une recommandation du Home Office visant à encourager la police à enregistrer davantage de ces incidents non criminels, dispositifs controversés permettant d’inscrire dans les fichiers des propos ou comportements ne relevant pas d’une infraction. Là encore, la logique apparaît clairement : si le crime réel embarrasse, on fabrique autour de lui une police du commentaire. L’assassinat a eu lieu, certes, mais attention à la manière dont vous en parlerez.

    Il faut expliquer ce que recouvre cette étrange catégorie britannique. Un « non-crime hate incident » n’est pas un crime. Ce n’est même pas nécessairement une infraction. C’est un fait, une parole, un message, un voisinage désagréable, une dispute de palier, parfois une plaisanterie idiote, que quelqu’un dit percevoir comme animé par de l’hostilité envers une race, une religion, une orientation sexuelle, un handicap ou une identité de genre. La police peut alors l’enregistrer, non comme délit, mais comme incident, avec toutes les ombres administratives que ce mot transporte.

    La caricature est presque inutile, tant le réel s’en charge. On a vu des querelles d’écolières sur Snapchat, du linge jugé offensant sur un fil à laver, des chansons de Bob Marley diffusées par un voisin, des propos domestiques sur un prénom de transition, des drapeaux nationaux ou des expressions mal reçues entrer dans cette zone grise où rien n’est illégal, mais où tout peut devenir suspect. C’est l’invention d’un purgatoire policier : vous n’êtes pas coupable, toutefois vous êtes noté.

    L’idée première pouvait sembler préventive : détecter des signaux faibles avant qu’ils ne deviennent violence. En pratique, elle a surtout créé une police de la sensibilité, où l’État ne constate plus seulement les faits, mais enregistre les blessures subjectives. On ne poursuit plus seulement ce que l’homme a fait. On archive ce que quelqu’un croit avoir ressenti de ce qu’il aurait voulu dire.

    Le plus révélateur est peut-être la dissymétrie du soupçon. Le rapport Shawcross sur Prevent, publié en 2023, cité par le Daily Mail, estimait que RICU plaçait la barre relativement haut lorsqu’il s’agissait d’islamisme, et beaucoup plus bas lorsqu’il s’agissait de droite radicale. Dans les documents évoqués, des œuvres de Shakespeare, Chaucer et Milton auraient même été signalées comme textes susceptibles d’intéresser des suprémacistes blancs. Michael PortilloYes MinisterThe Thick of It, tout cela pouvait devenir matière à inquiétude. L’Angleterre qui ne sait plus empêcher certains crimes se méfie de ses classiques.

    On sourirait si l’affaire n’était pas si noire. Shakespeare, qui a donné à l’Angleterre sa langue la plus haute, devient un objet de vigilance. Milton, qui fit parler les anges rebelles avec la majesté du tonnerre, se retrouve dans les marges d’un rapport administratif. Chaucer, le vieux conteur de pèlerins, est convoqué dans le mauvais greffe du soupçon. Une civilisation qui commence à regarder ses propres auteurs comme des complices possibles de dissidence n’est déjà plus très sûre d’être une civilisation.

    Il faut lire ici le Daily Mail et Turbulent Times ensemble. Le premier révèle le mécanisme. Le second en tire la conclusion politique. North ne se contente pas de dénoncer la manipulation. Il constate que lorsque l’État joue de telles méthodes, il détruit la confiance qui rend l’ordre possible. Plus le gouvernement maquille, plus les citoyens soupçonnent. Plus il moralise, plus il radicalise. Plus il confisque la parole des victimes, plus il donne au peuple l’impression que ses morts lui sont volés une seconde fois.

    North semble regarder avec une curiosité presque tactique les formes plus habiles de contestation. La colère d’un peuple trahi peut se comprendre. Les émeutes, les listes anonymes, les violences contre des personnes ou des maisons risquent de devenir la réponse populaire à la manipulation d’Etat. Pourtant, on ne sauve pas un pays en l’offrant à la nuit. On le sauve en rendant à la parole publique le droit de nommer les choses.

    Car tout commence là. Nommer. Dire qui a tué. Dire qui est mort. Dire pourquoi l’affaire trouble. Dire ce que l’immigration massive, le droit d’asile dévoyé, l’impuissance judiciaire, la police du langage et l’idéologie multiculturelle ont produit. Dire que certaines victimes n’intéressent l’État qu’à condition de devenir des instruments d’apaisement. Dire que la compassion officielle est parfois moins une charité qu’une technique de gouvernement.

    La France aurait tort de regarder cette affaire comme une étrangeté insulaire. Nous ne savons pas s’il existe chez nous une unité comparable à RICU, mêlant anciens espions, communicants et spécialistes des opérations d’influence au service du ministère de l’Intérieur. Si elle existait, elle aurait sans doute son bureau non loin d’une autre fabrique à coups tordus dont nous connaissons, elle, l’existence : le bureau des entraves administratives. Ce nom seul semble sortir d’un roman de Kafka revu par Courteline. Il dit tout. Entraver, non juger. Harasser, non convaincre. Pourrir la vie, non débattre.

    Ce bureau n’est pas une rumeur de café du commerce. Il a même publié des offres d’emploi. Sa finalité est claire : trouver, organiser, perfectionner les moyens administratifs de gêner ceux qui contestent la société diversitaire que l’on prétend nous imposer. TV Libertés, parmi d’autres, sait de quoi il retourne. Dans l’ancien monde, on poursuivait les délits. Dans le nouveau, on entrave les adversaires. Et les moyens sont connus : contrôles fiscaux à répétition, pressions réglementaires, surveillance administrative, soupçons bancaires, clôtures de comptes. La censure moderne n’a plus toujours besoin de bâillon. Elle a des formulaires, des normes, des correspondants conformité et des guichets qui se ferment.

    Nous n’avons donc peut-être pas encore notre RICU française. Ou peut-être l’avons-nous sans le savoir. En revanche, nous avons déjà l’esprit qui la rend possible : celui d’un État qui ne veut plus seulement administrer le pays, mais corriger les pensées du pays ; celui d’un pouvoir qui ne cherche plus seulement à empêcher les désordres, mais à empêcher les conclusions ; celui d’une technocratie qui a remplacé la discussion politique par l’entrave, la surveillance et la moraline obligatoire.

    Il faut ici distinguer avec soin. Une famille endeuillée a parfaitement le droit de demander le silence, la dignité, la retenue. Elle a même souvent raison de le faire. Qui oserait reprocher aux parents d’une victime de vouloir enterrer leur enfant loin des caméras, des slogans et des prédateurs de tribune ? Il existe en France plusieurs exemples récents de familles qui ont rejeté l’instrumentalisation politique de leur drame : celle de Lola, celle de Thomas à Crépol, celle de Hasan à Nogent-sur-Oise, celle de Quentin Deranque à Lyon. À chaque fois reviennent les mêmes mots, calme, respect, recueillement, apaisement, refus de la haine.

    Ces mots peuvent être sincères. Ils le sont même souvent. Toute la question est de savoir à quel moment la sincérité du deuil devient la langue attendue du pouvoir. Car il y a, dans cette répétition, quelque chose qui interroge. Les familles parlent-elles seules ? Parlent-elles sous la pression morale d’un environnement médiatique qui les somme d’être dignes, c’est-à-dire politiquement inoffensives ? Parlent-elles avec les mots que l’époque leur impose avant même qu’elles aient eu le temps de formuler les leurs ? La pudeur du deuil est respectable. La domestication politique du deuil ne l’est pas.

    C’est là que l’exemple britannique devient précieux. Il ne prouve pas que la même mécanique existe partout. Il révèle la tentation profonde des régimes diversitaires : empêcher que les crimes les plus brutaux produisent des conclusions politiques interdites. La mort peut être pleurée, à condition de ne pas être comprise. Elle peut être commémorée, à condition de ne pas être reliée à l’immigration, au laxisme judiciaire, aux défaillances de l’État ou au mensonge multiculturel. L’émotion est autorisée tant qu’elle reste stérile.

    Nous connaissons déjà ces communiqués où la victime disparaît derrière l’appel au calme, ces conférences de presse où le ministre semble moins bouleversé par le crime que préoccupé par la réaction de l’opinion, ces injonctions à ne pas « faire d’amalgame » prononcées avant même que les faits soient établis. À force de demander aux peuples de ne jamais conclure, les gouvernements les conduisent à conclure en silence, puis dans la colère.

    Dans l’ancien monde, le rôle de la police était de poursuivre les criminels, de protéger les honnêtes gens, de maintenir l’ordre dans les rues. Dans le nouveau, elle reçoit de plus en plus pour mission de protéger le récit officiel contre l’expérience populaire. Elle ne se contente plus d’empêcher les coups. Elle empêche les conclusions. Elle ne garde plus seulement les carrefours. Elle garde les mots.

    Je refermai la tablette. Le soleil avait tourné, le parasol ne me protégeait plus qu’à moitié, et le varec montait avec cette odeur lourde des choses venues du fond. Des enfants couraient au bord de l’eau, indifférents à RICU, au Home Office, à Belfast, à Southampton, à ces morts que les puissants voudraient transformer en affiches de réconciliation obligatoire. La mer, elle, ne connaît pas la communication de crise. Elle ramène ce qu’on lui confie. Elle finit toujours par déposer sur la plage ce que l’on croyait avoir englouti.

    La Grande-Bretagne a inventé l’habeas corpus, le parlementarisme, la liberté de la presse, l’art de gouverner sans trop montrer la main de l’État. La voici réduite à envoyer des spécialistes de l’influence autour des familles endeuillées pour que leur douleur ne trouble pas les dogmes du temps. La France n’en est pas là, dira-t-on. Peut-être. Cependant elle connaît déjà cette étrange liturgie où l’on demande aux victimes, avant même de les pleurer, de rassurer le système qui n’a pas su les protéger.

    Sic transit gloria mundi. Un pays qui ne protège plus ses enfants, mais protège le discours tenu sur leur mort, n’est pas seulement en crise. Il a déjà déplacé son centre moral. Il n’est plus du côté des victimes. Il est du côté de l’apaisement obligatoire.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 16 juin 2026)

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  • Pourquoi la peine de mort terrifie-t-elle les Européens ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Gilles Carasso cueilli sur le site de la revue Éléments et consacré à la peine de mort...

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    Pourquoi la peine de mort nous terrifie

    La peine de mort est devenue en Europe l’un des grands tabous de la modernité. Son abolition est présentée comme la preuve éclatante du progrès moral de nos sociétés. Pourtant, jamais l’humanité n’a vécu au milieu d’autant de morts violentes, de massacres industriels et de guerres lointaines. Pourquoi l’exécution judiciaire continue-t-elle de susciter une horreur particulière alors que tant d’autres formes de mise à mort sont tolérées, invisibilisées ou simplement comptabilisées ?

    Lisant un roman policier d’Agatha Christie, donc de la littérature de la première moitié du XXe siècle, pas des âges barbares, je relève que tous les protagonistes, innocents et coupables, admettent comme une évidence l’axiome : tu as tué, tu finiras au bout d’une corde. Aujourd’hui, il en est encore ainsi dans les grands pays du « Sud global » mais ce n’est plus guère le cas dans le « Nord global ». Non seulement, la peine capitale y a été abolie1, mais l’abolition y est considérée comme un marqueur important du progrès de la civilisation. C’était le message de la « panthéonisation » de Robert Badinter. Les dévots de l’Union européenne se plaisent à souligner que son existence rend un « retour en arrière » impossible. Ils admettraient sans doute plus difficilement que ce point de vue implique une supériorité morale du monde blanc sur le reste de l’humanité.

    Pourquoi la peine de mort est-elle un marqueur si puissant qu’en Europe la seule évocation de sa possibilité vous relègue illico dans les contrées infernales du « fascisme » ?

    Rappelons d’abord que la mort violente n’est nulle part dans le règne animal, homo sapiens compris, une anomalie. Elle constitue une proportion sans doute assez stable du nombre de décès. C’est même, pour les espèces carnivores une condition de leur survie. La spécialité humaine, c’est le meurtre intraspécifique ainsi que l’interdit moral qui le limite.

    Le XXe siècle, qui a connu ce grand progrès de l’abolition, a été marqué par une extension sans précédent de la tuerie. L’instauration de la mobilisation générale2, conjointe à la technicisation de l’armement, a permis les holocaustes des deux guerres mondiales. Les techniques industrielles de Frederick Taylor et Henry Ford, après avoir été appliquées à la « production de viande » des abattoirs de Chicago, furent bientôt transposées en Union Soviétique et dans l’empire nazi pour le parcage, l’exploitation et l’abattage des êtres humains3. Les massacres de civils n’étaient certes pas une nouveauté, mais la technique du bombardement aérien a permis leur extension massive. En général, l’idéologisation des guerres à partir de 1914, ou plutôt de 1917, a rendu les compromis plus difficiles et a donc entraîné une aggravation des « bilans humains ». On peut aussi mentionner la banalisation de l’extinction de la vie dans le ventre des mères.

    Les dizaines de millions de victimes mentionnées ici4, militaires mobilisés compris, ont été tuées sans avoir commis aucune faute délibérée méritant ce châtiment. Il est donc paradoxal que le siècle qui a vu un tel triomphe de l’instinct de mort se targue du grand progrès de l’interdiction de la mise à mort de quelques assassins. La société, nous a-t-on appris, démontrerait sa supériorité morale en appliquant strictement le Commandement « Tu ne tueras pas ». Mais comme aurait dit Mme Thatcher, ce n’est pas la société, ce sont les États qui décident. Aucun pays n’a jamais aboli la peine de mort par un vote populaire5. Au contraire, les cantons suisses l’ont rétablie en 1879 et, dans les États fédérés américains, les consultations qui ont eu lieu à ce sujet ont débouché sur le maintien. Il est donc difficile d’affirmer que l’abolition constitue un progrès moral des sociétés : elle a toujours été imposée par les élites au pouvoir. Le progressisme et la démocratie ne font pas nécessairement bon ménage.

    Peine capitale et meurtre de masse

    Considérer la peine capitale comme une transgression du sixième commandement, c’est oublier qu’elle est d’abord la réponse à un meurtre antérieur6. On se souvient du mot d’Alphonse Karr : « L’abolition de la peine de mort, je suis pour : que Messieurs les assassins commencent. » C’est confondre dans une même catégorie morale (méritant une même compassion), la victime du meurtre et son meurtrier. Ce qu’a fait le cinéaste Krzysztof Kieslowski dans le chapitre « Tu ne tueras point » de son Décalogue. En donnant à l’assassin le visage d’un beau jeune homme mal dans sa peau et à la victime les traits d’un chauffeur de taxi particulièrement antipathique, il suggérait que celui-ci n’était pas si innocent que ça.

    Le vote en mars dernier par la Knesset d’une loi instaurant la peine capitale pour le meurtre de citoyens israéliens « dans l’intention de porter atteinte à l’existence d’Israel » a suscité l’indignation des milieux progressistes. Chez qui a un peu de mémoire historique, cette loi réveille le souvenir de l’usage abominable de la peine de mort par les Allemands contre les Résistances, par la France dans les conflits de décolonisation. Mais elle n’a pas encore été appliquée et ne le sera sans doute jamais puisqu’elle instaure une discrimination (elle exonère les crimes contre les Palestiniens) que la Cour suprême israélienne n’admettra pas. La loi Ben Gvir n’en est pas moins, pour les « antisionistes », la preuve de la dérive, voire de la nature fascisante de l’État d’Israël. (Pour mémoire, Israël se situe dans la même région que l’Iran, 2 159 pendaisons en 2025, et l’Arabie saoudite, 356 décapitations la même année).

    Ce point de vue a bénéficié du renfort de M. Ben Gvir lui-même, avec sa mise en scène du champagne sabré dans les couloirs de la Knesset. Il a d’ailleurs renouvelé l’opération récemment avec la scène de l’humiliation des marins d’eau douce de la « flottille de Gaza ». Cette grosse ficelle du (vrai) fascisme consistant à radicaliser les oppositions par des images ou des formules provocatrices n’aurait pourtant pas aussi bien fonctionné si la peine de mort n’était en elle-même, par-delà toute considération statistique, morale ou historique, l’objet d’une horreur sacrée. La mise à mort judiciaire implique la solennité d’une sentence et la lenteur de l’attente de l’exécution, qui était pour Albert Camus le plus horrible des supplices7. Elle contraste en cela avec la banalité des tueries guerrières et même terroristes dont l’annonce glisse en général sur la sensibilité de l’opinion publique occidentale à la vitesse de l’eau sur les plumes du canard.

    L’héritage de Caïn

    « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement », écrivait La Rochefoucauld il y a trois siècles. La contemplation de la mort est insupportable parce qu’elle réveille l’effroi de notre condition de mortels. Le meurtre invisible est ainsi moins pénible que la condamnation à mort en pleine lumière médiatique. C’était la fonction même de la religion de rendre supportable la perspective de notre mort. Notre époque a choisi de la dissimuler au regard, de s’éviter le vertige de la méditer8. L’abolition fait partie de ce mouvement : on ne tue plus le meurtrier, on l’enterre vivant. En 2006, dix détenus de la centrale ce Clairvaux, jugeant leurs conditions de détention inhumaines, ont écrit une lettre réclamant le rétablissement de la peine de mort pour eux-mêmes.

    L’escamotage de la tuerie est toujours un prélude à son extension. À en croire François Hollande et d’autres auteurs plus diserts9, l’exécution extra-judiciaire est désormais un outil bien rôdé de notre sécurité extérieure. Simone Veil aurait préféré au procès de Klaus Barbie (qui a eu lieu en 1987, après l’abolition) une rapide piqûre dans l’avion qui l’amenait en France. Rien n’indique en 2026 que l’adoucissement des mœurs dont témoignerait l’abolition accompagne une diminution de la propension humaine à tuer son prochain. Un siècle après le « Plus jamais ça », de l’Ukraine à l’Afrique centrale en passant par le Proche-Orient, les cartels de la drogue et les campus américains, l’héritage de Caïn ne cesse de se perpétuer. D’importants personnages nous annoncent, et préparent, la guerre en Europe en 2030. Mais que les belles personnes se rassurent : on ne leur montrera les grands massacres de demain que sous la forme de bilans chiffrés.

    Gilles Carasso (Site de la revue Éléments, 18 juin 2026)

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  • Les juges intouchables ?...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous un entretien donné par Bertrand Saint-Germain sur Ligne droite dans lequel il évoque le scandale du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) après l'affaire Lyhanna.

    Docteur en droit, universitaire et élu local, Bertrand Saint-Germain est l'auteur de plusieurs essais, dont Juridiquement correct - Comment ils détournent le droit (La Nouvelle Librairie, 2023), (P)rendre les armes ? (Le Polémarque, 2023)  et dernièrement La République des juges contre la Nation - Et comment en sortir (Le Verbe Haut, 2025).

     

                                                  

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  • Allemagne: le Verfassungsschutz, symptôme d'une contradiction irréconciliable...

    Nous reproduisons ci-dessous un article de Ralf van den Haute cueilli sur Euro-Synergies et consacré à la remise en question de la légitimité du Vefassungschutz, le service allemand de protection de la constitution...

     

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    Allemagne: le Verfassungsschutz, symptôme d'une contradiction irréconciliable

    Lors de la création de la République fédérale d'Allemagne en 1949, on a délibérément opté non pas pour une Verfassung, mais pour une Grundgesetz. En français, lorsqu'on parle de la « Constitution » allemande, une distinction importante est souvent perdue de vue. En effet, la République fédérale ne dispose pas d'une Verfassung (Constitution), mais d'une Grundgesetz (loi fondamentale). Ce choix terminologique était délibéré en 1949. Les auteurs du nouvel ordre étatique ouest-allemand voulaient éviter de donner l’impression que la division de l’Allemagne était définitive. La Grundgesetz était conçue comme un régime provisoire, valable jusqu’à ce que le peuple allemand se dote librement de sa propre constitution.

    Cette distinction n’est pas purement sémantique. Dans la tradition constitutionnelle européenne, une constitution n’est pas simplement un ensemble de règles juridiques fondamentales. Elle est l’expression du pouvoir constituant d’un peuple qui se dote d’un ordre politique. Une Verfassung suppose un moment constituant au cours duquel une communauté politique s’organise et légitime ses institutions. La Grundgesetz, en revanche, a vu le jour sous la tutelle des Alliés, dans une Allemagne divisée et partiellement occupée. À l’origine, elle n’était pas destinée à être l’expression constitutionnelle définitive de la nation allemande.

    Pas de moment constitutionnel

    La réunification allemande de 1990 offrait théoriquement la possibilité d’adopter une véritable Verfassung. L’article 146 de la Grundgesetz prévoyait en effet que cette loi fondamentale perdrait sa validité dès que le peuple allemand se serait doté d’une constitution par une décision libre. Cette possibilité n’a toutefois pas été saisie. Au lieu de cela, le modèle étatique ouest-allemand existant a été étendu à l’ancienne RDA. L’Allemagne a certes été réunifiée, mais le moment constituant où le peuple allemand unifié se serait doté d’un nouvel ordre étatique n’a pas eu lieu.

    Cette particularité historique jette un éclairage intéressant sur le développement ultérieur de la République fédérale. À mesure que la légitimité de l’ordre politique repose moins sur un acte constituant explicite du peuple, l’importance des institutions qui veillent sur cet ordre et l’interprètent s’accroît. La Cour constitutionnelle fédérale (Bundesverfassungsgericht) et l’Office fédéral pour la protection de la Constitution (Verfassungsschutz) en sont les exemples les plus visibles. Non seulement ils protègent l’ordre juridique existant, mais ils déterminent aussi dans une large mesure quelles opinions politiques sont jugées compatibles avec ce qu’on appelle le « freiheitliche demokratische Grundordnung » (l’ordre constitutionnel libéral et démocratique). C'est là que naît la tension fondamentale de l'État allemand d'après-guerre: entre la démocratie en tant qu'expression de la volonté populaire et la démocratie en tant que protection d'un ordre étatique prédéfini et imposé par les Alliés.

    Le professeur de sciences politiques et homme politique du SPD, le Dr Carlo Schmid (photo), a déclaré en 1948 dans sa conférence intitulée « Was heißt eigentlich Grundgesetz? » ([1] ) : « La Constitution est la décision commune d’un peuple libre sur la forme et le contenu de son existence politique. Une telle Constitution contient les normes fondamentales de l’État. Elle détermine, sans pouvoir être renvoyée à une instance supérieure, les limites de la souveraineté sur son territoire et fixe tant les droits de l’individu que les limites de l’autorité de l’État. Rien n’est au-dessus de la Constitution, personne ne peut la suspendre, personne ne peut l’ignorer. Une constitution n’est rien d’autre que la réalisation juridique de la liberté d’un peuple. C’est là que réside son pathos, et c’est pour cela que des peuples sont montés aux barricades. »

    Schmid en conclut que la République fédérale fondée en 1949 ne pouvait être considérée comme un État au sens démocratique plein et entier du terme. Selon lui, elle s’organisait tout au plus comme un système de type étatique (vielleicht staatsähnlich), mais pas comme l’expression politique d’un peuple allemand constituant. Il va même jusqu’à affirmer que, tant que le caractère provisoire de cet ordre persiste, celui-ci reste essentiellement la forme organisationnelle d’une réalité politique délimitée par des puissances extérieures.

    La question fondamentale qui en découle est de savoir si un État est purement une structure de domination – étrangère si nécessaire – ou bien une réalité populaire vivante : une démocratie qui ne reçoit pas sa forme de l’extérieur, mais se constitue d’elle-même par sa propre volonté. Pour Schmid, la réponse était claire. À l’ère démocratique, un État n’est légitime que s’il est le résultat d’un acte constitutif libre (konstitutiver Gesamtakt) d’un peuple souverain.

    Il est remarquable que Wolfgang Schäuble, l’un des hommes politiques les plus influents de la CDU dans l’Allemagne d’après-guerre et alors ministre des Finances, ait déclaré lors du Congrès bancaire européen de 2011 que «depuis le 8 mai 1945, nous n’avons à aucun moment été pleinement souverains en Allemagne». Il faisait sans doute référence à la position constitutionnelle particulière de la République fédérale et au débat qui, depuis sa création, porte sur sa légitimité constitutionnelle. Schmid voyait dans un ordre étatique imposé de l’extérieur le danger d’un système politique qui perdrait progressivement son fondement démocratique et constitutif pour se transformer en un système principalement géré sur le plan administratif et juridique. Lorsque l'État n'est plus l'expression d'une volonté populaire constituante, il risque d'être réduit à un appareil qui tire sa légitimité de ses propres procédures et institutions.

    Protection de la Constitution ou de la loi fondamentale ?

    Dans cette perspective, la dénomination « Verfassungsschutz » revêt également un caractère paradoxal. Si l'on pousse le raisonnement de Carlo Schmid jusqu'au bout, la République fédérale ne dispose pas, à proprement parler, d'une Verfassung légitimée par un acte populaire constituant, mais d'une Grundgesetz qui était à l'origine conçue comme un ordre étatique provisoire. La question se pose alors de savoir ce qui est précisément protégé par une institution qui se présente comme « protectrice de la Constitution ». Pour Krebs, penseur de la nouvelle droite et fondateur du Thule Seminar, cela recèle une contradiction fondamentale. Tant que l’État allemand ne repose pas sur une Verfassung librement choisie par le peuple allemand, le Verfassungsschutz ne protège pas tant une Verfassung que l’ordre institutionnel et normatif existant du Grundgesetz. Krebs affirme donc que ce service devrait en réalité s’appeler « Grundgesetzversicherung »[2] plutôt que « Verfassungsschutz ».

    La question de droit constitutionnel que nous devons nous poser ici est la suivante: le Verfassungsschutz protège-t-il une constitution qui tire sa légitimité d’une volonté populaire constituante, ou protège-t-il un ordre institutionnel issu de l’histoire qui tire sa légitimité principalement de sa propre continuité juridique? En d’autres termes: le service veille-t-il à l’autodétermination démocratique du peuple allemand, ou veille-t-il aux limites dans lesquelles cette autodétermination peut s’exercer? C’est précisément cette question qui fait du Verfassungsschutz plus qu’un simple service de sécurité ou de renseignement et le place au cœur du débat allemand sur la légitimité.

    Sur le plan institutionnel, le Verfassungsschutz se compose d’un office fédéral (Bundesamt für Verfassungsschutz) et de seize services régionaux (Landesämter für Verfassungsschutz). Formellement, il s'agit de services de renseignement intérieurs chargés de collecter et d'analyser des informations sur des personnes, des organisations et des mouvements considérés comme une menace pour l'ordre constitutionnel libéral et démocratique. À cette fin, ils disposent d'un vaste arsenal de moyens, notamment la surveillance, les informateurs, l'infiltration et d'autres méthodes d'enquête secrètes. La décision finale quant à savoir si une organisation est effectivement anticonstitutionnelle n'appartient toutefois pas au Verfassungsschutz, mais au pouvoir judiciaire et en particulier à la Cour constitutionnelle fédérale (Bundesverfassungsgericht). C'est précisément cette interaction entre les services de sécurité et le pouvoir judiciaire qui soulève la question de savoir dans quelle mesure la frontière entre la protection juridique objective et l'interprétation politique de l'ordre constitutionnel peut réellement être maintenue.

    Observation vs participation

    La problématique se complexifie encore davantage lorsque l'on examine de près le mode de fonctionnement opérationnel du Verfassungsschutz. En effet, le service ne se limite pas à une observation passive de personnalités et de mouvements politiques, mais recourt largement à des informateurs (V-Leute), à des agents infiltrés et à d'autres méthodes secrètes de collecte d'informations. Il en résulte un paradoxe fondamental. À mesure que l’État s’infiltre plus profondément dans une organisation considérée comme potentiellement dangereuse pour l’État, la frontière entre observation et participation s’estompe. La question se pose alors de savoir dans quelle mesure un mouvement agit encore de manière totalement autonome lorsque ses structures, son processus décisionnel ou ses activités sont partiellement influencés par des personnes qui travaillent en réalité pour les services de sécurité. Cette problématique a été mise en évidence de manière flagrante lors des procédures engagées contre le NPD, où il est apparu qu’un nombre considérable de figures dirigeantes entretenaient des contacts avec le Verfassungsschutz ou agissaient en tant qu’informateurs pour ce service. Cela a soulevé la question délicate de savoir si l’État était encore un simple observateur ou s’il était, dans une certaine mesure, présent au sein de l’organisation qu’il considérait comme une menace pour l’ordre constitutionnel: la Cour constitutionnelle fédérale a estimé que la présence d’agents infiltrés au sein de la direction du parti rendait impossible de déterminer avec certitude quelles déclarations et activités émanaient du parti lui-même et lesquelles avaient pu être influencées par les infiltrés [3] . La question touche à un problème fondamental de l'État de droit: un État peut-il se prononcer de manière convaincante sur la dangerosité d'une organisation alors qu'il fait lui-même partie, directement ou indirectement, de son fonctionnement?

    En d’autres termes: lorsque l’État est présent au sein des organisations qu’il observe, qui veille alors à la ligne de démarcation entre la protection de l’ordre démocratique et la participation à la construction de la réalité politique qu’il prétend seulement observer?

    Le paradoxe de la tolérance

    La légitimité de telles institutions est souvent recherchée dans ce que Karl Popper appelait le paradoxe de la tolérance. Une société qui fait preuve d’une tolérance illimitée envers des forces qui cherchent à détruire son propre caractère tolérant court le risque de finir par périr elle-même [4]. Il en découle, selon Popper, qu’une démocratie a le droit de se défendre contre ses ennemis. Mais qui détermine quelles personnes, organisations ou idées doivent être considérées comme des ennemis de l'ordre démocratique? Cela nous amène à une question déjà posée par Juvénal: quis custodiet ipsos custodes [5]?

    La question de savoir qui doit être considéré comme un ennemi de l’ordre démocratique nous amène à Carl Schmitt. Dans Der Begriff des Politischen (1932), Schmitt soutient que toute communauté politique est finalement confrontée à la décision de déterminer qui est un ami et qui est un ennemi. Dans une démocratie activiste, cette question revêt une signification particulière . La question centrale n’est plus de savoir si l’ordre démocratique a le droit de se défendre, mais qui détient le pouvoir de déterminer quelles personnes, organisations ou idées sont considérées comme une menace pour cet ordre.

    Selon la conception de la souveraineté de Schmitt, la souveraineté se déplace alors vers l'instance qui prend cette décision. «Est souverain celui qui décide de l'état d'exception». La question n'est donc plus seulement de savoir qui est l'ennemi, mais aussi qui détient l'autorité de définir quelqu'un comme ennemi.

    Paradoxe fondamental

    Le Verfassungsschutz se présente comme le protecteur de l’ordre constitutionnel de la République fédérale. C’est précisément là que réside le paradoxe fondamental. Si l’on prend au sérieux le raisonnement de Carlo Schmid, l’Allemagne ne dispose pas à ce jour d’une Verfassung au sens classique du terme: une constitution issue d’un acte constituant libre d’un peuple souverain. Ce qui est protégé, ce n’est donc pas tant une constitution en tant qu’expression de la volonté populaire, mais un ordre institutionnel et normatif issu de l’histoire, dont la légitimité repose principalement sur sa propre continuité juridique.

    Le Verfassungsschutz n’est donc pas tant la solution à un problème constitutionnel que l’expression institutionnelle du champ de tension entre la souveraineté populaire et la démocratie des valeurs.

    Le Verfassungsschutz apparaît ainsi comme le symptôme d’une contradiction plus profonde et irréconciliable au sein de l’ordre étatique allemand d’après-guerre. D'une part, la République fédérale invoque la légitimité démocratique et la souveraineté populaire ; d'autre part, elle s'appuie de plus en plus, pour sa survie, sur des institutions qui déterminent quelles opinions politiques, quels partis et quels mouvements relèvent encore de l'ordre constitutionnel. Le Verfassungsschutz tire sa raison d’être de la protection d’une Verfassung qui n’a jamais existé. Il ne veille pas sur la volonté constituante d’un peuple souverain, mais sur les limites d’un ordre normatif qui précède ce peuple et dont la signification est déterminée par des institutions qui se soustraient en grande partie au processus décisionnel démocratique.Tant que la question de l’origine constitutionnelle de cet ordre et celle du contrôle démocratique de ses gardiens resteront sans réponse, la question de la légitimité du Verfassungsschutz lui-même est également légitime.

    Pas seulement en République fédérale

    La question de la légitimité du Verfassungsschutz ne se limite pas à la République fédérale, mais peut s’étendre sans difficulté à l’évolution au sein des démocraties libérales occidentales. Dans presque tous les États d'Europe occidentale, on observe un glissement progressif de la prise de décision politique fondée sur la souveraineté populaire vers une prise de décision de plus en plus filtrée par des institutions administratives, judiciaires et supranationales. Il n'est pas rare que les institutions nationales des droits de l'homme agissent à la fois en tant que conseillères, plaignantes et parties au procès dans des litiges sociaux. Les tribunaux européens et nationaux sont de plus en plus souvent confrontés à des questions qui relevaient autrefois du domaine exclusif de la prise de décision politique. Le débat permanent sur la relation entre le droit national et le droit européen touche également à cette même question fondamentale: où se situe en fin de compte le centre de la souveraineté politique et qui a le dernier mot lorsque des choix démocratiques se heurtent à des cadres normatifs supérieurs?

    À mesure que la légitimité de l'ordre politique se fonde moins sur la volonté immédiate du peuple et davantage sur la protection de valeurs abstraites, de droits fondamentaux et de principes constitutionnels, le pouvoir des institutions chargées d'interpréter, de veiller au respect et de faire respecter ces valeurs s'accroît également. L'État moderne risque d'évoluer d'une communauté politique (politisches Gemeinwesen) vers un système normatif géré sur le plan juridico-administratif. La nouvelle droite française a défini cela comme un totalitarisme doux.

    Ce qui se manifeste en Allemagne à travers le Verfassungsschutz se manifeste ailleurs par le biais des cours constitutionnelles, des instances de défense des droits de l’homme et des ordres juridiques supranationaux. Partout, la même question se pose: la légitimité ultime de la communauté politique réside-t-elle encore dans le peuple, ou dans les institutions qui déterminent comment la volonté de ce peuple doit être interprétée?

    Le politologue américain Sheldon S. Wolin (photo) qualifie cette évolution d’«inversion du totalitarisme» [6], une forme de gouvernement dans laquelle les institutions démocratiques continuent d’exister formellement, mais où le pouvoir effectif se déplace progressivement vers un réseau d’élites administratives, économiques et juridiques. Václav Havel [7] parle d’un système dans lequel la conformité est imposée moins par la contrainte ouverte que par la pression sociale, professionnelle et institutionnelle.

    Ralf Van den Haute (Euro-Synergies, 17 juin 2026)

    Notes: 

    [1] Carlo Schmid, Was heißt eigentlich Grundgesetz?, rede gehouden in de Parlementarischer Rat, Bonn, 1948.

    [2] Dr. Pierre Krebs, Fangt die Rebellen und macht sie Mundtot! Zunächst… , Ahenrad der Moderne, Kassel, 2018.

    [3] BVerfG, décision du 18 mars 2003, 2 BvB 1/01, 2 BvB 2/01 et 2 BvB 3/01 (procédure d’interdiction du NPD).

    [4] Popper, Karl R., The Open Society and Its Enemies, Vol. I-II, London: Routledge, 1945.

    [5] Decimus Junius Juvenalis, Satirae (Satires), livre VI, vers 347–348.

    [6] Sheldon S. Wolin, Democracy Incorporated : Managed Democracy and the Specter of Inverted Totalitarianism, Princeton, NJ : Princeton University Press, 2008.

    [7] Václav Havel, The Power of the Powerless, dans John Keane (éd.), The Power of the Powerless: Citizens Against the State in Central-Eastern Europe (Armonk, NY : M.E. Sharpe, 1985).

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  • Groenland, la nouvelle frontière stratégique de l’Arctique...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Daniele Di Vuono, cueilli sur Euro-Synergies et consacré à l'intérêt géopolitique du Groenland dans le Grand Jeu des empires...

     

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    Groenland. La nouvelle frontière stratégique de l’Arctique

    Le Groenland n’est plus seulement une grande île reléguée dans les marges des cartes géographiques. Il est devenu l’un des points où se mesure le retour de la géopolitique dans l’Arctique. Pendant des décennies, il a été perçu comme une périphérie lointaine, froide, peu peuplée et éloignée des centres de décision du monde. Aujourd’hui, il apparaît pour ce qu’il a toujours été: une plateforme stratégique située entre l’Amérique du Nord, l’Atlantique nord et l’Europe.

    Le changement ne concerne pas seulement le climat, même si le climat en est l’une des causes profondes. La fonte des glaces, l’ouverture progressive de nouvelles routes, l’accès aux ressources minières et la militarisation croissante du Grand Nord transforment l’Arctique d’un espace extrême en un espace disputé. Dans ce contexte, le Groenland prend une valeur supérieure à son poids démographique ou économique. Sa position suffit à le rendre décisif.

    Le point central est géographique. Le Groenland se trouve sur le flanc nord de l’Alliance atlantique, dans une zone qui relie la défense de l’Amérique du Nord à la sécurité de l’Europe. C’est là que transitent des intérêts militaires, des systèmes de surveillance, des routes aériennes, des lignes maritimes et des projections de puissance. Celui qui ne considère le Groenland que comme un territoire autonome du Royaume du Danemark ne voit qu’une partie de la réalité. Celui qui regarde la carte stratégique y voit un seuil de l’Atlantique.

    Pour les États-Unis, le Groenland est important car il se trouve sur la trajectoire la plus courte entre le territoire américain et l’espace arctique-eurasiatique. Dans un monde revenu à des logiques de dissuasion, de missiles, de surveillance et de défense avancée, cette position devient essentielle. Ce n’est pas un hasard si Washington continue de considérer l’île comme un élément de sa propre sécurité nationale. L’enjeu n’est plus seulement la présence militaire, mais l’accès opérationnel stable à un espace qui pourrait devenir de plus en plus central dans la compétition entre grandes puissances.

    Pour le Danemark, le Groenland est à la fois une responsabilité, une ressource et une vulnérabilité. Copenhague doit défendre la souveraineté du Royaume, maintenir la relation avec Nuuk, préserver la cohésion avec ses alliés et, en même temps, éviter que l’île ne devienne l’objet de pressions extérieures trop fortes. C’est une position difficile: le Groenland amplifie le poids géopolitique du Danemark bien au-delà de son échelle habituelle, mais expose aussi Copenhague à des tensions qui dépassent largement la dimension danoise.

    La question de l’autonomie groenlandaise complique encore la donne. Le Groenland n’est pas un simple avant-poste militaire ni une case vide sur laquelle d’autres peuvent dessiner leurs stratégies. Il a une population, des institutions propres, une identité politique et une trajectoire historique marquée par son rapport avec le Danemark. Le désir d’une plus grande autonomie, et à terme d’indépendance, coexiste avec une réalité matérielle difficile : un territoire immense, des coûts élevés, une dépendance économique et un besoin d’investissements extérieurs. Cela rend l’île plus visible mais aussi plus exposée.

    C’est précisément dans cet espace entre autonomie et vulnérabilité que s’insère la compétition internationale. Les États-Unis voient dans le Groenland une garantie stratégique. La Russie considère l’Arctique comme le prolongement naturel de sa profondeur septentrionale, renforcée par des bases, des flottes et des infrastructures le long de ses côtes. La Chine, bien que n’étant pas une puissance arctique au sens géographique, cherche depuis des années un accès, une influence économique, une présence scientifique et une place dans les chaînes minières du Grand Nord. Le Groenland se retrouve donc au centre d’intérêts différents, pas toujours compatibles.

    La valeur des ressources contribue à accroître la pression. Terres rares, minerais critiques, graphite, molybdène, énergie, pêche, infrastructures portuaires et aéroportuaires ne sont plus de simples dossiers économiques. Ce sont des éléments de la nouvelle géographie du pouvoir. Les transitions énergétiques et technologiques ont rendu stratégiques des matériaux autrefois confinés aux relations industrielles. Qui contrôle l’accès aux ressources critiques contrôle aussi une partie de la capacité productive future. C’est aussi pour cette raison que le Groenland intéresse Washington, Bruxelles et Pékin.

    Mais la partie ne se limite pas aux ressources. Le vrai nœud, c’est la transformation de l’Arctique en un espace militaire et logistique. Longtemps, le Grand Nord a été présenté comme une région de coopération scientifique, d’équilibres délicats et de gouvernance multilatérale. La guerre en Ukraine a changé cela aussi. La confiance envers Moscou s’est réduite, l’OTAN porte une attention accrue au flanc nord, la Finlande et la Suède ont modifié l’architecture de sécurité européenne et l’Arctique est entré dans une phase moins coopérative et plus stratégique.

    Dans ce contexte, le Groenland devient un test pour l’OTAN. Non seulement parce qu’il s’agit de la défense de l’Atlantique Nord, mais aussi parce que cela met à l’épreuve la relation entre alliés. Lorsque la sécurité d’une grande puissance rencontre la souveraineté d’un allié plus petit, l’équilibre de l’Alliance devient plus délicat. La défense collective ne peut se transformer en pression asymétrique. Si cela arrivait, le problème ne serait pas seulement groenlandais ou danois: il concernerait la crédibilité politique de l’ensemble du système atlantique.

    Pour l’Europe, la question est encore plus large. L’Union européenne parle de plus en plus d’autonomie stratégique, de sécurité des chaînes d’approvisionnement et de défense de ses intérêts. Mais le Groenland montre à quel point il est difficile de traduire ces formules en capacités réelles. L’Arctique est proche de l’Europe, concerne directement un pays membre de l’Union comme le Danemark, même s’il s’agit d’un territoire qui n’est pas dans l’UE, et touche des ressources critiques et la sécurité militaire. Pourtant, le centre de gravité de la discussion reste souvent entre Washington, Copenhague et Nuuk.

    Le Groenland illustre ainsi l’une des contradictions du présent européen: l’Europe est impliquée dans presque tous les dossiers décisifs, mais elle en détermine rarement seule la trajectoire. En Méditerranée, elle subit les crises d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Au Sahel, elle enregistre les effets de sa perte d’influence. Dans l’Arctique, elle risque d’observer une partie stratégique qui se joue sur son propre flanc nord. La distance géographique ne suffit plus à définir la distance politique.

    L’avenir de l’île dépendra de la capacité à maintenir ensemble trois dimensions : la sécurité occidentale, la souveraineté danoise et le droit des Groenlandais à décider de leur propre destin. Si l’une de ces dimensions écrase les autres, le Groenland deviendra une fracture. Si, au contraire, elles sont intégrées, il pourra devenir un espace d’équilibre dans un Arctique de plus en plus compétitif.

    La grande île blanche, longtemps restée aux marges de l’histoire visible, est revenue au centre de la carte. Non parce que sa position a changé, mais parce que le monde autour d’elle a changé. Et lorsqu’une périphérie devient indispensable, elle cesse d’être une périphérie : elle devient une frontière stratégique.

    Daniele Di Vuono (Euro-Synergies, 7 juin 2026)

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  • Guerre en Iran, flambée des prix...

    Dans cette émission de Fenêtre sur le monde diffusée le 2 juin 2026, Jean-Baptiste Noé, directeur de la revue Conflits, explique la flambée des prix provoquée par le blocage du détroit d'Ormuz.

     

                                                

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