Vous pouvez découvrir ci-dessous une conférence prononcée par Antoine Dresse (alias Ego Non) devant le groupe de Luminis Paris, le 17 octobre 2025, dans laquelle il évoque la question de la métapolitique.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.
Vous pouvez découvrir ci-dessous une conférence prononcée par Antoine Dresse (alias Ego Non) devant le groupe de Luminis Paris, le 17 octobre 2025, dans laquelle il évoque la question de la métapolitique.
Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Daoud Boughezala cueilli sur le site de la revue Éléments et consacré au soulèvement populaire en Iran et à ses suites potentielles.

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des vents et des marées, cueilli sur Polémia et consacré à la guerre culturelle qui fait rage entre la droite civilisationnelle et identitaire et la gauche, jusqu'ici dominante et incontestée...

Bataille culturelle et «wokisme de droite»: affrontement idéologique en vue
La domination de la Gauche
La vie politique européenne est depuis plusieurs siècles structurée par une opposition fondamentale entre deux visions de l’homme et de la société. D’un côté, une conception héritée des Lumières, selon laquelle l’homme serait naturellement libre mais entravé par des structures sociales qu’il conviendrait de déconstruire afin de lui restituer son authenticité. De l’autre, une vision plus organique de la société, pour laquelle l’homme est l’héritier d’une civilisation historique, constituée de traditions, d’institutions et de normes qui forment à la fois son cadre de liberté et le champ de ses devoirs. Cette opposition, que l’on peut schématiquement résumer par la tension entre l’individualisme émancipateur et l’enracinement civilisationnel, structure depuis deux siècles la confrontation entre les familles politiques que l’on nomme communément la gauche et la droite.
Dans ce conflit de longue durée, la situation contemporaine présente une particularité notable. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la gauche a acquis une position dominante dans ce que l’on peut appeler l’espace culturel des sociétés européennes et plus généralement occidentales. Cette domination ne se limite pas à l’univers universitaire ou intellectuel. Elle s’étend aux médias, aux industries culturelles, au monde de l’enseignement, à une large partie de la production artistique et aux principales institutions chargées de produire et de diffuser les représentations collectives.
Face à cette domination culturelle progressive, une partie de la droite a commencé depuis quelques années à modifier son attitude. Là où elle se contentait autrefois de contester les décisions de politique économique de la gauche, elle cherche désormais à remettre en cause les cadres intellectuels et culturels dans lesquels ces décisions deviennent possibles. Autrement dit, la confrontation ne se limite plus au terrain institutionnel ou électoral : elle se déplace vers le champ des idées, des représentations et des normes culturelles.
C’est précisément cette évolution que certains observateurs analysent aujourd’hui avec inquiétude.
Vers un « wokisme de droite » ?
Dans un entretien récent, Thibault Muzergues met en garde contre l’émergence de ce qu’il nomme un « wokisme de droite ». Son diagnostic ne porte pas sur l’existence du conflit idéologique entre la droite et la gauche, conflit ancien et bien identifié, mais sur un phénomène plus récent : le fait qu’une partie de la droite ait décidé d’affronter l’hégémonie culturelle progressiste en utilisant les mêmes instruments de mobilisation idéologique que ceux employés depuis plusieurs décennies par la gauche.
Selon lui, cette transformation se manifeste notamment par la centralité croissante accordée aux questions identitaires dans le discours politique, par l’usage d’une rhétorique victimaire visant à mobiliser l’électorat autour d’un sentiment de dépossession culturelle, et par une tendance à disqualifier ou marginaliser les opinions divergentes au sein même du camp conservateur. Autrement dit, la droite adopterait progressivement les méthodes de la guerre culturelle telles qu’elles ont été développées par ses adversaires : politisation systématique des identités, construction de récits de domination et affirmation d’une orthodoxie idéologique.
Dans cette perspective, ce que l’auteur appelle le « wokisme de droite » ne correspond pas simplement à une réaction au progressisme contemporain. Il s’agirait d’une transformation plus profonde du conservatisme, qui, confronté à l’hégémonie culturelle de la gauche, aurait enfin choisi d’emprunter ses instruments d’action idéologique. Une telle évolution constituerait, selon Muzergues, une dérive stratégique susceptible d’affaiblir durablement la droite en la faisant basculer dans les logiques militantes qu’elle prétend combattre
L’argument mérite d’être examiné attentivement, car il révèle en réalité une incompréhension profonde de la nature des conflits politiques contemporains. L’analyse repose en effet sur l’idée implicite selon laquelle la politique pourrait se limiter à la gestion pragmatique des affaires publiques, tandis que les affrontements culturels constitueraient une forme regrettable de radicalisation idéologique. Cette vision correspond à une tradition bien établie dans une partie de la droite européenne depuis la seconde moitié du XXe siècle. Elle repose sur la conviction que la politique doit avant tout assurer la stabilité économique et institutionnelle, tandis que les débats intellectuels ou culturels relèveraient d’une sphère secondaire.
Or l’histoire politique moderne montre exactement l’inverse. Les transformations politiques durables sont presque toujours précédées par des transformations culturelles profondes. Les sociétés n’adoptent pas durablement des orientations politiques qui contredisent radicalement les représentations dominantes du monde social. Autrement dit, les rapports de force électoraux reflètent en grande partie des rapports de force culturels préexistants.
La bataille des idées avant la bataille politique
Cette idée constitue l’un des fondements de la réflexion métapolitique développée en Europe depuis les années 1960, notamment autour du GRECE et de la Nouvelle Droite. Les penseurs qui ont participé à ce courant ont très tôt souligné que le pouvoir politique n’est jamais qu’une traduction institutionnelle d’une hégémonie culturelle préalablement établie. Alain de Benoist rappelait ainsi que la conquête du pouvoir suppose d’abord la transformation des catégories intellectuelles et morales à travers lesquelles une société se pense elle-même. Guillaume Faye insistait de son côté sur le fait que la bataille politique se gagne toujours en amont, dans la formation des esprits et dans la diffusion de nouvelles grilles d’interprétation du réel.
L’erreur majeure de la droite européenne pendant plusieurs décennies a précisément consisté à ignorer cette dimension culturelle de la politique. Tandis que les mouvements progressistes investissaient systématiquement les institutions éducatives, les médias et les industries culturelles, une grande partie de la droite se concentrait presque exclusivement sur la gestion économique et administrative des États. Cette division implicite du travail idéologique a eu des conséquences profondes. Les catégories morales et intellectuelles qui structurent aujourd’hui les sociétés occidentales ont été largement façonnées par les courants progressistes.
Les notions de progrès, d’égalité, d’émancipation ou de justice sociale ont progressivement été redéfinies dans un cadre intellectuel largement inspiré par les théories critiques et par les différentes formes de radicalisme culturel issues de la seconde moitié du XXe siècle. Dans un tel contexte, la droite s’est trouvée progressivement privée du langage nécessaire pour défendre sa propre vision du monde. Elle a été contrainte d’évoluer dans un univers symbolique défini par ses adversaires, ce qui l’a placée dans une position structurellement défensive.
La critique formulée par Thibault Muzergues repose précisément sur cette situation paradoxale. Il observe que certains courants intellectuels conservateurs s’engagent aujourd’hui dans une confrontation culturelle plus directe avec le progressisme et en conclut que cette évolution constituerait une forme de radicalisation idéologique. Une telle interprétation confond cependant la cause et l’effet. Ce que l’auteur décrit comme une dérive correspond en réalité à une tentative tardive de corriger un déséquilibre culturel installé depuis plusieurs décennies.
La bataille des idées n’est pas une innovation récente introduite par certains courants identitaires. Elle constitue la condition normale de toute vie politique. Carl Schmitt rappelait déjà que la politique repose sur la capacité à distinguer l’ami et l’ennemi, c’est-à-dire à identifier les lignes de fracture fondamentales qui structurent l’espace public. Refuser cette dimension conflictuelle de la politique revient en pratique à abandonner le terrain idéologique à l’adversaire.
Les transformations culturelles observées dans les sociétés occidentales depuis plusieurs décennies illustrent clairement ce phénomène. Les débats contemporains sur l’identité, l’histoire, les normes familiales ou les questions anthropologiques ne sont pas des accidents idéologiques. Ils constituent l’expression de transformations profondes dans la manière dont les sociétés occidentales se représentent elles-mêmes.
La guerre culturelle a commencé
Dans ce contexte, la notion de guerre culturelle ne doit pas être comprise comme une métaphore polémique, mais comme la description d’un processus réel. Les conflits politiques contemporains portent de moins en moins sur des questions strictement économiques et de plus en plus sur des questions de normes, de valeurs et de représentations collectives. Les affrontements idéologiques portent désormais sur la définition même de l’identité des sociétés, sur les limites de la transformation sociale et sur la légitimité des héritages historiques.
Face à ces transformations, la stratégie consistant à éviter la confrontation culturelle apparaît de plus en plus intenable. Une société qui renonce à défendre ses propres catégories intellectuelles et morales finit inévitablement par adopter celles de ses adversaires. L’expérience politique des dernières décennies montre que la neutralité culturelle est en réalité une illusion. Dans un espace symbolique structuré par des rapports de force, l’absence de stratégie culturelle équivaut toujours à une forme de capitulation.
La question décisive n’est donc pas de savoir si la droite doit mener une bataille culturelle, mais de déterminer comment cette bataille peut être conduite de manière efficace. L’enjeu principal réside dans la reconquête de ce que l’on pourrait appeler l’espace culturel intermédiaire des sociétés contemporaines. Entre les sphères de la sous-culture et celles de la haute culture existe un vaste champ de production symbolique constitué par les médias généralistes, les industries culturelles de masse et l’ensemble des dispositifs qui façonnent les représentations ordinaires du monde social.
C’est dans cet espace que se forme l’opinion publique. C’est également dans cet espace que se construisent les cadres intellectuels à travers lesquels les individus interprètent les événements politiques et sociaux. La domination culturelle du progressisme tient précisément à sa capacité à structurer cet espace intermédiaire.
Dans ces conditions, la critique du prétendu « wokisme de droite » apparaît largement décalée par rapport à la réalité des rapports de force culturels contemporains. Ce qui est interprété comme une radicalisation idéologique correspond en réalité à la redécouverte d’une vérité stratégique élémentaire : la politique commence toujours par les idées.
Les sociétés ne se transforment pas uniquement par les lois ou par les élections. Elles se transforment d’abord par les représentations qu’elles se donnent d’elles-mêmes. Les transformations culturelles précèdent toujours les transformations institutionnelles.
La bataille des idées n’est donc pas une dérive idéologique. Elle constitue le cœur même de la vie politique.
Balbino Katz (Polémia, 11 mars 2026)
Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Renaud Girard cueilli sur Geopragma et consacré à la guerre du couple Trump - Nethanyahou contre l'Iran. Grand reporter au Figaro, Renaud Girard est membre du comité d'orientation stratégique de Geopragma.

Trump et Bibi, un seul lit pour deux rêves
Le 28 février 2026, sans daigner solliciter une autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU, le président américain, Donald Trump, et le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, (que tout le monde surnomme Bibi à Jérusalem) ont entamé une guerre préventive contre l’Iran.
Jamais depuis la création de l’État hébreu en 1948, la coopération militaire n’avait été aussi étroite entre l’Amérique et Israël. Le renseignement, les bases aériennes, les avions ravitailleurs, les munitions, les objectifs, la planification et la conduite des opérations, sont en permanence partagés par les deux puissances amies. Le premier ministre israélien a effectué sept visites aux États-Unis en treize mois du second mandat du président Trump.
À regarder le couple américano-israélien, on est frappé par un paradoxe, unique dans l’histoire des relations internationales. Ce n’est pas, comme partout, le protecteur qui influence la politique étrangère du protégé, mais l’inverse.
Sans l’influence que Bibi a réussi à construire sur son vieil ami Trump, jamais l’Amérique ne se serait lancée dans une guerre préventive de changement de régime en Iran. Lors de son discours inaugural du 20 janvier 2025, le 47e président des États-Unis n’avait-il pas promis à son peuple de ne jamais commencer de nouvelle guerre ?
L’opinion occidentale
D’une manière qui n’a jamais été aussi flagrante, l’Amérique et Israël couchent dans le même lit. Mais, pour reprendre le célèbre proverbe chinois, ils n’ont pas les mêmes rêves.
La stratégie de Netanyahou n’a pas changé depuis que ce likoudnik cultivé, admirateur de Jabotinsky, est entré en politique. C’est la sécurité d’Israël, à 100 % et à tout prix. Il y a de la piété filiale chez cet homme d’État, dont le père fut le secrétaire de Jabotinsky et dont le frère aîné est mort en héros dans l’opération de récupération des otages israéliens à Entebbe en juillet 1976.
La sécurité à 100 % signifie que le gouvernement de Jérusalem s’opposera à l’établissement d’un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza, qu’il ne tolérera plus la moindre roquette provenant du nord ou du sud de l’État hébreu, qu’il prendra pour argent comptant la moindre invective d’un État ou d’une organisation appelant à effacer Israël de la carte du Moyen-Orient. Mais le risque du rêve de la sécurité à 100 % n’est-il pas celui d’alimenter une guerre perpétuelle ?
La sécurité à tout prix signifie quel qu’en soit le prix à payer, pour les nations voisines d’Israël au Moyen-Orient, pour les Israéliens vivant en Terre sainte, pour les Juifs de la diaspora, pour les États occidentaux amis d’Israël. Le risque stratégique de la sécurité à tout prix est bien sûr celui du retournement de l’opinion occidentale contre Israël. Réalisé pendant la première quinzaine du mois de février 2026, un sondage Gallup a révélé que 41 % des Américains déclaraient « sympathiser davantage avec les Palestiniens », tandis que seulement 36 % continuaient à sympathiser davantage avec les Israéliens. En seulement un an, à cause de la situation à Gaza, la cause israélienne a perdu dix points dans l’opinion américaine. 57 % des Américains se disent aujourd’hui favorables à la création d’un État palestinien, idée dont Netanyahou ne veut pas entendre parler.
Une revanche médiatique
Le rêve du premier ministre israélien dans cette guerre est de casser l’Iran militairement, politiquement et économiquement, puis de le fragmenter géographiquement, en suscitant des sécessions kurde, baloutche, arabe, azérie. La politique sécuritaire du Likoud a toujours été d’obtenir la fragmentation des États hostiles à Israël au Moyen-Orient. Cela a été fait au Liban, en Syrie, en Irak et maintenant en Iran.
La stratégie de Trump est différente : il ne veut pas casser l’Iran, mais plutôt le ramener dans le giron américain, après 47 ans d’errance révolutionnaire islamique anti-occidentale. Il aimerait refaire à Téhéran ce qu’il a réussi à Caracas. Le contrôle du pétrole iranien, ajouté au pétrole vénézuélien, renforcerait grandement l’Amérique dans son bras de fer politico-économique avec la Chine. 20 % du pétrole que les Chinois consomment provenaient d’Iran jusqu’au début de cette guerre.
Cerise sur le gâteau, il ne déplairait pas à Trump d’offrir à l’Amérique une revanche médiatique par rapport à l’humiliation de la prise en otages des diplomates américains à Téhéran en novembre 1979, et de l’échec de l’opération Eagle Claw d’avril 1980 pour les libérer.
Tout le monde aurait aimé que l’opération israélo-américaine de décapitation du régime du 28 février 2026 conduise à une révolution de palais à Téhéran, puis à l’instauration d’un régime iranien plus respectueux des droits de l’homme, et plus attaché à se développer économiquement qu’à lancer fatwas et anathèmes contre ses voisins.
Installations nucléaires
Mais, comme il était prévisible, le miracle n’a pas eu lieu. Sous les bombes, la République islamique d’Iran semble tenir bon. Pas de défections, pas de trahisons, pas de désertions. Le régime a même procédé à l’élection d’un nouveau guide suprême, qui n’est autre que le fils du guide assassiné.
Trump avait promis au peuple iranien de lui venir en aide. On ne voit pas en quoi la destruction systématique des infrastructures iraniennes – pas seulement les casernes et les commissariats de police, mais aussi les dépôts pétroliers, les ports, les usines de dessalement d’eau de mer, etc. – va aider la population iranienne. Comme si le régime islamique, qu’elle a voulu lors de la révolution de 1979, et qu’elle rejette aujourd’hui, ne suffisait pas à son malheur.
C’est la détérioration de l’économie de l’Iran qui a amené son peuple dans la rue en janvier 2026. Trump peut difficilement invoquer le danger des installations nucléaires : il les avait « oblitérées » en juin 2025. Sa guerre a en outre interrompu des négociations qui étaient en train d’aboutir, au dire du médiateur omanais.
Si on élargit la focale et qu’on se penche sur l’ensemble de la région, on ne voit pas en quoi les pétromonarchies du golfe Persique, alliées de l’Amérique, profitent de cette guerre. Si on élargit encore, on ne voit pas en quoi les consommateurs américains profitent de l’augmentation des prix du pétrole – laquelle profite à la seule Russie, dont les exportations à l’Inde sont désormais encouragées par Washington.
Si Trump ne parvient pas rapidement à mettre fin à cette guerre, par un de ces « deals » dont il prétend avoir le secret, elle risque de tourner pour lui en cauchemar.
Renaud Girard (Geopragma, 11 mars 2026)
Vous pouvez découvrir ci-dessous la chronique de David Engels sur Ligne droite, la matinale de Radio Courtoisie, datée du 9 mars 2026 et qui aborde une explication du conflit entre les États-Unis, Israël et l'Iran sous l'angle du messianisme religieux...
Historien, essayiste, enseignant chercheur à l'Instytut Zachodni à Poznan, à l'Institut Catholique de Vendée ainsi qu'au Mathias Corvinus Collegium de Bruxelles, David Engels est l'auteur de trois essais traduits en français, Le Déclin - La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine (Toucan, 2013), Que faire ? - Vivre avec le déclin de l'Europe (La Nouvelle Librairie, 2024), Défendre l'Europe civilisationnelle - Petit traité d'hespérialisme (Salvator, 2024) et, dernièrement, d'un roman, Le retour du roi (Le Verbe-Haut, 2026). Il a également dirigé deux ouvrages collectifs, Renovatio Europae - Plaidoyer pour un renouveau hespérialiste de l'Europe (Cerf, 2020) et Aurë entuluva! (Renovamen-Verlag, 2023), en allemand, consacré à l’œuvre de Tolkien.
Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Andrej Kolárik, cueilli sur Polémia et consacré à la nécessité d'une société organique...

Entre l’atome et la masse : l’homme concret
L’homme, atome ou rouage ?
L’homme est un zoon politikon, un animal politique, inscrit dans un lieu concret, à un moment déterminé, avec des relations spécifiques et des responsabilités réelles. L’homme n’est pas un atome. Ceux qui postulent un homme abstrait, porteur de droits abstraits, arraché à son milieu historique, et qui évaluent toute chose à l’aune de l’argent, se trompent : ils laissent l’individu livré à lui-même, séparé des siens et coupé de ses liens naturels de convivialité.
Mais d’autres ne voient dans l’homme qu’un rouage interchangeable de la collectivité, où l’initiative et la responsabilité personnelles se dissolvent, où la société de masse l’absorbe et écrase ses rêves et ses aspirations. Ce sont là deux égarements également funestes : d’un côté les individualistes radicaux, pour qui l’homme n’est qu’un atome isolé ; de l’autre les collectivistes extrêmes, qui le réduisent à une pièce anonyme d’une mécanique impersonnelle.
La liberté contre l’enracinement et la singularité
Notre époque connaît une dégradation plus insidieuse encore : la synthèse d’un individualisme radical et d’un collectivisme informe qui, au nom du libéralisme et du mondialisme, promet une liberté inédite tout en nivelant les différences et les enracinements. Ce projet s’alarme de manière presque hystérique à la moindre évocation des corps intermédiaires, imposant une forme subtile et omniprésente d’alignement forcé — où toute identité est gommée, ne laissant subsister qu’une foule grise, indistincte et déracinée, le tout au nom du progrès et de la consommation.
Pour notre part, nous considérons l’homme dans son contexte local, dans son temps propre, dans son parler du terroir, dans ses relations concrètes. Considérer l’homme concret, c’est reconnaître la spécificité du lieu : là où l’on se sent chez soi, où l’on parle la langue du pays, où l’on façonne le fromage local. Ce caractère propre, ce genius loci, se développe organiquement au fil des siècles ; il s’enracine dans la terre et dans la mémoire accumulée des générations.
Sans ce caractère local, sans cette singularité, toute l’industrie du tourisme serait impensable. Car si chaque lieu était uniformisé, que resterait-il à découvrir ?
C’est donc dans le concret que l’homme doit être envisagé, et non dans l’abstraction. La société ne doit plus être mécanique, mais organique.
Pour une société organique
Nous appelons de nos vœux une société qui ne cherche plus à standardiser l’homme — ni son travail, ni sa langue, ni sa pensée, ni sa cuisine ; une société où l’homme n’est plus réduit à un objet de régulation bureaucratique ni à un numéro anonyme dans une machine impersonnelle.
Il nous faut revenir au principe de subsidiarité. Ce qui a été accaparé par les instances supérieures doit être restitué aux échelons locaux. Ce qui relève de la nation doit être décidé par la nation. Ce qui peut être tranché par la province doit l’être par la province ; ce qui est du ressort du canton doit revenir au canton. Nous devons raffermir les corps intermédiaires, réhabiliter le localisme, souligner la dignité de l’homme, lui redonner une autorité effective, la faculté de se réaliser, des décisions à prendre et des responsabilités à assumer.
Privé de subsidiarité, sans corps intermédiaires, il ne reste rien, dans ce désert stérile et uniformisé, pour protéger le petit homme contre ce monstre omniprésent, omnipotent et se prétendant omniscient qu’est le Léviathan — ce même Léviathan qui fut à l’origine de tant de souffrances et de vies fauchées au siècle passé. Sans les corps intermédiaires, il ne subsiste aucune protection pour le faible, livré à la tyrannie, à l’arbitraire et au despotisme de ce Léviathan, face auquel il se retrouve seul et démuni.
Ce péril n’a rien de théorique. Le XXᵉ siècle n’est-il pas devenu le cimetière de sociétés ayant détruit leurs médiations organiques ? La leçon est limpide : aujourd’hui encore, la tentation technocratique ou populiste du Léviathan ne faiblit guère.
Autorité et puissance
Autorité et puissance — ces deux notions sont trop souvent confondues. L’autorité décide ce qui doit être accompli ; la puissance impose cette décision. L’autorité précède la puissance ; la légitimité précède la force. Là où la légitimité s’effondre, la force envahit tout.
Aujourd’hui, la puissance se concentre tandis que l’autorité se disperse. Aux premiers temps de notre civilisation, c’était l’inverse : les principes étaient définis par une autorité respectée et appliqués par une puissance locale. Désormais, nombreux sont ceux qui convoitent la puissance, mais rares sont ceux dont l’autorité est véritablement reconnue.
La puissance sans autorité, c’est le despotisme ; l’autorité sans puissance, c’est l’impuissance. La puissance corrompt, et la toute-puissance corrompt absolument. La puissance absolue est brute, sans forme et sans frein. Tant de chartes constitutionnelles ont cherché à en contenir les excès. Le résultat ? Des fonctions affaiblies, occupées par des intendants interchangeables, médiocres et mus par l’ambition personnelle. Les institutions prolifèrent, mais la grandeur s’efface.
La tragédie de notre génération réside dans son incapacité à faire émerger de véritables chefs — ceux qui transcendent les petites intrigues du quotidien et portent une vision authentique de civilisation, assumée par une minorité créatrice, les véritables protagonistes de notre histoire.
Reconstruire la société et les communautés
Jamais nous n’avons éprouvé une telle soif de conduite authentique — une conduite qui ne se réduise ni à la gestion ni à une autorité fictive ; où la responsabilité ne soit pas diluée dans des comités, des protocoles ou des procédures, mais où l’homme concret assume directement ses actes.
Nous devons reconstruire la société afin que l’individu ne soit ni absorbé par la masse ni isolé dans un individualisme stérile ; pour que le génie propre des communautés — leurs coutumes, leurs parlers, leurs cuisines, leurs fêtes — ne soit pas sacrifié sur l’autel de la standardisation universelle.
N’est-ce point là le drame central de notre époque ? Consentirons-nous à dériver dans le désert de l’uniformité, ou choisirons-nous de défendre l’espérance d’une société organique, différenciée et florissante ?
Andrej Kolárik (Polémia, 9 mars 2026)