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25/11/2015

Quand la science se fait propagande...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Jean-Gérard Lapacherie, cueilli sur le site du Cercle Aristote et consacré au discours de propagande diffusé par le nouveau Musée de l'Homme dans sa galerie consacrée à l'évolution humaine...

 

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Quand la science se fait propagande

« Les races n’existent pas ». C’est ce que, selon un journaliste du Point, démontrerait la Galerie de l’Homme, inaugurée en octobre 2015. Certes, mais les races ont existé, sinon dans la réalité, du moins dans la science, et la Galerie ne dit pas qui les a inventées ou dans quel but cela a été fait. Quoi qu’il en soit, si les races n’existent pas, la propagande en faveur de la non-existence des races, elle, existe, plus vivace que jamais, au point que l’on peut se demander si ce qui est montré est la non-existence des races ou leur banale existence, car la propagande a pour seule règle la dénégation, laquelle consiste à nier ce qui est avéré.

Il est révélateur que ce lieu ait été nommé galerie. Une galerie, dans un palais ou un édifice d’importance, est un « lieu de promenade à couvert » et un lieu d’apparat, de montre, d‘ostension et d’ostentation, comme la Galerie des Glaces à Versailles ou d’autres galeries à Florence ou à Fontainebleau ou, dans un ordre scientifique, la Galerie de l’Evolution du Muséum d’Histoire Naturelle, le Musée de l’Homme étant justement un musée de ce Muséum prestigieux. De fait, les visiteurs sont invités à déambuler devant des vitrines ou des panneaux placés sur toute la longueur de l’aile ouest du Palais de Chaillot et sur trois niveaux, chaque niveau correspondant à une des trois questions qui organisent l’exposition : Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Une admirable scénographie transforme l’exposition de fossiles, de moulages, d’artefacts anciens, de documents ethnographiques en spectacle pour le plaisir des yeux et de l’intelligence. Certaines vitrines sont exceptionnelles : ainsi la faune du paléolithique avec des animaux empaillés grandeur nature (rennes, cheval de Prjevalski, loup, crâne et défense de mammouth laineux) ; les outils ; les armes de chasse, l’utilisation qui en était faite et les techniques de fabrication ; les rites funéraires ; les moulages en cire de centaines de têtes humaines montrant la diversité des traits du visage, de la couleur des cheveux, du teint de la peau ; l’art pariétal. Si l’exposition s’en était tenue là, elle aurait été parfaite. Mais ses concepteurs ont cru bon d’y ajouter des discours, visant à distinguer le bien du mal. La déambulation à laquelle les visiteurs sont conviés se transforme en audition d’un grand sermon ou en lecture d’une épopée de l’Homme (avec un H majuscule, évidemment) des origines à nos jours. Tout est bavard, prolixe, hâbleur : la Galerie ne se contente pas de montrer ou de mettre en scène, elle patauge dans le verbiage. On se croirait sur les trottoirs des grands boulevards les jours de soldes.

C’est que cette Galerie repose tout entière sur un impensé, qui est au cœur de la Science de l’Homme et de l’histoire des disciplines qui sont à l’origine du Musée de l’Homme : anthropologie et ethnographie. Dans le cadre de ces disciplines a été inventé le concept de race, signifiant « lignée » en français et n’ayant jamais eu de sens dangereux, et cela afin de rendre compte de l’infinie diversité des hommes. Les savants du XIXe siècle ont ouvert la boîte de Pandore du racisme, en classant les hommes, c’est-à-dire en les répartissant dans des « classes », en fonction de la forme de leur crâne, de la couleur de leurs cheveux, du teint de leur peau, de l’angle de leur sphénoïde. Tout classement est ambivalent. Il est typologie ou taxinomie, ce en quoi il est bénin, mais aussi mise en ordre dans une hiérarchie, des meilleurs ou moins bons. Classer n’est pas nécessairement criminel, mais a pu le devenir quand des peuples, armés ou non, se sont déplacés vers des territoires où, depuis la nuit des temps, s’étaient établis d’autres peuples (Australie, Nouvelle-Zélande, Arménie, Amérique, Yiddishland d‘Europe de l‘Est) qui ont été exterminés lentement ou brutalement, par exemple avec des moyens industriels. On comprend que les anthropologues, préhistoriens, ethnologues aient rompu avec les errements de leurs prédécesseurs. Ils auraient pu, pour montrer l’abîme qui les sépare des fondateurs de leurs disciplines, consacrer une ou deux vitrines à l’invention des races. Les discours qui scandent la déambulation couvrent ce passé sulfureux : surtout que personne ne le voie. Un même message est sans cesse répété : il y a une seule espèce ou « une seule humanité, une et indivisible », comme l’est la république ou, sous d’autres cieux, Allah. Le nom humanité, qui désigne une propriété, est employé dans un sens collectif. Par définition, l’humanité est une et indivisible. Ce n’est plus le vocabulaire de la science auquel recourent les concepteurs de la Galerie, mais celui de la politique ou de la religion : « Il y a deux millions d’années, les hommes sortent d’Afrique » (laquelle n’avait pas d’existence pour ces nomades). La métaphore de la sortie est tirée de l’Histoire Sainte : les hommes sortent d’Afrique, comme les Hébreux sont sortis d’Egypte.

L’unité affirmée dans les discours est sans cesse démentie par ce qui est montré et par ce qui est dit. L’humanité est composée d’êtres humains divers. Comment nommer cette diversité ? Tantôt, c’est « cultures », tantôt « langues », tantôt « sociétés », tantôt « groupes humains ». Dans un discours, il est dit « notre lignée » pour désigner l’espèce humaine. Or, « lignée » est le sens premier du nom race. Le discours associe des contraires. Les hommes sont, est-il écrit sur un panneau, « si différents et si semblables », à la fois dans le temps et dans l’espace. Comment concilier différence et ressemblance ? Il suffit de placer la conjonction de coordination et entre les deux termes antithétiques et le tour est joué, d’autant plus qu’un sujet tragique est soigneusement évité, même s’il est nommé : la disparition des hommes de Neandertal sur le territoire de l’actuelle Europe. Une espèce qui était parfaitement adaptée à son environnement a disparu en quelques dizaines de milliers d’années. Disparition ou extermination ? Le fait est que la disparition est concomitante de l’arrivée sur ce territoire d’une nouvelle espèce, celle des Sapiens Sapiens. Mais la question est éludée. Les concepteurs de la Galerie qui ont réponse à tout sur des hommes ayant vécu il y deux millions d’années sont étrangement silencieux sur des faits qui, à l’échelle des temps de la préhistoire, sont nos contemporains : qu’est-ce que 40.000 ans pour une espèce qui est vieille de 4 ou 5 ou 7 millions d’années ?

La propagande atteint son acmé dans la signification qui est donnée à la galerie et que résument les trois questions « Qui sommes-nous ? », « D’où venons-nous ? », « Où allons-nous ? », que l’on croyait réservées aux potaches s’initiant à la philosophie ou aux élucubrations d’un peintre tenté par une vague mystique occulte, d’autant plus que la réponse à la dernière des trois questions tient de la bouffonnerie. Si l’on en croit ce qui nous est montré, nous allons tous vers la COP21 en taxi brousse bariolé, un lourd véhicule qui doit consommer plus de 20 livres de carburant à l’heure. Que vient faire The 21st Conference of the Parties au Musée de l’Homme ? Ce n’est pas la science qui parle, c’est la propagande : elle ne parle pas, elle s’égosille, quitte à transformer un « musée laboratoire » en caisse de résonance d’un gouvernement aux abois. Cette comédie est d’autant plus sinistre que la réalité est édulcorée. Soit la mondialisation. Elle a commencé, est-il expliqué sur des panneaux, au XVIe siècle et elle s’accélère depuis un demi-siècle. Cette affirmation relève de la profession de foi. La mondialisation suppose une diversité de mondes, de cultures, de civilisations, de sociétés, d’êtres humains. La « mondialisation » actuelle est une globalisation. Le monde n’est plus qu’un bloc homogène en passe de s’uniformiser. Avec la « globalisation », il n’y a plus qu’un seul marché, un et indivisible : tout se vend et tout s’achète au millionième de seconde et où que l’on soit. La globalisation, et les règles financières, commerciales, économiques élaborées grâce au « consensus de Paris » (Delors, Trichet, Camdessus, Lamy, Hollande, Chavransky, etc.) abolissent l’espace et le temps et, en fin de compte, rendent caduc ce qui est montré dans la Galerie de l’Homme. De même, il est à peine fait allusion à la « démographie galopante », qui, elle aussi, menace de rendre caduque la notion même d’Homme. Le nom homme au singulier n’a plus guère de sens quand les hommes se multiplient à l’infini, partout dans le monde, détruisant le cadre de vie dans lequel ils ont évolué pendant quatre ou cinq millions d’années. La population de la France a doublé en deux siècles, celle du monde a été multipliée par plus de 7. Si elle n’avait que doublé, la planète compterait deux milliards d’êtres humains. Le gaspillage des ressources, les déchets, la pollution des océans, les animaux transformés en réserves de protéines, tout cela n’existerait pas, du moins pas à un tel degré de virulence. Où allons-nous, sinon vers l’extinction des espèces animales, la raréfaction des ressources, la destruction de l’environnement ? Le destin de Neandertal menace Sapiens. Or tout cela est caché par des mises en garde dérisoires contre les douches et les bains qui consomment trop d’eau.

Ce qui, plus encore que les discours, relève de l’idéologie, ce sont les formes. L’expression verbale se ramène à un enchaînement d’éléments de langage obligés, de formes sclérosées, des mêmes mots que l’on retrouve dans les devoirs d’élèves de classe de 3e ou les papiers bâclés de journalistes, de fautes de français (à propos de l’art pariétal, il est écrit en lettres lumineuses que des styles différents « se sont succédés » [au lieu de succédé] en 25000 ans). Ces indices sont éloquents. C’est l’idéologie (ou la propagande) qui parle. Le Musée de l’Homme est l’un des quatre ou cinq musées réunis dans l’immense Palais de Chaillot. Ce bâtiment, construit dans les années 1930, est classé. On en comprend les raisons : la rigueur des lignes, l’ampleur des masses et surtout la singularité de l’architecture. Il n’y a pas beaucoup d’édifices en France qui relèvent de ce style « moderne », et cela sur une colline qui domine Paris, ville qui, en 1937, était la capitale d’un empire colonial sur lequel le soleil ne se couchait jamais et d’une République qui se croyait universelle. En Italie ou en Russie, on qualifierait cette architecture de « mussolinienne », de « fasciste » ou de « communiste », La Galerie de l’Homme est à l’image de cette architecture : elle célèbre la parousie de l’Homme, son arrogance, sa supériorité sur le monde naturel qu’il a totalement « arraisonné », sa démesure. La Science de l’Homme n’est pas modeste ; le doute ne l’habite pas ; elle fait la propagande d’une idéologie, exactement comme à la fin du XIXe siècle cette même science a célébré la diversité des êtres humains en les répartissant en races.

Jean-Gérard Lapacherie (Cercle Aristote, 14 novembre 2015)

09/06/2011

L'épée : usage, mythe et symbole...

Une exposition consacrée à l'épée, en tant que symbole du Moyen Age, mais aussi en tant qu'arme et en tant que mythe, se tient au Musée de Cluny à Paris (Métro Cluny - la Sorbonne) tous les jours (sauf le mardi), de 9 heures 15 à 17 heures 45,  jusqu'au 26 septembre 2011.

Le catalogue de l'exposition est d'ores et déjà disponible en librairie sous le titre L'épée : usage, usage, mythe et symbole, publié par les éditons de la Réunion des Musées nationaux.

 

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"L'épée, arme de combat, symbole de pouvoir et de justice, objet d'apparat, est l'objet le plus représentatif du Moyen Age, tant par son omniprésence que par l'empreinte qu'elle a laissée dans l'Histoire et l'imaginaire. Aucune autre production profane de cette période n'a suscité autant
d'intérêt et de fascination. Etroitement associée au chevalier, dont elle est l'arme par excellence,
elle possède une part de personnification. La relation qui l'unit à son propriétaire est indéfectible. Elle accompagne le chevalier dans la vie et le suit dans la tombe, elle symbolise le pouvoir temporel et spirituel, elle est l'expression matérielle de la justice. Objet réel aux multiples usages, l'épée est également un objet mythique. Sa permanence à l'époque contemporaine se traduit par de nombreuses survivances. L'exposition présentée au musée de Cluny et, pour la partie consacrée au
XVIe siècle, au musée d'Ecouen, se propose d'aborder tous les aspects de l'épée, du Moyen Age à l'époque contemporaine, dans sa matérialité la plus concrète comme dans ses aspects symboliques et mythiques. Les épées forment une part significative des objets exposés (70 épées). Cependant, de nombreux thèmes sont évoqués avec des oeuvres d'autre nature (manuscrits, gravures, peintures, objets d'art, photographies, vitraux)."

10/04/2011

Sous l'égide de Mars...

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Cette exposition présentée par le musée de l’Armée du 16 mars au 25 juin 2011, réunit, pour la première fois, aux Invalides, les pièces maîtresses des plus grandes collections d’armures européennes et américaines, réalisées dans la seconde moitié du XVIe siècle pour les souverains et princes d’Europe.

Ces armures d’apparat sont de véritables pièces d’orfèvrerie, dont les décors raffinés révèlent l’expression spécifique d’artistes français et flamands inspirés par l’esthétique maniériste qui s’est alors imposée dans tous les arts. Des projets dessinés, dus entre autres au peintre Jean Cousin le Père (1490-1560) ou au graveur et orfèvre Etienne Delaune (1519-1583), donnent un aperçu du travail de conception des modèles, confié aux plus grands artistes de l’époque. L’exposition invite ainsi à pénétrer dans les ateliers des grands maîtres armuriers du XVIe siècle, pour y découvrir le processus d’élaboration de leurs chefs d’oeuvre.

Musée de l’Armée - Hôtel national des Invalides
129 rue de Grenelle 75007 Paris

Jusqu'au 25 juin 2011, de 10h à 18h . Le musée et l’exposition sont fermés le 1er lundi de chaque mois ainsi que le 1er mai.

03/04/2011

Le voyage imaginaire d'Hugo Pratt...

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"La Pinacothèque de Paris accueille, du 17 Mars au 21 Août 2011, une exposition des œuvres d’Hugo Pratt. A travers cette grande rétrospective, le public pourra découvrir toute l’étendue du talent du créateur de Corto Maltese.

 

Cette exposition présente plus de cent cinquante aquarelles, pour la plupart peu connues du grand public, ainsi que des planches historiques, notamment la totalité des cent soixante-quatre planches de la mythique Ballade de la mer salée. Depuis la rétrospective du Grand Palais en 1986, c’est la première fois que Paris accueille une exposition consacrée à l’œuvre de cet artiste hors norme, considéré comme l’inventeur de la bande dessinée littéraire.

 

La vie d’Hugo Pratt est un véritable roman marqué par une généalogie qui brasse différentes cultures. Son existence et son travail sont influencés par sa culture littéraire –Robert Louis Stevenson, Joseph Conrad, Herman Melville, Jack London, Ernest Hemingway ou encore Antoine de Saint-Exupéry, auquel il consacre un album à la fin de sa vie: Le Dernier Vol– en même temps que par ses voyages aux quatre coins de la planète.

 

En 1967, après un périple aux Caraïbes, Hugo Pratt crée La Ballade de la mer salée, qui marque la première apparition de Corto Maltese. C’est une véritable révolution dans le neuvième art: jamais l’art du conteur et celui du narrateur n’avaient été à ce point unis."

 

Exposition "Le voyage imaginaire d'Hugo Pratt" présentée à la Pinacothèque de Paris - 28 place de la Madeleine à 75008  Paris - du 17 mars au 21 août 2011.

24/02/2010

Le mythe Bardot

L'hiver est long et gris, mais il est encore temps d'aller chercher un peu de soleil en allant voir l'exposition consacrée à Brigitte Bardot au musée des années 30, espace Landowski, à Boulogne Billancourt qui a été prolongée jusqu’au 7 mars 2010 (du mardi au dimanche, de 11 heures à 18 heures).

Avant de s'y rendre, la lecture du bel article que Frédéric Falguière avait consacré à cette grande actrice dans la revue Le Spectacle du Monde (octobre 2009) s'impose !

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Le mythe Bardot

Quand elle rentrait en retard, son père, du balcon de l’appartement de la rue de la Pompe, lui lançait une poignée de monnaie – des francs ! – sur la tête. C’était sa façon à lui, Pilou Bardot, de désapprouver le comportement de Brigitte : à quinze ans, dans les années 1950, une jeune fille de bonne famille devait être à l’heure, porter des chemisiers boutonnés sous le menton, baisser les yeux quand on lui parlait et, assise, serrer les genoux. M. Bardot ne pouvait pas savoir que sa fille, cinq minutes plus tard, ferait rêver le monde entier, qu’elle irriterait le Parti communiste, ferait monter la libido des ouvriers de Billancourt, des bistrotiers de La Napoule, des navigateurs de la Terre de Feu, des bergers de Mongolie et, sûrement, de tous les hommes de France.

Les sixties – dix années ! – furent le siècle de Brigitte Bardot : elle fut plus connue – et plus désirée – que les Beatles et Madonna. Quand elle passait dans la rue, le quartier était bloqué. Quand elle s’allongeait sur une plage de Saint-Tropez, il fallait faire venir SOS Médecins. Quand elle tournait le Mépris, en Italie, chaque rocher, chaque buisson, chaque vaguelette cachait un paparazzi armé d’un zoom aussi gros qu’un canon de 75. Brigitte Bardot a agacé les mères de famille, provoqué l’ire des bien-pensants, chaviré les prudes, chiffonné la notion de péché. Son buste a remplacé celui de Marianne dans les mairies, elle a eu droit à un timbre des PTT (on ne disait pas encore La Poste) et, dans les rues de Rio, combien de gamins ont-ils braillé la chanson de Dario Moreno, Brizitté Bardô, fait chaud ? Oui, il faisait chaud, très chaud. Brigitte Bardot donnait la fièvre aux Cariocas et aux Bantous. B.B. a donné des couleurs à des années en noir et blanc.

Flash-back. Dans la France des fifties, la France de René Coty, la première dame était brave, empâtée, sympathique, plus préoccupée de la durée de cuisson de la blanquette de veau que des figures libres du pole dancing. Les bagnoles étaient uniformément noires, sauf la Dauphine de Renault, violemment sous-vireuse, qui affichait parfois un bleu ciel un peu choquant. Dans les bistrots à nappes à carreaux, les VRP mangeaient des steaks et, à la cantine des collèges, grâce à Mendès-France, les gosses avaient droit à leur verre de lait. La France écoutait Gilbert Bécaud et les Compagnons de la chanson, fumait des gitanes maïs dont l’odeur aurait pu faire fuir un égoutier de retour du boulot, faisait l’éloge du jambon-beurre-cornichon, dissertait sur les éditos de Geneviève Tabouis et rêvait des dernières nouveautés technologiques imaginées par le magazine Science et Vie : la « montre-télévision-téléphone », par exemple, ou la voiture volante (pas de problèmes de parking). Jean Gabin régnait sur le cinéma français en pacha autoritaire aux dents jaunies par les gauloises.

Dans les années 1950, les élèves des classes secondaires allaient à l’école en veston et cravate et, à la récré, se repassaient Paris-Hollywood, une gazette « maudite », où l’on entrapercevait des femmes nues (enfin, presque), coloriées en sépia ou en rose cochonnet. La France sentait le poêle qui tire mal, le parfum Bourjois et la chaussette Stem.

Et Dieu créa Brigitte Bardot.

Une photo fait le tour du monde, en 1956 : celle d’une blonde sublime, allongée sur le sable, les seins dans l’eau, le regard amusé sous un soleil complice. Tout de suite, les hommes s’enflamment. Elle a un sourire prometteur, une bouche faite pour la passion, une poitrine magnifique, des jambes de danseuse et des pieds sublimement cambrés. Selon Roger Vadim – que tout le pays se met à haïr parce qu’il est son mari –, elle bouge la tête « à la façon des chats », « rit souvent, sans timidité et sans agressivité ». Elle n’hésite pas à couper la parole à sa mère –«Maman, tu me barbes ! » – et à couper le souffle à tout mâle digne de ce nom. Les prolos qui ont vécu le Front popu l’adorent, les bidasses qui font leurs classes en Allemagne l’épinglent au-dessus de leur couchette, les étudiants du Quartier latin mêlent son nom aux conversations sur l’Algérie française (ou pas) et les journalistes tartinent des articles insipides pour accompagner des photos qui ne le sont pas.

La Chambre s’alarme. Les députés vont tous voir le film. Leurs dignes épouses sont fâchées. Cette Brigitte Bardot, quelle traînée, quand même ! Mais, en regardant le film, les spectateurs ont la révélation : le paradis existe.

Mauvaise actrice ? On l’a beaucoup dit. Bonne comédienne ? Les bobos branchés des années 2000 l’ont affirmé. Peu importe, en vérité. Brigitte a été bonne et mauvaise, à contre-emploi ou dans son personnage, mutine ou sérieuse, mais, surtout, le cinéma l’a aimée. La caméra l’a caressée. B.B. n’a jamais été faite pour la Comédie-Française. Elle a été faite pour faire rêver les hommes « de 7 à 77 ans », voire jusqu’à 177 ans. Dans les sixties, elle a carbonisé les imaginations. Les adolescents, alors, découpent la photo de B.B. sur la couverture de Cinémonde. Ils ne savent pas encore, mais pressentent que la dame est une dévoreuse d’hommes. Elle aime l’amour, et vice-versa. Elle met à la mode les ballerines, les shorts, les robes en vichy, les coiffures choucroutées et les promenades en Vespa. Elle a les dents du bonheur, et un corps d’enfer. Même Simone de Beauvoir, un tantinet jalouse, s’en mêle : « Quand on la voit danser, même un saint serait tenté », dit-elle. Tenté de quoi ? Simone elle-même se laisse tenter par un bel amant américain. Mais ce que personne ne sait, c’est que Bardot est une éternelle insatisfaite. Les belles femmes ont des vies sentimentales compliquées, c’est une règle absolue : Brigitte quitte Vadim pour Trintignant (qu’elle trouve moche), puis séduit Gilbert Bécaud, tombe dans les bras de Sami Frey, rencontre Jacques Charrier… Elle n’a pas mauvais goût.

B.B. a passé son enfance dans les beaux quartiers, ceux où le déjeuner familial est de rigueur le dimanche, où les hommes portent des costumes trois-pièces et circulent en Frégate, nouvelle voiture de luxe de la régie Renault. La petite Brigitte, dès ses premiers pas, est expédiée au cours de catéchisme et aux leçons de danse d’une ballerine russe. Son père est à la tête d’une entreprise d’oxygène, ce qui tombe bien. Brigitte en manque. Elle étouffe, rue de la Pompe, où elle ne croise que des nounous en uniforme, des dadames revêches et des messieurs portant pochette. Elle s’ennuie. Dieu qu’elle s’ennuie ! Comme tous les gamins de son époque ! L’apparition d’Elvis Presley a bien déclenché quelque chose, et les 45 tours s’échangent de main en main. On écoute aussi les Platters sur les tourne-disques Teppaz, ainsi qu’Eddie Cochrane et Gene Vincent, mais en sourdine, pour ne pas déclencher l’ire des parents. Le monde, alors, est divisé en deux : celui des enfants, et celui des adultes. Les ados n’ont pas encore été inventés.

Evidemment, quand Brigitte Bardot rencontre Roger Plemiannikov, beau garçon amusant qui a adopté son deuxième prénom, Vadim, comme identité, elle pressent tout d’un coup qu’un autre destin l’attend. Elle a quinze ans, il en a vingt-trois. Il est fauché, il voudrait être journaliste, il aime les dames. Son oncle, Marc Allégret, cinéaste (Lac aux dames, Zouzou), qui a été l’ami d’André Gide, lui ouvre toutes les portes : le cinéma est un piège à filles merveilleux. Tandis que Vadim se demande comment passer de la position verticale à la position horizontale, Brigitte est plus que jamais surveillée par ses parents. Si jamais elle devient la maîtresse de ce gandin… « Je le tue ! », annonce papa Bardot. Effrayée, la coupable court vers sa maman en lui disant : « Papa veut le tuer ! » La mère prend les choses avec flegme : « Si tu deviens sa maîtresse », précise-t-elle en remontant une maille sur le tricot qu’elle confectionne. Et elle demande : « Tu ne l’es pas, Brigitte ? – Oh, maman ! » Rassurée, Mme Bardot se remet à tricoter de plus belle et, posément, annonce : « Parce que si tu l’es, je le tue aussi ! »

Mais peu importe. Brigitte prend les devants. Elle embrasse Vadim sur le palier et, dès lors, les choses suivent leur pente naturelle. Le pot aux roses, bien vite, est découvert. Le fabricant d’oxygène interdit à sa fille de revoir le suborneur. Brigitte ouvre le gaz. Pour éviter l’issue fatale, Pilou Bardot consent au mariage. Le scénario, dès lors, est écrit : amour, tragédie, séparation, menace de suicide. B.B. aime, puis casse, puis sombre, puis émerge, puis aime. Les épisodes « Valium-love » vont se succéder, la vie de Brigitte Bardot est une série de montagnes russes. Elle n’aime pas être seule, mais elle déteste être avec un seul homme.

Quant au cinéma, c’est simple : la caméra adore la jeune fille. Dès son premier (petit) rôle dans le Trou normand (1952), gentille pochade avec Bourvil, les choses démarrent. On la sollicite de partout. La presse à sensation (qu’on a rebaptisée « people » aujourd’hui) constate qu’elle est l’égale de Marilyn Monroe, en plus piquant. Et la ronde recommence : elle a une aventure avec Trintignant, il s’en va, elle prend des somnifères. Elle est consolée par Gilbert Bécaud, il la quitte, elle se gave de pilules. Elle tombe dans les bras de Raf Vallone, il s’éloigne, elle déprime. Réduite à un fantôme, Brigitte Bardot cherche un coin pour se cacher. Elle charge sa mère de lui trouver une maison en bord de mer. Maman Bardot déniche une vieille ferme dans un coin perdu, la Madrague, à Saint-Tropez. Las ! En guise de calme et de quiétude, c’est la folie. Le coin perdu devient un village à la mode. Pis : Cannes, avec son festival, est juste à côté. En mai, elle fait une apparition sur la Croisette : c’est un tsunami. Les Italiennes lui crient : « Putana ! », et Brigitte, elle, fait part de son admiration pour… Charles de Gaulle. De plus, elle devient une idole féministe : Marguerite Duras écrit un article intitulé « La reine Bardot ».

Il est temps, pour Brigitte, d’essayer la vie rangée : elle épouse Jacques Charrier (qui, aujourd’hui, fait de la peinture qu’on expose au musée de l’Erotisme, à Pigalle), apprend à repasser, à coudre, et, comme jadis Mme Coty, surveille la blanquette de veau. Mais cette vie, évidemment, ne lui convient guère. Elle accouche d’un enfant. Elle est malheureuse. Elle tente de se suicider, comme d’habitude. D’autres hommes suivront : Bob Zagury, un play-boy ; Gunther Sachs, un millionnaire ; Serge Gainsbourg, le bad boy ; Olivier Despax, star des sixties ; Patrick Gilles, le plus jeune… Il y aura des cinéastes, des pilotes de course, des chanteurs, des barmen, des journalistes. Les films s’enchaînent, l’époque évolue. Les minijupes, les mini-Morris, les maxi-manteaux révolutionnent la mode. Des filles comme Jane Birkin ou Twiggy imposent le « look » garçonnet. En mai 1968, Brigitte Bardot, c’est déjà une antiquité. Les années ont passé si vite… Cinq ans plus tard, après Colinot Trousse-Chemise, Brigitte Bardot met un point final à sa carrière. Elle a trente-huit ans.

Désormais, fini le cinéma, fini les hommes (ou presque). Elle embrasse avec passion la défense de la cause animale. La fille qui a dynamité la France du pot-au-feu a, alors, tourné la page, une fois pour toute.

Frédéric Falguière (Le Spectacle du Monde, octobre 2009)

15/02/2010

Matisse - Rodin : le passage de témoin

Pierre le Vigan a visité l'exposition "Matisse et Rodin" au Musée Rodin à Paris et nous fait part de ses impressions.

 

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Rodin Matisse : le passage du témoin

 

Entre Auguste Rodin (1840-1917) et Henri Matisse (1869-1952) il y a la différence d’une génération et surtout d’une époque. L’un meurt pendant le Grande Guerre, l’autre après la deuxième guerre mondiale. Tout un monde les sépare et notamment toute une évolution de l’art. Mais si les deux artistes se sont peu rencontrés et n’ont jamais été amis (ils se voient pour la première fois en 1899), les liens entre eux ne sont pas minces. Plusieurs des professeurs de Matisse furent des proches ou des élèves de Rodin. C’est pourquoi l’exposition « Matisse et Rodin » du Musée Rodin de Paris est fort bienvenue.

 

Rodin fut avant tout sculpteur, ses dessins, fort gracieux parfois, sont des travaux d’inspiration et de préparation. Matisse est surtout connu par ses dessins et peintures, c’est un maitre du fauvisme mais c’est aussi un sculpteur, ce que l’on retient moins de lui. L’idée de l’exposition n’est pas de tout comparer entre les deux artistes. Elle est de comparer le travail de sculpteur de Matisse et quelque uns de ses dessins avec le travail de dessinateur et de sculpteur de Rodin.

 

Les deux artistes voyaient le dessin comme un art à part entière à coté de la sculpture et de la peinture, et jamais seulement comme un travail de simple esquisse préparatoire. Rodin pratique un dessin épuré sans anecdotes, novateur en cela par rapport à l’esprit du temps (Rodin, Femme nue étendue sur le coté, crayon graphite et aquarelle sur papier, 1898-1908). Son style séduit Matisse. Mais ce n’est pas réciproque. Rodin trouve les dessins de Matisse pas assez « pignochés », c'est-à-dire pas assez soignés, trop « enlevés » sans souci de bien les finir. Cela commençait mal. Mais Matisse fait son bonheur des sculptures de Rodin. Il les reprend au dessin, sensible non aux détails mais au mouvement, à la dynamique, à la synthèse générale des corps (Matisse, Nu debout. Bras couvrant le visage, encre sur papier, 1901-1903 ; Sans titre, Nu de dos, encre de Chine sur papier, 1906 ; Figure de dos au collier noir, lithographie, 1906). Un travail qui n’exclue pas parfois quelques maladresses (Nu debout. Etude, plume et encre de Chine sur papier, 1907-1908).

 

Pour les deux artistes, il n’y a de création possible que face à un modèle (Rodin épousera l’un des siens). « Je ne puis travailler qu’avec un modèle. La vue des formes humaines m’alimente et me réconforte » disait Rodin en 1912, au soir de sa vie. « Je dépends absolument de mon modèle que j’observe en liberté, et c’est ensuite que je me décide pour lui fixer la pose qui correspond le plus à son naturel », écrivait Henri Matisse en 1939.

 

Matisse se risque à la sculpture lui aussi avec le Serf (1900-1903), précédé par une huile sur toile L’homme nu, le Serf (1900), avec de grands aplats et des couleurs puissamment expressives. Comme Rodin, Matisse préfère le modelage à la taille directe. Rodin produit de plus en plus des sculptures-fragments de corps, qui sont néanmoins des œuvres à part entière. Rainer Maria Rilke remarquera : [dans] les statures sans bras de Rodin, il ne […] manque rien de nécessaire. On est devant elles comme devant un tout qui n’admet aucun complément. » (Sur Rodin, 1928).

 

De son coté, Matisse se libère du pur réalisme de l'œuvre achevée ; il intègre volontairement les traces de son projet de sculpture, les essais, les défauts de coulage de la fonte, etc. Dans ses sculptures Nu de dos, aux nombreuses séries, Matisse essaie d’en arriver à une simplification géométrique (sculpture Nu de dos, 4e état, 1930). Cette simplification et cette libération des contraintes académiques se trouvent aussi dans les dessins de Matisse (Nu couché au visage incomplet, lithographie, 1925). Ce n’est que bien après la mort de Rodin que Matisse produira ses dessins les plus accomplis (Nu couché de dos, fusain sur papier, Nice, 20 mai 1935 ; Nu renversé et feuillage, fusain et estompe sur papier, Nice, février 1936).

En 1925, Henri Matisse rappelait que Gustave Moreau lui avait dit : « Vous allez simplifier la peinture ». Il n’est pas absolument certain que le verbe « simplifier » ait été approprié. Mais Rodin et Matisse ont rendu l’art plus élancé, plus dynamique et au fond plus vrai.

 

Musée Rodin , 79, rue de Varenne (VIIe), jusqu'au 28 février 2010. Horaires : tlj. sauf le mardi, 10 h 00 à 17 h 45. Tél. : 01 44 18 61 58.

Catalogue Matisse Rodin Réunion des Musées nationaux. : 160 pages, 35 €.