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23/02/2018

Jacob Zuma ou le nouvel échec de l’Afrique du Sud « post-apartheid »...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Bernard Lugan, cueilli sur son blog et consacré à l'éviction de Jacob Zuma de son poste de président de la République d'Afrique du Sud, après sa mise en cause dans plusieurs affaires de corruption...

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Jacob Zuma ou le nouvel échec de l’Afrique du Sud «post-apartheid»

En Afrique du Sud, les fins de mandat des présidents se ressemblent : par un coup d’Etat interne à l’ANC, le vice-président Cyril Ramaphosa a évincé le président Jacob Zuma, lequel avait fait de même avec Thabo Mbeki en 2008. En dehors du fait qu’un Venda va remplacer un Zulu, cette révolution de palais ne changera pas grand-chose dans le pays. A un Jacob Zuma lié au gang indien Gupta[1], va en effet succéder l’ex avocat-syndicaliste Cyril Ramaphosa. Ce dernier a bâti sa colossale fortune dans les conseils d’administration des sociétés minières blanches au sein desquels il fut coopté en échange de son « expertise » syndicale. En réalité, il fut adoubé par le patronat pour contrer les revendications des mineurs noirs dont il fut le représentant avant 1994 !!!

Le leader révolutionnaire Julius Malema a donc raison de dire qu': « En Afrique du Sud, la situation est pire que sous l’apartheid (et que) la seule chose qui a changé, c’est qu’un gouvernement blanc a été remplacé par un gouvernement de Noirs ». Avec une différence cependant : avant 1994 les Noirs ne mouraient pas de faim, ils étaient gratuitement soignés et éduqués, l’électricité fonctionnait, les pénuries d’eau étaient inconnues et la police faisait son travail…

La présidence de Jacob Zuma s’est donc achevée dans le désastre. Englué dans plusieurs affaires de corruption, le président sud-africain a été pris la main dans le sac d’une gigantesque entreprise de favoritisme d’Etat au profit de la famille Gupta. Une commission judiciaire fut même désignée pour enquêter sur la gravissime accusation de « State Capture » car ces gangsters affairistes avaient réussi à imposer leur droit de regard sur les nominations officielles, ce qui leur avait permis de placer leurs agents à tous les rouages de décision de l’Etat et des entreprises publiques.

Ne nous trompons pas d’analyse, car le départ de Jacob Zuma ne va pas permettre d’ouvrir des fontaines laissant couler le lait et le miel. Contrairement à ce qu’écrivent les journalistes, l’affaire Zuma est en effet, et d’abord, la conséquence de l’incurie du parti gouvernemental ANC, l’arbre qui cache la forêt d’un gangstérisme d’Etat. C’est la faillite de l’ANC qui est mise en évidence à travers elle car, entre 1994 et 2018, le mouvement de Nelson Mandela a conduit le pays vers un naufrage qui se mesure en quelques chiffres :

- Bien que réalisant ¼ du PIB de tout le continent, l’Afrique du Sud est aujourd’hui devenue un des 5 pays « les moins performants » d’Afrique, juste devant les Comores, Madagascar, le Soudan et le Swaziland.

- Au mois de mai 2017, l’Afrique du Sud est entrée en récession. Or, en 2000, il fut acté par l’ONU que les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) dont le principal était le recul de la pauvreté, ne pourraient être atteints sans un minimum de croissance annuelle de 7% durant plusieurs années.

- Le chômage touche plus de 40% des actifs quand les chiffres officiels sont de 25%

- Le revenu de la tranche la plus démunie de la population noire est inférieur de près de 50% à celui qu’il était sous le régime blanc d’avant 1994.

- Un habitant sur trois survit grâce aux aides sociales, le Social Grant.

- A l’exception de l’agriculture, branche encore contrôlée par les Blancs - mais pour combien de temps? -, tous les secteurs économiques sud-africains sont en recul, à commencer par les industries de main d’œuvre (textile, vêtement, chaussures), qui n’ont pu résister aux importations chinoises. Quant aux secteurs de la mécanique dans lesquels, avant 1994, l’Afrique du Sud produisait la majeure partie des pièces dont ses industries avaient besoin, ils sont moribonds.

- Même les mines ont sombré. Pertes de production et de revenus, plus coûts d’exploitation en hausse constants, ont eu pour conséquence la fermeture des puits secondaires et la mise à pied de dizaines de milliers de mineurs. Pour maintenir la production, il aurait fallu investir des sommes colossales, mais le climat social, la corruption et l’insécurité ont découragé les investisseurs qui ont préféré faire glisser leurs activités vers des pays moins incertains. L’industrie minière est également pénalisée par les coupures de courant à répétition car la compagnie publique Eskom, littéralement pillée par ses nouveaux dirigeants nommés par l’ANC a, de plus, vécu sur l’héritage laissé par le régime blanc et sans procéder aux investissements indispensables. Résultat : les mines qui représentent aujourd’hui 10% du PIB sud-africain, qui emploient 8% de la population active et qui sont le premier employeur du pays avec 500.000 emplois directs, ont perdu plus de 300.000 emplois depuis 1994.

Le soit disant héritage négatif de «l 'apartheid » a, des années durant, servi d’excuse aux dirigeants sud-africains. Or, personne ne peut plus nier qu’en 1994, quand le président De Klerk hissa au pouvoir un Nelson Mandela bien incapable de le conquérir par les armes, il légua à l’ANC la première économie du continent, un pays doté d’infrastructures de communication et de transport à l’égal des pays développés, un secteur financier moderne et prospère, une large indépendance énergétique, une industrie diversifiée, des capacités techniques de haut niveau et la première armée africaine. Force est également de constater que, libérée de l’ « oppression raciste », la « nouvelle Afrique du Sud » fut immédiatement la proie du parti prédateur ANC dont les cadres, aussi incapables que corrompus, eurent comme objectif principal leur propre enrichissement.

La leçon sud-africaine est donc limpide : en 24 ans de pouvoir sans partage, l’ANC a ruiné un pays prospère, le transformant en un Etat du « tiers-monde » dérivant dans un océan de pénuries, de corruption, de misère sociale et de violences. Les gogos occidentaux continueront pourtant à se pâmer devant la figure tutélaire de Nelson Mandela, le chef de l’ANC, tout en continuant à avoir « les yeux de Chimène » pour le fantasme de la « nation arc-en-ciel ». Dans les jours qui viennent, tétanisés par leurs certitudes, les « spécialistes » auto-proclamés vont donc disserter à l’infini sur le remplacement du « maffieux » Zuma par le « vertueux » Ramaphosa. « Vertueux » par définition puisqu’il était prétendument l’héritier préféré de « l’icône » Mandela…

La seule question qui mériterait d’être posée, mais ils ne la poseront pas, ou alors très partiellement, est de savoir comment le nouveau président va pouvoir gérer le naufrage de l’économie sud-africaine, comment il va pouvoir gouverner en étant pris entre des pressions internes et externes contradictoires. Vont en effet se confronter deux plaques tectoniques, celle des milieux d’affaires pro-occidentaux qui ont fait sa fortune et celle des tendances radicales-racialistes lourdes qui constituent le fonds de commerce de l’ANC et des partisans de Julius Malema.

Bernard Lugan (Le blog officiel de Bernard Lugan, 14 février 2017)

 

25/01/2018

L'Hypercapitalisme mondial...

Les éditions Odile jacob viennent de publier un essai d'Alain Cotta intitulé L'Hypercapitalisme mondial. Professeur d’économie à Paris-Dauphine, Alain Cotta est l'auteur de nombreux essais comme Le capitalisme dans tous ses états (Fayard, 1991), Le règne des oligarchies (Fayard, 2011) ou La domestication de l'humain (Fayard, 2015).

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" L’hypercapitalisme progresse.

Dans ce livre, Alain Cotta nous explique comment et à quel prix : corruption, inégalités croissantes et émergence d’une superoligarchie appuyée sur les classes moyennes...

« Le triomphe du capitalisme d’entreprise va‐t‐il s’affirmer encore, comme le croient les fanatiques de la mondialisation, au point que le capitalisme d’État disparaisse, que les nations se dissolvent et que la paix universelle réunisse toute l’humanité ? Ou, au contraire, la scission actuelle des deux capitalismes ira‐t‐elle en s’approfondissant jusqu’à provoquer une guerre mondiale entre des pouvoirs inconciliables ? Guerre ou paix ? À moins qu’une autre voie, moins binaire, une lente fusion, redonne à ce système économique et social une identité homogène ? » A. C.

Une réflexion magistrale sur une nouvelle féodalité. "

30/09/2016

Syrie : un martyre sans fin

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Caroline Galactéros, cueilli sur son blog Bouger les lignes et consacré à la guerre de Syrie. Docteur en science politique et dirigeante d'une société de conseil, Caroline Galactéros est l'auteur de  Manières du monde, manières de guerre (Nuvis, 2013) et publie régulièrement ses analyses sur le site du Point.

 

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Un quartier de Damas en ruines

 

Syrie : un martyre sans fin

Le storytelling fait rage depuis 2011 en Syrie. Il brouille les sens et l'entendement. Les Bons et les Méchants sont là, devant nous, Blancs et Noirs, chacun dans leur boîte, crimes de guerre et atrocités contre « rebellitude » armée, sur les victimes de laquelle on s'attarde beaucoup moins, surtout à l'OSDH (Observatoire syrien des droits de l'homme, une ONG basée à Londres)… Le jusqu'au-boutisme des uns et des autres tend l'affrontement vers son paroxysme et semble rendre toute évolution politique pragmatique impossible. Chacun pense encore, du fond de son tunnel mental, pouvoir venir à bout de l'adversaire en faisant assaut de sauvagerie et de résilience. En menant une guerre d'usure de l'horreur et de l'absurdité. L'enchaînement cynique des provocations et des représailles paraît sans fin.

Il est très difficile de continuer à raisonner politiquement devant un tel désastre humain, de ne pas s'abandonner à l'écœurement devant les images insoutenables. Difficile de ne pas juste s'insurger contre ce régime, et contre lui seul, qui résiste si brutalement à l'anéantissement, aux dépens d'une partie de son peuple, pour le sortir des griffes des islamistes ultra-radicaux que l'on nous présente inlassablement comme des rebelles démocrates. Alors, au risque de paraître insensible et précisément au nom de toutes ces victimes innocentes, il faut malgré tout renvoyer à l'enchaînement du drame et faire apparaître sous les gravats les inspirateurs sinistres d'une telle déconstruction humaine et nationale. Car les acteurs locaux de ce carnage planifié, que ce soit le régime syrien ou les innombrables mouvements islamistes qui ont fondu sur le pays depuis 2011, demeurent largement des marionnettes – actionnées avec une habileté fluctuante. Et il est devient chaque jour plus indécent de feindre de croire que ces poupées de chiffon enragées décideront seules du sort du conflit.

Un cessez-le-feu mort-né

La simili-trêve signée à Genève par messieurs Kerry et Lavrov le 9 septembre dernier a volé en éclats. Évidemment. L'administration Obama et les faucons « libéraux » qui l'environnent paraissent en effet de plus en plus tentés d'en finir avec Assad pour gonfler le bilan du président sortant. Quant à la Russie, elle n'a pas d'alternative à la sécurisation d'une « Syrie utile » la plus élargie possible, qui lui assure la part du lion d'un règlement politique ultime. Alors on joue à se faire peur, de plus en plus peur. Moscou accuse Washington d'avoir pavé la voie à une contre-offensive de l'organisation État islamique à Deir ez-Zor (est du pays) en bombardant les forces du régime, tuant plus de 80 militaires syriens. Washington accuse les forces syriennes et russes (incriminant tour à tour la chasse syrienne, puis les hélicoptères russes et enfin des Sukhoï Su-24 qui auraient frappé le convoi deux heures durant) d'avoir bombardé un convoi humanitaire aux portes d'Alep assiégée. Impossible de savoir ce qu'il en est réellement. On peut juste constater que les dommages sur les camions semblent avoir été causés par le feu et par des obus, sans grosse frappe directe ; se souvenir que les rebelles ont rejeté le cessez-le-feu depuis son entrée en vigueur officielle, manifesté contre l'acheminement d'aide humanitaire au profit des populations qu'ils retiennent sous leur contrôle à l'est de la ville, et avaient même accusé l'ONU de partialité. Quel intérêt les forces syriennes auraient-elles eu à attaquer, dans une atmosphère hautement inflammable, un convoi du Croissant rouge islamique avec lequel elles sont en bons termes et dont elles savaient qu'il ne transportait pas de contrebande ?

Quoi qu'il en soit, le cessez-le-feu était de toute façon mort-né comme les précédents. Moscou ne pouvait réellement souhaiter la mise en place d'une zone d'exclusion aérienne qui aurait cloué au sol l'aviation syrienne à l'orée de reconquêtes décisives. Surtout Washington, contrevenant aux termes de l'accord du 9 septembre, n'avait nullement l'intention de pousser ses alliés islamistes « rebelles » à se séparer des plus radicaux d'entre eux, le Front al-Nosra (Al-Qaïda) rebaptisé Fateh al-Sham. Logique d'ailleurs, puisqu'ils se servent depuis des années de ces groupuscules pour déstabiliser le régime. Enfin, les États-Unis auraient tout récemment déployé, sans le moindre accord ou consultation du régime de Damas, des forces spéciales et matériels divers dans sept bases militaires au nord-est de la Syrie (là où se trouvent des forces kurdes)... Une préparation dans la perspective d'une offensive générale sur Mossoul ou sur Raqqa, ou simplement dans celle d'un engagement plus décisif encore aux côtés des rebelles et des Kurdes contre les forces du régime syrien ? Bref, la pression monte, à Washington, pour un coup d'éclat, une salve de martialité sur les décombres d'un grand État laïque sciemment livré à une régression antédiluvienne, un fantasme punitif, une rapacité chronique. Tandis que la « coalition » se hâte lentement en Irak vers la reprise de Mossoul, mais doit encore gérer l'indocilité grandissante des Kurdes locaux jaloux de leur autonomie et de leur pétrole, et des milices chiites peu contrôlables qu'elle craint d'armer, on feint encore, en Syrie, de vouloir éradiquer Daech tout en laissant agir ses avatars islamistes les plus forcenés. Tout n'est que jeux d'ombres et de dupes.

Une guerre d'intimidation

Au-delà de cet imbroglio sanglant de plus en plus difficilement lisible, il est clair que le sort des Syriens et de leur splendide pays, partiellement réduit en cendres, est le cadet des soucis des protagonistes principaux qui se toisent et s'affrontent à ses dépens, et qui ont non seulement des intérêts divergents, mais des conceptions radicalement opposées de ce que peut et doit être son avenir.

Les Américains voient en fait, dans les soi-disant « rebelles », des supplétifs commodes à un engagement au sol auquel ils se refusent. Des « terroristes » peut-être, mais surtout des islamistes sunnites anti Assad qui peuvent encore lui ravir le pouvoir et instaurer un équilibre local favorable à leurs intérêts face à l'Iran, et en lien avec la Turquie et l'Arabie saoudite qui demeurent des alliés de fond et de poids pour l'Amérique. À leurs yeux, le terrorisme n'est rien d'autre que l'arme d'un chantage politique s'exerçant contre Damas, mais visant aussi Moscou et Téhéran…

Quant à la Russie, tout l'art de Vladimir Poutine consiste à s'engager suffisamment pour consolider son influence régionale et conserver sa base au Moyen-Orient, sans s'enliser ni devoir entrer dans une confrontation ouverte aérienne avec Washington dont il a de fortes chances de sortir humilié. Dans cette « guerre des perceptions », chaque capitale doit intimider, irriter, faire douter l'Autre, tout en contrôlant le cycle provocations-représailles pour éviter une « sortie de route » difficilement maîtrisable donc aucun ne souhaite encourir les conséquences. On frôle donc quotidiennement la catastrophe dans les airs, entre chasseurs des deux camps, tandis qu'au sol pullulent les missiles américains TOW livrés aux rebelles par les Saoudiens et les S-400 russes basés à Hmeimim… Depuis le chasseur russe abattu fin 2015 par la chasse turque (dûment renseignée sur le plan de vol des Sukhoï et probablement préparée à cette « mission »), et surtout depuis le bombardement russe, le 16 juin dernier, d'une base d'islamistes aux frontières jordaniennes, attaque jugée « hautement provocatrice » par Washington, la montée des tensions devient inquiétante. Et les pressions politiques à Washington pour en finir militairement avec Assad peuvent faire craindre une opération éclair US ouvrant sur une possible « montée aux extrêmes ». Pourrait-on alors tempérer les réactions d'un Kremlin acculé et humilié ? Moscou vient d'annoncer le déploiement prochain de son porte-avions amiral Kouznetzov au large de la Syrie. Une façon d'exprimer son exaspération croissante ? Sa détermination ? Ou de manifester une nouvelle « ligne rouge » ? L'issue de la bataille d'Alep sera géopolitiquement cruciale, au-delà même du martyre de sa population.

Une tragédie où l'Occident tient le pire rôle

La France, elle, parle de crimes de guerre (peut-être à raison) et, fort martialement, dit : « Ça suffit ! » À qui parle-t-elle ? Au régime ? Aux rebelles ? À Moscou ? Même en guise d'écho docile au discours américain, c'est un peu court. C'est d'un cynisme fou surtout, quand on songe à la politique de déstabilisation et de soutien aux islamistes soi-disant démocrates choisie par Paris dès le début de la crise syrienne, au nom de la nécessité d'en finir avec le régime honni et récalcitrant d'Assad. Mais, Dieu merci, notre influence sur le Grand jeu ne s'est exercée qu'à la marge. Même nos alliés américains nous ont lâchés en 2013, sur le point de lancer la curée, au prétexte de l'emploi d'armes chimiques par le régime qui n'a jamais été avéré. Mais les choses auraient, paraît-il, changé et nous serions désormais d'humeur plus lucide et pragmatique. La diplomatie française aurait enfin fait son aggiornamento et pris conscience de la réalité du monde, de certains faits, de son humiliante marginalisation sur la scène mondiale à force de mauvais calculs et de dogmatisme entêté, et en dépit de la valeur et de la compétence de ses armées dont l'excellence l'aurait trop longtemps dispensée d'une vision stratégique véritable. Cette mutation salutaire est encore loin de sauter aux yeux... Et le temps passe.

Le plus tragique est peut-être que, nous (l'Occident) n'avons pas le beau rôle dans cette sombre affaire, mais le pire : celui de fossoyeurs naïfs d'États laïques complexes, certes répressifs et inégalitaires, mais aussi protecteurs d'une diversité religieuse et communautaire précieuse. Peut-être, en France, notre inhibition face à notre propre édifice régalien, notre engloutissement consenti dans le communautarisme, le renoncement à notre histoire et à notre avenir en tant que puissance structurée, inclusive et protectrice, n'y sont-ils pas pour rien.

Caroline Galactéros (Bouger les lignes, 27 septembre 2016)

16/02/2016

Donald Trump et la politique étrangère...

Nous reproduisons ci-dessous une analyse de Caroline Galactéros, cueillie sur le site du Point et consacré aux positions de Donald Trump en politique étrangère. Des positions qui sont tout sauf absurdes et qui font trembler l'establishment de Washington et le lobby militaro-industriel. L'analyse de l'auteur rejoint par bien des points celle d'un observateur avisé comme Philippe Grasset sur son site De Defensa...

 

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La politique étrangère vue par Donald Trump

Vue d'Europe, notamment de Paris, la victoire éventuelle du tonitruant Donald Trump à la primaire républicaine en vue de la présidentielle américaine est présentée comme une catastrophe. Rustique, emporté, machiste assumé, briseur des tabous de la political correctness si prisée des élites sur les deux rives de l'Atlantique, il passe pour un éléphant dans un magasin de porcelaine qui fracasserait sans réfléchir les potiches-mantras d'une Amérique « gendarme du monde » répandant par le feu, le sang et le dollar la démocratie et surtout le marché sur la partie encore arriérée de notre planète. Le milliardaire-outsider a ligué contre lui « l'establishment » démocrate mais aussi républicain, notamment les néoconservateurs qui, derrière leurs concurrents Ted Cruz ou Marc Rubio, ne décolèrent pas de le voir surfer sur le désaveu de l'électorat pour les politiciens-patriciens, aussi démagogues mais plus déconnectés encore de la réalité américaine. C'est un animal politique qui détruit les codes de pensée et de parole et les understatements calibrés de la compétition présidentielle. Il parle à l'Amérique profonde, la choque et la rafraîchit tout à la fois.

Nul ne peut encore dire s'il va l'emporter ou s'effondrer. Sa nette victoire dans le New Hampshire doit lui donner des ailes. Malgré la camarilla médiatique lancée contre lui, un fait notable doit retenir l'attention : Trump a une vision des relations internationales tout à fait originale et, osons le dire, novatrice. En ce domaine, son abandon pourrait être une mauvaise nouvelle pour la paix du monde. Car il se démarque sensiblement de l'interventionnisme propre à tous les autres candidats, à l'exception de Bernie Sanders. Ceux-ci, ignorant les fiascos stratégiques irakien, afghan ou libyen, persistent à voir dans l'aventurisme militaire et l'entretien d'un savant chaos – notamment moyen-oriental – des martingales pour restaurer la puissance et l'influence américaines en chute libre depuis 2003. Chacun d'eux propose un alliage d'impérialisme classique dont seules les proportions de soft et de hard power diffèrent.

Donald, lui, s'insurge contre cette dispendieuse et contre-productive tendance américaine à se mêler de tout. Il se soucie comme d'une guigne du « regime change » et de la « responsabilité de protéger ». Il ne croit pas dans l'expansion souhaitable des droits de l'homme qu'il assimile à « un prêchi-prêcha » dangereux et ruineux. C'est un homme d'affaires, qui aime le statu quo et trouve aux régimes autoritaires des vertus, notamment en matière de lutte contre l'islamisme. Il recherche des marchandages globaux et équilibrés avec des interlocuteurs à poigne qui peuvent partager son langage, celui du pur intérêt national. La multipolarité du monde est pour lui une évidence. Il faut s'en accommoder et baser les relations internationales sur des convergences d'intérêt pragmatiques. Ce realpoliticien ne voit dans le messianisme américain qu'une « danseuse » hors de prix trop sujette aux entorses. Son mercantilisme profond rime avec un protectionnisme et un isolationnisme mesurés, l'intervention américaine ne pouvant se concevoir que contre gains sonnants et trébuchants ou réciprocité protectrice.

Vision contre-intuitive

Dans l'atmosphère actuelle où le moralisme entêté sert de cache-misère au cynisme producteur d'ultra-violence et au chaos sécuritaire, cette vision du monde paraît contre-intuitive. Aussi passe-t-il pour un populiste naïf et va-t-en-guerre, alors qu'il a mieux compris que d'autres les conditions d'un apaisement de la conflictualité mondiale, et l'ordre des priorités souhaitable pour un Occident en déroute : acceptation de la multipolarité du monde, lucidité, réciprocité, recherche de compromis équilibrés, non-ingérence dans les affaires des États, respect de la légalité internationale. On peut trouver quelques inconséquences ou naïvetés dans cette profession de foi décoiffante. Par exemple, la posture de Barack Obama lui semble infiniment trop conciliante envers l'Iran, mais aussi envers le Japon, les Philippines, le Mexique ou même l'Europe, qui « profiteraient » indûment de la protection américaine sans bourse délier. C'est évidemment un peu court et même partiellement faux.

La politique américaine de bases militaires permanentes dans les zones d'influence déterminées en Asie et en Europe, initiée après la Seconde Guerre mondiale, reste moins dispendieuse que des corps expéditionnaires projetés à grands frais au coup par coup. Surtout, elle a rapporté gros en termes de puissance et d'influence économique et culturelle. Elle correspond aussi à une emprise stratégique et militaire. La conditionnalité de ce « parapluie sécuritaire » américain ne se mesure pas qu'en argent, même si les achats d'armements en sont une contrepartie majeure – comme viennent encore de le démontrer les Polonais en annonçant l'achat probable d'hélicoptères de combat Black Hawk et AW 149 au détriment des Caracal d'Airbus –, et il faut se souvenir que le Japon financera près des deux tiers de la guerre du Golfe de 1990. Le marchandage réside surtout dans la limitation de la souveraineté de facto admise par ces affidés qui ont accepté un contrôle géopolitique étroit de Washington. L'Otan est le véhicule institutionnel et opérationnel de cette dépendance consentie qui a tué dans l'œuf le projet d'une « Europe-puissance », celui d'une défense européenne autonome, y compris au plan industriel, et ruiné jusqu'à la simple ébauche d'un rapprochement politique et stratégique avec la Russie, puisque les anciens satellites de Moscou ont tous été « accueillis » dans l'Otan et dans l'UE.

Pour Trump, ce sur-engagement des États-Unis dans le monde ne les a pas vraiment servis. L'ingratitude de leurs alliés, le déclenchement d'hostilités ouvertes entre civilisations concurrentes doivent conduire Washington à « réduire la voilure » de cet impérialisme à contre-emploi. On peut parier que le complexe militaro-industriel fera tout pour qu'il échoue...

Donald Trump porte donc des lunettes neuves pour voir le monde tel qu'il est et ne va pas. C'est ce qu'on lui reproche. À ses yeux, mieux vaut les régimes autoritaires que le chaos, et une diplomatie fondée, non sur la confiance ou l'amitié feinte, mais sur le respect et des convergences équilibrées d'intérêts bien compris. Comme en affaires, il faut se parler, beaucoup, souvent, pour bien se comprendre et nouer des partenariats vigilants mutuellement fructueux. Et en matière de négociations, rien de tel que des personnalités fortes plutôt que des leaders fuyants et ondoyants. Trump ne voit pas l'autorité ni le charisme comme des handicaps, mais comme des vertus pour guider et composer. La Russie est à ses yeux un État puissant, tenu par un pouvoir autoritaire légitime qu'il faut arrêter d'ostraciser et aider plutôt à « faire le job » en Syrie et en Irak contre Daech et les autres islamistes, soutenus et armés par l'Amérique à contre-emploi, car ils sont tous hors de contrôle.

Dans sa conception très darwinienne de la puissance, les empires vont et viennent. Ils doivent impérativement s'adapter pour survivre. La définition claire du périmètre (restreint) de « l'intérêt national », la réciprocité comme base cardinale d'échange, la négociation musclée comme mode d'action sont les pierres angulaires de cette pensée plus stratégique que tactique, délibérément affranchie de toute idéologie et a-dogmatique. Elle puise ses racines au XIXe siècle, dans le mercantilisme d'un Robert Taft, sénateur opposé au libre-échangisme de Truman, à la politique de containment de l'Union soviétique et à la création de l'OTAN, jugée over-reactive, et aussi chez Charles Lindbergh qui a dirigé le courant isolationniste America First Movement.

Une pensée inconfortable

Notre turbulent candidat considère que la Chine, dont la politique monétaire déstabilise à dessein l'Amérique, est l'ennemi véritable. Il faut cesser d'encourager sa démocratisation, car on lui facilite la vie… De là à effectuer, comme il le propose, un repli stratégique de l'Asie, à rebours du shift towards Asia amorcé sous George Bush junior et consolidé sensiblement sous Obama, il y a certes une marge d'appréciation… Là encore, cette conception « trumpienne » est partiellement naïve : les encouragements occidentaux à l'ouverture de la société et du régime chinois visent à déstabiliser ce dernier, non à l'aider. Tout l'enjeu pour le pouvoir de Pékin est de maîtriser la tension grandissante entre, d'une part, les impératifs d'une modernisation économique et sociale, du développement de son marché intérieur, de la gestion des aspirations populaires et de l'ouverture au monde et, d'autre part, le maintien d'un contrôle politique étroit de cette population immense.

Peut-on pour autant accuser d'irréalisme un homme qui reconnaît sans ambages que « l'Irak a été un désastre et (que) Daech est né de ce désastre » ? On ne peut en tout cas lui dénier un solide pragmatisme et une certaine créativité conceptuelle, certes intellectuellement inconfortable comparée au discours d'une Hillary Clinton incapable de penser out of the box, qui voit encore en l'Amérique « la Nation indispensable » à qui revient naturellement le devoir d'imposer la vision d'un monde divisé entre good et bad guys et tenante de l'hégémonie libérale d'une pax americana dont tant d'États ne veulent plus. Si Hillary Clinton arrivait au pouvoir, on peut parier qu'elle conforterait une ligne impérialiste, donc interventionniste classique, camouflée sous les traditionnels oripeaux moralisateurs qui ont pourtant laissé le roi nu depuis septembre 2001.

Une chance pour l'Europe

Le plus intéressant dans cette « doctrine Trump » tient finalement en deux points, sur lesquels les Européens pourraient utilement méditer :

- une inclination forte pour un désengagement américain de l'Otan en Europe, qui ouvrirait une fenêtre inespérée pour relancer la politique européenne de défense et de sécurité, et pousser l'UE à se penser de nouveau comme un acteur de l'histoire, alliée, mais non alignée systématiquement sur les desiderata de Washington.

- dans le prolongement du projet gaullien d'une Europe européenne « de l'Atlantique à l'Oural », François Mitterrand avait échafaudé, dans la foulée de la réunification allemande qu'il n'avait pas vu venir, le projet d'une véritable Confédération européenne, sans l'Amérique, qui englobait la Russie autour d'une Pax Europa, "afin que l'Europe reprenne sa vraie place dans le monde après son autodestruction des deux dernières guerres mondiales ». Mikhail Gorbatchev y avait trouvé l'écho à son propre projet de « Maison commune », convergence scellée, le 29 octobre 1990, par le Traité franco-soviétique d'entente et de coopération. C'était sans compter sur la doctrine Baker. Dès décembre 1989, les Américains feront pression sur les Allemands afin qu'ils encouragent l'approfondissement de la CSCE (Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, future OSCE) dont les USA font partie... À partir du début de l'année 1991, Washington finance larga manu les pays d'Europe centrale et orientale et les monte contre le projet de Confédération européenne, au prétexte qu'il viserait à les exclure de la CEE (future UE). L'élargissement parallèle de l'Otan et de la CEE (présenté comme son pendant « naturel ») aux anciennes républiques-satellites ensevelira méthodiquement l'ambitieuse perspective franco-russe qui réunifiait enfin les deux parties du continent européen... et lui aurait conféré un poids stratégique considérable.

Une autre lecture du Choc des civilisations

Last but not least, Donald Trump serait-il le premier à bien lire Samuel Huntington et son Clash of Civilizations paru en 1996, mais déjà ébauché dans Foreign Affairs dès 1993 ? La lecture hâtive de l'ouvrage du politologue américain a conduit à une interprétation partiale et dangereuse de sa pensée. Pour Huntington en effet, nous sommes bien passés d'un monde bipolaire - basé sur l'opposition entre le monde occidental démocratique et « plus riche », et le monde communiste « plus pauvre » - à un monde multipolaire. Mais c'est à tort que l'on voie dans sa théorie l'origine de la politique néoconservatrice de Georges W. Bush et de sa guerre contre « l'axe du Mal ».

En réalité, l'analyse de Georges W. Bush (ou plutôt de son entourage) recouvre pour partie seulement les postulats de Huntington sur l'existence de différentes civilisations et sur les difficultés de coexistence entre elles. Le néo-conservatisme interventionniste développé à partir de la première guerre du Golfe (1990) va à l'inverse des conséquences stratégiques que Samule Huntington tire de son constat anthropologique initial très clivant (notamment à l'endroit du monde musulman). Il condamne en effet fermement l'interventionnisme, le Regime change et le Nation building, y voyant des utopies dangereuses qui ne feront qu'exacerber la violence entre les différentes civilisations. Visionnaire, il encourage une forme d'isolationnisme pour les USA qui ne doivent plus être dans un rapport de force pure avec les autres États, mais inventer un nouveau rapport de négociation avec les États champions et hérauts des différentes civilisations afin d'organiser au mieux leur coexistence. Ce message de paix et de bon sens ne vous rappelle-t-il pas quelqu'un ?

Entourage

S'il n'a pas (encore) d'équipe constituée en matière de politique étrangère, Donald Trump s'appuie sur les conseils de son chef de campagne, Sam Clovis, ancien colonel de l'US Air Force et sur le général Michael Flynn, ancien patron de la Defense Intelligence Agency (Agence américaine du renseignement militaire). Le général Flynn est connu pour sa critique explosive, à partir de son départ de la DIA en 2014, de la décision américaine de ne pas stopper l'émergence de l'État islamique en Irak et au Levant, mais au contraire de soutenir la formation de groupes djihadistes naissants comme forces d'opposition en Syrie (salafistes, Frères musulmans et Al-Qaïda en Irak notamment). Une nébuleuse connue aujourd'hui sous le nom… de Daech.

Trump n'est donc pas si désinformé ou ignorant qu'on le dit. Il devrait désormais songer à s'adjoindre aussi les services de Henry Kissinger, le vieux maître du réalisme stratégique, qui semble redécouvrir avec une ferveur salutaire les vertus d'un partenariat stratégique équilibré avec Moscou au bénéfice du monde entier.

Caroline Galactéros (Le Point, 11 février 2016)

30/05/2015

Enjeux et crises du monde contemporain...

Les éditions Armand Colin viennent de rééditer un ouvrage de Philippe Boulanger intitulé Géographie militaire et géostratégie - Enjeux et crises du monde contemporain.  Géographe, professeur à l'institut français de géopolitique, Philippe Boulanger a publié , notamment, La Géographie militaire française 1871-1939 (Economica, 2002) et  Géopolitique des médias, Acteurs, rivalités et conflits (Armand Colin, 2014).

 

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" Sous l’effet de la mondialisation et de l’accélération des échanges, une nouvelle géographie des rivalités et des tensions s’est dessinée depuis la fin de l’antagonisme des blocs. Les conflits, moins nombreux, sont désormais d’une tout autre nature (terrorisme international, tensions pour la maîtrise des ressources énergétiques, prolifération nucléaire…) et bouleversent profondément l’équilibre sécuritaire et militaire mondial.
Pour mesurer l’ampleur de ces mutations, cet ouvrage présente un état des lieux et une analyse claire des grandes dynamiques actuelles : croissance des dépenses militaires mondiales, développement de l’intelligence économique comme arme stratégique ; limites de l’hyperpuissance américaine, reconstruction de puissances militaires vieillissantes (Russie), émergence de nouveaux acteurs stratégiques (Chine, Inde) et de nouvelles formes de menaces (terrorisme à revendication étatique, cyberguerres, armes de destruction massive), multiplication de zones de tension et de chaos échappant à tout contrôle international…
Appuyée sur les données chiffrées les plus récentes, cette édition entièrement revue et augmentée offre une grille de lecture indispensable pour comprendre le nouvel ordre mondial, dans un environnement géostratégique toujours plus complexe. "

 

22/04/2015

Boule de feu dans l'arc-en-ciel !...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Bernard Lugan, cueilli sur son blog et consacré aux violences qui visent les immigrés en Afrique du sud.

Historien et africaniste réputé, Bernard Lugan, qui a publié au mois de mars un essai intitulé Osons dire la vérité à l'Afrique (Editions du Rocher, 2015), vient de voir ses cours à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan suspendus en raison des critiques qu'il a formulé à la suite de la visite du secrétaire d'état aux anciens combattants à Sétif en Algérie.

 

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Boule de feu dans l'arc-en-ciel

En Afrique du Sud, les dernières violences "xénophobes" ont pris une telle ampleur que le Malawi a décidé d'évacuer ses ressortissants et que le Mozambique a demandé fermement aux autorités sud-africaines d'assurer la protection de ses nationaux. Quant au président Zuma, il vient d'annuler une visite officielle à l'étranger afin de suivre l'évolution de la situation.

Un peu partout dans le pays, notamment au Natal et dans la région de Johannesburg, les immigrés africains qu'ils soient  Malawites, Mozambicains, Somaliens, Zimbabwéens, Soudanais ou encore Nigérians sont en effet pris pour cible, lynchés ou forcés à se réfugier dans les camps militaires cependant que leurs biens sont systématiquement pillés. Au Natal, les pogroms ont été encouragés par le roi des Zulu et ailleurs dans le pays par le propre fils du président Zuma... Dans la "nation arc-en-ciel-", au pays de Nelson Mandela, des Noirs massacrent donc d'autres Noirs, et qui plus est, des Noirs immigrés... Voilà de quoi déstabiliser les bonnes âmes qui pensaient, la main sur le coeur et abreuvées de certitudes morales, qu'une fois le régime blanc d'apartheid balayé, les fontaines sud africaines allaient laisser couler le lait et le miel de la société post-raciale...

Un peu plus d'un an après la mort de Nelson Mandela, le culte planétaire quasi religieux rendu à sa personne apparaît donc en total décalage avec les évènements. Le réel est en effet de retour -une fois de plus et comme toujours-, balayant au passage le mythe-guimauve de la « nation arc-en-ciel » fraternelle et ouverte au monde.

Dans un pays où le chômage touche environ 40% des actifs et où le revenu de la tranche la plus démunie de la population noire est inférieur de près de 50% à celui qu’il était sous le régime blanc d’avant 1994, dans un pays où 18 millions de Noirs sur une population de 53 millions d’habitants, ne survivent que grâce aux aides sociales, le Social Grant, quoi d'étonnant à ce qu'éclatent des violences xénophobes, les étrangers étant accusés de prendre le travail des plus pauvres?

L’échec économique sud-africain est en effet total -je développe ce point dans le chapitre IV de mon dernier livre Osons dire la vérité à l'Afrique-. Selon le Rapport Economique sur l’Afrique pour l’année 2013, rédigé par la Commission économique de l’Afrique (ONU) et l’Union africaine (en ligne) l’Afrique du Sud s’est en effet classée parmi les 5 pays « les moins performants » du continent sur la base de la croissance moyenne annuelle, devançant à peine les Comores, Madagascar, le Soudan et le Swaziland.

Pris dans la nasse de ses propres mensonges, de ses prévarications, de ses insuffisances, le parti gouvernemental, l'ANC -le parti de Nelson Mandela-, ne pourra pas éternellement mettre en accusation le "régime d'apartheid" afin de tenter de dégager ses responsabilités dans la faillite de ce qui fut un pays prospère.

D'autant plus qu'en Afrique du Sud, une presse libre existe. Et elle ne se prive pas d'écrire qu'en deux décennies, l'ANC a dilapidé le colossal héritage laissé par le régime blanc et a transformé le pays en un Etat du « tiers-monde » dérivant dans un océan de pénuries, de corruption, de misère sociale et de violences, réalité encore en partie masquée par quelques secteurs ultraperformants, mais de plus en plus réduits.

En France, faire un tel constat est considéré comme une insulte à la Nation arc-en-ciel et à la mémoire de Nelson Mandela.

Bernard Lugan (Blog de Bernard Lugan, 18 avril 2015)