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04/12/2017

L’Iran, puissance montante en Orient...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue du journaliste Nicolas Gauthier, cueilli sur Boulevard Voltaire et consacré la montée en puissance de l'Iran et au conflit entre chiites et sunnites...

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L’Iran, puissance montante en Orient : panique à Riyad, sang-froid à Tel Aviv…

Au-delà des emportements du moment, il y a le temps court et le temps long. L’adversaire conjoncturel et l’ennemi structurel. En cette heure du tout-médiatique, l’émotion a trop tendance à prendre le pas sur la réflexion. Phénomène qui aggrave plus encore les travers d’une doxa dominante, toujours plus prompte aux concepts binaires qu’à la pensée à long terme.

Un tel état d’esprit n’épargne pas plus la gauche que la droite. L’une considère que les forces de la réaction identitaire marcheraient en rangs serrés, forte d’un plan ourdi de longue date ; la seconde estime qu’une oumma aussi fantasmée que fantasmatique s’apprêterait à présider les destinées du monde, obéissant à on ne sait quel génial stratège enterré sous la montagne, qui manipulerait attentats terroristes et invasions migratoires.

La réalité est fortuitement moins lyrique, telle qu’en témoigne par exemple une actualité irano-saoudienne riche d’enseignements. Et qui nous démontre, une fois de plus, que le fameux choc des civilisations entre Occident et Orient, islam et chrétienté, relève plus du slogan de circonstance que d’autre chose. Ce qui n’empêche pas d’autres personnes, par calcul politicien ou aveuglement politique, de jouer de ce totem, espérant qu’à force d’invoquer le Diable, on puisse finir, tôt ou tard, par le faire apparaître.

En l’occurrence, de quoi est-il question ? Une fois et encore de l’ancestrale lutte entre les deux branches majeures de l’islam, sunnites et chiites. L’occasion de rappeler, une fois de plus, que les guerres religieuses les plus sanglantes sont les guerres internes menées contre les hérétiques – catholiques contre protestants – et non point celles que l’on déclare à une religion concurrente. Dans ce conflit, deux pôles majeurs, Riyad et Téhéran. La première entend régenter le monde sunnite, tandis que la seconde a la ferme intention de fédérer les chiites de la région. Et c’est ainsi que, dans cet affrontement larvé, l’Iran est en passe de donner corps au pire des cauchemars de l’Arabie saoudite ; soit ce croissant qui va désormais de Téhéran à Beyrouth dont la double faute consiste à professer un islam hérétique et, pis, de n’être pas arabe.

Dans Le Figaro de ce lundi, notre confrère Georges Malbrunot note, avec pertinence : « Dans cette guerre, le modèle iranien est incontestablement plus efficace. Il repose sur des milices locales, parfois plus puissantes que les armées nationales. Le génie iranien est d’avoir su tisser un réseau de relais locaux qui permet à Téhéran de contrôler sans avoir besoin d’être massivement déployé sur place. » Pour un peuple ayant inventé le jeu d’échecs, cela ne relève pas exactement de l’exploit ; ce, d’autant plus qu’il est favorisé en cette manœuvre par trois facteurs majeurs.

L’impéritie militaire, diplomatique, politique et économique du rival saoudien. Le retrait des USA de la région et le retour en force de la Russie. Et, surtout, l’attentisme bien compréhensible de l’État hébreu. On peut encore y ajouter le fait que Riyad n’est pas la capitale la plus à même de négocier dans un contexte post-terroriste, alors qu’elle est celle ayant le plus appuyé ces mêmes mouvements, aujourd’hui en déroute. Remarque qui vaut, d’ailleurs, aussi pour l’Occident en général et Israël en particulier.

Pourtant, cette dernière nation se montre finalement la plus lucide sur ce dossier brûlant, à en croire cette passionnante tribune publiée dans The Jerusalem Post : « Le désengagement des États-Unis au Moyen-Orient laisse le champ libre à Téhéran. » Dans cette dernière, on prend ainsi acte du récent rapprochement américano-russe : « Cet accord inattendu entre les deux grandes puissances porte le coup de grâce à la résurrection de la grande alliance contre l’Iran des pays sunnites pragmatiques. »

Et c’est ainsi que, pendant que Riyad lèche ses plaies, que Téhéran pousse ses pions, Tel Aviv en est réduit à compter les points. Un arbitre qui menace certes de siffler la fin de la partie, mais qui n’a pas plus les moyens que l’envie de s’en prendre directement à un Iran en train de réaliser le but qui a toujours été le sien depuis des siècles ; à savoir renouer avec l’Empire perse de jadis. Temps long, disions-nous…

Nicolas Gauthier (Boulevard Voltaire, 28 novembre 2017)

28/10/2017

Après la chute de Raqqa, que devient l'Etat islamique ?...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François-Bernard Huyghe, cueilli sur son blog, Huyghe.fr, et consacré à l'avenir de l’État islamique. Spécialiste de la stratégie et de la guerre de l'information et directeur de recherches à l'IRIS, François Bernard Huyghe a publié récemment La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015) et, dernièrement, DAECH : l'arme de la communication dévoilée (VA Press, 2017).

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Après Raqqa

On annonce que Raqqa, capitale de l'État Islamique est quasiment achevée ; la défaite de Daech est-elle proche ?

François-Bernard Huyghe : En effet, même si la « prise des derniers mètres de Raqqa» est annoncée depuis plusieurs semaines, cela finit par être vrai : il semble bien que cette fois, les Forces démocratiques syriennes, composées de Kurdes et d’Arabes, soient en train de conquérir les derniers bastions et d’évacuer les dji derniers djhadistes - syriens et étrangers-, sans doute vers deir Ezzor qu’ils tiennent encore ; là-bas ils sont confrontés à l’armée syrienne et à ses alliés russes. Aujourd’hui le califat contrôlerait moins de 8% du pays, ce qui commence à ressembler à une déroute pour une organisation territorialisée.
Sur le plan militaire, que ce soit en Irak et en Syrie où il avait dessiné ses frontières et prétendait exercer sa souveraineté, le califat est condamné par la disproportion des forces. Au mieux il aura un sursis. Son slogan des débuts « le califat durera et s’étendra », les mots qui avaient incité des milliers d’étrangers à aller faire la hijra et le djihad au pays de Cham (traduisez : aller vivre religieusement et combattre sur les territoires tenus par le califat), sont ceux d’une utopie qui a échoué. Pourtant..
Perdre des batailles n’est pas perdre une guerre, tant que le vaincu n’a pas reconnu sa défaite. Cela peut se faire soit formellement (par un traité ou une reddition) soit de fait, lorsqu’il n’y a plus de combattants refusant de déposer les armes et continuant à se penser en guerre. Et pour les derniers fanatiques, le choix sera ouvert :
- Continuer la lutte ailleurs en Syrie ou Irak, comme des groupes de guérilla.
- Rejoindre d’autres groupes armés djihadistes, comme Hayat Tahrir al-Cham, rattaché au « courant historique » al Qaïda / al Nosra (quitte à admettre que la fondation prématurée d’un califat par al Baghdadi était une erreur stratégique)
- Aller essaimer et renforcer des groupe affiliés à Daech, mais plus loin, au Pakistan, en Afghanistan, en Égypte, en Libye, etc.
- Pour les « foreign fighters », européens, par exemple, revenir dans leur pays d’origine, échapper, s’ils peuvent, à la prison et relancer une action terroriste.
- Dernière hypothèse : prendre leur « retraite » en redevenant salafistes « quiétistes » (qui ne font pas le djiahd) ou en se convaincant de l’excellence des valeurs démocratiques qu’ils ont combattues. Nous aimerions que cette option soit la plus vraisemblable.

Ils pourraient continuer le combat ?

On le voit, la vraie défaite de Daech ne peut être que psychologique - renoncer à une lutte sans issue aux objectifs impossibles (conquérir le monde) et renoncer à traitet comme ennemis tous ceux qui ne partagent pas cette utopie-. Mais psychologique, pour eux, cela veut dire spirituel : il faut qu’ils se persuadent que Dieu ne leur fait plus obligation de poursuivre le djihad universel. Or, justement, la propagande du califat les prépare à l’hypothèse d’un défaite « apparente » sur le terrain, une défaite qui ne serait en fait qu’une épreuve, avant une victoire finale plus éclatante encore. Après la période utopique (rejoindre le califat où règne la loi divine et qui « durera et s’étendra »), voici une sorte de prophétisme millénariste : la victoire est d’autant plus proche que nos ennemis croient l’avoir emporté. Autrement dit, il n’est pas garanti que la leçon du réel (la perte du territoire) décourage ceux étaient attirés par le projet de conquérir et convertir le monde. La rage pourrait gagner chez ceux qui verront dans les événements la confirmation que les mécréants et les hypocrites persécutent les musulmans depuis des siècles.

Le terrorisme risque-t-il de se développer en compensation ?

Quand on perd la guerre classique, il est tentant de mener la « guerre du pauvre » qu’est le terrorisme. La multiplication des attentats en Occident pour « compenser » la chute du califat ? Ces derniers mois les attaques avec une voiture, un couteau, des bonbonnes de gaz qui n’explosent pas toujours, éventuellement avec des armes à feu se sont multipliés. Dans certains cas, la piste djihadiste ne peut être prouvée, dans d’autres on incrimine un mécanisme psychologique d’imitation ou on cherche des causes psychiatriques... Il n’empêche que la tendance lourde semble être à des attaques menées sans grands moyens ou grande organisation, donc d’autant plus difficiles à déceler. La possibilité d’une « routine » terroriste, c’est-à-dire d’attentats relativement fréquents pas forcément très efficaces du fait de l’inexpérience de leurs auteurs, mais motivés par le désir de venger le califat et de punir les pays de la coalition est tout sauf absurde. Et la propagande djihadiste basée sur le ressentiment peut encore nourrir longtemps ce désir de violence compensatrice.

François-Bernard Huyghe (Blog de François-Bernard Huyghe, 18 octobre 2017)

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13/08/2017

Retour sur la "révolution" ukrainienne...

Le 4 juillet 2017, Martial Bild recevait, sur TV libertés, Lucien Cerise, à l'occasion de la sortie de son essai Retour sur Maïdan - La guerre hybride de l'OTAN (Le Retour aux Sources, 2017). Dans cet ouvrage, Lucien Cerise démontre que la « révolution » du Maïdan à Kiev, pendant l’hiver 2013-2014, s’est avérée être une opération provenant des Etats-Unis. Il revient également sur les modes opératoires de guerre hybride développé par l'OTAN qui repose, notamment, sur les techniques de guerre de l’information avec l’utilisation des médias et des réseaux sociaux.

 

                               

12/07/2017

Terre et mer...

Les éditions Pierre-Guillaume de Roux viennent de rééditer un essai de Carl Schmitt, intitulé Terre et mer, qui avait été publié initialement en français par les éditions du Labyrinthe en 1985. Le texte est complété par une introduction d'Alain de Benoist. De nationalité allemande, juriste et philosophe du politique, ami d'Ernst Jünger, Carl Schmitt est l'auteur de nombreux ouvrages comme La notion de politique (1928), Le nomos de la terre (1950) ou Théorie du partisan (1963).

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" Terre et mer : ces données élémentaires de l’existence humaine déterminent à la fois le caractère spécifique des droits des peuples et de la façon de faire la guerre.

Les différentes conceptions que se font les nations et les hommes d’Etat de la politique, de la guerre, du droit, des rapports d’amitié et d’hostilité, sont, en effet, enracinées dans les modalités de leur relation à l’espace.

Paru pour la première fois en 1944, puis réédité en 1981, ce livre constitue une introduction à l’œuvre de maturité de Carl Schmitt et notamment à l’essai Der Nomos der Erde (1950), dans lequel se trouve abordé le problème de la paix. L’histoire nous est présentée ici comme une opposition entre « ceux qui vivent sur la terre ferme » et « ceux qui écument les mers », histoire qui a trouvé son expression la plus fascinante dans la lutte entre l’Angleterre et la France napoléonienne. Le dualisme existant entre terre et mer a marqué de son empreinte toute la période récente de l’histoire européenne. C’est à partir de lui en particulier, qu’ont été définies les notions modernes de politique, d’Etat, de droit et de travail. Mais ici, Carl Schmitt ne fait pas seulement œuvre de théoricien. Il expose aussi ses vues sous la forme d’un récit à sa fille Anima. Ce qui lui permet de parler de manière vivante aussi bien de l’atmosphère de la piraterie que des calculs stratégiques des grands chefs d’Etat-major. "

 

11/07/2017

Algérie : une catastrophe annoncée...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Bernard Lugan, cueilli sur Polémia et consacré à la situation catastrophique de l'Algérie, dont l'effondrement pourrait avoir des répercussions dramatiques pour notre pays... Historien, spécialiste de l'Afrique, Bernard Lugan a publié de nombreux ouvrages, dont dernièrement Osons dire la vérité à l'Afrique (Rocher, 2015), Histoire de l'Afrique du Nord (Rocher, 2016) et Algérie - L'histoire à l'endroit (L'Afrique réelle, 2017).

 

 

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Algérie : une catastrophe annoncée

Les perspectives apparaissent bien sombres pour l’Algérie : même si le prix du pétrole remontait, les maux profonds et structurels dont souffre le pays ne disparaîtraient pas pour autant.

La crise que traverse aujourd’hui l’Algérie est plus grave que celle de 1986, quand l’effondrement du prix du pétrole avait failli emporter le pays.

En trente ans, rien n’a été fait pour diversifier l’économie et la nomenklatura a continué à se servir. Mais alors qu’en 1986 les réserves pétrolières algériennes étaient encore immenses, aujourd’hui les nappes sont en voie d’épuisement ; quant au FRR (Fonds de régulation des recettes), la réserve ultime de l’État, comme il n’est plus alimenté par les recettes pétrolières, il sera prochainement épuisé. La politique d’assistanat d’État ne pourra alors plus être suivie et, dans ces conditions, comment calmer la fureur de la rue ? Or, si le pays explosait, la Méditerranée occidentale serait embrasée ainsi que tout le Maghreb et le Sahel. Sans parler des conséquences migratoires pour la France.

Le réveil du jihadisme

Durant la décennie noire 1991, l’Algérie fut le théâtre d’une sauvage et sanglante lutte armée. Depuis le début de l’année 2016, l’intensification des actions armées traduit une volonté des jihadistes d’opérer un retour en force en Algérie, cible privilégiée d’Aqmi en Afrique du Nord. Si la bombe sociale algérienne n’a pas encore explosé, c’est grâce à la manne pétrolière qui permet à l’État de subventionner pour 70 milliards de dollars par an la consommation des “classes défavorisées”. Les subventions (essence, électricité, logement, transports, produits alimentaires de base, etc.), totalisent ainsi entre 25 % et 30 % du PIB. À ces sommes, il convient d’ajouter 20 % du budget de l’État qui sont consacrés au clientélisme. Avec 6 % de toutes les dotations ministérielles, le budget du ministère des Anciens Combattants est ainsi supérieur à ceux de l’Agriculture (5 %) et de la Justice (2 %).

Plus généralement, une partie de la population algérienne est en voie de clochardisation, ce qui constitue une bombe à retardement qui peut exploser à tout moment. Le chômage des jeunes atteint au minimum 35 % avec pour résultat l’émigration de la jeunesse et des diplômés. À ce jour, sans espoir dans leur pays, près de deux millions d’Algériens nés en Algérie ont ainsi émigré, dont une partie importante de cadres formés dans les universités durant les décennies soixante-dix et quatre-vingt. Sur ce total, en 2014, 1 460 000 s’étaient installés en France (Algeria-Watch, 21 septembre 2014) ; depuis, le mouvement a connu une amplification.

La folle démographie

Depuis 2000, parallèlement à la réislamisation de la société, nous assistons à la reprise de la natalité alors que, durant les deux décennies précédentes, un effort de contrôle des naissances avait été fait.

Au mois de janvier 2017, l’Algérie comptait 41,2 millions d’habitants avec un taux d’accroissement annuel de 2,15 % et un excédent annuel de 858 000 habitants. Le chiffre des naissances vivantes (enfant nés vivants) illustre d’une manière éloquente cette évolution : en 2000 l’Algérie comptait 589 000 naissantes vivantes ; en 2012, elles étaient 978 000 et en 2015, 1 040 000. Comment nourrir ces bouches supplémentaires alors que l’Algérie consacre déjà le quart de ses recettes tirées des hydrocarbures à l’importation de produits alimentaires de base – dont elle était exportatrice avant 1962 ?

Hydrocarbures en crise

Le pétrole et le gaz assurent bon an mal an entre 95 et 97 % des exportations et environ 75 % des recettes budgétaires de l’Algérie, troisième producteur africain de pétrole. Or, la production de pétrole baisse et le pays n’aurait encore, selon certaines sources, que pour deux à trois décennies de réserves. Le 1er juin 2014, le Premier ministre algérien, M. Abdelmalek Sellal, déclara devant l’Assemblée populaire nationale (APN) : « D’ici 2030, l’Algérie ne sera plus en mesure d’exporter les hydrocarbures, sinon en petites quantités seulement. […] D’ici 2030, nos réserves couvriront nos besoins internes seulement. »

Aux tensions sociales s’ajoutent les problèmes ethniques qui prennent de plus en plus d’ampleur dans la région du Mzab entre Mozabites et Arabes. Le pays est également fracturé entre idéologie arabiste et berbérisme. Les Kabyles n’ont ainsi pas renoncé à lutter contre l’arabisation forcée qu’ils subissent depuis 1962, certains allant même jusqu’à parler de politique d’effacement de l’identité berbère. L’Algérie est en pleine incertitude avec un président qui n’aurait plus que quelques instants de lucidité par jour. Plusieurs clans sont prêts à s’affronter pour s’emparer ou pour conserver le pouvoir. Parmi eux, quelle est encore la force de l’armée ? Quel rôle Saïd Bouteflika pourrait-il jouer dans un proche avenir ? Le clan présidentiel réussira-t-il à imposer un successeur garantissant sa survie ? La rue viendra-t-elle perturber la succession présidentielle ? Voilà autant de questions qui demeurent en suspens et qui conditionnent l’avenir à court et à moyen terme de l’Algérie.

Les perspectives algériennes sont donc sombres car, même si le prix du pétrole remontait, les maux profonds et structurels dont souffre le pays ne disparaîtraient pas pour autant. Ils découlent de l’artificialité de l’Algérie, des mensonges de sa fausse histoire et de l’imposture de ses mythes fondateurs. Rien ne pourra donc être entrepris en Algérie sans une volonté de fonder la nation algérienne, ce qui passe par la prise en compte de ses réalités géographiques, ethniques et historiques. À défaut, ses composants se replieront sur la segmentarisation, ce qui ouvrirait une voie royale aux islamistes.

Bernard Lugan (Polémia, 30 juin 2017)

23/06/2017

Crise du Golfe : une occasion pour la France de revenir dans le (grand) jeu ?...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Caroline Galactéros, cueilli sur son blog Bouger les lignes et consacré aux possibilités de retour dans le jeu proche-oriental qu'offrent à la France la mise au ban du Qatar par les Etats-Unis et l'Arabie saoudite... Docteur en science politique et dirigeante d'une société de conseil, Caroline Galactéros est l'auteur de  Manières du monde, manières de guerre (Nuvis, 2013) et publie régulièrement ses analyses sur le site du Point et sur celui du Figaro Vox.

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Petit manuel de diplomatie à l'usage d'Emmanuel Macron : la crise du Golfe

Kairos : le moment opportun pour les Grecs ou l'art d'exploiter une situation à son avantage en allant généralement à contre-courant de l'interprétation dominante qui en est donnée. Le soudain opprobre qui s'abat sur le richissime émirat mis au ban, après des années de complaisance occidentale et régionale, constitue l'une de ces « fenêtres d'opportunité » inespérées dont notre nouveau président doit avoir l'audace de se saisir pour prendre l'ascendant en Europe en reprenant l'initiative en Syrie, et ainsi imposer la France comme puissance médiatrice dans cette crise majeure.

Il serait trop long de revenir sur tous les événements qui ont motivé la tentative (pour l'heure peu efficace…) de mise au pas de Doha et sa condamnation comme suppôt du terrorisme à l'iniative… de Riyad. Je me permets de renvoyer le lecteur à mon blog « Bouger les lignes » et à la publication du post « Crise du Qatar : mise au pas de l'Émirat avec l'Iran en ligne de mire » qui fait un point détaillé sur la séquence des événements et ses arrière-plans.

Une situation explosive

Cette crise de rivalité entre les deux principaux parrains de l'islamisme militant mondial depuis presque 40 ans illustre une nouvelle phase de la partie grave et dangereuse qui se joue au Moyen-Orient. Mais la vérité est parfois indicible et des visées indéfendables pourraient déclencher l'indignation. Il faut donc produire un leurre, cibler un Etat pour en viser un autre dont les crimes ne sautent pas aux yeux, et rassurer une opinion occidentale désinformée et angoissée par l'impuissance ou les inconséquences de ses gouvernants face au terrorisme.

Alors, on déroule un story-telling manichéen qui a tout d'une farce cynique : l'Occident, qui n'en savait rien naturellement, vient de « découvrir », Washington en tête, que le Qatar soutient le terrorisme, tout seul parmi les pays sunnites du Golfe persique, et, ultime outrage, en connivence avec le nouvel acteur central d'un « Axe du mal » revisité : l'Iran ! La condamnation tonitruante de Doha, à l'initiative de Riyad, qui n'a pu le faire qu'avec l'aval de Washington, voire sur sa forte incitation, serait légitime ; il faudrait en fait même remercier l'Arabie saoudite de sa clairvoyance…. Et surtout l'aider à étendre son emprise régionale, notamment en Syrie et au Yémen, face à ces dangereux parias… au nom même de la lutte contre le terrorisme ! On se pince !

La réalité est plus complexe et plus simple à la fois... On assiste en fait à un réalignement inattendu des équilibres de forces et des alliances entre carpes et lapins, dans un contexte marqué par une explosive conjonction d'éléments : double offensive contre Raqqa et Mossoul et concurrence à la frontière syro-irakienne ; réduction progressive de l'État islamique dans sa forme actuelle ; exaspération des tensions entre intervenants régionaux ; sélection en cours, sous la houlette de Moscou, d'interlocuteurs islamistes « acceptables » pour un processus politique viable en Syrie et donc concurrence grandissante entre milices islamistes soutenues par Riyad ou Doha et nécessité de maîtriser leurs parrains et financiers ; enjeux énergétiques colossaux ; affrontement russo-américain relancé par ceux qui, aux États-Unis, ont fini par contraindre Donald Trump à enterrer ses projets initiaux de coopération avec Moscou.

L'influence de plus en plus voyante de Moscou

Il faut dire que la visite de Donald Trump à Riyad les 21 et 22 mai, marquée par son lancement – encore infructueux – d'une « Otan arabe » et la réassurance spectaculaire de son allié saoudien (le délestant au passage de pharaoniques promesses de contrats) a été le point d'orgue d'une douloureuse prise de conscience de l'ampleur de la perte d'influence américaine sur le jeu politico-militaire en « Syrak ». Plus encore sans doute lorsque le ministère des Affaires étrangères iranien a publié, le 4 juin dernier, en réaction aux derniers attentats de Londres (et quelques jours avant ceux de Téhéran que Donald Trump déclara considérer comme une réponse quasi légitime à l'attitude iranienne…), un communiqué « condamnant le terrorisme sous toutes ses formes » et pointant clairement du doigt Riyad. Il était grand temps de reprendre la main et de se poser en allié protecteur et fiable du Royaume saoudien donc, mais aussi d'Israël afin de contrer l'influence de plus en plus voyante de Moscou dans la chasse gardée du Conseil de coopération du Golfe, mais aussi en Égypte, au Kurdistan irakien et plus encore en Libye.

Ce que l'on reproche à Doha, chacun le sait, c'est, depuis 2014 déjà et l'arrivée de l'émir Al Thani « le jeune » au pouvoir, son approche conciliante et pragmatique envers Téhéran (avec qui il partage l'exploitation du gigantesque champ gazier de North Dome/South Pars). L'ère du dogmatisme a décidément du plomb dans l'aile. Elle résiste de moins en moins à la nécessité pour les acteurs locaux d'échapper aux antagonismes primitifs dont ils tirent certes parti, mais qui font surtout le bonheur des stratèges occidentaux, pour rechercher des solutions pragmatiques et maîtriser un « chaos constructif » qui finit par leur coûter cher sans rapporter assez.

L'enjeu énergétique

Derrière toute cette mousse et cet effet de loupe sur le Qatar subitement diabolisé (nonobstant la réalité de ses turpitudes et compromissions), Moscou poursuit en effet sous les radars sa diplomatie de grande envergure, non idéologique et hyper-pragmatique, selon au moins trois axes manifestes (et d'autres, encore discrets) qui orientent la lecture des événements, y compris militaires, vers une grille d'analyse énergétique au détriment d'une approche strictement confessionnelle.

  • Cette crise lui permet en premier lieu de resserrer les liens croissants qui lient désormais les secteurs énergétiques russe et qatari via des investissements considérables (dans Novatek en février 2016 et dans Rosneft en décembre 2016), et de faire sensiblement bouger les lignes en Syrie et en Irak. Avec Doha, c'est un État sunnite en effet, et non des moindres, qui est de facto poussé à rejoindre le camp à dominante chiite, mais à tutelle russe, et il sera désormais difficilement possible au gaz iranien et qatari d'atteindre désormais l'Europe sans l'aval de Moscou…
     
  • Outre l'attraction progressive du Qatar dans son orbite, la Russie poursuit sa stratégie opportuniste de retournement des points d'appui américains selon deux autres axes principaux : Moscou enfonce un coin important entre Washington et Ankara, alliés de l'Otan, par la conclusion récente d'un accord pétrolier d'ampleur avec les Kurdes d'Irak, traditionnels alliés des Américains et des Turcs, qui ont de féroces et éclectiques appétits… Moscou essaie donc de les faire basculer dans son escarcelle en profitant du refroidissement actuel de la relation entre Ankara et Washington. Le géant pétrolier Rosneft vient en effet de signer le 2 juin, un accord d'exploration-production et exploitation très important avec M. Barzani, qui permettra à Moscou de peser sur le projet américain de division de l'Irak. Dans ce pays comme en Syrie, Moscou cherche en effet à préserver les structures unitaires d'État quitte à envisager une organisation interne entre provinces autonomes. Washington, de son côté, vient de déployer des lance-roquettes multiples HIMARS dans sa base militaire du Sud syrien d'al Tanf, à la frontière syro-irakienne, qui menacent directement les forces gouvernementales de Bachar el-Assad. En matière de lutte contre le terrorisme, on peut faire mieux.
     
  • En troisième lieu, le « dossier libyen » a mûri et semble sur le point de bouger. Là aussi, sous l'influence déterminante du soutien politique et militaire apporté par Moscou au général Haftar (reçu en janvier à bord du Kouznetsov et renforcé par la livraison de Mig 27 pris sur les stocks russes, mais aussi par des armements venus des EAU…). L'homme, qui étend à grands pas son emprise de la Cyrénaïque vers le centre et l'Ouest libyens, n'est désormais plus jugé comme un perturbateur, mais comme un facteur cardinal de cohésion du pays face à un gouvernement de Tripolitaine reconnu internationalement, mais dépourvu de toute autorité ou représentativité populaire et toujours sous emprise de milices islamistes... Il reste que rien ne sera possible pour ce pays sans une réconciliation tribale qui semble pour l'heure ne pouvoir s'envisager que sous la houlette de l'un des fils de Muammar Kadhafi, Saïf el-Islam, que l'on dit tout juste libéré des geôles locales. Mais l'Occident humilié, qui réalise l'inanité de ses choix passés, réagit une fois encore de la pire façon : la Cour pénale internationale vient de lancer un mandat d'arrêt contre celui qui pourrait peut-être encore sauver son pays des griffes islamistes. Cherchez l'erreur…

Un « front » sunnite fragilisé

Le jeu de dominos sanglants se poursuit donc à vitesse accélérée dans la perspective qui se rapproche du vaste marchandage politico-économico-militaire qui décidera de l'avenir de la Syrie, de l'Irak et des zones d'influence au Moyen-Orient. Croyant le renforcer, Donald Trump vient en fait de fragiliser un « front sunnite » déjà fissuré par les positions plus équilibrées des Émirats arabes unis, d'Oman, du Koweït et même de l'Égypte vis-à-vis de Téhéran. Israël n'est pas en reste, qui reproche à Doha son soutien au Hamas et à Téhéran celui au Hezbollah (dont l'un des responsables menace de représailles militaires l'offensive pétrolière de l'État Hébreu au large des côtes libanaises aux dépens du pays du Cèdre).

Bref, les lignes bougent, se brouillent parfois. Le dogmatisme semble sévir paradoxalement plus dans nos contrées ultradéveloppées que chez ces peuples de marchands roués qui préservent leurs intérêts économiques et financiers et ne donnent pas tous dans le manichéisme éruptif.

On a donc désormais un trio Washington-Riyad-Tel-Aviv qui s'oppose à un maul de plus en plus fournie autour de Moscou avec Téhéran, Doha, Damas bien sûr et Bagdad. Ankara cherche sa place entre ces deux centres de gravité, mais ses intérêts là aussi énergétiques et financiers rapprochent au moins partiellement le régime du président Erdogan de Moscou (avec la reprise du projet Turkish Stream) et de Doha, dont les largesses et le gaz sont précieux en cette période difficile face aux pressions américaines. En retour, le régime turc renforce sensiblement sa base militaire au Qatar et pousse Washington à la surenchère… : les États-Unis viennent d'annoncer la livraison de F15 à... Doha !

Entre ces deux ensembles, l'Égypte comme les EAU, Oman et même le Koweït jouent leurs cartes respectives sans exclusive, dans des soutiens croisés et parfois en apparence contradictoires. Il est intéressant de constater que ces deux lignes de fracture déjouent les certitudes occidentales de la stricte confrontation confessionnelle entre chiites et sunnites. Là aussi, le réalisme semble l'avoir emporté et Doha comme Ankara en viennent à rechercher désormais la protection de Téhéran et de Moscou pour préserver leurs positions énergétiques. En cherchant à faire bouger la mire vers la cible iranienne, Donald Trump et ceux qui l'inspirent pourraient in fine renforcer considérablement Moscou comme pôle de stabilité et surtout de fiabilité régionale vers lequel même certains États du Golfe pourraient se porter.

Une erreur « made in USA »

Trump se trompe donc, et Paris doit se saisir de ce kairos inespéré. Un triple kairos même, pour la France, pour l'Europe et pour la France en Europe. Une chance pour un jeune président qui aurait la France en tête et la volonté de refonder une politique étrangère d'envergure, donc de rompre avec des postures diplomatiques indigentes et contre-productives. En effet, plutôt que de hurler avec les loups, de sauter de piège en piège et d'ouvrir une nouvelle boîte de Pandore en criminalisant l'Iran pour complaire à Israël et faire oublier notre long et si triste double jeu pratiqué en Syrie contre des largesses saoudiennes, Paris a tout intérêt à offrir son plein soutien à la résolution de cette crise de confiance surjouée, en s'appuyant notamment sur son influence au Liban, sur sa récente reprise de contact avec Moscou initiée par le nouveau président, et en faisant valoir l'évidente nécessité d'intégrer pleinement l'Iran à toute négociation régionale.

L'Iran en effet, vient de réélire un président réformateur et se cabre dangereusement devant l'entreprise de diabolisation américaine qui compromet sa renaissance tant attendue et sa réintégration internationale. Sa capacité de nuisance est considérable, notamment via le Hezbollah ou les milices chiites qui œuvrent dans la région, notamment en Irak. Téhéran a besoin d'une puissance qui compte pour le faire sortir de ce cercle vicieux. Une puissance qui démonte la machination et rappelle son respect – récemment attesté par l'AIEA – de l'accord sur le nucléaire de juillet 2015. Une puissance qui serve l'apaisement régional en enrayant le mécanisme si dangereux de la prophétie auto-réalisatrice qu'entretiennent Washington comme Tel-Aviv.

Restaurer la légitimité de l'Occident

La rapacité structurelle du système militaro-industriel américain, qui « construit l'ennemi » en permanence pour se nourrir, plonge des sociétés entières dans la guerre et la mort et les oripeaux moralisateurs agités pour faire oublier cette triste évidence ne convainquent plus personne. Là aussi, Paris a une importante carte politique à jouer. Cela nous permettrait, dans un même mouvement, de faire valoir auprès de nombre d'États inquiets notre « intelligence du monde » et notre attachement au respect d'une honnêteté intellectuelle minimale dans l'appréciation des situations de crise. Restaurer la légitimité des puissances occidentales, si abîmée depuis au moins 2003, est un immense chantier dont nous devons prendre notre part. Encore une fois, dans cette affaire, nous n'avons aucun intérêt à nous aligner sur un camp contre un autre, mais tout à gagner à faire valoir la richesse et la diversité de nos liens historiques avec toutes les puissances du Levant, et à porter une démarche inclusive et pragmatique au service d'un apaisement véritable.

Paris n'a rien à perdre à une telle approche, y compris en Europe qui, comme d'habitude, ne réagit pas ou à peine, alors qu'il est plus que temps pour elle de lancer enfin un projet ambitieux de défense commune autour des trois principaux États qui en ont encore les moyens militaires et les capacités industrielles et peuvent faire école : France, Allemagne et Grande-Bretagne.

Pourparlers inclusifs

Il n'est pas si difficile de provoquer un changement important de vision et d'ouvrir des espaces de manœuvre inédits. Il faut juste cesser de s'enferrer dans des égarements indéfendables, changer résolument de braquet intellectuel, en finir avec toute posture dogmatique et proposer de tenir rapidement, à Paris et à huis clos, des pourparlers inédits et inclusifs sur la Syrie. Ceux qui ne voudront pas en être s'excluront du jeu et s'en repentiront. Il faut lancer cette initiative, dans la mesure du possible, en alliance avec Washington et Moscou et en lien avec le processus d'Astana, et appeler Damas, Téhéran, Ankara, Riyad, Doha et consorts à y participer dans le respect d'un postulat cardinal : celui de la conservation du caractère unitaire de l'État syrien. Si les Syriens (comme les Irakiens) en effet doivent rester maîtres du sort de leur pays, il est irréaliste et dangereux d'imaginer le faire sans que les puissances intervenantes aient leur mot à dire.

Vouloir que tout le monde se parle, alors que nous ne sommes plus pris au sérieux en Syrie car réduits à notre intervention militaire – illégale et illégitime –, peut paraître naïf ou présomptueux. Mais c'est précisément dans cette neutralité bienveillante, constructive et réaliste que la France a une valeur ajoutée à démontrer. Ce qui est naïf (ou d'un cynisme indéfendable), c'est de croire, après plus de 6 ans d'une suite d'erreurs de jugement aux conséquences humaines tragiques, que l'on puisse obtenir un résultat autre que formel en persistant à ignorer le réel et les acteurs majeurs. Notre aveuglement consenti et entêté prolonge inutilement le martyre du peuple syrien et celui des Irakiens qui n'ont que trop souffert de nos utopies politiques infantiles.

Caroline Galactéros (Bouger les lignes, 20 juin 2017)