Vous pouvez découvrir ci-dessous la chronique de David Engels sur Ligne droite, la matinale de Radio Courtoisie, datée du 7 septembre 2026, dans laquelle il évoque la question difficile du patriotisme culinaire !...
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Vous pouvez découvrir ci-dessous la chronique de David Engels sur Ligne droite, la matinale de Radio Courtoisie, datée du 7 septembre 2026, dans laquelle il évoque la question difficile du patriotisme culinaire !...
Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Alain de Benoist, cueilli sur le site de la revue Éléments et consacré au retour de l'occidentalisme dans les milieux de droite...

Une publication sur X du compte de la Maison Blanche en 2025...
Alain de Benoist : « La réapparition récente dans les milieux droitiers de cette maladie infantile qu’est l’occidentalisme me paraît consternante »
À l’occasion de la sortie du quatrième hors-série de la revue Éléments, « États-Unis, nos meilleurs ennemis », issu de cinquante ans d’archives, Alain de Benoist revient sur la critique radicale de l’américanisme menée par la Nouvelle Droite. Entre fondements idéologiques, soft power et second mandat de Trump, il dresse un portrait sans concession de la puissance qui continue de façonner – et de menacer – l’identité européenne.
ÉLÉMENTS. Dans ce hors-série qui couvre plus de cinquante ans d’analyses, quelle est selon vous la constante la plus marquante de la critique de l’« américanisme » par Éléments ? Qu’est-ce qui n’a presque pas changé depuis les années 1970, malgré les mutations de la puissance américaine ?
ALAIN DE BENOIST. Il faudrait plutôt se demander pourquoi les États-Unis n’ont « presque pas changé » depuis leur fondation, il y a 250 ans ! On est en effet devant le cas, quasiment unique, d’une puissance qui depuis sa fondation n’a pratiquement cessé de se réclamer des mêmes principes (ce qui explique ses difficultés à comprendre la variété des idées et des doctrines qui caractérise la longue histoire européenne : pour les Américains, c’est trop « sophisticated », trop éloigné de la casual culture). Ces principes ne sont pas les nôtres. Ce que voulaient déjà les « Pères fondateurs » de l’Amérique, c’était rompre de façon radicale avec une Europe dont ils réprouvaient les valeurs et les mœurs. Héritiers d’une tradition puritaine et biblico-messianique, ils voulaient édifier de l’autre côté de l’océan une « cité sur la colline » (city upon a hill) qu’ils concevaient comme une nouvelle Jérusalem. Pour le pasteur puritain John Winthrop, inventeur de cette expression, l’Amérique devait à la fois se tenir à l’écart de l’Europe et constituer un modèle moral et politique appelé à servir d’exemple au « reste du monde » (rest of the world). D’où l’alternance de l’isolationnisme ou (exceptionnalisme américain) et de l’interventionnisme aux États-Unis.
La principale constante de la critique de l’américanisme proposée par Éléments a consisté à montrer en quoi l’Europe se distingue des États-Unis (ou de l’« Occident ») et surtout en quoi les intérêts européens et les intérêts américains sont (et ne peuvent être que) divergents. Du point de vue géopolitique, les États-Unis ont succédé à l’Angleterre pour incarner la grande puissance de la Mer, l’Europe continentale correspondant au contraire à la puissance de la Terre. Au-delà des données purement géographiques, cette opposition entre la Mer et la Terre en recouvre d’autres. La Mer, qui ne connaît pas de frontières, est du côté des flux, des échanges, de la logique « maritime » du grand commerce, de l’homme désinséré de ses appartenances fixes, tandis que la Terre est du côté des frontières, des territoires, du politique, des valeurs telluriques, des modes de vie enracinés. L’Amérique, c’est le règne de la quantité et du « toujours plus » – le règne de l’avoir contre la vérité de l’être.
Les États-Unis sont ainsi devenus le pôle central du capitalisme, du libéralisme et de l’idéologie des droits de l’homme, c’est-à-dire le moteur de la modernité. Leur universalisme leur interdit de reconnaître que le monde est un multivers, composé de cultures et des peuples qui n’ont nullement vocation à les prendre pour modèle. Pour eux, le monde n’est compréhensible qu’une fois américanisé. Cette incapacité à comprendre que le « reste du monde » ne raisonne pas forcément comme eux explique aussi leurs échecs militaires : surévaluant l’importance de la technologie, ils sont incapables, en temps de guerre, de prévoir le jour d’après (the day after), c’est-à-dire d’œuvrer à un règlement politique des causes du conflit. Ils ont une tactique (en fait un programme de frappe), mais pas de stratégie. On vient de le voir encore avec leur défaite face à l’Iran.
ÉLÉMENTS. Comprenez-vous l’attirance, pour ne pas dire l’enthousiasme, d’une partie de la « droite » française, notamment chez les jeunes, pour l’aventure trumpiste et ses divers avatars, du techno-prométhéisme d’Elon Musk aux « lumières sombres » de Curtis Yarvin ?
ALAIN DE BENOIST. On peut toujours « comprendre » ce que l’on réprouve, mais il est plus utile de l’expliquer. L’attirance, voire l’enthousiasme, dont vous parlez s’explique à mon avis par une sidérante montée de l’inculture qui, pour des raisons de génération (dont ils ne sont pas responsables), est un trait dominant chez la plupart de nos jeunes contemporains. Accrochés à leur iPhone, biberonnés aux réseaux sociaux, c’est-à-dire à l’addition de l’égout et de l’ego, ils sont idéologiquement dépourvus de repères, tout comme le sont de plus en plus leurs aînés. Rien ne les incite plus à se former, en particulier par la lecture d’auteurs fondamentaux. La droite a de tout temps été plus réactive que réflexive. La jeunesse est par ailleurs (et heureusement) l’âge de l’enthousiasme. Donald Trump est un personnage simple : avec lui, on n’a pas besoin de réfléchir. Elon Musk, Curtis Yarvin, Peter Thiel, les « lumières sombres », la rédemption par l’homme-machine, c’est nouveau, c’est amusant, on s’y rallie comme à une mode – qui passera. Il y a moins de dix ans, Raymond Kurzweil, l’un des gourous du « transhumanisme », annonçait la disparition de la mort pour 2029. On l’a déjà oublié. Musk, Yarvin et les autres ont un imaginaire façonné par la science-fiction et la Marvel culture. Ils rêvent de jeunesse éternelle et de colonisation des planètes. C’est idiot, mais ça fait rêver. Ils peuvent avoir à l’occasion des intuitions qui ne sont pas fausses, mais quand on va y voir de plus près, tout ce qu’ils proposent, c’est d’en finir avec la démocratie parce qu’elle repose sur la souveraineté du peuple, d’établir une nouvelle autocratie réactionnaire ressemblant à une monarchie technologique, dirigée par un roi-PDG, qui consacrerait définitivement (comme chez les libertariens) l’élimination du politique au profit de l’économie et du commerce.
De façon plus générale, la réapparition récente dans les milieux droitiers de cette maladie infantile qu’est l’occidentalisme me paraît consternante. Péguy disait qu’il faut voir ce que l’on voit : ne pas comprendre ce qui distingue en profondeur l’Europe de l’Occident, c’est vraiment ne rien voir du tout. L’Occident est aujourd’hui une vieille baudruche dégonflée, assez sale de surcroît. Comme je l’avais prévu il y a déjà quarante ans, la montée des pays de ce qu’on appelait autrefois le « Tiers-monde » va, je l’espère, accélérer sa chute, condition nécessaire pour passer d’un Nomos de la Terre unipolaire à un ordre international fondé sur la pluralité des peuples et des cultures. Nous sommes des Européens, certainement pas des Occidentaux !
ÉLÉMENTS. Vous écrivez que l’arrivée de Trump au pouvoir n’est pas un simple épisode, mais une « révolution ». Dans quelle mesure ce second mandat confirme-t-il, ou au contraire complexifie-t-il, la vision traditionnelle de la Nouvelle Droite sur les États-Unis comme « meilleurs ennemis » de l’Europe ?
ALAIN DE BENOIST. L’arrivée de Donald Trump représente un événement d’abord parce que le personnage est un caractériel de grande ampleur. Un paranoïaque égocentrique et parfois délirant. Son élection, c’est le couronnement du Père Ubu. Son seul mérite (et c’est en cela que consiste la « révolution ») est de dire tout haut, sans état d’âme, ce que ses prédécesseurs s’appliquaient à cacher : Trump ne masque pas ses ambitions impérialistes sous le discours convenu de la morale humanitaire (« freedom and democracy »), au contraire il les proclame. Et comme la politique se résume chez lui à des deals commerciaux, il se comporte comme un joueur de Monopoly : la bande de Gaza, le Groënland, le Canada, j’achète ! Certes, il a aussi pris des décisions (brutales) qu’on peut approuver, et je vois bien que certains droitiers aimeraient bien les voir mises en œuvre aussi de ce côté-ci de l’Atlantique. Le problème est que Trump exècre l’Europe et les Européens et qu’il ne manque pas une occasion de le dire, son principal argument étant que les Européens (qu’il s’agise de Macron, de Pedro Sánchez ou de Meloni) ne lui obéissent pas assez. Trump veut « rendre sa grandeur à l’Amérique », il n’a rien gagner à voir revenir la grandeur de l’Europe. C’est la raison pour laquelle, même si l’on veut faire comme lui, on devra le faire contre lui.
ÉLÉMENTS. Le titre « nos meilleurs ennemis » évoque aussi bien l’impérialisme militaire que le soft power et l’arasement culturel. Quelle forme d’influence américaine vous paraît aujourd’hui la plus dangereuse pour l’identité européenne : l’économique, le militaire, ou la colonisation de l’imaginaire?
ALAIN DE BENOIST. La dernière, probablement, parce que c’est celle qui nous inonde le plus tous les jours. L’influence militaire est en baisse (l’OTAN est en train de vivre ses derniers instants), l’influence économique n’est pas exclusivement américaine. Ce qui est aujourd’hui le plus frappant, c’est que Trump ne veut plus avoir d’alliés. Les Européens le découvrent avec la même consternation que les monarchies du Golfe, qui s’aperçoivent que les bases américaines qu’ils ont laissé s’installer sur leur sol les désignent comme des cibles, sans qu’ils puissent obtenir la moindre protection. Vous connaissez sans doute les mots de Henry Kissinger : « Être les ennemis de l’Amérique présente des dangers, mais être son ami est fatal ». C’est exactement ce que l’on a vu se produire, depuis le Sud-Vietnam jusqu’à l’Afghanistan. C’est ce que découvrira peut-être Israël d’ici quelques années. Pendant plus d’un demi-siècle, nous n’avons cessé de mettre en garde contre le « parapluie américain » dont les Européens espéraient, contre toute évidence, qu’il les protégerait des méchants Russes. Aujourd’hui, on constate que le parapluie était troué, et que les Américains ne prendront jamais le risque d’être vitrifiés pour nous sauver. Il reste à en assumer les conséquences.
ÉLÉMENTS. À la lumière des archives rassemblées dans ce numéro et des bouleversements actuels, voyez-vous encore possible une relation d’alliance réelle et équilibrée entre l’Europe et les États-Unis, ou faut-il désormais penser en termes de détachement stratégique et culturel plus radical ?
ALAIN DE BENOIST. La réponse est évidemment contenue dans la question. Toute alliance avec les États-Unis ne peut être que nuisible à l’Europe. Au regard de la situation actuelle, cette alliance est même désormais impossible, puisque le lien transatlantique a maintenant été brisé (à l’initiative de Washington). En profondeur, sur quoi pourrait-elle d’ailleurs s’appuyer ? Spéculer sur une éventuelle parenté d’origine ne conduit nulle part : voyez déjà à quel point l’histoire a fait des Allemands et des Anglo-Saxons des peuples aux mentalités opposées – cette opposition ayant été théorisée par plus d’un auteur, de Spengler et Schmitt jusqu’à Sombart –, alors qu’ils proviennent l’un et l’autre d’une même souche germanique. En plus de ses marchandises, l’Amérique nous envoie depuis des décennies la misandrie néoféministe, la théorie du genre, la Gay Pride, la cancel culture, les folies de la « déconstruction » et j’en passe. Le mieux pour elle serait de cesser de vouloir régenter le monde pour se recentrer sur ses problèmes, qui ne sont pas minces. Le mieux pour l’Europe est de se constituer en puissance autonome, creuset d’une culture et d’une civilisation qui lui soient propres. L’Europe ou le chaos.
Alain de Benoist, propos recueillis par Xavier Eman (Site de la revue Éléments, 31 août 2026)
Nous reproduisons ci-dessous un article d'Arnaud Imatz cueilli sur le site de la revue Éléments et consacré à la mort du poète Federico García Lorca au début de la guerre d'Espagne.
Fonctionnaire international à l’O.C.D.E. puis administrateur d’entreprise, spécialiste de l'Espagne, Arnaud Imatz vient de publier Histoire des idées politiques nationales - Au-delà de la droite et de la gauche (L'Artilleur, 2026). Il a précédemment publié La Guerre d’Espagne revisitée (Economica, 1993), Par delà droite et gauche (Godefroy de Bouillon, 1996), José Antonio et la Phalange Espagnole (Godefroy de Bouillon, 2000), Droite - Gauche : pour sortir de l'équivoque (Pierre-Guillaume de Roux, 2016) et Résister au dénialisme en histoire (Perspectives libres, 2023).
Pour en savoir plus sur la vie et l’œuvre de Federico García Lorca, on pourra utilement consulter le Lorca de

1936 : qui a vraiment tué Federico García Lorca ?
Federico García Lorca est sans nul doute le poète et le dramaturge le plus connu de la littérature espagnole du XXe siècle. Il est, pendant la Guerre d’Espagne, avec le dramaturge Pedro Muñoz Seca, qui lui est mis à mort par des miliciens de gauche, l’une des plus célèbres victimes du fanatisme de miliciens de droite. Arrêté illégalement, le 16 août 1936, en pleine guerre civile, il est assassiné à l’âge de 38 ans sur la route qui mène de Viznar à Alfarez, près de Grenade. Le 16 octobre 2008, la décision du juge madrilène, Baltasar Garzón, de procéder à l’ouverture de dix-neuf fosses, dont celle où, selon divers témoignages, se trouvaient les restes du poète, n’avait pas manqué de raviver les débats et les polémiques sur les troublantes circonstances de sa mort. D’autant plus, que cette décision controversée s’est accompagnée de continuelles pressions destinées à faire fléchir la volonté expresse de la famille García Lorca, qui manifestait clairement son refus d’exhumer les restes du poète et son désir de respecter le repos éternel des morts. Refusant d’accéder à la requête des héritiers, le juge de l’Audience nationale, Baltasar Garzón (radié de la magistrature pour corruption en 2012) avait imposé de procéder d’urgence à l’exhumation, mais dans « l’intimité », et en autorisant la présence de la famille. Depuis, les tentatives d’exhumation du corps du poète, effectuées sur la base des différents témoignages recueillis depuis 1955, se sont toutes avérées infructueuses.
Qui sont les vrais responsables de l’assassinat de Federico García Lorca ? Grâce aux travaux d’une pléiade de journalistes et d’historiens, parmi lesquels Marcelle Auclair, Ricardo de la Cierva, Ian Gibson, José Luis Vila San Juan, Luis Hernández del Pozo, Eduardo Molina Fajardo, Manuel Titos Martínez, Manuel Ayllon, Miguel Caballero et Pilar Gongora, pour ne citer qu’eux, la réponse est aujourd’hui bien connue. Quels sont donc les faits bien établis sur le crime de Viznar ? Comment sont-ils interprétés ? Federico García Lorca est-il mort en raison de ses sympathies pour le Front populaire et de son combat contre le « fascisme » ? Est-il le symbole ou la victime la plus célèbre de l’intransigeance de l’Espagne traditionnelle, de « l’implacable mécanisme d’extermination mis en place par l’Espagne franquiste » ? A-t-il été plutôt le jouet d’une rivalité séculaire entre deux familles aisées d’Andalousie ? A-t-il été, au contraire, un malheureux bouc émissaire désigné en raison de son homosexualité déclarée ?
Selon le mythe le plus répandu, popularisé à l’envi par le cinéma, la presse, la télévision et la radio, Federico García Lorca est « un intellectuel du Front populaire assassiné par la Phalange ». Une légende qui n’a pourtant que de lointains rapports avec la réalité. Le neveu du poète, secrétaire de la Fondation qui porte son nom, Manuel Fernández-Montesinos García-Lorca, a protesté, énergiquement, « contre ceux qui cherchent à minimiser la valeur littéraire de Federico […] contre l’acharnement politique à vouloir ouvrir la fosse où repose son corps […] contre l’utilisation de sa tombe à des fins de propagande ».
Le refus de l’embrigadement
La vérité historique dément bien sûr les interprétations partisanes. Non seulement les phalangistes ne sont pas les auteurs du crime, mais paradoxalement, dans le camp national, ils sont les seuls à avoir fait tout leur possible pour que le poète recouvre sa liberté. Ce crime barbare est en réalité le résultat d’une manœuvre machiavélique orchestrée par des membres de la Confédération espagnole des droites autonomes (CEDA), principal parti libéral-conservateur de la IIe République espagnole, qui cherchaient à s’attirer la sympathie des militaires et à discréditer la Phalange josé-antonienne en démontrant que certains de ses chefs protégeaient et cachaient des « rouges » dans leurs propres foyers.
García Lorca peut-il pour autant être considéré comme un militant de gauche ? Rien n’est moins sûr. Tous ceux qui l’ont vraiment connu en ont témoigné : la politique n’était pas sa préoccupation première. Lorca était avant tout un écrivain à la fois élitiste, précieux, baroque, avant-gardiste et populaire. En lui convergeaient la tradition et la modernité, la culture libérale sécularisée et la religiosité traditionnelle, le particularisme et l’universalisme. Né dans une famille aisée, sa sensibilité le portait à défendre les plus pauvres, les paysans et les gitans, au nom de la justice sociale, mais il n’avait rien d’un révolutionnaire. Il avait coutume de dire : « J’ai plus de peine pour un homme qui veut accéder au savoir et qui n’en a pas la possibilité que pour n’importe quel affamé. »
Lorca refusait, par principe, de participer à un acte politique, quand bien même celui-ci avait une connotation culturelle. À plusieurs reprises, il manifesta de l’irritation lorsque son nom fut utilisé à des fins politiques. Interrogé sur ses préférences politiques, il répondit un jour qu’il se sentait « catholique, communiste, anarchiste, traditionaliste et monarchiste ». Son détachement envers la politique lui permettait de conserver des relations amicales avec des écrivains aux convictions fort différentes : communistes comme Rafael Alberti, socialistes comme Fernándo de los Rios ou phalangistes comme Agustin de Foxá, Edgar Neville ou Felipe Ximenez de Sandoval.
Gabriel Celaya, poète basque et militant communiste, en a témoigné. Il a même raconté l’anecdote (contestée) suivante : fin février 1935, García Lorca et Celaya se donnèrent rendez-vous au cabaret de Madrid Casablanca. Dès son arrivée, Celaya eut la surprise de voir Federico en compagnie de José Antonio Primo de Rivera, le fondateur de la Phalange. « Hé ! Viens ici ! s’écria Federico. Je vais te présenter José Antonio. Tu verras, c’est un type très sympa. » Les trois hommes passèrent la soirée ensemble autour d’une bonne bouteille de whisky (voir Gabriel Celaya, « Un recuerdo de Federico García Lorca », Realidad : revista de cultura y política, Rome, 9, avril 1968). Gabriel Celaya rapporte une seconde anecdote tout aussi surprenante. L’année suivante, le 8 mars 1936, il retrouva Federico García Lorca à l’hôtel Biarritz de Saint-Sébastien. Quelle ne fut pas sa surprise de retrouver Lorca cette fois en compagnie de l’architecte José Maria Aizpurua, fondateur de la Phalange de la province basque de Guipúzcoa. Cette rencontre intervint au lendemain des élections de février qui avaient porté le Front populaire au pouvoir et les esprits étaient particulièrement échauffés. Celaya refusa de serrer la main d’Aizpurua. Mais une fois que le phalangiste eut quitté la salle, García Lorca lui reprocha vertement d’avoir refroidi l’ambiance. Espiègle, il lui confia d’un air badin : « Aizpurua est un bon type, qui admire mes poèmes. D’ailleurs, c’est comme José Antonio. Voilà un autre bon type. Sais-tu que tous les vendredis nous dînons ensemble ? »
Le principal contact de Lorca avec le mouvement phalangiste était Luis Rosales, un jeune poète de Grenade, étudiant en philosophie et en droit, collaborateur de la revue madrilène El Gallo. Rosales devait jouer un rôle clef dans les derniers jours de Lorca.
La traque
Le 12 juillet 1936, au cours d’un dîner chez le poète chilien, Pablo Neruda, Federico García Lorca manifesta son intention de quitter Madrid pour « se mettre à l’abri de la foudre ». Le lendemain, il confiait à un autre de ses amis phalangistes, Edgar Neville : « Je m’en vais parce qu’ici, on veut m’impliquer dans la politique, alors que je n’y entends rien et que je ne veux rien savoir. Je suis l’ami de tous et je souhaite seulement que tout le monde puisse travailler et manger. »
Le 15 juillet, il parvient sans encombre à Grenade, où il vit désormais tranquille dans la ferme familiale, la Huerta de San Vicente, en compagnie de ses parents, de sa sœur Concha, de ses deux neveux et de la nurse Angelina. Mais les affres de la guerre civile vont vite le rattraper. Le 18 juillet 1936, alors que les premières informations sur le soulèvement militaire lui parviennent, à Madrid, l’extrême gauche publie dans la presse une cruelle caricature. On voit Federico vêtu en premier communiant et la légende douteuse qui figure sous le dessin est sans ambiguïté : « García Lorca : enfant mignon, fierté de sa maman. » Plus grave, le poète communiste Rafael Alberti récite à la radio des vers injurieux contre les militaires soulevés qu’il attribue indûment à Lorca. Le prestigieux écrivain libéral, Ramón Pérez de Ayala, accusera plus tard Alberti d’avoir cherché sciemment à provoquer la mort de son ami. Pour sa part, la sœur du poète téléphonera à Alberti pour le supplier de ne plus mettre en danger la vie de son frère.
Le soulèvement éclate à Grenade le 20 juillet. Les militaires insurgés, commandés par de jeunes officiers et appuyés par plusieurs groupes de civils, militants des partis de droite et de la Phalange, s’imposent en trois jours. Dans la ville, isolée et encerclée par les forces du Front populaire, la tension est extrême. Les informations qui parviennent sur les massacres perpétrés par les miliciens de gauche à Malaga ont tôt fait de déclencher une terrible répression. Dans toute la Péninsule, les massacres répondent aux massacres, la répression à la répression.
À Grenade, le commandant José Valdés Guzmán assume le pouvoir de Gouverneur civil. Il nomme ses hommes aux postes clefs et constitue une section chargée de la répression. Valdés est un militaire qui se prétend phalangiste, mais qui provient en fait de la Confédération espagnole des droites autonomes (CEDA), un parti libéral-conservateur. À la veille des élections de février 1936, il était l’un des responsables de la formation des candidats de ce parti, bête noire de la Phalange. Autour de lui, se retrouvent le chef de la Police, Julio Romero Funes, l’ancien député de la CEDA, Ramón Ruiz Alonso, un groupe hétérogène de militants de droite et enfin un autre groupe nourri de néo-phalangistes ou chemises neuves (par opposition aux militants josé-antoniens d’avant le déclenchement de la guerre civile, qualifiés de vieilles chemises).
Dans toute l’Espagne, la Phalange – dont plus de 60 % des leaders ont été assassinés ou sont détenus – est littéralement submergée par les nouvelles recrues. Le mouvement phalangiste de José Antonio ne comptait pas plus de 30 à 40 000 adhérents à la veille du conflit. Il voit ses effectifs monter subitement à 200, puis à 500 000 affiliés. Ces chemises neuves, commandées par des cadres improvisés, nommés en l’absence de toute direction, ne savent rien du national-syndicalisme et, provenant des partis de droite, sont généralement dépourvues de toute préoccupation sociale.
Dans la seule ville de Grenade, les quelques dizaines de vieilles chemises ou de phalangistes josé-antoniens sont débordés par plus de mille chemises neuves issues des partis de droite. À leur tête, le commandant Valdés impose le capitaine de la Garde d’assaut (sorte de Garde républicaine), Manuel Rojas Feijespan. Très tôt, le commandant Valdés entre en conflit avec le leader des vieilles chemises, qui avait été nommé directement par José Antonio Patricio González de Canales, une sorte de saint laïc. Celui-ci refuse obstinément que ses hommes participent aux détentions et exécutions sommaires. Soucieux de s’en débarrasser au plus vite, en accord avec le général Queipo de Llanos, Valdés requiert un avion, qui, après avoir volé de Séville à Grenade, emporte de force le responsable phalangiste récalcitrant.
Dès le 20 juillet, Federico García Lorca apprend la nouvelle de l’arrestation de son beau-frère, Manuel Fernández Montesinos, maire socialiste de Grenade. À la Huerta de San Vicente, l’atmosphère est lourde et tendue. Les vieilles querelles ou relations conflictuelles, qui divisent pour des raisons économiques trois riches familles de propriétaires terriens de la région (qui ont fait fortune dans le négoce de la betterave sucrière), d’une part, la famille du père de Federico, Federico García Rodriguez, un libéral républicain et, d’autre part, les familles Roldán et Alba, l’une proche de la CEDA (Confédération des droites autonomes) et l’autre monarchiste libérale (alphonsine), vont confluer et entraîner la mort du poète. À cela s’ajoute le fait que les Alba vouent une haine particulièrement farouche à Federico depuis qu’ils ont eu vent de son œuvre La Casa de Bernarda Alba, critiquant sévèrement leur famille.
Le 5 août, sur dénonciation du clan des Roldán, le capitaine Rojas, à la tête d’un groupe de néo-phalangistes, perquisitionne la maison de famille des Lorca. Rojas prétend ne rechercher que le frère de l’intendant de la ferme. Les coups et les insultes pleuvent. Federico est battu, traité de « pédé », jeté dans l’escalier. Lassés, les miliciens quittent enfin les lieux.
Le soir, inquiet pour sa vie, Federico García Lorca appelle au téléphone son ami Luis Rosales et lui demande de le protéger. Professeur de littérature à l’Université, Luis Rosales s’apprête à rejoindre le front comme volontaire phalangiste. Il accourt immédiatement à la ferme de San Vicente. Après un rapide conciliabule, il décide de loger Lorca chez lui, au centre de la ville, à trois cents mètres du siège du gouverneur civil où réside le commandant Valdés. Dès son arrivée dans la demeure des Rosales, les frères aînés de Luis, Miguel et Pepe – deux phalangistes de la première heure – et leurs parents accueillent le poète à bras ouverts.
Soutien phalangiste
Valdés et Ruíz Alonso vont mettre onze jours pour découvrir la cachette. Le 16 août, la sœur de Federico, Concha, dont le mari a été arrêté le 20 juillet, parle, apeurée sous la menace de voir son père emmené en otage. Pour Valdés et Ruiz Alonso, l’aubaine est trop belle. Ils vont enfin pouvoir se débarrasser des Rosales et du groupe des vieilles chemises qui leur sont ouvertement hostiles.
Le jour même, Ruiz Alonso, muni d’un mandat d’arrêt et accompagné de deux sections de miliciens de la CEDA, se présente au domicile des Rosales. En l’absence des trois frères et de leur père, il est reçu par Madame Rosales. Ruiz Alonso se veut rassurant. Son attitude est tellement mielleuse que le malheureux Lorca se convainc qu’il ne lui arrivera rien. Prudente, Madame Rosales retient Ruiz Alonso pendant qu’elle fait chercher son fils d’urgence au siège de la Phalange. Miguel accourt en hâte et s’interpose, mais en vain. Emmené de force, Federico García Lorca est fouillé et emprisonné.
Dès le soir, Luis et Pepe, de retour du front, décident d’agir avec l’appui d’une demi-douzaine de phalangistes. Indignés, tous se rendent au siège du gouverneur civil dans l’intention de libérer leur ami. À l’entrée, Pepe bouscule les gardes qui barrent le passage ; il surgit dans le bureau du gouverneur civil et récrimine durement Ruiz Alonso et le Commandant Valdés. L’altercation est d’une extrême violence. Pepe sort son revolver, mais à un contre cinq, la détermination du petit groupe de phalangistes ne suffit pas. Finalement, Pepe Rosales obtient l’autorisation de voir le prisonnier.
Le 17, Pepe se présente à nouveau devant Valdés. Il est cette fois en possession d’un ordre de libérer García Lorca, qui a été signé par le gouverneur militaire, le colonel Antonio Gómez Espinosa. Mais rien n’y fait. Valdés ne se démonte pas et répond qu’il regrette, mais que le prisonnier n’est plus là. Un mensonge gobé par Pepe Rosales qui ignore que Lorca est encore là pour quelques heures.
Le 18 août au matin, Federico García Lorca est transféré en secret à l’ancienne résidence pour enfants de la Colonia, qui a été convertie depuis peu en lieu de détention. Conduit sur la route d’Alfaraz, il est sommairement exécuté avec deux compagnons d’infortune, le maître d’école, Dióscoro Galindo et le banderillero Francisco Galadi, à 4 heures 45 du matin, au pied des oliviers du ravin de Viznar.
Des années durant, le principal responsable de sa mort, le Commandant Valdés, niera toute implication dans l’affaire. Mais depuis 1983, grâce aux recherches du journaliste de Grenade, Eduardo Molina Fajardo, la déclaration originelle des frères Rosales a été retrouvée et la responsabilité directe du Commandant Valdés établie.
L’exécution de Federico García Lorca fut bel et bien ordonnée par le Commandant Valdés avec l’aval du général Queipo de Llano. Au lendemain de ce crime barbare, Luis Rosales sera emprisonné à son tour et évitera d’être passé par les armes grâce à l’amende substantielle que versera sa famille et, plus encore, grâce à l’arrivée inespérée, à Grenade, de l’un des plus prestigieux chefs phalangistes de la première heure, le médecin Narciso Perales.
Fidèle parmi les fidèles de José Antonio, lui-même théoricien du national-syndicalisme, Perales se heurte dès son arrivée au Commandant Valdés. Il témoignera plus tard qu’au cours de leur dispute, Valdés lui avait déclaré cyniquement : « Écoutez, pour moi, dans toute cette histoire de national-syndicalisme, ce qui est national me semble bien, mais ce qui est syndicalisme me donne des maux d’estomac. » Curieusement, le commandant Valdés, toujours affublé de la chemise bleue phalangiste dans les films et les séries télévisées, ne la porte jamais sur les photos de l’époque, comme celles publiées dans le journal Ideal entre juillet 1936 et juillet 1937.
Après la création de la nouvelle Phalange traditionaliste de Franco (FET), en avril 1937, mouvement né de la fusion imposée de la Phalange originelle et des divers partis de droite et la condamnation à mort consécutive du second chef national de la Phalange, Manuel Hedilla, parce qu’il refuse ce « décret d’unification » (rejet qui vaut au phalangiste Pedro Durruti, frère du leader anarchiste, Buenaventura Durruti d’être fusillé), le docteur Narciso Perales entre dans la dissidence et la clandestinité. Quant à Luis Rosales après avoir collaboré à de nombreuses revues littéraires phalangistes, pendant les années 1940 et 1950, il prend également ses distances avec le régime.
En mars 1937, peu de temps avant la disparition de la Phalange de José Antonio, deux revues phalangistes ont expressément condamné l’assassinat de Lorca par la voix du phalangiste Francisco de Villena de Saragosse. En hommage à Lorca, une belle élégie a été publiée par lui dans le quotidien Amanecer, puis dans l’hebdomadaire Antorcha. À nouveau, le 11 mars 1937, Luis Hurtado Álvarez a publié un article dans le journal phalangiste de Saint-Sébastien, Unidad, dont les premiers mots étaient sans équivoque : « On a assassiné le meilleur poète de l’Espagne impériale. » Toujours en 1937, le poète sévillan, Joaquín Romero Murube, proche lui aussi des milieux phalangistes, a dédié à Lorca son recueil de poèmes Siete romances. Plus tard, en 1939, pour ne citer qu’un seul exemple de plus, le poète phalangiste, José María Castroviejo, a dédié lui aussi un poème à Federico García Lorca, repris dans son recueil Altura.
La vérité prend l’escalier
Après la guerre civile, alors que dans l’Espagne franquiste, personne n’ose plus évoquer officiellement les véritables circonstances de l’assassinat du poète, des phalangistes amis de José Antonio ne se privent pas d’affirmer publiquement que « Lorca était le poète préféré de José Antonio. » Dans les années 1940, 1950 et 1960, les revues des jeunes du Front de la Jeunesse et de la Section féminine, dirigée par Pilar Primo de Rivera, publient régulièrement les poèmes de Lorca. En 1952, les théâtres ambulants de la Section féminine représentent la Zapatera prodigiosa.
Bien des années plus tard, en 2012, bien après le retour de la démocratie, Juan Ramirez de Lucas, collectionneur et critique d’art connu, rompra enfin un long silence en évoquant sa relation homosexuelle avec Federico. C’était en 1936, il était alors âgé de 19 ans et il reçut vraisemblablement la dernière lettre écrite par le poète andalou, datée du 18 juillet 1936. Depuis cette révélation, l’énigmatique inspirateur des célèbres Sonetos de amor oscuro est enfin connu. Auteur de plusieurs livres, défenseur du Valle de los Caidos, œuvre de l’architecte Diego Mendez, Juan Ramirez de Lucas, a été le grand amour de Federico. À vingt-cinq ans, il s’est engagé dans la 3e batterie du Régiment d’artillerie de la Division Azul pour lutter contre le communisme sur le Front de l’Est. Par la suite, de retour en Espagne, il est entré à la rédaction du journal ABC, sur la recommandation de Luis Rosales, avant de devenir un spécialiste de l’art populaire et un expert de la critique d’architecture.
L’histoire, on le sait, est toujours plus subtile et plus complexe que ne le laissent accroire les idéologues. Grâce aux efforts de quelques historiens sérieux, la fausse rengaine d’un Federico García Lorca, « intellectuel de gauche assassiné par la Phalange », si appréciée des propagandistes du Komintern, alors qu’en réalité il fut victime de la droite libérale-conservatrice, n’est désormais plus acceptée comme vraie et sûre.
Arnaud Imatz (Site de la revue Éléments, 2 septembre 2026)

Edwy Plenel, le croisé sur la muraille : 40 ans à combattre un phénomène qu’il refuse de comprendre
Me voici de nouveau dans un train qui traverse cette Bretagne sèche comme un paillasson, sur laquelle quelques gouttes sont tombées ces derniers jours sans parvenir à rendre aux campagnes leur verdure. La température, du moins, a notablement baissé, et le voyage, naguère transformé par la canicule en une sorte de cuisson ferroviaire, est enfin supportable. Je regarde défiler des champs couleur de paille où toute trace de vert semble avoir disparu, tandis que, pour tromper la longueur du parcours, je me plonge dans un entretien d’Edwy Plenel avec Nonna Mayer. Mediapart est un admirable thermomètre : thermomètre du désarroi de la gauche, de ses haines recuites, de ses pulsions et de cette fièvre morale qui lui fait prendre ses alarmes pour les mouvements du monde. Le paysage passe derrière la vitre, les arguments se succèdent dans mes écouteurs, et c’est alors que me vient cette pensée importune, presque inconvenante : à quoi reconnaît-on qu’une vie fut utile, et comment un homme découvre-t-il, au soir de la sienne, qu’il l’a peut-être consacrée à combattre en vain ?
La pensée est cruelle. Il ne signifie pas qu’Edwy Plenel n’ait rien accompli, ni que son existence professionnelle puisse être ramenée à une longue gesticulation sans effet. Il a dirigé la rédaction du Monde, fondé Mediapart, révélé ou contribué à révéler plusieurs affaires d’État, fait tomber des ministres et imposé dans la presse française un modèle économique dont beaucoup prédisaient l’échec. Peu de journalistes peuvent se flatter d’avoir exercé une influence comparable sur la vie publique. L’inutilité dont je parle est plus profonde et, à certains égards, plus tragique : elle tient à l’échec de l’œuvre à laquelle il aura subordonné toutes les autres, cette lutte opiniâtre contre l’extrême droite qui devait empêcher son retour et qui l’aura accompagné depuis ses années de jeunesse jusqu’au seuil de la vieillesse.
Selon l’excellente biographie que lui a consacrée l’OJIM, Plenel est né en 1952. Il appartient à cette génération pour laquelle l’engagement politique ne fut pas une humeur passagère, encore moins un accessoire de carrière, mais une religion séculière avec ses Écritures, ses martyrs, ses hérésies et son eschatologie. Élevé entre la Martinique et Alger, fils d’un universitaire anticolonialiste, il entra très jeune dans la mouvance trotskiste. Sous le pseudonyme de Krasny, « rouge » en russe, il écrivait dès 1969 dans la presse militante avant de rejoindre Rouge, l’organe de la Ligue communiste révolutionnaire. On ne se débarrasse jamais tout à fait de la religion de ses vingt ans. Il abandonna la carte, non le catéchisme ; quitta l’organisation, non la disposition intérieure qui ordonnait le monde entre émancipateurs et oppresseurs, dominés et dominants, antifascistes et fascistes.
Son entrée au Monde, en 1980, lui permit de transposer cette ferveur dans un métier qui convenait admirablement à son tempérament. Il avait le goût du secret, de l’archive dérobée, de l’informateur que l’on retrouve dans un café obscur et du dossier que l’on ouvre sur une table en baissant la voix. Ses relations dans la police, la justice et les administrations nourrirent ses enquêtes. L’affaire des Irlandais de Vincennes, le Rainbow Warrior, les turpitudes de la présidence Mitterrand et les écoutes de l’Élysée contribuèrent à faire de lui un personnage presque romanesque : l’enquêteur que le pouvoir surveille parce qu’il en sait trop. Sa moustache elle-même finit par prendre l’allure d’un paraphe, puis d’un emblème.
Il connut pourtant les revers, les emballements et les accusations aventureuses, comme dans l’affaire dite du scandale de Panama. Le livre de Pierre Péan et Philippe Cohen, La Face cachée du Monde, ébrécha plus tard la statue en dénonçant les mœurs d’un journal qui aurait glissé du contre-pouvoir à l’abus de pouvoir. Plenel dut quitter Le Monde, non sans fracas ni rancœur. Il aurait pu disparaître dans les colloques, écrire des souvenirs et devenir l’un de ces anciens maîtres de la presse dont on sollicite les sentences les soirs d’élection. Il fonda au contraire Mediapart en 2008 et remporta une seconde victoire, plus éclatante encore que la première.
Les affaires Bettencourt et Cahuzac établirent la réputation du nouveau journal. La seconde demeure un morceau de bravoure journalistique : un ministre du Budget chargé de poursuivre la fraude fiscale dut reconnaître qu’il possédait lui-même un compte dissimulé à l’étranger. On ne saurait dénier à Plenel cette réussite sans verser dans la mauvaise foi. Seulement, derrière le journal d’investigation se fortifiait un magistère moral, puis une citadelle idéologique. Mediapartdevint peu à peu le vaisseau amiral d’une gauche qui ne se contentait plus de défendre les immigrés et les minorités, mais voyait dans la dissolution des appartenances historiques la condition même de l’émancipation.
Edwy Plenel n’est pas seulement un militant. Il est un croisé, et tout croisé a besoin d’une Jérusalem. La sienne n’existe pas encore. C’est la cité future, la société enfin affranchie des héritages, des frontières intérieures, des fidélités charnelles et des vieilles continuités. Les hommes n’y seraient plus déterminés par leur naissance, leur peuple ou leur religion ; ils ne seraient que des individus égaux, disponibles pour une fraternité universelle. Aux murailles de cette Jérusalem assiégée se pressent, dans son imaginaire, les forces identitaires, les nostalgiques de la nation, les réactionnaires, les catholiques rétifs, les électeurs du Rassemblement national et tous ceux que le lexique journalistique permet de ranger dans les « droites extrêmes ».
Carl Schmitt observait que le politique commence par la distinction de l’ami et de l’ennemi. Plenel n’aurait sans doute que mépris pour le juriste allemand, cependant il illustre parfaitement cette proposition. L’extrême droite n’est pas chez lui un adversaire dont on examine les arguments, les transformations et les assises sociales ; elle est l’ennemi substantiel, le principe maléfique dont les manifestations particulières importent moins que la permanence. Jean-Marie Le Pen, Marine Le Pen, Éric Zemmour, les électeurs populaires du Nord, les bourgeois catholiques de l’Ouest parisien, CNews, les réseaux sociaux, les « masculinistes » : les figures changent, l’essence demeure. Le vocabulaire de l’analyse cède alors subrepticement la place à celui de la démonologie.
L’entretien avec Nonna Mayer en fournit un témoignage presque parfait. Le décor lui-même n’a pas été choisi au hasard : le Musée de la Libération de Paris. Plenel ouvre la conversation avec Bertolt Brecht et le « ventre fécond » d’où peut surgir ce que la traduction française a nommé la « bête immonde ». À quelques mois de l’élection présidentielle, il entend établir une « résonance » entre l’effondrement de 1940 et la possible arrivée au pouvoir du Rassemblement national. Les précautions sont dites, les époques ne sont pas les mêmes, l’histoire ne se répète pas, puis aussitôt congédiées. Vichy, la Collaboration, les années trente et la défaite reviennent comme les décors usagés d’un théâtre dont on refuse de changer la machinerie.
Nonna Mayer ne saurait être soupçonnée de complaisance envers le Rassemblement national. Engagée à gauche, spécialiste depuis plusieurs décennies de ses électorats, elle considère la priorité nationale comme une rupture avec l’égalité des droits. Elle conserve néanmoins une qualité devenue rare dans les sciences sociales militantes : la probité devant les données. Ses convictions ne disparaissent pas lorsqu’elle examine les chiffres, toutefois elle ne contraint pas toujours ceux-ci à réciter le bréviaire. À plusieurs reprises, on la sent ramener son interlocuteur à la complexité des faits, comme une institutrice indulgente corrigerait les emportements d’un élève brillant.
Plenel veut retrouver Vichy derrière le bulletin de vote ; Nonna Mayer lui répond que les premiers électeurs du Front national ne songeaient ni à Vichy ni à l’antisémitisme. Elle rappelle le rejet de la gauche arrivée au pouvoir, puis la conquête progressive d’une partie des classes populaires déçues par cette même gauche. Plenel évoque une ascension devenue « irrésistible » ; la sociologue insiste sur son caractère encore résistible. Il redoute une répétition de 1940 ; elle observe que la France n’est ni occupée ni vaincue, que des contre-pouvoirs subsistent et qu’une comparaison trop mécanique ne saurait tenir lieu de démonstration. Il cherche la récidive historique, elle décrit une recomposition électorale.
L’écart devient plus instructif encore lorsque Nonna Mayer désigne les faiblesses du Rassemblement national. Elle distingue la ligne plus libérale de Jordan Bardella de celle, socialement plus ambiguë, de Marine Le Pen ; sépare l’électorat catholique et masculin d’Éric Zemmour de celui du RN ; constate la stratégie de normalisation du parti et reconnaît que le mot « fascisme » n’éclaire plus suffisamment sa nature présente. Le mouvement qu’elle étudie a évolué. Plenel l’entend, puis ramène chaque nuance vers la catastrophe annoncée : les divisions existaient aussi dans les années trente, le grotesque de Trump rappelle celui d’Arturo Ui, les institutions françaises pourraient offrir à une présidence lepéniste tous les leviers du pouvoir. À chaque issue ouverte par la sociologue, le croisé replace une herse.
Une question manque pourtant durant ce long entretien. Elle est si vaste qu’on finit par n’entendre qu’elle : pourquoi ? Pourquoi des millions de Français, dont beaucoup votaient naguère communiste ou socialiste, se sont-ils détournés de la gauche ? Pourquoi l’ouvrier, le petit employé, l’artisan, l’aide-soignante et le retraité modeste n’accordent-ils plus aucun crédit à ceux qui prétendent parler en leur nom ? Pourquoi l’immigration, que les élites décrivaient comme une heureuse diversification de la société française, est-elle devenue une inquiétude électorale centrale ? Pourquoi les campagnes, les périphéries urbaines et les anciennes régions industrielles ont-elles cessé de croire que l’effacement des frontières et l’intensification des flux humains serviraient leurs intérêts ?
Plenel pose parfois la question, sans jamais consentir à s’exposer à la réponse. L’immigration ne peut être pour lui qu’un « cheval de Troie » permettant d’attaquer l’égalité. L’attachement identitaire ne saurait procéder d’une expérience vécue, d’un bouleversement démographique visible, d’un sentiment de dépossession culturelle ou d’une inquiétude relative à la sécurité ; il doit nécessairement dissimuler une passion plus honteuse. Le citoyen qui parle de frontières pense en réalité à la hiérarchie des races. Celui qui redoute de devenir étranger dans sa propre ville rêve obscurément de Vichy. Celui qui demande que la nationalité crée des droits et des devoirs particuliers menace l’idéal égalitaire. Le diagnostic précède l’auscultation et dispense d’écouter le malade.
C’est ici que se trouve peut-être la cause profonde de l’échec. La gauche marxiste avait promis l’émancipation des travailleurs ; la gauche antiraciste lui a peu à peu substitué celle des minorités. Elle a délaissé l’atelier pour l’université, le salaire pour l’identité, l’exploitation pour la discrimination, la souveraineté populaire pour la protection juridique de catégories particulières. L’homme enraciné, inscrit dans un métier, une commune, une nation et une histoire, devint suspect parce que ces appartenances étaient autant de limites opposées à l’individu abstrait. La mondialisation économique détruisait son emploi pendant que le progressisme culturel lui expliquait que ses réticences procédaient d’une tare morale. On lui ôtait le monde sous les pieds, puis on le réprimandait parce qu’il avait le vertige.
Nonna Mayer apporte elle-même plusieurs pièces à ce procès involontaire. Elle reconnaît que le Rassemblement national possède un programme identifiable et des candidats clairement désignés, tandis que la gauche ne sait plus où elle va. Elle constate que Jean-Luc Mélenchon est désormais perçu, dans certaines enquêtes, comme plus dangereux pour la démocratie que Marine Le Pen. Elle relève la brutalité de sa stratégie et son incapacité à tendre la main aux autres composantes de la gauche. Plus embarrassant encore, ses données montrent que l’adhésion à plusieurs préjugés antisémites a progressé chez les sympathisants de La France insoumise au point d’égaler, selon l’indicateur large qu’elle emploie, celle observée chez les sympathisants du RN. Elle nuance aussitôt, examine les effets du diplôme, de la religion et de la composition sociologique, refuse les conclusions faciles. Cette honnêteté scientifique l’honore d’autant plus qu’elle fragilise le récit dans lequel l’antisémitisme marcherait toujours du même côté de la rue.
Plenel paraît alors désarçonné par les rudesses de la France insoumise. Il en partage l’horizon multiculturel, l’attention aux minorités et une bonne part du lexique, sans pouvoir tout à fait souscrire à la violence mélenchonienne, aux ambiguïtés apparues depuis le 7 octobre ni à la logique d’un appareil lancé dans la conquête du pouvoir. Le vieux trotskiste reconnaît la machine, peut-être trop bien. Il voudrait l’union des gauches contre l’ennemi principal, mais découvre que l’antifascisme n’est plus une discipline assez puissante pour contenir les ambitions, les clientèles et les passions concurrentes. Jérusalem se divise entre ses défenseurs pendant que les assiégeants gagnent du terrain.
Rien de cela ne conduit Plenel à examiner l’axiome central de son existence. L’échec ne peut provenir de l’idéal ; il vient nécessairement de ce que cet idéal n’a pas été défendu avec assez de vigueur. Si l’extrême droite progresse, c’est que les médias l’ont banalisée, que les gouvernants ont repris ses mots, que Sarkozy a créé un ministère de l’Identité nationale, que Hollande a envisagé la déchéance de nationalité, que Macron a déçu ses électeurs, que CNews a déplacé les bornes du dicible, que les réseaux sociaux diffusent le « grand remplacement », que la droite traditionnelle envisage une alliance. Chaque explication contient sa part de vérité. Leur addition soigneusement ordonnée permet surtout de ne jamais envisager que les Français aient pu voir, juger et choisir par eux-mêmes.
On songe au roi Canut devant la marée. La légende moderne en a fait un souverain assez vain pour commander aux flots de se retirer ; les récits anciens disent au contraire qu’il voulut démontrer à ses courtisans l’impuissance des rois devant les forces naturelles. Edwy Plenel ressemble moins au Canut historique qu’à la caricature que la postérité en a tirée. Depuis quarante ans, il intime à la vague identitaire de redescendre. Elle se retire parfois entre deux scrutins, revient plus haute à l’élection suivante, gagne une grève, une usine fermée, une sous-préfecture oubliée, une rue où les commerces ont changé de langue. Le journaliste accuse le vent, les digues, les guetteurs et les cartographes. Jamais il ne se demande si la lune n’exerce pas sur les sociétés une attraction que les éditoriaux ne peuvent abolir.
Cette force n’a rien de mystérieux. Les sociétés humaines veulent persévérer dans leur être. Elles supportent les échanges, les métissages et même de profondes transformations tant qu’elles conservent le sentiment de demeurer le sujet de leur propre histoire. Elles se rebiffent lorsqu’on leur enseigne que cette continuité serait coupable, que leur passé se résumerait à une suite de crimes et que leur avenir exigerait leur propre indifférenciation. Un peuple peut accepter beaucoup de sacrifices ; il consent rarement de bon cœur à devenir superflu chez lui. Ce mouvement de conservation n’est pas un programme politique complet, encore moins une garantie de sagesse, mais il constitue une puissance élémentaire que l’antiracisme institutionnel aura sottement confondue avec une pathologie.
Le plus émouvant, dans cet entretien, tient peut-être à l’incapacité de Plenel à reconnaître la tragédie qui s’y joue. Retiré de la présidence de Mediapart, désormais plus libre de regarder derrière lui, il revient encore au même ennemi, au même musée, aux mêmes années noires et aux mêmes citations de Brecht. Il dispose enfin du temps nécessaire pour dresser le bilan, cependant ce bilan demeure impossible, car il faudrait admettre que l’adversaire n’a pas seulement survécu : il s’est transformé, élargi, rajeuni et installé au cœur des classes que la gauche prétendait représenter. La bête qu’il croyait avoir tenue hors des murs approche du pouvoir par les urnes, non à la faveur d’une armée d’occupation.
À la fin de l’émission, Plenel cite Walter Benjamin. Il évoque les passagers d’un train qui, comprenant que le convoi court à la catastrophe, tirent ensemble le signal d’alarme. L’image me fit relever les yeux vers la vitre. Mon propre train poursuivait tranquillement sa route entre les champs bretons, et je songeai que Plenel avait peut-être passé sa vie à tirer un signal d’alarme dans un convoi qui n’allait pas où il le croyait. À force d’annoncer le même précipice, il n’avait pas vu que les voyageurs avaient changé de train, précisément parce qu’ils ne voulaient plus aller vers la destination qu’il leur assignait.
Une vie n’est jamais tout à fait inutile lorsqu’elle laisse derrière elle des journaux, des enquêtes, des livres et des institutions. L’œuvre politique d’Edwy Plenel porte néanmoins la marque d’un échec monumental : il aura consacré son existence à conjurer un phénomène qu’il se refusait à comprendre, et ce refus aura peut-être contribué à le fortifier. Le croisé est toujours sur la muraille, la moustache au vent, récitant Brecht devant les étendards qui se rapprochent. Il ne lui reste qu’une question à poser, la seule qu’il évite depuis quarante ans : si l’ennemi est devenu le peuple, lequel des deux s’est trompé de chemin ?
Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 23 août 2026)
Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'un jeune économiste allemand, Jurij Kofner, cueilli sur le site d'Euro-Synergies et consacré à la nécessaire remise à plat des principes qui régissent le rôle de l’État dans l'économie...

Pour une économie viable : ordolibérale à l’intérieur, calquée sur List à l’extérieur
L’État allemand souffre d’une contradiction singulière: là où il devrait se retenir, il intervient toujours plus profondément. Là où il devrait agir, il se révèle impuissant. Il régule les chauffages, les chaînes d’approvisionnement, les obligations de reporting et les décisions des entreprises, tandis que les dépendances stratégiques s’accroissent dans les domaines de l’énergie, des semi-conducteurs, des infrastructures cloud ou des plateformes numériques.
Une économie de marché libre n’a besoin ni d’un État transformationnel omniprésent, ni d’un État minimaliste. Elle a besoin d’un État ordonnateur: ordolibéral à l’intérieur, calqué sur les travaux de Friedrich List à l’extérieur.
La leçon de toute politique visant l'ordre en Allemagne est que la liberté n’est pas seulement menacée par un État tout-puissant, mais aussi par un État faible. Sous la République de Weimar, la capacité de décision de l’État était oblitérée par les partis, les associations et les intérêts particuliers. L’image d’Alexander Rüstow de l’État comme « proie » en saisit l’essence: formellement responsable de tout, mais pratiquement trop faible pour défendre le bien commun face à des intérêts particuliers puissants.
Carl Schmitt décrivit ce même problème comme une crise de la souveraineté de l’État: l’État pluraliste des partis et des corporatismes perd son unité politique lorsque des intérêts particuliers organisés s’approprient l’État et que ce dernier n’est plus capable de décider par lui-même. Sa formule du souverain en cas d'état d’exception révèle une condition de base de toute efficacité politique.
L’ordolibéralisme (voir à ce sujet notre numéro 34) en a tiré une conclusion: l’État ne doit pas jouer à l’économie (ni être joué par elle), mais créer de l’ordre. Walter Eucken, Franz Böhm, Alexander Rüstow, Wilhelm Röpke et Ludwig Erhard associaient la propriété privée et l’esprit d’entreprise à un État de droit qui garantit l’accès au marché, combat les cartels et applique des règles égales pour tous. Ce n’est pas moins de marché par un État fort – mais c’est seulement un État ordonnateur fort qui rend la concurrence libre possible.
Pour l’Allemagne, cela signifie que la propriété, la responsabilité, la liberté contractuelle, la concurrence par la performance et l’accès ouvert au marché doivent redevenir la norme en politique économique. L’État ne doit pas sélectionner les entreprises selon l’opportunité politique. La politique de compétitivité doit être horizontale: énergie bon marché, fiscalité réduite, procédures d’autorisation rapides, marchés financiers fonctionnels, infrastructures performantes et travailleurs qualifiés – techniciens et ingénieurs.
Cela implique une simplification juridique plutôt qu’un allègement symbolique. Directive sur l’efficacité énergétique, CBAM, taxonomie européenne, RGPD, AI Act et CSRD au niveau européen, ainsi que la loi sur l’efficacité énergétique, la loi sur le devoir de vigilance et la loi sur l’énergie des bâtiments au niveau national, sont des exemples d’une régulation qui est devenue elle-même un désavantage concurrentiel. «One in, two out», les fictions d’autorisation et les révisions automatiques des réglementations au bout de cinq ans maximum seraient des instruments d’ordre cohérents.
L’ordolibéralisme suppose cependant quelque chose qui n’existe pas sur le marché mondial: une instance supérieure qui édicte et fait appliquer des règles contraignantes. À l’intérieur d’un État, la concurrence fonctionne, parce que les tribunaux, les autorités et le monopole de la force protègent la propriété, les contrats et le droit de la concurrence. L’État peut imposer des règles à chaque acteur du marché en tant qu’arbitre.
Au niveau mondial, un tel souverain fait défaut – et il n’est pas près de voir le jour. L’économie mondiale n’est pas un marché intérieur, mais un système d’États concurrents aux intérêts et moyens différents pour asseoir leur puissance. Les institutions internationales comme l’OMC peuvent formuler des règles, mais leur application dépend du pouvoir politique et de l’accord des grands acteurs. En cas de crise, ce qui compte, c’est de savoir qui détient effectivement l’énergie, le capital, la technologie, les infrastructures et les capacités de production stratégiques, et qui peut agir avec. Historiquement, le « libre-échange » n’a surtout fonctionné que durant les périodes où un hégémon mondial avait intérêt à un ordre commercial ouvert – notamment sous la Pax Americana jusqu’aux années 2010. Le blocage de l’organe d’appel de l’OMC depuis 2019 montre clairement cette limite: là où il n’existe pas d’autorité supérieure, ce n’est pas la règle mais la puissance qui prévaut en cas de conflit.
C’est précisément pour cela que l’Allemagne ne doit pas agir à l’extérieur selon les règles énoncées par les doctrines ordolibérales, mais penser de façon listienne. Friedrich List critiquait le libre-échange abstrait de son temps comme irréaliste et soulignait le rôle des forces productives nationales. La puissance économique repose sur l’industrie, la technologie, l’énergie, la recherche et l’infrastructure – et non sur le libre-échange seul. Dans un monde où d’autres États soutiennent stratégiquement leurs entreprises, il faut de la réciprocité, une protection contre le dumping et les transferts de technologie, ainsi qu’une politique industrielle ciblée et limitée dans le temps. À l’intérieur, l’État reste l’arbitre de la concurrence, à l’extérieur il devient un acteur qui défend ses propres bases économiques.
Une politique listienne commence là où la capacité d’action de l’État dépend de ses propres infrastructures. La souveraineté énergétique signifie s’affranchir du dogme selon lequel une nation industrielle doit importer autant d’énergie que possible au lieu de la produire elle-même. L’Allemagne dispose d’importantes options: la réactivation de huit à onze centrales nucléaires est techniquement possible; les ressources nationales de gaz de schiste exploitables s’élèvent à environ 30.000 TWh – soit plus de 35 années de consommation – et les réserves nationales de lignite à environ 56.000 TWh. Le nucléaire, le gaz de schiste et le charbon doivent donc rester des options stratégiques ouvertes.
Au XXIe siècle, il en va de même pour le numérique. Quiconque dépend entièrement de fournisseurs américains pour le cloud, les systèmes d’exploitation, les puces, les plateformes et l’IA ne possède pas de souveraineté technologique. Le « kill switch » numérique peut, dans le pire des cas, s'avérer plus sévère que des sanctions classiques. L’Allemagne et l’Europe ont donc besoin de capacités propres en matière de cloud, de calcul, de puces, d’IA et de cybersécurité.
Il faut y ajouter l’infrastructure physique. Le retard d’investissement s’élève à 231 milliards d’euros; l’IWK et l’IMK estiment les besoins publics d’investissement supplémentaire à près de 600 milliards d’euros sur dix ans. Routes, rails, ports, réseaux numériques et infrastructures énergétiques sont des forces productives au sens de List. Même un gouvernement AfD pourrait, en supprimant les dépenses de transformation d’inspiration gauchiste pour la transition énergétique, le lobbying climatique, les structures d’asile ou les programmes de genre, économiser environ 125 à 140 milliards d’euros. Mais cela ne suffirait pas pour répondre aux besoins d’infrastructure, si bien que des dettes strictement affectées à des investissements productifs supplémentaires sont justifiables sur le plan de toute politique visant la consolidation d'un ordre.
Jurij Kofner (Euro-Synergies, 28 août 2026)
Vous pouvez découvrir ci-dessous la chronique de David Engels sur Ligne droite, la matinale de Radio Courtoisie, datée du 26 août 2026, dans laquelle il évoque la possible victoire de l'AfD dans le Land de Saxe-Anhalt, dans l'est de l'Allemagne.