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Points de vue - Page 2

  • Perpignan, ou les limites du catéchisme de la mixité...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, cueilli sur Breizh-Info et consacré à la question de la mixité scolaire...

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    Perpignan, ou les limites du catéchisme de la mixité

    Ce matin, avant de gagner le bar des Brisants, je me suis arrêté à la Maison de la Presse du Guilvinec et, chose qui ne m’arrive plus guère, j’y ai acheté Le Monde dans sa version de papier. Une demi-heure plus tard, le journal était déplié devant moi sur une table du bistrot, le port de Léchiagat derrière la vitre et la vedette des sauveteurs en mer dans mon champ de vision. Il reste quelque agrément à ces grandes feuilles que l’on tourne avec les doigts, surtout parce que le papier oblige à considérer ce que l’écran permet d’esquiver : le voisinage des articles, leur importance relative et, derrière l’information, l’architecture mentale d’une rédaction.

    Perpignan occupe dans cet univers rédactionnel une place assez singulière. Depuis que la ville a confié ses destinées municipales à Louis Aliot et au Rassemblement national, elle semble être devenue pour Le Monde une sorte de laboratoire des idées du Malin. On y retourne régulièrement prendre la température de la bête, observer ses mœurs, examiner ses symptômes, vérifier si quelque peste brune ne couve pas sous le soleil catalan. Cette fois, plusieurs articles s’intéressent à la ségrégation scolaire et à cette particularité perpignanaise : les enfants ne vont pas tous dans les mêmes écoles et, lorsque les parents disposent d’une marge de choix, ils ne choisissent nullement au hasard.

    Jusque-là, rien à redire. La ségrégation scolaire existe. Elle est considérable dans certains quartiers de Perpignan et le recours à l’enseignement privé l’accentue. L’affaire devient plus intéressante lorsque le journal cherche à l’expliquer. La grille de lecture retrouve alors les bons vieux rails : la ségrégation serait principalement sociale. Les familles aisées éviteraient les familles pauvres, les classes moyennes préserveraient leurs avantages et les stratégies résidentielles ou scolaires reproduiraient les inégalités économiques. La classe sociale devient le deus ex machina qui dispense commodément d’aller regarder ce que les parents disent lorsqu’on ferme la porte du salon.

    Car enfin, qui croit sérieusement qu’un père retire son fils d’un collège parce que le camarade assis à sa droite possède un revenu familial inférieur de quelques centaines d’euros au sien ? Qui imagine qu’une mère choisit le privé parce qu’elle redoute de voir sa fille fréquenter l’enfant d’un plombier, d’une caissière ou d’un conducteur d’autobus ? Dans quantité de cas, les différences économiques entre les familles qui partent et celles qui restent ne suffisent nullement à expliquer le phénomène. Les préoccupations sont ailleurs : le niveau scolaire, la discipline, la maîtrise de la langue, la tranquillité des cours, les comportements dans la cour, les rapports entre garçons et filles, l’attitude envers les professeurs, la violence verbale et physique, enfin les ambitions que les autres familles nourrissent pour leurs enfants.

    On appelle tout cela « l’ambiance », avec ce génie du langage ordinaire qui résume souvent en un mot ce que les sociologues mettent trente pages à décrire.

    L’école n’est pas seulement le lieu où l’on enseigne les fractions, Marignan et les participes passés. Pendant une bonne partie de sa journée, elle devient la société de l’enfant. Il y apprend des façons de parler, de rire, de séduire, de se défendre, de provoquer, de respecter ou de défier. Il découvre surtout ce qui procure du prestige parmi ses camarades. Dans une classe, travailler peut être admiré, toléré ou devenir une marque de faiblesse. Obéir au professeur peut sembler naturel ou vous désigner comme un soumis. La composition d’un établissement n’est donc jamais neutre, et le parent qui choisit une école choisit aussi une petite société dans laquelle son enfant va vivre.

    C’est ici qu’intervient un mécanisme humain ancien que les sciences sociales appellent l’homophilie : nous nouons plus volontiers des relations avec ceux qui nous ressemblent ou dont nous comprenons les codes. La ressemblance peut être sociale, linguistique, religieuse, politique et culturelle ; elle peut tout aussi évidemment être ethnique ou raciale. Ces appartenances jouent dans le choix des amis, des conjoints, des quartiers, des lieux de culte, des associations et naturellement des écoles. Les omettre lorsqu’on parle d’homophilie reviendrait à étudier les marées en oubliant la lune.

    Il n’est d’ailleurs nul besoin pour cela de détester le différent. Entre une sociabilité possible et une sociabilité familière, les hommes choisissent volontiers la seconde. Thomas Schelling l’avait montré dès les années 1960 avec ses modèles devenus classiques : de modestes préférences pour un voisinage où l’on ne se trouve pas trop minoritaire peuvent produire, par l’addition de milliers de décisions individuelles, une séparation beaucoup plus forte que ne le désirait chacun des individus pris isolément. Il n’y a pas nécessairement quelque grand ordonnateur maléfique de la ségrégation. Chacun déplace son pion de quelques cases et, à la fin, les couleurs se sont regroupées.

    L’expérience américaine est à cet égard passionnante. Durant des décennies, une puissante politique, judiciaire et administrative considérable fut mobilisée pour abolir d’abord une ségrégation légale injustifiable pour le monde post-1945, puis pour obtenir une déségrégation effective. Brown v. Board of Education, les interventions fédérales, les cartes scolaires redessinées, le busing, les décisions judiciaires : tout cela transforma profondément l’école américaine.

    L’erreur consiste à tirer de cette histoire l’idée que la séparation volontaire constituerait elle-même une anomalie que l’État devrait éternellement pourchasser. Lorsque les contraintes administratives se desserrent, les mécanismes d’agrégation recommencent en effet à jouer. Rien de mystérieux là-dedans. Les hommes recherchent leurs semblables, leurs églises, leurs commerces, leurs écoles, leurs réseaux familiaux, leurs habitudes. Une politique peut modifier leur répartition ; elle ne supprime pas les forces humaines qui conduisent à ces rapprochements.

    Les chiffres américains sont éloquents. La séparation résidentielle entre Noirs et Blancs a diminué depuis les années 1980 mais reste le mécanisme principal de l’immobilier américain. Des villes comme Milwaukee, Chicago, Detroit ou New York demeurent fortement ségréguées. Les voisinages, les lieux de culte, les mariages et une partie importante des relations sociales restent structurés par l’origine autant que par la classe.

    La télévision américaine offre à cet égard une charmante fiction. Dans une série, un Blanc, un Noir, un Asiatique et un Latino peuvent partager le même appartement, le même café du matin, leurs peines de cœur et leurs plaisanteries avec une facilité parfaite. Dans la vie réelle, les choses sont moins scénarisées. Les amitiés entre groupes existent naturellement et sont infiniment plus nombreuses qu’elles ne l’étaient autrefois ; il reste néanmoins beaucoup plus courant de voir les sociabilités s’organiser au sein de populations ayant des références communes.

    Il est en somme beaucoup plus facile de faire cohabiter l’Amérique sur Netflix que dans une rue de Milwaukee.

    Cette réalité n’est d’ailleurs pas seulement affaire de sentiment, de voisinage ou de préférence esthétique. La perception du risque entre évidemment dans le choix d’un quartier ou d’une école, et les statistiques américaines montrent ici des asymétries qu’il serait absurde de dissimuler. Selon la National Crime Victimization Survey du Bureau of Justice Statistics, on relevait en 2024 environ 536 000 incidents violents subis par des victimes blanches non hispaniques et attribués à des agresseurs noirs non hispaniques, contre environ 57 000 incidents subis par des victimes noires et attribués à des agresseurs blancs. Le rapport brut est déjà voisin de neuf contre un. Si l’on rapporte cette fois ces incidents à la taille du groupe auquel appartiennent les agresseurs supposés, l’écart devient beaucoup plus considérable : on arrive à environ 15,3 incidents Noir sur Blanc pour 1 000 Noirs, contre 0,34 incident Blanc sur Noir pour 1 000 Blancs, soit un rapport voisin de quarante-six contre un. Cela ne signifie évidemment pas qu’un Noir pris au hasard serait quarante-six fois plus susceptible qu’un Blanc de commettre une agression : l’enquête compte des incidents, non des auteurs uniques, et l’origine de l’agresseur repose sur la perception de la victime. Cela signifie en revanche que, rapportée à la population de chaque groupe, la violence interraciale enregistrée dans ce sens-là présente une dissymétrie considérable. La violence demeure par ailleurs très largement intragroupe. Ces précautions posées, on comprend qu’une famille puisse intégrer ce type de risque dans son jugement sur un environnement, sans qu’il soit nécessaire de réduire cette appréciation à quelque mystérieuse « peur de l’autre ».

    Nier ces données ne rend personne plus tolérant. Cela rend seulement la discussion moins intelligente.

    Le mot « stéréotype » est d’ailleurs devenu l’un de ces petits marteaux avec lesquels on croit pouvoir clore une conversation. Un stéréotype est une généralisation par laquelle on attribue à un groupe certains traits ou certains comportements. Il peut être imaginaire, hérité, grossièrement caricatural ; il peut également naître de régularités que l’expérience commune ou la statistique font apparaître. La difficulté commence au moment où l’on applique automatiquement au particulier ce que l’on observe dans le groupe.

    Qu’une catégorie de population présente statistiquement davantage tel comportement ne permet jamais de savoir ce que fera Pierre, Ahmed ou Jamal demain matin. L’erreur inverse consiste pourtant à déclarer que toute observation statistique concernant des différences entre populations serait un « stéréotype » et donc, par nature, fausse ou honteuse. Une probabilité n’est pas une condamnation individuelle. Elle demeure une probabilité.

    Perpignan devrait précisément nous prémunir contre les explications à la petite semaine. La ville compte une importante population gitane sédentarisée. Les Gitans catalans sont européens, présents dans la région depuis des générations et traditionnellement chrétiens. Leur existence suffit donc à invalider un schéma rudimentaire où toutes les tensions scolaires opposeraient mécaniquement des Européens chrétiens à des populations extra-européennes musulmanes.

    Cela ne signifie pas que la cohabitation soit nécessairement aisée. L’histoire propre des Gitans a produit des solidarités familiales, des règles de sociabilité, un rapport au groupe, à l’autorité publique, à l’école et au travail qui peuvent être sensiblement éloignés de ceux de la population européenne environnante. Des enfants appartenant au même vieux continent et relevant historiquement de la même religion peuvent donc se trouver plongés dans des univers de comportement fort différents.

    Cette distance n’est pas nécessairement de même nature ni du même degré que celle qui apparaît lorsque se côtoient des populations européennes et des familles venues d’univers afro-maghrébins, musulmans ou d’Afrique noire dont les traditions familiales, religieuses et sociales peuvent être beaucoup plus éloignées. Il ne s’agit pas de prétendre que chaque individu correspond à un modèle collectif. Il s’agit simplement de reconnaître ce que toute l’histoire humaine enseigne : la proximité géographique ne supprime pas les distances culturelles.

    Deux populations peuvent habiter la même ville, emprunter les mêmes autobus et relever de la même mairie tout en ayant des conceptions sensiblement différentes de la famille, de l’autorité, de l’honneur, du rapport entre garçons et filles, de la violence verbale, de la religion et de l’école. C’est généralement ce que les parents perçoivent bien avant les statisticiens.

    L’enfant européen élevé dans un environnement où l’insulte, le défi permanent et la confrontation physique sont rares peut ainsi se trouver désarmé lorsqu’il arrive dans un établissement où une sociabilité plus agressive s’est imposée. Il n’existe aucune raison morale de lui expliquer qu’il devrait s’y habituer au nom des vertus supposées de la mixité. L’école n’est ni une caserne ni un stage d’aguerrissement.

    On oublie surtout que la demande de changement d’établissement ne vient pas toujours des parents. Une fille de onze ans qui supporte mal les insultes quotidiennes, un garçon qui redoute chaque récréation, un adolescent qui découvre que travailler lui vaut les sarcasmes de ses camarades peuvent eux-mêmes supplier leurs parents de les changer d’école. Il arrive même que le père et la mère résistent quelque temps, précisément parce qu’ils ne souhaitent pas céder à la peur, avant de comprendre que leur enfant est en train de se dégrader. On les accusera ensuite de favoriser la ségrégation. La belle affaire.

    J’ai sur ce sujet une vieille mémoire d’Argentin. Enfant à Córdoba, j’avais une école nationale presque au coin de la rue. Mes parents ne m’y envoyaient pas. Ils me conduisaient plusieurs kilomètres plus loin dans une école provinciale fréquentée par des familles dont l’univers culturel leur paraissait plus proche du nôtre, souvent issues comme nous d’une immigration européenne récente. L’école voisine accueillait davantage de familles venues de l’intérieur du pays à la faveur de l’exode rural.

    Je n’ai jamais entendu mes parents élaborer à ce propos une théorie raciale ni même sociale. Ils accomplissaient ce qu’ils considéraient comme leur devoir : choisir l’endroit où leur fils avait les meilleures chances d’apprendre, de parler correctement, d’acquérir de bonnes habitudes et de réussir. La violence n’entrait d’ailleurs pas spécialement dans leur raisonnement. Il s’agissait du niveau scolaire, de la discipline, de l’ambition et du rapport des familles au savoir. C’était un choix culturel beaucoup plus qu’un choix économique. Soixante années plus tard, je ne vois toujours pas ce qu’il avait d’irrationnel.

    Le véritable conflit apparaît lorsque l’État exige des parents qu’ils raisonnent autrement pour leurs enfants que pour eux-mêmes. L’intellectuel peut désirer la mixité dans l’abstrait ; le père pense au contrôle de mathématiques du mardi matin. L’élu raisonne sur le quartier ; la mère pense à la petite fille qui rentre en larmes. L’administration travaille sur des indices de position sociale ; la famille raisonne avec un prénom et un visage.

    C’est pourquoi les modifications de la carte scolaire rencontrent si rapidement leurs limites. Tant que les parents conservent un moyen d’échapper au secteur qui leur est assigné, grâce à l’enseignement privé, à un déménagement, à une dérogation, à une option particulière ou quelquefois à une domiciliation de complaisance, une partie d’entre eux l’emploie. L’État déplace le trait sur la carte ; les familles déplacent les enfants.

    On peut naturellement interdire toutes les portes de sortie. Il restera toujours à expliquer pourquoi une société libre devrait obliger des parents à maintenir leur enfant dans un établissement qu’ils jugent mauvais afin d’améliorer une moyenne ministérielle.

    Les États-Unis fournissent encore une leçon. Après les progrès considérables de la déségrégation, la séparation scolaire s’est de nouveau accrue depuis la fin des années 1980. Les choix résidentiels et scolaires reproduisent en grande partie les regroupements humains. Les charter schools, où les familles disposent précisément de davantage de choix, peuvent elles-mêmes être très fortement ségréguées. Dès que les parents choisissent, ils ne choisissent pas la diversité ; ils choisissent ce qu’ils croient être bon pour leurs enfants.

    Pourquoi s’en étonner ? Les communautés humaines ne sont pas des sacs de billes que le fonctionnaire secoue jusqu’à obtenir la proportion désirée.

    Les catégories américaines exigent d’ailleurs quelque prudence. On parle volontiers des « Hispaniques » ou des « Latinos » comme d’une population homogène, alors que ces mots recouvrent des réalités extrêmement diverses. Dans l’usage courant, « hispanique » renvoie plutôt à l’héritage linguistique et culturel espagnol tandis que « latino » renvoie à l’Amérique latine : un Espagnol peut ainsi être hispanique sans être latino, un Brésilien latino sans être hispanique. L’administration fédérale américaine réunit cependant désormais largement ces origines sous la catégorie « Hispanic or Latino », indépendamment de la race.

    Un Cubain de Miami, un Dominicain du Bronx, un Mexicain du Texas et un Argentin de Floride peuvent donc finir dans la même grande colonne alors que leurs origines raciales, leurs histoires migratoires, leurs positions sociales et leurs identifications sont parfois fort différentes. Les Dominicains comptent une forte composante afro-caribéenne ; les populations colombiennes et argentines ont historiquement comporté une proportion beaucoup plus importante de personnes blanches ; le monde mexicain obéit encore à d’autres métissages et à une autre histoire. La catégorie statistique simplifie une réalité qui ne l’est guère.

    Cette complexité produit parfois des scènes que notre discours français sur l’entre-soi a du mal à digérer. En 2015, au Petit-Bard, quartier populaire de Montpellier, des mères d’élèves pour la plupart originaires du Maroc se mobilisèrent contre la ghettoïsation des écoles de leurs enfants. Libération donna à son reportage un titre devenu fameux : « En classe, on voudrait des petits blonds avec nos enfants ». Une mère expliquait alors qu’elle aurait aimé voir davantage d’enfants d’autres origines sur les photographies de classe. Le mot fut ensuite discuté et certaines participantes estimèrent que les journalistes en avaient fait un raccourci trop commode ; leur revendication de mixité sociale et ethnique, elle, était parfaitement réelle.

    L’épisode est savoureux parce qu’il détruit l’image du parent européen forcément replié sur son groupe et du parent immigré forcément partisan du grand mélange. Ces mères marocaines avaient compris quelque chose de fort simple : lorsque leurs enfants grandissaient exclusivement entre enfants issus du même quartier et du même groupe ethno-religieux, l’école ne remplissait plus correctement l’une de ses fonctions essentielles, qui est de donner accès aux codes de la société dans laquelle ils devront vivre.

    L’homophilie n’est donc pas le monopole des Européens. Le désir d’en sortir lorsqu’elle devient un enfermement non plus.

    Les familles immigrées qui réussissent socialement adoptent d’ailleurs très souvent les mêmes stratégies que les familles françaises auxquelles on reproche leur égoïsme. Dès qu’elles disposent des moyens financiers, culturels ou administratifs nécessaires, certaines recherchent un meilleur collège, une commune plus tranquille, une école privée ou une classe proposant une option réputée. Elles ne trahissent pas leur communauté ; elles font exactement ce que font les parents depuis que l’école existe : elles pensent d’abord à leurs enfants.

    Cela explique aussi pourquoi les filles et les garçons issus de milieux extra-européens n’empruntent pas toujours les mêmes chemins. Dans plusieurs populations issues de l’immigration musulmane, les filles obtiennent de meilleurs résultats scolaires que les garçons. Il serait téméraire de réduire le phénomène à une seule cause, mais on comprend aisément que l’école puisse représenter pour une jeune fille une formidable possibilité d’émancipation personnelle du carcan religieux. Le diplôme permet de travailler, de choisir davantage son existence et parfois de desserrer les contraintes du groupe familial.

    Certains garçons trouvent au contraire dans la rue, le groupe de pairs, la force physique, le défi ou la réputation une reconnaissance beaucoup plus immédiate que celle, lente et ingrate, qu’offre le cahier d’exercices. Dans ces conditions, la réussite scolaire féminine et l’échec masculin peuvent s’écarter considérablement au sein d’une même population. L’école devient pour les unes une porte de sortie ; elle apparaît aux autres comme une institution extérieure dont ils n’attendent pas nécessairement leur position future.

    La question de la délinquance devrait être abordée avec la même franchise. Toutes les sociétés connaissent des différences considérables de criminalité selon l’âge, le sexe, le QI, les groupes, les quartiers et les origines. Rien ne justifie qu’une société renonce à les mesurer parce que le résultat risque de contrarier une doctrine officielle. L’ethnie, la structure familiale, les normes du groupe, la religion, le rapport à la violence, le niveau scolaire, la présence ou l’absence du père, le quartier et les fréquentations peuvent tous entrer dans l’équation.

    La seule distinction intellectuellement indispensable consiste à ne pas confondre une fréquence collective avec une prédiction individuelle. Le fait qu’une population soit statistiquement surreprésentée dans une forme de délinquance ne transforme évidemment pas chacun de ses membres en délinquant. Il n’en résulte pas davantage que la donnée collective devrait être occultée. Entre le déterminisme racial et le déni statistique existe tout simplement le monde réel, celui où les probabilités collectives existent sans abolir la liberté des personnes.

    C’est ce monde-là que les parents évaluent lorsqu’ils choisissent une école. Ils ne rédigent pas une thèse de sociologie avant le dîner ; ils accumulent des histoires, des expériences, des témoignages, regardent ce qui arrive aux enfants des voisins, interrogent les leurs et en tirent une appréciation parfois juste, parfois injuste, mais rarement entièrement abstraite.

    On retrouve ici le péché originel du discours français sur la mixité : croire que la proximité physique suffit à créer une communauté. Mettre deux populations dans la même cour ne signifie pas qu’elles formeront spontanément un même monde. Elles peuvent apprendre à se connaître, s’influencer, parfois se mêler profondément au fil des générations. Elles peuvent également continuer à vivre côte à côte avec leurs réseaux, leurs mariages, leurs commerces, leurs fidélités et leurs préférences.

    L’assimilation elle-même, lorsqu’elle fonctionne, exige du temps et surtout une société d’accueil suffisamment sûre d’elle-même pour exercer une attraction. Une école qui ne sait plus quelle langue elle veut faire parler, quelle histoire elle veut transmettre, quelles règles elle entend faire respecter et quels comportements elle juge honorables possède peu de chances d’assimiler qui que ce soit. Elle peut au mieux administrer une coexistence.

    C’est ici que Le Monde me semble manquer l’essentiel. Il observe fort bien le phénomène et conserve devant certaines de ses causes une curieuse pudeur. On examine les revenus, les indices sociaux, les logements, la géographie urbaine, l’enseignement privé, les stratégies scolaires. Tout cela compte. Puis l’on passe à côté de l’énorme éléphant ethnoculturel installé au milieu de la classe en prenant soin de ne pas trop le regarder.

    Le résultat est une politique bâtie sur une anthropologie de papier. L’homme idéal de la mixité n’a ni mémoire familiale, ni préférence communautaire, ni volonté de transmission. Il ne distingue jamais les environnements culturels. Il considère que toutes les fréquentations sont interchangeables. Il accepte que la scolarité de son enfant contribue à corriger une moyenne statistique et, s’il refuse, quelque spécialiste viendra expliquer qu’il souffre d’un préjugé.

    L’homme réel est moins docile. Il désire que son enfant reçoive quelque chose de lui, grandisse dans un environnement qu’il puisse comprendre et fréquente des camarades dont les comportements ne contredisent pas chaque jour ce que la famille enseigne à la maison. Cela produit parfois de l’entre-soi. Cela produit des quartiers, des écoles, des églises et des réseaux différents. Cela produit également des rencontres, des amitiés, des mariages et des passages d’un univers à l’autre. Rien n’oblige néanmoins à poser comme dogme que la séparation volontaire serait toujours mauvaise et le mélange toujours vertueux.

    La véritable question politique n’est donc peut-être pas : « Comment contraindre davantage les familles à la mixité ? » Elle est : « Pourquoi certaines écoles font-elles fuir, et comment leur rendre leur attractivité ? » L’autorité du professeur, la sécurité, la maîtrise de la langue française, la discipline, le travail, des programmes exigeants, des options ambitieuses et la certitude que l’élève tranquille sera davantage protégé que le perturbateur feraient probablement davantage pour la mixité scolaire que dix conférences ministérielles sur la diversité.

    L’État peut assigner une adresse. Il ne peut pas décréter la confiance.

    Je replie finalement mon Monde. Dehors, le port n’a pas beaucoup changé pendant ma lecture et la vedette des sauveteurs en mer demeure à son poste. Sur les grandes pages du quotidien, la ségrégation apparaît comme une maladie dont une politique publique suffisamment énergique finirait nécessairement par venir à bout. J’y vois plutôt l’une des manifestations, quelquefois heureuse, quelquefois fâcheuse, d’un comportement extrêmement ancien des communautés humaines : le désir de vivre parmi ceux avec lesquels on partage assez de choses pour que toute la vie quotidienne ne devienne pas une négociation.

    On peut empêcher qu’un individu soit condamné d’avance par son origine. On ne supprimera pas pour autant, par règlement ou par sermon, le désir de transmettre, de se reconnaître, de choisir ses fréquentations et surtout de protéger ses enfants.

    Perpignan n’est peut-être pas le laboratoire des idées du Malin. C’est plus simplement un laboratoire du réel. Et le réel possède cette vieille obstination dont les idéologues devraient finir par se méfier : lorsque les hommes doivent choisir entre satisfaire une doctrine et protéger ce qu’ils ont de plus cher, ils choisissent presque toujours leurs enfants.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 15 septembre 2026)

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  • Les patriotes… de l’étranger !

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de David Engels cueilli sur le site de Politique magazine et consacré au nécessaire refus de la vassalisation de l'Europe...

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    Les patriotes… de l’étranger

    Il m’arrive de plus en plus souvent de refermer mon ordinateur avec un sentiment de lassitude. Dès que je critique la politique américaine, me voilà immédiatement soupçonné d’être un « agent secret du Kremlin » ; si j’exprime des réserves à l’égard de la Russie, je me fais dénoncer comme un « atlantiste » ; et à cette opposition commence d’ailleurs à s’ajouter une troisième puissance, la Chine, tandis que, dans certaines régions d’Europe, la Turquie apparaît lentement mais sûrement comme un pôle de référence… et je vous fais grâce d’Israël… Il ne s’agit plus de discuter d’un problème concret, d’examiner les intérêts de son propre pays ou de son continent, mais de choisir un protecteur, un camp, presque un suzerain : tout est réduit désormais à une discussion stérile sur l’adhésion à des « camps » dont aucun n’est dirigé par l’Europe.

    Le plus frappant, c’est que cette logique traverse aujourd’hui tous les courants politiques. À gauche comme à droite, parmi les souverainistes comme parmi les européistes, nombreux sont ceux qui semblent persuadés que l’avenir de leur nation dépendra avant tout de l’appui d’une puissance extra-européenne. Certains voient dans les États-Unis le seul rempart contre la Russie ; d’autres placent leurs espoirs dans Moscou pour contrebalancer l’influence américaine ; d’autres encore regardent vers Pékin ou vers Ankara. Même des gouvernements réputés farouchement patriotes, tel celui de Viktor Orbán (qu’il repose en paix), s’efforcent d’entretenir simultanément des relations privilégiées avec plusieurs de ces grands pôles de puissance. Et l’on en vient à ce paradoxe singulier : celui qui refuse de choisir un empire et pense avant tout à la civilisation européenne est souvent présenté comme un traître à sa nation, tandis que celui qui fonde explicitement la stratégie de son pays sur le soutien d’une puissance étrangère continue à se proclamer patriote.

    Depuis des siècles, les Européens peinent à penser leur destin à l’échelle de leur propre civilisation

    Mais est-ce vraiment tellement nouveau ? Ce parochialisme ne constitue-t-il pas plutôt une constante de l’histoire européenne ? Depuis des siècles, les Européens peinent à penser leur destin à l’échelle de leur propre civilisation et tendent à impliquer des puissances extérieures dans leurs luttes intérieures, ce qui n’est pas sans rappeler les cités grecques qui faisaient déjà appel aux Perses ou aux Romains contre leurs rivales.

    Le cas le plus emblématique et qui devrait le plus nous faire penser demeure sans doute celui de la guerre de Trente Ans. Chacun des protagonistes croyait défendre ses intérêts particuliers ; chacun estimait que l’appui d’une puissance étrangère lui permettrait d’obtenir un avantage décisif sur ses voisins. Les princes protestants accueillirent avec enthousiasme l’intervention suédoise ; les Habsbourg sollicitèrent l’aide de leurs cousins espagnols ; et bien évidemment ces patrons extérieurs, comme par exemple la France de Richelieu, n’agissaient pas du tout par sympathie idéologique mais par pur calcul politique afin d’affaiblir durablement le Saint-Empire. Tous ces petits princes et ducs allemands pensaient agir en « patriotes » et agir pour l’intérêt de leur petite parcelle de terre ; et tous contribuèrent pourtant à détruire l’équilibre politique de l’Europe centrale. L’Allemagne sortit exsangue d’un conflit dont les véritables bénéficiaires furent précisément les puissances périphériques appelées à arbitrer les querelles européennes.

    Hélas, cette incapacité à dépasser les rivalités internes constitue peut-être l’une des caractéristiques les plus désagréables de l’histoire politique européenne. Là où d’autres grandes civilisations ont progressivement appris à distinguer leurs conflits intérieurs de leurs intérêts géopolitiques fondamentaux, les Européens continuent souvent à considérer leurs voisins comme leurs principaux adversaires. Pour un patriote polonais, la menace première demeure fréquemment l’Allemagne et la Russie ; pour un patriote français, l’Allemagne ou parfois le Royaume-Uni ; pour un patriote allemand, la France ou la Pologne ; pour un Hongrois, Bruxelles ou Bucarest ; et ainsi de suite. Dans ce contexte, l’alliance avec une puissance extérieure apparaît presque naturellement comme le moyen de rétablir un équilibre favorable.

    Réapprendre à agir comme les composantes d’une même civilisation

    Pourtant, cette logique est profondément anachronique. Car le monde dans lequel évoluent aujourd’hui les nations européennes n’est plus celui des XVIIe, XVIIIe ou XIXe siècles. Les véritables pôles de puissance se situent désormais à une tout autre échelle et en dehors de notre continent. Les États-Unis, la Chine, la Russie, demain peut-être l’Inde et la Turquie, raisonnent comme des vrais empires civilisationnels dominés uniquement par leur propre raison d’État. Aucun stratège américain ne construit son analyse autour d’une véritable sympathie individuelle dans le contexte de l’antagonisme séculaire entre Français et Allemands ; aucun responsable chinois ne se demande s’il convient de durablement favoriser Varsovie contre Budapest ou Madrid contre Rome. Tous observent avant tout l’Europe comme un ensemble qu’il faut à tout prix fragmenter et dont ils cherchent à orienter l’évolution dans le sens de leurs propres intérêts en se servant consciemment de nos différents idéologiques et politiques afin de faire avancer leurs intérêts.

    Bien évidemment, toute grande puissance agit conformément à sa propre logique, et l’on peut déjà relire dans l’Arthashâstra de Kautilya la théorie selon laquelle il faut affaiblir son voisin et s’allier avec le voisin de son voisin. Les États-Unis souhaitent conserver un partenaire économiquement prospère mais politiquement dépendant ; la Russie préfère avoir face à elle un voisin divisé plutôt qu’une puissance continentale capable de lui faire contrepoids ; la Chine voit avant tout dans l’Europe un immense marché ; la Turquie poursuit ses propres ambitions régionales de retour sur les Balkans, etc. Rien de tout cela n’est exceptionnel. La Russie supporte aujourd’hui les milieux conservateurs en Europe ? On peut être sûr que, demain, si ces même milieux devenaient porteurs d’un vrai patriotisme européen, la Russie investirait dans le soutien des oppositions de gauche, tout comme François Ier, qui soutenait les Turcs contre Charles Quint tout en ayant promis de partir en croisade contre l’Islam, ou comme Richelieu, qui persécutait les protestants en France tout en les soutenant en Allemagne.

    Dans ce contexte, le « patriotisme » national cherchant désespérément un appui à l’extérieur cesse d’être une affirmation d’indépendance civilisationnelle pour devenir une forme de dépendance choisie : pour devenir le chef dans la cour des petits, l’on se place sous la tutelle de l’un des garçons de la cour des grands, sans réaliser que c’est exactement ce que font tous les autres également. Mais la véritable opposition aujourd’hui n’est pas celle qui séparerait les conservateurs des progressistes, ni celle qui divise les nationalistes et les mondialistes ; c’est celle qui oppose ceux qui continuent à penser exclusivement à l’échelle de leur État-nation à ceux qui comprennent que les nations européennes ne pourront préserver durablement leur liberté qu’en réapprenant à agir ensemble comme les composantes d’une même civilisation.

    Une des dernières fenêtres d’opportunité

    Il ne s’agit évidemment pas de ressusciter l’Union européenne telle qu’elle fonctionne aujourd’hui. L’Europe bureaucratique de Bruxelles, construite sur un universalisme abstrait, une technocratie désincarnée et la négation progressive des identités nationales, ne saurait constituer une réponse satisfaisante à la crise civilisationnelle que nous vivons, elle en est plutôt un symptôme. L’Europe dont nous avons besoin devrait être tout autre : une Europe consciente de son héritage grec, romain, païen et chrétien, respectueuse de la diversité historique de ses peuples, prête à défendre son identité civilisationnelle contre tout ennemi extérieur et intérieur, et fondée sur le principe de subsidiarité et de coopération entre des nations demeurant pleinement elles-mêmes.

    Paradoxalement, ceux qui prétendent aujourd’hui défendre avec le plus de vigueur l’État-nation sont souvent ceux qui contribuent le plus à le fragiliser, puisqu’ils l’enferment dans une solitude géopolitique désormais insoutenable tout en décrédibilisant durablement patriotisme et conservatisme dans les yeux de ceux qui ne veulent pas détricoter les acquis de l’idée européenne. À l’inverse, c’est peut-être en acceptant de replacer la nation dans le cadre plus vaste de la civilisation européenne qu’il sera encore possible d’en assurer la pérennité. Renforcer la France par une alliance avec la Russie afin d’affronter une Allemagne soutenue par les États-Unis, ce n’est pas un acte de patriotisme, mais de suicide géopolitique. En revanche, s’arranger entre voisins européens afin d’éviter, après le grand remplacement, la grande vassalisation, est le seul véritable acte de patriotisme qui a encore un sens à mes yeux.

    Nous disposons sans doute d’une des dernières fenêtres d’opportunité pour accomplir cette mutation. Les États-Unis semblent se détourner progressivement des affaires européennes ; la Russie demeure affaiblie par ses difficultés économiques et militaires ; la Chine, malgré son ascension, reste encore géographiquement éloignée de notre continent. Mais cette configuration exceptionnelle ne durera probablement pas, d’autant plus que la migration de masse, le retard technologique, la crise démographique, la haine des wokes pour notre identité et le déclin infrastructurel vont bientôt nous affaiblir durablement. Dans une décennie, les rapports de force auront donc changé encore plus à notre détriment, et les marges de manœuvre européennes risquent d’être beaucoup plus étroites.

    Refuser de choisir entre Washington, Moscou, Pékin, Ankara, Tel Aviv ou Dubaï ne signifie pas vouloir l’isolement de nos nations ; cela signifie au contraire vouloir leur éviter de devenir les provinces périphériques d’empires étrangers et de se concentrer sur la vraie lutte qui importe, celle contre les élites européistes et en faveur de nouvelles élites patriotiques. Ainsi, dans le monde qui s’annonce, l’alternative n’est plus entre l’Europe et les nations, mais entre une Europe capable de redevenir une puissance civilisationnelle et des nations progressivement réduites à chercher leur salut sous la protection d’autrui.

    David Engels (Politique magazine, 15 septembre 2026)

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  • L’école contre l’enfant : la destruction des humanités comme effraction psychique institutionnelle...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Axelle Simpere cueilli sur le site de l'Institut Iliade et consacré aux effets dévastateurs de la destruction de l'enseignement des humanités sur les enfants...

    Axelle Simpere est psychologue clinicienne et ancienne professeur de lettres-anglais en collège et lycée professionnels.

     

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    L’école contre l’enfant : la destruction des humanités comme effraction psychique institutionnelle

    Jusqu’aux réformes des années 1970-1980, enfants et adolescents étaient instruits à partir d’un ensemble de récits mettant en scène des figures auxquelles s’identifier et d’œuvres littéraires et philosophiques explorant l’âme. Cette transmission était à la fois horizontale, de contemporains à contemporains, et verticale : ce que l’enfant recevait venait des morts autant que des vivants, d’un monde qui précédait et qui obligeait. Une rupture eut lieu en 1968, année à partir de laquelle s’engagea un processus de réformes institutionnelles au sein desquelles chaque génération d’enseignants formée dans le nouveau cadre transmit de moins en moins ce qu’elle-même n’avait pas reçu, actant de fait une rupture de transmission intergénérationnelle. Il n’y a donc pas seulement eu un changement de programmes, mais également de transmetteurs ayant perdu l’accès à ce qu’ils étaient censés transmettre.

    Enseignées au travers des mythes, des grandes œuvres et des récits de ce que les hommes ont souffert, les humanités offraient un ancrage aux enfants : l’enfant qui lisait L’Iliade, apprenait le latin, connaissait les cathédrales et les guerres de son pays, était pour ainsi dire situé, c’est-à-dire qu’il avait la connaissance de ses origines et de ses ancêtres, ce qui laissait ainsi la possibilité à son imaginaire de s’imprégner petit à petit d’une vision de son avenir au sein de sa lignée.

    Aujourd’hui, l’enfant n’est plus qu’incité à regarder son héritage comme un objet suspect généré par des dominants. Dès les classes de primaire, les manuels de lecture invisibilisent la place des contes fondateurs (Perrault, Grimm, La Fontaine…) au profit de textes contemporains à visée idéologique représentative, privant de fait l’enfant des structures narratives occupant cette fonction essentielle d’organiser son rapport au bien, au mal, à l’épreuve, à la mort. Au collège, le programme d’histoire consacre une part prépondérante aux cultures extra-européennes au détriment de la continuité du récit civilisationnel, laissant la plupart des élèves de troisième sans aucune connaissance de la Grèce antique, du christianisme médiéval, ou encore des cathédrales. En SVT dès la cinquième, la distinction entre sexe biologique et identité de genre est introduite au moment précis où le corps entame sa transformation pubertaire la plus radicale, ce qui est fondamentalement perturbant, voire traumatogène pour le préadolescent.

    Un enfant de douze ans à qui l’on apprend à questionner son identité avant qu’elle ne se soit constituée devient un sujet complètement déraciné, avec pour résultat la mise en place d’une identité flottante, au sens d’Erikson, c’est-à-dire un adolescent qui n’a pas trouvé les matériaux pour construire un sentiment cohérent de qui il est, d’où il vient, ni ce qu’il vaut. Dès lors, cette identité diffuse crée une béance que l’adolescent va chercher à combler par des appartenances massivement et facilement disponibles, telles qu’idéologies de substitution et identités numériques.

    Il est essentiel de s’interroger sur ces humanités qui déracinent. Un enseignement qui produit systématiquement des sujets sans ancrage ni identification possible à des figures et à des récits antérieurs forme des sujets disponibles pour quelle appartenance viendra ensuite, quelle idéologie les remplira, et quel système occupera le vide qu’on a créé en eux, autrement dit des individus psychiquement perméables à toute forme de discours, prêts à répondre et à servir n’importe quelle idéologie.

    Ce dispositif s’est installé sans que les familles aient été consultées, informées, ni même averties. Les parents confient désormais leurs enfants à une institution qui poursuit des fins symboliques contraires aux leurs, sans que leur consentement à ce que leur enfant soit ainsi dessaisi de son héritage ait jamais été sollicité.

    L’effraction psychique institutionnelle créée par ces humanités déracinantes opère selon un mécanisme précis : en niant l’héritage et en méprisant les valeurs, elles reproduisent la structure de la perversion institutionnelle, qui ne figure pas nécessairement dans l’intention de chaque acteur, mais dans la logique du dispositif lui-même. Les valeurs universelles abstraites désormais substituées aux humanités constituent un ensemble idéologique précis, tout en se présentant comme absence d’idéologie. C’est ce que l’on nomme, à la suite d’Orwell, une novlangue : un discours qui se présente comme émancipateur, universel, neutre, et qui est en réalité le vecteur langagier d’une idéologie précise. Ainsi la novlangue scolaire ne dit-elle pas qu’elle déconstruit l’identité mais qu’elle apprend à penser par soi-même, de même qu’elle ne dit pas qu’elle remplace notre héritage mais nous ouvre au monde – ce masquage étant constitutif du dispositif, car une idéologie qui se nommerait comme telle pourrait être reconnue et bien sûr contestée. Or, présentée comme une évidence pédagogique neutre, elle ne laisse aucune prise à la résistance. En prétendant libérer l’enfant de ses appartenances soi-disant étriquées pour l’ouvrir au vaste monde, ces humanités le livrent dépourvu de repères, et l’enfant déraciné se retrouve aisément absorbé par l’autre, ou bien soumis, obéissant, incapable de discernement quant à la place qui lui revient dans la société.

    Les grandes œuvres remplacées par des textes dits « représentatifs de la diversité », c’est-à-dire sélectionnés pour leur prétendue valeur sociologique plutôt que pour leur puissance littéraire, privent l’enfant d’un accès aux formes supérieures de l’humain. Ainsi, beaucoup d’élèves de terminale finissent leur scolarité sans avoir lu une seule grande œuvre européenne dans son intégralité, mais uniquement des romans contemporains (quand ce ne sont pas seulement quelques extraits) et des textes de bande dessinée, autant d’œuvres ne pouvant se substituer à ce que Racine, Hugo, Flaubert, Camus accomplissaient, à savoir une rencontre avec la langue dans son plein rayonnement. Homère, Virgile, Dante, Shakespeare, Racine, Dostoïevski ont ainsi été relégués au rang de simples auteurs européens parmi d’autres alors qu’ils sont de véritables cartographies de l’âme humaine dans l’étendue de sa complexité, qui plus est très accessibles. Ces œuvres ainsi remplacées par un substrat sociologique et idéologique, l’enfant est désormais dépossédé de ce que seules les grandes œuvres sont capables d’offrir, à savoir la rencontre avec l’humanité.

    L’enseignement de l’histoire comme récit de dominations, de culpabilités et de réparations plutôt que récit de ce que des hommes ont accompli et transmis passionnément détruit sa fonction identificatoire. Le programme de quatrième introduit la traite et la colonisation avec une insistance qui, sans contextualisation suffisante, génère chez l’élève un fort sentiment de culpabilité. Un enfant qui apprend l’histoire de son pays comme une liste de crimes ne peut que s’en dissocier et en avoir honte. Et la honte de soi, cliniquement, fragilise fortement la constitution de l’identité. Elle est un mécanisme peu évoqué, dont les effets sur le développement de l’enfant, autant que sur son enracinement identitaire, sont pourtant loin d’être négligeables.

    La honte saine, émotion sociale qui apparaît dans le regard de l’autre et permet de s’intégrer au groupe en agissant comme un interdit très puissant au niveau du comportement, est à distinguer de la honte toxique qui, elle, porte sur l’identité de la personne.

    Tandis que la honte saine construit et permet d’intégrer la loi, les différentes sources de hontes toxiques telles qu’humiliations et maltraitances dites « ordinaires » (jugements, dévalorisations, coups), hontes sociales, hontes par rapport aux parents défaillants, hontes transgénérationnelles et hontes intrinsèques, sont profondément déstructurantes. À ceci, il convient d’ajouter, pour les enfants européens, une forme de honte profondément spécifique née du déracinement identitaire organisé. Ainsi, lorsque l’école cesse de transmettre une continuité symbolique vivante pour la remplacer par un récit de rupture et de culpabilité collective, elle prive l’enfant de ces repères fondateurs dont la psyché a besoin pour se développer que sont la langue, les mythes et les récits ancestraux. Or, cette privation constitue à elle seule une honte transgénérationnelle d’un type particulier, activement inoculée par l’institution, et d’autant plus déstabilisante qu’elle opère de manière asymétrique. Tandis que certains élèves se voient restituer une identité singulière, fût-elle construite sur le statut de victime, l’enfant européen se voit lui sommé de se défaire de la sienne. L’appartenance, qui est un besoin psychologique fondamental, lui est ainsi présentée comme une faute, et la honte ne porte alors plus seulement sur un comportement ou un trait de caractère, mais sur la souche même, le fait d’être issu de là où il est issu.

    Or, cette honte-là s’imprègne durablement dans le rapport à la filiation et la capacité même à transmettre à son tour. Un sujet honteux de sa souche va rompre avec elle et s’avérera incapable de montrer à ses enfants d’où ils viennent et ce que les siens ont fait et pensé avec la conviction que cette phrase exige, parce que l’institution aura fait de cette phrase même une faute. Il transmettra donc le vide, ou la honte elle-même, ce qui revient au même. C’est en ce sens que le déracinement identitaire organisé par l’école n’est pas seulement une blessure individuelle mais une rupture de lignée par décision institutionnelle, dont les effets se propagent d’une génération à l’autre, bien au-delà de la scolarité.

    Dès lors, en introduisant un questionnement illégitime dans l’esprit des enfants et préadolescents quant à leur genre ou bien en les culpabilisant plus ou moins pernicieusement d’être des bourreaux face aux élèves dits racisés à qui l’on introjecte ou confirme le statut de victimes, l’on crée un sentiment de honte toxique chez les jeunes, portant sur leur identité. La honte devient alors une protection paradoxale : en s’identifiant à son indignité, l’enfant préserve la cohérence d’un moi qui, sans ce mécanisme, risquerait l’éclatement. La honte fait donc office de masque : l’impossibilité d’être dans son authenticité permet de garder son moi entier, mais un faux moi, un moi de substitution, « de survie », afin de ne pas être exclu de la société, moyen de censure pour protéger la personnalité. Sans la honte pour faire rempart contre l’éclatement du moi, des troubles psychotiques surviendraient. Celle-ci permet à l’enfant de garder un lien avec autrui, en se disant par exemple : « c’est moi qui ne suis pas le bon enfant », et il investira beaucoup d’énergie psychique à camoufler cette honte, afin de continuer à être accepté par ses pairs et ce, au détriment de la qualité de ses apprentissages.

    Alors que les humanités authentiques aidaient l’enfant à grandir en lui transmettant un ancrage montrant d’où il venait, ce que les siens avaient fait et pensé, et lui dévoilant ce que l’humain a produit de plus grand, de plus beau et de plus vrai, celles d’aujourd’hui ne font pour ainsi dire que coloniser le psychisme d’émotions structurellement traumatogènes et déstabilisantes, laissant le jeune non seulement démuni à l’aube de son entrée dans l’âge adulte, mais susceptible d’adhérer sans réserve à toutes les formes d’idéologies se présentant à lui.

    Axelle Simpère (Site de l'Institut Iliade, 10 septembre 2026)

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  • Dédiabolisation du RN, radicalisation de l’AfD : deux droites, deux destins...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous la chronique de David Engels sur Ligne droite, la matinale de Radio Courtoisie, datée du 16 septembre 2026, dans laquelle il évoque les choix stratégiques opposés du RN et de l'AfD ...

     

                                         

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  • Pourquoi tout est désormais fasciste...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Natasha Burge, auteur et publiciste américaine, cueilli sur Euro-Synergies et consacré à la fascisation de toute critique de la "société ouverte"...

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    Pourquoi tout est désormais fasciste

    La tyrannie de l’ouverture

    Certains de mes anciens amis publiaient des messages à mon sujet en ligne, déplorant ce triste constat: «Natasha a complètement déraillé et est devenue fasciste».

    Lesquelles de mes opinions politiques ont conduit ces anciens amis à me qualifier de fasciste? Des choses comme: une politique d’immigration raisonnable est une bonne chose. Les transitions de genre chez les enfants sont une mauvaise chose. Le deuxième amendement est une bonne chose. La famille nucléaire est une bonne chose. La délocalisation des emplois est une mauvaise chose. L’ordre public est une bonne chose.

    Je connais réellement la définition du fascisme, et je sais donc que mes convictions politiques en sont très éloignées. Mais je sais aussi que je ne suis pas la seule à qui cela est arrivé.

    Pourquoi est-il donc devenu courant de qualifier machinalement de fasciste quiconque s’écarte du dogme libéral ?

    L’ouverture ou Auschwitz

    Pour répondre à cette question, nous devons comprendre à quel point la Seconde Guerre mondiale a traumatisé le monde occidental. Des millions de personnes ont été tuées et des millions d’autres ont dû affronter les conséquences du conflit. Une grande partie de l’Europe était littéralement en ruines — villes rasées, économies dévastées, légitimité politique épuisée — et devait être reconstruite.

    Les planificateurs gouvernementaux, les économistes et les intellectuels furent contraints de se demander, en termes concrets, comment reconstruire les nations de manière à empêcher une nouvelle descente dans le totalitarisme. «Plus jamais ça» devint leur principe directeur — mais il leur fallait d’abord comprendre pourquoi tant de personnes avaient succombé au fascisme. Après tout, celui-ci n’avait pas surgi de nulle part, avec ses bottes militaires et ses rassemblements: où avait-il véritablement commencé?

    Ces experts en vinrent à penser que les racines du fascisme résidaient dans des habitudes mentales acquises dès les premières années de la vie. Même des traits normaux, que nous considérerions autrement comme ordinaires, furent désormais perçus comme susceptibles de préparer les individus à accepter le totalitarisme.

    Il s’agissait notamment de traits tels que l’obéissance aux figures d’autorité, le malaise face à la différence et la tendance à accepter la tradition. Même une ferme conviction quant à ce qui est bien ou mal était jugée dangereuse, parce qu’elle apprenait aux gens à voir le monde en termes absolus. Les structures familiales traditionnelles — les parents et les enfants — étaient désormais considérées comme des lieux de formation à une hiérarchie dangereuse, apprenant aux enfants l’obéissance aveugle et la soumission à l’autorité. L’attachement d’une communauté à son histoire était devenu périlleux, car il rendait les gens réceptifs à une pensée fondée sur l’exclusion.

    Des objections furent formulées.

    Certains firent remarquer que les caractéristiques sociales désormais considérées comme de possibles vecteurs du fascisme avaient longtemps fait partie de la vie occidentale sans déboucher sur l’autoritarisme. D’autres soutinrent que le fascisme pouvait être considéré, de manière plus pertinente, comme le résultat de l’effondrement de la tradition. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne avait été dévastée par le chaos social et économique, laissant sa population vulnérable à un mouvement politique qui promettait une autorité résolue et des certitudes morales.

    Mais les experts qui façonnaient les institutions de l’après-guerre avaient vécu la guerre totale, le génocide et le quasi-effondrement de l’Europe; ils étaient traumatisés, et les personnes traumatisées identifient souvent mal les causes et s’accrochent à des solutions totalisantes.

    Les traditions occidentales, l’héritage culturel et la structure familiale en vinrent donc à être considérés comme des terreaux du proto-fascisme. La réponse à la question «Comment empêcher que cela ne se reproduise jamais?» paraissait dès lors évidente: affaiblir tout ce qui était susceptible de produire une pensée fasciste.

    Dans son livre The Return of the Strong Gods, R. R. Reno retrace l’élaboration de cet effort d’après-guerre en examinant la pensée des figures influentes dont les travaux l’ont orienté, notamment Karl Popper, Friedrich Hayek et Theodor Adorno. Par l’intermédiaire de livres, d’essais, de colloques universitaires, de conseils en matière de politiques publiques et du façonnement des institutions culturelles, ces idées furent reprises par la classe dirigeante afin de créer l’impératif directeur du monde occidental: "l’ouverture ou Auschwitz".

    Cette refonte ne fut pas menée de manière secrète ou conspiratrice; au contraire, elle fut largement débattue, puis généralement accueillie avec soulagement et célébrée: les experts avaient trouvé comment réformer la société afin que nous puissions vivre dans la prospérité et la paix! Ces idées furent donc diffusées dans les livres, les écoles, les universités et les institutions internationales, puis adoptées par le public comme une sorte de vaccin moral destiné à empêcher une nouvelle et dangereuse flambée de guerre.

    Cette «ouverture» devait rééquilibrer les normes du monde occidental, en renforçant sainement les tendances libérales qui existaient déjà depuis longtemps, afin d’atténuer les pulsions autoritaires. Les gens pouvaient encore aimer leur pays — mais pas trop fortement. Ils devaient se montrer sceptiques à l’égard de l’autorité. Ils devaient être ouverts aux autres cultures et ne jamais considérer la leur comme supérieure. Quelles que soient leurs croyances religieuses, celles-ci devaient demeurer privées et ne pas être imposées aux autres. Les Occidentaux devaient être ouverts d’esprit et non idéologiques.

    Mais après une guerre qui avait semblé annoncer la fin du monde, l’éthique de l’ouverture s’accompagnait, de manière compréhensible, d’un sentiment de supériorité morale. Et ce sentiment de supériorité acquit progressivement une force de persuasion toujours plus grande.

    Comme l’écrit N. S. Lyons: «Si l’on suppose que les seules options sont “la société ouverte ou Auschwitz”, alors maintenir une tolérance zéro à l’égard des valeurs supposées de la société fermée devient, dans les faits, un commandement moral. S’opposer à quelque aspect que ce soit de l’ouverture de la société et de la libération individuelle — de la sécularisation à la révolution sexuelle et aux droits des personnes LGBTQ, en passant par la libre circulation des migrants — revenait à faire le travail de Hitler et à risquer de favoriser le retour du fascisme, aussi éloigné du fascisme réel que puisse être le sujet concerné».

    L’impératif d’ouverture devint ainsi toujours plus dogmatique.

    Les médias célébraient la transgression des normes tout en présentant la famille, la religion et le patriotisme comme pittoresques, mais archaïques. Dans l’enseignement, la transmission de la sagesse céda la place à l’encouragement du scepticisme. L’identité nationale fut diluée dans des valeurs abstraites sans rapport avec l’héritage historique. L’immigration augmenta régulièrement, tandis que l’idéal d’assimilation était remplacé par le multiculturalisme.

    En politique, l’ouverture s’exprimait par la gouvernance supranationale et des garde-fous bureaucratiques. Dans l’économie, les marchés libres et le commerce mondialisé devaient affaiblir le nationalisme. En psychologie, les convictions fermes étaient perçues comme les signes d’une rigidité pathologique; être mentalement sain signifiait être ouvert d’esprit. Dans l’art, la subversion provocatrice remplaça la beauté et le sens. Dans la vie familiale, la famille nucléaire fut redéfinie comme oppressive. Quant aux rôles de genre, les distinctions fixes étaient désormais considérées comme des entraves arbitraires qu’il fallait renverser.

    Ces idées se propagèrent comme les idées se propagent habituellement : par le prestige, les incitations et l’imitation. Rares étaient ceux qui concevaient cette poussée vers l’ouverture comme la promotion d’une idéologie particulière, tant la société était saturée par le message ambiant selon lequel l’ouverture était bonne et la fermeture mauvaise. La plupart des gens l’acceptaient comme une évidence: ce n’est pas faire de la politique, c’est simplement être quelqu’un de bien!

    Pour progresser dans l’administration, le monde universitaire, les médias et les entreprises, il fallait évoluer parmi des personnes formées à la même vision du monde. Ainsi, sans qu’aucune cabale occulte soit nécessaire, un ensemble commun d’idées en vint à dominer une grande partie du monde occidental, simplement parce que leur adoption constituait le prix à payer pour accéder au statut, à l’influence et à la légitimité.

    La guerre froide donna aux États-Unis une menace existentielle autour de laquelle se rassembler, ce qui nécessitait d’attiser le patriotisme et de mobiliser l’effort national, retardant ainsi l’anéantissement complet des normes. Mais les années 1950, souvent dénoncées comme conformistes, ne l’étaient pas davantage que n’importe quelle autre décennie. Elles furent néanmoins l’époque où les «experts» devinrent obsédés par la conformité, qu’ils considéraient comme annonciatrice du fascisme. La révolution culturelle des années 1960 ne devrait donc pas être perçue comme un soulèvement spontané, mais comme le moment où la volonté, imposée d’en haut, de dissoudre les normes sociales produisit pleinement ses effets.

    Lorsque l’URSS s’effondra, il ne restait presque plus rien pour empêcher la dissolution totale. On pouvait ergoter sur la vitesse précise à laquelle le progrès devait avancer, mais tel était le mandat directeur dans l’ensemble du spectre politique. Aux États-Unis, les démocrates privilégiaient l’ouverture culturelle, cherchant, au nom de la tolérance, à dissoudre les normes sociales relatives à la famille, à la culture, au genre et à la religion. Les républicains privilégiaient l’ouverture économique par l’intermédiaire des marchés libres et de la mondialisation, tout en tentant de préserver les normes sociales. Mais dès les années 1990, les démocrates avaient accepté la mondialisation, tandis que les républicains reprenaient le discours sur la diversité avec autant d’insistance que n’importe qui d’autre.

    Au tournant du millénaire, la «société ouverte» avait triomphé. Comme l’écrit Lyons: «Depuis maintenant huit décennies, les anciennes élites, de gauche comme de droite, sont unies par la priorité commune qu’elles accordent à la société ouverte et à ses valeurs».

    Ainsi, toute limite doit aujourd’hui être éliminée. L’ouverture des frontières est une nécessité morale. Le sexe biologique est une construction sociale qu’il faut dépasser. Le mariage peut être redéfini à l’infini. Les nations sont des abstractions dépourvues de toute prétention morale. L’histoire est une chose dont il faut s’excuser. La religion est une excentricité privée. La mondialisation est inévitable. La seule cause autour de laquelle il reste permis de se rassembler, le seul trait distinctif que l’Occident est autorisé à revendiquer, est la célébration du principe selon lequel «la diversité est notre force» — car la diversité est, bien entendu, le symbole ultime de l’absence de toute identité commune.

    Le danger de la dissidence

    Il s’avère que vouloir dissoudre toutes les normes communes et tous les liens hérités afin de transformer le monde en un centre commercial mondialisé, où les individus ne sont unis que par leur désir d’acheter la prochaine nouveauté, présente quelques inconvénients.

    La société ouverte a profité à une minorité tout en nuisant à la majorité.

    L’ouverture économique a vidé les industries de leur substance et privé des régions entières d’emplois stables, aggravant les inégalités de revenus. Les pressions sociales et la dégradation de la qualité de vie ont conduit de nombreuses personnes à retarder la fondation d’une famille ou à y renoncer.

    L’immigration de masse a rapidement modifié la démographie, transformant les habitants en étrangers dans leur propre ville, tout en comprimant les salaires et en surchargeant les services sociaux. Les institutions civiques et les Églises se sont affaiblies, laissant aux individus moins d’endroits où éprouver un sentiment d’appartenance. Les institutions d’élite ont enseigné que l’héritage américain était honteux, plongeant les gens dans une relation conflictuelle avec le passé qui leur avait autrefois donné une identité.

    De multiples façons, grandes et petites, l’impératif d’ouverture a privé la vie des gens de sens, de prospérité et de sentiment d’appartenance.

    Mais toute opposition est jugée dangereuse. Faire remarquer que cet impératif a causé des dommages réels revient à trahir le consensus occidental. Manifester de l’affection pour les normes héritées revient à se révéler fasciste. Et dès lors qu’une personne est considérée comme fasciste, il n’est plus nécessaire d’examiner ses arguments: ils peuvent être écartés d’emblée comme dangereux.

    Les personnes les plus durement touchées appartiennent à la classe ouvrière. Mais comme le consensus de l’après-guerre a défait la solidarité nationale, les élites américaines se soucient peu de cette classe. En réalité, elles la méprisent souvent et ne font aucun effort pour le dissimuler. Après tout, les Américains de la classe ouvrière sont considérés comme plus patriotes, plus religieux et plus conservateurs que les classes supérieures. Et puisque nous savons désormais que toutes ces caractéristiques sont crypto-fascistes, nous devons les regarder de haut afin de montrer clairement que nous sommes du côté des gentils.

    Tout responsable politique perçu comme une menace pour l’ordre établi provoque également l’union de celui-ci dans un torrent de condamnations. L’apparition de telles figures politiques perturbatrices ne renverse pas véritablement une vision du monde implantée depuis des générations dans l’enseignement, la bureaucratie, les médias et même la vie des entreprises. Quels que soient les chocs électoraux, la logique qui a érigé l’ouverture en impératif moral par défaut demeure intacte et continue à se reproduire.

    Il s’agit d’ailleurs d’une stratégie de domination efficace: l’ordre établi pousse constamment vers une ouverture maximale afin d’empêcher le prétendu retour du fascisme. Toute critique est interprétée comme la preuve que le fascisme subsiste, ce qui donne à l’ordre établi le mandat d’ignorer toutes les protestations et de poursuivre son programme — tout en se présentant comme héroïque.

    Et le travail de première ligne de l’ordre établi est accompli par des personnes telles que mes anciens amis, qui constituent son appareil de censure décentralisé. Comme l’écrit Auron MacIntyre (photo) dans son livre Total State: How Liberal Democracies Become Tyrannies: «Le citoyen moderne vit dans un panoptique composé de collègues, de membres de sa famille, d’amis et de supérieurs. Chacun cherche constamment à s’assurer non seulement qu’aucune pensée incorrecte ne soit jamais exprimée publiquement, mais aussi qu’un flux suffisant de pensées correctes soit consciencieusement publié».

    L’impératif d’ouverture est devenu une forme de signalement propre aux élites, une manière de montrer que l’on est supérieur aux ploucs assez vulgaires pour y trouver à redire. Ironiquement, cette «ouverture» est encore présentée comme subversive, alors même qu’elle bénéficie de l’approbation — et des encouragements explicites — de l’ordre établi. En réalité, elle ne bouleverse rien et ne subvertit personne; elle ne fait que renforcer docilement les normes de la classe dirigeante.

    Une logique dévorante

    Il y a quelques années, je discutais avec un ami, un Américain d’âge mûr, instruit et ayant beaucoup voyagé. Nous avons commencé à parler de politique, et j’ai dit quelque chose comme: «L’Amérique a, comme tous les pays, des choses condamnables dans son passé, mais il y en a aussi beaucoup dont nous devrions être fiers. Nous avons accompli de bonnes choses pour le monde».

    Mon ami eut un mouvement de recul. Il se pencha physiquement en arrière et porta une main à sa poitrine.

    Puis, d’une voix choquée, il déclara: «Natasha, tu parles comme… une nationaliste».

    Le dernier mot dégoulinait d’effroi.

    Voilà où nous en sommes aujourd’hui, parce que le raisonnement de «l’ouverture ou Auschwitz» est totalisant. Dès lors que l’on pose comme prémisse que la seule manière d’empêcher le fascisme consiste à abolir toute limite, toute frontière, toute tradition et toute norme commune, on crée une logique dévorante qui doit tout détruire. Elle se déplace toujours plus vers la gauche et ne peut jamais s’arrêter. Elle ne peut jamais déclarer que l’on en a assez fait, car cela reviendrait à reconnaître que l’on peut aller trop loin, qu’il y a peut-être trop de progrès et que certaines choses devraient éventuellement être préservées.

    Et cela, bien entendu, serait fasciste.

    Nous vivons donc désormais dans un monde où tout est fasciste, notamment la forme physique, la consommation de lait, l’art classique, la mode, la littérature fantasy et les écrits consacrés à la nature.

    Ce qui avait commencé comme un effort bien intentionné de l’après-guerre finit par acquérir une vie propre. L’ouverture devint un acide répandu dans la société, dissolvant toute source commune de sens. En dépouillant les gens de ce qui leur avait été transmis — la famille, la foi, la culture et la confiance morale —, elle les a laissés isolés et, paradoxalement, plus vulnérables aux mouvements moraux coercitifs.

    Aujourd’hui, beaucoup s’accrochent à cette idéologie rigide, qui voit partout le spectre du fascisme et divise dogmatiquement le monde entre les purs et les damnés. Elle exige des catégories morales absolues tout en niant l’existence de tout fondement moral stable. Elle a donc construit un monde dans lequel tout constitue une menace, où le désaccord représente une faute morale et où chacun, tôt ou tard, est qualifié de fasciste.

    Natasha Burge (Euro-Synergies, 15 septembre 2026)

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  • La Chine et l'âge de l'État-civilisation...

    Dans cette nouvelle vidéo, Ego Non évoque la trajectoire singulière de la Chine au XXe siècle et le modèle politique qu’elle prétend désormais incarner et offrir au monde au travers des travaux de Zhang Weiwei et de Martin Jacques.

     

                               

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