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Points de vue - Page 4

  • Le progressisme totalitaire...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Denis Collin, cueilli sur le site La Sociale et consacré à la dynamique totalitaire du progressisme macroniste. Agrégé de philosophie et docteur ès lettres, Denis Collin est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à la philosophie, à la morale et à la pensée politique, dont Introduction à la pensée de Marx (Seuil, 2018) et Après la gauche (Perspective libres, 2018).

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    Le progressisme totalitaire

    L’actuel président de la République française se définit comme un progressiste et cherche à présenter la lutte politique de notre époque comme l’affrontement entre les progressistes qui sont déjà dans le Nouveau Monde et les « nationalistes » qui sont les tenants de l’Ancien Monde. D’un autre côté, il défend le libéralisme tout en multipliant les mesures les plus antilibérales dans le domaine des libertés publiques et dans la généralisation d’une société de surveillance. La « vieille gauche » qui se voulait progressiste et voit le progrès détruire les acquis sociaux, et les libéraux « à l’ancienne », qui prétendaient que le libéralisme économique et les libertés publiques sont consubstantiels, tous perdent leurs repères et sont incapables d’enrayer la stratégie du président de la République. La confusion dans les esprits est à son comble. Mais c’est qu’on ne parvient pas à comprendre, chez les opposants au président, est que nous avons affaire à un véritable progressisme et que ce progressisme a une dynamique totalitaire.

    Le progressisme commence le jour où l’on se met à considérer que le passé est dépourvu de valeur et qu’il doit céder la place à un futur qui sera bien meilleur ; le jour où l’on se met à considérer que les Anciens ne sont plus les porteurs de la sagesse, mais que la vérité est bien du côté des modernes ; le jour où l’on peut commencer à dire sans être pris pour un fou « du passé faisons table rase ». L’avenir n’est plus source de crainte, mais d’espoir. Ainsi, le XVIIe siècle rationaliste et le XVIIIe siècle avec les Lumières pensent cette nouveauté radicale dans la manière de nous situer dans l’histoire et le progressisme naît vraiment à ce moment. Il est, sur ce plan, l’esprit même de notre temps, de ces temps modernes qui ont produit les plus grands accomplissements de l’intelligence humaine et un développement sans précédent de la puissance pratique des hommes. Le capitalisme est intellectuellement chez lui dans ce progressisme, mais c’est de ce progressisme aussi qu’est née la critique radicale du capitalisme, celle de . Cependant de même que, dans son propre développement, le capital tend à se nier et ne sort de ses crises qu’en détruisant les sources de toute richesse, la terre et le travail, de même le progressisme qui fut l’âme de la philosophie et de la science modernes se transforme-t-il en idéologie ; une idéologie mortifère comme l’est le capital à son stade absolu, celui dans lequel nous sommes aujourd’hui, depuis la fin de la guerre froide, du keynésianisme social-démocrate et depuis l’effondrement de toutes les alternatives classiques au mode de production capitaliste, le socialisme ou le communisme.

    L’idéologie progressiste est universaliste et même mondialiste : les nations sont des vieilleries qui doivent être balayées. La liberté des échanges est la nouvelle bible et le progressiste ne peut qu’être pour le CETA, l’accord UE/Mercosur et toutes les joyeusetés du même genre que nous préparent les savants et les politiques progressistes. La population humaine est maintenant considérée globalement comme une masse dont il faut « réguler les flux » et, devant cet impératif, les notions de souveraineté doivent s’effacer, les États-nations n’ont plus de légitimité à dire qui peut entrer sur leur territoire. C’est la gouvernance globale qui commande. Dans cette entreprise, l’idéologie progressiste est ardemment soutenue par la gauche « radicale » qui confond internationalisme prolétarien et mondialisation capitaliste, solidarité des travailleurs et traite des nouveaux esclaves, cette gauche qu’on pourrait appeler « la gauche Soros », celle qui défend la mobilité mondiale de la main-d’œuvre.

    L’idéologie progressiste veut libérer l’individu de tous les liens traditionnels : plus de familles, plus de patries, des individus sans appartenance réduits à n’être que des consommateurs cherchant à maximiser leur utilité, selon les canons des doctrines économiques en vogue. Toutes les protections qu’offraient les États et les systèmes sociaux deviennent autant d’entraves à la liberté d’initiative de l’individu. Le triomphe de la marchandise va avec la dissolution de toute communauté disait et nous en avons sous les yeux la preuve patente. La protection, le progressiste la juge féodale et l’individu libéré doit affronter seul le risque : les chômeurs n’ont qu’à créer leur entreprise (Raymond Barre) ou traverser la rue (Emmanuel Macron). Ce que l’on appelle « communautarisme » ne contredit en rien ce schéma progressiste de l’individu sans appartenance : les microcommunautés participent de cet émiettement de toute communauté nationale, de toute solidarité réelle. Il s’agit de mettre en avant des particularités individuelles, même les plus intimes pour les transformer en armes idéologiques contre toute forme d’universalité. En 1968 se créa un « front homosexuel d’action révolutionnaire » (FHAR), mais il a fallu ensuite distinguer les gays et les lesbiennes, puis les « trans », puis… et la liste ne cesse de s’allonger. Pour chacun, il n’y a que son moi qui ait de l’intérêt. Le « communautarisme » n’est que la forme de la culture du narcissisme (Christopher Lasch). L’individualisme devenu fou nourrit d’une part la dislocation de l’action syndicale et des solidarités fondées sur les rapports de production, et, d’autre part, encourage en réaction le renouveau d’une religiosité fanatique.

    L’idéologie progressiste croit dans les possibilités infinies de la science et de la technique. La nature doit être soumise à celui qui s’en veut, depuis Descartes, comme « maître et possesseur ». Voici plus d’un siècle, Marcelin Berthelot annonçait que la chimie permettrait, dans un avenir assez proche, de débarrasser l’humanité du fléau de l’agriculture. Écologiste végane à sa manière, ce grand savant annonçait les progressistes d’aujourd’hui. Manger de la viande, voilà qui fait de nous des bêtes ! L’espèce humaine doit être transformée de fond en comble pour n’avoir plus rien de commun avec les animaux, ni leur chair à manger, ni leur peau pour en faire des chaussures ou des vestes, ni la laine pour en faire des pulls. L’écho que reçoivent les « thèses » des véganes et des animalistes dans les médias dominants ne saurait être sous-estimé : le véganisme et l’animalisme s’intègrent parfaitement au projet progressiste de transformation radicale de l’espèce humaine.

    La marche vers un au-delà de l’humain est engagée sur tous les fronts. La lutte contre le sexe au nom du genre bat son plein. Que l’homme et la femme puissent se reproduire exactement comme les autres mammifères, c’est absolument insupportable au progressiste. Comme la vérité dans la philosophie post-moderne (la « french theory »), le genre n’est qu’une construction sociale et la promotion du « transgenre », y compris avec les opérations chirurgicales de « réassignation de genre », s’inscrit ainsi dans le projet progressiste global de transformation de l’espèce humaine. Dans un avenir peut-être pas trop lointain, on pourra sans doute définitivement en finir avec toutes ces vieilleries qui font de la reproduction de l’humanité une affaire de sexe. On n’y prend pas garde, mais la révision annoncée de la loi bioéthique pourrait bien valider une transformation anthropologique fondamentale. En autorisant la PMA pour toutes les femmes, elle cantonne les mâles dans la fonction de reproducteurs comme les taureaux dans le système moderne de l’élevage bovin. Cette étape franchie, tout le reste viendra naturellement.

    Le progrès nous promet le bonheur, obligatoire. Le pouvoir dégouline de bienveillance. Le vocabulaire courant suinte la gentillesse et la mièvrerie. Mais tous sont sommés de consentir à ce bonheur du Nouveau Monde. Les récalcitrants, les rescapés de l’Ancien Monde, sont des éléments antisociaux et anti-progrès qui doivent être traités avec la plus grande sévérité. Un autoritarisme rampant s’instaure et toute la société devient une société de surveillance. Sous prétexte de lutte contre les « fake news » se dessinent les contours du futur ministère de la vérité. Les manifestants à l’ancienne sont impitoyablement poursuivis, blessés, éborgnés, amputés, enfermés préventivement pour que rien ne vienne plus, à l’avenir, troubler la marche du progrès.

    Le macronisme est l’expression achevée de ce « progressisme », qui fait table rase du passé et mise sur les mécanismes automatiques du marché et les « intelligences artificielles » pour produire une gestion rationnelle d’une société qui ne laissera plus de place aux vieilles passions politiques. C’est un projet totalitaire au sens strict du terme puisque rien ne lui échappe dans une société de surveillance totale. C’est aussi un projet qui prépare l’advenue d’un homme nouveau, débarrassé du fardeau de l’histoire et de toutes les vieilles relations communautaires, un homme adéquat au fonctionnement du grand automate du marché. Cet homme-là n’est pas très nouveau : c’est l’homo economicus des théories économiques dominantes, mais aujourd’hui les doctrinaires ont le pouvoir et sont mandatés pour réaliser ce que la théorie avait prévu. On ne confondra pas totalitarisme et dictature par la violence. La violence n’est pas essentielle dans le projet totalitaire du progressisme. Elle n’est utile que lorsque décidément les mauvais esprits ne veulent pas se rendre à l’évidence du bonheur insoutenable qu’on leur promet. Les libertés publiques ne sont pas abolies d’un coup, on n’assassine pas les opposants, mais insidieusement tout ce qui constituait l’idée ancienne de la liberté est rongé et dissout dans les lois et les pratiques du « Nouveau Monde ».

    Si aucune opposition sérieuse et cohérente au macronisme ne parvient à émerger, cela tient tout d’abord au fait que presque toutes les fractions des classes dominantes partagent ce projet dans lequel elles se reconnaissent. L’échec de l’opération Bellamy montre bien que la classe capitaliste a clairement choisi son camp, et ce n’est plus celui de la vieille droite. Quant à la gauche, elle se décompose parce que, pour une partie, elle a puissamment œuvré pour la victoire du macronisme, mais aussi, et surtout parce que dans toutes ses composantes elle est persuadée que le progrès est toujours bon et qu’elle n’a pas de critique à faire au pouvoir actuel, sinon qu’il ne serait pas vraiment progressiste.

    En lui-même le macronisme est inconsistant. Sa force vient de bien ailleurs, des mouvements de fond du capital comme système et pas seulement de ses bailleurs de fonds. Sortir de l’idéologie progressiste, en critiquer radicalement les fondements, il n’est pas d’autre voie si l’on veut construire une alternative socialiste, indispensable pour donner un coup d’arrêt à la course mortifère du capital.

    Denis Collin (La Sociale, 2 août 2019)

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  • Une justice au service du pouvoir ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Régis de Castelnau, cueilli sur son blog Vu du droit et consacré à la condamnation de trois responsables de Génération Identitaire à la suite de leur action contre l'immigration clandestine à la frontière franco-italienne. Régis de Castelnau est avocat.

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    Col de l’Échelle : une justice politique

    La décision rendue par le tribunal correctionnel de Gap à l’encontre de trois militants de « génération identitaire » est un pur et simple scandale judiciaire, juridique, et démocratique. Le fonctionnement de l’appareil judiciaire depuis l’arrivée de François Hollande au pouvoir ne peut que susciter la consternation de quiconque est attaché aux libertés publiques fondamentales.

    Nous avons fréquemment soulevé ici ces dérives et cette connivence idéologique, sociologique et politique avec le pouvoir une magistrature qui n’a plus besoin de recevoir d’ordres, pour se mettre spontanément à son service. Mais cette fois-ci, il se trouve que ce jugement incompréhensible tant en ce qui concerne la manipulation du droit que la sévérité sidérante des sanctions, s’est télescopé avec l’annonce de l’annulation par la Cour de cassation de la condamnation d’un trafiquant d’êtres humains et la tragédie de Villeurbanne où un demandeur d’asile afghan a tué un jeune homme à coup de couteau et blessé six autres personnes parce que ses victimes « ne lisaient pas le Coran ». Dans l’affaire dite du « Col de l’Échelle », les magistrats qui ont joué à ce petit jeu mesurent-ils à quel point leurs manipulations et leur partialité politique, disqualifient l’institution judiciaire, et mettent l’opinion publique majoritaire en rage ?

    De quoi s’agit-il ? Les militants d’un groupuscule d’extrême droite appelé « génération identitaire » ont décidé l’organisation d’une manifestation à la frontière franco-italienne au lieu-dit « Col de l’Échelle » pour protester contre ce qu’ils qualifient de laxisme dans le contrôle de l’immigration clandestine empruntant le passage en France par les Alpes. On peut ne pas partager cette analyse, et même la contester, ne pas avoir la moindre sympathie pour le groupuscule et ses orientations, mais on rappellera que la liberté de manifestation est jusqu’à nouvel ordre une liberté fondamentale et un droit constitutionnel. Deux ou trois cent personnes se sont donc rendues sur le site, y ont déployé quelques banderoles, scandé force slogans, la manifestation se terminant sans violence ni dégradation.

    Les antifascistes de pacotille, ceux dont l’engagement est comme le dit Christophe Guilluy un signe extérieur de richesse, ont poussé des hurlements. Dont les échos, arrivés dans les enceintes judiciaires ont été reçus par quelques oreilles complaisantes. Leurs propriétaires se demandant comment faire pour empêcher le retour des heures sombres et terrasser la bête immonde.

    Premier problème il n’y avait à l’évidence aucune infraction justifiant des poursuites pénales, ce qu’un premier classement sans suite avait été contraint de constater. Ah oui mais non, des magistrats oublieux qu’ils sont là pour rendre la justice et non pas pour faire valoir leurs engagements politiques, se sont dit qu’en grattant un peu c’était bien le diable si on ne trouvait pas quelque chose. En regardant bien les photos de la manifestation paisible, on pouvait constater que les 200 participants portaient, probablement pour éviter la fraîcheur montagnarde, des anoraks tous de la même couleur, un bleu ciel pâle. Eurêka ! Pourquoi ne pas utiliser le port illégal d’uniformes ? Ah non, faisons plus fort, allons carrément sur « l’usurpation de fonctions » celle de l’article 433–13 du code pénal. On a donc considéré que ces jeunes gens avaient décidé de se faire passer pour des douaniers qui contrôlaient les passages aux frontières. Le simple examen des photos, le caractère à la fois public et pacifique de la manifestation démontre l’inanité de cette incrimination. Rappelons que c’est celle qui a été utilisée pour Alexandre Benalla portant un casque de policier et affublé d’un brassard lors de ses rodéos du 1er mai 2018 (À propos comment va-t-il Alexandre Benalla, la vie est belle ? Le business ? L’argent ça va ? Et l’instruction, toujours paisible ?)

     Au tribunal de Gap, cette manipulation n’a gêné personne, au contraire. Le procureur a pris des réquisitions invraisemblables de sévérité. Il a été suivi au millimètre par la collégialité qui a prononcé une décision qui se caractérise par une violence tous azimuts. D’abord six mois de prison ferme pour trois dirigeants du groupuscule, quand on connaît la jurisprudence habituelle des tribunaux français, il y a de quoi être estomaqué. Ensuite l’ampleur des peines d’amende, histoire de ruiner les militants et leur organisation puisque l’association « génération identitaire » a été condamnée en tant que personne morale à 75 000 € d’amende (!) pour avoir organisé l’abominable pogrom. Enfin le maximum de privation des droits civiques, c’est-à-dire d’éligibilité et de droit de vote, pendant cinq ans ! Dites donc Monsieur Macron lorsque vous dites à Vladimir Poutine qu’en France les opposants ont le droit de se présenter aux élections, vous racontez n’importe quoi, vos magistrats ne sont pas d’accord.

    Soyons clair, cette décision est un véritable scandale judiciaire, sa partialité politique étant plus qu’une évidence, tant en ce qui concerne l’incrimination choisie, le déroulement de la procédure et la décision elle-même. Les magistrats ont le droit d’avoir des opinions politiques, mais celles-ci ne doivent en aucun cas être à l’origine de leurs décisions. Celle du tribunal correctionnel de Gap est une décision militante, et il est quand même déplorable qu’il faille rappeler que juger ou militer, il faut choisir. Et qu’un jugement rendu au nom du peuple français ne doit pas prendre la forme d’un tract politique.

    Aussi, on peut légitimement être inquiet, lorsque l’on entend les organisations syndicales de magistrats psalmodier le mantra de l’indépendance de la justice, pour ne voir aucun inconvénient à ce qu’elle devienne au contraire de sa vocation, l’outil de la partialité politique.

    Et ce d’autant que la triste affaire du « mur des cons » avait été l’occasion pour les mêmes de théoriser une partialité désormais revendiquée : « Une fois de plus, cette affaire va servir à défendre une conception abstraite et surannée de l’impartialité du juge. »

    On rappellera également la magouille initiée par Christiane Taubira alors Garde des Sceaux (!) pour faire condamner par le tribunal correctionnel de Cayenne en Guyane une militante du FN habitant dans les Ardennes, à neuf mois de prison ferme pour la publication pendant quelques jours sur Facebook d’une photo insultante. La décision déshonorante foulait aux pieds tous les principes du droit pénal et du débat contradictoire. Ce scandale qui aurait justifié la démission immédiate de Taubira et la saisine du Conseil Supérieur de la Magistrature n’a jamais eu la moindre suite, évidemment. Et plus récemment encore le déroulement de l’audience et la condamnation excessive dont a été l’objet Esteban Morillo, jugé non pas pour ce qu’il avait fait mais pour les idées qui furent les siennes quelques années auparavant.

    Ce qui est très grave dans cette affaire, au-delà de cette politisation militante de certains magistrats dans l’exercice de leurs fonctions, c’est que ce genre de décisions est l’occasion de porter atteinte aux libertés fondamentales., et en la circonstance celle de manifestation. Et il est tout à fait lamentable de voir les petits-bourgeois « de gauche », ceux que Jean-Claude Michéa appelle « la gauche du Capital » rejouer no pasaran et applaudir à tout rompre. Témoignant que l’instrumentalisation de la justice à des fins politiques ne leur pose aucun problème. Jusqu’au jour où c’est sur eux que ça tombera, comme l’a montré la mésaventure de Jean-Luc Mélenchon, se réjouissant plutôt des rodéos judiciaires contre François Fillon et Marine Le Pen avant que cela ne lui tombe sur la figure. Souvenons nous de ce que disait le pasteur Niemoller.

    Une justice au service du pouvoir exécutif dans la répression de masse des gilets jaunes, une justice protégeant l’entourage du pouvoir en lui épargnant le souci de procédures pénales pourtant méritées, une justice revendiquant sa partialité politique, comment en est-on arrivé là ?

    Régis de Castelnau (Vu du droit, 2 septembre 2019)

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  • Réinformation ?...

    Nous vous livrons ci-dessous une chronique d'humeur de Xavier Eman, cueillie sur son blog A moy que chault ! et consacrée à la nécessité de la réflexion critique y compris lorsqu'elle porte sur "notre" camp...  Animateur du site d'information Paris Vox , rédacteur en chef de la revue Livr'arbitres et collaborateur de la revue Éléments, Xavier Eman est l'auteur d'un recueil de chroniques intitulé Une fin du monde sans importance (Krisis, 2016) et d'un polar, Terminus pour le Hussard (Auda Isarn, 2019).

     

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    Réinformation ?

    Lorsque, il y a maintenant pas mal d’années, j’ai commencé à travailler sur divers supports de « réinformation », on m’a fort justement expliqué que celle-ci ne devait pas être une « désinformation inversée »,  ni le « négatif » de la propagande officielle, pas plus qu’une  volonté d’afficher une illusoire et tarfuffe «neutralité» mais la recherche d’une permanente « honnêteté », une volonté  d’« exactitude » dans le traitement de l’information, l’application d’un sourcilleux sens critique ainsi que l’art de la prise de distance et de la mise en perspectives. Or il s’avère que si ce louable programme est relativement aisé à mettre en place pour traiter des informations  venant de "l’adversaire", il est beaucoup plus ardu à appliquer – et beaucoup moins bien accepté – dès lors qu’il s’agit de se pencher sur les faits, propos et gestes « de notre camp » (concept d’ailleurs très flou  dont certains ont une acceptation très extensive…).

    En effet, dès que c’est « de chez nous », plus de place pour la réflexion, l’analyse des faits, les constats objectifs, seuls sont tolérés l’acclamation enthousiaste, le soutien aveugle, la louange enamourée,  la défense hargneuse, becs et ongles, mensonges et omissions à l’appui s’il le faut. Toute critique devient une trahison,  tout bémol un crime de lèse-majesté et le travail habituellement tant vantée de « réinformation » devient une œuvre de « dénigrement », odieusement « pessimiste » et décourageante. Tenter d'introduire de l’intelligence et de la mesure, c’est saper la cause ! Car comme jadis il ne fallait pas désespérer Billancourt, aujourd’hui il ne faut pas déranger la quiétude béate du « patriote » ! Car le "patriote" se moque bien des idées, il veut des slogans, il se contrefout des faits tant qu’il a de beaux discours, il ne lit pas les programmes puisque qu’il ne veut qu’applaudir des idoles… A ce titre les figures de Matteo Salvini et Marion maréchal sont archétypales.  Egarez-vous à tenter une analyse  froide et factuelle de ces deux phénomènes et vous serez bien vite rattrapé par la patrouille des godillots et des fanatiques à front bas ! D’ailleurs pourquoi vouloir s’intéresser ainsi à la réalité ? Vous n’êtes qu’un triste sire, nourri par l’aigreur et le ressentiment, qui n’a pour seul but que de doucher les exaltations du bon peuple de droite ! Salaud ! Crevure ! Nul doute que vous serez en bonne place sur la liste des tondus de la future (et imminente !) grande libération libérale-conservatrice !

    Peu importe, par exemple, qu’il n’y ait jamais eu autant d’immigrés en Italie qu’aujourd’hui, que l’on confonde le nombre d’arrivées en bateau et le nombre global d’arrivées d’immigrés (qui, surprise !, viennent parfois par d’autres voies ! Comme en France par exemple…), que l’on soit en train de sacrifier les réformes sociales au profit d’un rapprochement avec la droite affairiste… tout cela ne compte pas, n’a aucun intérêt, la seule chose qui compte c’est que le « personnage médiatique » du ministre de l’intérieur italien nous plaise et nous excite.  Il irrite les chroniqueurs de Libération, cela nous suffit bien. Il est des nôôôôtres, il a été traité de facho comme les auuuutres ! 

    Pourtant il ne s'agit nullement de diffamer ni "d'attaquer" Matteo Salvini, sympathique et courageux à bien des égards, mais simplement de se pencher sur l'application concrète (ou non) de ses promesses de campagne, sur ses forces et ses faiblesses, de jauger l'efficience de sa politique, d'interroger sa marge de manoeuvre vis à vis de l'UE et de ses partenaires européens, ses évolutions, ses changements de stratégie...  Toutes choses non seulement utiles mais indispensables à une véritable pensée - et donc action - politique. Mais non! Tout cela est de la branlette, de l'enculage de mouche, du mauvais esprit et au final du sabotage pour tous nos vaillants sectateurs de l'homme providentiel, les adeptes de la divine surprise, les adorateurs de la nouvelle Jeanne d'Arc ou du sauveur étranger qu'il faut suivre comme un seule homme, sans discuter ni poser de question. 

    Or ce militantisme  à la fois borné et exacerbé, extrémisé, hystérisé, allergique aussi bien à l’analyse qu’à la nuance, n’a rien de « radical ». Tout au contraire. Il se contente de patauger joyeusement dans l’écume médiatique alors que pour prétendre influer sur le réel, il faut d’abord accepter de s’y confronter, et ce dans toutes ses dimensions, pas seulement celles qui nous « conviennent », qui flattent nos egos ou entretiennent nos illusions.

    Xavier Eman (A moy que chault, 23 août 2019)

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  • Amazonie, Iran, GAFA : quand Macron fait du bruit pour masquer son impuissance...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Caroline Galactéros cueilli sur Marianne et consacré aux "exploits" diplomatiques d'Emmanuel Macron à l'occasion de la réunion du G7 à Biarritz. Docteur en science politique, Caroline Galactéros est l'auteur de  Manières du monde, manières de guerre (Nuvis, 2013) et intervient régulièrement dans les médias. Elle a créé récemment, avec Hervé Juvin entre autres, Geopragma qui veut être un pôle français de géopolitique réaliste.

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    Amazonie, Iran, GAFA… Macron fait du bruit pour masquer son impuissance

    « No comment ». Il est des « coups de théâtre » dont on se demande s’ils visent à masquer une tragédie indépassable, ou à relancer l’intrigue d’une comédie humaine désespérément convenue. « No comment » donc. C’est ainsi que le président américain a rétorqué au coup d’éclat fomenté secrètement par Emmanuel Macron, hôte du sommet du G7, consistant à faire venir – confiné pour un entretien bilatéral dans une petite salle municipale en marge de l’Hôtel du Palais -, le ministre des affaires étrangères iranien, le subtil Jawad Sharif.

    Coup de théâtre ou coup d'épée dans l'eau ?

    Qu’espérait notre Président de cette initiative ? La tient-il pour un succès ? Personnel, collectif ? Pouvait-il sérieusement croire que cela suffirait à replacer la France au cœur du dossier iranien et lui donner une posture dynamique et même offensive ? Le Président américain aurait « admis » in extremis l’invité surprise sulfureux. Mais enfin, depuis quand un président américain a-t-il son mot à dire sur les autres invités de l’hôte d’un sommet en territoire souverain ? Cette rodomontade présidentielle était brillante. Elle masque mal la réalité d’une docilité rémanente qui nous efface jour après jour de la scène du monde, malgré une geste créative. Nous désobéissons timidement et sans conséquences in fine.

    Pour trancher et faire bouger vraiment les lignes, il eut mieux valu, voici plus d’un an, au lieu de nous coucher devant l’oukase américain dans des circonvolutions sémantiques lamentables, dire à Donald Trump que la France était et resterait pleinement satisfaite de l’Accord en l’état, qu’aucune pression ne la convaincrait d’en étendre la portée aux vecteurs balistiques, de le renégocier ou lui substituer un nouvel accord pour complaire aux exigences sans fin de Washington qui cherche l’affrontement avec Téhéran comme on cherche l’eau dans le désert.

    Il eut aussi fallu se placer en soutien politique résolu de nos entreprises présentes en Iran (notamment de Total qui s’est retiré au profit de Pékin d’un gigantesque projet) au lieu de les laisser seules, donc rapidement inquiètes devant le spectre de sanctions extraterritoriales américaines si elles avaient l’aplomb de demeurer à pied d’œuvre dans le pays pour permettre à l’Iran de survivre et d’espérer un jour renaitre autrement que sous le joug avant la coupe réglée. On me rétorquera que la pression est trop forte, les amendes potentielles trop insoutenables pour nos banques… Mais pourquoi les payer ? Au nom de quoi tolérer un tel chantage ? Au nom de notre alliance avec Washington ? Traite-t-on ainsi ses alliés ? Non. Ses vassaux dont on ne craint rien, oui.

    Quand bien même Donald Trump se serait affranchi à Biarritz, dans un éclair d’autonomie de pensée, de la nécessité d’enrichir les marchands d’armes des « swing states » qui tiennent sa réélection entre leurs mains, et aurait saisi l’occasion de cette « apparition » pour tendre la main à l’Iranien et amorcer un dialogue minimal, Zharif l’outragé s’y serait refusé. Il a ses ordres, ceux du Guide suprême Khamenei, qui l’a autorisé à prendre l’avion pour voir ce que le Français a dans le ventre et oserait éventuellement proposer, certainement pas pour parler au « grand Satan ». Il n’y a plus rien à négocier. Téhéran a gagné la dernière manche de l’affrontement dans le détroit d’Ormuz, mais ce n’est qu’une bataille dans une guerre ouverte ou indirecte, qui sera longue et vicieuse et se jouera sur de multiples fronts. Une guerre pour la souveraineté, l’honneur, la survie économique et l’influence régionale dans le cas iranien ; une guerre pour la déstabilisation d’un régime afin de mettre la main sur son juteux marché pour Washington. Dans cette perspective américaine, Moscou doit être convaincu de son intérêt à lâcher Téhéran en Syrie, et Pékin doit finir par voir le sien dans l’achat de pétrole américain et non plus iranien ou russe pour nourrir sa croissance. C’est là le véritable arrière-fond de la guerre commerciale actuelle comme de l’attitude américaine ambivalente face à Moscou en Syrie.

    Ogre américain

    Revenons donc aux fondamentaux. En Amérique, le besoin d’ennemi est insatiable, structurel, vital. C’est le moteur de l’économie américaine. Au nom de la paix mondiale, du progrès et de la démocratie de marché naturellement. Dès qu’un ennemi disparait, un autre doit être désigné et se dresser, diabolisé, pour nourrir le monstre du complexe militaro-industriel qui vit de, par et pour la guerre ! Le Président Eisenhower lui-même s’était en son temps alarmé de cette puissance vampirique et destructrice de tout apaisement durable.

    Bilan du Sommet : « L’Iran ne doit jamais avoir l’arme nucléaire et cette situation ne doit pas menacer la stabilité de la région » conclut notre Président, qui se dit « convaincu qu’un accord pourra être trouvé si le président iranien rencontre le président américain ». On se pince. Qui menace la sécurité de la région ? Qui cherche à déstabiliser l’Iran, l’asphyxie de sanctions, a dénoncé unilatéralement un accord déjà très douloureux pour Téhéran mais qu’il respectait à la lettre ?

    Nous n’avons donc rien gagné à Biarritz, sauf peut-être d’y avoir inclus l’enjeu climatique autour du drame amazonien comme nécessaire sujet de discussion… mais d’aucun accord. Quoi qu’il en soit, le climat, aussi fondamentale et urgente que soit sa prise en compte dans les politiques des grands États, n’est qu’un leurre qui masque notre impuissance et notre désaccord sur tous les autres dossiers qui comptent, ceux de l’affrontement infantile entre puissances belliqueuses, ceux du multilatéralisme en miettes, ceux de l’introuvable gouvernance mondiale. Ah oui ! Il y a la taxation française des GAFA…. Qui elle aussi sera bientôt réduite et dénaturée à la sauce OCDE.

    Cerise sur le gâteau, c’est encore Trump et non Macron qui a eu l’habileté, en amont du sommet, d’appeler haut et fort à la réintégration de la Russie au sein du G7. Notre président aurait pu très facilement en prendre l’initiative, recevant son homologue russe à Brégançon, au lieu de sembler marcher sur des œufs face à Vladimir Poutine désabusé et narquois pour satisfaire les néoconservateurs et les atlantistes forcenés qui l’environnement et le brident. Ses élans pragmatiques, ses intuitions réalistes, ses initiatives à hauteur de France retombent systématiquement dans le vide, démentis, dévoyés ou réduits à des mots sans lendemain par ceux qui devraient juste mettre en œuvre sa pensée et sa vision au lieu de saper sa crédibilité face à ses interlocuteurs. En politique étrangère, la constance et la fiabilité sont des vertus cardinales si l’on prétend avoir une vision et une ambition nationales. Bref, le président français semble presque aussi prisonnier de son entourage que Trump du sien. Et c’est la logique de l’affrontement infantile qui gagne à ce double enchainement.

    Tout ça pour finir par tenir une conférence de presse de clôture avec le président américain ! Comme pour s’excuser de l’audace du « vrai-faux » invité surprise. Comme si les autres chefs d’État étaient ravalés au rang de figurants, comme si l’Occident rentrait dans le rang et avait retrouvé son père tonitruant et brutal dont on aime les coups, comme si la France était fière de juste passer les plats. Cela rappelle les « Accords de Rambouillet » en 1999, prélude manipulé à la curée lancée contre la Serbie récalcitrante. Un mauvais souvenir… Celui d’un renoncement à réfléchir et décider seuls. Nous étions en cuisine déjà. Il n’existe pas de relation stratégique privilégiée entre Paris et Washington. C’est l’écart, la sortie du rang déterminée, non la servilité qui peut la faire naitre. De la posture à la stature, il y a le courage et la cohérence. Ce sont ces invités surprise-là que l’on attend pour enfin faire la différence.

    Pour le reste, sans la Russie, sans la Chine et sans l’Inde, le G7 n’a plus qu’une représentativité résiduelle. Il est complètement décalé par rapport aux nouveaux rapports de force du monde. Il fait figure de vieux club poussiéreux de ronchons déphasés qui jouent au bridge tandis que la vraie partie se joue ailleurs et sans eux, dans un gigantesque jeu de go. Vladimir Poutine l’a d’ailleurs cruellement rappelé à Brégançon. Certes, l’Occident a de beaux restes. Asinus asinum fricat. Entre Boris Johnson, désormais sans équivoque aux ordres de Washington et salivant à l’idée des retombées commerciales qu’il en attend pour une Grande-Bretagne débarrassée de l’Europe technocrate, Jair Bolsonaro – hors club mais qui éructe sa grossièreté brouillonne envers Paris, Angela Merkel qui compte les jours la séparant d’une sortie de ce panier de crabes ingrats, et les autres qui font de la figuration dans cet aréopage de carpes et de lapins, Paris va devoir changer de niveau.

    Et surtout réfléchir au fond. Des actes, du courage enfin ! Un changement de pied radical sur les dossiers syrien et yéménite (il n’y aura pas un mot à Biarritz sur cette atroce guerre pour rien !), de l’audace sur l’Iran, les sanctions russes et les accords de Minsk. Voilà l’occasion d’être « disruptif » pour de bon. Sur tous ces dossiers, nous avons d’évidentes positions à prendre pour faire bouger les lignes dans le bon sens et nous rendre enfin de nouveau utiles. Vue l’aboulie des Européens sur tous ces sujets, faire la différence n’est pas difficile. L’heure est grave pour la France. Il faut se réveiller et sortir de la politique spectacle. Je ne peux croire que notre président préfère la fausse lumière des idéalités qui s’abiment dans un réel sanglant à la chaleur d’une politique moins cynique, plus humaine et enfin efficace.

    Caroline Galactéros (Marianne, 27 août 2019)

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  • Greta divina ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un texte de François Bernard Huyghe, cueilli sur son site Huyghe.fr et consacré aux ressorts du succès de l'opération "Greta Thunberg" ... Spécialiste de la stratégie et de la guerre de l'information, François-Bernard Huyghe enseigne à la Sorbonne et est l'auteur de nombreux essais sur le sujet, dont, récemment, La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015) et Fake news - La grande peur (VA Press, 2018). Avec Xavier Desmaison et Damien Liccia, François-Bernard Huyghe vient de publier Dans la tête des Gilets jaunes (VA Press, 2019).

     

    Greta Thunberg_Bateau.jpg

    Greta divina ?

    Traversant l’Atlantique dans un voilier à 4 millions de dollars, comme elle surfe sur l’opinion de millions de jeunes, Greta Thunberg arrive à New York. Triomphe, directs et extase mystique garantis : l’enfant sauveur fend des flots pour annoncer la perte ou le salut. Montage des médias, diront certains : une gamine bien coachée, avec une bouille ronde de poupée et des yeux qui transpercent, c’est une cliente idéale. Unique, saine et cathodique.

    Certes, mais derrière le spectacle, il y a un rapport subtil entre le message et la messagère.
    Le message est assez binaire : la richesse ou la nature, arrêter ou mourir, vivre raisonnablement ou périr apocalyptiquement. L’urgence ou la fin.

    Pour le rendre persuasif, Greta virgo sancta cumule de nombreux atouts
    Le premier est de parler au nom de la Science (autiste, désintéressée de presque tout, elle a eu le temps de lire des milliers de pages, nous pas). Elle retourne habilement l’argument : les autistes, c’est vous qui refusez de voir l’imminence du désastre, de lire ce qui est affirmé et vous détournez des tables de la loi scientifique. Je parle au nom du principe de réalité. Irréfutable.
    Greta gloriosa joue aussi de son statut. Enfant ? n’est-ce pas la preuve que seuls les cœurs purs voient la vérité ? Handicapée ? Vous ne seriez pas un petit peu phobe ? Quel mépris !
    Je ne vais plus à l’école ? A-t-on besoin de diplômes pour réclamer le droit de ne pas périr, et de ne pas faire périr la nature avec nous ? Qui ose m’attaquer révèle la noirceur de son âme. Greta salavtrix nous appelle à la conversion du cœur. Elle parle au nom de la vie et de l’innocence. Incritiquable.

    Et ceci fonctionne sur un double registre.
    Le premier est de tradition chrétienne : il nous ramène à notre statut de pécheurs qui offensons sans cesse la nature et menaçons la création. Devant un choix aussi évident - tout détruire ou nous reprendre, l’apocalypse ou l’ascèse - comment hésiter ? Avantage collatéral : nous redécouvrons les délices de la casuistique. Chaque acte de notre vie peut devenir objet d’un débat moral et l’occasion d’une rédemption : prendre l’avion ou le voilier ? changer de vêtements ou pas ? manger de la viande (quitte à devoir transformer les terres d’élevage en cultures) ou pas ? Métro ou trottinette devient un cas de conscience. Avoir des enfants un crime probable. À chaque geste, à chaque décision, nous mettons un peu en péril la planète. À chaque contrainte que nous nous imposons, nous prolongeons la vie des espèces d’un instant. Repentez-vous.

    Le second registre est celui de la culture individualiste et du refus de l’autorité. Nous sommes les enfants, nous sommes le monde et nous faisons la nique aux adultes. Nous les mettons en accusation et ils nous écoutent avec componction. La sincérité de nos cœurs et notre angoisse de disparaître bousculent toutes les hiérarchies. Un doux parfum de rébellion nous enveloppe ainsi sans risque et permet d’interdire à tout va.

    Peu de messages pouvaient rencontrer autant de réceptivité dans notre culture. Greta met tout sur le plan de la conscience morale : croyons, ouvrons nos cœurs, abstenons-nous du mal et la Terre sera sauvée. Le problème est qu’entre la Science (en l’occurrence les rapports du Giec dont la partie futurologique n’est pas si assurée) et la Morale (qu’elle semble réduire à l’abstention et à l’ascèse), elle occulte la question politique, c’est-à-dire celle de la contrainte sur les hommes.

    François-Bernard Huyghe (Huyghe.fr, 30 août 2019)

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  • Border...

    Nous reproduisons ci-dessous un billet de Bruno Lafourcade, cueilli sur son site personnel et consacré à la question de la frontière. Écrivain talentueux, Bruno Lafourcade a publié ces deux dernières années, deux romans, L'ivraie (Léo Scheer, 2018) et Saint-Marsan (Terres de l'ouest, 2019) ainsi que deux pamphlets, Les nouveaux vertueux (Jean-Dézert, 2017) et Une jeunesse, les dents serrées (Pierre-Guillaume de Roux, 2019). Pour la rentrée, il publie un polar, Le Hussard retrouve ses facultés, chez Auda Isarn, et un roman, Tombeau de Raoul Ducourneau, aux éditions Léo Scheer.

     

    Mur d'Hadrien.jpg

     

    Border

    La question centrale est celle de la frontière : tout vient d’elle. Il s’agit d’ailleurs de ne pas la limiter à la géographie, à la façon étroite des No Border : comme il y a une frontière entre l’homme et l’homme, entre l’indigène et l’étranger, il y en a une entre l’homme et la femme, entre l’homme et l’animal, entre l’homme et la machine – et toutes ces frontières doivent être abolies. Les antifas, les féministes, les végans et les trans-humanistes sont des No Border spécialisés : on a pris son panier recyclable, sa bicyclette citoyenne, et on a pédalé jusqu’au marché équitable de la discrimination ; là, on a choisi sa frontière, son mur et sa statue, à franchir, casser et abattre, en fonction de ses origines, de ses intérêts et de son cul (on sous-estime les dégâts causés par les culs sous-estimés). On s’entend bien, d’ailleurs, entre abolisseurs : chacun respecte l’abolition de l’autre ; en tout cas, on s’entend comme peuvent s’entendre des chefs de rayon, confrères un peu concurrents, d’une même grande surface : il faut seulement se mettre d’accord sur les nouveaux produits, les animations commerciales et les têtes de gondole.

    « Encore Greta ! Et mes Femen, j’en fais quoi ?

    ― Mais y a longtemps que ça ne se vend plus ! D’ailleurs, j’aurai du Richard Gere, la semaine prochaine : ça optimise bien, ça, comme produit, le Richard Gere… »

    Le progressiste voit dans la frontière le signe d’une arriération contraire aux droits de l’Homme, de la femme, de l’enfant et du moustique [1], puisqu’elle est responsable des guerres, de Trump, du bonnet d’âne et des bombes insecticides ; pour le réactionnaire, elle est au contraire l’essence même de la civilisation, qui jamais ne se conçut autrement que bornée, limitée, encadrée, emmurée. Les deux y voient une hiérarchie, une inégalité : l’étranger, l’élève et le moustique n’ont pas les mêmes droits que l’indigène, le professeur et M. Aymeric Caron ; une discrimination salvatrice pour le réactionnaire, fasciste pour le progressiste.

    Si en anglais border signifie frontière, « border », en français, peut signifier « protéger » : la mère borde son enfant – et c’est bien, pour le réactionnaire, le rôle de la frontière, en effet, que de protéger et défendre toutes choses, pour qu’aucune ne ressemble à une autre. Pour le progressiste, c’est exactement l’inverse : la frontière interdit, bride et tue ; en la supprimant, la femme, le migrant et le moustique auront la chance de devenir des mamans comme les autres, des Juifs allemands et des citoyens du monde.

    Cependant, le progressiste utilise la question des frontières nationale, raciale et genrée comme un prétexte. D’abord, il ne croit pas à l’égalité : la femme, l’enfant et le migrant doivent dominer ; il ne croit pas davantage à la justice : les Blancs doivent payer ; surtout, il y trouve un double intérêt.

    Il y a d’abord la vertu : ça l’intéresse beaucoup, au progressiste, d’être un saint. Il fallait la voir, la prude actrice américaine, dans son pull à col roulé, balancer son porc, des sanglots dans la voix ; il fallait le voir, l’ancien acteur crypto-bouddhiste, rayonner de contentement de soi, à bord de l’Open Arms ; il fallait le voir, Aymeric Caron, parler, avec la bêtise de l’amoureux, de la maman moustique. Il faut la voir, la laideur narcissique du progressiste, pour comprendre à quel point ça l’intéresse, la vertu, à quel point il jouit de se voir si saint dans son selfie. Il en jouit doublement, puisque le pouvoir l’attend. Il ne veut pas seulement le renverser, il le veut : il y a des lieux à vider et des sièges à prendre – le pouvoir est au bout des followers.

    Il produira des émissions, dirigera des journaux, tournera des films, écrira des livres : il y a tant à faire, il y en a tant à éduquer. Ça n’empêche pas la sincérité, d’ailleurs. Sincère, il serait même préjudiciable que le progressiste ne le soit pas ; évidemment, ça rend con comme la Lune, la sincérité, mais ça rend aussi efficace : l’intelligence et l’autodérision, ça vient du doute, ça freine, et ce frein, c’est l’effet du doute sur les certitudes – et c’est pourquoi les humoristes d’aujourd’hui sont tellement sinistres : la bêtise de leur certitude n’a pas de frein.

    Sincère, le progressiste l’est en conscience et inconsciemment : la petite journaliste de BFM, le jeune député macroniste, la primo-romancière de la maison Grasset ne se posent pas la question de la légitimité de leurs préjugés, ils ne doutent pas que la vertu consiste à balancer son porc, accueillir les migrants et respecter le « lundi sans viande » de Mme Binoche – le Bien ne doute pas de lui-même. C’est d’ailleurs l’inverse exactement de toute la tradition occidentale, qui consistait à partir du Mal, du péché originel, pour espérer l’amélioration de soi et l’élévation jusqu’au Bien ; le progressiste a fait d’emblée le plus dur : il est arrivé à la sainteté du premier coup et sans effort, il ne peut que s’y maintenir par la surenchère. Il ne peut surtout que chuter : tous les progressistes, de Dominique Sopo à Asia Argento, sont appelés à tomber au moins une fois de leur statue – et tout est à refaire. Les pauvres, c’est tellement plus intéressant de commencer par être un salaud : tout est à faire.

    Bruno Lafourcade (Site de Bruno Lafourcade, 23 août 2019)

     

    Note :

    [1] Les mamans moustiques, explique M. Aymeric Caron, « cherchent dans le sang de leur victime des protéines pour nourrir leurs œufs en développement et donc leurs bébés. » Lorsque l’on « est attaqué par un moustique, [on] a en fait affaire à une mère, qui essaie de remplir son rôle de future mère. Donc, ce moustique qui nous agace, est en fait une dame qui risque sa vie pour ses enfants en devenir ».

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