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Points de vue - Page 7

  • Le retrait des Américains de Syrie : une chance pour la France ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Caroline Galactértos, cueilli sur Figaro Vox et consacré aux possibilités ouvertes pour la France par la décision de retrait des troupes américaines de Syrie prise par le président des Etats-Unis. Docteur en science politique, Caroline Galactéros est l'auteur de  Manières du monde, manières de guerre (Nuvis, 2013) et intervient régulièrement dans les médias. Elle vient de créer, avec Hervé Juvin, Geopragma qui veut être un pôle français de géopolitique réaliste.

     

     

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    «Le retrait des Américains en Syrie est l'ultime chance pour la France de peser de nouveau»

    Encore une fois, l'homme a pris (presque) tout le monde à contre-pied.

    En premier lieu nous, l'allié français,. Nos salves d'autorité ne changent rien à la donne de fond du conflit syrien: un accord est en train de se nouer entre Washington, Moscou et Ankara, et nous n'en sommes pas. Parlant de Yalta, les Polonais disaient avec amertume que «si l'on n'est pas à la table (des négociations), c'est que l'on est au menu». Pour la France, c'est pire: nous ne sommes même plus dans la carte mentale de notre Grand allié…Que le Général Mattis n'ait pas été d'accord avec le Président ne change rien à l'avanie insigne que nous subissons. L'Empire ignore superbement ses limes. Car l'essentiel pour lui est ailleurs: les forces spéciales américaines quittent la Syrie car Trump est un vrai réaliste. Il a compris qu'il était urgent d'enfoncer un coin dans l'alliance tactique mais bien réelle entre Moscou, Téhéran et Ankara, avant que celle-ci ne se consolide trop. Il s'agissait donc de faire plaisir à la Turquie, d'où le lâchage kurde, la «réflexion» sur l'éventuelle livraison de Gulen, etc. et d'interrompre le raidissement du néo-sultan Erdogan dont le flot de menaces désormais retombe... sur nous, qui aimons trop les Kurdes.

    La Turquie est donc la grande gagnante de la décision américaine de retrait. Une fois encore, elle joue là remarquablement son positionnement «in and out» par rapport à l'OTAN. Le lâchage des valeureux Kurdes par les Américains va les contraindre à tirer leur épingle du jeu en se rapprochant de Moscou - qui mène toujours la danse régionale mais se méfie de ses «alliés» tactiques iranien et turc -, et de Damas qui doit aussi composer avec la présence turque, son soutien aux islamistes et son influence durable dans le pays et la région. Les Kurdes tireront sans doute au mieux parti de ce nœud de vipères mais leur rêve fou d'État a vécu.

    L'Iran en revanche doit s'inquiéter, car le sort que semble lui réserver Washington (via Tel Aviv) ne semble en rien modifié. «Mad dog» (surnom donné au général Mattis) a fait son œuvre et Téhéran est plus que jamais dans le collimateur du Pentagone... et dans la ligne de mire d'Israël, dont Téhéran est de fait le seul véritable concurrent régional à moyen terme (bien plus qu'un adversaire militaire crédible): un rival non arabe, de haut niveau culturel, intellectuel, technologique, industriel et bien sûr potentiellement économiquement supérieur du fait de ses immenses richesses fossiles.

    L'Iran est donc en grand danger. D'autant que John Bolton, le Conseiller à la sécurité nationale, est lui bel et bien toujours là. Il est «augmenté» de ses nombreux avatars et relais néoconservateurs, enivrés de leur propre discours antédiluvien de diabolisation aujourd'hui anti-iranienne et antirusse comme hier anti-irakienne ou antisoviétique. Le départ des Généraux Mattis, Mac Master et Kelly est un affaiblissement temporaire qui renforce sans doute sa détermination.

    Mais ne nous trompons pas encore une fois de diagnostic. On sous-estime gravement Donald Trump depuis son irruption dans le jeu politique américain et son arrivée à la Maison blanche. Il a mis à mal tant de promesses, de plans de carrières et de prébendes qu'il a déclenché une phobie éruptive, des torrents de haine et d'injures parfaitement inqualifiables. Car il gêne. Il est instinctif, impulsif, bravache et surtout, il n'est pas manœuvrable, travers impardonnable dans un système politique et militaro industriel américain qui fait depuis toujours marcher l'occupant de la Maison blanche sinon à la baguette, du moins «au profit général» du peuple américain, mais surtout du gros business… de la guerre notamment.

    On veut donc l'isoler, et accréditer l'idée qu'il a un besoin impératif de tuteur car il ne saurait pas ce qu'il fait. Un être quasi irresponsable en somme, pour lequel d'ailleurs une procédure d'impeachement s'imposerait au nom du salut même de l'Amérique… Mais Donald Trump résiste et il n'est pas «seul». Plutôt un peu isolé mais sans doute très soulagé de s'être débarrassé d'hommes hostiles qu'il n'avait une fois encore pas choisis, et qui prétendaient lui dicter sa conduite en politique étrangère. Allégé de quelques ennemis donc, mais toujours en butte à une invraisemblable curée de l'establishment qui a juré sa perte. Le printemps augure d'un harcèlement redoublé de la part des démocrates notamment. Mais il est convaincu que son agenda est le bon, qu'il doit tenir ses promesses de campagne pour être réélu, que la bourse tangue dangereusement, qu'il lui faut conjurer une nouvelle crise financière qui gronde et tenir la Chine en respect (donc ne pas s'aliéner totalement la Russie) et qu'à tout prendre, mieux vaut combattre une chambre démocrate que républicaine, tant il est vrai que cela porta chance à Clinton puis à Obama. Pour lui en somme, la menace est bien plus intérieure qu'extérieure.

    En amont de ce retrait militaire annoncé, les termes du «deal» (implicite ou explicite?) entre Washington et Moscou pourraient donc bien avoir été: «je quitte peu ou prou la Syrie, et te laisse dominer ce pays, où de toute façon nous avons perdu notre pari de déstabilisation et n'avons plus grand-chose à prendre ou à gagner. Nous reprenons langue sur les sanctions et l'Ukraine, tu retrouves la superbe d'un dialogue entre anciens «Grands», antichambre d'un triumvirat Washington-Moscou-Pékin où tu auras ta place et pourras servir. En échange, tu lâches progressivement l'Iran diplomatiquement et militairement…»

    Il est peu probable que Vladimir Poutine donne dans ce marchandage sans garanties fortes. D'autant qu'à l'inverse des États-Unis, la Russie base son retour diplomatique tonitruant sur la scène mondiale sur sa fiabilité et son respect des engagements pris dans le cadre de ses alliances, qu'elles soient tactiques ou stratégiques. La rivalité russo-américaine est par ailleurs toujours très vivace sur un grand nombre de terrains et de dossiers. Simplement, «la méthode Trump» pour traiter l'ogre russe tranche d'avec l'hostilité fossilisée de l'appareil militaro-politique américain, qui n'a d'ailleurs jusqu'ici abouti qu'à un rapprochement accéléré et dangereux de Moscou avec Pékin (dont l'Europe fera in fine les frais) et à la bascule de «clientèles» africaines et orientales que l'Amérique croyait pouvoir conserver à sa botte ad vitam aeternam.

    Sans parler du retour du Qatar dans le jeu, adossé à l'axe Moscou-Téhéran-Ankara, qui ruine les efforts saoudiens pour l'ostraciser, et force Washington à ménager la chèvre et le chou pour faire pression et tenter de contrôler son pion à Ryad, le jeune prince MBS, qui se croit tout permis, et contrer le vieux mais toujours puissant Roi Salman qui, lui, ne met pas tous ses œufs dans le même panier et lorgne vers Moscou pour sa sécurité.

    Et puis il y a la Libye, autre théâtre tragique de l'inconséquence occidentale, où Washington ne veut pas se laisser tailler de nouvelles croupières par Moscou, où se replient avec une facilité déconcertante, les djihadistes de Daech, comme Afghanistan. L'Afghanistan où les négociations directes avec les Talibans vont bon train et vont permettre l'allégement du contingent américain… Sans que l'on puisse pour autant parler d'un retrait du Moyen-Orient, où les États-Unis gardent tout de même près de 50 000 hommes.

    Alors, pour la France, fini de jouer. Jouer aux apprentis sorciers face à un islamisme radical que l'on croit lointain et indolore, mais qui inspire chez nous une fraction de la jeunesse en rupture de ban, éclabousse nos rues du sang de nos concitoyens et écartèle la chair malheureuse de notre nation en voie de communautarisation accélérée. C'est la fin de partie et le moment ou jamais de remettre quelques atouts dans notre jeu. Notre choix est simple: soit nous nous réveillons, soit nous disparaissons vraiment du Moyen-Orient et notre plat de lentilles - gagné au mépris de nos convictions, de toute cohérence politique et de notre sécurité intérieure - aura un goût bien amer et peu nourrissant.

    Avec cette décision américaine pourtant, nous avons une belle occasion de «révolution» au sens propre et figuré, de notre stratégie au Levant mais aussi, par onde de choc bénéfique, en Europe. Donald Trump, en effet, nous faisant subitement défaut et montrant le peu de cas qu'il fait de ses alliés, ne peut aucunement nous reprocher de vouloir rester en Syrie. Ce serait le comble, et notre président a raison de lui rappeler tristement la valeur de la fiabilité entre alliés, même si c'est sans doute de l'ironie, quand on songe au nombre de lâchages et renversements d'alliances tactiques opérés par Washington dans l'histoire contemporaine…

    Rester peut-être, sans doute, mais pour quoi faire? Pas pour s'enferrer dans l'erreur, demeurer crânement aveugles et entêtés dans une vision du conflit syrien que tout discrédite. Nous devons donc profiter du changement de pied américain pour parler immédiatement et sérieusement avec Moscou, engager une coopération sécuritaire concrète avec la Russie dans la région, et revenir dans le processus diplomatique avant qu'on ne nous ferme définitivement la porte au nez. Nous en serions alors réduits, toute honte bue, à passer les plats dans une quelconque Conférence de la Paix à Paris, comme lors des «vrais faux» Accords de Rambouillet il y a plus de 20 ans à propos du Kosovo. La France doit absolument être partie prenante de la phase de négociation politico-militaire et diplomatique qui va s'ouvrir et qui sera très délicate, toujours à la merci d'une décision intempestive ou d'une provocation, mais où nous pouvons faire valoir quelques atouts utiles (nos liens avec la Jordanie et le Liban notamment).

    Nous n'existerons pas «en nuisant», comme par exemple en contrant stérilement le processus d'Astana quand celui de Genève patine depuis des années par défaut de représentativité. Nous existerons en manifestant un état d'esprit résolument innovant, désidéologisé, et une volonté de conciliation pragmatique sur la base de la situation de terrain. Nous devons cesser pour cela d'être comme des enfants qui voient tout en noir et blanc et ne veulent pas se résoudre aux «50 nuances de gris» du monde.

    Si on ne saisit pas cette ultime chance, nous serons durablement excommuniés du Levant. Les politiciens qui, après le désastre libyen, ont de nouveau entraîné la France dans un soutien à la déstabilisation du pays et un appui à l'engeance islamiste qui s'est jetée sur lui après une révolte populaire initiale, portent une lourde responsabilité dans le martyre vécu par le peuple syrien depuis bientôt huit ans. Il faut sortir enfin de ce cynisme (dont le réalisme est l'exact opposé certes paradoxal) pour travailler sur le réel, avec l'humain au cœur. Cela nous honorerait et nous sauverait.

    Caroline Galactéros (Figaro Vox, 28 décembre 2018)

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  • Les Gilets Jaunes, une page d'histoire française...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Jean-Paul Baquiast, cueilli sur le site Europe solidaire et consacré à la révolte des Gilets jaunes. Jean-Paul Baquiast anime également le site d'information techno-scientifique Automates intelligents.

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    Les Gilets Jaunes. Une page d'histoire française

    En France, les Pouvoirs, pouvoirs publics et média, présentent le mouvement des Gilets Jaunes (GJ) comme la protestation d'un certain nombre de représentants des classes moyennes « modestes » - selon l'expression ayant cours désormais.

    Ceux ci, selon le discours gouvernement actuel, ont vu leurs revenus diminués par la hausse de certaines taxes, la baisse des prestations sociales au nom d'économies nécessaires et l'extension du sous-emploi imposé par la numérisation de la société. Il suffirait qu'Emmanuel Macron revienne sur certaines des mesures de rigueur que son gouvernement avait prises pour que tout rentre dans l'ordre.

    Cela ne semble pas être le cas à la fin de l'année 2018. Le nombre des GJ manifestant actuellement aurait sensiblement baissé, si l'on en croit des statistiques officielles. Les statisticiens n'ignorent pas cependant que celles-ci sont plus au service de la politique gouvernementale que de la vérité. Il est donc légitime de penser que ce nombre est resté stable, même si les manifestations se sont davantage dispersées, ce qui rend les comptages plus difficiles. L'avenir dira ce qu'il en sera. Mais on peut douter que le mouvement s'éteigne.

    Ceci n'aurait rien d'étonnant si l'on admettait que les GJ n'expriment pas seulement des revendications catégorielles, mais traduisent l'étendue de la crise multiforme qui avait affecté la France depuis plusieurs années, sinon plusieurs décennies, et que les Pouvoirs se refusent à voir. Ils s'y refusent parce que l'oligarchie qui gouverne la France dans le cadre des institutions politiques, ne veut absolument pas reconnaître que dans les décennies précédentes, la structure industrielle et scientifique était tirée par des grands programmes nationaux, par l'Espace, le Ferroviaire de haut niveau, l'énergie nucléaire, les industries de Défense.

    Un pays volontairement désindustrialisé

    La vague de libéralisation, le désengagement de l'État imposé par des majorités dites libérales, la concurrence acceptée, notamment au niveau européen, en provenance de pays soumis directement au capitalisme financier américain, ont fait progressivement disparaître cette base industrielle et de recherche. Ceci se constate par le déclin des études scientifiques, jusqu'à la disparition de l'enseignement obligatoire des mathématiques.

    Face à l'expansion apparemment sans limites des technologies de la communication et de l'information, qui se traduit par le phénomène désormais bien connu des GAFAS américaines et de leur pouvoir sans aucune restriction étatique, la France se montre incapable de lutter, essentiellement parce que ces GAFAS ne supportent pratiquement aucun impôt sur un chiffre d'affaires en France de plus en plus important. La conception des logiciels demeure encore active, mais comme il s'agit souvent de produits francophones, leur marché est de plus en plus réduit face à l'explosion des logiciels anglophones.

    Le pays est donc désindustrialisé, privatisé, et victime de chômage. Ceci n'empêche pas l'Union européenne de continuer à exiger de plus en plus de privatisation, de désindustrialisation et de restriction budgétaire au prétexte de lutte contre un déficit qui dans les pays non-européens n'est que la contrepartie momentanée des investissements productifs.

    Inutile d'ajouter que les extrêmement petites minorités constituant en France l'oligarchie disposent de toute tolérance administrative pour frauder l'impôt ou s'y évader dans les paradis fiscaux.

    Un régime ploutocratique

    La réalité du pouvoir en France n'est plus celui d'un pouvoir démocratique, mais d'un pouvoir ploutocratique (le pouvoir par les riches et les puissants), les médias étant là pour dissimuler le phénomène en distrayant l'opinion par une attention exclusive au mode de vie luxueux des « élites » oligarchiques, hommes et femmes.

    Personne ne fait valoir qu'en Russie et surtout en Chine, pays eux-aussi soumis aux exigences de l'économie numérique, des gouvernements décidés à intervenir pour mobiliser les ressources nationales le font avec de plus en plus de succès. Mais ils sont discrédités aux yeux des travailleurs français et surtout de ce qu'ils ont conservé de syndicats, comme des dictatures militaires ou policières.

    Depuis des années, le mécontentement populaire se fait entendre dans la rue, sans être écouté. Les grandes manifestation contre la loi El Khomri, puis contre l'abolition du droit du travail et du droit à la retraite, ont été massives, importantes, suivies. Mais aucune n'a eu de conséquences, que ce soit sous Chirac, Hollande et aujourd'hui Macron.

    Toutes les offensives contre le peuple rappelées ci-dessus sont comprises par les militants les plus conscients des GJ. L'oligarchie leur répète qu'aucune autre solution que les siennes ne sont possibles. Par un triomphe de la conscience collective, qui reste à expliquer en termes sociologiques, sans se concerter, sans chefs, ils ont réussi à effrayer l'oligarchie. Les politiques aux ordres ne savent que faire, sauf envoyer la police pour bloquer les manifestations et susciter des casseurs étrangement tolérés pour déconsidérer le mouvement des G.J.

    Les Gilets Jaunes et la fluidité

    Face aux répressions quasi-militaires, les interpellations et incarcérations de plus en plus nombreuses, que rien ne devrait justifier, les GJ ont suivi la bonne stratégie, la fluidité. Fluidité du mouvement lui-même, fluidité des actions, fluidité des déplacements, fluidité des revendications, fluidité de la pensée. Face à cette fluidité, le gouvernement, le système, l'oligarchie, semblent figés dans le monde d'avant.

    Les GJ sont une fierté pour la démocratie, redonnent confiance en l'humanité et au peuple français qui a toujours su dans l'histoire des derniers siècles se révolter contre des pouvoirs exorbitants, tolérés passivement ailleurs. Leur exemple commence à s'étendre, en Europe et ailleurs, y compris semble-t-il aux Etats-Unis. Peut-être dira-t-on qu'ils sont en train d'écrire une page d'histoire.

    Jean-Paul Baquiast (Europe solidaire, 24 décembre 2018)

     

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  • Pacte de Marrakech : un texte qui nous désarme face à l’immigration de masse...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous un point de vue de Carl Hubert, cueilli sur Polémia et consacré au Pacte de Marrakech et à ses conséquences.

     

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    Pacte de Marrakech : un texte qui nous désarme face à l’immigration de masse

    Le 10 décembre 2018, 164 Etats ont signé à Marrakech, le pacte mondial de l’ONU « pour des migrations sûres, ordonnées et régulières ». L’Assemblée générale des Nations Unies l’approuvera le 19 décembre. Il restera aux Etats signataires à le ratifier. En France, il devrait s’agir d’une formalité, d’autant plus que la ratification de ce traité ne sera, sauf surprise, pas soumise à l’autorisation du Parlement. Et pour cause : comme le clament les instigateurs de ce pacte et les journalistes serviles ou paresseux, ce pacte est « juridiquement non contraignant ». Certes, mais il est politiquement engageant ! Car à quoi bon vouloir faire signer à l’ensemble des Etats du monde un texte s’il est dépourvu d’effet ?

    Peter Sutherland et Louise Arbour, concepteurs du pacte, sont des agents du mondialisme

    Avant de préciser le contenu du pacte, il faut revenir sur sa genèse. Son principe a été fixé par la Déclaration de New York du 19 septembre 2016 pour les réfugiés et les migrants. Cette déclaration a été préparée sous la direction de Peter Sutherland, alors représentant spécial du Secrétaire général pour les migrations internationales et le développement et décédé depuis. Celui-là même qui, alors président de Goldman Sachs International, avait déclaré, le 21 juin 2012, lors d’une audition à la Chambre britannique des Lords, que tout individu doit avoir la possibilité d’étudier et de travailler dans le pays de son choix : une affirmation du droit tant à l’émigration qu’à l’immigration. Cet administrateur du groupe Bilderberg, qui fut aussi président de la Commission trilatérale et le premier directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, appelait également les Etats européens à « miner leur homogénéité nationale » [1]. Le pacte pour les migrations était pour lui une manière d’approfondir la mondialisation : après la libre circulation des marchandises devait venir la libre circulation des personnes !

     

    Le successeur de Peter Sutherland au poste de représentant spécial du secrétaire général de l’ONU pour les migrations, Louise Harbour, a également un profil militant. Cette ancienne juge canadienne s’est récemment faite connaître par ses efforts pour désinformer le public et occulter les effets du pacte de Marrakech et ses fondements mondialistes. Avant de prendre ses fonctions, on notera qu’elle a présidé, de 2009 à 2014, l’organisation International Crisis Group. Cette ONG très particulière est financée par les Etats et par de généreux mécènes, tel l’Open Society Institute de George Soros, qui est un des fondateurs de cette organisation. Elle exerce une activité de lobbying auprès des décideurs internationaux, auprès desquels elle promeut une politique interventionniste, et est connue pour soutenir l’action belliciste de l’OTAN. C’est un des hauts conseillers de cette officine occidentale mondialiste, le Canadien Michael Kovrig, que les autorités chinoises ont récemment arrêté en représailles à l’arrestation au Canada de la numéro 2 de Huawei.

    Un pacte immigrationniste qui engage ses signataires

    Avec de tels géniteurs, le pacte « pour » des migrations ne pouvait qu’être immigrationniste, les négociations entre Etats n’ayant pas fondamentalement corrigé son inspiration – si ce n’est à la marge, en évitant par exemple tout engagement à régulariser les immigrés clandestins. Selon l’ONU, le pacte vise à « faire face aux défis qui sont associés aux migrations d’aujourd’hui, et [à] renforcer la contribution des migrants et des migrations dans le développement durable ». En résumé, il n’est pas exagéré de dire qu’il s’agit de renforcer les migrations économiques et même climatiques. Quant aux migrations politiques, un second pacte mondial, encore en cours d’élaboration et qui portera sur les réfugiés, s’en chargera.

    Le pacte comporte 23 objectifs, qui peuvent en première approche paraître équilibrés. D’un côté, par exemple, le pacte affirme que les immigrants contribuent à la prospérité mondiale et devraient être davantage protégés dans les pays d’immigration. D’un autre côté, « en même temps », le pacte indique que la lutte contre les filières de passeurs devrait être accentuée et que les Etats devraient mieux collaborer pour organiser le retour dans leur pays des émigrés. Mais la lecture du pacte dans le détail [2] convainc de l’ampleur des engagements qu’ont pris les pays occidentaux en le signant. Quant aux engagements pris par les pays d’émigration, ils n’engagent que ceux qui y croient.

    Le pacte détaille d’abord des « ambitions communes » et principes directeurs, rédigés à l’impératif catégorique kantien : le point 13 comporte pas moins de quatre fois l’expression « nous devons » (par exemple : «  nous devons donner aux migrants les moyens de devenir des membres à part entière de nos sociétés »), nonobstant son caractère « juridiquement non contraignant ». Le point 15 souligne que le pacte est « centré sur l’individu », reprenant une rhétorique individualiste qui est l’ennemie du droit des peuples souverains.

    Le pacte énumère ensuite 23 objectifs de manière très détaillée. Comme l’a relevé notamment André Posokhow [3], ces objectifs, qui sont autant d’engagements, nous désarment face aux invasions migratoires : rendre les filières de migration régulière plus accessibles (ce qui revient à régulariser des migrations aujourd’hui irrégulières), notamment en accordant des titres de séjour aux étrangers fuyant des catastrophes naturelles ou la dégradation de leur environnement, ainsi qu’en assouplissant le droit au regroupement familial (objectif 5), aller sauver les migrants en danger (objectif 8), ne recourir au placement en rétention administrative qu’en dernier ressort, notamment pour les enfants (objectif 13), donner des moyens en faveur de la pleine intégration et de la cohésion sociale, en ouvrant aux immigrants tous les droits sociaux et culturels et en promouvant les échanges avec les « communautés de destination » (sic) (objectif 16), faire évoluer la manière dont les migrations sont perçues y compris en sensibilisant les professionnels des médias et en cessant d’allouer tout soutien aux médias qui ne promouvraient pas la vision attendue et même en organisant des activités « pour promouvoir le respect mutuel, notamment lors des campagnes électorales » (objectif 17), faciliter les envois de fonds au pays (objectif 20)…

    Enfin, le pacte comporte des stipulations pour contrôler sa mise en œuvre (c’est dire s’il ne comporte aucune obligation !…). Tous les deux ans, le secrétaire général de l’ONU rendra compte à l’Assemblée générale de la mise en œuvre du pacte (point 46). Il s’appuiera à cet égard sur un « réseau » onusien, coordonné par l’Organisation internationale pour les migrations (point 45), dont les capacités seront être renforcées par « le secteur privé et les fondations philanthropiques » (point 43). Enfin, un « forum d’examen des migrations internationales » se réunira à haut niveau tous les quatre ans (point 49) mais fera chaque année un point « informel » sur la mise en œuvre du pacte  (point 51). Quant aux Etats, ils sont invités à élaborer des plans nationaux de mise en œuvre et à se soumettre à des « examens » impliquant toutes les « parties prenantes », au nombre desquelles les inévitables ONG (point 53).

    Un instrument de droit souple, de portée à la fois politique et juridique

    Si le Président de la République ratifie ce traité, qu’il a fait signer par le secrétaire d’Etat Jean-Baptiste Lemoyne, il engagera la France dans une politique favorable à l’immigration la plus large et la moins contrôlée, ainsi que dans un renoncement à l’homogénéité nationale – pour reprendre la vision du mondialiste Peter Sutherland –, puisque les immigrants ont droit à s’installer tout en conservant leur culture.

    Les ONG immigrationnistes, au rang desquelles il faut bien compter l’Eglise catholique, et autres collabos de l’invasion migratoire auront tôt fait de passer au crible notre législation pour détecter des écarts aux objectifs du pacte de Marrakech – en Allemagne, les Verts ont commencé ce travail. Quant à durcir notre législation, il risque d’être difficile de même en discuter compte tenu de ce que les médias seront invités à déployer leur propagande favorable à l’immigration. Restreindre les critères du regroupement familial ? Contraire au pacte mondial ! Introduire un délai de carence pour que les étrangers bénéficient des droits sociaux ? Contraire au pacte mondial ! Continuer à placer des mineurs en rétention ? Contraire au pacte mondial ! Bloquer les transferts de fonds pour faire pression sur les pays d’émigration ? Contraire au pacte mondial ! Etc. En outre, le Gouvernement devra rendre compte de son action et subir les satisfecit, réprimandes et recommandations de l’ONU. Vous avez dit « respect des souverainetés nationales » ?

    Quant aux juges, il est probable qu’ils sauront s’engouffrer dans la brèche ouverte par le pacte de Marrakech. Non pas forcément pour s’appuyer expressément sur ses stipulations, mais pour s’en inspirer ou pour en tenir compte dans l’application du droit national ou d’autres normes internationales. Le Conseil constitutionnel n’a-t-il pas récemment sorti de son chapeau un principe de fraternité universelle qui a conduit la Cour de cassation à annuler la condamnation de délinquants coupables d’aides à l’entrée et au séjour irrégulier ? L’inventivité des juges est aussi grande que leur ethnomasochisme.

    Nous allons donc vers toujours plus d’impuissance et de laxisme migratoire. Jusqu’au jour où un Gouvernement voudra effectivement recouvrer sa souveraineté nationale et faire respecter les droits de son peuple. Ce ne sera pas celui d’Edouard Philippe, homme adoubé par le Bilderberg en 2016, qui refuse que l’on puisse débattre de l’immigration : un premier effet du diabolique pacte de Marrakech ?

    Carl Hubert (Polémia, 20 décembre 2018)

     

    Notes :

    1]    Cf. https://www.bbc.com/news/uk-politics-18519395

    [2]    Disponible en français sur le site de l’ONU : https://documents-dds-ny.un.org/doc/UNDOC/GEN/N18/244/48/pdf/N1824448.pdf?OpenElement

    [3]    https://www.polemia.com/mensonges-medias-pacte-marrakech-onu-decodeurs/

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  • Les gilets jaunes vus depuis le pays d’en bas...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Jean-Claude Michéa, publié par le quotidien Sud-Ouest et consacré à la révolte des Gilets jaunes. Philosophe, Jean-Claude Michéa est l'auteur de plusieurs essais fondamentaux consacré à la critique du libéralisme. Il vient de publier Le loup dans la bergerie (Flammarion, 2018).

     

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    Les gilets jaunes vus depuis le pays d’en bas

    Si j’ai choisi de vivre, depuis maintenant plus de deux ans, dans un petit village des Landes – à 10 kilomètres du premier commerce, du premier café et du premier médecin (26% des communes françaises, mondialisation oblige, sont déjà dans ce cas), c’est bien sûr d’abord parce que le mode de vie hors-sol, standardisé et « festif » de Montpellier m’était devenu insupportable.

    Et sans doute aussi parce que j’étais assez « réactionnaire », ou assez épicurien, pour oser encore croire qu’une tomate cultivée sur place et sans manipulation chimique aurait forcément un tout autre goût que son ersatz industriel importé de Chine ou d’Australie par containers géants (lesquels, au passage, utilisent un fioul nettement plus polluant – quoique non taxé ! – que celui des voitures diesel).

    La colère généreuse des gilets jaunes

    Bien entendu, un tel changement d’univers a aussi un aspect politique. D’une part, parce qu’il correspond habituellement à une volonté d’introduire un peu plus de cohérence dans sa vie personnelle (je ne voulais pas ressembler à ces intellectuels de gauche qui célèbrent sans cesse la « mixité sociale » tout en se gardant bien d’habiter dans les quartiers les plus « sensibles » !). Et de l’autre, parce que le fait de vivre au cœur d’une région rurale m’offrait l’occasion de vérifier par moi-même à quel point la description de la France « périphérique » par Christophe Guilluy – description pourtant longtemps moquée par toute la « sociologie » mandarinale – collait au millimètre près à la réalité que j’avais sous les yeux. Et de fait, il suffit de partager la vie de ces petits paysans, artisans, éleveurs ou retraités pour lesquels – malgré leur sens aigu de l’entraide – chaque fin de mois est devenue un casse-tête insoluble, dans une région aux paysages sauvages et magnifiques mais où presque tous les transports en commun et services de proximité (pour ne rien dire des problèmes de couverture téléphonique) ont été méthodiquement sacrifiés sur l’autel des dogmes libéraux, pour que la colère généreuse des gilets jaunes – l’expression est d’Orwell – prenne aussitôt tout son sens !

    « Ceux d’en haut » et « ceux d’en bas »

    A quoi, en effet, assistons-nous aujourd’hui sinon au retour, sous une forme inédite, de cette « question sociale » (autrement dit, de ce conflit d’intérêt qui oppose toujours, même de façon latente, « ceux d’en haut » et « ceux d’en bas ») qui, il y a peu, figurait encore au centre de toute critique socialiste ? Or c’est justement cette question sociale, et avec elle, l’idée même de « lutte des classes », que la gauche européenne – depuis sa conversion massive, au début des années 1980, au libéralisme économique, politique et culturel – tente par tous les moyens de noyer sous le flot continu de ses fameuses « questions sociétales ». De nos jours, « être de gauche » ne signifie plus, en effet, combattre un système économique et social injuste fondé sur l’accumulation sans fin du capital. C’est, au contraire, chercher à substituer à ce combat l’unique croisade libérale « contre toutes les discriminations » – de la défense de l’écriture « inclusive » au rejet de l’alimentation carnée, en passant par l’interdiction de la fessée. Il est donc clair que la gauche est aujourd’hui devenue une force objectivement contre-révolutionnaire. Et il ne faut donc pas s’étonner si le fossé qui la sépare des classes populaires – et par conséquent de cette France périphérique où vivent la majorité des Français – ne cesse de s’agrandir (songeons, par exemple, à l’état d’hébétude dans lequel l’apparition du mouvement des gilets jaunes a plongé toute l’intelligentsia de gauche (1)).

    Situation encore aggravée par le fait que cette nouvelle gauche trouve désormais son centre de gravité électoral dans ces classes moyennes urbaines, surdiplômées et hyper-mobiles, qui non seulement ne représentent que 10 à 20% de la population mais sont aussi massivement protégées contre les effets de la mondialisation – quand encore elles n’en profitent pas. C’est d’ailleurs sans doute la raison pour laquelle mon appel récurrent à réhabiliter la critique socialiste dérange autant les mandarin(e)s de gauche. Comme le soulignait en effet le grand socialiste américain Upton Sinclair, il est très « difficile d’amener quelqu’un à comprendre une chose quand son salaire dépend précisément du fait qu’il ne la comprend pas » !

    Le retour de ce peuple théoriquement « disparu »

    Or, le premier mérite des gilets jaunes, c’est justement d’avoir fait voler en éclats le mythe fondateur de la « sociologie » de gauche selon lequel le concept de « peuple » n’aurait plus, de nos jours, aucun sens politique, sauf à s’appliquer au seul univers des « banlieues ».

    Car c’est bien, en effet, ce peuple théoriquement « disparu » qui non seulement fait aujourd’hui son retour en force sur la scène de l’Histoire, mais qui a même déjà obtenu – grâce à son sens politique exceptionnel et son inventivité rafraîchissante – plus de résultats concrets en quelques semaines que toutes les bureaucraties syndicales et d’extrême gauche en trente ans. Il fallait donc toute la cécité de classe des « écologistes » bourgeois pour ne pas avoir vu d’emblée que sous la question ponctuelle du prix de l’essence perçait déjà – pour reprendre les mots du remarquable Appel de Commercy – « un mouvement généralisé contre le système » et, au premier chef, contre cette confiscation croissante du pouvoir des citoyens par des politiciens de métier et des juges non élus. D’autant qu’il n’était vraiment pas difficile de comprendre – sauf à vivre, tels un BHL ou un Romain Goupil, sur une autre planète – que la revendication initiale des gilets jaunes relevait beaucoup moins de ce « culte de la bagnole » censé caractériser, aux yeux des élites « éclairées », les « beaufs » de la France périphérique (alors que toutes les études statistiques montrent au contraire que ce sont précisément les riches qui polluent le plus!) que d’une révolte morale spontanée contre un système économique aussi absurde qu’injuste qui – afin que les riches deviennent toujours plus riches – doit sans cesse obliger les Français les plus modestes à parcourir toujours plus de kilomètres pour pouvoir travailler, consulter un médecin, poster une lettre, faire leurs courses ou encore trouver une école, une maternité ou un centre administratif (c’est même une des raisons pour lesquelles les gilets jaunes ont si vite redécouvert les vertus de la démocratie directe et de l’autonomie locale). Quel que soit donc le sort qui attend, à court-terme, ce mouvement révolutionnaire (…) il est d’ores et déjà certain que la colère du peuple ne retombera plus. Et que, tôt ou tard, les « princes qui nous gouvernent » auront à en payer le prix.

    Jean-Claude Michéa (Sud-Ouest, 18 décembre 2018)

     

    Note : 
    1) Il est difficile de ne pas songer ici au célèbre ouvrage de Paul Lidsky, Les écrivains contre la Commune, publié par Maspero en 1970. Dans cet essai décapant, l’auteur rappelait comment les principaux écrivains de gauche de l’époque – mettant de côté, pour un temps, leurs griefs habituels contre la bourgeoisie et le « vieux monde » – avaient, dans leur immense majorité, applaudi la répression de la Commune de Paris (ordonnée, il est vrai, par Adolphe Thiers et Jules Favre – deux des plus grandes figures de la gauche libérale d’alors). C’est que l’appel de cette dernière à instaurer une véritable république sociale avait donné d’un coup une tout autre signification au vieux concept libéral et républicain d’égalité. De quoi confirmer, en somme, la célèbre analyse de Marx selon laquelle, s’il existe toujours « une certaine opposition et une certaine hostilité » entre la bourgeoisie économique de droite (celle qui participe directement au processus d’accumulation du capital ») et la bourgeoisie culturelle de gauche (les universitaires, écrivains ou artistes qui « tirent leur subsistance principale de l’illusion que cette classe se fait sur elle-même »), c’est une opposition et une hostilité condamnées à tomber d’elles-mêmes « chaque fois que survient un conflit pratique où la classe tout entière est menacée ». 

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  • L’imbroglio du Brexit !...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous un point de vue de Jean-François Gautier, cueilli sur L'Inactuelle, la revue d'un monde qui vient, et consacré à la question du Brexit... Docteur en philosophie, essayiste, musicologue et historien des sciences, Jean-François Gautier collabore à différentes revues et a notamment publié  L’univers existe-t-il ? (Actes Sud, 1994) et Le sens de l'Histoire (Ellipse, 2013).

     

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    L’imbroglio du Brexit !

    Les multiples difficultés liées à la sortie de la Grande-Bretagne (Brexit, pour British Exit) hors de l’Union européenne (UE) laissent pantois les politiques et les commentateurs continentaux. D’un mois à l’autre, d’une semaine à l’autre, parfois d’un jour à l’autre, il semble que les avis britanniques changent du tout au tout sur cette question, tant les blocages parlementaires ou d’opinions s’accumulent à l’endroit de Theresa May, Premier ministre conservateur, chargée des négociations de retrait auprès de l’UE. Cette valse-hésitation porte néanmoins une leçon : les différents systèmes de représentation parlementaire en usage en Europe ont des caractéristiques et des effets juridico-politiques discriminant.

    Le peuple anglais n’est pas souverain.

    Une simple comparaison éclaire la situation anglaise. L’un des principes juridiques majeurs des diverses Républiques françaises, explicité notamment dans la Constitution de la Ve République (1958), est celui d’une souveraineté fondatrice, celle du peuple, qui s’exerce « par les représentants et par la voie du référendum » (article 3). C’est précisément là que réside l’exception historique britannique : le peuple n’y est pas souverain, pas plus que la Couronne ; le gouvernement londonien travaille sans constitution, sur la base des attendus de la Glorieuse Révolution de 1688-1689, condensés dans le Bill of Rights, une Charte de Droits agréée par un régnant d’origine néerlandaise, Guillaume d’Orange, staathouder républicain des Provinces-Unies continentales, devenu le même jour (13 février 1689) William III roi d’Angleterre et William II roi d’Écosse.

    Son beau-père et prédécesseur, le très catholique Jacques II Stuart, qui venait d’être détrôné et exilé en France, avait pour ambition la construction progressive d’un pouvoir absolutiste, calqué sur celui de Louis XIV, aux fins évidentes de mieux s’y opposer. Après l’avoir destitué, la classe politique révolutionnaire, aussi attentive à l’expression des libertés religieuses qu’à celle de son propre ascendant, imposa sa Charte à William III : le Bill maintient le régnant à la tête de l’Église anglicane (ce qu’est toujours Elisabeth II), mais limite drastiquement les prérogatives de la Couronne en transférant à deux Chambres préexistantes, celle des Lords et celle des Communes, l’essentiel de la souveraineté dont la royauté était garante, à la nuance près de quelques pratiques aristocratiques, décisives pour la pérennité des Lords qui participèrent à la Révolution. Ce premier exemple européen moderne de monarchie parlementaire fut, pour William, une condition sine qua non de son accession au trône. En l’absence de toute constitution ultérieure, la Charte est toujours en vigueur à Londres, modifiée à la marge par des amendements accordant, depuis 1911, une priorité décisionnelle aux Communes dans la gouvernance de la souveraineté.

    C’est pourquoi le référendum du 23 juin 2016, aux termes duquel 51,89 % des électeurs britanniques se prononcèrent en faveur d’une sortie de l’UE, doit être considéré comme seulement consultatif, non comme législatif ou impératif selon une exégèse typiquement française. Ce cas n’est pas unique. Lorsque, en juin 1975, le premier ministre travailliste Harold Wilson organisa un référendum (le premier dans l’histoire locale) relatif au maintien de l’adhésion britannique à la CEE d’alors (elle y était entrée en 1973), il ne s’agissait pas pour les électeurs de décider quoi que ce soit de législatif, mais d’approuver ou non la décision, déjà prise par les Communes le 19 avril, de rester dans la CEE. C’était une consultation d’opinions, indispensable pour Wilson qui risquait d’être mis en minorité dans son propre parti (Whig), mais non un référendum législatif au sens français. La réponse référendaire aurait-elle été négative, Wilson eût dû repasser par les Communes pour négocier une nouvelle décision de leur part.

    Les hésitations de Theresa May.

    Cette orientation interprétative a été confortée à la fin de l’année 2016. Theresa May avait entrepris à cette époque, sans délégation particulière mais en application des résultats d’un référendum qu’elle n’approuvait pas, de négocier par elle-même un accord de retrait auprès de la Commission européenne. Une minorité de députés, en désaccord avec elle, demanda en cette matière l’arbitrage de la Haute-Cour londonienne, laquelle, par un arrêt en date du 3 novembre 2016, exigea que le gouvernement obtienne l’accord du Parliament avant d’entamer ses pourparlers avec l’UE. La décision en dernier ressort appartient bien aux représentants, titulaires de la souveraineté, non aux exécutants qui en appliquent les résolutions. Et cela concerne encore le Traité âprement négocié depuis le 29 mars 2017, date à laquelle, suivant en cela les termes de l’article 50 du protocole d’adhésion à l’UE, la Grande-Bretagne a officiellement ouvert un délai de deux ans pour conclure son Traité de séparation. Ce dernier a été approuvé le 25 novembre 2018 par 27 chefs d’État européens. Il est applicable à la date du 29 mars 2019, mais il ne peut s’imposer à la Grande-Bretagne sans l’approbation en dernier ressort des Communes, lesquelles renâclent. D’où l’impasse juridique.

    Le 10 décembre dernier, veille du jour où les Communes devaient se prononcer sur ce Traité, Theresa May annonça qu’elle en reportait le vote au 21 janvier 2019, soit 39 jours avant l’échéance fatidique. Ce fut un coup de théâtre calculé. Sachant qu’elle n’obtiendrait pas, le 11 décembre, une majorité aux Communes, Mrs May leur imposait un dernier délai de réflexion. Elle les mettait en demeure d’arbitrer, sous leur seule et définitive responsabilité, entre trois possibilités juridiques et pratiques : soit un refus du Traité, et la Grande-Bretagne retrouverait du jour au lendemain (30 mars 2019) la position diplomatique, juridique et commerciale qui était la sienne avant son entrée dans l’UE (1973), avec toutes les conséquences et complications afférentes, tant administratives que douanières, relatives à la circulation des biens et des personnes entre le Royaume et le continent ; soit une acceptation du projet de Traité, qui facilite l’adaptation de ces circulations, et il resterait, à la marge, deux années complémentaires (renouvelables une fois) pour régler le problème particulier de l’Irlande ; soit l’organisation d’un nouveau référendum, pour reprendre le pouls d’une opinion aujourd’hui mieux informée qu’en 2016 de la portée d’un retrait de l’UE, et capable de réorienter les avis des Chambres (dans cette hypothèse, Mrs May pourrait juridiquement obtenir de la Commission une allonge du délai avant sécession).

    L’Europe : facile d’y entrer, difficile d’en sortir…

    Le problème irlandais ne peut être négligé, qui montre des difficultés de philosophie politique remarquables. L’appartenance de l’Ulster (Belfast) et de la République d’Irlande (Dublin) à la même UE avait permis au Premier ministre travailliste d’alors, Tony Blair, d’obtenir un armistice (accord dit « du Vendredi saint », 10 avril 1998) dans la guerre civile trentenaire (3500 morts en Ulster) opposant les unionistes irlandais pro-britanniques et le Sinn Fein indépendantiste. Depuis, la frontière entre les deux Irlande est pratiquement ouverte, sinon poreuse, ce qui donna des débouchés à l’agriculture et à l’artisanat du Nord. En cas de Brexit sans accord préalable, cette frontière serait de nouveau fermée, et la reprise de la guerre civile plus que probable. C’est pourquoi l’actuel projet de Traité prévoit, à la demande de Mrs May, un délai de deux années supplémentaires pour trouver localement des conditions propres à aménager sans heurts la situation irlandaise ; les règles juridiques et commerciales de l’UE s’appliqueraient entre-temps non à la Grande-Bretagne entière mais à la seule Ulster (Belfast), et sa frontière avec l’Eire (Dublin) resterait ouverte ; mais, durant cette période, la Grande-Bretagne n’aurait toujours pas de liberté de commerce avec le reste du monde, et l’Ulster aurait une sorte de frontière maritime avec la maison-mère. Ce que refusent nombre de juristes et de députés arguant, non sans motif, qu’il ne peut exister de partition ni de rupture dans la continuité territoriale de la souveraineté britannique. D’où le choix de certains élus de refuser l’actuel projet de Traité intégrant une exception irlandaise, laquelle est néanmoins reconnue comme délicate.

    Il y a nombre de leçons à tirer de cette affaire du Brexit, laquelle montre, pour des motifs historiques variés, qu’il est plus aisé d’entrer dans l’UE que d’en sortir. Un référendum, qu’il soit consultatif, constitutionnel ou législatif, suscite toujours des agréments et des oppositions à motifs très divers. Mrs May, classée à l’origine au nombre des rares députés conservateurs (Tories) opposés au Brexit, en a fait le décompte : il y a des conservateurs intransigeants souhaitant relancer vers le grand large une Grande-Bretagne enfin libre de négocier des accords commerciaux de son choix avec la planète entière, ce qui n’est pas autorisé dans le cadre de l’UE ; mais aussi des conservateurs écossais, gallois ou irlandais décentralisateurs, souhaitant rester dans l’UE et donc opposés au Brexit ; et des travaillistes (Whigs) opposés par principe aux conservateurs, mais partisans d’un maintien dans l’UE et donc opposés au Traité comme certains conservateurs ; etc. La diversité des mobiles chez les « pour » et les « contre » est un classique des consultations référendaires, face à quoi un statut législatif ou constitutionnel de celles-ci a l’avantage d’apporter une réponse claire, par oui ou par non. Le statut du référendum étant exclusivement consultatif en Grande-Bretagne, celui de 2016, par principe et depuis 1689, retrouve ipso facto, quelle qu’en soit la réponse, toute une palette de nuances parlementaires et de couleurs irisées entre lesquelles il est impossible d’arbitrer par oui ou par non.

    Le citoyen, sa conscience et ses représentants.

    L’exception britannique est compréhensible. La « conscience » humaine (consciousness), qui est au fondement de la souveraineté politique des individus citoyens, et donc de celle du peuple, est d’invention métaphysique et politique tardive. Le concept en a été avancé, dans son Essai sur l’Entendement Humain, par un philosophe certes anglais, John Locke, ami de Guillaume III et de la reine Mary, née Stuart, qui l’avaient connu aux Pays-Bas, mais son livre ne fut publié que quelques semaines après l’agrément royal du Bill of Rights, cette quasi constitution qui ne tient pas compte des consciences individuelles, ni ne les évoque.

    Étaient d’abord politiques, et éminemment politisés dans l’Angleterre de la fin du XVIIe siècle, les droits d’expression revendiqués par les différentes confessions religieuses qui, comme en France ou dans les principautés germaniques, avaient d’énormes difficultés à coexister. Charles II, monté sur le trône en 1660, et Jacques II à sa suite étaient, comme tous les Stuart d’origine écossaise, ouvertement catholiques. Ils réunissaient contre eux la plupart des anglicans bon teint, des calvinistes, des luthériens, des baptistes et autres chapelles dissidentes. Motif pour lequel les Chambres avaient appelé Guillaume d’Orange sur le trône, un protestant hollandais plutôt calviniste, mais qui avait épousé Mary, la fille aînée de Jacques II, ce qui arrangeait les problèmes de légitimité successorale. Dans une Europe alors traversée de conflits religieux sanglants, le coup de maître de John Locke fut d’en énoncer une forme de laïcisation, une neutralisation par la consciousness. Cette « conscience » attachée à l’individu (considéré en tant qu’Homme en général) avait le mérite de dépolitiser d’un coup l’âme propre aux croyants ; grâce à cela, les différentes confessions purent toujours s’opposer entre elles quant au statut de l’âme et des devoirs qui lui incombent sur la voie du salut, mais elles purent aussi admettre une certaine neutralité de la conscience individuelle à la Locke, dans le champ politique bien sûr, ce qui contournait les conflits de croyances, mais encore l’admettre dans le champ de l’éthique civique, ce qui libérait le juridique de toute référence religieuse quant à ses fondements.

    Ce concept très flou de « conscience », qui fait toujours débat dans les neurosciences modernes, esquivait à l’époque, et très habilement, les conséquences politiques des luttes confessionnelles. La rédaction préalable du Bill of Rights en avait toutefois restreint par avance l’expression législative et juridique, limitée d’emblée aux seules voix des représentants réunis dans les Chambres londoniennes. Les révoltes continentales ultérieures enregistrèrent la leçon. Reste que, toutes choses inégales par ailleurs, la situation française des « gilets jaunes », très contemporaine, exprime un problème entrant dans le même champ conceptuel. Si l’ordre politique en place est a priori réputé arbitrer, par représentants interposés, les conflits internes d’un peuple, comment la consciousness de chaque citoyen peut-elle exprimer – hors le détour par des représentants – son désaccord politique d’avec l’ordre en place ? La question a, d’évidence, un aspect logique troublant. Mais c’est entrer véritablement en politique que d’y porter réponse, ou du moins de le tenter.

    Jean-François Gautier (L'Inactuelle, 14 décembre 2018)

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  • Les Gilets Jaunes, une révolte de la dignité...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Pierre Le Vigan, cueilli sur EuroLibertés et consacré aux Gilets jaunes...

    Urbaniste, collaborateur des revues ElémentsKrisis et Perspectives libres, Pierre Le Vigan a notamment publié Inventaire de la modernité avant liquidation (Avatar, 2007), Le Front du Cachalot (Dualpha, 2009), La banlieue contre la ville (La Barque d'Or, 2011), Écrire contre la modernité (La Barque d'Or, 2012),  L'effacement du politique (La Barque d'Or, 2014), Soudain la postmodernité (La Barque d'or, 2015) ou Métamorphoses de la ville - De Romulus à Le Corbusier (La Barque d'Or, 2017).

     

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    Les Gilets Jaunes, une révolte de la dignité

    Révolte de la dignité. C‘est le mot qui convient pour désigner les Gilets Jaunes. On parle de pouvoir d’achat. Le mot est faible et le mot est faux. Bien entendu, les Gilets Jaunes veulent vivre dignement de leur travail. Ils ne veulent pas être des assistés. Pour cela même, leur révolte est bien autre chose qu’une question de pouvoir d’achat. Leur revendication ? C’est de voir leur travail reconnu et estimé. C’est de pouvoir se déplacer sans quémander un bon d’essence à une administration.

    Mais cette révolte de la dignité, c’est aussi un écœurement devant l’indignité de nos gouvernants. Car qu’est-ce que la macronie ? C’est d’abord, bien sûr, un regroupement autour de Macron. Mais ce dernier est un simple exécutant du capitalisme le plus financier. La macronie, c’est aussi et surtout une branche « de gauche », et une branche « de droite ». C’est une pince qui étrangle le peuple. La branche de droite est constituée d’un Juppé ou d’un Raffarin, et de l’habile Édouard Philippe, qui s’avère beaucoup plus solide que Macron (mais pas mieux orienté pour autant). N’ayant jamais été gaullistes, ces macroniens « de droite » se sont ralliés depuis bien longtemps à la mondialisation capitaliste et à l’interventionnisme occidental qui a déstabilisé l’Afrique et l’Orient et a permis d’accélérer l’immigration.

    La branche « de gauche » de la macronie, ce sont en partie les réseaux de feu Richard Descoings, qui était à lui seul une préfiguration de la macronie. Leur credo est l’immigrationnisme alimentaire, consistant à capter des fonds publics au nom du social, la culture d’entreprise à l’américaine tendance Bill Gates, l’apologie de la « diversité » permettant la promotion éclair d’hommes de main, et la création d’une clientèle de bons-à-rien mais prêts-à-tout qui finissent par trouver leur utilité dans des opérations glauques dont un pouvoir discrédité a de plus en plus besoin (infiltrations, manipulations, diversions, opérations sous faux drapeaux, etc. C’est aussi vieux que l’Okhrana).

    C’est le contraire de l’entrepreneuriat industriel et c’est une économie de prédation, parfaitement parasitaire que celle qui vit de la macronie et qui a voulu la macronie. Ainsi, la protestation du peuple des Gilets Jaunes vise-t-elle, très justement, voyous d’en haut, la fraction la plus putride, corrompue et corruptrice, du capitalisme financier, parasitaire et prédateur, et voyous d’en bas – du type de ceux que Macron approche de très près à Saint-Martin –, petits trafiquants qui pourront devenir grands et pourrissent la vie des honnêtes gens, y compris les dignes travailleurs immigrés (ceux que Macron ne rencontre jamais).

    Les voyous d’en bas, c’est le lumpenprolétariat que dénonçait Marx, « ce produit passif de la pourriture des couches inférieures de la vieille société » et dont il disait : « Il peut se trouver, çà et là, entraîné dans le mouvement par une révolution prolétarienne ; cependant, ses conditions de vie le disposeront plutôt à se vendre à la réaction ».

    C’est le mélange de casseurs de banlieue et de groupes, se disant « antifa » avec 75 ans de retard, qui cassent, volent, et font le jeu du pouvoir – ce pour quoi ils sont généralement protégés. Les voyous d’en haut, ce sont les hommes du Capital et leurs idéologues prônant toujours plus de « libération des énergies », c’est-à-dire de dérégulation, de déréglementation, de casse du Code du travail et des acquis sociaux.

    Voyous d’en haut et voyous d’en bas sont ainsi les deux bornes témoins de l’horizon anthropologique de la macronie. Ce sont ceux-là qui soulèvent le cœur des Gilets Jaunes. Ils ont compris que le pouvoir se radicalise. La radicalisation qui vient, c’est celle, menaçante, cynique d’un pouvoir qui est celui de l’extrême-capitalisme, face à la poussée populaire imprévue, libre et venue du pays profond. La macronie ploutocratique devient plus que jamais un pouvoir de classe, celui des très riches, qui détruit les classes moyennes et appauvrit les classes populaires. C’est une guerre de classe qu’a engagée le pouvoir macronien. C’est pourquoi la révolte des Gilets Jaunes est sociale, ouvrière, populaire et patriotique. Le mouvement des Gilets Jaunes a amené Macron à se contredire. Il lui a imposé un recul symbolique déjà énorme. Or, tout recul de Macron est un recul du Capital. C’est ce que le Capital ne lui pardonnera d’ailleurs sans doute pas.

    Pierre Le Vigan (Eurolibertés, 18 décembre 2018)

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