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Points de vue - Page 6

  • 1936 : qui a vraiment tué Federico García Lorca ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un article d'Arnaud Imatz cueilli sur le site de la revue Éléments et consacré à la mort du poète Federico García Lorca au début de la guerre d'Espagne.

    Fonctionnaire international à l’O.C.D.E. puis administrateur d’entreprise, spécialiste de l'Espagne, Arnaud Imatz vient de publier Histoire des idées politiques nationales - Au-delà de la droite et de la gauche (L'Artilleur, 2026). Il a précédemment publié  La Guerre d’Espagne revisitée (Economica, 1993), Par delà droite et gauche (Godefroy de Bouillon, 1996), José Antonio et la Phalange Espagnole (Godefroy de Bouillon, 2000), Droite - Gauche : pour sortir de l'équivoque (Pierre-Guillaume de Roux, 2016) et Résister au dénialisme en histoire (Perspectives libres, 2023).

    Pour en savoir plus sur la vie et l’œuvre de Federico García Lorca, on pourra utilement consulter le Lorca de Annick Le Scoëzec Masson publié en 2019 aux éditions Pardès dans l'excellente collection « Qui suis-je ? ».

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    1936 : qui a vraiment tué Federico García Lorca ?

    Federico García Lorca est sans nul doute le poète et le dramaturge le plus connu de la littérature espagnole du XXe siècle. Il est, pendant la Guerre d’Espagne, avec le dramaturge Pedro Muñoz Seca, qui lui est mis à mort par des miliciens de gauche, l’une des plus célèbres victimes du fanatisme de miliciens de droite. Arrêté illégalement, le 16 août 1936, en pleine guerre civile, il est assassiné à l’âge de 38 ans sur la route qui mène de Viznar à Alfarez, près de Grenade. Le 16 octobre 2008, la décision du juge madrilène, Baltasar Garzón, de procéder à l’ouverture de dix-neuf fosses, dont celle où, selon divers témoignages, se trouvaient les restes du poète, n’avait pas manqué de raviver les débats et les polémiques sur les troublantes circonstances de sa mort. D’autant plus, que cette décision controversée s’est accompagnée de continuelles pressions destinées à faire fléchir la volonté expresse de la famille García Lorca, qui manifestait clairement son refus d’exhumer les restes du poète et son désir de respecter le repos éternel des morts. Refusant d’accéder à la requête des héritiers, le juge de l’Audience nationale, Baltasar Garzón (radié de la magistrature pour corruption en 2012) avait imposé de procéder d’urgence à l’exhumation, mais dans « l’intimité », et en autorisant la présence de la famille. Depuis, les tentatives d’exhumation du corps du poète, effectuées sur la base des différents témoignages recueillis depuis 1955, se sont toutes avérées infructueuses.

    Qui sont les vrais responsables de l’assassinat de Federico García Lorca ? Grâce aux travaux d’une pléiade de journalistes et d’historiens, parmi lesquels Marcelle Auclair, Ricardo de la Cierva, Ian Gibson, José Luis Vila San Juan, Luis Hernández del Pozo, Eduardo Molina Fajardo, Manuel Titos Martínez, Manuel Ayllon, Miguel Caballero et Pilar Gongora, pour ne citer qu’eux, la réponse est aujourd’hui bien connue. Quels sont donc les faits bien établis sur le crime de Viznar ? Comment sont-ils interprétés ? Federico García Lorca est-il mort en raison de ses sympathies pour le Front populaire et de son combat contre le « fascisme » ? Est-il le symbole ou la victime la plus célèbre de l’intransigeance de l’Espagne traditionnelle, de « l’implacable mécanisme d’extermination mis en place par l’Espagne franquiste » ? A-t-il été plutôt le jouet d’une rivalité séculaire entre deux familles aisées d’Andalousie ? A-t-il été, au contraire, un malheureux bouc émissaire désigné en raison de son homosexualité déclarée ?

    Selon le mythe le plus répandu, popularisé à l’envi par le cinéma, la presse, la télévision et la radio, Federico García Lorca est « un intellectuel du Front populaire assassiné par la Phalange ». Une légende qui n’a pourtant que de lointains rapports avec la réalité. Le neveu du poète, secrétaire de la Fondation qui porte son nom, Manuel Fernández-Montesinos García-Lorca, a protesté, énergiquement, « contre ceux qui cherchent à minimiser la valeur littéraire de Federico […] contre l’acharnement politique à vouloir ouvrir la fosse où repose son corps […] contre l’utilisation de sa tombe à des fins de propagande ».

    Le refus de l’embrigadement

    La vérité historique dément bien sûr les interprétations partisanes. Non seulement les phalangistes ne sont pas les auteurs du crime, mais paradoxalement, dans le camp national, ils sont les seuls à avoir fait tout leur possible pour que le poète recouvre sa liberté. Ce crime barbare est en réalité le résultat d’une manœuvre machiavélique orchestrée par des membres de la Confédération espagnole des droites autonomes (CEDA), principal parti libéral-conservateur de la IIe République espagnole, qui cherchaient à s’attirer la sympathie des militaires et à discréditer la Phalange josé-antonienne en démontrant que certains de ses chefs protégeaient et cachaient des « rouges » dans leurs propres foyers.

    García Lorca peut-il pour autant être considéré comme un militant de gauche ? Rien n’est moins sûr. Tous ceux qui l’ont vraiment connu en ont témoigné : la politique n’était pas sa préoccupation première. Lorca était avant tout un écrivain à la fois élitiste, précieux, baroque, avant-gardiste et populaire. En lui convergeaient la tradition et la modernité, la culture libérale sécularisée et la religiosité traditionnelle, le particularisme et l’universalisme. Né dans une famille aisée, sa sensibilité le portait à défendre les plus pauvres, les paysans et les gitans, au nom de la justice sociale, mais il n’avait rien d’un révolutionnaire. Il avait coutume de dire : « J’ai plus de peine pour un homme qui veut accéder au savoir et qui n’en a pas la possibilité que pour n’importe quel affamé. »

    Lorca refusait, par principe, de participer à un acte politique, quand bien même celui-ci avait une connotation culturelle. À plusieurs reprises, il manifesta de l’irritation lorsque son nom fut utilisé à des fins politiques. Interrogé sur ses préférences politiques, il répondit un jour qu’il se sentait « catholique, communiste, anarchiste, traditionaliste et monarchiste ». Son détachement envers la politique lui permettait de conserver des relations amicales avec des écrivains aux convictions fort différentes : communistes comme Rafael Alberti, socialistes comme Fernándo de los Rios ou phalangistes comme Agustin de Foxá, Edgar Neville ou Felipe Ximenez de Sandoval.

    Gabriel Celaya, poète basque et militant communiste, en a témoigné. Il a même raconté l’anecdote (contestée) suivante : fin février 1935, García Lorca et Celaya se donnèrent rendez-vous au cabaret de Madrid Casablanca. Dès son arrivée, Celaya eut la surprise de voir Federico en compagnie de José Antonio Primo de Rivera, le fondateur de la Phalange. « Hé ! Viens ici ! s’écria Federico. Je vais te présenter José Antonio. Tu verras, c’est un type très sympa. » Les trois hommes passèrent la soirée ensemble autour d’une bonne bouteille de whisky (voir Gabriel Celaya, « Un recuerdo de Federico García Lorca », Realidad : revista de cultura y política, Rome, 9, avril 1968). Gabriel Celaya rapporte une seconde anecdote tout aussi surprenante. L’année suivante, le 8 mars 1936, il retrouva Federico García Lorca à l’hôtel Biarritz de Saint-Sébastien. Quelle ne fut pas sa surprise de retrouver Lorca cette fois en compagnie de l’architecte José Maria Aizpurua, fondateur de la Phalange de la province basque de Guipúzcoa. Cette rencontre intervint au lendemain des élections de février qui avaient porté le Front populaire au pouvoir et les esprits étaient particulièrement échauffés. Celaya refusa de serrer la main d’Aizpurua. Mais une fois que le phalangiste eut quitté la salle, García Lorca lui reprocha vertement d’avoir refroidi l’ambiance. Espiègle, il lui confia d’un air badin : « Aizpurua est un bon type, qui admire mes poèmes. D’ailleurs, c’est comme José Antonio. Voilà un autre bon type. Sais-tu que tous les vendredis nous dînons ensemble ? »

    Le principal contact de Lorca avec le mouvement phalangiste était Luis Rosales, un jeune poète de Grenade, étudiant en philosophie et en droit, collaborateur de la revue madrilène El Gallo. Rosales devait jouer un rôle clef dans les derniers jours de Lorca.

    La traque

    Le 12 juillet 1936, au cours d’un dîner chez le poète chilien, Pablo Neruda, Federico García Lorca manifesta son intention de quitter Madrid pour « se mettre à l’abri de la foudre ». Le lendemain, il confiait à un autre de ses amis phalangistes, Edgar Neville : « Je m’en vais parce qu’ici, on veut m’impliquer dans la politique, alors que je n’y entends rien et que je ne veux rien savoir. Je suis l’ami de tous et je souhaite seulement que tout le monde puisse travailler et manger. »

    Le 15 juillet, il parvient sans encombre à Grenade, où il vit désormais tranquille dans la ferme familiale, la Huerta de San Vicente, en compagnie de ses parents, de sa sœur Concha, de ses deux neveux et de la nurse Angelina. Mais les affres de la guerre civile vont vite le rattraper. Le 18 juillet 1936, alors que les premières informations sur le soulèvement militaire lui parviennent, à Madrid, l’extrême gauche publie dans la presse une cruelle caricature. On voit Federico vêtu en premier communiant et la légende douteuse qui figure sous le dessin est sans ambiguïté : « García Lorca : enfant mignon, fierté de sa maman. » Plus grave, le poète communiste Rafael Alberti récite à la radio des vers injurieux contre les militaires soulevés qu’il attribue indûment à Lorca. Le prestigieux écrivain libéral, Ramón Pérez de Ayala, accusera plus tard Alberti d’avoir cherché sciemment à provoquer la mort de son ami. Pour sa part, la sœur du poète téléphonera à Alberti pour le supplier de ne plus mettre en danger la vie de son frère.

    Le soulèvement éclate à Grenade le 20 juillet. Les militaires insurgés, commandés par de jeunes officiers et appuyés par plusieurs groupes de civils, militants des partis de droite et de la Phalange, s’imposent en trois jours. Dans la ville, isolée et encerclée par les forces du Front populaire, la tension est extrême. Les informations qui parviennent sur les massacres perpétrés par les miliciens de gauche à Malaga ont tôt fait de déclencher une terrible répression. Dans toute la Péninsule, les massacres répondent aux massacres, la répression à la répression.

    À Grenade, le commandant José Valdés Guzmán assume le pouvoir de Gouverneur civil. Il nomme ses hommes aux postes clefs et constitue une section chargée de la répression. Valdés est un militaire qui se prétend phalangiste, mais qui provient en fait de la Confédération espagnole des droites autonomes (CEDA), un parti libéral-conservateur. À la veille des élections de février 1936, il était l’un des responsables de la formation des candidats de ce parti, bête noire de la Phalange. Autour de lui, se retrouvent le chef de la Police, Julio Romero Funes, l’ancien député de la CEDA, Ramón Ruiz Alonso, un groupe hétérogène de militants de droite et enfin un autre groupe nourri de néo-phalangistes ou chemises neuves (par opposition aux militants josé-antoniens d’avant le déclenchement de la guerre civile, qualifiés de vieilles chemises).

    Dans toute l’Espagne, la Phalange – dont plus de 60 % des leaders ont été assassinés ou sont détenus – est littéralement submergée par les nouvelles recrues. Le mouvement phalangiste de José Antonio ne comptait pas plus de 30 à 40 000 adhérents à la veille du conflit. Il voit ses effectifs monter subitement à 200, puis à 500 000 affiliés. Ces chemises neuves, commandées par des cadres improvisés, nommés en l’absence de toute direction, ne savent rien du national-syndicalisme et, provenant des partis de droite, sont généralement dépourvues de toute préoccupation sociale.

    Dans la seule ville de Grenade, les quelques dizaines de vieilles chemises ou de phalangistes josé-antoniens sont débordés par plus de mille chemises neuves issues des partis de droite. À leur tête, le commandant Valdés impose le capitaine de la Garde d’assaut (sorte de Garde républicaine), Manuel Rojas Feijespan. Très tôt, le commandant Valdés entre en conflit avec le leader des vieilles chemises, qui avait été nommé directement par José Antonio Patricio González de Canales, une sorte de saint laïc. Celui-ci refuse obstinément que ses hommes participent aux détentions et exécutions sommaires. Soucieux de s’en débarrasser au plus vite, en accord avec le général Queipo de Llanos, Valdés requiert un avion, qui, après avoir volé de Séville à Grenade, emporte de force le responsable phalangiste récalcitrant.

    Dès le 20 juillet, Federico García Lorca apprend la nouvelle de l’arrestation de son beau-frère, Manuel Fernández Montesinos, maire socialiste de Grenade. À la Huerta de San Vicente, l’atmosphère est lourde et tendue. Les vieilles querelles ou relations conflictuelles, qui divisent pour des raisons économiques trois riches familles de propriétaires terriens de la région (qui ont fait fortune dans le négoce de la betterave sucrière), d’une part, la famille du père de Federico, Federico García Rodriguez, un libéral républicain et, d’autre part, les familles Roldán et Alba, l’une proche de la CEDA (Confédération des droites autonomes) et l’autre monarchiste libérale (alphonsine), vont confluer et entraîner la mort du poète. À cela s’ajoute le fait que les Alba vouent une haine particulièrement farouche à Federico depuis qu’ils ont eu vent de son œuvre La Casa de Bernarda Alba, critiquant sévèrement leur famille.

    Le 5 août, sur dénonciation du clan des Roldán, le capitaine Rojas, à la tête d’un groupe de néo-phalangistes, perquisitionne la maison de famille des Lorca. Rojas prétend ne rechercher que le frère de l’intendant de la ferme. Les coups et les insultes pleuvent. Federico est battu, traité de « pédé », jeté dans l’escalier. Lassés, les miliciens quittent enfin les lieux.

    Le soir, inquiet pour sa vie, Federico García Lorca appelle au téléphone son ami Luis Rosales et lui demande de le protéger. Professeur de littérature à l’Université, Luis Rosales s’apprête à rejoindre le front comme volontaire phalangiste. Il accourt immédiatement à la ferme de San Vicente. Après un rapide conciliabule, il décide de loger Lorca chez lui, au centre de la ville, à trois cents mètres du siège du gouverneur civil où réside le commandant Valdés. Dès son arrivée dans la demeure des Rosales, les frères aînés de Luis, Miguel et Pepe – deux phalangistes de la première heure – et leurs parents accueillent le poète à bras ouverts.

    Soutien phalangiste

    Valdés et Ruíz Alonso vont mettre onze jours pour découvrir la cachette. Le 16 août, la sœur de Federico, Concha, dont le mari a été arrêté le 20 juillet, parle, apeurée sous la menace de voir son père emmené en otage. Pour Valdés et Ruiz Alonso, l’aubaine est trop belle. Ils vont enfin pouvoir se débarrasser des Rosales et du groupe des vieilles chemises qui leur sont ouvertement hostiles.

    Le jour même, Ruiz Alonso, muni d’un mandat d’arrêt et accompagné de deux sections de miliciens de la CEDA, se présente au domicile des Rosales. En l’absence des trois frères et de leur père, il est reçu par Madame Rosales. Ruiz Alonso se veut rassurant. Son attitude est tellement mielleuse que le malheureux Lorca se convainc qu’il ne lui arrivera rien. Prudente, Madame Rosales retient Ruiz Alonso pendant qu’elle fait chercher son fils d’urgence au siège de la Phalange. Miguel accourt en hâte et s’interpose, mais en vain. Emmené de force, Federico García Lorca est fouillé et emprisonné.

    Dès le soir, Luis et Pepe, de retour du front, décident d’agir avec l’appui d’une demi-douzaine de phalangistes. Indignés, tous se rendent au siège du gouverneur civil dans l’intention de libérer leur ami. À l’entrée, Pepe bouscule les gardes qui barrent le passage ; il surgit dans le bureau du gouverneur civil et récrimine durement Ruiz Alonso et le Commandant Valdés. L’altercation est d’une extrême violence. Pepe sort son revolver, mais à un contre cinq, la détermination du petit groupe de phalangistes ne suffit pas. Finalement, Pepe Rosales obtient l’autorisation de voir le prisonnier.

    Le 17, Pepe se présente à nouveau devant Valdés. Il est cette fois en possession d’un ordre de libérer García Lorca, qui a été signé par le gouverneur militaire, le colonel Antonio Gómez Espinosa. Mais rien n’y fait. Valdés ne se démonte pas et répond qu’il regrette, mais que le prisonnier n’est plus là. Un mensonge gobé par Pepe Rosales qui ignore que Lorca est encore là pour quelques heures.

    Le 18 août au matin, Federico García Lorca est transféré en secret à l’ancienne résidence pour enfants de la Colonia, qui a été convertie depuis peu en lieu de détention. Conduit sur la route d’Alfaraz, il est sommairement exécuté avec deux compagnons d’infortune, le maître d’école, Dióscoro Galindo et le banderillero Francisco Galadi, à 4 heures 45 du matin, au pied des oliviers du ravin de Viznar.

    Des années durant, le principal responsable de sa mort, le Commandant Valdés, niera toute implication dans l’affaire. Mais depuis 1983, grâce aux recherches du journaliste de Grenade, Eduardo Molina Fajardo, la déclaration originelle des frères Rosales a été retrouvée et la responsabilité directe du Commandant Valdés établie.

    L’exécution de Federico García Lorca fut bel et bien ordonnée par le Commandant Valdés avec l’aval du général Queipo de Llano. Au lendemain de ce crime barbare, Luis Rosales sera emprisonné à son tour et évitera d’être passé par les armes grâce à l’amende substantielle que versera sa famille et, plus encore, grâce à l’arrivée inespérée, à Grenade, de l’un des plus prestigieux chefs phalangistes de la première heure, le médecin Narciso Perales.

    Fidèle parmi les fidèles de José Antonio, lui-même théoricien du national-syndicalisme, Perales se heurte dès son arrivée au Commandant Valdés. Il témoignera plus tard qu’au cours de leur dispute, Valdés lui avait déclaré cyniquement : « Écoutez, pour moi, dans toute cette histoire de national-syndicalisme, ce qui est national me semble bien, mais ce qui est syndicalisme me donne des maux d’estomac. » Curieusement, le commandant Valdés, toujours affublé de la chemise bleue phalangiste dans les films et les séries télévisées, ne la porte jamais sur les photos de l’époque, comme celles publiées dans le journal Ideal entre juillet 1936 et juillet 1937.

    Après la création de la nouvelle Phalange traditionaliste de Franco (FET), en avril 1937, mouvement né de la fusion imposée de la Phalange originelle et des divers partis de droite et la condamnation à mort consécutive du second chef national de la Phalange, Manuel Hedilla, parce qu’il refuse ce « décret d’unification » (rejet qui vaut au phalangiste Pedro Durruti, frère du leader anarchiste, Buenaventura Durruti d’être fusillé), le docteur Narciso Perales entre dans la dissidence et la clandestinité. Quant à Luis Rosales après avoir collaboré à de nombreuses revues littéraires phalangistes, pendant les années 1940 et 1950, il prend également ses distances avec le régime.

    En mars 1937, peu de temps avant la disparition de la Phalange de José Antonio, deux revues phalangistes ont expressément condamné l’assassinat de Lorca par la voix du phalangiste Francisco de Villena de Saragosse. En hommage à Lorca, une belle élégie a été publiée par lui dans le quotidien Amanecer, puis dans l’hebdomadaire Antorcha. À nouveau, le 11 mars 1937, Luis Hurtado Álvarez a publié un article dans le journal phalangiste de Saint-Sébastien, Unidad, dont les premiers mots étaient sans équivoque : « On a assassiné le meilleur poète de l’Espagne impériale. » Toujours en 1937, le poète sévillan, Joaquín Romero Murube, proche lui aussi des milieux phalangistes, a dédié à Lorca son recueil de poèmes Siete romances. Plus tard, en 1939, pour ne citer qu’un seul exemple de plus, le poète phalangiste, José María Castroviejo, a dédié lui aussi un poème à Federico García Lorca, repris dans son recueil Altura.

    La vérité prend l’escalier

    Après la guerre civile, alors que dans l’Espagne franquiste, personne n’ose plus évoquer officiellement les véritables circonstances de l’assassinat du poète, des phalangistes amis de José Antonio ne se privent pas d’affirmer publiquement que « Lorca était le poète préféré de José Antonio. » Dans les années 1940, 1950 et 1960, les revues des jeunes du Front de la Jeunesse et de la Section féminine, dirigée par Pilar Primo de Rivera, publient régulièrement les poèmes de Lorca. En 1952, les théâtres ambulants de la Section féminine représentent la Zapatera prodigiosa.

    Bien des années plus tard, en 2012, bien après le retour de la démocratie, Juan Ramirez de Lucas, collectionneur et critique d’art connu, rompra enfin un long silence en évoquant sa relation homosexuelle avec Federico. C’était en 1936, il était alors âgé de 19 ans et il reçut vraisemblablement la dernière lettre écrite par le poète andalou, datée du 18 juillet 1936. Depuis cette révélation, l’énigmatique inspirateur des célèbres Sonetos de amor oscuro est enfin connu. Auteur de plusieurs livres, défenseur du Valle de los Caidos, œuvre de l’architecte Diego Mendez, Juan Ramirez de Lucas, a été le grand amour de Federico. À vingt-cinq ans, il s’est engagé dans la 3e batterie du Régiment d’artillerie de la Division Azul pour lutter contre le communisme sur le Front de l’Est. Par la suite, de retour en Espagne, il est entré à la rédaction du journal ABC, sur la recommandation de Luis Rosales, avant de devenir un spécialiste de l’art populaire et un expert de la critique d’architecture.

    L’histoire, on le sait, est toujours plus subtile et plus complexe que ne le laissent accroire les idéologues. Grâce aux efforts de quelques historiens sérieux, la fausse rengaine d’un Federico García Lorca, « intellectuel de gauche assassiné par la Phalange », si appréciée des propagandistes du Komintern, alors qu’en réalité il fut victime de la droite libérale-conservatrice, n’est désormais plus acceptée comme vraie et sûre.

    Arnaud Imatz (Site de la revue Éléments, 2 septembre 2026)

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  • Edwy Plenel, le croisé sur la muraille du camp du Bien...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, cueilli sur Breizh-Info et consacré à Edwy Plenel...

     

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    Edwy Plenel, le croisé sur la muraille : 40 ans à combattre un phénomène qu’il refuse de comprendre

    Me voici de nouveau dans un train qui traverse cette Bretagne sèche comme un paillasson, sur laquelle quelques gouttes sont tombées ces derniers jours sans parvenir à rendre aux campagnes leur verdure. La température, du moins, a notablement baissé, et le voyage, naguère transformé par la canicule en une sorte de cuisson ferroviaire, est enfin supportable. Je regarde défiler des champs couleur de paille où toute trace de vert semble avoir disparu, tandis que, pour tromper la longueur du parcours, je me plonge dans un entretien d’Edwy Plenel avec Nonna Mayer. Mediapart est un admirable thermomètre : thermomètre du désarroi de la gauche, de ses haines recuites, de ses pulsions et de cette fièvre morale qui lui fait prendre ses alarmes pour les mouvements du monde. Le paysage passe derrière la vitre, les arguments se succèdent dans mes écouteurs, et c’est alors que me vient cette pensée importune, presque inconvenante : à quoi reconnaît-on qu’une vie fut utile, et comment un homme découvre-t-il, au soir de la sienne, qu’il l’a peut-être consacrée à combattre en vain ?

    La pensée est cruelle. Il ne signifie pas qu’Edwy Plenel n’ait rien accompli, ni que son existence professionnelle puisse être ramenée à une longue gesticulation sans effet. Il a dirigé la rédaction du Monde, fondé Mediapart, révélé ou contribué à révéler plusieurs affaires d’État, fait tomber des ministres et imposé dans la presse française un modèle économique dont beaucoup prédisaient l’échec. Peu de journalistes peuvent se flatter d’avoir exercé une influence comparable sur la vie publique. L’inutilité dont je parle est plus profonde et, à certains égards, plus tragique : elle tient à l’échec de l’œuvre à laquelle il aura subordonné toutes les autres, cette lutte opiniâtre contre l’extrême droite qui devait empêcher son retour et qui l’aura accompagné depuis ses années de jeunesse jusqu’au seuil de la vieillesse.

    Selon l’excellente biographie que lui a consacrée l’OJIM, Plenel est né en 1952. Il appartient à cette génération pour laquelle l’engagement politique ne fut pas une humeur passagère, encore moins un accessoire de carrière, mais une religion séculière avec ses Écritures, ses martyrs, ses hérésies et son eschatologie. Élevé entre la Martinique et Alger, fils d’un universitaire anticolonialiste, il entra très jeune dans la mouvance trotskiste. Sous le pseudonyme de Krasny, « rouge » en russe, il écrivait dès 1969 dans la presse militante avant de rejoindre Rouge, l’organe de la Ligue communiste révolutionnaire. On ne se débarrasse jamais tout à fait de la religion de ses vingt ans. Il abandonna la carte, non le catéchisme ; quitta l’organisation, non la disposition intérieure qui ordonnait le monde entre émancipateurs et oppresseurs, dominés et dominants, antifascistes et fascistes.

    Son entrée au Monde, en 1980, lui permit de transposer cette ferveur dans un métier qui convenait admirablement à son tempérament. Il avait le goût du secret, de l’archive dérobée, de l’informateur que l’on retrouve dans un café obscur et du dossier que l’on ouvre sur une table en baissant la voix. Ses relations dans la police, la justice et les administrations nourrirent ses enquêtes. L’affaire des Irlandais de Vincennes, le Rainbow Warrior, les turpitudes de la présidence Mitterrand et les écoutes de l’Élysée contribuèrent à faire de lui un personnage presque romanesque : l’enquêteur que le pouvoir surveille parce qu’il en sait trop. Sa moustache elle-même finit par prendre l’allure d’un paraphe, puis d’un emblème.

    Il connut pourtant les revers, les emballements et les accusations aventureuses, comme dans l’affaire dite du scandale de Panama. Le livre de Pierre Péan et Philippe Cohen, La Face cachée du Monde, ébrécha plus tard la statue en dénonçant les mœurs d’un journal qui aurait glissé du contre-pouvoir à l’abus de pouvoir. Plenel dut quitter Le Monde, non sans fracas ni rancœur. Il aurait pu disparaître dans les colloques, écrire des souvenirs et devenir l’un de ces anciens maîtres de la presse dont on sollicite les sentences les soirs d’élection. Il fonda au contraire Mediapart en 2008 et remporta une seconde victoire, plus éclatante encore que la première.

    Les affaires Bettencourt et Cahuzac établirent la réputation du nouveau journal. La seconde demeure un morceau de bravoure journalistique : un ministre du Budget chargé de poursuivre la fraude fiscale dut reconnaître qu’il possédait lui-même un compte dissimulé à l’étranger. On ne saurait dénier à Plenel cette réussite sans verser dans la mauvaise foi. Seulement, derrière le journal d’investigation se fortifiait un magistère moral, puis une citadelle idéologique. Mediapartdevint peu à peu le vaisseau amiral d’une gauche qui ne se contentait plus de défendre les immigrés et les minorités, mais voyait dans la dissolution des appartenances historiques la condition même de l’émancipation.

    Edwy Plenel n’est pas seulement un militant. Il est un croisé, et tout croisé a besoin d’une Jérusalem. La sienne n’existe pas encore. C’est la cité future, la société enfin affranchie des héritages, des frontières intérieures, des fidélités charnelles et des vieilles continuités. Les hommes n’y seraient plus déterminés par leur naissance, leur peuple ou leur religion ; ils ne seraient que des individus égaux, disponibles pour une fraternité universelle. Aux murailles de cette Jérusalem assiégée se pressent, dans son imaginaire, les forces identitaires, les nostalgiques de la nation, les réactionnaires, les catholiques rétifs, les électeurs du Rassemblement national et tous ceux que le lexique journalistique permet de ranger dans les « droites extrêmes ».

    Carl Schmitt observait que le politique commence par la distinction de l’ami et de l’ennemi. Plenel n’aurait sans doute que mépris pour le juriste allemand, cependant il illustre parfaitement cette proposition. L’extrême droite n’est pas chez lui un adversaire dont on examine les arguments, les transformations et les assises sociales ; elle est l’ennemi substantiel, le principe maléfique dont les manifestations particulières importent moins que la permanence. Jean-Marie Le Pen, Marine Le Pen, Éric Zemmour, les électeurs populaires du Nord, les bourgeois catholiques de l’Ouest parisien, CNews, les réseaux sociaux, les « masculinistes » : les figures changent, l’essence demeure. Le vocabulaire de l’analyse cède alors subrepticement la place à celui de la démonologie.

    L’entretien avec Nonna Mayer en fournit un témoignage presque parfait. Le décor lui-même n’a pas été choisi au hasard : le Musée de la Libération de Paris. Plenel ouvre la conversation avec Bertolt Brecht et le « ventre fécond » d’où peut surgir ce que la traduction française a nommé la « bête immonde ». À quelques mois de l’élection présidentielle, il entend établir une « résonance » entre l’effondrement de 1940 et la possible arrivée au pouvoir du Rassemblement national. Les précautions sont dites, les époques ne sont pas les mêmes, l’histoire ne se répète pas, puis aussitôt congédiées. Vichy, la Collaboration, les années trente et la défaite reviennent comme les décors usagés d’un théâtre dont on refuse de changer la machinerie.

    Nonna Mayer ne saurait être soupçonnée de complaisance envers le Rassemblement national. Engagée à gauche, spécialiste depuis plusieurs décennies de ses électorats, elle considère la priorité nationale comme une rupture avec l’égalité des droits. Elle conserve néanmoins une qualité devenue rare dans les sciences sociales militantes : la probité devant les données. Ses convictions ne disparaissent pas lorsqu’elle examine les chiffres, toutefois elle ne contraint pas toujours ceux-ci à réciter le bréviaire. À plusieurs reprises, on la sent ramener son interlocuteur à la complexité des faits, comme une institutrice indulgente corrigerait les emportements d’un élève brillant.

    Plenel veut retrouver Vichy derrière le bulletin de vote ; Nonna Mayer lui répond que les premiers électeurs du Front national ne songeaient ni à Vichy ni à l’antisémitisme. Elle rappelle le rejet de la gauche arrivée au pouvoir, puis la conquête progressive d’une partie des classes populaires déçues par cette même gauche. Plenel évoque une ascension devenue « irrésistible » ; la sociologue insiste sur son caractère encore résistible. Il redoute une répétition de 1940 ; elle observe que la France n’est ni occupée ni vaincue, que des contre-pouvoirs subsistent et qu’une comparaison trop mécanique ne saurait tenir lieu de démonstration. Il cherche la récidive historique, elle décrit une recomposition électorale.

    L’écart devient plus instructif encore lorsque Nonna Mayer désigne les faiblesses du Rassemblement national. Elle distingue la ligne plus libérale de Jordan Bardella de celle, socialement plus ambiguë, de Marine Le Pen ; sépare l’électorat catholique et masculin d’Éric Zemmour de celui du RN ; constate la stratégie de normalisation du parti et reconnaît que le mot « fascisme » n’éclaire plus suffisamment sa nature présente. Le mouvement qu’elle étudie a évolué. Plenel l’entend, puis ramène chaque nuance vers la catastrophe annoncée : les divisions existaient aussi dans les années trente, le grotesque de Trump rappelle celui d’Arturo Ui, les institutions françaises pourraient offrir à une présidence lepéniste tous les leviers du pouvoir. À chaque issue ouverte par la sociologue, le croisé replace une herse.

    Une question manque pourtant durant ce long entretien. Elle est si vaste qu’on finit par n’entendre qu’elle : pourquoi ? Pourquoi des millions de Français, dont beaucoup votaient naguère communiste ou socialiste, se sont-ils détournés de la gauche ? Pourquoi l’ouvrier, le petit employé, l’artisan, l’aide-soignante et le retraité modeste n’accordent-ils plus aucun crédit à ceux qui prétendent parler en leur nom ? Pourquoi l’immigration, que les élites décrivaient comme une heureuse diversification de la société française, est-elle devenue une inquiétude électorale centrale ? Pourquoi les campagnes, les périphéries urbaines et les anciennes régions industrielles ont-elles cessé de croire que l’effacement des frontières et l’intensification des flux humains serviraient leurs intérêts ?

    Plenel pose parfois la question, sans jamais consentir à s’exposer à la réponse. L’immigration ne peut être pour lui qu’un « cheval de Troie » permettant d’attaquer l’égalité. L’attachement identitaire ne saurait procéder d’une expérience vécue, d’un bouleversement démographique visible, d’un sentiment de dépossession culturelle ou d’une inquiétude relative à la sécurité ; il doit nécessairement dissimuler une passion plus honteuse. Le citoyen qui parle de frontières pense en réalité à la hiérarchie des races. Celui qui redoute de devenir étranger dans sa propre ville rêve obscurément de Vichy. Celui qui demande que la nationalité crée des droits et des devoirs particuliers menace l’idéal égalitaire. Le diagnostic précède l’auscultation et dispense d’écouter le malade.

    C’est ici que se trouve peut-être la cause profonde de l’échec. La gauche marxiste avait promis l’émancipation des travailleurs ; la gauche antiraciste lui a peu à peu substitué celle des minorités. Elle a délaissé l’atelier pour l’université, le salaire pour l’identité, l’exploitation pour la discrimination, la souveraineté populaire pour la protection juridique de catégories particulières. L’homme enraciné, inscrit dans un métier, une commune, une nation et une histoire, devint suspect parce que ces appartenances étaient autant de limites opposées à l’individu abstrait. La mondialisation économique détruisait son emploi pendant que le progressisme culturel lui expliquait que ses réticences procédaient d’une tare morale. On lui ôtait le monde sous les pieds, puis on le réprimandait parce qu’il avait le vertige.

    Nonna Mayer apporte elle-même plusieurs pièces à ce procès involontaire. Elle reconnaît que le Rassemblement national possède un programme identifiable et des candidats clairement désignés, tandis que la gauche ne sait plus où elle va. Elle constate que Jean-Luc Mélenchon est désormais perçu, dans certaines enquêtes, comme plus dangereux pour la démocratie que Marine Le Pen. Elle relève la brutalité de sa stratégie et son incapacité à tendre la main aux autres composantes de la gauche. Plus embarrassant encore, ses données montrent que l’adhésion à plusieurs préjugés antisémites a progressé chez les sympathisants de La France insoumise au point d’égaler, selon l’indicateur large qu’elle emploie, celle observée chez les sympathisants du RN. Elle nuance aussitôt, examine les effets du diplôme, de la religion et de la composition sociologique, refuse les conclusions faciles. Cette honnêteté scientifique l’honore d’autant plus qu’elle fragilise le récit dans lequel l’antisémitisme marcherait toujours du même côté de la rue.

    Plenel paraît alors désarçonné par les rudesses de la France insoumise. Il en partage l’horizon multiculturel, l’attention aux minorités et une bonne part du lexique, sans pouvoir tout à fait souscrire à la violence mélenchonienne, aux ambiguïtés apparues depuis le 7 octobre ni à la logique d’un appareil lancé dans la conquête du pouvoir. Le vieux trotskiste reconnaît la machine, peut-être trop bien. Il voudrait l’union des gauches contre l’ennemi principal, mais découvre que l’antifascisme n’est plus une discipline assez puissante pour contenir les ambitions, les clientèles et les passions concurrentes. Jérusalem se divise entre ses défenseurs pendant que les assiégeants gagnent du terrain.

    Rien de cela ne conduit Plenel à examiner l’axiome central de son existence. L’échec ne peut provenir de l’idéal ; il vient nécessairement de ce que cet idéal n’a pas été défendu avec assez de vigueur. Si l’extrême droite progresse, c’est que les médias l’ont banalisée, que les gouvernants ont repris ses mots, que Sarkozy a créé un ministère de l’Identité nationale, que Hollande a envisagé la déchéance de nationalité, que Macron a déçu ses électeurs, que CNews a déplacé les bornes du dicible, que les réseaux sociaux diffusent le « grand remplacement », que la droite traditionnelle envisage une alliance. Chaque explication contient sa part de vérité. Leur addition soigneusement ordonnée permet surtout de ne jamais envisager que les Français aient pu voir, juger et choisir par eux-mêmes.

    On songe au roi Canut devant la marée. La légende moderne en a fait un souverain assez vain pour commander aux flots de se retirer ; les récits anciens disent au contraire qu’il voulut démontrer à ses courtisans l’impuissance des rois devant les forces naturelles. Edwy Plenel ressemble moins au Canut historique qu’à la caricature que la postérité en a tirée. Depuis quarante ans, il intime à la vague identitaire de redescendre. Elle se retire parfois entre deux scrutins, revient plus haute à l’élection suivante, gagne une grève, une usine fermée, une sous-préfecture oubliée, une rue où les commerces ont changé de langue. Le journaliste accuse le vent, les digues, les guetteurs et les cartographes. Jamais il ne se demande si la lune n’exerce pas sur les sociétés une attraction que les éditoriaux ne peuvent abolir.

    Cette force n’a rien de mystérieux. Les sociétés humaines veulent persévérer dans leur être. Elles supportent les échanges, les métissages et même de profondes transformations tant qu’elles conservent le sentiment de demeurer le sujet de leur propre histoire. Elles se rebiffent lorsqu’on leur enseigne que cette continuité serait coupable, que leur passé se résumerait à une suite de crimes et que leur avenir exigerait leur propre indifférenciation. Un peuple peut accepter beaucoup de sacrifices ; il consent rarement de bon cœur à devenir superflu chez lui. Ce mouvement de conservation n’est pas un programme politique complet, encore moins une garantie de sagesse, mais il constitue une puissance élémentaire que l’antiracisme institutionnel aura sottement confondue avec une pathologie.

    Le plus émouvant, dans cet entretien, tient peut-être à l’incapacité de Plenel à reconnaître la tragédie qui s’y joue. Retiré de la présidence de Mediapart, désormais plus libre de regarder derrière lui, il revient encore au même ennemi, au même musée, aux mêmes années noires et aux mêmes citations de Brecht. Il dispose enfin du temps nécessaire pour dresser le bilan, cependant ce bilan demeure impossible, car il faudrait admettre que l’adversaire n’a pas seulement survécu : il s’est transformé, élargi, rajeuni et installé au cœur des classes que la gauche prétendait représenter. La bête qu’il croyait avoir tenue hors des murs approche du pouvoir par les urnes, non à la faveur d’une armée d’occupation.

    À la fin de l’émission, Plenel cite Walter Benjamin. Il évoque les passagers d’un train qui, comprenant que le convoi court à la catastrophe, tirent ensemble le signal d’alarme. L’image me fit relever les yeux vers la vitre. Mon propre train poursuivait tranquillement sa route entre les champs bretons, et je songeai que Plenel avait peut-être passé sa vie à tirer un signal d’alarme dans un convoi qui n’allait pas où il le croyait. À force d’annoncer le même précipice, il n’avait pas vu que les voyageurs avaient changé de train, précisément parce qu’ils ne voulaient plus aller vers la destination qu’il leur assignait.

    Une vie n’est jamais tout à fait inutile lorsqu’elle laisse derrière elle des journaux, des enquêtes, des livres et des institutions. L’œuvre politique d’Edwy Plenel porte néanmoins la marque d’un échec monumental : il aura consacré son existence à conjurer un phénomène qu’il se refusait à comprendre, et ce refus aura peut-être contribué à le fortifier. Le croisé est toujours sur la muraille, la moustache au vent, récitant Brecht devant les étendards qui se rapprochent. Il ne lui reste qu’une question à poser, la seule qu’il évite depuis quarante ans : si l’ennemi est devenu le peuple, lequel des deux s’est trompé de chemin ?

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 23 août 2026)

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  • Pour une économie viable...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'un jeune économiste allemand, Jurij Kofner, cueilli sur le site d'Euro-Synergies et consacré à la nécessaire remise à plat des principes qui régissent le rôle de l’État dans l'économie...

     

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    Pour une économie viable : ordolibérale à l’intérieur, calquée sur List à l’extérieur

    L’État allemand souffre d’une contradiction singulière: là où il devrait se retenir, il intervient toujours plus profondément. Là où il devrait agir, il se révèle impuissant. Il régule les chauffages, les chaînes d’approvisionnement, les obligations de reporting et les décisions des entreprises, tandis que les dépendances stratégiques s’accroissent dans les domaines de l’énergie, des semi-conducteurs, des infrastructures cloud ou des plateformes numériques.

    Une économie de marché libre n’a besoin ni d’un État transformationnel omniprésent, ni d’un État minimaliste. Elle a besoin d’un État ordonnateur: ordolibéral à l’intérieur, calqué sur les travaux de Friedrich List à l’extérieur.

    La leçon de toute politique visant l'ordre en Allemagne est que la liberté n’est pas seulement menacée par un État tout-puissant, mais aussi par un État faible. Sous la République de Weimar, la capacité de décision de l’État était oblitérée par les partis, les associations et les intérêts particuliers. L’image d’Alexander Rüstow de l’État comme « proie » en saisit l’essence: formellement responsable de tout, mais pratiquement trop faible pour défendre le bien commun face à des intérêts particuliers puissants.

    Carl Schmitt décrivit ce même problème comme une crise de la souveraineté de l’État: l’État pluraliste des partis et des corporatismes perd son unité politique lorsque des intérêts particuliers organisés s’approprient l’État et que ce dernier n’est plus capable de décider par lui-même. Sa formule du souverain en cas d'état d’exception révèle une condition de base de toute efficacité politique.

    L’ordolibéralisme (voir à ce sujet notre numéro 34) en a tiré une conclusion: l’État ne doit pas jouer à l’économie (ni être joué par elle), mais créer de l’ordre. Walter Eucken, Franz Böhm, Alexander Rüstow, Wilhelm Röpke et Ludwig Erhard associaient la propriété privée et l’esprit d’entreprise à un État de droit qui garantit l’accès au marché, combat les cartels et applique des règles égales pour tous. Ce n’est pas moins de marché par un État fort – mais c’est seulement un État ordonnateur fort qui rend la concurrence libre possible.

    Pour l’Allemagne, cela signifie que la propriété, la responsabilité, la liberté contractuelle, la concurrence par la performance et l’accès ouvert au marché doivent redevenir la norme en politique économique. L’État ne doit pas sélectionner les entreprises selon l’opportunité politique. La politique de compétitivité doit être horizontale: énergie bon marché, fiscalité réduite, procédures d’autorisation rapides, marchés financiers fonctionnels, infrastructures performantes et travailleurs qualifiés – techniciens et ingénieurs.

    Cela implique une simplification juridique plutôt qu’un allègement symbolique. Directive sur l’efficacité énergétique, CBAM, taxonomie européenne, RGPD, AI Act et CSRD au niveau européen, ainsi que la loi sur l’efficacité énergétique, la loi sur le devoir de vigilance et la loi sur l’énergie des bâtiments au niveau national, sont des exemples d’une régulation qui est devenue elle-même un désavantage concurrentiel. «One in, two out», les fictions d’autorisation et les révisions automatiques des réglementations au bout de cinq ans maximum seraient des instruments d’ordre cohérents.

    L’ordolibéralisme suppose cependant quelque chose qui n’existe pas sur le marché mondial: une instance supérieure qui édicte et fait appliquer des règles contraignantes. À l’intérieur d’un État, la concurrence fonctionne, parce que les tribunaux, les autorités et le monopole de la force protègent la propriété, les contrats et le droit de la concurrence. L’État peut imposer des règles à chaque acteur du marché en tant qu’arbitre.

    Au niveau mondial, un tel souverain fait défaut – et il n’est pas près de voir le jour. L’économie mondiale n’est pas un marché intérieur, mais un système d’États concurrents aux intérêts et moyens différents pour asseoir leur puissance. Les institutions internationales comme l’OMC peuvent formuler des règles, mais leur application dépend du pouvoir politique et de l’accord des grands acteurs. En cas de crise, ce qui compte, c’est de savoir qui détient effectivement l’énergie, le capital, la technologie, les infrastructures et les capacités de production stratégiques, et qui peut agir avec. Historiquement, le « libre-échange » n’a surtout fonctionné que durant les périodes où un hégémon mondial avait intérêt à un ordre commercial ouvert – notamment sous la Pax Americana jusqu’aux années 2010. Le blocage de l’organe d’appel de l’OMC depuis 2019 montre clairement cette limite: là où il n’existe pas d’autorité supérieure, ce n’est pas la règle mais la puissance qui prévaut en cas de conflit.

    C’est précisément pour cela que l’Allemagne ne doit pas agir à l’extérieur selon les règles énoncées par les doctrines ordolibérales, mais penser de façon listienne. Friedrich List critiquait le libre-échange abstrait de son temps comme irréaliste et soulignait le rôle des forces productives nationales. La puissance économique repose sur l’industrie, la technologie, l’énergie, la recherche et l’infrastructure – et non sur le libre-échange seul. Dans un monde où d’autres États soutiennent stratégiquement leurs entreprises, il faut de la réciprocité, une protection contre le dumping et les transferts de technologie, ainsi qu’une politique industrielle ciblée et limitée dans le temps. À l’intérieur, l’État reste l’arbitre de la concurrence, à l’extérieur il devient un acteur qui défend ses propres bases économiques.

    Une politique listienne commence là où la capacité d’action de l’État dépend de ses propres infrastructures. La souveraineté énergétique signifie s’affranchir du dogme selon lequel une nation industrielle doit importer autant d’énergie que possible au lieu de la produire elle-même. L’Allemagne dispose d’importantes options: la réactivation de huit à onze centrales nucléaires est techniquement possible; les ressources nationales de gaz de schiste exploitables s’élèvent à environ 30.000 TWh – soit plus de 35 années de consommation – et les réserves nationales de lignite à environ 56.000 TWh. Le nucléaire, le gaz de schiste et le charbon doivent donc rester des options stratégiques ouvertes.

    Au XXIe siècle, il en va de même pour le numérique. Quiconque dépend entièrement de fournisseurs américains pour le cloud, les systèmes d’exploitation, les puces, les plateformes et l’IA ne possède pas de souveraineté technologique. Le « kill switch » numérique peut, dans le pire des cas, s'avérer plus sévère que des sanctions classiques. L’Allemagne et l’Europe ont donc besoin de capacités propres en matière de cloud, de calcul, de puces, d’IA et de cybersécurité.

    Il faut y ajouter l’infrastructure physique. Le retard d’investissement s’élève à 231 milliards d’euros; l’IWK et l’IMK estiment les besoins publics d’investissement supplémentaire à près de 600 milliards d’euros sur dix ans. Routes, rails, ports, réseaux numériques et infrastructures énergétiques sont des forces productives au sens de List. Même un gouvernement AfD pourrait, en supprimant les dépenses de transformation d’inspiration gauchiste pour la transition énergétique, le lobbying climatique, les structures d’asile ou les programmes de genre, économiser environ 125 à 140 milliards d’euros. Mais cela ne suffirait pas pour répondre aux besoins d’infrastructure, si bien que des dettes strictement affectées à des investissements productifs supplémentaires sont justifiables sur le plan de toute politique visant la consolidation d'un ordre.

    Jurij Kofner (Euro-Synergies, 28 août 2026)

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  • Allemagne : l'AfD sur le point de remporter une élection majeure !...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous la chronique de David Engels sur Ligne droite, la matinale de Radio Courtoisie, datée du 26 août 2026, dans laquelle il évoque la possible victoire de l'AfD dans le Land de Saxe-Anhalt, dans l'est de l'Allemagne.

     

                                                

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  • Le roman comme résistance : une autre histoire littéraire française...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Anthony Marinier, cueilli sur le site de la revue Éléments et consacré à une veine souterraine de la littérature attachée à la terre, aux communautés enracinées et à la vieille sacralité païenne.

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    Le roman comme résistance : une autre histoire littéraire française

    Gustave Thibon, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Jean-Claude Michéa, Alain de Benoist… la France possède une tradition de penseurs critiques de la modernité, de la technique et du libéralisme, qui ont remis en cause l’uniformisation du monde. Ce que l’on connaît moins ce sont leurs pendants en littérature.

    Une lignée littéraire traverse pourtant un siècle d’écriture, de Jean Giono à Olivier Maulin, en passant par Henri Vincenot, Maurice Genevoix, Christopher Gérard, Bertrand Lacarelle, Bruno Favrit ou Pierric Guittaut, et se ramifie vers d’autres écrivains – Sylvain Tesson, Pierre Michon, ou Erik L’Homme. Ni homogène, ni dogmatique, cette lignée ne s’est jamais constituée en école ni en manifeste. Il ne s’agit pas d’un courant organisé ni d’un programme politique ou idéologique, mais d’un diagnostic commun, d’une même intuition, d’une convergence sensible et spirituelle.

    Ce qui sous-tend leurs romans c’est la critique de la modernité qui n’est pas seulement progrès technique, révolution économique, ou modification des mœurs, mais une force de dissolution. Elle dissout les appartenances, les liens, les paysages, les symboles, les rythmes, les identités. En remplaçant la communauté par l’individu, l’enracinement par le nomadisme, la mémoire par l’actualité, elle produit des hommes sans lien et un monde inhabitable. Pour y faire face, cette littérature convoque une autre manière d’habiter le monde et propose une bifurcation, un ralentissement, une re-sacralisation.

    Une critique charnelle de la modernité libérale

    Cette lignée n’a jamais produit de manifeste commun. Elle n’en a pas besoin. Elle écrit, raconte, transmet. Elle fait de la littérature une zone de résistance, où le monde n’est pas encore soumis à l’univers de la marchandise. Leur résistance n’est ni militante ni théorique : elle est concrète, existentielle. Chez Vincenot, elle prend la forme d’une sagesse ancienne transmise. Chez Genevoix et Giono, celle d’un lien fidèle à la terre, d’une persévérance silencieuse. Chez Maulin, elle devient farce tragiquo-comique. Mais chez ces auteurs affleure la même certitude : la modernité libérale est une force d’arrachement. Elle rompt les appartenances, détruit les paysages, remplace les savoirs incarnés par une connaissance abstraite, fonctionnelle.

    Ces considérations rejoignent celles émises par nombre de philosophes. Mais là où ces derniers conceptualisent, les romanciers incarnent. Ils mettent en scène des personnages qui vivent en dehors ou en marge de la société qui n’achètent pas toujours, qui transmettent, réparent, échangent, refusent la vitesse et la performance, rejettent la consommation aveugle, l’urbanisation des paysages et des modes de vie. Les romans de Henri Vincenot en offrent une traduction sensible, en révélant la perte ontologique que masque le discours du progrès. Dans La Billebaude, il écrit : « C’est autre chose que les Français qu’on nous fait aujourd’hui, des Français de trottoirs – et de cinémas, des Français de coton, perdus aussitôt qu’ils posent le pied dans une forêt… »1

    Même intuition pour Maurice Genevoix qui regrette dans Raboliot, la réglementation et la privatisation des zones de chasse : «  Et si quelques hommes, plus riches, accaparent le droit à la chasse, s’ils défendent leur droit avec l’appui des lois, [–], est-ce qu’il n’est pas d’autres lois plus anciennes, qu’on chercherait en vain dans les codes, mais que les gars de Sologne connaissent bien puisqu’ils les sentent vivre en eux dès que le poil leur pousse sous le nez, dès qu’ils éprouvent la chaleur de leur sang ? »2

    Près d’un siècle plus tard, dans les romans d’Olivier Maulin, la modernité n’est plus seulement une menace ; elle est devenue une farce, un simulacre. Les évangiles du lac, Le Bocage à la nage ou Le Temps des loups mettent en scène des marginaux qui fuient les diktats urbains, les écrans, la gestion permanente. Face aux procédures et aux normes d’un monde libéral qui a vidé l’existence de sa chair, ses personnages veulent « respirer » – quitte à flirter avec l’absurde. Maulin a de formidables pages pour décrire l’entreprise d’éradication du monde concret que nous subissons. Dans Le Bocage à la nage3, il écrit : « Il y eut les remembrements intensifs, la destruction des haies subventionnée par l’État, le comblement des mares, l’assassinat des grenouilles rieuses et des tritons crêtés, l’agrandissement des parcelles et la monoculture : là où l’on cultivait dix espèces, il n’en resta plus qu’une qu’il fallut inonder de pesticides… » […] « Quinze millions d’hectares remembrés. Un million cinq cent mille kilomètres de haies arrachées […] Des destructions irréversibles. L’équilibre écologique ancestral brisé à tout jamais. Du vandalisme vendu sous le nom de progrès. »

    Le sacré contre la Technique

    Le sacré qui affleure chez eux n’est pas celui des dogmes, mais celui des lieux. Il naît des sources, des forêts, des collines, des bêtes. Il est local, non exportable. On ne peut pas mondialiser une source, ni standardiser un bocage. Il est transmis de génération en génération. Cette transmission est au cœur des romans de Vincenot, en particulier de La Billebaude. Le grand-père Tremblot transmet à son petit-fils Henri son savoir : « Il savait tout du pays, non pas comme on sait un livre, mais comme on sait un visage », écrit Vincenot qui oppose ce savoir incarné à la connaissance technique et objectivante.

    Ce ressenti rejoint les idées développées par Bernard Charbonneau4 ou Jacques Ellul5, pour qui la technique moderne ne se contente pas d’ajouter des outils, elle reconfigure entièrement le rapport au temps, à l’espace et au vivant, elle remplace le milieu vécu par un environnement fonctionnel, gouverné par l’efficacité. Vincenot en montre les effets concrets : la perte des sens, la rupture des lignées, l’ignorance croissante du lieu où l’on vit.

    Dans Le Pape des escargots6, la figure de la Gazette, prophète errant et railleur, incarne cette critique sous une forme loufoque. En se proclamant « pape des escargots », il oppose au règne de la vitesse et de la performance une sagesse lente, humble, presque animale. Vincenot écrit ainsi : « Les bêtes savent encore ce que les hommes ont oublié. » Dans Les Étoiles de Compostelle7, l’auteur bourguignon va plus loin encore, en identifiant la racine spirituelle de cette destruction. La modernité a rompu ce qui liait l’homme aux cycles, aux lieux, aux forces invisibles : « La terre n’est pas muette, ce sont les hommes qui sont devenus sourds », écrit-il.

    L’homme moderne, ivre de maîtrise, a perdu l’intelligence du vivant. Les villages sont vidés de leur âme, les hommes ne savent plus lire la terre, les paysages sont réduits à des surfaces exploitables. Dans Le Bocage à la nage, Olivier Maulin regrette ce savoir oublié : « Il existait encore des endroits où l’on ne construisait pas. Non par superstition, disaient-ils, mais par respect. Des mares, des bosquets, des parcelles que l’on laissait tranquilles, parce qu’on avait toujours fait ainsi. La modernité appelait cela des zones perdues ; eux savaient qu’il s’agissait de limites nécessaires. »

    La Technique est devenue un sacré de substitution qui ne tolère plus aucune limite. Ces auteurs réactivent un autre sacré, ni moral, ni abstrait, mais enraciné. Un sacré qui ne promet pas le salut, mais l’appartenance. Leur littérature n’est pas une nostalgie folklorique, mais une contre-théologie charnelle : elle affirme que l’homme ne peut vivre sans limites, sans rites, sans lieux investis symboliquement

    Enracinement et ruralité païenne : la résurgence d’un autre religieux

    Tous ces auteurs s’enracinent dans leurs petites patries charnelles. La Bourgogne pour Vincenot, les Vosges pour Maulin, la Provence chez Giono, la Sologne chez Genevoix ou Pierric Guittaut, l’Anjou chez Bertrand Lacarelle… Pour eux, la campagne n’est pas un refuge, mais un monde en soi – un monde complet, habité, sacralisé.

    Chez Giono, le sacré est constamment présent dans la nature (particulièrement dans sa trilogie de Pan8 : Colline, Regain, Un de Baumugnes) ; pour Vincenot, il se manifeste sous la forme d’une mémoire vivante ; chez Maulin, il est un refuge primitif et carnavalesque. Mais tous partagent l’intuition que dans la dérive marchande et technicienne, l’humain perd une dimension essentielle. Le sacré reparaît comme seuil de résistance, non pas pour rétablir un ancien ordre, mais pour offrir des ressources, des récits premiers, des formes de réenchantement.

    Vincenot : la Bourgogne comme cosmos

    Enraciné dans une Bourgogne ouverte sur des temps immémoriaux, Vincenot célèbre un sacré païen où la nature tout entière constitue une communauté vivante. Ce sacré s’enracine dans les lieux, les saisons, les gestes (la chasse, la vendange, la cueillette, le travail du bois), les savoirs (remèdes, proverbes) et les croyances locales qui forment une liturgie païenne. Il met en scène un conflit métaphysique : d’un côté les forces de la continuité, de la transmission, du compagnonnage avec la nature ; de l’autre, l’abstraction, l’ouverture, l’oubli : « À notre insu, lentement, courageusement, opiniâtrement, on nous arrachait au singularisme païen, pour nous préparer aux fructueux échanges universels »9.

    Avec Les Étoiles de Compostelle, Vincenot va plus loin encore. Le roman fait surgir une conception explicitement pré-chrétienne du sacré, nourrie de druidisme, de cycles cosmiques, de longue mémoire : « l’imagination, c’est un réservoir alimenté par des rivières venues de très loin ». La terre y est parcourue de « courants », de forces invisibles que les hommes modernes ne savent plus lire.

    Giono : le paganisme organique

    Dans sa Trilogie de Pan, Giono développe une vision du monde profondément panthéiste et païenne, mais d’une nature différente de celle que l’on trouve chez Vincenot. Sa Provence n’est pas qu’un décor mais une force agissante. La nature est vivante et ses personnages (bergers, paysans, et marginaux qui vivent selon des lois antérieures à l’État et au marché) sont soumis à des forces qui les dépassent.

    Chez Giono, le sacré se manifeste directement dans la nature elle-même, dans la terre, le vent, la sève, la roche, les bêtes et les cycles de la vie. Son paganisme est tellurique, et l’homme n’est qu’un élément d’un grand organisme vivant. C’est particulièrement frappant dans Regain. Le récit (Panturle essaie de redonner vie à un village dont il est le seul habitant) fait sentir les rythmes du temps, les saisons, les présences invisibles des éléments. L’homme se construit dans l’interaction avec la nature, jusqu’à fusionner avec elle. Panturle éprouve physiquement la présence du vent et du sol comme s’il participait à leur vie : « Le vent s’appuie sur lui de tout son poids, par larges coups, longs et lourds, puis, s’envole, [–]. Ces autres choses auxquelles il pensait, qui sont dans sa peau comme des vinaigres ou des eaux douces, elles coulent aussi de lui pressé de vent ; et c’est aussi l’herbe et la terre qui le boivent. »

    Genevoix : un sacré sans transcendance

    Chez Maurice Genevoix, la Loire, ses rives et forêts, deviennent le cœur battant d’un autre monde encore possible. Dans Raboliot, le personnage principal (qui s’appelle Raboliot car il ressemble à un lapin de rabouillère) fait corps avec la nature. Il la vit, la lit, la respire comme un milieu originel. La forêt est ici un organisme vivant – mais, contrairement à Giono, ce n’est pas une vision cosmique : c’est une expérience sensorielle et pratique, celle du chasseur.

    Le lien au milieu est quasi sacré, mais il s’agit d’un sacré horizontal : sous forme de sensation, de geste, de mémoire vécue incorporée depuis l’enfance : « Bête par bête, brin d’herbe par brin d’herbe, depuis sa toute petite enfance il avait appris ce pays. »

    Le monde que Genevoix décrit dans Raboliot est menacé : celui des pêcheurs, des chasseurs, des hommes liés par des usages, des silences, des fidélités. Ancien combattant de 1914, Genevoix sait ce qu’est la mécanique de destruction moderne. Ses personnages (Raboliot en tête) ne sont donc pas naïfs ; ils sont traversés par la conscience du péril. C’est précisément cette conscience qui donne à son œuvre sa tonalité de résistance.

    Le paganisme carnavalesque de Maulin

    L’ambition de Maulin est de réenchanter le monde. Ses héros (souvent des marginaux et parfois des semi-idiots) tentent de réactiver les mythes, des traditions, d’imaginer des contre-sociétés par dégoût du monde contemporain. Dans Le temps des loups10, il met en scène un « paganisme de droite » : un imaginaire à la fois mythologique, identitaire et ironique. Le roman convoque plusieurs aspects de cet imaginaire : la forêt sacrée, la fraternité virile, l’animal totem (le loup) et la sagesse archaïque face au monde moderne décadent. Le chef de la « franc-bûcheronnerie » – une communauté ancienne et enracinée – présente sa confrérie : « Nous sommes les tenants des vérités éternelles que le monde a cru bon d’oublier. [–] Nous sommes les niais sylvestres, innocents et cruels. Nous sommes la discipline et la fraternité, les chasseurs de la Horde et les éducateurs. »

    Dans chacun de ses romans, l’imaginaire païen est revendiqué. Le paganisme de Maulin est une tentative de retrouver un sens dans une époque désenchantée, de penser le retrait du monde moderne. Dans Les Évangiles du lac11, il présente le fonctionnement d’une communauté : « Ici, ce n’étaient ni les lois ni l’argent qui gouvernaient vraiment. Tout cela ne pesait pas lourd face à ce qui existait depuis toujours. C’était la Nature sauvage et primitive qui gouvernait le monde, avec ses règles à elle, ses caprices, sa violence aussi. Les hommes passaient, s’agitaient, disparaissaient, et elle restait. Ceux qui l’avaient oublié finissaient toujours par le payer. » Et plus loin : « Ils ne priaient pas comme on prie dans les églises. Il n’y avait ni règles ni catéchisme, seulement des gestes, du vin, des corps, des nuits passées dehors. Certains soirs, on aurait dit qu’ils rendaient un culte obscène à quelque chose de plus ancien que toutes les religions. Un sacré sans morale, sans promesse, mais bien réel, enraciné dans la terre et dans la chair. »

    Les communautés enracinées

    Cette lignée littéraire ne parle pas simplement de champs, de forêts ou de villages. Elle réaffirme que la communauté est le socle d’une résistance face à l’effacement et à ce qui nous nie. Dans les romans de Giono et de Vincenot, la communauté (même réduite à quelques villageois) fonctionne comme une microsociété organique et n’est jamais une structure administrative. Elle est une fraternité charnelle, née de la fréquentation du même vent, de la même eau, du même sol. Chacun y a sa place, non par contrat, mais par appartenance.

    Bertrand Lacarelle dans Retour aux fougères12 met en scène des campagnards et des néo-ruraux qui vont former une communauté en lutte contre une antenne-relais qui enlaidit leur paysage : « des forlongeurs nous ont devancés, et nous devons leur rendre hommage, nous en inspirer. Ils ont senti bien avant nous – dès ce XXe siècle de transformation terminale et tératologique – qu’il fallait pour survivre, pour rester humain, se mettre soi-même au ban de la civilisation post-moderne. Ces forlongeurs ont compris qu’il fallait regagner les campagnes. Poètes, écrivains, philosophes, fils ou non de paysans : ils ont fui les mégapoles, ces laboratoires de la catastrophe générale, ces viviers du transhumanisme et du post-humanisme à venir. Ils se sont tôt mis à l’abri, comme ces animaux qui sentent arriver le raz-de-marée, tandis que les humains se précipitent sur la côte pour faire un selfie ».

    Du bocage normand à la forêt vosgienne, Maulin imagine dans nombre de ses romans des petites communautés qui complotent contre la modernité, des troupes de fortune qui réinventent des formes de vie communautaires face à l’Empire du vide.Dans Les évangiles du lac, Maulin met en scène une communauté marginale, quasi hérétique, hors de l’État et du marché : « Ils vivaient là sans demander la permission à personne, et c’était déjà une faute impardonnable. »

    Ce qui émerge de chacun de ces romans est une forme de révolte sans drapeau, ni militante, ni organisée. Une révolte de la chair contre l’abstraction, du terroir contre le réseau mondial, de la mémoire contre l’instantané. Témoignages parfois anciens, ces œuvres deviennent des manuels d’imaginaire pour réinventer les mondes possibles. À l’heure de la désertification des campagnes, de la fermeture des services publics, de la standardisation des modes de vie et des désastres écologiques, elles prennent une actualité nouvelle.

    Pour une littérature enracinée : manifeste contre le monde hors-sol

    Cette lignée littéraire oppose au règne de la Technique et de l’illimité, la limite et la fidélité au lieu. Elle rappelle que l’homme ne vit pas de flux, mais de liens ; pas de droits abstraits, mais d’appartenances concrètes. Elle désigne ce qui mérite d’être défendu : la terre comme lieu vivant, la communauté comme structure de sens, la longue mémoire comme force active. Écrire aujourd’hui dans cette filiation, c’est refuser le monde hors-sol, l’uniformisation et l’oubli. En réactivant des récits enracinés, en redonnant chair aux lieux, aux gestes et aux appartenances, elle ouvre un espace où d’autres manières d’habiter le monde demeurent pensables.

    Dans cette perspective, le lecteur n’est pas qu’un consommateur ; il devient un acteur et, peut-être, un passeur. Car notre combat est culturel, charnel, existentiel, et ne peut se réduire à des positions politiques ou à des constructions idéologiques. S’il se limite à ce terrain, il reste abstrait, désincarné, et finit par reproduire ce qu’il prétend combattre. C’est pourquoi il doit investir tous les fronts. La langue, d’abord, qui façonne notre perception du réel. L’imaginaire ensuite, qui préserve les nuances, les héritages et les enracinements. Les formes de vie enfin – gestes, rythmes, paysages, communautés – qui donnent chair à ce que les idées seules ne peuvent incarner.

    Anthony Marinier (Site de la revue Éléments, 16 août 2026)

     

    Notes :

    1. Henri Vincenot, La Billebaude, 1978, Denoël

    2. Maurice Genevoix, Raboliot, 1925, Grasset

    3. Olivier Maulin, Le Bocage à la nage, 2013, Balland

    4. Bernard Charbonneau, Le Jardin de Babylone, 1969, Gallimard

    5. Jacques Ellul, Le Système technicien, 1977, Calmann-Lévy

    6. Henri Vincenot, Le Pape des escargots, 1972, Denoël

    7. Henri Vincenot, Les Étoiles de Compostelle, 1982, Denoël

    8. Jean Giono, Colline, 1929 ; Un de Baumugnes, 1929 ; Regain 1930, Grasset

    9. Henri Vincenot, La Billebaude, 1978, Denoël

    10. Olivier Maulin, Le temps des loups, 2022, Le Cherche-midi

    11. Olivier Maulin, Les évangiles du lac, 2008, L’Esprit des péninsules

    12. Bertrand Lacarelle, Retour aux fougères, 2025, Le Cherche-midi

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  • Souverainisme : le centralisme ne devient pas plus sympathique en cravate bleu marine...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, cueilli sur Breizh-Info et consacré à l'aveuglement souverainiste...

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    Souverainisme : le centralisme ne devient pas plus sympathique en cravate bleu marine

    Il est des textes dont on partage assez de prémisses pour être d’autant plus contrarié par la conclusion. La tribune d’Henri Roure, intitulée « Renouer avec la Grandeur », appartient à cette famille. Je puis comprendre la défiance envers une Commission européenne qui outrepasse volontiers le rôle que les peuples voudraient lui assigner, l’agacement devant le juridisme communautaire, l’inquiétude migratoire, le refus d’une Europe réduite à un marché surveillé par des fonctionnaires et l’aspiration à rendre aux nations une part de leur liberté politique. Tout cela se discute, et parfois se défend.

    L’affaire se gâte lorsque des critiques raisonnables sont assemblées pour former le tableau d’une vaste entreprise de dépossession, conduite conjointement par Bruxelles, Washington, les banques, les juges, les médias, l’« État profond », l’Allemagne et quelques autres puissances malignes. À force de vouloir expliquer tout par la même cause, on finit par ne plus rien expliquer du tout. La politique cesse alors d’être l’affrontement de volontés, d’intérêts, d’idéologies et de circonstances pour devenir une lanterne magique où, derrière chaque rideau, apparaît le même marionnettiste.

    Cette tentation est d’autant plus dommageable qu’elle dispense de regarder l’histoire telle qu’elle fut. La France décrite par Henri Roure ressemble à une immense citadelle qui aurait prospéré pendant quinze siècles derrière ses murailles avant que les européistes ne vinssent sournoisement en dérober les clefs. Cette France-là n’a jamais existé. La France historique fut constamment européenne, mêlée aux affaires de ses voisins, nouant des alliances, mariant ses dynasties, combattant dans les Flandres et en Italie, négociant à Westphalie, surveillant le Rhin, cherchant l’équilibre entre les puissances, s’alliant un jour avec l’Angleterre contre l’Allemagne après s’être alliée avec d’autres contre l’Angleterre. La souveraineté n’a jamais signifié la solitude.

    Même Louis XIV, que l’on imagine volontiers campé au milieu d’une France toute-puissante, consacra l’essentiel de son règne à une politique européenne. Richelieu s’allia avec les puissances protestantes contre les Habsbourg catholiques parce que les nécessités de l’équilibre continental primaient les commodités idéologiques. Napoléon voulut organiser l’Europe à sa manière et y laissa son Empire. Clemenceau savait en 1918 que la victoire française n’était pas tombée du ciel de Picardie par les seules vertus de Marianne. Chaque époque eut ses interdépendances. Chacune les nomma autrement.

    L’une des bizarreries du souverainisme contemporain consiste ainsi à projeter sur le passé une conception presque administrative de la souveraineté : une frontière, une monnaie, une armée, une banque centrale, et voilà la nation redevenue maîtresse de son destin. L’histoire est moins obligeante. Une nation peut posséder toutes ces choses et dépendre entièrement du pétrole qu’elle importe, des capitaux qu’elle emprunte, des technologies qu’elle achète ou des marchés où elle vend. La souveraineté n’est pas une collection de tampons officiels. Elle est la capacité effective de décider.

    Le général de Gaulle, que l’on convoque volontiers à l’appui d’une France rendue à son splendide isolement, fournit précisément le contre-exemple. Sa conception européenne était confédérale : il refusait la supranationalité, certes, mais non l’idée européenne, et considérait qu’une Europe organisée pouvait servir la puissance et l’indépendance françaises. Il voulait des nations souveraines associées, non une France enfermée dans son pré carré.

    La même confusion entoure souvent l’OTAN. De Gaulle n’en fit jamais sortir la France : en 1966, il la retira du commandement militaire intégré, exigea le départ des installations étrangères et conserva l’indépendance de la force nucléaire française. La France demeura membre de l’Alliance. Ce modèle, qui distinguait alliance et subordination, était autrement plus subtil que le choix binaire entre obéissance et claquement de porte.

    Il en va de même de la construction européenne. On peut légitimement souhaiter la remettre sur son ouvrage, rendre des compétences aux États, faire respecter davantage la subsidiarité, contenir l’inflation réglementaire et refuser la fuite fédérale. On peut trouver absurde qu’une institution éloignée prétende décider de détails qui devraient relever des peuples, des régions ou des communes. Rien de cela n’oblige à nier ce que l’Europe politique a accompli de plus important.

    Trois fois, entre 1870 et 1945, Français et Allemands se sont affrontés dans des guerres qui ont ravagé notre continent. La construction européenne n’a certes pas créé toute seule la paix qui suivit ; la dissuasion nucléaire, l’alliance américaine, l’épuisement des nations européennes et la menace soviétique y eurent leur part. Il reste ce fait formidable : la rivalité franco-allemande, qui avait empoisonné le continent pendant près d’un siècle, a cessé d’être une perspective militaire raisonnablement concevable.

    C’est beaucoup. Ceux de ma génération savent encore, par leurs parents et leurs grands-parents, ce qu’une guerre européenne signifiait autrement qu’à travers quelques images sur un écran. Préserver cette paix ne commande pas d’aimer tous les règlements de Bruxelles ni de considérer Mme von der Leyen comme une nouvelle Charlemagne ; cela commande simplement de ne pas jeter le mécanisme entier parce que quelques rouages grincent.

    On peut trouver l’actuelle Union européenne bureaucratique, timorée, intrusive, idéologique et parfois fort sotte sans souhaiter revenir au jeu ancien des puissances nationales enfermées dans leurs calculs particuliers. Les institutions passent ; la géographie demeure. L’Allemagne restera à l’est de la France, l’Italie au-delà des Alpes, l’Espagne au-delà des Pyrénées et l’Angleterre de l’autre côté de la Manche. Aucun décret souverainiste ne déplacera le continent.

    Le retour au franc possède la même vertu incantatoire. Il suffirait, nous dit-on, de rendre la Banque de France « aux ordres », de rétablir le lien entre le gouvernement et le Trésor, et la liberté serait reconquise. J’ai assez vécu pour me souvenir du temps où le franc existait réellement. Il n’avait rien d’un talisman. Il se dévaluait, subissait la spéculation internationale, dépendait des taux étrangers et obligeait les gouvernements français à des arbitrages qui n’avaient rien de souverain dans leur résultat.

    Il y a surtout dans ce procès fait à l’euro un extraordinaire moyen de disculper les gouvernements français. La France n’est pas devenue faible parce qu’un fonctionnaire de Bruxelles serait venu nuitamment lui dérober sa bourse ; elle est faible parce qu’elle gère mal ses affaires depuis des décennies. Elle dépense davantage qu’elle ne perçoit, promet ce qu’elle ne peut financer, réforme à moitié, renonce au premier mouvement de rue et remet le redressement au gouvernement suivant. En 2025 encore, le déficit public français s’est élevé à 5,1 % du PIB, après 5,8 % en 2024 et 5,4 % en 2023. Voilà une continuité nationale dont nous nous passerions volontiers.

    Il serait trop commode de mettre ce désordre au débit de l’Europe. Bruxelles n’a pas obligé la France à empiler les administrations, à multiplier les dispositifs illisibles, à entretenir des dépenses sans s’interroger sur leur efficacité ni à différer perpétuellement l’examen de ses comptes. La classe politique française ressemble depuis longtemps à ces vieilles familles qui maudissent leur banquier parce qu’il leur rappelle le montant du découvert, alors que personne ne les avait contraintes à dépenser leur rente avant la Saint-Jean.

    Voilà même l’un des curieux paradoxes du souverainisme : réclamer davantage de souveraineté à un État qui n’emploie déjà pas convenablement celle qu’il possède. La souveraineté budgétaire précède peut-être toutes les autres. Celui qui vit durablement à crédit dépend de son créancier, que sa monnaie s’appelle franc, euro, peso ou patagon.

    Posséder sa monnaie donne assurément un instrument supplémentaire. Cela ne transforme pas les déficits en richesses, les importations en production nationale, les fonctionnaires en entrepreneurs ni les dettes en créances. Une souveraineté monétaire sans industrie, sans énergie abondante, sans finances publiques solides et sans confiance ressemble fort à un sabre dont on aurait oublié la lame.

    Même chose pour les frontières. Il serait parfaitement raisonnable de réclamer que la France contrôle mieux les siennes et, surtout, que l’Europe protège enfin sérieusement sa frontière extérieure. Schengen n’est pas une Sainte Écriture. L’immigration massive, les trafics, le terrorisme et les mouvements de population rendent nécessaire une révision de nombreux dogmes des années heureuses où l’on croyait que la mondialisation ferait disparaître les frontières avec les guerres.

    Il reste à comprendre qu’une frontière française ne protège pas davantage contre le monde qu’un octroi municipal ne protégeait autrefois contre une invasion. La maîtrise des flux migratoires venus d’Afrique ou du Proche-Orient, la surveillance méditerranéenne, les accords de réadmission, la lutte contre les passeurs et la pression diplomatique sur les pays d’origine gagnent à être exercées par un ensemble continental plutôt que par vingt-sept petits guichets jaloux les uns des autres. La coopération n’abolit pas nécessairement la souveraineté ; elle peut en être le multiplicateur.

    Le paradoxe devient éclatant lorsque la tribune oppose à l’Europe le modèle des BRICS+. Leur montée en puissance est réelle et mérite d’être étudiée sans les ricanements auxquels l’Occident s’est trop longtemps abandonné. La Chine, l’Inde, le Brésil et les autres grands pays émergents entendent peser davantage sur l’ordre mondial, développer leurs échanges en monnaies nationales et réduire certaines dépendances envers le système financier occidental.

    Quelle leçon en tire-t-on ? Précisément qu’ils s’associent. Ces États jaloux de leur souveraineté ont compris qu’elle pèse davantage lorsqu’elle s’exerce en commun sur certains sujets. Voilà un singulier argument à employer contre toute coopération européenne.

    Encore faut-il ne pas transformer les BRICS en nouveau pays de Cocagne. Henri Roure affirme qu’ils créent une monnaie reposant à 30 % sur l’or. Or il n’existe pas à ce jour de monnaie commune des BRICS ainsi constituée ; les travaux portent notamment sur les règlements en monnaies nationales et les systèmes de paiement entre membres. Une bonne cause ne transforme pas une information douteuse en vérité utile.

    La même prudence devrait présider à tout le reste. L’Union européenne possède réellement des tendances centralisatrices, certaines législations concernant les plateformes et la désinformation posent de véritables questions de liberté, et la Commission aime élargir son domaine comme toute administration depuis que l’administration existe. Le Parlement européen nourrit en son sein un courant fédéraliste puissant. Tout cela peut être critiqué sans faire intervenir une caste occulte réunissant banquiers, Allemands, Américains et juges félons dans quelque arrière-boutique de Bruxelles.

    Cette facilité conspirationniste finit surtout par cacher la véritable question : que peut encore la France seule ? Elle demeure une puissance importante, dotée de l’arme nucléaire, d’un siège permanent au Conseil de sécurité, d’un domaine maritime immense, de territoires sur plusieurs océans, d’une industrie militaire remarquable, de compétences nucléaires, aéronautiques et spatiales et d’une langue mondiale. Il serait sot de traiter ce patrimoine comme les accessoires poussiéreux d’une grandeur défunte.

    Imaginer cependant que la France puisse, en « peu de temps », redevenir l’une des trois principales puissances mondiales par la seule restauration du franc, des frontières et de quelques institutions nationales relève davantage de la chanson de geste que de la géopolitique. Les États-Unis, la Chine et l’Inde disposent d’échelles démographiques, industrielles et économiques avec lesquelles aucun État d’Europe occidentale ne peut désormais rivaliser isolément. Le monde n’est plus celui de 1960.

    Il existe encore une raison, plus intime, pour laquelle je ne souhaite nullement voir disparaître l’échelon européen. Je vis en Bretagne, et à mesure que les années passent je me sens moins disposé à croire que Paris serait par nature le meilleur gardien de nos libertés. L’État français possède une vieille passion pour l’uniformité. Il aime les territoires à condition qu’ils se ressemblent, les langues à condition qu’il n’y en ait qu’une dans les affaires sérieuses, et les particularismes à condition qu’ils servent à vendre des cartes postales aux touristes.

    Bruxelles a bien des défauts, Dieu sait si elle en a. Elle possède toutefois un avantage considérable pour un Breton : elle sait que l’Europe est faite de régions, parce qu’elle doit composer quotidiennement avec des Flamands, des Catalans, des Bavarois, des Tyroliens, des Écossais, des Galiciens, des Sardes et quantité d’autres peuples ou territoires dont les rapports avec leur État ne sont pas ceux d’un arrondissement avec sa préfecture. L’Union s’est même dotée d’un Comité européen des régions, et sa politique de cohésion prend institutionnellement les régions et les villes comme niveaux d’action. Ce n’est pas l’autonomie bretonne, certes ; c’est déjà une grammaire politique que Paris comprend avec peine.

    Entre un interlocuteur à Bruxelles qui sait au moins ce qu’est une région et un interlocuteur parisien qui soupçonne volontiers toute différence d’être le commencement d’une sécession, mon choix de Breton n’est pas nécessairement celui qu’attendent les souverainistes français. L’Europe peut être pour les peuples sans État ou pour les vieilles provinces à forte personnalité non une ennemie supplémentaire, mais un étage de liberté. Je ne lui demande pas de gouverner la Bretagne à notre place ; je lui demande, le cas échéant, de nous aider à empêcher Paris de prétendre le faire jusque dans les moindres replis de notre existence.

    C’est aussi ce qui rend la perspective d’une arrivée au pouvoir du Rassemblement national plus complexe qu’elle ne le paraît vue d’une terrasse parisienne. Je puis partager avec lui certaines analyses nationales, particulièrement sur l’immigration, la sécurité ou la nécessité de restaurer l’autorité publique, tout en regardant avec circonspection sa vieille matrice jacobine. Le centralisme ne devient pas plus sympathique lorsqu’il porte une cravate bleu marine.

    L’évolution récente de Marine Le Pen sur la Corse constitue, de ce point de vue, une heureuse fissure dans le vieux mur. En juin 2026, elle a proposé un statut d’« autonomie insulaire » reconnaissant la singularité géographique, historique, linguistique et culturelle de l’île et permettant à la collectivité corse d’adapter certaines normes. On aurait tort de ne pas saluer cette évolution. Elle signifie qu’au sein même du RN certains commencent à comprendre que l’unité politique n’exige pas nécessairement l’uniformité administrative.

    La coupe demeure cependant loin des lèvres. Cette conversion a été soigneusement circonscrite à l’insularité afin, précisément, de ne pas ouvrir la même brèche aux revendications bretonnes ou basques, et le groupe RN a finalement voté presque unanimement contre le projet constitutionnel adopté par l’Assemblée. L’ancien réflexe reste donc bien vivant sous les habits neufs du pragmatisme.

    Des responsables comme Jean-Philippe Tanguy incarnent à mes yeux ce danger davantage que Marine Le Pen elle-même, dont la doctrine semble au moins se mouvoir sous l’effet du réel. Je me méfie de cette droite qui veut libérer la France de Bruxelles pour mieux remettre ensuite toutes les provinces au pas de Paris. Pour un Breton, remplacer un centralisme européen hypothétique par un centralisme français bien réel et vieux de plusieurs siècles ne constitue pas exactement une émancipation.

    C’est là qu’apparaît une autre Europe possible. Non l’État fédéral rêvé par quelques bureaucrates, non davantage le marché abstrait où circuleraient capitaux, marchandises et individus interchangeables, mais une Europe où les nations et les régions retrouveraient précisément de l’air entre le sommet et la base. Le principe de subsidiarité devrait être pris au sérieux : ce qui peut être décidé à Quimper n’a pas à l’être à Paris ; ce qui peut l’être à Paris n’a pas à remonter à Bruxelles ; ce qui exige la puissance du continent ne doit pas être abandonné à vingt-sept impuissances jalouses.

    L’enjeu véritable est donc moins de choisir entre la France et l’Europe que de savoir quelle France et quelle Europe nous voulons. Je préfère une France forte dans une Europe organisée à une France souveraine sur le papier, endettée jusqu’au cou, incapable de tenir ses comptes et condamnée à quémander demain à Washington, Pékin ou aux marchés ce qu’elle aurait refusé de négocier avec ses voisins.

    Une Europe des nations et des régions, des coopérations renforcées, des frontières extérieures défendues, une préférence industrielle européenne, une politique énergétique débarrassée de quelques lubies, une défense capable d’agir sans demander chaque fois la permission de Washington, des États retrouvant les compétences que Bruxelles n’a nulle nécessité d’exercer et des régions délivrées d’une partie de la tutelle des capitales : voilà qui me paraît autrement plus ambitieux qu’une restauration de la France de papa.

    Ce serait d’ailleurs plus fidèle à l’intuition gaullienne que le souverainisme de claquemurage aujourd’hui vendu sous son nom. L’Europe puissance n’exige pas que la France disparaisse. Elle exige au contraire que des nations suffisamment assurées d’elles-mêmes cessent d’avoir peur de coopérer.

    La paix elle-même réclame cette dimension. Il ne s’agit pas de croire que les Européens seraient devenus bons parce qu’ils siègent autour des mêmes tables. Les peuples restent des peuples ; les intérêts demeurent, les rivalités aussi. Justement pour cette raison, mieux vaut avoir bâti entre eux tant d’intérêts communs que la rupture devienne ruineuse pour tous.

    Il y a enfin quelque chose qui me frappe, moi qui suis né assez loin de France pour ne jamais regarder tout à fait ce pays avec les yeux d’un Français. Les Français aiment parler de grandeur comme si elle consistait à retrouver une photographie ancienne. Ils voudraient parfois remettre le général à l’Élysée, le franc dans la poche, le douanier dans sa guérite, le poinçonneur dans le métro et les Trente Glorieuses dans les statistiques.

    L’histoire ne fonctionne pas ainsi, et ses chemins ne se remontent guère. Les nations qui survivent ne sont pas celles qui reproduisent leur passé, mais celles qui savent en tirer une force pour prendre rang dans le monde qui vient.

    De Bretagne, où la mer rappelle chaque jour qu’une frontière peut être à la fois une limite et une route, la leçon paraît assez simple. La France ne sera pas plus française parce qu’elle sera plus seule. La Bretagne ne sera pas davantage libre parce que Paris aura récupéré les prérogatives de Bruxelles. L’une et l’autre seront plus fortes lorsqu’elles sauront ce qu’elles veulent conserver, ce qu’elles veulent reprendre et ce qu’elles ont intérêt à accomplir avec les autres peuples européens.

    Bruxelles n’est pas l’Europe. La Commission n’est pas l’Europe. L’euro lui-même n’est pas l’Europe. L’Europe est une civilisation plus ancienne que tous ces organismes et, pour la France comme pour la Bretagne, une géographie dont on ne sort que sur les cartes de l’imagination.

    Il faut donc certainement renouer avec la grandeur. Encore faudrait-il cesser de la chercher dans le rétroviseur, et commencer par remettre de l’ordre dans la maison avant d’accuser les voisins d’avoir laissé les lumières allumées.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 17 août 2026)

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