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Points de vue - Page 3

  • Pourquoi la peine de mort terrifie-t-elle les Européens ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Gilles Carasso cueilli sur le site de la revue Éléments et consacré à la peine de mort...

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    Pourquoi la peine de mort nous terrifie

    La peine de mort est devenue en Europe l’un des grands tabous de la modernité. Son abolition est présentée comme la preuve éclatante du progrès moral de nos sociétés. Pourtant, jamais l’humanité n’a vécu au milieu d’autant de morts violentes, de massacres industriels et de guerres lointaines. Pourquoi l’exécution judiciaire continue-t-elle de susciter une horreur particulière alors que tant d’autres formes de mise à mort sont tolérées, invisibilisées ou simplement comptabilisées ?

    Lisant un roman policier d’Agatha Christie, donc de la littérature de la première moitié du XXe siècle, pas des âges barbares, je relève que tous les protagonistes, innocents et coupables, admettent comme une évidence l’axiome : tu as tué, tu finiras au bout d’une corde. Aujourd’hui, il en est encore ainsi dans les grands pays du « Sud global » mais ce n’est plus guère le cas dans le « Nord global ». Non seulement, la peine capitale y a été abolie1, mais l’abolition y est considérée comme un marqueur important du progrès de la civilisation. C’était le message de la « panthéonisation » de Robert Badinter. Les dévots de l’Union européenne se plaisent à souligner que son existence rend un « retour en arrière » impossible. Ils admettraient sans doute plus difficilement que ce point de vue implique une supériorité morale du monde blanc sur le reste de l’humanité.

    Pourquoi la peine de mort est-elle un marqueur si puissant qu’en Europe la seule évocation de sa possibilité vous relègue illico dans les contrées infernales du « fascisme » ?

    Rappelons d’abord que la mort violente n’est nulle part dans le règne animal, homo sapiens compris, une anomalie. Elle constitue une proportion sans doute assez stable du nombre de décès. C’est même, pour les espèces carnivores une condition de leur survie. La spécialité humaine, c’est le meurtre intraspécifique ainsi que l’interdit moral qui le limite.

    Le XXe siècle, qui a connu ce grand progrès de l’abolition, a été marqué par une extension sans précédent de la tuerie. L’instauration de la mobilisation générale2, conjointe à la technicisation de l’armement, a permis les holocaustes des deux guerres mondiales. Les techniques industrielles de Frederick Taylor et Henry Ford, après avoir été appliquées à la « production de viande » des abattoirs de Chicago, furent bientôt transposées en Union Soviétique et dans l’empire nazi pour le parcage, l’exploitation et l’abattage des êtres humains3. Les massacres de civils n’étaient certes pas une nouveauté, mais la technique du bombardement aérien a permis leur extension massive. En général, l’idéologisation des guerres à partir de 1914, ou plutôt de 1917, a rendu les compromis plus difficiles et a donc entraîné une aggravation des « bilans humains ». On peut aussi mentionner la banalisation de l’extinction de la vie dans le ventre des mères.

    Les dizaines de millions de victimes mentionnées ici4, militaires mobilisés compris, ont été tuées sans avoir commis aucune faute délibérée méritant ce châtiment. Il est donc paradoxal que le siècle qui a vu un tel triomphe de l’instinct de mort se targue du grand progrès de l’interdiction de la mise à mort de quelques assassins. La société, nous a-t-on appris, démontrerait sa supériorité morale en appliquant strictement le Commandement « Tu ne tueras pas ». Mais comme aurait dit Mme Thatcher, ce n’est pas la société, ce sont les États qui décident. Aucun pays n’a jamais aboli la peine de mort par un vote populaire5. Au contraire, les cantons suisses l’ont rétablie en 1879 et, dans les États fédérés américains, les consultations qui ont eu lieu à ce sujet ont débouché sur le maintien. Il est donc difficile d’affirmer que l’abolition constitue un progrès moral des sociétés : elle a toujours été imposée par les élites au pouvoir. Le progressisme et la démocratie ne font pas nécessairement bon ménage.

    Peine capitale et meurtre de masse

    Considérer la peine capitale comme une transgression du sixième commandement, c’est oublier qu’elle est d’abord la réponse à un meurtre antérieur6. On se souvient du mot d’Alphonse Karr : « L’abolition de la peine de mort, je suis pour : que Messieurs les assassins commencent. » C’est confondre dans une même catégorie morale (méritant une même compassion), la victime du meurtre et son meurtrier. Ce qu’a fait le cinéaste Krzysztof Kieslowski dans le chapitre « Tu ne tueras point » de son Décalogue. En donnant à l’assassin le visage d’un beau jeune homme mal dans sa peau et à la victime les traits d’un chauffeur de taxi particulièrement antipathique, il suggérait que celui-ci n’était pas si innocent que ça.

    Le vote en mars dernier par la Knesset d’une loi instaurant la peine capitale pour le meurtre de citoyens israéliens « dans l’intention de porter atteinte à l’existence d’Israel » a suscité l’indignation des milieux progressistes. Chez qui a un peu de mémoire historique, cette loi réveille le souvenir de l’usage abominable de la peine de mort par les Allemands contre les Résistances, par la France dans les conflits de décolonisation. Mais elle n’a pas encore été appliquée et ne le sera sans doute jamais puisqu’elle instaure une discrimination (elle exonère les crimes contre les Palestiniens) que la Cour suprême israélienne n’admettra pas. La loi Ben Gvir n’en est pas moins, pour les « antisionistes », la preuve de la dérive, voire de la nature fascisante de l’État d’Israël. (Pour mémoire, Israël se situe dans la même région que l’Iran, 2 159 pendaisons en 2025, et l’Arabie saoudite, 356 décapitations la même année).

    Ce point de vue a bénéficié du renfort de M. Ben Gvir lui-même, avec sa mise en scène du champagne sabré dans les couloirs de la Knesset. Il a d’ailleurs renouvelé l’opération récemment avec la scène de l’humiliation des marins d’eau douce de la « flottille de Gaza ». Cette grosse ficelle du (vrai) fascisme consistant à radicaliser les oppositions par des images ou des formules provocatrices n’aurait pourtant pas aussi bien fonctionné si la peine de mort n’était en elle-même, par-delà toute considération statistique, morale ou historique, l’objet d’une horreur sacrée. La mise à mort judiciaire implique la solennité d’une sentence et la lenteur de l’attente de l’exécution, qui était pour Albert Camus le plus horrible des supplices7. Elle contraste en cela avec la banalité des tueries guerrières et même terroristes dont l’annonce glisse en général sur la sensibilité de l’opinion publique occidentale à la vitesse de l’eau sur les plumes du canard.

    L’héritage de Caïn

    « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement », écrivait La Rochefoucauld il y a trois siècles. La contemplation de la mort est insupportable parce qu’elle réveille l’effroi de notre condition de mortels. Le meurtre invisible est ainsi moins pénible que la condamnation à mort en pleine lumière médiatique. C’était la fonction même de la religion de rendre supportable la perspective de notre mort. Notre époque a choisi de la dissimuler au regard, de s’éviter le vertige de la méditer8. L’abolition fait partie de ce mouvement : on ne tue plus le meurtrier, on l’enterre vivant. En 2006, dix détenus de la centrale ce Clairvaux, jugeant leurs conditions de détention inhumaines, ont écrit une lettre réclamant le rétablissement de la peine de mort pour eux-mêmes.

    L’escamotage de la tuerie est toujours un prélude à son extension. À en croire François Hollande et d’autres auteurs plus diserts9, l’exécution extra-judiciaire est désormais un outil bien rôdé de notre sécurité extérieure. Simone Veil aurait préféré au procès de Klaus Barbie (qui a eu lieu en 1987, après l’abolition) une rapide piqûre dans l’avion qui l’amenait en France. Rien n’indique en 2026 que l’adoucissement des mœurs dont témoignerait l’abolition accompagne une diminution de la propension humaine à tuer son prochain. Un siècle après le « Plus jamais ça », de l’Ukraine à l’Afrique centrale en passant par le Proche-Orient, les cartels de la drogue et les campus américains, l’héritage de Caïn ne cesse de se perpétuer. D’importants personnages nous annoncent, et préparent, la guerre en Europe en 2030. Mais que les belles personnes se rassurent : on ne leur montrera les grands massacres de demain que sous la forme de bilans chiffrés.

    Gilles Carasso (Site de la revue Éléments, 18 juin 2026)

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  • Les juges intouchables ?...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous un entretien donné par Bertrand Saint-Germain sur Ligne droite dans lequel il évoque le scandale du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) après l'affaire Lyhanna.

    Docteur en droit, universitaire et élu local, Bertrand Saint-Germain est l'auteur de plusieurs essais, dont Juridiquement correct - Comment ils détournent le droit (La Nouvelle Librairie, 2023), (P)rendre les armes ? (Le Polémarque, 2023)  et dernièrement La République des juges contre la Nation - Et comment en sortir (Le Verbe Haut, 2025).

     

                                                  

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  • Allemagne: le Verfassungsschutz, symptôme d'une contradiction irréconciliable...

    Nous reproduisons ci-dessous un article de Ralf van den Haute cueilli sur Euro-Synergies et consacré à la remise en question de la légitimité du Vefassungschutz, le service allemand de protection de la constitution...

     

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    Allemagne: le Verfassungsschutz, symptôme d'une contradiction irréconciliable

    Lors de la création de la République fédérale d'Allemagne en 1949, on a délibérément opté non pas pour une Verfassung, mais pour une Grundgesetz. En français, lorsqu'on parle de la « Constitution » allemande, une distinction importante est souvent perdue de vue. En effet, la République fédérale ne dispose pas d'une Verfassung (Constitution), mais d'une Grundgesetz (loi fondamentale). Ce choix terminologique était délibéré en 1949. Les auteurs du nouvel ordre étatique ouest-allemand voulaient éviter de donner l’impression que la division de l’Allemagne était définitive. La Grundgesetz était conçue comme un régime provisoire, valable jusqu’à ce que le peuple allemand se dote librement de sa propre constitution.

    Cette distinction n’est pas purement sémantique. Dans la tradition constitutionnelle européenne, une constitution n’est pas simplement un ensemble de règles juridiques fondamentales. Elle est l’expression du pouvoir constituant d’un peuple qui se dote d’un ordre politique. Une Verfassung suppose un moment constituant au cours duquel une communauté politique s’organise et légitime ses institutions. La Grundgesetz, en revanche, a vu le jour sous la tutelle des Alliés, dans une Allemagne divisée et partiellement occupée. À l’origine, elle n’était pas destinée à être l’expression constitutionnelle définitive de la nation allemande.

    Pas de moment constitutionnel

    La réunification allemande de 1990 offrait théoriquement la possibilité d’adopter une véritable Verfassung. L’article 146 de la Grundgesetz prévoyait en effet que cette loi fondamentale perdrait sa validité dès que le peuple allemand se serait doté d’une constitution par une décision libre. Cette possibilité n’a toutefois pas été saisie. Au lieu de cela, le modèle étatique ouest-allemand existant a été étendu à l’ancienne RDA. L’Allemagne a certes été réunifiée, mais le moment constituant où le peuple allemand unifié se serait doté d’un nouvel ordre étatique n’a pas eu lieu.

    Cette particularité historique jette un éclairage intéressant sur le développement ultérieur de la République fédérale. À mesure que la légitimité de l’ordre politique repose moins sur un acte constituant explicite du peuple, l’importance des institutions qui veillent sur cet ordre et l’interprètent s’accroît. La Cour constitutionnelle fédérale (Bundesverfassungsgericht) et l’Office fédéral pour la protection de la Constitution (Verfassungsschutz) en sont les exemples les plus visibles. Non seulement ils protègent l’ordre juridique existant, mais ils déterminent aussi dans une large mesure quelles opinions politiques sont jugées compatibles avec ce qu’on appelle le « freiheitliche demokratische Grundordnung » (l’ordre constitutionnel libéral et démocratique). C'est là que naît la tension fondamentale de l'État allemand d'après-guerre: entre la démocratie en tant qu'expression de la volonté populaire et la démocratie en tant que protection d'un ordre étatique prédéfini et imposé par les Alliés.

    Le professeur de sciences politiques et homme politique du SPD, le Dr Carlo Schmid (photo), a déclaré en 1948 dans sa conférence intitulée « Was heißt eigentlich Grundgesetz? » ([1] ) : « La Constitution est la décision commune d’un peuple libre sur la forme et le contenu de son existence politique. Une telle Constitution contient les normes fondamentales de l’État. Elle détermine, sans pouvoir être renvoyée à une instance supérieure, les limites de la souveraineté sur son territoire et fixe tant les droits de l’individu que les limites de l’autorité de l’État. Rien n’est au-dessus de la Constitution, personne ne peut la suspendre, personne ne peut l’ignorer. Une constitution n’est rien d’autre que la réalisation juridique de la liberté d’un peuple. C’est là que réside son pathos, et c’est pour cela que des peuples sont montés aux barricades. »

    Schmid en conclut que la République fédérale fondée en 1949 ne pouvait être considérée comme un État au sens démocratique plein et entier du terme. Selon lui, elle s’organisait tout au plus comme un système de type étatique (vielleicht staatsähnlich), mais pas comme l’expression politique d’un peuple allemand constituant. Il va même jusqu’à affirmer que, tant que le caractère provisoire de cet ordre persiste, celui-ci reste essentiellement la forme organisationnelle d’une réalité politique délimitée par des puissances extérieures.

    La question fondamentale qui en découle est de savoir si un État est purement une structure de domination – étrangère si nécessaire – ou bien une réalité populaire vivante : une démocratie qui ne reçoit pas sa forme de l’extérieur, mais se constitue d’elle-même par sa propre volonté. Pour Schmid, la réponse était claire. À l’ère démocratique, un État n’est légitime que s’il est le résultat d’un acte constitutif libre (konstitutiver Gesamtakt) d’un peuple souverain.

    Il est remarquable que Wolfgang Schäuble, l’un des hommes politiques les plus influents de la CDU dans l’Allemagne d’après-guerre et alors ministre des Finances, ait déclaré lors du Congrès bancaire européen de 2011 que «depuis le 8 mai 1945, nous n’avons à aucun moment été pleinement souverains en Allemagne». Il faisait sans doute référence à la position constitutionnelle particulière de la République fédérale et au débat qui, depuis sa création, porte sur sa légitimité constitutionnelle. Schmid voyait dans un ordre étatique imposé de l’extérieur le danger d’un système politique qui perdrait progressivement son fondement démocratique et constitutif pour se transformer en un système principalement géré sur le plan administratif et juridique. Lorsque l'État n'est plus l'expression d'une volonté populaire constituante, il risque d'être réduit à un appareil qui tire sa légitimité de ses propres procédures et institutions.

    Protection de la Constitution ou de la loi fondamentale ?

    Dans cette perspective, la dénomination « Verfassungsschutz » revêt également un caractère paradoxal. Si l'on pousse le raisonnement de Carlo Schmid jusqu'au bout, la République fédérale ne dispose pas, à proprement parler, d'une Verfassung légitimée par un acte populaire constituant, mais d'une Grundgesetz qui était à l'origine conçue comme un ordre étatique provisoire. La question se pose alors de savoir ce qui est précisément protégé par une institution qui se présente comme « protectrice de la Constitution ». Pour Krebs, penseur de la nouvelle droite et fondateur du Thule Seminar, cela recèle une contradiction fondamentale. Tant que l’État allemand ne repose pas sur une Verfassung librement choisie par le peuple allemand, le Verfassungsschutz ne protège pas tant une Verfassung que l’ordre institutionnel et normatif existant du Grundgesetz. Krebs affirme donc que ce service devrait en réalité s’appeler « Grundgesetzversicherung »[2] plutôt que « Verfassungsschutz ».

    La question de droit constitutionnel que nous devons nous poser ici est la suivante: le Verfassungsschutz protège-t-il une constitution qui tire sa légitimité d’une volonté populaire constituante, ou protège-t-il un ordre institutionnel issu de l’histoire qui tire sa légitimité principalement de sa propre continuité juridique? En d’autres termes: le service veille-t-il à l’autodétermination démocratique du peuple allemand, ou veille-t-il aux limites dans lesquelles cette autodétermination peut s’exercer? C’est précisément cette question qui fait du Verfassungsschutz plus qu’un simple service de sécurité ou de renseignement et le place au cœur du débat allemand sur la légitimité.

    Sur le plan institutionnel, le Verfassungsschutz se compose d’un office fédéral (Bundesamt für Verfassungsschutz) et de seize services régionaux (Landesämter für Verfassungsschutz). Formellement, il s'agit de services de renseignement intérieurs chargés de collecter et d'analyser des informations sur des personnes, des organisations et des mouvements considérés comme une menace pour l'ordre constitutionnel libéral et démocratique. À cette fin, ils disposent d'un vaste arsenal de moyens, notamment la surveillance, les informateurs, l'infiltration et d'autres méthodes d'enquête secrètes. La décision finale quant à savoir si une organisation est effectivement anticonstitutionnelle n'appartient toutefois pas au Verfassungsschutz, mais au pouvoir judiciaire et en particulier à la Cour constitutionnelle fédérale (Bundesverfassungsgericht). C'est précisément cette interaction entre les services de sécurité et le pouvoir judiciaire qui soulève la question de savoir dans quelle mesure la frontière entre la protection juridique objective et l'interprétation politique de l'ordre constitutionnel peut réellement être maintenue.

    Observation vs participation

    La problématique se complexifie encore davantage lorsque l'on examine de près le mode de fonctionnement opérationnel du Verfassungsschutz. En effet, le service ne se limite pas à une observation passive de personnalités et de mouvements politiques, mais recourt largement à des informateurs (V-Leute), à des agents infiltrés et à d'autres méthodes secrètes de collecte d'informations. Il en résulte un paradoxe fondamental. À mesure que l’État s’infiltre plus profondément dans une organisation considérée comme potentiellement dangereuse pour l’État, la frontière entre observation et participation s’estompe. La question se pose alors de savoir dans quelle mesure un mouvement agit encore de manière totalement autonome lorsque ses structures, son processus décisionnel ou ses activités sont partiellement influencés par des personnes qui travaillent en réalité pour les services de sécurité. Cette problématique a été mise en évidence de manière flagrante lors des procédures engagées contre le NPD, où il est apparu qu’un nombre considérable de figures dirigeantes entretenaient des contacts avec le Verfassungsschutz ou agissaient en tant qu’informateurs pour ce service. Cela a soulevé la question délicate de savoir si l’État était encore un simple observateur ou s’il était, dans une certaine mesure, présent au sein de l’organisation qu’il considérait comme une menace pour l’ordre constitutionnel: la Cour constitutionnelle fédérale a estimé que la présence d’agents infiltrés au sein de la direction du parti rendait impossible de déterminer avec certitude quelles déclarations et activités émanaient du parti lui-même et lesquelles avaient pu être influencées par les infiltrés [3] . La question touche à un problème fondamental de l'État de droit: un État peut-il se prononcer de manière convaincante sur la dangerosité d'une organisation alors qu'il fait lui-même partie, directement ou indirectement, de son fonctionnement?

    En d’autres termes: lorsque l’État est présent au sein des organisations qu’il observe, qui veille alors à la ligne de démarcation entre la protection de l’ordre démocratique et la participation à la construction de la réalité politique qu’il prétend seulement observer?

    Le paradoxe de la tolérance

    La légitimité de telles institutions est souvent recherchée dans ce que Karl Popper appelait le paradoxe de la tolérance. Une société qui fait preuve d’une tolérance illimitée envers des forces qui cherchent à détruire son propre caractère tolérant court le risque de finir par périr elle-même [4]. Il en découle, selon Popper, qu’une démocratie a le droit de se défendre contre ses ennemis. Mais qui détermine quelles personnes, organisations ou idées doivent être considérées comme des ennemis de l'ordre démocratique? Cela nous amène à une question déjà posée par Juvénal: quis custodiet ipsos custodes [5]?

    La question de savoir qui doit être considéré comme un ennemi de l’ordre démocratique nous amène à Carl Schmitt. Dans Der Begriff des Politischen (1932), Schmitt soutient que toute communauté politique est finalement confrontée à la décision de déterminer qui est un ami et qui est un ennemi. Dans une démocratie activiste, cette question revêt une signification particulière . La question centrale n’est plus de savoir si l’ordre démocratique a le droit de se défendre, mais qui détient le pouvoir de déterminer quelles personnes, organisations ou idées sont considérées comme une menace pour cet ordre.

    Selon la conception de la souveraineté de Schmitt, la souveraineté se déplace alors vers l'instance qui prend cette décision. «Est souverain celui qui décide de l'état d'exception». La question n'est donc plus seulement de savoir qui est l'ennemi, mais aussi qui détient l'autorité de définir quelqu'un comme ennemi.

    Paradoxe fondamental

    Le Verfassungsschutz se présente comme le protecteur de l’ordre constitutionnel de la République fédérale. C’est précisément là que réside le paradoxe fondamental. Si l’on prend au sérieux le raisonnement de Carlo Schmid, l’Allemagne ne dispose pas à ce jour d’une Verfassung au sens classique du terme: une constitution issue d’un acte constituant libre d’un peuple souverain. Ce qui est protégé, ce n’est donc pas tant une constitution en tant qu’expression de la volonté populaire, mais un ordre institutionnel et normatif issu de l’histoire, dont la légitimité repose principalement sur sa propre continuité juridique.

    Le Verfassungsschutz n’est donc pas tant la solution à un problème constitutionnel que l’expression institutionnelle du champ de tension entre la souveraineté populaire et la démocratie des valeurs.

    Le Verfassungsschutz apparaît ainsi comme le symptôme d’une contradiction plus profonde et irréconciliable au sein de l’ordre étatique allemand d’après-guerre. D'une part, la République fédérale invoque la légitimité démocratique et la souveraineté populaire ; d'autre part, elle s'appuie de plus en plus, pour sa survie, sur des institutions qui déterminent quelles opinions politiques, quels partis et quels mouvements relèvent encore de l'ordre constitutionnel. Le Verfassungsschutz tire sa raison d’être de la protection d’une Verfassung qui n’a jamais existé. Il ne veille pas sur la volonté constituante d’un peuple souverain, mais sur les limites d’un ordre normatif qui précède ce peuple et dont la signification est déterminée par des institutions qui se soustraient en grande partie au processus décisionnel démocratique.Tant que la question de l’origine constitutionnelle de cet ordre et celle du contrôle démocratique de ses gardiens resteront sans réponse, la question de la légitimité du Verfassungsschutz lui-même est également légitime.

    Pas seulement en République fédérale

    La question de la légitimité du Verfassungsschutz ne se limite pas à la République fédérale, mais peut s’étendre sans difficulté à l’évolution au sein des démocraties libérales occidentales. Dans presque tous les États d'Europe occidentale, on observe un glissement progressif de la prise de décision politique fondée sur la souveraineté populaire vers une prise de décision de plus en plus filtrée par des institutions administratives, judiciaires et supranationales. Il n'est pas rare que les institutions nationales des droits de l'homme agissent à la fois en tant que conseillères, plaignantes et parties au procès dans des litiges sociaux. Les tribunaux européens et nationaux sont de plus en plus souvent confrontés à des questions qui relevaient autrefois du domaine exclusif de la prise de décision politique. Le débat permanent sur la relation entre le droit national et le droit européen touche également à cette même question fondamentale: où se situe en fin de compte le centre de la souveraineté politique et qui a le dernier mot lorsque des choix démocratiques se heurtent à des cadres normatifs supérieurs?

    À mesure que la légitimité de l'ordre politique se fonde moins sur la volonté immédiate du peuple et davantage sur la protection de valeurs abstraites, de droits fondamentaux et de principes constitutionnels, le pouvoir des institutions chargées d'interpréter, de veiller au respect et de faire respecter ces valeurs s'accroît également. L'État moderne risque d'évoluer d'une communauté politique (politisches Gemeinwesen) vers un système normatif géré sur le plan juridico-administratif. La nouvelle droite française a défini cela comme un totalitarisme doux.

    Ce qui se manifeste en Allemagne à travers le Verfassungsschutz se manifeste ailleurs par le biais des cours constitutionnelles, des instances de défense des droits de l’homme et des ordres juridiques supranationaux. Partout, la même question se pose: la légitimité ultime de la communauté politique réside-t-elle encore dans le peuple, ou dans les institutions qui déterminent comment la volonté de ce peuple doit être interprétée?

    Le politologue américain Sheldon S. Wolin (photo) qualifie cette évolution d’«inversion du totalitarisme» [6], une forme de gouvernement dans laquelle les institutions démocratiques continuent d’exister formellement, mais où le pouvoir effectif se déplace progressivement vers un réseau d’élites administratives, économiques et juridiques. Václav Havel [7] parle d’un système dans lequel la conformité est imposée moins par la contrainte ouverte que par la pression sociale, professionnelle et institutionnelle.

    Ralf Van den Haute (Euro-Synergies, 17 juin 2026)

    Notes: 

    [1] Carlo Schmid, Was heißt eigentlich Grundgesetz?, rede gehouden in de Parlementarischer Rat, Bonn, 1948.

    [2] Dr. Pierre Krebs, Fangt die Rebellen und macht sie Mundtot! Zunächst… , Ahenrad der Moderne, Kassel, 2018.

    [3] BVerfG, décision du 18 mars 2003, 2 BvB 1/01, 2 BvB 2/01 et 2 BvB 3/01 (procédure d’interdiction du NPD).

    [4] Popper, Karl R., The Open Society and Its Enemies, Vol. I-II, London: Routledge, 1945.

    [5] Decimus Junius Juvenalis, Satirae (Satires), livre VI, vers 347–348.

    [6] Sheldon S. Wolin, Democracy Incorporated : Managed Democracy and the Specter of Inverted Totalitarianism, Princeton, NJ : Princeton University Press, 2008.

    [7] Václav Havel, The Power of the Powerless, dans John Keane (éd.), The Power of the Powerless: Citizens Against the State in Central-Eastern Europe (Armonk, NY : M.E. Sharpe, 1985).

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  • Groenland, la nouvelle frontière stratégique de l’Arctique...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Daniele Di Vuono, cueilli sur Euro-Synergies et consacré à l'intérêt géopolitique du Groenland dans le Grand Jeu des empires...

     

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    Groenland. La nouvelle frontière stratégique de l’Arctique

    Le Groenland n’est plus seulement une grande île reléguée dans les marges des cartes géographiques. Il est devenu l’un des points où se mesure le retour de la géopolitique dans l’Arctique. Pendant des décennies, il a été perçu comme une périphérie lointaine, froide, peu peuplée et éloignée des centres de décision du monde. Aujourd’hui, il apparaît pour ce qu’il a toujours été: une plateforme stratégique située entre l’Amérique du Nord, l’Atlantique nord et l’Europe.

    Le changement ne concerne pas seulement le climat, même si le climat en est l’une des causes profondes. La fonte des glaces, l’ouverture progressive de nouvelles routes, l’accès aux ressources minières et la militarisation croissante du Grand Nord transforment l’Arctique d’un espace extrême en un espace disputé. Dans ce contexte, le Groenland prend une valeur supérieure à son poids démographique ou économique. Sa position suffit à le rendre décisif.

    Le point central est géographique. Le Groenland se trouve sur le flanc nord de l’Alliance atlantique, dans une zone qui relie la défense de l’Amérique du Nord à la sécurité de l’Europe. C’est là que transitent des intérêts militaires, des systèmes de surveillance, des routes aériennes, des lignes maritimes et des projections de puissance. Celui qui ne considère le Groenland que comme un territoire autonome du Royaume du Danemark ne voit qu’une partie de la réalité. Celui qui regarde la carte stratégique y voit un seuil de l’Atlantique.

    Pour les États-Unis, le Groenland est important car il se trouve sur la trajectoire la plus courte entre le territoire américain et l’espace arctique-eurasiatique. Dans un monde revenu à des logiques de dissuasion, de missiles, de surveillance et de défense avancée, cette position devient essentielle. Ce n’est pas un hasard si Washington continue de considérer l’île comme un élément de sa propre sécurité nationale. L’enjeu n’est plus seulement la présence militaire, mais l’accès opérationnel stable à un espace qui pourrait devenir de plus en plus central dans la compétition entre grandes puissances.

    Pour le Danemark, le Groenland est à la fois une responsabilité, une ressource et une vulnérabilité. Copenhague doit défendre la souveraineté du Royaume, maintenir la relation avec Nuuk, préserver la cohésion avec ses alliés et, en même temps, éviter que l’île ne devienne l’objet de pressions extérieures trop fortes. C’est une position difficile: le Groenland amplifie le poids géopolitique du Danemark bien au-delà de son échelle habituelle, mais expose aussi Copenhague à des tensions qui dépassent largement la dimension danoise.

    La question de l’autonomie groenlandaise complique encore la donne. Le Groenland n’est pas un simple avant-poste militaire ni une case vide sur laquelle d’autres peuvent dessiner leurs stratégies. Il a une population, des institutions propres, une identité politique et une trajectoire historique marquée par son rapport avec le Danemark. Le désir d’une plus grande autonomie, et à terme d’indépendance, coexiste avec une réalité matérielle difficile : un territoire immense, des coûts élevés, une dépendance économique et un besoin d’investissements extérieurs. Cela rend l’île plus visible mais aussi plus exposée.

    C’est précisément dans cet espace entre autonomie et vulnérabilité que s’insère la compétition internationale. Les États-Unis voient dans le Groenland une garantie stratégique. La Russie considère l’Arctique comme le prolongement naturel de sa profondeur septentrionale, renforcée par des bases, des flottes et des infrastructures le long de ses côtes. La Chine, bien que n’étant pas une puissance arctique au sens géographique, cherche depuis des années un accès, une influence économique, une présence scientifique et une place dans les chaînes minières du Grand Nord. Le Groenland se retrouve donc au centre d’intérêts différents, pas toujours compatibles.

    La valeur des ressources contribue à accroître la pression. Terres rares, minerais critiques, graphite, molybdène, énergie, pêche, infrastructures portuaires et aéroportuaires ne sont plus de simples dossiers économiques. Ce sont des éléments de la nouvelle géographie du pouvoir. Les transitions énergétiques et technologiques ont rendu stratégiques des matériaux autrefois confinés aux relations industrielles. Qui contrôle l’accès aux ressources critiques contrôle aussi une partie de la capacité productive future. C’est aussi pour cette raison que le Groenland intéresse Washington, Bruxelles et Pékin.

    Mais la partie ne se limite pas aux ressources. Le vrai nœud, c’est la transformation de l’Arctique en un espace militaire et logistique. Longtemps, le Grand Nord a été présenté comme une région de coopération scientifique, d’équilibres délicats et de gouvernance multilatérale. La guerre en Ukraine a changé cela aussi. La confiance envers Moscou s’est réduite, l’OTAN porte une attention accrue au flanc nord, la Finlande et la Suède ont modifié l’architecture de sécurité européenne et l’Arctique est entré dans une phase moins coopérative et plus stratégique.

    Dans ce contexte, le Groenland devient un test pour l’OTAN. Non seulement parce qu’il s’agit de la défense de l’Atlantique Nord, mais aussi parce que cela met à l’épreuve la relation entre alliés. Lorsque la sécurité d’une grande puissance rencontre la souveraineté d’un allié plus petit, l’équilibre de l’Alliance devient plus délicat. La défense collective ne peut se transformer en pression asymétrique. Si cela arrivait, le problème ne serait pas seulement groenlandais ou danois: il concernerait la crédibilité politique de l’ensemble du système atlantique.

    Pour l’Europe, la question est encore plus large. L’Union européenne parle de plus en plus d’autonomie stratégique, de sécurité des chaînes d’approvisionnement et de défense de ses intérêts. Mais le Groenland montre à quel point il est difficile de traduire ces formules en capacités réelles. L’Arctique est proche de l’Europe, concerne directement un pays membre de l’Union comme le Danemark, même s’il s’agit d’un territoire qui n’est pas dans l’UE, et touche des ressources critiques et la sécurité militaire. Pourtant, le centre de gravité de la discussion reste souvent entre Washington, Copenhague et Nuuk.

    Le Groenland illustre ainsi l’une des contradictions du présent européen: l’Europe est impliquée dans presque tous les dossiers décisifs, mais elle en détermine rarement seule la trajectoire. En Méditerranée, elle subit les crises d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Au Sahel, elle enregistre les effets de sa perte d’influence. Dans l’Arctique, elle risque d’observer une partie stratégique qui se joue sur son propre flanc nord. La distance géographique ne suffit plus à définir la distance politique.

    L’avenir de l’île dépendra de la capacité à maintenir ensemble trois dimensions : la sécurité occidentale, la souveraineté danoise et le droit des Groenlandais à décider de leur propre destin. Si l’une de ces dimensions écrase les autres, le Groenland deviendra une fracture. Si, au contraire, elles sont intégrées, il pourra devenir un espace d’équilibre dans un Arctique de plus en plus compétitif.

    La grande île blanche, longtemps restée aux marges de l’histoire visible, est revenue au centre de la carte. Non parce que sa position a changé, mais parce que le monde autour d’elle a changé. Et lorsqu’une périphérie devient indispensable, elle cesse d’être une périphérie : elle devient une frontière stratégique.

    Daniele Di Vuono (Euro-Synergies, 7 juin 2026)

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  • Guerre en Iran, flambée des prix...

    Dans cette émission de Fenêtre sur le monde diffusée le 2 juin 2026, Jean-Baptiste Noé, directeur de la revue Conflits, explique la flambée des prix provoquée par le blocage du détroit d'Ormuz.

     

                                                

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  • La colère blanche et la police du silence...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré à la montée de la colère des Blancs face aux violences liées à l'immigration et à la volonté du système de museler l'expression de cette colère...

     

    henry nowak, balbino katz,

    La colère blanche et la police du silence : l’affaire Henry Nowak, symptôme d’une crise occidentale

    Il est des articles qui ont l’air de simples chroniques d’actualité et qui, lus avec un peu d’attention, disent davantage que bien des livres. Celui qu’Eric Kaufmann vient de publier dans le Telegraph sous le titre « How bad will white rage get? » appartient à cette catégorie. Il parle de la Grande-Bretagne, de l’affaire Henry Nowak, de la « rage blanche », du système à deux vitesses, de la police, des politiques DEI, de l’immigration, de la démographie et de la montée de Reform UK. En réalité, il parle de l’Europe tout entière.

    L’affaire Henry Nowak, en Angleterre, est devenue ce que les sociétés malades produisent parfois malgré elles : un révélateur. Un jeune homme blanc de dix-huit ans, innocent, agonisant, menotté par des policiers qui ont cru la version mensongère de son agresseur l’accusant de racisme, alors qu’il leur disait qu’il avait été poignardé et qu’il ne pouvait plus respirer. Dans un pays sain, un tel drame aurait conduit à un examen impitoyable des réflexes policiers, judiciaires et idéologiques qui l’ont rendu possible. Dans l’Angleterre contemporaine, il devient aussitôt matière à soupçon : ceux qui s’indignent ne seraient pas d’abord des citoyens révoltés par une injustice, mais des fauteurs de « grief and division », des entrepreneurs de guerre culturelle, des apprentis sorciers de la « white rage ».

    Cette expression elle-même mérite qu’on s’y arrête. « White rage ». Colère blanche. Elle ressemble à une mise en accusation préventive. Lorsqu’une minorité manifeste, brûle, exige, occupe, renverse une statue ou impose sa liturgie victimaire, la presse progressiste parle volontiers de douleur, de colère sociale, de blessure historique, de demande de justice. Lorsqu’une population blanche se demande si la police la protège encore comme elle protège les autres, le vocabulaire change brusquement. La colère devient menace. Le deuil devient risque politique. L’indignation devient quasi-pathologie.

    Kaufmann montre très bien que l’affaire Nowak ne surgit pas dans le vide. Elle arrive après plusieurs décennies de pénétration de l’idéologie progressiste dans les institutions britanniques. Le DEI, ce triptyque Diversity, Equity, Inclusion, a cessé d’être un langage d’entreprise pour devenir une théologie d’État. Il ne s’agit plus de traiter les citoyens également, mais de corriger la société au nom de groupes réputés historiquement marginalisés. L’égalité devant la loi cède devant l’équité ; la neutralité cède devant la couleur ; la liberté d’expression cède devant les codes de parole ; la prudence policière cède devant la peur d’être accusé de racisme.

    Le mécanisme est connu. On commence par affirmer que les institutions doivent combattre les discriminations. Qui s’y opposerait ? Puis l’on explique que toute disparité statistique prouve une discrimination. Puis l’on impose aux administrations, aux universités, aux entreprises, aux écoles, aux hôpitaux, aux médias et à la police l’obligation morale de produire des résultats conformes à la doctrine. Enfin, lorsque ceux qui n’appartiennent pas aux groupes protégés découvrent que cette égalité nouvelle les exclut du cercle de la compassion, on leur répond qu’ils menacent la cohésion sociale en osant s’en apercevoir.

    C’est là le cœur de l’article de Kaufmann. Le problème n’est pas seulement que certains Blancs britanniques se sentent maltraités. Le problème est que le système leur refuse la légitimité même de formuler ce sentiment. Toute identité peut s’exprimer, sauf la leur. Toute mémoire peut réclamer réparation, sauf la leur. Toute minorité peut se constituer en sujet politique, sauf la majorité historique. L’Anglais blanc doit être à la fois coupable, silencieux, contribuable, accueillant, désarmé, remplacé symboliquement et reconnaissant de l’être.

    La mort de Henry Nowak a brisé quelque chose parce qu’elle donne un visage à cette abstraction. Les politiques DEI, les formations antiracistes, les petits commissaires de la diversité, les consultants de l’inclusion, les bureaucrates du « systemic racism » semblent toujours inoffensifs tant qu’ils produisent des chartes, des modules et des communiqués. Puis vient un moment où leur empire se traduit dans un geste concret : un policier croit plus vite l’accusation raciale que le sang d’un garçon à terre. Alors le brouillard idéologique devient chair. Et cette chair meurt.

    Nigel Farage a parlé d’un tournant. Keir Starmer l’a accusé d’exploiter une tragédie pour créer la division. Kemi Badenoch elle-même, pourtant conservatrice, a dénoncé une politique identitaire dangereuse, allant jusqu’à évoquer le risque de guerre civile. Kaufmann a raison de remarquer que l’on confond ici plusieurs phénomènes. La colère blanche existe. L’inquiétude démographique existe. Le sentiment d’un système à deux vitesses existe. La question est de savoir si l’on veut les penser politiquement, ou les interdire moralement.

    La gauche préfère la seconde solution. Elle ne demande pas pourquoi des millions d’hommes et de femmes ont le sentiment d’être dépossédés. Elle demande comment empêcher ce sentiment de devenir discours public. Elle ne s’interroge pas sur la réalité du deux poids deux mesures. Elle s’inquiète que l’expression « two-tier policing » puisse devenir un drapeau. Elle ne cherche pas à savoir si le DEI a corrompu le sens ordinaire de la justice. Elle accuse ceux qui le disent de fomenter la haine.

    C’est l’une des grandes ruses du progressisme contemporain : il crée des fractures, puis accuse ceux qui les nomment de diviser la société.

    Kaufmann conclut par une phrase essentielle : critiquer le DEI n’est pas diviseur ; ce qui divise, c’est de supprimer cette critique. Toute la crise est là. Une société peut supporter beaucoup de choses, des désaccords violents, des polémiques, des mots durs, des oppositions profondes, des débats sur l’immigration, l’identité, la race, la religion, l’école, la police. Ce qu’elle supporte mal, c’est l’interdiction d’une moitié du réel. Quand on interdit aux gens de dire ce qu’ils voient, ils cessent peu à peu de croire aux institutions qui leur ordonnent de se taire.

    L’Angleterre paie aujourd’hui la facture d’un régime moral qui a prétendu rendre indiscutables ses propres dogmes. L’antiracisme institutionnel, le multiculturalisme sacralisé, les droits trans, l’inclusion, la diversité obligatoire, les « protected characteristics », tout cela s’est présenté comme simple bonté administrative. En vérité, c’était une nouvelle architecture du pouvoir. Ceux qui y adhèrent distribuent la légitimité. Ceux qui la contestent deviennent suspects.

    La France suit la même route, avec son génie propre pour transformer l’idéologie en police administrative. Le cas récent de Jared Taylor est, à cet égard, exemplaire. L’intellectuel américain devait intervenir lors d’une conférence privée organisée par Les Natifs. L’événement fut interdit à Paris, puis empêché à Versailles, non pour des violences commises, ni pour des propos tenus ce soir-là, mais pour des propos que l’on redoutait qu’il pût tenir. Nous avons donc franchi une étape. Il ne s’agit plus seulement de poursuivre des paroles. Il s’agit d’interdire leur possibilité.

    Jean-Yves Le Gallou a parfaitement vu la nature de cette scène lorsqu’il y a vu l’arbitraire administratif dans son éclat. La France, patrie officielle des droits de l’homme, découvre une nouvelle catégorie : le délit de parole virtuelle. L’orateur n’a pas encore parlé, le public n’a pas encore entendu, le débat n’a pas encore eu lieu, mais l’État sait déjà. Il devine, prévient, neutralise. Nous ne sommes plus dans la répression de l’infraction ; nous sommes dans la police de l’éventualité.

    On songe à Minority Report, mais avec des préfets.

    La justification, bien sûr, sera toujours l’ordre public. L’ordre public est le grand manteau sous lequel la démocratie fatiguée cache ses pudeurs autoritaires. Il permet de ne jamais avouer que ce que l’on craint n’est pas le désordre matériel, mais le désordre intellectuel. Une salle privée où l’on écoute un conférencier américain devient plus dangereuse qu’une ville livrée aux émeutes, parce que dans le premier cas une idée interdite pourrait être formulée, tandis que dans le second les pouvoirs publics se sont depuis longtemps habitués à négocier avec la force brute.

    Ce mouvement est très grave. Il signifie que la France, comme l’Angleterre, ne croit plus assez à son propre ordre pour le soumettre à la contradiction. Une société confiante laisse parler Jared Taylor, puis lui répond. Une société incertaine l’interdit, puis se félicite d’avoir protégé la paix civile. Elle ne voit pas qu’elle ne protège rien. Elle ajourne seulement le moment où la parole interdite reviendra plus dure, plus amère, plus détachée des formes ordinaires du débat.

    La censure n’éteint pas le feu. Elle coupe l’alarme.

    Kaufmann note que, dans la société britannique, deux forces convergent : le sentiment d’une discrimination anti-blanche et l’inquiétude démographique. C’est ici que l’Europe entre pleinement dans l’affaire. On ne peut pas demander aux peuples européens d’observer passivement leur transformation démographique, puis de considérer comme illégitime toute émotion née de cette observation. On ne peut pas dire aux Anglais, aux Français, aux Allemands, aux Italiens, aux Hollandais, aux Belges, aux Suédois que leur pays change irréversiblement, que leurs enfants vivront dans une société où ils seront peut-être minoritaires dans de nombreuses villes, puis leur interdire de se demander s’ils l’ont voulu.

    La démographie n’est pas une théorie du complot. C’est le destin en chiffres.

    Le progressisme voudrait que cette question ne soit abordée que dans son langage. Il accepte les statistiques lorsqu’elles servent à mesurer les discriminations, jamais lorsqu’elles servent à mesurer la dépossession. Il aime les identités lorsqu’elles sont minoritaires, jamais lorsqu’elles appartiennent aux peuples historiques. Il bénit la mémoire lorsqu’elle accuse l’Europe, jamais lorsqu’elle la défend. Il invoque la dignité de chaque groupe, mais ne reconnaît pas aux Européens le droit de demeurer eux-mêmes.

    C’est pourquoi la critique du progressisme n’est pas seulement saine. Elle est nécessaire à l’équilibre psychique et politique de nos sociétés. Une idéologie qui enseigne à des peuples qu’ils doivent disparaître avec élégance n’est pas une doctrine de paix. Une idéologie qui hiérarchise les victimes selon la couleur, le sexe, l’origine ou l’appartenance supposée à l’oppression n’est pas une doctrine de justice. Une idéologie qui donne à la police, à l’école, à l’administration, aux médias et aux entreprises le réflexe de soupçonner certains citoyens plutôt que d’autres n’est pas une doctrine de cohésion. C’est une machine à fabriquer de la rancune.

    Les dirigeants britanniques le découvrent aujourd’hui avec Nowak. Les dirigeants français le découvriront demain, si ce n’est déjà fait, à travers d’autres affaires, d’autres interdictions, d’autres silences forcés, d’autres révoltes. Car le même schéma se reproduit partout. Un fait divers révèle une faille ethnique, religieuse ou culturelle. Les citoyens veulent en parler. Les autorités demandent le calme. Les médias dénoncent l’extrême droite. Les juges ou les préfets resserrent l’étau. Puis l’on s’étonne que la confiance disparaisse.

    Kaufmann a aussi raison de dire que la violence n’est pas mécaniquement appelée à grandir si une voie électorale existe. Le succès de Reform UK peut fonctionner comme soupape démocratique. Voilà une vérité que les régimes libéraux devraient méditer. Il vaut mieux un peuple en colère dans les urnes qu’un peuple en colère dans la rue. Il vaut mieux des partis populistes, même agaçants, même rugueux, même excessifs, que l’absence totale de représentation pour des millions de citoyens convaincus que personne ne parle pour eux.

    Interdire les discours, dissoudre les groupuscules, empêcher les réunions, criminaliser les mots, surveiller les réseaux, imposer des formations idéologiques, tout cela ne produit pas une paix civile. Cela produit une société close où la colère apprend à se passer de la parole.

    La formule de guerre civile, elle aussi, mérite d’être clarifiée. Kemi Badenoch a évoqué ce risque. Beaucoup l’utilisent désormais en Europe, souvent à tort et à travers. Une guerre civile, au sens strict, suppose que des hommes du même peuple s’entretuent pour le pouvoir, le régime, la religion ou une vision contradictoire de la cité. Les guerres de Religion, la guerre de Sécession, l’Espagne des années trente, voilà des guerres civiles.

    Ce qui pourrait survenir en Europe à la suite de l’immigration massive, si les sociétés continuent à s’ethniciser, si la police continue à perdre toute légitimité, si les groupes vivent de plus en plus selon des loyautés incompatibles, relèverait d’une autre catégorie : non pas nécessairement une guerre civile, mais des guerres intérieures. Des affrontements sur le même territoire, au sein du même État, entre populations que l’on a juridiquement réunies, mais que l’histoire, la religion, l’origine, les mœurs et les fidélités n’ont pas fondues en un peuple unique.

    La distinction n’est pas un raffinement de cabinet. Elle est capitale. Appeler « guerre civile » toute guerre intérieure, c’est supposer que le peuple existe encore comme totalité homogène au moment même où l’on constate sa fragmentation. Or c’est précisément ce que l’immigration de masse et le multiculturalisme ont défait : l’évidence du commun.

    L’Europe n’est pas menacée seulement par la colère blanche. Elle est menacée par l’interdiction faite aux Européens de penser leur propre avenir. Elle est menacée par des élites qui veulent conserver un ordre public déjà vidé de sa substance. Elle est menacée par cette étrange volonté de maintenir la paix par la négation du réel. Un ordre qui ne tient que par l’interdiction de nommer ses fractures est déjà un ordre mort.

    Il faut donc renverser l’accusation. Ce ne sont pas ceux qui critiquent l’idéologie woke qui divisent la société. Ce sont ceux qui l’ont installée dans les institutions, puis veulent empêcher qu’on la juge. Ce ne sont pas ceux qui parlent d’un système à deux vitesses qui détruisent la confiance. Ce sont ceux qui rendent ce système visible chaque jour, puis poursuivent ceux qui le décrivent. Ce ne sont pas ceux qui s’inquiètent de la démographie qui fabriquent la peur. Ce sont ceux qui transforment les peuples sans jamais leur demander leur avis.

    L’affaire Henry Nowak est peut-être, pour la Grande-Bretagne, l’un de ces moments où un pays voit soudain la vérité de ce qu’il est devenu. Un jeune homme meurt. La police se trompe d’ennemi. Les autorités craignent la colère plus que l’injustice. La presse redoute la politisation du drame plus que les causes du drame. Et l’on demande encore au peuple de faire confiance.

    En France, le même théâtre avance, avec d’autres acteurs, d’autres préfets, d’autres interdits. On empêche une conférence, on prétend sauver l’ordre, on surveille les mots, on réduit la liberté à ce que les autorités jugent non inflammable. Le pays de Pascal, de Bossuet, de Voltaire, de Maistre, de Proudhon, de Barrès, de Maurras, de Bernanos et de Debord devient une salle municipale dont le gardien exige la liste des phrases autorisées.

    Il est sain de critiquer le progressisme. Il est sain de critiquer l’idéologie anti-européenne. Il est sain de contester le DEI, l’antiracisme d’État, la police de la parole, la préférence institutionnelle pour certaines identités, la culpabilisation des peuples historiques, la transformation démographique sans consentement, la réduction de la liberté à l’obéissance aux dogmes du moment.

    Ce qui n’est pas sain, c’est d’interdire cette critique afin de préserver l’apparence d’une paix qui n’existe déjà plus.

    Le monde progressiste a longtemps cru qu’il suffisait de contrôler les mots pour contrôler les hommes. Il découvre maintenant que les hommes finissent toujours par retrouver les mots qui leur manquent. Plus on les leur arrache, plus ils reviennent chargés de colère. C’est peut-être cela que l’affaire Nowak annonce. Non une guerre civile, non fatalement la violence, non l’effondrement demain matin, mais la fin d’un mensonge : celui d’une société qui exigeait des Européens qu’ils se taisent au nom de la cohésion, pendant qu’on défaisait sous leurs yeux les conditions mêmes de cette cohésion.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 8 juin 2026)

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