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Points de vue

  • Non, il ne fallait pas se réjouir de la circonstance aggravante de racisme à Crépol !...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue intéressant et radical de Yann Vallerie cueilli sur Breizh-Info et consacré au dernier rebondissement de l'affaire de Crépol...

     

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    Non, il ne fallait pas se réjouir de la circonstance aggravante de racisme à Crépol !

    Les juges d’instruction ont retenu la circonstance aggravante de racisme contre les quatorze mis en examen dans le meurtre de Thomas Perotto. Les victimes ont été visées, écrivent-ils, en raison de leur appartenance supposée à « la race blanche et à la nation française ». Dans le camp national, c’est l’allégresse. Enfin. Enfin ils reconnaissent. Enfin la justice applique aux nôtres ce qu’elle applique aux autres.

    Réjouissez-vous. Vous venez de ratifier le principe qui vous détruira.

    Ce que vous venez de valider

    Regardons froidement ce qui se joue. Un adolescent de seize ans a été poignardé au thorax et au flanc lors d’un bal de village. Il est mort dans la nuit. Trois autres personnes et un vigile ont été grièvement blessés, certains hospitalisés en urgence absolue. Voilà les faits. Ils suffisent. Un homicide volontaire est puni de trente ans de réclusion criminelle, la perpétuité en cas d’assassinat. Le droit dispose de tout l’arsenal nécessaire pour punir ce qui s’est passé à Crépol.

    Mais non. Il a fallu deux ans et huit mois d’instruction pour déterminer non pas ce qui a été fait, mais ce qui était pensé au moment où ça a été fait. Et vous applaudissez ce résultat. Vous venez d’entériner que la valeur d’une vie humaine dépend du contenu du cerveau de celui qui la supprime. Que le même couteau, dans le même thorax, tuant le même garçon, appelle des peines différentes selon les mots prononcés autour.

    C’est une monstruosité juridique. Et vous venez d’en réclamer l’application.

    Il y a dans une partie de notre camp un réflexe qui revient à chaque occasion, et qui est un aveu de défaite. On dissout une organisation d’extrême gauche : bien fait, ils dissolvaient aussi les nôtres. On poursuit un militant de gauche pour ses propos : parfait, ils poursuivaient les nôtres. On retient le racisme contre des agresseurs d’origine étrangère : enfin, ils le retenaient tout le temps contre les nôtres.

    Jamais l’idée de demander la suppression du dispositif. Toujours celle de réclamer qu’on nous l’applique aussi.

    C’est la psychologie du prisonnier qui ne demande plus la liberté mais une meilleure cellule. Qui a tellement intériorisé les barreaux qu’il ne conçoit plus la revendication que sous forme d’égalité de traitement dans l’enfermement.

    Et c’est un calcul stupide, en plus d’être une capitulation.

    Pourquoi vous perdrez à ce jeu

    Réfléchissez trente secondes à qui applique ces qualifications. Le parquet, hiérarchiquement soumis au garde des Sceaux. Les magistrats du siège, dont la sociologie et les inclinations syndicales ne sont un mystère pour personne. Les associations agréées habilitées à se constituer partie civile, dont la liste ne penche pas exactement de votre côté.

    Vous venez de confirmer la légitimité d’un outil qui sera manié, dans 95%des cas, contre vous. Vous avez obtenu une décision favorable dans un dossier — après deux ans et huit mois, contre l’avis du parquet, et grâce à l’obstination d’avocats et de parties civiles. Une victoire arrachée.

    Pendant ce temps, la même qualification tombe chaque semaine, sans débat, sans obstacle, sans deux ans d’instruction, contre des Français ordinaires pour une phrase de trop. Vous célébrez l’exception qui confirme le système. On vous a jeté un os pour que vous validiez la règle.

    Il existait une autre position. Elle est plus difficile à tenir, elle rapporte moins de likes, et elle est la seule cohérente.

    Supprimer du code pénal les circonstances aggravantes et atténuantes fondées sur le mobile.

    Pas les aménager. Pas les étendre. Les supprimer.

    Le droit pénal doit juger des actes, pas des pensées. Il doit établir ce qui a été commis, l’intention de le commettre — ce que les juristes appellent l’élément intentionnel, qui distingue le meurtre de l’homicide involontaire —, et rien de plus. Savoir si le meurtrier détestait la race de sa victime, sa religion, son orientation, ou simplement sa tête, n’a aucune pertinence pour mesurer le préjudice subi.

    Le mort est également mort. La famille est également détruite. Le corps social est également atteint.

    Prétendre le contraire, c’est affirmer qu’une vie humaine a une valeur variable selon ce qu’on pensait d’elle. Toute la construction juridique occidentale, depuis le droit romain jusqu’à la codification napoléonienne, reposait sur l’inverse.

    Le vrai basculement

    Il faut nommer précisément ce qui s’est produit.

    Le code pénal de 1810 était bref et sévère. Il définissait des actes, y attachait des peines, et laissait au juge une marge d’appréciation individualisée. Un meurtre était un meurtre.

    Le mouvement inverse s’est engagé à partir des années 1970 puis 1990, sous l’influence conjointe du droit international des droits de l’homme et du militantisme associatif. On a introduit le mobile discriminatoire, d’abord pour la race et la religion, puis pour l’orientation sexuelle, l’identité de genre, le handicap, l’état de santé, la précarité sociale.

    Chaque extension procédait d’une bonne intention. Chacune a produit le même effet : déplacer l’objet du procès pénal de l’acte vers la personne.

    Aujourd’hui, un tribunal ne juge plus seulement ce que vous avez fait. Il juge qui vous êtes, ce que vous pensiez, quelles étaient vos fréquentations numériques — souvenons-nous que dans le dossier de Crépol, des enquêteurs ont épluché les environnements numériques des mis en cause à la recherche de liens avec des contenus radicaux.

    C’est un glissement vers le procès d’intention. Il est une menace pour tout le monde, à commencer par ceux dont les opinions déplaisent au pouvoir du moment.

    Ce qu’il faut proposer

    Voici la position à défendre, et elle est parfaitement articulable en droit :

    Un. Suppression pure et simple des circonstances aggravantes tenant au mobile. Le meurtre est puni comme meurtre, quelle que soit la raison pour laquelle il a été commis.

    Deux. Maintien des seules circonstances aggravantes objectives, qui décrivent des faits et non des pensées : la préméditation, l’usage d’une arme, la vulnérabilité de la victime, le nombre d’auteurs, la qualité de dépositaire de l’autorité publique. Ce sont des éléments matériels, constatables, contradictoirement débattables.

    Trois. Suppression symétrique de l’excuse de minorité automatique pour les seize-dix-huit ans. Un homicide commis à dix-sept ans reste un homicide.

    Quatre. Restauration de peines planchers pour les crimes de sang et les récidives.

    Cinq. Cohérence assumée : cela signifie renoncer à voir sanctionner plus lourdement ceux qui nous détestent. Une position se paie. Celle-ci a le mérite d’être défendable devant n’importe qui.

    Cette position vous privera d’un plaisir immédiat. Vous ne pourrez plus jubiler quand la qualification tombe sur ceux d’en face.

    Elle vous donnera autre chose : un discours que personne ne pourra retourner contre vous.

    Aujourd’hui, quand vous protestez contre les poursuites visant vos militants pour délit d’opinion, on vous répond que vous réclamiez la même chose pour Crépol. Et on a raison de vous le répondre. Vous avez validé le principe, vous ne pouvez plus contester ses applications.

    Demain, si vous demandez la suppression pure et simple du dispositif, vous serez inattaquables. Vous défendrez l’égalité réelle devant la loi pénale, celle qui ne dépend pas de la couleur, de la religion ou des opinions de personne. Ce que la République prétend faire depuis 1789 et qu’elle a cessé de faire.

    Une victoire à ce prix n’en est pas une

    Thomas Perotto avait seize ans. Il aimait le rugby. Il est mort sur le parking d’une salle des fêtes de la Drôme, poignardé au thorax.

    Cela suffit. Cela devrait suffire. Nul n’a besoin d’établir ce que ses agresseurs pensaient de sa couleur de peau pour que le crime soit intégralement puni.

    Réclamer cette qualification, c’était accepter que sa mort, seule, ne pesait pas assez lourd. C’était mendier un supplément de justice là où la justice ordinaire aurait dû suffire.

    Nous n’avons pas besoin d’un droit qui nous protège en tant que Blancs. Nous avons besoin qui nous protège en temps que citoyens, et qui punisse également ceux qui les tuent.

    C’est plus exigeant. C’est plus juste. Et cela n’a pas d’autre nom que la civilisation dont nous prétendons être les héritiers.

    Yann Vallerie (Breizh-Info, 25 juillet 2026)

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  • Une réflexion sur la technique...

    Nous reproduisons ci-dessous une réflexion de Balbino Katz sur la technique, cueillie sur le site de Breizh-Info...

     

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    Fiché S, refusé par ma banque : et si la technique nous sauvait de l’immigration de masse ?

    Je cherche depuis quelque temps à changer de voiture. L’affaire, à première vue, ne semblait guère devoir me conduire à méditer sur le destin de la civilisation européenne. Elle consistait à comparer des autonomies, des capacités de coffre, des mensualités et ces mille données par lesquelles l’homme contemporain tente de donner une apparence raisonnable à ses désirs.

    Après avoir analysé mes besoins, les distances que je parcours et les trajets qui me conduisent chaque semaine du bord de mer jusqu’au Pays de Rennes, j’en suis arrivé à une conclusion dont je ne me serais guère cru capable autrefois : une voiture électrique pourrait fort bien me convenir. Je dispose d’un endroit où la recharger, mes déplacements sont assez réguliers pour en calculer l’autonomie et je ne suis pas de ceux qui éprouvent le besoin de faire rugir un moteur afin de s’assurer qu’ils existent encore.

    L’affaire aurait donc dû aller son petit bonhomme de chemin. Mes revenus sont réguliers, mes comptes convenablement tenus, mon endettement inexistant. Pourtant, voici le quatrième concessionnaire qui m’annonce que l’organisme financier auquel il transmet ses dossiers refuse le mien.

    Les commerciaux examinent les chiffres, vérifient les pièces, interrogent leurs écrans, puis se font des nœuds au cerveau. À les en croire, mon dossier devrait passer comme une lettre à la poste. Il ne passe pas. Le verdict tombe, sec et sans appel, sans qu’aucune explication intelligible soit fournie.

    Je savais depuis longtemps que j’étais fiché S. Ce classement administratif appartient à ces décorations obscures que la République réserve parfois aux hommes qui s’expriment publiquement en dehors des allées balisées. J’apprends aujourd’hui qu’à la surveillance de l’État pourrait s’ajouter une forme de proscription bancaire. Me voici sans doute devenu une PPE de plus, une « personne politiquement exposée », non parce que j’exerce une fonction ministérielle, possède un palais en Afrique ou dirige quelque république bananière, mais parce que mes opinions, mes relations et mes activités publiques suffisent peut-être à faire de moi un client indésirable.

    Je ne puis évidemment en administrer la preuve. Les banques ne révèlent pas leurs critères, les organismes de crédit ne justifient pas leurs refus et les employés eux-mêmes ignorent généralement ce qui a déclenché l’alarme. Ceux qui savent ne parlent point ; ceux qui parlent ne savent rien. Il n’y a plus de censeur à brassard assis derrière un bureau, une plume rouge à la main. Il existe un dispositif de conformité, un algorithme, un score, un signal remonté d’une base obscure et, quelque part, une case invisible qui se referme sur vous.

    Voilà l’un des coûts cachés de l’expression publique. Il ne prend pas toujours la forme théâtrale d’un procès, d’une interdiction ou d’une perquisition à l’aube. Il se glisse dans les gestes ordinaires de l’existence : ouvrir un compte, souscrire une assurance, louer un appartement, obtenir un financement. On demeure juridiquement libre, tandis que certaines portes se ferment avec une régularité troublante. La liberté subsiste dans les textes ; la vie quotidienne, elle, se rétrécit.

    L’ironie de l’affaire ne manque pas de sel. Je me vois peut-être interdire l’achat d’une voiture électrique par un dispositif informatique auquel nul être humain ne semble plus en mesure de demander raison. La technique dont j’espérais profiter devient, dans le même mouvement, l’instrument de mon exclusion. Elle ouvre des possibilités nouvelles et perfectionne simultanément les moyens du contrôle.

    C’est en songeant à cette contradiction que j’ai lu dans Libération un entretien accordé par Thomas Dekeyser, chercheur en géographie numérique à l’université de Southampton et auteur d’un essai intitulé Techno-Negative. A Long History of Refusing the Machine. La « techno-négativité » désigne, selon lui, le sentiment de frustration, de dépossession et de perte de contrôle suscité par le déploiement des nouvelles technologies, puis la transformation de cet affect en langage politique et en répertoire d’actions.

    La première intuition n’est nullement absurde. Il faudrait être aveugle pour ne pas constater que les techniques contemporaines avancent plus vite que notre capacité à en comprendre les effets. L’intelligence artificielle se répand dans les bureaux, les écoles, les administrations et les rédactions. Les images fabriquées deviennent difficiles à distinguer des images véritables. Des métiers que l’on croyait protégés découvrent qu’ils peuvent être automatisés. Les décisions sont confiées à des programmes dont les critères demeurent souvent incompréhensibles, y compris à ceux qui les utilisent.

    Mon aventure bancaire en offre une illustration assez plaisante, encore qu’à mes dépens. Un système peut désormais porter sur un homme un jugement aux conséquences très concrètes sans qu’aucune personne déterminée ait à répondre de ce jugement.

    Thomas Dekeyser ne s’en tient toutefois pas à cette critique. Sous sa plume, la techno-négativité devient une politique du refus. Elle commence par des gestes individuels : ne pas utiliser ChatGPT, s’imposer une cure de désintoxication numérique, limiter l’usage du téléphone ou en interdire l’accès à ses enfants. Elle se poursuit par des recours contre la construction de centres de données, puis par des actions collectives dirigées contre les infrastructures technologiques. Le sabotage lui-même entre dans le répertoire envisagé.

    Le chercheur ne propose pas seulement de ralentir le train de l’intelligence artificielle. Il appelle à tirer le frein d’urgence, voire à faire dérailler le convoi avant d’en sauter. L’image est éloquente. Elle révèle le moment où la critique légitime de la technique bascule dans une théologie de l’abolition.

    La nouvelle religion du refus

    Les centres de données jouent dans cet imaginaire le rôle que les centrales nucléaires, les banques et les palais occupaient autrefois dans la mythologie révolutionnaire. Ils donnent une forme matérielle à une puissance autrement insaisissable. L’intelligence artificielle semble flotter dans un univers sans corps ; le centre de données, avec ses bâtiments aveugles, ses câbles, ses ventilateurs et sa consommation d’énergie, offre une cible que l’on peut désigner, occuper ou détruire.

    L’analyse n’est pas entièrement dépourvue de finesse. La technique contemporaine dissimule volontiers sa matérialité. Le « nuage » informatique est une jolie métaphore pour désigner des milliers de serveurs, des centrales électriques, des mines de métaux rares, des câbles sous-marins et une immense armée d’ingénieurs, de techniciens et d’ouvriers. L’écran silencieux posé sur une table bretonne repose sur des infrastructures titanesques dispersées dans le monde entier.

    La critique se gâte lorsqu’elle transforme cette découverte en autorisation de casser. Puisque le milliardaire qui dirige l’ensemble demeure hors d’atteinte, on s’en prendra aux serveurs, aux transformateurs et aux câbles. La machine devient coupable par nature et sa destruction prend la valeur d’une purification.

    Cette mouvance ressemble aux castors qui prétendent faire barrage au Front national. Elle édifie désormais ses digues contre l’avancée technologique. Ses adeptes renoncent à l’avion, conservent leur téléphone jusqu’à l’agonie, proscrivent les écrans domestiques, rêvent de villes sans voitures et regardent avec suspicion toute innovation permettant à l’homme de produire davantage, de parcourir une distance plus grande ou de s’affranchir d’une ancienne contrainte.

    La sobriété devient une pureté. La dépense énergétique tient lieu de péché. Le centre de données devient la cathédrale de Mammon, l’entrepreneur son grand prêtre et le sabotage une sorte d’iconoclasme rédempteur. L’extrême gauche, qui se prétendait jadis matérialiste, réinvente sous nos yeux une religion de l’abstinence.

    Son paradis n’est plus la société d’abondance que l’on promettait naguère aux ouvriers. Il est une société administrée de la pénurie, où l’on se chauffe moins, où l’on voyage moins, où l’on produit moins et où chaque désir doit justifier sa consommation d’énergie devant un clergé de spécialistes. Le progrès ne consiste plus à donner davantage aux hommes, mais à leur apprendre à vouloir moins.

    Le paradoxe politique est plus savoureux encore. Thomas Dekeyser reconnaît que la résistance technologique peut rassembler des syndicalistes, des militants climatiques, des adversaires de l’extraction minière et des personnes venues d’horizons très différents. Il ajoute aussitôt qu’il faudra identifier et écarter les éléments « réactionnaires » ou « fascisants ».

    On peut donc combattre la technique, bloquer ses infrastructures et envisager leur sabotage, à la condition de présenter ses certificats de bonne conduite idéologique. L’inquiétude devient noble lorsqu’elle provient d’un militant écologiste ; elle devient suspecte lorsqu’elle procède d’un attachement à la famille, à la continuité historique ou à l’ordre naturel.

    On retrouve là une vieille coutume de la gauche intellectuelle : appeler toutes les colères à la mobilisation, puis vérifier les papiers de chacun à l’entrée de la barricade.

    Ce que la Nouvelle Droite a compris de la technique

    La critique de la technique ne saurait pourtant être abandonnée à la gauche décroissante. Elle occupe depuis longtemps une place essentielle dans la pensée européenne, et notamment dans cette Nouvelle Droite française dont les travaux ont nourri ma propre réflexion.

    Cette tradition n’a jamais considéré la technique comme un simple assemblage d’outils neutres dont tout dépendrait de l’usage. Une pareille conception relève du libéralisme naïf : le couteau serait bon ou mauvais selon la main qui le tient, l’ordinateur innocent selon le programme qu’on lui confie, l’intelligence artificielle indifférente aux structures qu’elle installe.

    La technique n’est jamais aussi docile. Elle ne se contente pas d’exécuter un projet extérieur. Elle modifie celui qui l’emploie, transforme sa perception du temps et de l’espace, réorganise les rapports sociaux et crée des besoins qui n’existaient pas avant elle.

    L’automobile n’a pas seulement permis de se déplacer plus vite. Elle a redessiné les villes, créé les banlieues, déplacé les commerces, vidé certains centres anciens et rendu chacun dépendant de la mobilité individuelle. Le téléphone portable n’est pas seulement un téléphone que l’on aurait glissé dans sa poche. Il transforme l’homme en être continuellement joignable, colonise son attention et abolit la frontière entre le temps privé et le temps professionnel.

    L’algorithme bancaire qui refuse mon dossier ne constitue pas seulement un moyen plus rapide d’accomplir une ancienne tâche. Il produit une nouvelle forme de pouvoir : impersonnelle, opaque, presque impossible à contester, parce qu’elle ne réside plus entièrement dans la volonté d’un homme identifiable.

    Heidegger avait compris que l’essence de la technique ne résidait pas dans les machines. Elle était une manière de dévoiler le monde, de considérer toute chose comme un fonds disponible, calculable et mobilisable. La forêt devient une réserve de bois, le fleuve une quantité d’énergie, l’homme lui-même un ensemble de données, une ressource humaine ou un profil de risque.

    Ernst Jünger avait aperçu, sous une autre forme, ce mouvement de « mobilisation totale » par lequel chaque fragment de l’existence se trouve intégré à un dispositif général. L’homme moderne ne se contente plus de travailler avec la machine : il devient l’une des pièces de son organisation. Il remplit des formulaires, fournit des données, répond aux exigences du système et finit par adopter la langue même de celui-ci.

    La Nouvelle Droite n’a cependant jamais conclu de cette critique qu’il fallait retourner à la bougie, au cheval de trait et à la mortalité infantile. Elle ne confond pas la tradition avec la conservation sous cloche d’un état ancien de la société. La tradition vivante n’est pas une photographie jaunie. Elle est une transmission, c’est-à-dire la capacité d’un peuple à conserver sa forme intérieure à travers les transformations du temps.

    Guillaume Faye avait tenté de résoudre cette contradiction par l’archéofuturisme : unir les formes les plus avancées de la puissance scientifique aux permanences les plus anciennes de notre civilisation. L’idée n’était pas de fabriquer un Moyen Âge équipé d’ordinateurs, comme l’ont cru quelques lecteurs pressés. Elle consistait à reconnaître qu’une civilisation européenne digne de ce nom devait tout à la fois préserver ses peuples, ses héritages et ses différences, tout en se portant à l’avant-garde de la science, de l’énergie, de la génétique, de la robotique et de la conquête spatiale.

    Le choix n’est donc pas entre la technique et la tradition. Il est entre une technique qui désagrège les peuples et une technique qui accroît leur puissance ; entre une innovation qui fabrique des individus interchangeables et une innovation ordonnée à la continuité d’une civilisation.

    Le conservatisme muséal est aussi stérile que le progressisme béat. L’un veut immobiliser le fleuve ; l’autre prétend que tout ce qui descend le courant conduit nécessairement vers le meilleur. La pensée européenne devrait chercher une troisième voie : choisir, hiérarchiser, commander.

    Prométhée demeure à cet égard une figure fondatrice. Il est le héros qui vole le feu aux dieux afin de libérer les hommes de leur impuissance. Il est aussi celui que sa démesure expose au châtiment. L’homme européen se reconnaît dans cette ambiguïté. Il admire les fusées qui s’élancent vers le ciel et redoute en même temps les conséquences d’un monde entièrement livré à la puissance du calcul.

    L’Européen veut franchir les océans, guérir les maladies, prolonger la vie et supprimer les travaux pénibles. Il souhaite aussi demeurer le fils d’un paysage, d’une langue, d’une histoire et d’une lignée. Toute la question consiste à empêcher que la puissance acquise ne détruise l’être même au nom duquel elle fut conquise.

    La machine contre l’immigration de masse

    Il est un aspect de la question que les apôtres du renoncement se gardent ordinairement d’examiner. La technique pourrait devenir l’un des principaux instruments permettant à l’Europe d’échapper à l’immigration massive.

    Depuis plusieurs décennies, les gouvernements, les organisations patronales et les experts nous répètent que les Européens auraient besoin d’une immigration permanente pour accomplir les métiers pénibles, répétitifs ou faiblement qualifiés. Il faudrait importer des bras pour ramasser les fruits, nettoyer les locaux, vider les poubelles, préparer les repas, travailler dans les entrepôts, accomplir certaines tâches hospitalières ou s’occuper des personnes âgées.

    Cette doctrine a fini par donner à l’immigration une apparence de nécessité naturelle. Le maintien de notre niveau de vie exigerait fatalement le bouleversement démographique du continent. Il faudrait transformer la population afin de conserver une organisation économique fondée sur l’abondance du travail peu coûteux.

    Or cette nécessité n’a rien d’éternel. Elle repose sur un modèle économique archaïque, fondé sur une main-d’œuvre nombreuse, interchangeable et faiblement rémunérée. Pourquoi investir dans une machine nouvelle lorsque l’on peut disposer continuellement de travailleurs pauvres ? Pourquoi améliorer les conditions de travail et relever les salaires lorsque l’on peut faire venir de nouveaux bras ?

    L’immigration bon marché dispense les entreprises d’innover. Elle permet de maintenir artificiellement des secteurs à faible productivité, tandis que le coût véritable de cette politique est dispersé entre les contribuables, les communes, les écoles, les hôpitaux, les services sociaux et les générations suivantes. La main-d’œuvre importée paraît peu coûteuse parce qu’une grande partie de son coût n’apparaît jamais sur la feuille de paie de l’employeur.

    La technologie peut rompre ce cercle.

    Les robots agricoles savent déjà surveiller les cultures, désherber les champs et accomplir une part croissante des récoltes. Des machines peuvent nettoyer les locaux, trier les déchets, déplacer les marchandises et automatiser les entrepôts. La cuisine elle-même connaîtra une mécanisation croissante pour les préparations répétitives. Les progrès de la robotique et de l’intelligence artificielle permettront demain d’accomplir une grande partie des tâches qui servent aujourd’hui à justifier l’importation permanente d’une main-d’œuvre ne nécessitant ni longue formation ni haute qualification intellectuelle.

    Le soin exige davantage de discernement. Soigner un malade ou accompagner une personne âgée ne consiste pas seulement à exécuter une suite de gestes. La présence, la parole, la sollicitude et la capacité de comprendre une détresse ne peuvent être entièrement confiées à une machine. Il n’en demeure pas moins que nombre de tâches accomplies dans les hôpitaux et les maisons de retraite sont mécaniques, pénibles et répétitives.

    Des appareils peuvent soulever les patients, distribuer les médicaments, surveiller les constantes, prévenir les chutes, assurer certaines opérations de nettoyage ou accomplir des tâches domestiques. La technique ne devrait pas supprimer l’humanité du soin, mais délivrer les soignants de ce qui les empêche précisément d’être humains.

    Une civilisation européenne vieillissante se trouve ainsi devant deux voies. La première consiste à transformer continuellement sa population pour maintenir une économie ancienne. La seconde consiste à transformer son économie pour permettre à son peuple de durer.

    C’est la technique qui peut nous sauver de l’immigration massive, non son absence.

    Le techno-négativisme apparaît ici dans toute sa contradiction. Il prétend combattre le capitalisme, tout en défendant objectivement le modèle économique qui lui fournit une main-d’œuvre à bas prix. Il dénonce la machine, puis accepte que des populations entières soient déplacées afin d’accomplir les travaux que la machine pourrait prendre en charge. Sous prétexte de préserver l’humain, il transforme l’homme en outil importable.

    Une politique européenne de la technique devrait poursuivre l’objectif exactement inverse. Elle automatiserait en priorité les tâches les plus pénibles et les plus répétitives. Elle augmenterait la productivité, relèverait les salaires des emplois humains demeurés indispensables et réduirait la demande de travail immigré.

    La robotique, l’énergie abondante et l’intelligence artificielle devraient être considérées comme des instruments de souveraineté démographique. Il ne s’agit pas seulement de produire davantage ou de réaliser quelques économies. Il s’agit d’éviter qu’à chaque pénurie de bras, les gouvernements répondent par une nouvelle transformation de la population.

    La technique peut nous surveiller et nous exclure, comme je le découvre peut-être en tentant d’acheter ma voiture. Elle peut aussi nous affranchir du travail servile, réduire notre dépendance et permettre aux peuples européens de persévérer dans leur être. Tout dépend moins de notre capacité à freiner les innovations que de notre volonté politique de les ordonner.

    Le vieil anticapitalisme sous des habits verts

    Le discours techno-négatif s’enracine dans une vision où la finance, l’industrie, l’innovation et le profit forment une même puissance dissolvante. Le capitaliste n’est plus seulement celui qui possède les moyens de production. Il devient l’agent d’une corruption générale, celui qui transforme le monde en marchandise, détruit les solidarités et accélère un mouvement que la société vertueuse devrait arrêter.

    La société menacée n’est naturellement plus appelée « société traditionnelle ». L’extrême gauche ne saurait employer sans rougir une expression aussi suspecte. Elle parle de société soutenable, inclusive, résiliente ou décarbonée. La structure mentale demeure pourtant comparable : un monde pur aurait été souillé par les forces de l’argent, de la puissance et de l’artifice.

    Dans certaines franges de la gauche radicale, cette vision rejoint désormais un antisionisme où resurgissent des représentations anciennes. Le Juif peut redevenir, sous un langage à peine modernisé, le symbole de la finance sans patrie, du calcul abstrait et de la puissance technologique qui détruit les communautés.

    Ce stéréotype fut l’un des poisons de l’antisémitisme européen des XIXe et XXe siècles. Il revient aujourd’hui par des chemins détournés, associé à la haine de l’État juif et à un philo-arabisme devenu presque mystique. L’ancienne figure du capitaliste juif corrupteur de la société traditionnelle se trouve transposée : il serait désormais l’agent de la technique, de la finance mondialisée et de la société de consommation qui détruisent la communauté vertueuse.

    La gauche extrême est entrée dans une vision religieuse du monde. Elle distribue les états de pureté, désigne les pécheurs et promet la rédemption par le renoncement. Elle ne veut plus s’emparer des moyens de production au nom du prolétariat. Elle veut diminuer la production elle-même.

    L’ancien anticapitalisme promettait de livrer les machines aux ouvriers. Le nouveau rêve de les arrêter.

    La technique comme horizon

    Je ne possède aucune dévotion particulière pour l’automobile électrique. Je constate seulement qu’elle peut correspondre à mes usages. Je peux la recharger chez moi, je préfère le silence de sa propulsion et j’attends avec curiosité les nouvelles générations de batteries, qui rendront sans doute dérisoires plusieurs objections actuelles.

    Mon choix procède d’un calcul pratique, non d’une conversion écologique. C’est précisément ce que le techno-négativisme supporte mal. L’individu pourrait adopter une innovation parce qu’elle lui est utile, et non parce qu’un catéchisme politique la lui impose.

    Un agriculteur peut arracher ses vignes pour installer un poulailler s’il estime que l’opération sauvera son exploitation. Un chef d’entreprise peut automatiser une tâche pour éviter de disparaître. Une famille peut interdire les téléphones pendant les repas sans vouloir incendier le centre de données voisin. La maîtrise ne suppose ni l’idolâtrie ni le sabotage.

    Une technique particulière n’est jamais innocente, puisqu’elle modifie le monde dans lequel elle entre. Elle ne porte pas davantage une condamnation éternelle inscrite dans son métal. Il nous appartient d’examiner ce qu’elle détruit, ce qu’elle libère, le type humain qu’elle favorise et la civilisation qu’elle prépare.

    Un algorithme bancaire peut m’écarter sans explication. Un algorithme comparable peut aider un médecin à repérer une tumeur invisible. Un réseau social peut dissoudre l’attention d’un adolescent ou offrir à une petite publication bretonne une audience autrefois réservée aux grands journaux parisiens. Une intelligence artificielle peut fabriquer un mensonge crédible ou permettre à un chercheur d’explorer en quelques heures une masse documentaire qu’une vie entière n’aurait pas suffi à lire.

    La sagesse ne consiste ni à se prosterner devant la machine ni à la briser. Elle consiste à l’intégrer dans un ordre supérieur et à lui assigner un dessein conforme à la continuité historique du peuple qui l’emploie.

    C’est pourquoi Elon Musk, malgré ses outrances, ses caprices et tout ce qui peut agacer chez un milliardaire devenu personnage de théâtre, exerce une fascination que les docteurs du renoncement ne comprennent pas. Il offre un rêve.

    Ce rêve est peut-être extravagant. Il parle de fusées récupérables, de voyages vers Mars, de robots, de véhicules autonomes et de réseaux planétaires. Plusieurs de ces promesses échoueront sans doute. D’autres prendront une forme inattendue. L’essentiel est ailleurs : des jeunes gens peuvent regarder une fusée s’élever et se dire que leur avenir ne consistera pas seulement à trier leurs déchets, diminuer leur chauffage et calculer l’empreinte carbone de leurs grands-parents.

    Une civilisation ne vit pas uniquement de précautions. Elle vit d’un horizon.

    La gauche techno-négative ne propose plus qu’une politique du moindre : moins de déplacements, moins d’énergie, moins de production, moins de consommation, moins de risques et peut-être moins d’enfants, puisque tout être humain supplémentaire finit par être présenté comme une charge pour la planète.

    Elle veut ralentir, puis arrêter le train, enfin le faire dérailler. Elle ne dit pas ce que deviendront les passagers une fois descendus au milieu de nulle part.

    Le vent et le rivage

    Je suis finalement revenu me garer avec ma vieille voiture devant le bar des Brisants. Sur le port, tout parlait de technique : les moteurs des chalutiers, les radars, les grues, les balises, les vêtements étanches des marins et les cartes météorologiques consultées sur les téléphones.

    Même la mer que nous croyons immémoriale n’est plus affrontée avec les instruments d’autrefois. Les phares ont remplacé les feux incertains. Les satellites complètent l’observation du ciel. Les sauveteurs disposent de moyens que leurs prédécesseurs n’auraient pas osé imaginer.

    Les médicaments que je prends contre l’hypertension, les verres savamment taillés de mes lunettes, l’ordinateur sur lequel j’écris et la voiture électrique que je tente d’acquérir sont les fruits d’une même aventure. Je n’ai aucune envie de retourner à une existence préindustrielle pour démontrer la pureté de mon rapport au monde.

    Je veux que la technique protège nos frontières au lieu de surveiller nos opinions, qu’elle libère les hommes des besognes serviles au lieu de les transformer en données, qu’elle soigne les vieillards sans abolir la présence humaine et qu’elle permette aux peuples européens de durer sans remplacer continuellement leurs populations.

    La vraie politique de la technique ne consiste pas à sauter du train. Elle consiste à choisir la destination, à reprendre la locomotive et à déterminer quels hommes seront dignes d’en tenir les commandes.

    La mer était grise ce matin-là. De longues lames blanches venaient se briser contre la jetée. Aucun marin sensé ne prétend abolir le vent parce qu’une tempête peut rompre son navire. Il apprend à lire le ciel, renforce sa coque et choisit son cap.

    La technique est notre vent. À nous de ne pas la laisser décider seule du rivage.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 24 juillet 2026)

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  • Réflexions sur la liberté de pensée...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Pierre de Meuse cueilli sur Polémia et consacré aux atteintes à la liberté de penser.

    Docteur en droit, Pierre de Meuse a enseigné dans une école supérieure de management et à la faculté de philosophie de l'Institut catholique de Toulouse. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Histoire des hérésies (Trajectoire, 2010), Idées et doctrines de la Contre-révolution (DMM, 2019), La famille en question - Ancrage personnel et résistance communautaire (La Nouvelle Librairie, 2021) et  Le dogme de l'antiracisme - Origine, développement et conséquences (DMM, 2024).

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    Réflexions sur la liberté de pensée

    De la liberté intérieure à la répression des opinions

    Il existe une vieille chanson allemande de la fin du XVIIIe siècle intitulée « Die Gedanken sind frei » (« Les pensées sont libres »). Ce Volkslied à la très jolie musique décline dans ses couplets l’impossibilité pour quiconque de lire dans les pensées, de les détruire ou de les punir. Une réalité indiscutable, à la condition qu’elles restent inexprimées ou qu’elles n’engendrent pas d’actes répréhensibles. Les anciens Romains, amateurs de maximes brèves, écrivaient dans leurs lois : « Nemo cogitationis poenam patitur », ce qui signifiait qu’une personne ne peut pas être punie pour ses pensées ou ses intentions non exprimées. Oui, mais si elles le sont ? Les Anciens considéraient alors qu’une pensée incompatible avec le bien de la Cité n’avait ni droit à l’expression ni, d’ailleurs, au débat. Aristote écrit ainsi dans son Éthique qu’un homme qui déclarerait que l’on ne doit le respect ni aux dieux ni à son père ne mérite pas d’autres arguments que des coups de bâton ! Souvenons-nous aussi que Socrate fut condamné à mort par le pouvoir démocratique athénien après la chute de l’Oligarchie pour avoir participé, par ses leçons, à la dérision des traditions les plus anciennes de la Cité.

    Cette manière de voir ne fut pas abrogée par l’ordre chrétien, qui y ajouta même l’exigence légale de l’orthodoxie théologique. Rappelons que Blaise Pascal se crut obligé de dénoncer à l’Inquisition les écrits d’un malheureux curé qui avait osé soutenir que l’Histoire humaine était bien antérieure aux 6 000 ans que l’exégèse de la Bible autorisait à décompter depuis la Genèse. Le curé s’en tira avec une simple remontrance et son cas fut réglé. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

    Le problème réside dans le fait que les sociétés dites « démocratiques » oscillent entre la déférence envers les opinions majoritaires et le respect de toute opinion, à la condition qu’elle soit sincère. Une contradiction insoluble dès lors que le fondement du pouvoir, et même de l’édifice social, réside théoriquement dans l’approbation intime des citoyens, née d’une délibération rationnelle. Pourtant, depuis une soixantaine d’années, la liberté d’expression a subi une suite de restrictions de plus en plus insistantes, assorties de sanctions croissantes, au point de concurrencer les régimes totalitaires. Au lendemain de la guerre, ce ne furent que des décisions administratives destinées à interdire la publication d’ouvrages ou de périodiques susceptibles de porter atteinte à l’ordre public. Plusieurs centaines d’écrits furent ainsi interdits, ainsi qu’un certain nombre de films. Cependant, pendant un quart de siècle, les interdictions se répartirent sur l’ensemble de l’éventail des idéologies : extrême gauche, extrême droite, antimilitarisme, indépendantismes et pornographie furent censurés, sans pour autant que leurs auteurs fussent poursuivis pénalement, sauf quelques notables exceptions, comme Maurice Bardèche.

    Tout changea de manière substantielle à la fin des années soixante, avec la mise en place progressive d’une législation de plus en plus répressive de la liberté d’expression. Ce qui est apparemment paradoxal, c’est que cet ensemble de lois fut introduit, au départ, dans le but de satisfaire aux exigences des Droits de l’Homme. En fait, cela n’a rien d’étonnant, car la théorie des Droits de l’Homme n’est rien d’autre qu’une idéologie, toxique pour tout ce qui existe en dehors de ses postulats, mais c’est à tort qu’elle est considérée comme toujours porteuse de liberté. En 1962, l’Assemblée générale de l’ONU rédigea une Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale visant à promouvoir l’égalité et la compréhension entre tous les peuples. Cette convention a été adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies le 21 décembre 1965 et est entrée en vigueur le 4 janvier 1969. Comme cette convention ne pouvait être intégrée dans le droit interne des États que par une loi, chaque pays d’Europe en rédigea une mouture à part. En Grande-Bretagne, ce fut l’Act de 1968, que dénonça vainement Enoch Powell. En France, ce fut la loi dite « loi Pleven » de 1972, votée à l’unanimité par les Chambres. Personne, ou presque, ne se rendit compte des dangereuses implications qu’elle contenait. Concrètement, elle avait pour effet :

    • d’introduire un interdit dans la pensée : celui de la discrimination. Désormais, toute pensée exprimée est hors la loi si elle assigne à un individu ou à un groupe humain une « essence » collective héritée du passé. La distinction entre le « nous » et les autres est désignée comme une perversion ;
    • de mettre sur le même plan les actes politiques qui sont le fait du pouvoir, et dont les motivations peuvent rester discrètes, et ceux des simples particuliers qui obéissent à la morale et à la loi commune. C’est la fin du secret d’État ;
    • de punir non seulement les actes, mais encore les pensées exprimées, parce qu’elles pourraient induire « à la haine ». Jusque-là, la distinction entre la pensée criminelle (mens rea) et l’action criminelle (actus reus) était essentielle. Dans le cadre de la responsabilité pénale, le droit soulignait la nécessité de l’intention jointe à l’action pour qu’une expression soit punissable. C’est fini. L’intention pure est déjà punissable.

    Dans le même esprit, un autre interdit législatif se mit en place moins de vingt ans plus tard, destiné à la protection des mythes fondateurs : ce sera la loi Gayssot du 13 juillet 1990, qui vise à rendre criminelle la contestation de l’existence des crimes contre l’humanité tels que définis par le Tribunal militaire international de Nuremberg. Cette disposition a été intégrée dans la loi de 1881 sur la liberté de la presse et prévoit des sanctions pour ceux qui nient ou minimisent ces crimes. Nous ne reviendrons pas sur ce texte, qui a donné lieu à des protestations de parlementaires, mais aussi de nombreux historiens. Simplement, il convient de remarquer que nous sommes ici devant une mutation majeure des rapports entre le droit et la vérité. Jusque-là, la recherche et la science étaient considérées comme suffisantes pour connaître le réel. Désormais, le système politique commun aux pays d’Europe met en vigueur une police de la vérité qui emprisonne sans pitié les hérétiques : « Non seulement les historiens n’ont pas le droit de chercher, mais on leur dicte ce qu’ils doivent trouver ! », disait un célèbre d’entre eux. C’est que nos modernes barbouilleurs de lois prétendent aujourd’hui, et pour toujours, définir ce qu’est le Mal. Depuis trente-cinq ans que ces législations existent, leur maintien n’a pas rencontré d’opposition sérieuse.

    Du contrôle social à l’état de guerre permanent

    On aurait tort de croire que l’assujettissement des cerveaux s’arrêtera là, bien au contraire. Nous assistons, en fait, à la mise en place d’un contrôle social que rien ne vient limiter, visant à priver de vie collective tous les esprits contestataires.

    Depuis dix ans, les banques sont soumises à des injonctions du ministère de l’Intérieur qui font pression pour interdire l’ouverture de comptes à certaines personnes, alors que la possession d’un compte courant est obligatoire. La banque n’a pas à motiver sa décision et, si aucune banque n’accepte, il ne reste que la Banque de France, qui n’est pas tenue de délivrer de carnet de chèques. Cette attitude a un nom officiel : l’« entrave administrative », qui fait l’objet, sans pudeur, d’un recrutement de contractuels. La légalité de ces mesures est évidemment douteuse, mais le but est de forcer les opposants à engager des frais de justice coûteux et des procédures lentes dans leurs effets, afin de gêner leur action. Dans le même temps, un projet de loi a été récemment présenté au Sénat, visant à sanctionner l’« ingérence intérieure », nouveau mot désignant la pensée non conformiste. Ayons le courage de dénoncer l’incongruité d’un tel vocabulaire : comment peut-il désigner sous le nom d’ingérence ce qui n’est que la libre circulation de l’opinion des gouvernés ?

    Puis ce furent les mesures de protection contre les épidémies, avec l’affaire du Covid, qui servirent de tests pour imposer des restrictions de plus en plus lourdes à la liberté de penser, de circuler et de rencontrer d’autres personnes, y compris de la famille. Le succès de ce test terriblement onéreux ne fut pas total, loin de là, car la préparation des esprits n’avait pas annihilé les résistances. La question des dirigeants actuels de l’Europe est donc : comment serrer la vis au point de juguler toute contestation ? Comment justifier la transformation de nos sociétés en États totalitaires ? La réponse de nos « démocraties » est simple, et Macron la répète sans cesse depuis bientôt dix ans : faire admettre à nos peuples que « nous sommes en guerre ! ». Mais aussi s’appuyer sur le gouvernement des juges, majoritairement acquis à l’idéologie dominante.

    La guerre, en fait, est bien commode, au début, pour les gouvernements contestés. Elle permet :

    • de surseoir aux élections ;
    • de mettre en prison les opposants, baptisés traîtres pour mieux les éliminer ;
    • de contrôler sans aucune limite l’information et de gaver l’opinion de mensonges tant que l’ennemi n’a pas gagné. Après, c’est plus difficile ;
    • de passer à l’as des décennies d’incompétence, de gabegie, de corruption, d’illusions idéologiques et d’emprunts insensés. Et d’annuler la dette, bien sûr ;
    • de laisser s’installer l’inflation sans limites, au détriment des plus faibles.

    Or, c’est précisément ce que cherchent à faire Macron, Merz et Starmer, les principaux dirigeants actuels de l’Europe. En fait, ils ne souhaitent pas vraiment la guerre, mais veulent laisser croire qu’ils sont prêts à la faire afin d’exploiter le supplément d’autorité que donne son urgence. C’est ce que Macron a en tête en se gargarisant, depuis dix ans, de l’expression « ambiguïté stratégique ». Cette expression signifie que nous sommes prêts au conflit, même si ce n’est évidemment pas le cas. Un jeu dangereux à bien des points de vue, car les « lignes rouges » de l’ennemi qu’ils se sont désigné sont mouvantes et les alliés qu’ils tentent de rameuter sont incertains.

    Avant de se demander pourquoi ils ont fait ce choix, il est utile de rappeler que tout pouvoir a tendance à s’accroître et qu’il s’accroît d’autant plus qu’il ne rencontre pas de résistance. C’est malheureusement le cas des peuples d’Europe, qui sont chaque jour plus mécontents, mais sont impuissants à donner à leur colère une expression efficace.

    La motivation de ces dirigeants est l’angoisse devant l’annonce du retour du vieil homme, chaque jour plus imminente. Depuis un siècle et plus, les nations d’Europe sont conduites au mépris des règles immémoriales : la transmission, l’effort, la défense des intérêts collectifs, l’acceptation des traditions, le sacrifice, la préférence du « nous » à l’autre. Ces règles, aussi vieilles que la nature humaine, ont été déclarées obsolètes : il suffisait de le proclamer pour que ce fût chose faite. Et, aujourd’hui, la révolte des peuples présente à leur caste dirigeante une facture qu’elle est bien incapable de payer. Dès lors, nos dirigeants ne voient pas d’autre remède que de leur imposer une dictature impitoyable, déléguant aux institutions européennes, par nature non soumises au suffrage, le soin de briser toute résistance. Faut-il se laisser faire ? Et, si non, que faire ?

    L’union nécessaire pour défendre les libertés

    À cette question, on ne peut que répondre en renvoyant aux règles de routine de la vie politique française. La première est la nécessité de l’union des forces. S’il est bien nécessaire de ne laisser passer aucune violation des libertés publiques, force est de constater que ceux qui sont censés s’y opposer ne présentent pas, pour l’instant, de front uni. Chaque condamnation inique qui frappe les rangs contestataires n’est pas combattue avec l’unanimité nécessaire, parce que nos divisions nous paralysent. Tel militant est condamné à la prison pour avoir dévoilé des réseaux d’avocats occupés à rendre les OQTF inopérantes. Oui, mais il est pro-israélien, alors on ne peut se mobiliser pour le défendre. Tel autre milite avec talent pour la remigration. Oui, mais il n’est pas assez catholique. Alors, on rechigne à le soutenir. Tel autre met en lumière le machiavélisme du pouvoir et ses mensonges. Oui, mais il est pro-palestinien, et certains refusent de le soutenir. Cette attitude ne peut qu’affaiblir la résistance.

    Toujours dans le registre de la désunion, il serait temps d’ouvrir les yeux sur les lois réductrices de libertés que l’on approuve et que l’on vote parce qu’elles sont prétendument faites pour réprimer des criminels odieux, comme les terroristes et les pédophiles, mais qui, en réalité, sont utilisées pour réprimer les opposants politiques. Dans le même sens, des lois permettant de domestiquer les plateformes d’opinion justifient leur utilité en invoquant la protection de l’enfance. Tout cela devrait aiguiser notre esprit critique et notre méfiance. On a ainsi vu un tribunal condamner un journaliste hostile à l’immigration en se fondant sur la récente loi « Samuel Paty ». Il est toujours dangereux de renforcer la répression contre nos ennemis quand le pouvoir est entre les mains de gens qui nous considèrent comme leurs pires ennemis.

    Et, d’une manière plus générale, il convient de ne jamais considérer comme « habituelle » et « normale » chaque nouvelle atteinte à notre liberté de pensée, même si elle se présente sous le déguisement de la prévention des maladies, de la lutte contre le crime, de la protection de l’enfance ou de la répression de la trahison. Une telle attitude commence par la résignation et finit par le renoncement. Nous sommes au pied du mur : ne laissons plus aucune atteinte aux libertés sans réponse.

    Pierre de Meuse (Polémia, 17 juillet 2026)

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  • Un mauvais bilan des « chefs patriotes » en Europe ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Romain Sens, cueilli sur le site de la revue Éléments et consacré au bilan des dirigeants "patriotes " en Europe. Même si on peut trouver le jugement de l'auteur sévère sur  certains points, il n'en soulève pas moins de vraies questions...

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    Le mauvais bilan des « chefs patriotes » en Europe

    Une puissante vague patriote est en train de se lever partout en Europe. Même dans des pays depuis longtemps gouvernés par la gauche — Portugal, Suède, Danemark —, les mouvements patriotes sont en hausse constante. En Autriche, en Allemagne, aux Pays-Bas, en France et même au Royaume-Uni, les patriotes, en constante progression, peuvent espérer arriver au pouvoir demain. Arriver au pouvoir, mais pour faire quoi ?

    Dans trois pays importants d’Europe, la Pologne, la Hongrie et l’Italie, les patriotes ont pendant plusieurs années été portés au pouvoir et ont disposé d’une majorité suffisante pour agir. En Italie, ils y sont toujours.

    Pologne : immigration et armement américain

    En Pologne, le gouvernement de Mateusz Morawiecki, dirigeant du parti PiS (Droit et Justice), est arrivé au pouvoir en 2015 avec un discours très conservateur, se voulant protecteur de la famille, de la religion chrétienne et de l’identité polonaise. Il se déclarait également très préoccupé par l’immigration, présentant la situation française comme un repoussoir. Or c’est le gouvernement patriote qui a commencé à ouvrir la Pologne à l’immigration extra-européenne de travail, dans un contexte de croissance économique. La Pologne a notamment fait appel à des immigrés asiatiques (souvent des Vietnamiens) pour occuper des postes à responsabilité, dans l’informatique principalement.

    Alors que tant de Polonais avaient émigré en Europe de l’Ouest au XXe siècle et depuis le début des années 2000, voici la Pologne florissante « contrainte » d’accueillir une immigration extra-européenne pour des salaires moyens de 2 000 euros permettant de jouir d’un haut niveau de vie en Pologne.

    Sur le plan international, la Pologne a réagi de la meilleure façon qui soit face à l’invasion russe de l’Ukraine en 2022. En accueillant sur son sol des millions de réfugiés ukrainiens, cette situation a évidemment fait l’objet de tensions certaines entre ces deux populations.

    S’opposant frontalement à Vladimir Poutine, la Pologne a aidé l’Ukraine en lui livrant un grand nombre de matériels militaires (notamment son stock d’armes soviétiques) mais a également adopté une posture défensive très réactive. L’armée polonaise est actuellement en passe de devenir l’une des plus puissantes armées européennes.

    Cependant, ce réarmement s’est fait au profit de deux acteurs majeurs de l’économie militaire, bien loin d’être européens : les États-Unis d’Amérique et la Corée du Sud. La Pologne a en effet acquis 180 chars sud-coréens K2 (de très bonne qualité) ainsi que des canons et lance-missiles du même pays et un très grand nombre de matériels de pointe américains (lance-missiles HIMARS, chars Abrams, hélicoptères Apaches, chasseurs F-35).

    Autrement dit, la Pologne n’a mené aucun effort de défense européen. Elle reste l’un des meilleurs acteurs de l’OTAN dans une vassalisation totale vis-à-vis de Washington, sans la moindre initiative politique européenne.

     Mateusz Morawiecki a été battu en 2023 et remplacé au pouvoir par le pro-européen Donald Tusk.

    Hongrie : immigration et russophilie

    En Hongrie, Viktor Orbán, dans sa jeunesse fougueux opposant au gouvernement communiste hongrois, a connu plusieurs périodes au pouvoir, de 1998 à 2002 puis de 2010 à 2026.

    En tant que Premier ministre avec la capacité (pleinement utilisée) de modifier la Constitution, il a eu tous les pouvoirs de mettre en œuvre son programme. Comme en Pologne, malgré les discours martiaux hostiles à l’immigration extra-européenne illégale, il a lui aussi mis en œuvre des filières d’immigration extra-européenne de travail légales, pour accueillir des travailleurs africains ou moyen-orientaux afin que ceux-ci occupent les postes que les Hongrois ne souhaitaient plus occuper en raison du très faible niveau des salaires. Et ce, moyennant l’obtention de la nationalité hongroise.

    En plus de cette politique migratoire allant à l’encontre de ses discours (et c’est d’ailleurs sur cette question qu’il a été attaqué par son opposant Péter Magyar durant la campagne présidentielle), son positionnement face à la guerre en Ukraine s’est révélé des plus problématiques. Prenant systématiquement le parti de Vladimir Poutine, « au nom de la paix », il s’est constamment opposé à l’Ukraine et à son président, parfois de façon insensée. Durant sa dernière campagne électorale, il est allé jusqu’à agiter la menace que l’Ukraine ferait peser sur la Hongrie(!). Son blocage systématique des systèmes de soutien européen à l’Ukraine a considérablement ralenti l’aide européenne à cette dernière.

    Viktor Orbán vient d’être battu aux derniers élections législatives hongroises le 12 avril 2026 par Péter Magyar qui prône, lui, une politique pro-européenne, hostile à la guerre que mène Vladimir Poutine en Ukraine.

    Italie : des promesses non tenues

    En Italie, l’accession de Giorgia Meloni au pouvoir en 2023 a suscité un grand espoir en Europe. Inflexible face à Vladimir Poutine sur l’Ukraine, recalant Donald Trump lorsque ses critiques sur les États européens vont trop loin, favorable à une conception civilisationnelle de l’Europe, Giorgia Meloni n’a laissé personne indifférent.

    Il faut le dire nettement : Meloni a profondément déçu.

    Alors qu’elle en appelait à un blocus militaire naval pour empêcher les embarcations clandestines d’aborder les côtes italiennes, elle a immédiatement baissé pavillon sans même combattre. Depuis son arrivée au pouvoir, l’immigration a augmenté de 10 %. En 2024, le pays a accueilli plus de 450 000 personnes.

    Tout en permettant à l’immigration extra-européenne légale de se poursuivre dans la péninsule, elle a également permis à nombre de travailleurs immigrés d’obtenir les visas nécessaires pour résider en Italie « temporairement » afin d’effectuer les tâches manuelles difficiles et mal payées dont a besoin l’économie italienne (dans la récolte des fruits notamment).

    Le gouvernement italien a fixé à 500 000 le nombre de quotas d’entrée pour les travailleurs extra-européens sur la période 2026-2028, qui pourront obtenir un permis de séjour après avoir trouvé un emploi.

    Au lieu d’arrêter l’immigration extra-européenne, elle lui a permis de se poursuivre et de s’amplifier. Au lieu d’augmenter les salaires et d’avancer vers la robotisation de l’économie, elle a très exactement poursuivi les méthodes de tous les dirigeants européens depuis plus d’un demi-siècle : priorité à l’économie libérale mondialisée au détriment de l’identité italienne, capitalisme oblige.

    Les grandes villes d’Italie, Rome et Milan en particulier, continuent d’être submergées par l’immigration extra-européenne, avec les mêmes conséquences que partout ailleurs en Europe de l’Ouest.

    À Modène, en mai 2026, un Italien d’origine marocaine a lancé sa voiture sur la foule, blessant grièvement plusieurs personnes, dont une femme qui a eu les deux jambes sectionnées. L’individu a déclaré qu’il avait été victime de racisme. Mêmes causes, mêmes effets.

    Meloni ne fait pas ce qu’il faut. Opposée à juste titre aux agissements des magistrats visant, en Italie comme ailleurs, à établir un gouvernement des juges, Meloni vient de provoquer un référendum sur la réforme de la Justice.

    La question migratoire était l’un des principaux enjeux. En Italie comme ailleurs, les juges entendent s’opposer aux politiques de durcissement en matière migratoire. On se souvient de l’épisode de 2019 où les juges avaient empêché Matteo Salvini de bloquer le bateau Open Arms débarquant des migrants clandestins sur les côtes italiennes. Même si Salvini a fini par être acquitté en 2025, la justice italienne a réussi à décourager les tentatives de durcissement.

    Dans le débat précédant le référendum, Meloni n’a pas su tenir le bon discours. Elle a tenté de se défendre contre les accusations de dérive autoritaire, se plaçant ainsi sur le terrain choisi par la gauche. Alors qu’il aurait fallu dramatiser l’enjeu et mettre les électeurs devant leurs responsabilités. Et c’est l’échec de la tentative…

    Si Giorgia Meloni s’est impeccablement tenue aux côtés des Ukrainiens (dans les mots du moins), force est de constater qu’en matière internationale elle reste davantage dans la posture que dans l’initiative politique concrète. Certes elle tient tête face à la grossièreté de Donald Trump mais la sixième flotte américaine n’en règne pas moins sur la baie de Naples et est la véritable maîtresse de l’Italie. Giorgia Meloni fustige « l’Europe du marché » en exhortant l’Union européenne à devenir une véritable puissance. Mais quels actes politiques et géopolitiques concrets suivent derrière ? Jusqu’à présent, aucun. L’Europe comme l’Italie ont besoin de plus que de simples mots.

    À l’approche des élections italiennes prévues en 2027, Roberto Vannacci, ancien général, eurodéputé puis fondateur du parti Futuro Nazionale s’oppose d’ores et déjà à Meloni et Salvini dont il dénonce la tiédeur en prônant une rupture radicale et une politique de remigration.

    Rompre avec le mondialisme libéral et construire une Europe civilisationnelle

    En Pologne, en Hongrie et en Italie, des gouvernants se présentant comme patriotes ont été élus et ont eu les pouvoirs d’agir. Dans tous les cas, ils ont déçu. Dans tous les cas, ils n’ont pas fait ce qu’il fallait faire. Arrêter l’immigration extra-européenne et mettre en œuvre l’inversion des flux migratoires. Se tenir fermement aux côtés de l’Ukraine envahie par l’agression russe tout en refusant la poursuite de la vassalisation américaine.

    Face à l’Europe de Bruxelles, être capable de proposer des initiatives concrètes pour construire une Europe civilisationnelle.

    En France, en Allemagne, en Autriche, aux Pays-Bas et dans nombre d’autres pays européens, les patriotes peuvent espérer accéder prochainement au pouvoir. Mais les exemples de l’Italie, de la Pologne et de la Hongrie montrent qu’il ne suffit pas d’arriver au pouvoir pour répondre aux attentes des peuples.

    Si les chefs patriotes accèdent au pouvoir pour finalement fuir les risques et les tensions en se contentant de mettre leurs pas dans ceux des mondialistes et des immigrationnistes, ils mériteront le jugement que portera l’Histoire sur tous les dirigeants européens depuis soixante ans : des médiocres et, au final, des traîtres.

    Romain Sens (Site de la revue Éléments, 13 juillet 2026)

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  • 25 300 surveillés ou la République Française qui ne croit plus assez à ses peuples pour lui faire confiance...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré à l'inflation de la surveillance policière administrative et à ses causes profondes...

     

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    25 300 surveillés ou la République Française qui ne croit plus assez à ses peuples pour lui faire confiance

    Je connais Barjols et j’y reviens deux ou trois fois l’an, comme on revient à un poste d’observation familier. Le hasard, qui a plus d’esprit que les ministères, m’avait fait garer ma voiture non loin de la gendarmerie. La Provence, ce matin-là, avait cette gravité solaire des pays où l’on comprend que la civilisation commence par l’art de se tenir à l’ombre. Une terrasse, un verre de rosé, les stores immobiles dans la chaleur, et cette paix apparente des bourgs anciens qui fait encore illusion lorsque l’on vient de lire les journaux.

    En passant devant la gendarmerie, j’ai repensé à l’article du Figaro que je venais de lire sur ma tablette. Il était consacré au dernier rapport de la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement. On y apprenait que plus de 25 300 personnes avaient fait l’objet, en 2025, d’une demande de surveillance technique en France. Le journal prenait soin de rassurer son lecteur : non, la France ne serait pas le théâtre d’une surveillance généralisée. La formule est intéressante. Elle dit moins ce que nous sommes que ce que le pouvoir redoute que nous pensions de lui.

    Car enfin, 25 300 personnes placées dans le viseur des services, ce n’est pas rien. Ce n’est certes pas la Chine, avec ses caméras à reconnaissance faciale et sa notation sociale de fourmilière électronique. Ce n’est pas encore le vieux rêve soviétique d’une société où chaque concierge aurait été l’oreille du Parti. Toutefois, pour un pays qui se flatte encore d’être la patrie de Montesquieu, de Benjamin Constant et des libertés publiques, le chiffre devrait faire sursauter davantage. D’autant que l’essentiel n’est peut-être pas dans le nombre des personnes, mais dans la prolifération des techniques.

    Le Figaro rapporte que le cap des 100 000 demandes de techniques de renseignement a été franchi. Identifications d’abonnés, fadettes, géolocalisations, poses de capteurs dans des lieux privés, recueils de données informatiques, algorithmes, boîtes noires : tout l’appareillage du Léviathan numérique se déploie avec une tranquillité de bureau. Le vocabulaire est propre, hygiénique, administratif. On ne surveille pas, on sollicite une technique. On ne pénètre pas l’intimité, on recueille des données. La France a toujours eu le génie de donner aux choses redoutables des noms de sous-préfecture.

    Le plus piquant est que tout cela se fait sous le regard d’une commission de contrôle qui reconnaît elle-même peiner à suivre le mouvement. La CNCTR compte vingt-deux collaborateurs, dont quatorze chargés de mission, face à des services dont les moyens humains et techniques ont fortement augmenté. Autrement dit, la surveillance galope, le contrôle trottine derrière. La bride existe, nous dit-on, mais le cheval a déjà pris la route.

    Étant moi-même fiché S, je confesse garder une certaine distance amusée, et parfois inquiète, devant cette liturgie du danger. Je ne me suis jamais pris pour un péril public. Je n’ai ni cave d’explosifs, ni goût du complot, ni vocation de factieux. Mon crime principal est sans doute d’écrire des choses désagréables à l’époque et de fréquenter des milieux où l’on pense encore qu’un peuple n’est pas une poussière d’individus interchangeables.

    Or chacun sait que, dans ces catégories administratives, se trouvent, à côté de véritables menaces, quantité de militants politiques, d’identitaires, de gens de droite, de dissidents paisibles, dont le principal tort est d’être connus des services avant d’être connus des tribunaux. Un islamiste susceptible de passer à l’acte, un militant d’ultragauche tenté par le sabotage, un trafiquant gravitant dans un réseau criminel, un identitaire surveillé parce qu’il colle des affiches ou organise une réunion, tous peuvent se retrouver dans les brumes voisines de la vigilance administrative. La catégorie rassure le ministre, alimente les statistiques et inquiète le public. Elle ne pense pas. Elle mélange.

    Il faut lire attentivement l’article du Figaro pour voir le mécanisme à l’œuvre. La criminalité organisée est désormais le premier motif de surveillance. Rien d’étonnant : le narcotrafic ronge le pays comme une moisissure d’empire en décomposition. Les services suivent aussi des milliers de cibles au titre de la prévention du terrorisme. Là encore, nul homme raisonnable ne souhaite désarmer l’État face à ceux qui rêvent de tuer. Un pays qui ne se défend plus cesse bientôt d’être un pays. La question n’est donc pas de nier la nécessité du renseignement. Elle est de comprendre pourquoi cette nécessité devient chaque année plus vaste, plus intrusive, plus diffuse.

    La réponse tient en une formule brutale : quand il n’y a plus d’homogénéité, il y a la police.

    Une société homogène n’est pas une société parfaite. Les hommes y mentent, volent, boivent, se jalousent, se battent, héritent mal et se disputent pour des bornes de champ. Les villages provençaux, bretons ou gascons n’ont jamais été des abbayes cisterciennes. Cependant, dans une société relativement homogène, les règles communes précèdent l’intervention publique. Les regards, les familles, les habitudes, la honte, la réputation, le voisinage, le curé jadis, le maire naguère, l’instituteur autrefois, formaient un tissu de contraintes douces ou rudes qui rendaient la police moins nécessaire. La civilité tenait lieu de première gendarmerie.

    La société diversitaire a brisé cette trame. Elle a remplacé la continuité par la juxtaposition, les mœurs communes par le contrat fragile, la confiance par la procédure, l’appartenance par le contrôle. Lorsque les hommes ne partagent plus les mêmes codes, les mêmes pudeurs, les mêmes interdits, les mêmes souvenirs, les mêmes manières de saluer, de parler aux femmes, d’occuper l’espace public, de respecter les morts ou les vivants, il faut compenser par des caméras, des patrouilles, des capteurs, des cellules de veille, des médiateurs, des signalements, des algorithmes et des commissions. L’hétérogène appelle l’agent.

    C’est le prix caché de la diversité. On la vend comme une fête, elle se paie en vigiles. On la chante comme une ouverture, elle exige des portiques. On la célèbre dans les brochures municipales, elle finit dans les rapports de renseignement. On nous promettait la société ouverte ; nous avons reçu la société sous surveillance. Les mêmes qui ont détruit les conditions ordinaires de la confiance s’étonnent ensuite que l’État doive gonfler comme une baudruche policière pour maintenir l’ensemble debout.

    Dans les cafés convenables, on appelle cela la complexité du monde. Au fond, c’est plus simple. Un peuple qui se reconnaît n’a pas besoin d’être surveillé à chaque carrefour. Une foule composite, traversée par des appartenances rivales, des idéologies importées, des fidélités étrangères, des trafics planétaires, des sectes numériques, demande une police toujours plus fine. Là où le lien social disparaît, le renseignement s’installe. Là où l’autorité morale s’effondre, l’autorité technique prolifère.

    Le passage le plus remarquable du papier concerne le séparatisme et l’entrisme. La CNCTR estime qu’en l’état du droit ces phénomènes, lorsqu’ils n’ont pas de dimension violente, ne peuvent pas justifier à eux seuls des techniques de renseignement au titre des atteintes à la forme républicaine des institutions. Voilà un reste de sagesse juridique. Le Conseil constitutionnel avait rappelé que cette notion renvoyait à des réalités lourdes : attentat, complot, mouvement insurrectionnel, levée de forces armées. On n’est pas dans le soupçon mou, dans la suspicion d’ambiance, dans le désaccord culturel. On est dans l’atteinte grave.

    Or le ministre de l’Intérieur, nous dit-on, réfléchit à une interprétation extensive. L’expression devrait faire trembler les vitres. L’interprétation extensive, dans la bouche du pouvoir, signifie presque toujours que la liberté va perdre un morceau. Aujourd’hui, ce serait pour lutter contre l’entrisme islamiste. Demain, contre telle association jugée séparatiste. Après-demain, contre ceux qui contestent la société diversitaire, l’idéologie d’État, les catéchismes scolaires ou les dogmes de la République adjectivée. L’histoire administrative de la France enseigne que les instruments forgés contre des ennemis réels finissent souvent entre les mains de fonctionnaires qui les appliquent à des adversaires commodes.

    C’est ici qu’apparaît, dans le vocabulaire critique de certains dissidents, le fameux « bureau des entraves administratives ». L’expression n’est pas, à ma connaissance, le nom officiel d’un service. Elle n’en dit pas moins quelque chose de très vrai. Notre époque préfère entraver plutôt que juger. Elle aime moins condamner que compliquer. Elle ne vous envoie pas toujours un procureur ; elle vous envoie un formulaire, une banque inquiète, une préfecture soupçonneuse, un assureur prudent, un local annulé, un compte clôturé, une autorisation suspendue, une norme oubliée, un contrôle soudain. Courteline a rencontré Kafka dans un couloir du ministère de l’Intérieur.

    C’est ainsi que se dessinera peu à peu une France à deux populations. La première sera conforme à l’idéal diversitaire : mobile, docile, soluble, accompagnée, subventionnée, protégée par le lexique officiel. La seconde sera celle des réfractaires, de ceux qui ne communient pas dans le mythe du vivre-ensemble obligatoire. Celle-là sera marginalisée, surveillée, traquée sur les réseaux sociaux, censurée, privée de salles, interdite de réunion, frappée de clôtures bancaires, écartée des emplois publics, tenue à distance de la vie sociale ordinaire par mille petites barrières invisibles. Elle ne sera pas toujours condamnée ; elle sera empêchée.

    Le procédé est redoutable parce qu’il demeure souvent sous le seuil du scandale. Un procès fait du bruit. Une dissolution se discute. Une interdiction peut être contestée. Une entrave administrative, elle, épuise. Elle isole. Elle coûte du temps, de l’argent, de l’énergie. Le citoyen n’est pas frappé d’un coup ; il est grignoté. L’État moderne, lorsqu’il devient fou, ne porte pas toujours des bottes. Il porte des mocassins, signe des notes, demande des pièces complémentaires et répond dans un délai de deux mois renouvelable.

    Bien entendu, il existe de vrais dangers. Il serait puéril de nier l’islamisme, le narcotrafic, les réseaux criminels, les puissances étrangères, les saboteurs, les fanatiques, les prédateurs numériques. Une société politique digne de ce nom ne se livre pas pieds et poings liés à ceux qui veulent la détruire. La droite aurait tort de se réfugier dans une naïveté libertaire qui n’a jamais protégé personne. Une police est nécessaire. Un renseignement est nécessaire. Une frontière est nécessaire. Un État désarmé est une proie.

    La folie commence lorsque l’État, ayant contribué à produire le désordre par son idéologie, prétend ensuite le résoudre par la surveillance. Il ouvre les portes, puis installe des caméras dans le vestibule. Il dissout les appartenances, puis crée des cellules de prévention de la radicalisation. Il dénigre les enracinements, puis s’effraie des séparatismes. Il affaiblit la famille, l’école, la commune, l’Église, les corps intermédiaires, puis découvre que l’individu nu face au chaos doit être suivi, orienté, contrôlé, fiché, rééduqué. Le pompier administratif se félicite d’éteindre l’incendie que son propre monde a allumé.

    Ce qui se joue là dépasse donc la querelle technique sur les fadettes ou les algorithmes. C’est une transformation anthropologique. La France est en train de passer d’une société de mœurs à une société de dispositifs. Autrefois, on savait à peu près ce qu’un homme devait faire parce qu’il appartenait à un monde. Désormais, on attend de lui qu’il respecte des procédures parce qu’il n’appartient plus à rien. Le code remplace la coutume. La surveillance remplace la confiance. Le règlement remplace l’honneur. La prévention remplace la vertu. L’algorithme remplace le voisin.

    À Barjols, devant la gendarmerie, cette évidence prenait une forme presque charnelle. La présence de l’uniforme y semblait normale, provinciale, ancienne. La gendarmerie, dans nos campagnes, fut longtemps moins l’avant-poste d’un État soupçonneux que la garde austère d’un ordre partagé. Le gendarme connaissait les familles, les ivrognes, les querelleurs, les mauvais payeurs, les voleurs de poules, les histoires de bornage et les haines de cousins. Il était l’homme de l’État, certes, mais dans une société qui se connaissait encore elle-même. Le renseignement algorithmique, lui, ne connaît personne. Il calcule des signaux. Il remplace la familiarité par la corrélation.

    C’est pourquoi le chiffre de 25 300 personnes n’est qu’une étape. Si la France continue sur cette pente, ce ne sera bientôt plus 25 000, mais 50 000, puis 100 000 personnes surveillées, signalées, entravées, suspectées, classées dans quelque catégorie brumeuse. Chaque crise donnera naissance à une finalité nouvelle. Chaque finalité exigera une technique supplémentaire. Chaque technique créera des données. Chaque donnée appellera son contrôle. Chaque contrôle demandera des moyens. Et l’on nous expliquera, avec ce ton raisonnable qui précède toujours les grandes folies administratives, que tout cela demeure parfaitement encadré.

    Le plus inquiétant n’est pas que l’État voie trop. C’est qu’il comprenne de moins en moins ce qu’il voit. Une société folle de diversité produit des désordres qu’elle refuse de nommer, puis les traite par des catégories abstraites. Elle ne veut pas dire d’où vient la violence, quelles populations la portent, quelles idéologies la travaillent, quels abandons l’ont rendue possible. Elle préfère surveiller large plutôt que nommer juste. Elle accumule les signaux faibles parce qu’elle a perdu les évidences fortes.

    Reste une hypothèse, que l’époque jugera dangereuse parce qu’elle ne comprend plus rien aux forces souterraines de l’histoire. De cette petite population marginalisée, surveillée, censurée, privée d’accès aux salons où l’on distribue les brevets de respectabilité, peut sortir un levain. Les minorités persécutées ne gagnent pas toujours. Beaucoup s’éteignent, se fatiguent, se divisent, se dessèchent. Certaines, pourtant, conservent ce que la majorité conforme a laissé mourir : la mémoire, la fidélité, la langue des pères, le sens de la transmission, le goût de la limite. Il est possible que la renaissance d’une France européenne, conforme à son héritage, ne vienne pas des institutions fatiguées, mais de ces marges où l’on aura gardé, dans le silence et l’opprobre, quelques braises sous la cendre.

    Je quittai la terrasse tandis que le soleil descendait un peu sur les façades. Devant la gendarmerie, rien ne bougeait. Une France ancienne semblait encore tenir dans cette immobilité : un bâtiment sobre, un drapeau, quelques volets fermés, la paix apparente d’un bourg provençal. Pourtant, derrière cette image rassurante, une autre France s’organise, invisible, câblée, procédurale, soupçonneuse, une France qui ne croit plus assez à son peuple pour lui faire confiance, ni assez à son droit pour se passer d’entraves.

    On nous avait promis l’émancipation par la diversité. Nous découvrons la surveillance par nécessité. C’est une vieille leçon politique, et elle n’a rien perdu de sa dureté : plus une société cesse d’être un peuple, plus elle devient un dossier.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh Info, 30 juin 2026)

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  • Enquêtes médiatiques sur le « clan Trump » : quand la géopolitique devient un business familial...

    Nous reproduisons ci-dessous un article de synthèse d'André Archimbaud cueilli sur le site de l'Observatoire du journalisme et consacré aux bonnes affaires du clan Trump...

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    Enquêtes médiatiques sur le « clan Trump »: quand la géopolitique devient un business familial

    La présidence Trump a déjà ses zones d’ombres : errements depuis l’assassinat de Charlie Kirk, affaire Epstein minorée… autant d’ailleurs que l’enquête sur les deux tentatives d’assassinat dont Donald Trump a été la cible. Mais elles ne s’arrêtent pas là : serait-il notamment possible que les politiques américaines, de paix comme de guerre, soient essentiellement alignées sur les intérêts financiers du clan Trump, quitte à contrevenir à ceux des Américains ou même de Benjamin Netanyahou ?

    Pour les opposants au président, la corruption est déjà flagrante. Les médias américains ont commencé à creuser, pour apprécier l’enrichissement du « clan » trumpien et son modus operandi, en particulier depuis la dernière élection. Faute de vérité absolue, une multitude d’indices ou de pistes se sont ouvertes.

    Un enrichissement sans précédent pour une famille présidentielle en exercice

    De 2024 à cette année, le patrimoine net de Donald Trump est passé de 2,3 à 6,5 milliards de dollars, indiquait ainsi le magazine Forbes en mars 2026. Des chiffres analogues à ceux du Wall Street Journal en décembre 2025, et du New Yorker au début 2026, qui évoquent eux aussi quatre milliards de dollars de gains nets en valeur sur papier générés par les seules structures lancées par Trump depuis l’élection de 2024. « Son second mandat, en revanche, s’annonce marqué par une soif de pouvoir insatiable », écrit David K. Kirkpatrick dans le New-Yorker. Et il n’est visiblement pas le seul.

    On constate également depuis l’élection un enrichissement de la fratrie : encore selon Forbes, mais en septembre 2025 cette fois, la fortune de Donald Trump Jr. est passée de 50 à 300 millions de dollars, et celle d’Éric Trump a été multipliée par dix pour atteindre environ 400 millions de dollars.

    De son côté, Barron Trump (le jeune fils de Melania et du président) détenait à l’automne dernier une part estimée à 150 millions de dollars, notamment grâce aux cryptomonnaies, toujours selon le même magazine. Ce levier a été d’ailleurs productif : l’écosystème crypto familial (World Liberty Financial et son stablecoin USD) a ainsi attiré des investissements massifs, dont l’achat de 2 milliards de dollars de jetons par des entités liées aux Émirats arabes unis. Les enquêtes d’Axios en janvier 2026 indiquent que si les petits investisseurs ont subi des pertes sur les « Meme coins » pro-Trump, les structures de la famille ont généré plus de 2,3 milliards de dollars de bénéfices nets.

    Les activités du « business clan » de Trump tracées

    Retracer l’écosystème Trump est pour le moins complexe. Plusieurs médias l’ont fait :

    • « L’empire commercial de la famille Trump s’accroit, nous avons cartographié ses 268 pièces », indiquait le Wall Street Journal en décembre 2025, modélisant ainsi plusieurs centaines d’entités commerciales actives gérées par Donald Trump et ses enfants.
    •  « L’écheveau complexe des accords, des politiques et des richesses de Trump » : L’infographie interactive du New York Times, aussi en décembre 2025, illustre par des schémas de synthèse et des cartes les connexions « explicites » entre les décisions de politique étrangère des États-Unis et les intérêts financiers de la famille.
    • Plus militant, le groupe de pression CREW (Citoyens pour la responsabilité et l’éthique à Washington) ne craint pas d’évoquer des soupçons de « corruption » et propose depuis février 2026 plusieurs graphes pour suivre les projets immobiliers internationaux de la marque Trump depuis 2014. « Les revenus de Trump issus de ses propriétés à l’étranger devraient exploser durant son second mandat », commente l’organisation, les estimant pour l’heure à 430 millions de dollars depuis 2024.
    • L’opposition n’est pas en reste, puisque la Chambre des représentants publie aussi un traçage : les démocrates de la commission de surveillance ont mis en ligne un tableau de bord visuel qui comptabilise l’évolution des gains de la famille. Ils accusent le président de profits issus d’« escroqueries numériques », de portefeuilles crypto et de faveurs accordées aux plus offrants, notamment des grâces présidentielles. Selon leur analyse, ces pratiques auraient généré 2,25 milliards de dollars de profits directs au 1ᵉʳ janvier 2026, et 9,7 milliards de dollars avec la valorisation des actifs numériques, dont jusqu’à 600 millions provenant d’intérêts étrangers. Il est toutefois dommage qu’ils n’aient point songé à suivre la fortune des parlementaires.

    L’Empire Trump : 540 entités… pour l’instant ?

    Depuis le premier mandat de Trump, le « business clan » trumpien s’est considérablement diversifié. De nombreuses sources évoquaient déjà début 2025 « plus de 540 entités liées à son empire », dont l’immobilier traditionnel représenterait seulement la moitié d’entre elles.

    Cette diversification est notable dans les hautes technologies. Trump a intégré ses plateformes numériques (Trump Media/Truth Social) au sein d’entités spécialisées dans la finance décentralisée, puis en fusionnant fin 2025 ce Trump Media & Technology Group avec une entreprise du secteur de l’énergie nucléaire spécialisée dans l’alimentation des centres de données au service de l’intelligence artificielle. Une fusion alors évaluée à 6 milliards de dollars.

    Les fils Donald Jr. et Eric Trump ont aussi des participations financières directes dans des entreprises de drones de défense militaire cherchant des contrats avec le Pentagone, ce qui n’est pas sans provoquer des critiques.

    Les USA, « capitale mondiale des actifs numériques »

    Le lancement par le clan Trump, en septembre 2024, de la plateforme de finance World Liberty Financial accompagnait une véritable vision géopolitique visant à faire des États-Unis « la capitale mondiale des actifs numériques ». C’est donc en pleine campagne électorale que ce projet familial (avec Donald Trump Jr., Eric Trump et Barron Trump impliqués) a été lancé. WLF s’inscrivait dans un virage, à la croisée de la tech et des enjeux de puissance : dérégulation du secteur crypto, constitution d’une réserve stratégique de bitcoins, et positionnement des États-Unis comme leader mondial face à la Chine et à l’Europe.

    Or, en vue de valoriser les plateformes du clan Trump, les médias et réseaux sociaux du Trump Media & Technology Group (Truth Social), dont le compte X du président lui-même, sont essentiellement utilisés comme un outil mondial de communication politique, ce qui peut avoir un impact sur les capitalisations boursières en général et la valorisation des entreprises du clan en particulier. Soufflant souvent le chaud et le froid, les déclarations géopolitiques de Trump ont pu parfois provoquer une volatilité boursière déterminante. « C’EST UN GRAND MOMENT POUR ACHETER !!! DJT », avait-il notamment tweeté le 9 avril, 4 heures avant d’annoncer une pause de 90 jours sur la majorité des tarifs douaniers qu’il voulait imposer, provoquant un fort rebond des marchés, dont un gain de 10 % pour le Dow Jones. De quoi provoquer des accusations de délit d’initié et de manipulation de marché. Depuis, la guerre avec l’Iran a confirmé l’importance pour les marchés de la parole (numérique) du président américain.

    Bien sûr, valoriser des actifs permet de construire ou d’entretenir des amitiés. Le clan Trump a ainsi explicitement lié la promesse d’une dérégulation environnementale massive à des contributions financières électorales. Notamment le milliard de dollars demandé aux dirigeants du secteur pétrolier en septembre 2024. La libération des forages sur les terres fédérales et le soutien aux infrastructures fossiles favorisent directement les donateurs et partenaires commerciaux du réseau Trump.

    La confrontation commerciale avec Pékin a permis des exceptions « transactionnelles »

    Les intérêts financiers de la famille Trump servent aussi de levier aux puissances étrangères. Pendant les tensions douanières entre 2017 et 2020, le gouvernement chinois avait déjà habilement accordé plus de 40 marques commerciales exclusives à Ivanka Trump et à la Trump Organization, protégeant ainsi leurs lignes de produits sur le marché asiatique.

    Par ailleurs, la politique ciblée de sanctions contre de grandes entreprises technologiques chinoises (comme ZTE en juillet 2018 ou TikTok entre 2020–25) a souvent été modulée en fonction de concessions commerciales ou de contreparties indirectes (tarifs, achats agricoles américains, etc.).

    Le clan Trump, passerelle avec Israël, les pétromonarchies du Golfe et bientôt l’Iran ?

    Au Moyen-Orient, tout a commencé avec les accords d’Abraham, en septembre 2020 lors du premier mandat de Trump. Ce projet de normalisation des relations entre Israël et les pétromonarchies (Émirats arabes unis, Bahreïn, mais aussi le Maroc) a jeté les bases financières d’un nouveau modus operandi. Ces accords ont fait naître l’espoir d’un marché économique régional sans précédent.

    En première ligne se trouve le gendre du Président, Jared Kushner. Grâce à son fonds d’investissement, Affinity Partners, lancé officiellement en janvier 2021, le mari d’Ivanka avait ainsi levé 2 milliards de dollars auprès du fonds souverain saoudien (PIF), ainsi que des centaines de millions auprès des Émirats arabes unis et du Qatar. Cependant que la Trump Organization se lançait dans des projets immobiliers haut de gamme dans la région. La compagnie a par exemple négocié des contrats majeurs pour le développement de complexes hôteliers et de golf à Oman et en Arabie saoudite, directement soutenus par des promoteurs étatiques locaux.

    Usant de l’approche financière, Jared Kushner a donc démontré sa capacité à tisser des liens « solides » entre Israël et les pays du Golfe. Affinity Partners, son fonds, gère désormais plus de six milliards de dollars provenant principalement de fonds souverains d’Arabie saoudite et du Qatar, selon des chiffres de Bloomberg de mars 2026. Une part de ces capitaux est explicitement destinée à financer et acquérir des participations dans des entreprises technologiques et des projets d’infrastructure en Israël. L’objectif affiché est d’utiliser ces incitations économiques pour souder les pays signataires des Accords d’Abraham.

    Sur le front immobilier, La Kushner Companies a levé en 2020 100 millions de dollars auprès de géants de la finance israélienne (comme l’assureur Menora Mivtachim) pour financer des complexes immobiliers aux États-Unis. La famille a depuis longtemps sécurisé d’importants financements auprès de la Bank Leumi, l’une des principales institutions bancaires d’Israël.

    300 milliards pour l’Iran, et combien pour Jared ?

    La mécanique des accords pourrait en effet être interprétée comme un système que les juristes nomment « pay-to-play ». Il s’agit juridiquement d’une zone grise qui ressemblerait à du trafic d’influence. Par exemple, le fait que des monarchies arabes financent le fonds Kushner (Affinity) qui investit ensuite en Israël et qui lève aussi des fonds dans les pays arabes pour pouvoir financer des plans de reconstruction d’infrastructures dans les zones rasées par les guerres, suscite de vifs débats sur l’achat d’influence politique à Washington.

    La guerre d’Iran pourrait bien accélérer la tendance. Le 21 juin 2026, le vice-président JD Vance a déclaré à la presse que l’idée d’inclure dans le mémorandum signé avec Téhéran 300 milliards d’investissements régionaux pour la reconstruction du pays provenait de Kushner, l’un des négociateurs américains sur ce dossier (comme sur celui de l’Ukraine) avec Steve Witkoff.

    Déjà en mai, le New York Times dénonçait le conflit d’intérêt ou le « business profitable de la paix » mené par ces deux entrepreneurs. Les choses se confirment : ce fonds serait a priori financé par les pétromonarchies qui désormais font partie d’un corridor coordonné par le fonds de Jared Kushner, Affinity Partners, lui-même massivement financé par leurs fonds souverains.

    Une stratégie de l’après-guerre (avec l’Iran) émerge donc : bien que la Trump Organization n’ait aucun projet officiel en Iran à ce jour (ce qui reste encore formellement interdit par les sanctions américaines), la pacification et la réorganisation économique du Moyen-Orient profitent directement à la valorisation de l’empire Trump, présent dans l’ensemble de la péninsule arabique.

    Ukraine et Russie : un contexte différent, mais toujours des intérêts financiers

    Les plans de paix de l’administration Trump pour l’Ukraine et l’Iran diffèrent par leur nature, mais pourraient bien converger vers un même objectif d’accords transactionnels. D’ailleurs, il se réalise selon la même philosophie : celle du « syndic de faillite », chargé d’administrer l’insolvabilité. Kushner et Witkoff envisagent la levée des sanctions, la création de zones économiques spéciales et l’exploitation des ressources locales.

    Si, en Iran, le plan a inclus des négociations sur le programme nucléaire et l’ouverture de fonds d’investissement massifs pour relancer l’économie iranienne, en Ukraine il s’agirait d’abord (pour les émissaires de Trump) de geler les lignes de front. Kiev abandonnerait certaines revendications territoriales et renoncerait à rejoindre l’OTAN. Le clan Trump postulerait que la reconstruction de l’Ukraine et la gestion de ses vastes ressources gazières, pétrolières ou minières seraient confiées à des coentreprises et des investisseurs américains. Les fonds russes gelés en Occident seraient d’ailleurs au cœur de ces mécanismes d’investissement. Le dossier ukrainien n’est donc pas traité par le clan Trump comme une crise de sécurité internationale classique, mais comme une restructuration d’entreprise dont il faut extraire les actifs avant de la remodeler.

    Retenons la formule magique, désormais omniprésente dans la presse : Kushner dessine les contours politiques et la stratégie de redressement, les fonds bilatéraux captent les ressources physiques, et les cryptomonnaies servent de structure financière hors contraintes afin de maximiser les rendements des investisseurs privés.

    Les contours de la solution qui se dessine en Ukraine semblent se résumer ainsi : Bien qu’il n’y ait pas de mandat officiel attribuant des contrats à la Trump Organization, car il faut éviter des conflits d’intérêts frontaux, la structure de l’accord de reconstruction sert directement le clan.

    L’administration a officialisé la création en mai 2025 du United States-Ukraine Reconstruction Investment Fund. Ce partenariat bilatéral se concentre sur l’exploitation des ressources naturelles (minéraux critiques, hydrocarbures) grâce à la participation d’acteurs institutionnels et privés. La direction de ces projets serait confiée à de grands fonds américains. Le NY Times en janvier 2026 rapportait que BlackRock était « au centre » de la vision du président américain, par son implication dans le plan de relance. L’écosystème de la Trump Organization et de ses partenaires immobiliers (comme Witkoff) pourrait indirectement bénéficier de cette ouverture des marchés ukrainiens aux capitaux privés américains. « Faites de l’argent, pas la guerre », titrait le WSJ en novembre 2025, soulignant l’origine russe de l’idée.

    Les annonces diplomatiques ont aussi un effet sur les cryptos

    Rappelons aussi que le secteur crypto est devenu un outil de spéculation et un vecteur de transfert de capitaux privilégié par l’écosystème Trump (notamment via leur projet familial World Liberty Financial). Non seulement vecteur, mais aussi baromètre des percées diplomatiques, le marché des cryptomonnaies réagit désormais instantanément aux annonces de paix de l’administration. Par exemple, le dénouement des accords parallèles (comme le cadre de paix avec l’Iran) a provoqué une envolée immédiate du Bitcoin au-delà des 63 000 $. Sans oublier la « fluidité » d’un système qui permettrait le contournement des sanctions afin de procéder hors des blocages structurels ou règlementaires. Ainsi, dans l’éventualité du gel du conflit, et d’une levée progressive des sanctions contre la Russie, les crypto-actifs sont compris par le clan d’affaires Trump comme une infrastructure financière fluide qui permettrait de déplacer des capitaux à l’est, sans s’encombrer de la lourdeur des régulations bancaires traditionnelles.

    De plus lesdites cryptos permettent une certaine intégration commerciale : l’utilisation de jetons liés à la galaxie Trump pour des transactions ou des bonus est déjà testée dans d’autres sphères d’influence de la Maison-Blanche, préfigurant leur usage potentiel dans les zones économiques spéciales prévues en Europe de l’Est.

    Conclusion : la géopolitique « transactionnelle » d’une oligarchie

    Si Trump, l’homme d’État, ne mérite pas les félicitations du jury, la diplomatie transactionnelle du « business clan » trumpien ne manque cependant pas de cohérence. Partant du principe que les élites occidentales sont la cause du chaos mondial et non sa solution, le syndic de faillite Trump choisit de les ignorer et de s’enrichir sans retenue, réglant les questions entre tours de passe-passe et passe-droits. Avec lui la géopolitique devient un immense chantier de restructuration d’entreprise. Ce qui d’ailleurs n’est pas sans provoquer certaines fissures entre son clan, pragmatique, et le gouvernement, messianique, actuellement au pouvoir en Israël.

    Or la situation du clan est pourtant doublement fragile. Elle est géographiquement « fixée » dans certains espaces économiques qui sont aussi des zones de guerre (péninsule arabique, Iran, Ukraine, Russie) ; elle dépend de nouveaux secteurs économiques caractérisés par une grande volatilité. Il serait donc aisé, pour une puissance étrangère hostile, d’éradiquer la fortune personnelle du « clan » trumpien, bien plus que de ruiner une population entière. Ceci explique peut-être la récente efficacité de la guerre asymétrique menée par les Iraniens. Car elle frappe aussi au portefeuille.

    André Archimbaud (Observatoire du journalisme, 5 juillet 2026)

     

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