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Points de vue

  • Carlson et Netanyahou, influenceurs majeurs de la vie politique américaine...

    Nous reproduisons ci-dessous une analyse d'André Archimbaud, cueillie sur le site de l'Observatoire du journalisme et consacré à lutte d'influence entre Tucker Carlson et Benyamin Netanyahu pour le "contrôle" de l'opinion républicaine...

    andré archimbaud, tucker carlson

    Carlson et Netanyahou, influenceurs majeurs de la vie politique américaine

    En 2028, les Américains éliront un prochain président, homme ou femme. Les donateurs, comme ils en ont le droit, tenteront de cornaquer les candidats. Et les résultats nous diront laquelle des deux terres promises aura été la plus efficace : celle de l’exceptionnalisme américain, les souverainistes, ou celle des cinquante millions de chrétiens sionistes qui voient en l’État hébreu un simple embryon de ce qu’il devrait être – le « grand Israël » – pour que nous revienne le Messie.

    Deux influenceurs d’exception représentent les deux factions. L’épiscopalien Tucker Carlson, et en face l‘actuel Premier ministre israélien, inspirateur des évangélistes sionistes qu’il courtise depuis longtemps. Un tel positionnement des enjeux aurait été impensable il y a encore deux ans. Les grands médias à faible diffusion ne voient naturellement pas les choses comme ça. Les nombreux petits podcasts à grande diffusion, oui. C’est dire, en de telles perspectives, combien la personnalité de Trump est devenue subsidiaire, voire obsolète.

    Tucker Carlson part en guerre… contre la guerre

    Carlson a ouvert la course présidentielle. C’est depuis son interview du sénateur Ted Cruz, en juin 2025, que les observateurs commencent à y songer. En déconstruisant les idées reçues du sénateur Cruz sur la question du christianisme sioniste, Tucker Carlson entama ce jour une impertinente croisade contre la guerre en Iran qui pointait à l’horizon. Une critique impitoyable des chrétiens sionistes, en fait. Le journaliste franc-tireur a participé en juillet à un méga-rallye organisé par son ami Charlie Kirk, le fondateur de Turning Point USA (TPUSA). Il y soutenait que le pays n’avait plus les moyens de faire des guerres « pour le compte d’autrui », de surcroît sans véritables stratégies. Puis survint l’assassinat de son ami Charlie Kirk, le 10 septembre 2025. Kirk était considéré comme l’espoir du mouvement MAGA. Il avait démontré son immense qualité d’activiste politique au point qu’il incarnait un parfait leader de la relève, donc un candidat à la présidence tout à fait vraisemblable à dix ans d’échéance. Parce qu’il avait su faire basculer une grande partie des jeunes et des abstentionnistes dans le camp de Donald Trump en 2024.

    La liaison Carlson Turning Point USA (Charlie Kirk)

    Furieux contre les médias pour leur traitement de l’attentat, Carlson s’en prit à eux, en octobre 2025, lors d’une réunion commémorative organisée par le mouvement de Charlie Kirk sur le campus de l’université de l’Indiana, à Bloomingdale. Et ceci non sans y avoir défini le mouvement MAGA (MAGA = America First + pas de guerres stupides + un effort réel de ramener les emplois au pays + immigration contrôlée), avec pour slogan-conclusion :

    « Jamais un pays ne doit placer les intérêts d’autres pays au-dessus des siens propres ».

    Ce jour-là se posait la question du contrôle de l’organisation de Charlie Kirk (TPUSA). Elle se pose encore aujourd’hui. Qui détiendra le TPUSA gagnera l’élection. Or seuls le vice-président JD Vance et Tucker Carlson seraient à même de l’arsenaliser comme le faisait Charlie Kirk.

    Carlson s’internationalise

    Tucker s’est ensuite « internationalisé », se rendant par exemple au World Governments Summit de Dubaï en mars 2026. Cycle qu’il poursuit grâce à sa chaîne TCN en interrogeant des personnalités libertaires (ou hydroponiques), américaines et étrangères. Ainsi de son ex-collègue de CNN devenu podcaster, le britannique Pierce Morgan (confrontations le plus souvent amicales), l’ambassadeur américain à Jérusalem, ancien pasteur et gouverneur de l’Arkansas Mike Huckabee (entrevue-piège), le géopolitologue sino-canadien Jiang Xu Qin qui a fait ses études aux É‑U (entrevue informative), et tout récemment Avraham Burg, un homme politique israélien réfractaire au régime Netanyahou d’aujourd’hui (qui doit « faire avec » les religieux fondamentalistes). Voir en lien un exemple de cette entrevue cordiale.

    Ces éléments de réflexion expliquent peut-être pourquoi, à la plaisanterie, (?) Carlson a dit que parfois l’envie lui venait de se porter candidat. Car la population américaine en dessous de cinquante ans entre en rébellion contre l’opération militaire israélo-américaine au Proche-Orient, tandis que les personnalités hostiles à cette guerre sont dénoncées. Un podcast présenté par deux anciens journalistes de MSNBC (propalestiniens de gauche) décrit ici avec exactitude la violente confrontation médiatique qui déchire la coalition MAGA/America First qui avait porté Trump au pouvoir. Des odeurs d’inculpation flottent dans les âmes. Et ce à la veille des prochaines élections au Congrès. Et surtout en préparation des présidentielles de 2028 où tout le monde attend chez les « républicains » des primaires entre Rubio, Vance et Cruz.

    Criminaliser et éliminer de la course les éléments MAGA ?

    Raymond Abellio a écrit dans son roman Visages immobiles que l’Amérique vivait la guerre comme un spectacle sportif, tandis que les vieilles nations y voyaient une rencontre avec la tragédie. Il y a ainsi les guerres de choix et les existentielles. Les dernières sont par définition « justes » parce que défensives, tandis que les premières sont toujours vendues comme préventives parce que « justes ». C’est pourquoi bon nombre de journalistes et podcasteurs s’inquiètent. Quoi qu’il en soit, outre la censure ou la coupure des comptes bancaires, un état « de guerre » comporte aujourd’hui un immense risque pour des déviants tels que Tucker Carlson. Et une vingtaine de podcasteurs majeurs, de gauche comme de droite. Carlson dit avoir été informé par des « connaissances » que la CIA aurait demandé au ministère de la Justice d’enquêter sur ses contacts journalistiques avec l’Iran afin d’en déterminer ou non le caractère criminel. Il a fait une déclaration à cet effet, suivie d’autres, et en a discuté avec le journaliste américain qui vit au Brésil, Glenn Greenwald. Un harcèlement judiciaire n’est pas à exclure, ne serait-ce que pour « fuiter » et diaboliser.

    La politique étant ce qu’elle est, il serait logique de penser que la tentation d’inculper un opposant politique est toujours possible. Trump devrait en savoir quelque chose.

    Plus ça change, moins ça change : l’Amérique sous pilotage automatique

    Les États-Unis sont coutumiers des guerres de choix. Parce qu’ils sont une république oligarchique conçue pour donner un cadre opérationnel subtil à la démocratie, ce qui a permis dès leur fondation aux quatre tribus constitutives du pays (voir notre précédente chronique) de pacifiquement coexister. Sachant que les oligarchies transcendent les tribus, et contrôlent les institutions depuis toujours. Aux propriétaires de plantations ont succédé les chevaliers d’industrie, puis les banquiers, puis les technologistes. Ils ont ainsi peu à peu transformé la Weltanschauung de la république, la faisant passer de l’isolationnisme à l’internationalisme, de l’internationalisme au transnationalisme puis, depuis 2024, du transnationalisme au national-technologisme, lequel entre maintenant en conflit direct avec un retour de flambée de l’impérialisme hydroponique messianique qui fut jadis qualifié de « blob » par Barack Obama : les néoconservateurs de l’équipe Bush qui reviennent en force.

    Retour des néoconservateurs

    Ces derniers avaient inlassablement remodelé la carte géopolitique du Proche-Orient, cristallisant leurs vues dans un célèbre mémorandum cité dans son livre par le responsable de la CIA de Bill Clinton, James Woosley. Le mémo décrivait une chaîne de renversements de régimes « sous cinq ans » en Irak et en Syrie, au Liban et en Libye, en Iran et en Somalie, le Soudan complétant la liste de ce projet « prophylaxique ». En dépit de la mauvaise surprise de l’Afghanistan, ils s’obstinent aujourd’hui à vouloir mener à bout leur plan, cochant la dernière case : l’Iran. Il leur aura fallu vingt-cinq ans. La population en a assez. Les finances de l’État s’épuisent. La dette publique est obèse. Et la Chine poursuit son avance technologique. D’où les deux élections de Trump.

    Certains s’étonnent encore que ses promesses de 2024 (la dernière élection présidentielle) n’aient pas été tenues. L’opération de police lancée par le DOGE dans le cœur nucléaire des dépenses publiques a en effet échoué dès le départ parce que Musk voulait procéder à un audit approfondi de deux rackets champions du camouflage comptable, le wokiste et le belliciste, tous deux affamés de l’or des contribuables. La guerre en Ukraine n’a pas été arrêtée en 24 heures, ni jamais. Et celle des tarifs a été cafouilleuse, prêtant le flanc au sabotage des juges. Quant au contrôle du Canada (vieux et fascinant projet « anti-New Deal » du Tecnate of America des années 30, auquel collaborait activement le grand-père maternel d’Elon Musk), celui-ci a explosé au décollage (avec le Groenland !). Et voici maintenant que la guerre pour le contrôle de l’énergie mondiale ne tourne pas rond non plus. Considérée pourtant comme un prérequis au financement d’un pharaonique programme d’intelligence artificielle lui-même conçu par les technologistes comme l’ultime vaccination, désespérée, contre le dépérissement de la civilisation américaine, donc occidentale, la guerre en Iran était supposée étouffer les métastases galopantes d’un cancer nommé les BRICS. Or, là encore, Trump se mutile politiquement en sacrifiant sa base électorale. La commentatrice Megyn Kelly, lors d’une interview de Joe Kent, lequel a récemment démissionné de son poste de directeur national du contreterrorisme, nous rappelle en effet que la coalition de 2024 a explosé et que les démocrates, dépourvus de leader ou de programme autre que l’impeachment de Trump (sa révocation), vont pourtant bénéficier d’un raz-de-marée lors des législatives de l’automne.

    Trump est-il idiot ou suicidaire ? A‑t-il peur de quelque chose ?

    Bon nombre de commentateurs américains, la majorité en fait, se noient en ce genre d’hypothèses. Ils ignorent peut-être que Trump est tout simplement un faible, un faux-dur qui ne sait pas dire non, tout comme ses prédécesseurs le furent. Conçu pour servir les oligarchies, l’État permanent américain fonctionne depuis deux cent cinquante ans sous pilotage automatique. Aucun capitaine n’a pu historiquement le déconnecter. Tous ont fait semblant. En particulier depuis la Première Guerre mondiale. Et aucun dans le futur ne le pourra, à moins de procéder à une déconstruction et reconstruction complète des pouvoirs publics en invoquant l’article 5 de la constitution, selon par exemple des recommandations de la Heritage Foundation ou encore du groupe militant The Convention of States. Que l’on y parvienne ou non, ceci aura un impact non pas seulement pour les Américains, mais pour le reste du monde. Ce dernier ne peut attendre. Ni Israël qui pourtant a fait trop confiance à quelques lobbies américains dont le style agressif risque d’avoir un effet contraire : la détérioration de jour en jour de son capital de sympathie. Le phénomène Netanyahou vient d’être brillamment exposé par l’ancien politicien israélien (et un temps président par intérim du pays), Avraham Burg, lors de sa toute dernière interview avec Tucker Carlson. Burg éduque le journaliste sur les racines intellectuelles du Premier ministre, sur la complexité de la société israélienne, et ses considérables transformations depuis l’époque héroïque de la guerre des Six Jours, en 1967. Ainsi que sur la psychologie du citoyen de base.

    Woodstock et le déclin occidental

    La « renaissance » voulue par Netanyahou, son rallumage du sens de l’histoire sioniste, résulte probablement de sa propre prise de conscience du déclin américain. Ceci ne date pas d’aujourd’hui. Le déclin remonte à loin : à l’année 1969, précisément. Depuis Woodstock. Peter Thiel a dit l’année dernière que ce sont les hippies qui depuis ont pris le contrôle de l’Amérique. Depuis Woodstock, évènement qui en quelque sorte a « annulé l’alunissage » en 1969 du programme Apollo. Prométhée a été dilué. Et Thiel d’expliquer : depuis cette date, la science des grandes découvertes ne progresse plus, les ingénieurs disparaissent, les banquiers poussent comme des champignons, l’on ne fabrique plus de produits faits d’atomes, on se contente au contraire de multiplier produits et services assis sur des bytes. Conclusion du fondateur de Palantir : faute d’un redressement majeur, sans un retour au tangible, l’empire occidental vit sous le signe de l’Antéchrist.

    Fin de la liaison automatique USA-Israël

    L’État d’Israël a compris depuis plusieurs années que son soutien psychologique et financier en Amérique dépend de ceux qui rêvaient de la conquête spatiale : les baby-boomers. Ils sont en voie de disparition, à l’exception de Musk. L’Amérique change politiquement, démographiquement, psychologiquement. Les électeurs démocrates sont devenus hostiles à Israël et favorables à la Palestine au point que les lobbys pro-israéliens comme l’AIPAC (l’American Israel Public Affairs Committee, fondé en 1959, successeur de l’American Zionist Committee for Public Affairs, fondé en 1954) choisissent désormais d’utiliser des structures intermédiaires ne faisant nullement référence à Israël lorsqu’ils soutiennent des candidats aux primaires. Quant aux électeurs républicains, ils se divisent entre les vieux (pro-Israël, pro-establishment) et les jeunes (isolationnistes, défiant l’establishment, hyperactifs dans les podcasts, ce qui explique les succès considérables de certains d’entre eux venus pourtant du « mainstream »: Megyn Kelly, Pierce Morgan, et bien sûr Tucker Carlson), emblématiquement représentés par le défunt Charlie Kirk. Benjamin Netanyahou le comprend. Il sait aussi que la démographie en Israël ne va pas dans le sens de l’histoire. Il lui faut coûte que coûte poursuivre, provoquer des retournements stratégiques.

    De « La vie selon Agfa » à la rave party : le sursaut des sionistes messianiques

    Le petit État israélien n’a jamais cessé de se redéfinir. Fondé par des socialistes nationalistes originaires d’Europe, il a progressivement mué à la suite de diverses vagues ou mutations migratoires. La Terre sainte dispersée aux quatre vents s’est brutalement, deux mille ans après, transformée en camp de réfugiés, puis en état-kibboutz, puis devint un État-client de la puissance américaine. Les arabo-musulmans de la région ont alors hâtivement perçu Israël comme un porte-avions de l’Occident chargé de la police de la région. Mais le génie est sorti de la bouteille de l’Histoire, se dessine maintenant un État-puissance de stature mondiale, assis sur trois forces profondément voulues comme irrévocables : son peuple, sa terre, et sa loi. Cela suffit. Le peuple de prêtres se transforme en nation. Point n’est besoin en effet, pour certains intellectuels juifs, de croire en Dieu Selon le Français Henri Atlan, il n’y a curieusement ni Credo ni Chahada (professions de foi) dans la religion juive. D’autres, quelques rabbins orthodoxes, comme Yakov Ravkin, vont au contraire jusqu’à présenter le projet israélien comme une conséquence du protestantisme messianique, une erreur qui, comme le disait Montagu à Balfour, mettrait les juifs du monde en danger, faisant en sorte qu’ils seraient traités en étrangers dans tous les pays, y compris en Palestine. Shlomo Zand va de son côté affirmer dans son livre que la terre d’Israël a été « inventée », là encore sous influence protestante. D’autres voient enfin le sionisme comme la marque de l’idolâtrie, de l’hubris et de l’hérésie. Ainsi du rabbin Yaakov Shapiro.

    Le rôle des sionistes chrétiens

    Inversement, certains groupes minoritaires mais très actifs diront, avec les disciples de feu le rabbin Kook, qu’Israël n’attend plus le Messie ; il en est la première étincelle, l’étape numéro un du cycle messianique. Autrement dit, selon l’école des prémices de la Rédemption, la fin est déjà là. Depuis le cycle Netanyahou, grâce à la guerre très largement soutenue par la population alors que les élites le haïssent, le paysage a changé, en particulier depuis quinze ans. Le temps d’une génération, le socialisme sioniste a fait progressivement place à une sorte de synthèse, le sionisme messianiste, peut-être beaucoup plus vibrant encore dans le cœur des cinquante millions de chrétiens sionistes américains que dans celui des Israéliens. Vecteur d’une vision géopolitique nouvelle, il passe de la simple idéation d’un État précieux, centre mondial d’une nation qui renaît, à un projet : la restructuration complète de son voisinage. Car le troisième temple attend… au carrefour de trois continents.

    Israël comme nouvelle Californie eschatologique ?

    Carrefour du Proche-Orient en effet, que cet Israël scientifique, technologique et politique, nouvelle Californie eschatologique, prochain eldorado de la nouvelle histoire d’un monde réinitialisé. Benjamin Netanyahou a pris son indépendance à l’égard des États-Unis, dont le peuple est vu par les citoyens de l’État hébreu, nous dit Avraham Burg, comme naïf bien qu’admirable. Netanyahou, comme la plupart de ses prédécesseurs, connait le pays comme sa poche. Il a besoin de lui. Et il n’a pas le choix. Car tendanciellement Israël vit une sorte de déclin interne identique à celui de l’Amérique et de l’Europe. Cela ne date pas d’aujourd’hui. Ce déclin social d’Israël fut prophétisé par un film de 1992, La Vie selon Agfa (réalisé par le fils de Moshe Dayan), qui présentait la société israélienne sous un jour nihiliste. La symbolique de la dernière prise de vue (la bande du magnétophone qui tourne à vide, précisément) nous aide peut-être à comprendre le phénomène Netanyahou d’aujourd’hui. Le voilà en effet qui enfourche le cheval blanc de l’apocalypse lorsque sort une suite du film de Dayan, la rave party du 7 octobre.

    La guerre des terres promises est inscrite dans les astres

    La tragédie grecque décrit le champ d’affrontement de deux légitimités. Un domaine où les dieux n’ont pas le droit d’intervenir. L’Amérique comme Israël sont conscients de leur crise mutuelle. L’Amérique de Carlson veut se replier sur ce qu’elle nomme l’Hémisphère Ouest, ensemble autarcique qui réunit toutes terres américaines entre pôle Nord et pôle Sud, tout en conservant son monopole monétaire et techno numérique sur le monde. L’Israël de Netanyahou attend de son allié qu’il s’engage au-delà de ce périmètre ; il l’entraîne imprudemment dans une crise énergétique au Proche-Orient qui risque de faire perdre à Washington dix ans de progression technologique. Parce qu’Israël a besoin d’un hinterland et d’un rimland élargi. Au détriment de ses voisins.

    L’élection présidentielle américaine de 2028 représente la date butoir. La crise actuelle a le mérite de la clarté. D’un côté la position Carlson-Vance qui sert de locomotive à un système que Trump ne contrôlera plus bientôt. De l’autre le joint-venture Israël et chrétiens sionistes, promu par les admirateurs de Netanyahou les plus vocaux aux États-Unis, et qui risque en fait de faire exploser les deux pays. D’un côté l’Amérique ne peut plus servir de gendarmerie à l’État hébreu. De l’autre, Israël réalise qu’il lui sera trop dangereux de rester colonie américaine. D’où cette tragédie des deux terres promises. D’où aussi la tragédie du Proche-Orient en son entier.

    La marche de l’aveugle et du paralytique ne pourra durer longtemps. Les deux équipes de campagne le savent.

    André Archimbaud (OJIM, 28 mars 2026)

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  • Iran: le début d’un conflit que l’Occident ne peut pas gagner

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Sacha Vliegen, cueilli sur Euro-Synergies et consacré à une analyse en profondeur du conflit engagé par les États-Unis et Israël contre l'Iran.

     

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    Iran: le début d’un conflit que l’Occident ne peut pas gagner

    Lorsque l’Occident fait la guerre, il le fait rarement avec une conscience historique profonde de sa propre position. Il préfère s’exprimer dans le langage de la technique: intervention, dissuasion, stabilisation, changement de régime, démocratisation, sécurité préventive. Ces mots donnent l’impression que la guerre est un instrument rationnel, une intervention maîtrisable au sein d’une stratégie plus large, une opération temporaire permettant de résoudre un problème régional. Mais cette terminologie cache souvent plus qu’elle n’explique. Derrière ce langage apparemment pragmatique, se cache un schéma plus profond: le refus de l’Occident de reconnaître qu’il n’est plus, de façon évidente, le centre de l’histoire du monde.

    La guerre contre l’Iran doit être comprise sous cet angle. Officiellement, il s’agit de menace nucléaire, de sécurité régionale, de défense des alliés et de lutte contre le terrorisme. Dans la communication publique, ces motifs sont mis en avant comme s’ils pouvaient, à eux seuls, expliquer le conflit. Pourtant, il est clair qu’ils ne font qu’effleurer la surface. L’enjeu est bien plus grand. L’Iran n’est pas simplement un régime problématique, ni un État isolé que l’on pourrait mettre à genoux avec suffisamment de sanctions et de frappes aériennes, ni la répétition des conflits auxquels les États-Unis et leurs alliés se sont habitués ces dernières décennies. Ceux qui traitent l’Iran comme s’il s’agissait simplement de « l’intervention suivante » après celles qui ont frappé l’Irak, l’Afghanistan, la Libye ou la Syrie, se trompent fondamentalement sur la nature du pays, sa position dans le monde et la phase historique dans laquelle ce conflit s’inscrit.

    C’est pourquoi cette guerre est aussi dangereuse. L’attaque contre l’Iran n’ouvre pas simplement un nouveau front au Moyen-Orient. Elle ouvre potentiellement un conflit qui est à la fois géopolitique, idéologique, religieux et civilisationnel. Pour les États-Unis et Israël, le risque est d'avoir déclenché une guerre qu’ils ne peuvent pas vraiment gagner, mais qu’ils ne peuvent pas non plus quitter sans humiliation grave ou perte stratégique. C’est précisément ce qui fait d’un conflit un enjeu existentiel: il ne s’agit pas, littéralement, de la survie physique immédiate des États, mais d’un résultat qui pourrait ébranler la position fondamentale des acteurs impliqués dans l’ordre mondial. L’Iran, en ce sens, n’est pas une périphérie, mais un cas test. La question n’est pas seulement de savoir ce qu’il adviendra de l’Iran, mais si l’Occident est encore capable d’imposer sa volonté à un adversaire important, profondément enraciné dans son histoire et sa foi, et de prime importance sur le plan géopolitique.

    Les causes géopolitiques du conflit

    Pour comprendre pourquoi ce conflit est si chargé de sens, il faut d’abord prendre au sérieux la position stratégique de l’Iran. L’Iran n’est pas simplement un État du Moyen-Orient; c’est l’un des carrefours géopolitiques les plus significatifs de l’Eurasie. Une simple observation de la carte le montre immédiatement. L’Iran se trouve au croisement du Moyen-Orient, de l’Asie centrale, du Caucase, de l’Asie du Sud et de l’océan Indien.

    Il est voisin du monde arabe, de la Turquie, de la région caspienne et, par la mer, des routes d’accès à l’énergie mondiale. Il contrôle aussi la rive nord du détroit d’Ormuz, un passage maritime d’une importance exceptionnelle pour les flux de pétrole et de gaz du Golfe. Menacer la route d’Ormuz, c’est non seulement mettre la pression sur des adversaires régionaux, mais aussi secouer les marchés mondiaux et contraindre les grandes puissances à tenir compte de sa position.

    Cela fait déjà de l’Iran plus qu’un acteur régional. Mais sa signification dépasse le pétrole. Le pays est aussi un pivot dans la nouvelle infrastructure eurasiatique qui, ces dernières années et décennies, est devenue de plus en plus importante.

    Pour la Chine, l’Iran n’est pas seulement un fournisseur d’énergie ou un partenaire diplomatique, mais aussi un corridor possible dans la connexion plus large entre l’Asie de l’Est, l’Asie centrale, le Moyen-Orient et l’Europe.

    Pour la Russie, l’Iran est un partenaire naturel dans la ceinture sud de l’Eurasie, justement parce qu’il peut limiter l’influence occidentale dans cette zone et permettre la construction d’axes économiques et géopolitiques alternatifs.

    Du point de vue occidental, cela signifie que l’Iran n’est pas simplement un régime difficile, mais un pivot potentiel dans un ordre post-occidental du continent.

    C’est là que l’on retrouve une vieille intuition géopolitique. Depuis longtemps, la théorie géopolitique avance que l’Eurasie est la scène centrale du monde, et que la puissance qui parvient à organiser la cohésion continentale de l’Eurasie acquiert un avantage structurel sur les puissances maritimes. Sous différentes formes, ce motif revient: l’idée que le contrôle du centre continental ou de ses zones périphériques est décisif pour le pouvoir mondial. L’Iran ne se trouve pas tout à fait dans le « heartland » classique tel que certains géopoliticiens l’imaginaient, mais il est à la jonction entre le centre et les ceintures périphériques. C’est précisément pourquoi il est si important. Il est à la fois pont, tampon, corridor et frein. Pour une cohésion eurasienne émergente, l’Iran est un lien. Pour une hégémonie maritime, il est un obstacle.

    Dans cette perspective, il est logique que l’Occident considère l’Iran non seulement comme un ennemi idéologique, mais aussi comme un problème stratégique structurel. Un Iran autonome, résistant et durable gêne la domination totale de l’Occident sur le Moyen-Orient et empêche les grandes puissances asiatiques d’être isolées. La guerre contre l’Iran n’est donc pas simplement une réaction à une provocation spécifique, mais aussi une tentative de neutraliser un carrefour géopolitique avant qu’il ne soit encore plus intégré dans un réseau de pouvoir et d’infrastructures non occidental.

    Israël et le contrôle du Rimland

    Pour Israël, cette question est encore plus aiguë. Depuis sa création, la culture stratégique israélienne a toujours pensé en termes de survie dans un environnement hostile, ou du moins instable. L’État d’Israël est petit, entouré par des populations plus nombreuses et dépendant de la supériorité technologique, de la capacité de mobilisation et du soutien diplomatique extérieur. Dans ce contexte, il est compréhensible qu’Israël ait développé une sensibilité particulière face aux hégémons régionaux potentiels. Aucune puissance hostile dans la région ne doit devenir trop forte, aucune ceinture cohérente d’adversaires ne doit se former, aucun acteur ne doit avoir le temps de limiter à long terme la marge de manœuvre militaire, politique et psychologique d’Israël.

    L’Iran est précisément un tel acteur. Non seulement par ses propres capacités, mais aussi par le réseau d’alliés, de milices et de sympathisants qu’il a constitué dans la région ces dernières décennies. Ainsi, du point de vue israélien, l’Iran n’est pas seulement un adversaire idéologique lointain, mais une puissance qui peut exercer, directement ou indirectement, une influence sur plusieurs fronts. La lutte contre l’Iran n’est donc pas seulement une question de dissuasion; c’est une tentative de briser une ceinture stratégique avant qu’elle ne se retourne définitivement contre Israël. Plus largement, on peut dire qu’Israël veut empêcher qu’au Moyen-Orient ne se constitue une configuration géopolitique dans laquelle il ne détiendrait plus la supériorité qu’il a pu construire, avec l'aide des États-Unis, au cours de ces dernières décennies.

    La modernité et la volonté de contrôle

    Mais la géopolitique seule ne suffit pas à comprendre la persévérance de l’Occident dans de tels conflits. Il y a aussi une logique civilisationnelle plus profonde: le rapport moderne de l'Occident au pouvoir, à la technique et à la réalité. Depuis les débuts de la modernité, l’Occident a développé un élan expansionniste unique, porté par la science, la technique, la dynamique capitaliste et la formation de l’État. La nature n’était plus vue comme un ordre dans lequel l’homme devait s’insérer, mais comme un domaine à explorer, mesurer, exploiter et contrôler. Cette vision du monde est aujourd’hui si évidente qu’on ne remarque plus à quel point elle est singulière. L’homme moderne considère spontanément le monde comme quelque chose qui doit être disponible pour la planification et la manipulation.

    Pour Heidegger, toutefois, ce développement avait aussi un versant profondément problématique. Lorsque le monde apparaît exclusivement comme quelque chose que l’on peut techniquement gérer et exploiter, l’homme perd, selon lui, progressivement la capacité de vivre la réalité d’autres façons. Tout est réduit à l’utilité, à l’efficacité et au contrôle. La nature devient ressource, la société devient organisation, et finalement l’homme lui-même risque d’être réduit à un élément au sein d’un système technique. Heidegger nous avertissait que cette façon de penser ne fait pas qu’altérer le monde, elle l’appauvrit: elle exclut de plus en plus d’autres formes de signification, de tradition et de lien au réel.

    C’est ici que l’analyse de Heidegger est pertinente. Son propos n’était pas simplement de dire qu’il existe de nouvelles machines, mais que la technique moderne est une manière de révéler, une manière dont le réel se présente à nous. Dans cette ontologie technique, le monde apparaît comme un stock, un réservoir, une ressource disponible à tout moment. Les rivières deviennent sources d’énergie, les forêts deviennent moyens de production, la terre devient zone d’exploitation, les communautés humaines deviennent populations à gérer, et les États deviennent des unités stratégiques dans un système plus vaste. Lorsque cette pensée infiltre la géopolitique, il paraît presque naturel de croire que l’on puisse réorganiser des sociétés comme on gère des infrastructures. Un régime devient alors une pièce que l’on remplace si elle ne fonctionne plus dans le système.

    C’est précisément là qu’a résidé l’une des plus profondes erreurs de ces dernières décennies. L’Occident a souvent agi comme si l’ordre politique n’était qu’une configuration technique que l’on pourrait réagencer avec assez de pression, de bombardements, de sanctions et d’ingénierie institutionnelle. L’Irak, l’Afghanistan et la Libye ont pourtant montré que les sociétés ne sont pas un substrat neutre sur lequel on peut projeter impunément de nouvelles institutions. Elles sont faites de mémoire, de religion, d’honneur, de pouvoirs locaux, de traumatismes historiques, de loyautés culturelles et d’horizons moraux. Quand on nie cette profondeur, on fait la guerre comme si l’on pouvait remplacer une civilisation par des schémas et des modèles. Ce n’est pas seulement arrogant, c’est aussi stratégiquement aveugle.

    Spengler aussi jette sur cette problématique une lumière dure mais éclairante. Dans sa description de la culture occidentale ou «faustienne», il met en avant l’élan sans bornes de l’Occident à franchir l’infini, à aller toujours plus loin, à conquérir de nouveaux espaces et à soumettre le monde par la technique. Qu’on souscrive ou non à l’ensemble de son analyse, il a bien vu que la civilisation occidentale moderne a produit un esprit d’expansion qui supporte mal les limites.

    Dans sa phase finale, selon Spengler, la culture devient civilisation: l’ordre symbolique vivant laisse place à l’organisation technique, à la formation de grandes puissances politiques et à des systèmes anonymes de contrôle. Appliquée à la politique mondiale actuelle, cette grille de lecture donne au conflit avec l’Iran une signification plus large et tragique. L’Occident ne répond pas seulement à un défi régional; il se heurte à une limite historique de sa propre logique expansive.

    Après la fin de la Guerre froide, il a semblé un moment que cette limite n’existait plus. La démocratie libérale était présentée comme l’aboutissement universel de l’histoire. On partait du principe que toutes les alternatives idéologiques sérieuses avaient disparu et que les États qui n’étaient pas encore intégrés dans l’ordre libéral mondial représentaient un simple retard temporaire. Cet optimisme était non seulement politique, mais aussi anthropologique: on supposait que le développement économique, la modernisation technologique et la réforme institutionnelle mèneraient tôt ou tard partout à des formes politiques comparables. Il n’en reste aujourd’hui que très peu. Le monde n’apparaît pas comme une planète libérale uniforme, mais comme une arène où s'affrontent des blocs de civilisation, des traditions historiques et des modèles de puissance différents.

    C’est précisément pour cela que l’Iran est un cas si difficile pour l’Occident. Ce n’est pas simplement un système autoritaire qui n’est pas encore «prêt», mais un État issu d’une rupture révolutionnaire avec la modernité occidentale telle qu’elle a été vécue en Iran. La révolution de 1979 n’a pas été qu’une prise de pouvoir, mais une tentative de formuler un principe politique alternatif, où légitimité religieuse, attitude anti-impérialiste et souveraineté nationale étaient liées. On peut critiquer ce régime pour de nombreuses raisons, mais on ne peut pas le comprendre si on le présente comme un simple produit accidentel ou superficiel de la répression. Il repose sur une synthèse historique propre, aussi problématique ou violente soit-elle.

    Les erreurs d’analyse sur l’Iran

    Cela nous amène à une erreur cruciale dans de nombreuses analyses occidentales: la sous-estimation de la profondeur religieuse et symbolique de l’État iranien. Le chiisme possède une puissante tradition de souffrance, d’injustice, de témoignage et de martyre.

    Le récit de Karbala, la figure de Hussein et le souvenir d'une domination injuste ont une portée spirituelle et politique durable dans le monde chiite. Lors de la révolution iranienne, ce répertoire n’a pas simplement été répété, mais mobilisé comme source de légitimité et de résilience. Cela ne signifie pas que tous les Iraniens sont de pieux révolutionnaires, ni que la légitimité religieuse du régime est inattaquable. Mais une partie de l’idéologie d’État et de la capacité de mobilisation ne relève pas seulement de la politique du pouvoir, mais d’un langage moral et religieux qui donne sens au sacrifice, à la résistance et à la mission historique.

    C’est pourquoi il est dangereux que des décideurs occidentaux pensent que le régime s’effondrera simplement dès que la pression adéquate sera appliquée. Cette attente est entretenue par l’image véhiculée par de nombreuses voix de l’opposition iranienne en Occident. Bien sûr, il existe en Iran de profondes tensions. Il y a du mécontentement face à la corruption, la stagnation économique, le népotisme, le contrôle moral, le sous-développement régional et la répression. Il y a eu des protestations de la part de jeunes en milieux urbains, de femmes, d’ouvriers, d’étudiants, de commerçants et de minorités ethniques qui se sentent marginalisées culturellement ou économiquement. Kurdes, Baloutches, Arabes du Khouzistan et d’autres groupes font souvent l’expérience de ne pas bénéficier d’un accès équitable au pouvoir, à la reconnaissance ou au développement. Ces tensions sont réelles et ne doivent pas être minimisées.

    Mais l’existence de tensions n’implique pas l’existence d’une opposition cohérente capable de remplacer un État de cette ampleur et de cette complexité par un nouvel ordre stable. C’est précisément l’erreur que commettent de nombreux fantasmes occidentaux qui rêvent d'un changement de régime. On constate qu’un régime est détesté ou contesté en interne par de nombreux groupes, puis on en déduit que ces groupes formeront naturellement une communauté politique dès que le régime tombera. L’histoire montre généralement le contraire. L’opposition interne à un pouvoir établi est rarement homogène. Les manifestants économiques ne veulent pas nécessairement la même chose que les intellectuels laïques; les minorités régionales ne poursuivent pas forcément le même objectif que les monarchistes en exil; les réformateurs libéraux, les milices séparatistes, les intérêts conservateurs des bazars et les groupes radicaux anti-système ne partagent souvent que leur rejet du centre, pas leur vision de l’après.

    C’est là un point décisif pour l’Iran. Oui, il y a de nombreuses lignes de faille. Oui, il y a de la frustration économique, du mécontentement face à la corruption, de la résistance à la tutelle morale et politique de l’État, et des tensions vis-à-vis du «gouvernement du juriste-théologien» ou du système des ayatollahs. Mais qui dirigera l’Iran si le régime actuel tombe? Quelle opposition dispose de la légitimité, de l’organisation, du monopole de la violence et de la capacité administrative pour maintenir la cohésion de l’État? Qui peut intégrer à la fois les régions persanes, les provinces minoritaires, les grandes villes, les appareils de sécurité, les intérêts économiques et les réseaux religieux dans un nouvel équilibre? Il n’existe pas de réponse simple à ces questions. Il est même probable que le renversement du régime ne conduise pas à un Iran libre et stable, mais à une lutte prolongée entre élites concurrentes, milices, parrains étrangers et identités régionales. Autrement dit: pas nécessairement la libération, mais la prémisse d’une violence sectaire ou régionale qui pourrait durer des décennies.

    Ce scénario est loin d’être imaginaire. Il suffit de regarder l’histoire récente des États où un centre fort, même répressif, a été détruit sans qu’un ordre de succession crédible soit prêt. La chute d’un régime ne signifie pas automatiquement la naissance d’une nation. Parfois, elle entraîne au contraire la dissolution d’une structure encore fonctionnelle, quoique dure, qui maintenait provisoirement ensemble diverses contradictions. Dans une telle situation, d’anciennes lignes de fracture réapparaissent: rivalités ethniques, marginalisation régionale, divisions religieuses, clientélisme et ingérence étrangère. Le résultat peut être un conflit où personne ne gagne vraiment, mais où toute une société est épuisée pendant des années ou des décennies.

    Une géographie difficile à contrôler

    L’Iran, en outre, est, sur les plans géographique et historique, particulièrement difficile à briser et à occuper. Le pays n’est pas constitué d’une seule plaine ouverte ou d’un centre de pouvoir qui serait aisément contrôlable après une première défaite militaire.

    L’espace iranien est un ensemble complexe de chaînes de montagnes, de plateaux, de déserts, de concentrations urbaines et de régions périphériques. Cette géographie a maintes fois prouvé, dans l’histoire, qu’elle ralentit, fragmente et épuise les envahisseurs. Des empires antiques aux puissances modernes, beaucoup ont découvert que la Perse est bien plus facile à secouer qu’à contrôler. Même si un acteur extérieur y remporte un succès militaire, les vraies difficultés commencent après: comment garder le contrôle sur un pays vaste, fier, armé et doté d’une conscience historique profonde?

    À cela s’ajoute le fait que l’Iran n’est pas l’Afghanistan, et certainement pas dans le sens où certaines comparaisons sont parfois faites à la légère. L’État iranien dispose de structures institutionnelles, militaires et bureaucratiques bien plus solides que celles que les Talibans possédaient avant leur victoire. Les Gardiens de la Révolution ne sont pas un mouvement d’insurgés lâchement organisé, mais un complexe sécuritaire, idéologique et économique tentaculaire, ancré dans l’État et la société. Si le régime venait à s’effondrer sous une pression intense, cela ne signifierait pas que la résistance disparaîtrait. Il est même probable qu’apparaîtrait alors une forme de résistance armée encore plus dure, fragmentée et difficile à contrôler.

    Le danger d’une guerre existentielle

    Le conflit prend une autre dimension dangereuse si l’on prend en compte la dimension religieuse du côté des États-Unis et d’Israël. En Europe, le soutien américain à Israël est souvent perçu principalement en termes de stratégie, de lobbying ou de valeurs partagées. Tout cela joue un rôle, mais pour une part importante du monde des evangelicals américains, Israël a aussi une signification religieuse et eschatologique. Dans le sionisme chrétien, le retour du peuple juif sur la terre d’Israël et la survie de l’État juif sont vus comme partie d’un plan divin de salut. Israël n’est pas, dans cette vision, qu’un allié, mais un signe des temps et un maillon nécessaire d’un scénario historico-religieux qui doit aboutir au retour du Christ.

    Cela rend le soutien à Israël particulièrement intense dans ces milieux. Ils soutiennent Israël non seulement pour des raisons stratégiques, mais parce qu’ils pensent que l’histoire elle-même a une orientation sacrée et que la protection d’Israël est un devoir religieux. Lorsqu’une telle conviction acquiert une influence politique dans une superpuissance, la nature de la prise de décision change. Le conflit est alors jugé non seulement sur la base des coûts, des risques et des équilibres, mais aussi en termes moraux et même eschatologiques.

    Du côté israélien, il existe aussi des courants religieux et nationalistes qui considèrent le pays non seulement comme un État, mais comme un projet historique et sacré. Lorsque ces convictions se rejoignent, il en résulte un mélange particulièrement explosif: la géopolitique acquiert une profondeur religieuse, et la conviction religieuse une puissance stratégique.

    Dans un tel contexte, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi le conflit avec l’Iran tend à prendre une forme existentielle. Pour les États-Unis, un retrait rapide ou un échec visible signifierait une grave atteinte à leur crédibilité. Non seulement ils auraient échoué à neutraliser un adversaire tenace, mais ils montreraient aussi à leurs alliés et rivaux que la puissance américaine n’est plus automatiquement capable d’imposer un ordre régional.

    Pour Israël, l’enjeu est de taille, car un Iran survivant et renforcé prouverait que la dissuasion israélienne a ses limites.

    Pour l’Iran, le conflit devient presque inévitablement une lutte pour la survie, la souveraineté et l’honneur historique. Un pays qui survit à une telle attaque n’en conclura pas qu’il doit modérer la confrontation, mais plutôt qu’il doit renforcer sa dissuasion, ses alliances et sa capacité de riposte.

    C’est ici que Toynbee devient pertinent. Son idée de « challenge and response » (défi et réponse) offre un cadre utile pour comprendre comment les civilisations et les grandes communautés politiques réagissent aux défis fondamentaux. Selon lui, les civilisations ne croissent pas dans la tranquillité, mais en répondant de manière créative aux pressions, aux crises et aux menaces.

    Si l’Occident tente aujourd’hui de préserver un ordre ancien avec des moyens de moins en moins convaincants, il n’est pas impossible que des adversaires comme l’Iran renforcent leur identité précisément en réaction à cette pression. Ce qui, pour l’Occident, vise à la neutralisation, peut être vécu par l’autre comme la confirmation de sa mission historique. En ce sens, la guerre peut parfois renforcer l’adversaire idéologiquement plus que le détruire politiquement.

    C’est là l’élément tragique de la géopolitique actuelle. L’Occident utilise les instruments de son ancienne hégémonie pour ralentir l’émergence d’une nouvelle réalité multipolaire, mais ce faisant, il accélère peut-être justement la transition vers cette nouvelle réalité. Chaque intervention ratée, chaque surestimation des capacités militaires, chaque sous-estimation de l’adversaire et chaque nouvelle escalade affaiblit encore plus l’aura d’une domination qui allait de soi. La guerre contre l’Iran risque donc de devenir plus qu’un simple conflit régional. Elle pourrait devenir le moment où il devient visible que l’Occident dispose certes toujours d’un pouvoir immense, mais n’a plus la capacité incontestée d’imposer des résultats politiques.

    La limite de l’Occident

    La question fondamentale n’est donc pas seulement de savoir si l’Iran peut être militairement endommagé. Cela, nul n’en doute. La vraie question est celle d’une victoire politique durable. Peut-on obliger le pays à se soumettre sans déclencher une guerre qui déstabiliserait la région, le marché de l’énergie et les relations entre grandes puissances? Peut-on renverser le régime sans créer un vide dans lequel milices, conflits ethniques, tensions sectaires et puissances étrangères déchireraient le pays pendant des décennies? Peut-on attaquer un État-civilisation doté d’une forte identité historique, d’une structure interne complexe et d’un poids géopolitique qui attire les grandes puissances, sans que la confrontation ne devienne beaucoup plus ample que prévu?

    À toutes ces questions, la réponse honnête est qu’il n’existe aucune certitude positive simple. Au contraire, tout indique que la guerre contre l’Iran n’a pas d’issue stratégique claire. Une victoire rapide est peu probable, une occupation prolongée presque impensable, un changement de régime sans chaos hautement improbable, et un retrait sans perdre la face est politiquement très difficile. C’est précisément ce qui rend ce conflit si dangereux. L’Occident s’est peut-être enfermé dans une guerre trop vaste pour être gagnée et trop importante pour être abandonnée sans dégâts majeurs.

    C’est peut-être là le sens le plus profond de cette guerre. Non pas qu’il soit impossible de causer destruction, mais qu’elle révèle une limite. La limite de l’idée que le monde puisse encore être gouverné depuis un seul centre. La limite de la conviction que les sociétés peuvent être redessinées de l’extérieur comme s’il s’agissait de structures techniques. Et, finalement, la limite du pouvoir occidental lui-même. L’Iran n’est pas seulement une cible, mais un miroir. Dans ce miroir, l’Occident voit peut-être, pour la première fois depuis longtemps, non seulement un ennemi, mais aussi la fin de sa propre évidence.

    Sacha Vliegen (Euro-Synergies, 23 mars 2026)

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  • Vers la fin de l'anonymat sur l'internet...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous la chronique de David Engels sur Ligne droite, la matinale de Radio Courtoisie, datée du 23 mars 2026 et consacrée à la fin prévisible et prochaine de l'anonymat sur internet...

    Historien, essayiste, enseignant chercheur à l'Instytut Zachodni à Poznan, à l'Institut Catholique de Vendée ainsi qu'au Mathias Corvinus Collegium de Bruxelles, David Engels est l'auteur de trois essais traduits en français, Le Déclin - La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine (Toucan, 2013), Que faire ? - Vivre avec le déclin de l'Europe (La Nouvelle Librairie, 2024), Défendre l'Europe civilisationnelle - Petit traité d'hespérialisme (Salvator, 2024) et, dernièrement, d'un roman, Le retour du roi (Le Verbe-Haut, 2026). Il a  également dirigé deux ouvrages collectifs, Renovatio Europae - Plaidoyer pour un renouveau hespérialiste de l'Europe (Cerf, 2020) et Aurë entuluva! (Renovamen-Verlag, 2023), en allemand, consacré à l’œuvre de Tolkien.

     

                                             

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  • La dissidence : l’antidote à la capitulation...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Guillaume d'Aram de Valada, cueilli sur Polémia et consacré à la nécessité de l'esprit de dissidence.

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    La dissidence : l’antidote à la capitulation

    « Gaulois réfractaire ! »

    Il faut garder à l’esprit la vieille maxime : « Aussi longtemps qu’un peuple ne renie pas le combat, il ne dégénère pas. Mais quand un peuple rêve de paradis, gare à la détresse. Et quand un peuple brise son épée, il appelle la mort. »

    Celui qui hurlait, durant sa campagne présidentielle de 2017, qu’il allait gagner parce qu’il avait un projet, tel un adolescent à qui on avait supprimé sa PlayStation, à peine était-il élu qu’il traitait les Français de « gaulois réfractaires » en les qualifiant d’hermétiques au changement.
    Le « Mozart de la finance » connaît-il seulement la définition du mot réfractaire ?
    Ramener le réfractaire à son opposition à tout changement, c’est ne pas connaître cette condition et ce comportement, en ne l’utilisant que dans son sens le plus péjoratif.
    On reconnaît au passage le côté méprisant du post-adolescent picard qui nous sert accessoirement de chef de l’État.

    Emmanuel Macron, réduisant sa vision de la France à une Start-up Nation, pensait sans doute faire de l’esprit en associant deux identités pourtant bien distinctes.
    « Le gaulois » fait référence à un héritage historique, fait de sacrifices, de sueur et de sang versé, inscrit dans notre mémoire nationale. On ne saurait être « réfractaire » quand on défend un héritage, a fortiori quand celui-ci a largement contribué à fonder sa propre identité forte.

    Sans nous attarder à l’héritage identitaire gaulois, attachons-nous plutôt au synonyme du réfractaire : le rebelle.

    Le rebelle

    Le rebelle se caractérise avant tout par sa dissidence, celle qui refuse de se soumettre.

    De tout temps, suivant les modes intellectuelles et les discours qui les accompagnent, le rebelle se distingue par son comportement, les uns en silence, d’autres en continuant inlassablement à clamer leurs doutes, leurs certitudes et leur refus, d’autres portant leur condition comme une décoration.

    Le rebelle se moque des convenances, surtout quand celles-ci portent en elles la duplicité et le mensonge. Il s’applique au mieux à ne pas déroger à ce qu’il place au plus haut, à ce que représente pour lui le sens de l’honneur.
    Celui-ci peut se rapprocher du rebelle dans la définition qu’en donnait Lucien Febvre :
    « L’honneur, c’est d’abord un refus, un refus de pactiser avec ce qui est laid, bas, vulgaire, intéressé, non gratuit ; un refus de s’incliner devant la force parce qu’elle est la force ; devant la paix, parce qu’elle est la paix ; devant le bonheur, parce qu’il est le bonheur. »
    En remplaçant le mot « honneur » par « rebelle », on peut sans doute résumer cette condition en l’éloignant encore un peu plus de l’ironie qu’exprimait notre locataire élyséen.

    Certains esprits convenus pousseraient même la provocation en étiquetant le rebelle du qualificatif de « nostalgique », comme pour mieux l’éloigner plus profondément dans le couloir du temps, craignant une sorte de contagion.

    Le rebelle, du moins celui qui reste attaché à son enracinement, mène son combat chaque jour face à son contraire, à son opposé : reconstruire la citadelle, celle qui nous faisait rois dans nos foyers. Ne rien laisser passer à la dialectique tordue. Le faire résolument, comme si on devait disparaître le lendemain.
    Le rebelle agit comme la sentinelle sur le chemin de ronde du rempart à la soumission.
    C’est le devoir de la sentinelle d’alerter, de faire les sommations, de donner les coups de semonce et de ne jamais rompre.
    Pour ce faire, il faut sans cesse ranimer ce goût du risque qui empêche de subir.
    Le goût du risque, c’est ce que nous devrions entretenir pour éviter de nous laisser polluer par l’air du temps.
    Sans prise de risque, où est le sel de la vie ?
    Nulle part.
    On prend des risques pour soi-même, dans sa vie professionnelle, on en prend pour sa famille, pour la préserver et pour lui transmettre ce qu’on a reçu. On prend des risques pour garder sa soif d’absolu et d’idéal terrestre. Ce n’est pas la société qui pousse à prendre des risques, cela nous appartient.
    On n’échappe pas à sa propre responsabilité en prenant des risques. C’est l’évidence, diront ceux qui en ont pris, ou ceux qui ont fait semblant d’en prendre.
    En prenant des risques, on ne peut pas faire semblant. La peur en fait partie, elle est même indispensable à la prise de risque. Elle doit être surmontée et maîtrisée au regard de l’objectif à atteindre.

    Le rebelle identitaire

    En début de semaine, Jean-Eudes Gannat, courageux militant identitaire, après s’être engagé dans ses élections municipales en Anjou, exprimait en quelque sorte une marche à suivre : « Je crois qu’il y a un “nationalisme municipal” à développer dans toutes les villes de moins de 50 000 habitants où le grand-remplacement n’a pas encore sévi et où l’antifascisme passe pour ce qu’il est : une farce de gosses de riches ! … C’est la dernière fenêtre de tir pour la survie de notre pays. Je ne sais pas si vous imaginez ce que cela signifie : si vous continuez à vous planquer, vos enfants grandiront comme les derniers Blancs de la ville de Saint-Denis, dirigés par des populations hostiles, au milieu des dealers, dans un pays islamo-gauchiste… Réveillez-vous bordel ! »

    En voilà un qui ne fait pas semblant. Il y a du hussard dans cette attitude, dans ce refus de capituler.
    Il a raison de sonner du clairon, le meilleur qui soit, celui de la rébellion, pour tenter la dernière sortie de la citadelle assiégée, sinon, à l’instar de ce qu’écrivait Jean Raspail, « … l’on meurt de vieillesse, triste au fond de la forteresse oubliée que personne n’assiège plus parce que la vie s’en est allée ailleurs ».

    On ne s’attache vraiment solidement qu’à des structures qui tiennent debout depuis longtemps. Les racines sont profondes dans nos provinces de France. Il suffirait de les entretenir, de leur redonner leur éclat et de remettre le pont-levis en place.
    La jeunesse identitaire vient bousculer nos certitudes, notre prétention et parfois notre condescendance. Elle donne un sens à l’engagement. Il faut l’entendre et ne pas s’échapper au nom du « c’était mieux avant ».

    Cette jeunesse, productrice d’espérance, est en quelque sorte le modèle de cette « garde avancée » d’un salutaire réveil identitaire enfoui dans notre inconscient collectif.

    Le goût du risque et l’engagement l’emportent toujours sur l’immobilisme et la passivité.

    Le goût de l’action

    L’action politique locale, et la défense du bien commun à l’échelle de nos communes, peuvent contribuer à cimenter de vraies solidarités identitaires pérennes et créer le possible creuset d’une renaissance, par le bas, de notre unité nationale.
    Pour l’heure, le haut cultive son cynisme froid et son mépris pour « les petites patries charnelles ». Le haut est malade de sa sclérose en plaques, celle de sa technocratie centralisée et de ce manque de subsidiarité. L’oubli du « principe de subsidiarité », souvent évoqué et pratiquement jamais mis en œuvre, reste le miroir des échecs de l’État centralisateur. En haut, la nation confisquée n’est qu’un simulacre de solidarité engoncé dans une administration tatillonne et toujours plus répressive pour le besoin de proximité.
    La marche forcée des « communautés de communes » et autres échelons administratifs, froids et paralysants, participe de cette dilution du bien commun.
    Cette idéologie mortifère de dilution de l’action politique consacre la mécanique en place : il ne faudrait plus que regarder ailleurs, plus loin, toujours plus loin, comme pour arracher ce cordon ombilical identitaire et nous extirper une bonne fois pour toutes de nos racines ancestrales.

    Face à la médiocrité, la dissidence

    Ce qui transpire, au-delà de la perfidie de cette entreprise menée de longue date, c’est la profonde médiocrité pathétique des promoteurs. Leur médiocrité se croit devoir tout permettre et s’ériger en totem absolu.
    Ils espèrent, dans un morne climat imposé, que les plus nobles façons d’exister finiront bien par s’étioler peu à peu, ou disparaître.
    Leur inconséquence et leur manque manifeste d’élévation les aveuglent. Peu leur importent les dégâts provoqués pourvu qu’ils achèvent ce qui a été commencé : la révolution permanente en boucle !

    Cette marche forcée, vers ce nirvana supposé, trouvera toujours sa justification dans le « toujours plus » au détriment des entités les plus proches du pays réel. Cette idéologie s’applique surtout à se garder de toute transcendance, de toute verticalité, exceptée sa volonté de dissoudre le pays dans un magma difforme où l’amnésie règnerait en maître.
    La dissidence est le meilleur antidote à cette lancinante démission qui guette tout peuple vieillissant.

    À l’image d’une jeunesse identitaire rebelle, sachons garder et cultiver le goût du risque et de l’engagement en nous exorcisant du venin de la capitulation sans combattre.
    Gardons-nous du renoncement confortable et du réflexe grégaire du « tout est foutu ».

    Après l’imposture idéologique des années 80, orchestrée autour de « SOS RACISME », l’heure de « SOS RACINES » a sans doute enfin sonné.

    Guillaume d’Aram de Valada (Polémia, 21 mars 2026)

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  • Le lent enracinement d’un nationalisme local face aux illusions médiatiques...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré au temps long de la politique...

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    Municipales : le lent enracinement d’un nationalisme local face aux illusions médiatiques

    Dans la pampa argentine, la politique française arrive comme l’écho de la houle d’une mer lointaine. De près, l’écume des vagues aveugle l’observateur et brouille les formes. On croit voir un basculement historique, une rupture décisive, parfois même un cataclysme électoral, alors qu’il ne s’agit que d’un remous de surface. De loin, au contraire, la mer retrouve sa logique. On distingue l’onde entière qui se forme au large, avance lentement, se gonfle, puis vient mourir sur la plage avant qu’une autre ne la remplace. Les élections ressemblent souvent à cette mer agitée. Celui qui reste auprès de l’écume croit vivre une tempête permanente. Celui qui regarde depuis la falaise comprend que les vagues obéissent à un rythme beaucoup plus lent.

    C’est ainsi qu’après avoir réamorcé un moulin à vent qui ne pompait plus d’eau, j’ai parcouru les résultats des élections municipales françaises, assis dans la lumière un peu pâle d’un après-midi de la pampa, à quelques centaines de mètres d’un pré où paissent des chevaux criollos. La distance géographique et le décalage horaire ont parfois des vertus inattendues. Ils débarrassent l’esprit de ce vacarme continu qui accompagne chaque scrutin. On échappe aux cris de victoire prématurés, aux lamentations théâtrales, aux plateaux de télévision où chacun s’efforce de transformer une variation de deux points en tournant historique.

    La bulle médiatique possède un pouvoir singulier. Elle hypnotise ceux qui vivent de la politique, journalistes, militants, stratèges, sondeurs. Pour eux, chaque sondage devient un événement, chaque fluctuation une prophétie. Pourtant, l’électeur moyen n’en a cure. Il ne vit pas dans ce théâtre. Il travaille, élève ses enfants, se préoccupe du prix de l’essence, de la sécurité de son quartier ou de l’école de ses petits. Lorsqu’il vote, il le fait souvent selon des fidélités anciennes, des habitudes familiales, parfois même selon un simple réflexe social hérité de son milieu. Les peuples changent beaucoup plus lentement que les sondages.

    Cette lenteur n’est pas une faiblesse. Elle est la condition même de la stabilité des nations. Les sondages capturent des humeurs, parfois des colères passagères. Les peuples, eux, portent des histoires. Une société ne modifie pas en quelques mois les représentations politiques qu’elle a mis cinquante ans à construire. Les électeurs avancent comme ces grands fleuves sud-américains qui serpentent à travers la plaine. Le courant semble immobile, et pourtant il finit par déplacer des continents de sable.

    À cette lumière, les résultats de ces municipales prennent une signification particulière. Dans les vingt plus grandes villes françaises, les listes situées à la droite de la droite parlementaire passent de 7 % en 2020 à 16 % aujourd’hui. La progression est nette. Dans le même temps, La France insoumise, qui avait largement ignoré les municipales lors du précédent scrutin, s’installe désormais dans le paysage local et dépasse souvent les dix pour cent des voix. Les deux extrémités du champ politique progressent tandis que les formations centrales s’érodent ou se recomposent dans des alliances parfois improbables.

    Encore faut-il lire ces chiffres avec prudence. Car cette progression, déjà visible, demeure en réalité partielle. Les droites dites radicales ne présentent pas de listes partout. Elles restent absentes de nombreuses communes, faute de cadres, de réseaux ou simplement d’ancrage local suffisant. Là où elles se présentent, elles progressent. Là où elles sont absentes, elles n’existent pas dans les urnes. Le pourcentage agrégé ne mesure donc qu’une présence incomplète, comme une marée observée à mi-côte, sans voir ce qui se forme au large.

    Cette limite renvoie à une divergence plus profonde entre les différentes formations de ce courant. Le Rassemblement national, en particulier, ne semble pas avoir fait du développement municipal une priorité stratégique. Son implantation locale existe, certes, mais elle procède davantage par opportunités que par volonté systématique d’enracinement. Le parti fonctionne comme une structure centralisée, concentrée sur les échéances nationales, où l’image, la marque et la figure du chef jouent un rôle déterminant. À bien des égards, il est géré comme une petite entreprise politique, soucieuse d’optimiser ses positions électorales, mais peu encline à investir dans le patient travail de maillage territorial que suppose la conquête municipale.

    À l’inverse, d’autres formations, plus récentes ou plus idéologiques, semblent avoir compris que leur avenir dépend précisément de cette implantation lente. Elles cherchent à s’inscrire dans le tissu local, à constituer des équipes, à ouvrir des permanences, à mener des campagnes de terrain. Là où le Rassemblement national capitalise sur une dynamique nationale déjà acquise, ces mouvements tentent de construire, pierre après pierre, une présence municipale encore embryonnaire.

    Autrement dit, ces 16 % ne disent pas seulement ce qui est, ils suggèrent aussi ce qui pourrait être. Si l’on raisonne non plus en moyenne nationale, mais en intensité locale, le phénomène apparaît sous un jour différent. Dans les villes où ces listes existent réellement, où elles mènent campagne, où elles rencontrent les habitants, leurs scores sont souvent bien supérieurs à cette moyenne. Le chiffre national agrège des absences et des présences, il dilue une dynamique encore inégalement répartie sur le territoire.

    Ce contraste se retrouve, en miroir, dans les résultats de la France insoumise. Le mouvement progresse indéniablement et parvient à s’implanter dans un nombre croissant de villes. Dans plusieurs métropoles, il dépasse les dix pour cent et devient un acteur incontournable des recompositions à gauche. Pourtant, là encore, la lecture globale mérite d’être nuancée. Car cette progression ne s’opère pas de manière homogène. Elle se concentre très nettement dans certains territoires, souvent urbains, souvent populaires, là où les équilibres démographiques ont profondément évolué au cours des dernières décennies. C’est dans ces espaces, déjà transformés, que le mouvement trouve ses points d’appui les plus solides et ses scores les plus élevés.

    À l’inverse, dans de nombreuses villes moyennes ou dans des territoires restés plus stables, son implantation demeure plus fragile, parfois marginale. Ainsi, ce que les chiffres nationaux présentent comme une progression générale recouvre en réalité une géographie politique très contrastée, faite de bastions bien identifiés et de zones encore largement imperméables.

    Ce point est essentiel pour comprendre la nature du moment politique. Contrairement aux partis anciens, solidement implantés dans chaque canton, ces mouvements sont encore en phase de constitution. Ils ne disposent ni du maillage patient que les formations traditionnelles ont bâti sur plusieurs décennies, ni de l’appareil militant qui permet de couvrir l’ensemble du territoire. Leur progression ne se mesure donc pas seulement en pourcentage de voix, mais en nombre de points d’ancrage conquis, en communes où une première liste apparaît, en villes où un groupe municipal commence à exister.

    Ainsi, ce qui apparaît dans les chiffres comme une progression significative mais encore limitée pourrait bien être, en réalité, l’indice d’un phénomène plus profond. Non pas une vague déjà formée, mais une houle en train de se constituer, encore inégale, encore fragmentée, mais dont la logique interne est celle de l’expansion.

    Ces évolutions paraîtront spectaculaires à ceux qui vivent dans l’instant médiatique. Elles sont en réalité le produit de transformations beaucoup plus longues, commencées il y a parfois quinze ou vingt ans. La politique ressemble à ces marées profondes que décrivait Oswald Spengler lorsqu’il observait les cycles des civilisations. Les vagues visibles ne sont que l’expression d’un mouvement qui s’est formé bien plus loin au large.

    Avant même de méditer ces tendances générales, mon attention s’était pourtant fixée sur une expérience particulière. J’étais curieux d’observer la campagne menée à Paris par Sarah Knafo et le mouvement Reconquête. La capitale constitue un terrain difficile pour toute formation située à droite de la droite classique. Pourtant, la campagne menée par l’équipe de Reconquête m’avait paru d’une intelligence rare. Programme détaillé, propositions urbaines concrètes, et même cette idée séduisante d’une promenade aménagée au-dessus de la voie sur berge, projet capable de parler à l’imaginaire parisien autant qu’au quotidien des habitants.

    Je me surprenais à rêver d’un résultat frôlant les quinze pour cent.

    La réalité fut plus modeste. Pourtant, vue depuis la pampa, elle apparaît presque rassurante. Elle rappelle cette loi d’inertie qui gouverne les électorats et que les esprits pressés refusent d’admettre. Dans la bulle médiatique, où l’on confond volontiers visibilité et influence, la campagne de Sarah Knafo avait pris des allures de démonstration. Sur les réseaux, dans les cercles militants, jusque dans certains commentaires journalistiques, elle semblait avoir écrasé ses adversaires, imposé ses thèmes, dominé le débat avec une aisance presque évidente.

    Mais cette domination appartenait à un monde particulier, clos sur lui-même, où les mêmes idées circulent entre les mêmes esprits, se renforcent et finissent par donner l’illusion d’une percée déjà accomplie. Ce monde n’est pas celui de l’électeur ordinaire. Celui-ci ne suit pas les joutes numériques, ne mesure pas la qualité d’un programme à la précision de ses chiffres, ne transforme pas une présence médiatique en vote automatique.

    Dès lors, le décalage apparaît inévitable. Ce qui semble massif dans la sphère médiatique devient, une fois passé l’épreuve du suffrage, un simple frémissement. Non par faiblesse intrinsèque, mais parce que le passage du discours à l’enracinement exige un temps que la politique contemporaine, impatiente et fébrile, ne veut plus accorder.

    La politique électorale ressemble à un navire lourd. Lorsque le capitaine ordonne de virer de bord, la coque continue longtemps sur son erre avant que la proue ne modifie réellement sa trajectoire. Les peuples changent plus lentement que les commentateurs ne l’imaginent. Et ceux qui confondent la clameur de l’écume avec la force de la vague s’exposent toujours à cette même surprise, découvrir que la mer, au fond, n’a pas encore changé de direction.

    Cette inertie apparaît encore plus nettement lorsqu’on observe les villes moyennes. Le cas de Segré, dans le Maine-et-Loire, en offre un exemple presque pédagogique. Jean-Eude Gannat y obtient 21,72 % des voix et fait entrer sept élus au conseil municipal. Le score est remarquable dans une commune mêlant populations ouvrières et rurales. Pourtant, un autre candidat installé depuis plusieurs mandats, héritier d’une droite plus traditionnelle et porté par l’autorité tranquille de l’habitude, doté d’un nom à particule lié au terroir, le devance encore, malgré un programme dont la fadeur n’aurait sans doute guère enthousiasmé les électeurs s’il n’avait été enveloppé dans la continuité municipale.

    Jean-Eude Gannat lui-même en tire une conclusion d’une lucidité presque désarmante dans le texte qu’il a publié après le scrutin. Il écrit ainsi :

    « Malgré la diabolisation, sans débat, en refusant de m’excuser pour mes idées ou de rentrer dans l’arc républicain, c’est une victoire en soi, possible grâce à un vrai programme local et à notre capacité à montrer le réel sans langue de bois. »

    Cette phrase résume à elle seule une évolution intéressante de la nouvelle génération militante. Pendant longtemps, les formations dites radicales ont vécu dans l’illusion d’un basculement rapide de l’opinion. Les élections successives ont montré que la réalité est beaucoup plus lente et beaucoup plus complexe.

    Gannat le reconnaît lui-même lorsqu’il écrit :

    « L’élection est un exercice nécessaire pour faire avancer nos idées et les confronter au réel, mais difficile à doser convenablement pour ne pas susciter de déconvenues et démotiver les troupes. »

    Autrement dit, la compétition électorale possède une vertu pédagogique. Elle oblige les mouvements politiques à quitter le confort des cercles militants pour se confronter au pays réel. On découvre alors que les électeurs ne se déplacent pas pour des slogans, mais pour des questions concrètes, l’état des routes, la gestion des logements sociaux, la sécurité quotidienne, la fiscalité municipale.

    C’est pourquoi Gannat développe dans son texte une idée qui mérite d’être examinée avec attention, celle d’un « nationalisme municipal ». La formule peut surprendre, mais elle renvoie en réalité à une tradition politique bien connue en France. Durant des décennies, le Parti communiste avait construit ce que l’on appelait le communisme municipal. Des mairies, des élus locaux, des réseaux d’associations, une présence quotidienne dans la vie des habitants. Le parti s’était enraciné dans le territoire avant même de peser réellement à l’échelle nationale.

    Gannat propose implicitement d’appliquer la même stratégie à un courant idéologique différent. Il écrit ainsi que la mouvance doit passer de « trois ou quatre à trente porte-paroles capables de s’assumer en public, de tenir des locaux, de parler à tous les âges et toutes les conditions sociales, de faire du porte-à-porte, de gagner des villes ».

    La réflexion se poursuit dans une perspective générationnelle. Il évoque les abstentionnistes qui ne votent pas tant par hostilité que par indifférence, et il insiste sur la nécessité d’aller à leur rencontre. Pour lui, la transformation politique ne viendra pas d’un coup de tonnerre électoral, mais d’un travail patient d’implantation locale.

    Ce passage est sans doute le plus révélateur de son texte :

    « Les boomers seront morts dans quinze ans, et les abstentionnistes de souche ne le sont bien souvent que parce qu’ils ne nous connaissent pas. Notre génération a le pouvoir, entre maintenant et 2050, de créer un tissu politique capable de faire la différence. »

    Il y a dans ces lignes une intuition intéressante. Les transformations politiques profondes ne se produisent presque jamais par rupture brutale. Elles naissent de l’accumulation lente de réseaux, d’élus locaux, de relais associatifs, de militants capables de parler au pays réel.

    Depuis la pampa, où l’horizon semble immobile pendant des jours avant qu’un orage venu du sud ne bouleverse soudain le ciel, cette vérité apparaît avec une clarté presque physique. Les peuples ne changent pas au rythme des sondages. Ils changent au rythme des générations.

    Encore faut-il, toutefois, que ces générations puissent se succéder dans une certaine continuité. Toute transformation politique suppose un socle humain relativement stable, une transmission lente des habitudes, des mœurs, des fidélités. Si cette continuité se trouve rompue, si les équilibres démographiques se modifient trop rapidement, alors le temps long de la politique se trouve lui-même altéré. La vague n’a plus le loisir de se former, elle est dispersée avant d’avoir atteint le rivage.

    La question n’est pas ici celle des slogans ou des formules, mais celle du rythme propre aux sociétés. Une nation ne se transforme pas seulement par ses institutions ou ses lois, elle se transforme d’abord par ceux qui la composent, par leur nombre, leur renouvellement, leur manière d’habiter le territoire. Lorsque ce rythme s’accélère au point de rompre avec les cadences anciennes, la politique elle-même change de nature. Elle cesse d’être une lente dérive pour devenir une suite de secousses, parfois imperceptibles, parfois brutales.

    Ainsi, la temporalité des peuples, celle que j’évoquais en regardant l’horizon de la pampa, suppose une condition préalable, la persistance d’un corps collectif capable de porter cette durée. Sans cela, les cycles politiques ne s’accomplissent plus selon leur logique propre. Ils se trouvent infléchis, parfois contrariés, par des mouvements qui dépassent le seul jeu électoral.

    Dans ce contexte, les idées peuvent surgir sur les plateaux de télévision, y trouver un écho, parfois même y imposer leur cadence. Elles circulent vite, séduisent, inquiètent, s’imposent un instant comme des évidences. Mais cette vitesse est aussi leur faiblesse. Si elles ne rencontrent pas la terre, si elles ne s’enracinent pas dans les communes, dans ces villages où des hommes décident un jour de se présenter devant les leurs, elles demeurent suspendues, sans prise réelle sur le pays.

    Alors le vent les emporte, comme il les avait portées. Et la mer, elle, continue de suivre son rythme propre.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 18 mars 2026)

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  • Le vieux clivage gauche-droite ou l’hémiplégie républicaine certifiée

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Guillaume d'Aram de Valada, cueilli sur Polémia et consacré au clivage droite-gauche.

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    Le vieux clivage gauche-droite ou l’hémiplégie républicaine certifiée

    Origine historique du clivage gauche-droite

    Il est parfois utile de revenir sur des clichés. Au fil du temps qui passe, certains ont la vie dure sans qu’on prenne le temps de savoir vraiment pourquoi. Se dire de « droite » ou de « gauche » aujourd’hui, pour quelle signification et quelle est son origine ?

    Faisons un bref rappel historique. Ce clivage politique est concrètement né du renversement de la monarchie et plus particulièrement d’un certain 11 septembre 1789 où, au sein de l’Assemblée constituante nationale, deux conceptions du pouvoir diamétralement opposées vont donner naissance à cette dichotomie partisane. Celle-ci s’imposera comme une des pierres angulaires de notre bonne vieille République jacobine. Ce jour-là, il s’agissait surtout d’enfoncer définitivement le clou afin d’enraciner l’entreprise révolutionnaire. Avant que l’antique monarchie ne soit définitivement abolie, la question centrale du pouvoir royal devait être radicalement tranchée : permettre au roi d’user d’un droit de « veto absolu » sur le nouveau pouvoir législatif ou bien lui imposer un droit de « veto suspensif » le ramenant à un rôle d’observateur passif.

    Dans cette Assemblée constituante, la répartition des forces en présence allait se définir de façon strictement géographique. Les partisans du droit de « veto absolu » donné au roi furent sommés de se tenir à la droite de la présidence, tandis que les tenants du droit de « veto suspensif » s’installaient tranquillement à sa gauche.

    Après ce rappel succinct, il convient de bien saisir ce qui constituera durablement les fondements mêmes de deux camps censés conduire les destinées du nouveau pouvoir révolutionnaire :

    • Le fondement de la droite, celle de septembre 1789 : l’impératif de l’ordre et du consentement à l’autorité qui vient d’en haut.
    • Le fondement de la gauche : le rejet de toute autorité qui vient d’en haut au nom du mythe de l’émancipation et de la prétendue liberté de chacun de couper le cordon avec la tradition.

    La question de la légitimité républicaine

    Fort de ce rapide tableau, la république française serait-elle de droite ou de gauche ? Vaste question, diront les uns, totalement dépassée affirmeront les autres. Et pourtant, cette question reste justifiée puisqu’elle relève d’un pouvoir politique en place en France depuis plus de 150 ans.

    Cela supposerait de définir ce qu’on entend par :

    • La Légitimité du pouvoir,
    • Le Pouvoir légitime,
    • Et la Légitimité républicaine.

    Il ne s’agit pas ici de promouvoir une quelconque légitimité politique. Il s’agit surtout de souligner le formidable tour de passe-passe d’un système qui ne sait plus ce qu’il a vraiment à proposer d’autre que le ferment durable de la division en s’appuyant sur son histoire partisane et idéologique.

    Positionner les clivages politiques selon une seule et même boussole revient à accepter de ne jamais remettre en cause les vertus de telle ou telle conception du « pouvoir légitime » ou de la « légitimité du pouvoir ».

    Parler de légitimité en république, je vous l’accorde, relève d’un exercice difficile, et qui parfois, pour ne pas dire souvent, se perd dans le suffrage universel sans cesse détourné.

    La droite comme auxiliaire de la gauche

    Alors, la droite dans tout ça ? Que dit-elle ?

    Au fil de ses démissions et de ses compromissions, son discours s’accorde à ce que lui dicte directement ou indirectement la gauche, la gardienne des fondamentaux. La droite, comme prisonnière d’un carcan idéologique qui ne devrait pourtant pas être le sien, se contente de s’opposer à la gauche en s’appliquant à se distinguer d’elle tout en lui donnant des gages de sa fidélité à la république.

    La gauche se délecte alors et n’a pas grand-chose à opposer à son locataire de service, sauf à l’enfermer régulièrement dans une diabolisation chimérique de ce qui serait sa raison d’être en lui rappelant constamment qu’elle doit rester redevable à vie d’un régime qui ne sera jamais sa propriété.

    Contentons-nous d’observer la droite depuis 50 ans. Depuis l’avènement du « libéralisme avancé », tout, ou plutôt rien ne s’est opposé aux idéaux de la gauche, bien au contraire. Ceux-ci ayant même parfois été dépassés sans même l’avoir demandé par les tenants de la « révolution permanente ». Il suffit de citer quelques exemples : l’immigration légale incontrôlée et le regroupement familial, le laxisme judiciaire, la non remise en cause des 35 heures, la discrimination à l’embauche, le mariage pour tous, l’avortement autorisé et prolongé à plus de 14 semaines, et bientôt le suicide assisté, pudiquement nommé « aide à mourir ».

    Toutes ces lois, dites « sociétales », sont sorties ou ont été en grande partie enfantées par la gauche et ses laboratoires idéologiques. Et pas un gouvernement dit de droite ne les a remises en question, et pour cause, certaines ayant été proposées et votées par cette même droite dite « républicaine » ! Les têtes de gondoles en ont même rajouté dans une sorte d’obséquiosité maladive afin de se sentir continuellement irréprochable vis-à-vis du propriétaire des lieux.

    Le summum, peut-être, de la comédie, c’est quand certains de ces supplétifs de « droite » osent se dire « conservateurs ». On atteint là le nirvâna du mensonge grimé en farce démocratique !

    Vous l’aurez bien compris, ces positionnements dits de droite et de gauche sont la quintessence d’une imposture sémantique et idéologique. Tant est si bien que la droite, ou estampillée comme telle, ne saurait exister dans cette république sans y perdre définitivement son âme.

    La « droite impossible »

    Poursuivons. La droite est-elle impossible ? Qui ne s’est pas posé cette question, quand il s’agit de se déplacer, parfois les jambes lourdes et en trainant les pieds, au bureau de vote pour mettre son bulletin dans l’urne ?

    J’avais lu le premier essai de Yves Marie Adeline en 1993, alors titré La droite piégée.

    Cet essai, brillamment écrit, m’avait impressionné par sa pédagogie et par son argumentation implacable. La métaphore utilisée de la roue crantée et son cliquet qui empêche tout retour en arrière démontre de façon lumineuse le stratagème diabolique consistant à ne jamais remettre en question les acquis dits « sociaux et sociétaux » imposés par le régime en place, le tout sous l’orchestration de la gauche dominatrice.

    Adeline, fort d’une expérience politique dans le secteur des collectivités locales, avait poursuivi en 2000 sa réflexion par une suite tout aussi intéressante, intitulée : La droite où on n’arrive jamais !

    La droite était non seulement piégée, mais en plus, elle n’arrivait jamais. Le même auteur concluait sa démonstration en 2012 par un titre définitif : La droite impossible !

    Le clivage « gauche, droite » semble donc s’être enraciné sans qu’il soit possible de le remettre en cause et surtout d’en démontrer ses limites et ses contradictions.

    Tout ça est pourtant bien connu.

    Néanmoins, cette question n’est pratiquement jamais évoquée, jamais débattue, du moins de façon sérieuse. Elle est totalement rejetée et enfermée à double tour dans un container en acier rouillé dont les clés auraient été volontairement perdues.

    Et si « la droite est impossible », alors le système resterait-il la propriété exclusive de la gauche, seule gardienne de la « Légitimité républicaine » ?

    Le citoyen piégé dans l’alternative républicaine

    La droite est-elle compatible avec le système en place, avec la république, avec les valeurs dites de la république ?

    Tant qu’on ne voudra pas répondre à cette question, nous serons régulièrement soumis au diktat de ceux qui veulent nous imposer leur vision de la Nation, de la patrie, de la tradition, de la société, de l’enracinement, de la transmission, de la famille, du bien commun et, maintenant, de la fin de vie.

    La liste est longue.

    Alors, de temps en temps, le citoyen va dans l’isoloir. Il en sort l’air dégagé pour déposer le précieux papier dans l’urne.

    A-t-il voté pour la droite ou pour la gauche ?

    Ou a-t-il voté exclusivement pour la gauche, sans le savoir, comme à chaque fois ?

    Au rythme de la ritournelle médiatique, on entend sans cesse parler de la « gauche républicaine » et de la « droite républicaine » !

    Faudrait-il entendre par là qu’il y aurait d’autres gauches et d’autres droites, pas républicaines, celles-là, et par conséquent infréquentables et inassimilables à la République ? Élémentaire mon cher Watson !

    Il faut bien le dire, à force d’entretenir cette hémiplégie partisane, la république est à bout de souffle ! Alors qu’elle semble être arrivée au bout de son tunnel, elle se raccroche à ses brindilles et à ses baudriers comme terrorisée à l’idée qu’on puisse lui voler sa légitimité, de gauche !

    Mélenchon ne hurlait-il pas : « La république, c’est moi ! »

    Et pourtant, pourquoi aurait-elle peur ?

    Elle peine visiblement à trouver un nouveau souffle. « Mais que peut un changement d’air quand on porte l’asphyxie dans ses poumons », comme l’écrivait si bien Gustave Thibon ?

    Alors, comme dans un laboratoire, il faut régulièrement remplir le dé à coudre pour tenter de légitimer la « gauche républicaine » et accessoirement la « droite républicaine », son hypothétique contraire.

    La stratégie de l’entrisme

    Pour tenter d’inverser, d’infléchir, de durcir, voire de légitimer un peu plus ce même positionnement politique partisan, certains esprits malins nous parlaient dans les années 70 et 80 de faire de l’entrisme en politique, autrement dit d’investir les partis politiques pour les « solidifier » idéologiquement !

    Les uns pour pousser toujours plus loin leur avantage et rendre encore plus indépassable l’idéologie dominante. Ce sera l’entrisme à gauche.
    Les autres pour ramener le curseur vers la droite, celle du 11 septembre 1789, tout en ménageant les susceptibilités du propriétaire. Ce sera l’entrisme à droite.

    Les trotskistes, en bons gardiens zélés du système, semblaient les maîtres en la matière, eux qui, sur deux générations, nageant comme des poissons dans l’eau républicaine, avaient squatté le parti socialiste et toutes ses courroies de transmission. Il suffisait juste de faire monter toujours un peu plus le cliquet dans la roue crantée du pouvoir des idées.

    Sur l’autre rive du fleuve, de brillants quadras, pour certains anciens militants nationalistes d’Occident, se donnaient, paraît-il, les mêmes objectifs, comme à la recherche du temps perdu, en se donnant pour objectif de redonner à la droite son pouvoir d’influence et sa capacité à gouverner durablement.

    Et qu’en est-il aujourd’hui ?
    Que sont devenus ces flibustiers de la 25ème heure, ces forbans au panache plus que lettré ?

    Les trotskistes sont pratiquement tous devenus libéraux compatibles, libertariens au rabais et, surtout, engraissés aux menus copieux de la république. Ils ont au moins réussi, ce n’est pas négligeable, à distiller leur venin multiculturaliste et leur vocabulaire à 100 mots, véritable catéchisme pour un aréopage de décérébrés.

    Mélenchon, lui aussi, avait cru en son temps à cet entrisme de circonstance, à l’ombre de François Mitterrand, comme sénateur socialiste et en profitant de l’assiette au beure grassement garnie du palais du Luxembourg.

    Il en avait tiré une conclusion toute personnelle : il était le seul à pouvoir entretenir encore l’illusion de la pureté doctrinale républicaine, internationaliste avec sa « créolisation heureuse » de la France d’après-demain. Pour lui, l’entrisme c’est dans « les territoires perdus de la république » qu’il faut le mener, le reste est subalterne. Il faut au moins lui accorder le bénéfice de la cohérence idéologique.

    Pour ses anciens camarades, les bolcheviques germanopratins, premières escouades de la révolution permanente, où les a amenés l’entrisme ? Des plats en sauce au Palais du Luxembourg jusqu’aux délits d’initiés à la corbeille, de la rue Solférino aux voyages tous frais payés par la république pour des causes inutiles !

    Quant à nos « quadras », et octogénaires aujourd’hui, anciens nationalistes à la croix celtique jetée aux oubliettes de l’histoire, c’est bien pire ! Leur entrisme leur a surtout servi à garnir leur carte de visite en espérant s’octroyer quelques postes ministériels confortables. Dès leur arrivée dans les partis, gaulliste et giscardien, ils n’ont rien fait ou si peu, si ce n’est de se vider, de fond en comble, de toutes convictions les rattachant à leur idéal de 20 ans qui, ne leur déplaise, résistait à ce qui se décline depuis plus de 40 ans, avec leur pathétique complicité !

    Ils s’étaient crus des agents dormants dans un système qu’ils comptaient conquérir idéologiquement, et ils se sont endormis, dès les amuse-gueules, en épousant les idées de ceux dont ils se prétendaient les adversaires, tout en s’excusant régulièrement de leur passé militant nationaliste.

    Piètre résultat pour des sabreurs cupides en quête d’honorabilité !

    Ils s’imaginaient élaborer la stratégie de leurs idées, sabre au clair, et ils finissaient vautrés et repus en épousant en grande partie les idées de ceux qu’ils s’imaginaient pouvoir remplacer.

    La citation de Paul Bourget trouve ici toute sa pertinence : « Il faut vivre comme on pense, sinon tôt ou tard on finit par penser comme on a vécu. »

    Que reste-t-il de ses « aventuriers » de l’entrisme en politique ? Rien ou si peu.

    L’union des droites ou le triangle des Bermudes.

    L’union des droites comme nouvelle illusion

    La future campagne des présidentielles n’est pas encore officiellement lancée que les gazettes et autres tubes cathodiques entretiennent une autre sorte de parkinson mental alimentant un peu plus le miroir aux alouettes. La machine à chimères est ressortie du placard, et « l’union des droites » fait à nouveau rêver les cénacles parisiens. Les seuls à y croire vraiment sont les éternels policés, bien mis, bien comme il faut, bardés de souvenirs de manifestations ayant accouchées d’une souris verte. Et les médias, bien comme il faut, nous resservent ce vieux plat frelaté, comme si l’indigestion n’avait pas déjà fait son œuvre.

    Bon, passons, revenons à notre sujet initial.
    Si la droite est impossible en république, l’union des droites, par contre, serait-elle possible ? Pour répondre à cette question lancinante, il faut remplir consciencieusement le dé à coudre, retenant notre respiration jusqu’à l’asphyxie et en songeant à la prochaine tempête dans un verre d’eau !
    Bon, alors, allons-y gaiement !

    Pour l’union des droites molletières, tout est prêt pour la sarabande !

    Et qui seront les têtes de gondole de cette union des transparents ?

    Qui ?

    Une chose est sûre dans ce remake du « bal des faux culs », l’ambiance devrait être bien animée et les préposés ne seront pas à l’orchestre !

    Rien de nouveau sous le soleil jacobin où le relativisme règne en maître en mystifiant la réalité du quotidien.

    La « droite supplétive » joue à Colin-Maillard pendant que la gauche joue au pendu et que le camp dit national semble tétanisé à l’idée de se voir diaboliser, sans savoir vraiment qui serait le diable.

    À l’arrivée, c’est la gauche qui décroche la timbale.

    Quel que soit le nombre des compétiteurs à la magistrature suprême, le véritable enjeu sera vraisemblablement, une fois encore, escamoté au profit d’un jardin d’Eden républicain illusoire et sans cesse renouvelé.

    Allez, rassurez-vous, messieurs de la droite introuvable, la gauche morale gardienne du temple a encore plus d’un tour dans son sac et des michetons appointés qui protègeront le tripot jusqu’au dernier tour de piste. Du coup, pour vous détendre un peu, vous pourriez aller visiter le musée des automates de Limoux. Vous y trouveriez peut-être une droite pas trop désarticulée. Une droite qui tournerait de droite à gauche, de gauche à droite, en sifflant servilement la marseillaise. Mais j’ai surement mauvais esprit.

    Pour clôturer mon propos quelque peu iconoclaste, voire provocateur et réducteur penseront certains, je ne vois pas de meilleure sentence que celle d’Antoine de Rivarol. En voilà un qui en connaissait un rayon sur la centrifugeuse : « Dans l’auguste assemblée, chacun peut voir pourquoi ça ne va pas : le côté droit est toujours gauche, le côté gauche n’est jamais droit ! » Antoine de Rivarol, Les actes des apôtres, (1789-1791).

    Guillaume d’Aram de Valada (Polémia, 11 mars 2026)

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