Dans cette nouvelle vidéo, Ego Non nous fait découvrir l'essai de Carl Schmitt intitulé Romantisme politique, qui vient d'être publié par les éditions Krisis dans une traduction d'Antoine Dresse (alias Ego Non).
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Dans cette nouvelle vidéo, Ego Non nous fait découvrir l'essai de Carl Schmitt intitulé Romantisme politique, qui vient d'être publié par les éditions Krisis dans une traduction d'Antoine Dresse (alias Ego Non).
Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Henri Roure cueilli sur Breizh-Info et consacré au conflit entre les États-Unis et l'Iran. Officier général ayant fait carrière dans les Troupes de marine, Henri Roure est également docteur en sciences politiques.

Échec et mat pour Washington ?
Depuis le début de la guerre menée par les États-Unis contre l’Iran, à l’instigation d’Israël, une question occupe mon esprit et probablement l’esprit de quelques uns parmi vous: mais que veulent les États-Unis ? Sont-ils à ce point dépendants de l’État hébreux pour s’être lancés dans cette très incertaine aventure ?
Pour Israël, en effet, tout est clair. L’Iran est son seul véritable concurrent pour une hégémonie régionale. Il lui faut éviter que ce puissant adversaire accède à l’arme nucléaire ce qui détruirait, de toute évidence, sa prééminence dans ce domaine et rendrait beaucoup plus difficile toute action militaire contre Téhéran. Symétriquement ce saut stratégique ferait peser une menace bien plus sensible qu’aujourd’hui. La logique est établie. Une action décisive avant l’accession de l’Iran à la dimension nucléaire s’avérait indispensable au regard des dirigeants israéliens, encore que cette aventure repose sur la supposition que l’Iran ait cette volonté. Il est bien plus vraisemblable que le véritable but de guerre d’Israël ait été la rupture du soutien de l’Iran avec ses intermédiaires ou protégés Hezbollah et Hamas. Cependant, bien que redoutablement efficaces, les forces armées israéliennes n’étaient pas en mesure d’affronter les armées iraniennes, elles aussi extrêmement modernes et équipées. Il fallait donc une action conjuguée avec les États-Unis, l’allié intime.
Convaincre les États-Unis de s’engager aux côtés d’Israël était chose simple tant l’osmose politique et humaine entre ces deux pays est grande. Il suffit de rappeler la proximité affective entre les protestants « biblistes » étatsuniens, se considérant comme le « second peuple élu », et les Juifs, le« premier peuple élu ». On pourrait trouver dans cette expression une sorte de révérence, de celui se définissant comme le second, au premier. Il faut aussi être bien conscient que la communauté israélite aux États-Unis, d’environ 7 millions de personnes sur 330 millions d’habitants, soit à peine autour de 2%, représente toutefois 20% des fortunes les plus élevées du pays. Elles détiennent un pouvoir considérable par le biais de solides établissements financiers, actionnaires de la Réserve Fédérale, la Banque des États-Unis, de nature privée, émettrice du dollar. À cela s’ajoute la participation de la communauté juive, solidaire et très éduquée, au pouvoir politique au plus haut niveau.
Mais peut-on croire que cette seule relation entre un petit pays implanté jadis au Proche-Orient par la volonté anglo-saxonne, puisse avoir formé la seule incitation à l’engagement de Washington dans ce conflit risqué ? Bien d’autres moyens existent pour protéger Israël. Ce pays n’a cessé de mener des guerres depuis sa création, tout comme les États-Unis d’ailleurs…Si le fait nucléaire était aussi important, il semblerait donc que la guerre de 12 jours et l’utilisation de bombes extrêmement performantes, n’aient pas suffi à annihiler l’ambition de Téhéran dans ce domaine. Il aurait alors suffi de renouveler l’opération sur quelques sites sensibles dont l’emplacement, je n’en doute pas, est connu de la CIA et du Mossad. Il aurait aussi été plus judicieux de demander au gouvernement islamique de ce pays de confirmer la fatwa publiée par le guide de la révolution, l’ayatollah Ali Khamenei, en 2005, interdisant la production, le stockage et l’usage d’armes nucléaires et précisant que l’Iran n’acquerrait jamais de telles armes. Elle avait fait l’objet d’une déclaration officielle lors d’une réunion à Vienne, de l’Agence Internationale de l’énergie nucléaire en août 2005. Cette position a été pourtant répétée par l’ayatollah et son entourage. Sachant qu’une fatwa est une réponse à une question morale ou sociale non prévue dans les textes sacrés, et que la parole du guide suprême en Islam chiite demeure incontestable, il est fort peu probable que les Iraniens aient voulu enrichir de l’uranium à des fins militaires. Une fois encore les États-Unis, coutumiers du mensonge, ont ignoré les valeurs d’une civilisation autre en lui prêtant leurs propres travers. L’argument d’un Iran accédant à la bombe atomique me semble donc très incertain…
En réalité le président Trump et son entourage ont trouvé dans ce conflit un moyen de tenter d’arrêter le déclin géopolitique des États-Unis et de confirmer les principes de la National Security Strategy, (NSS), le corollaire Trump à la doctrine de Monroe. Cette nouvelle vision des États-Unis les porte à se replier sur le continent américain, tout en préservant les flux commerciaux et le rôle international du dollar. Ils n’ont plus la force, ni les moyens de mener des guerres de conquête suivies d’une occupation.
Il ne faut pas croire toutefois que les États-Unis veuillent renoncer à leur place privilégiée dans le monde. Ils demeurent un redoutable État prédateur et conservent la mémoire de leurs intentions anciennes, tout comme la Russie peut regretter l’URSS. Il est intéressant de rapporter une puissance à vocation mondiale aux impératifs de la géographie. Les réflexions des fondateurs de la géostratégie sont éclairants à l’égard de la volonté des États-Unis, dans leur situation nouvelle, de maîtriser les flux logistiques planétaires au traversdu contrôle des passages maritimes obligés. Ils peuvent encore le faire. Ils sont une puissance maritime.
L’amiral étatsunien Alfred Thayer Mahan, à la fin du XIXème siècle, affirmait que la prospérité et la puissance dépendaient du contrôle des voies maritimes du monde . « Quiconque domine les vagues domine le monde », écrivait-il.
Halford John MacKinder, observait la planète comme une totalité sur laquelle se distinguait une « île mondiale », le Heartland, composé des continents eurasiatique et africain et des « îles périphériques », au sein d’un « océan mondial ». Il estimait que pour dominer le monde, il fallait tenir ce Heartland, principalement la plaine s’étendant de l’Europe centrale à la Sibérie occidentale qui rayonne sur la Méditerranée, le Moyen-Orient l’Asie du Sud et la Chine. De toute évidence la guerre en Ukraine, engagée par les États-Unis, a été la tentative de mise en application de cette perception.
Nicholas Spykman améliora cette théorie. Selon lui la Terre est composée d’un coeur (Heartland) et d’un anneau de terre qui l’entoure qu’il appelle Rimland. Il affirma que le pays qui possède le Rimland peut contrôler le Heartland, et donc le monde.
Ces penseurs se référaient à un lointain prédécesseur, Sir Walter Raleigh (vers 1600), navigateur et favori de la reine Élisabeth 1ère, qui s’exprimait ainsi: « Celui qui commande la mer commande le commerce; celui qui commande le commerce commande la richesse du monde, et par conséquent le monde lui-même ». Cette formule pourrait symboliser l’aventure de la politique des États-Unis, depuis le début du XXème siècle et le corollaire Roosevelt à la doctrine de Monroe. Notons que le corollaire Trump, la National Security Strategy, ne réfute pas l’ambition impérialiste, tout en admettant des panoramas interne et externe moins favorables à l’exercice de la domination étatsunienne.
Pour ces géopoliticiens le contrôle de la mer s’avère essentiel pour préserver la dimension d’une puissance. Toute la politique extérieure britannique s’est fondée sur ces réflexions. Les Anglais ont ainsi conquis une large part de la planète…avec pour seule concurrence les Français.
Les États-Unis ont évidemment repris ces idées. D’ailleurs le roi Charles III lors de sa récente visite d’État a rappelé cette filiation. Il n’est donc pas étonnant que D. Trump cherche à maîtriser les passages maritimes, comme le canal de Panama, celui de Suez, le Groenland comme voie privilégiée pour une navigation arctique, le détroit de Bab-el-Mandeb ou celui d’Ormuz, ou encore à conserver Taïwan qui empêche la Chine d’incorporer la mer éponyme dans sa sphère. Remarquons incidemment que cette vision maritime s’oppose aux routes de la soie chinoises essentiellement terrestres. Cette tentative de domination maritime ne se traduit pas obligatoirement par des réussites. Ce qui se déroule à Ormuz, où l’Iran bloquant le détroit handicape l’économie mondiale, sans que les États-Unis, isolés avec leur allié israélien, ne puisse véritablement agir, apporte une preuve des limites à l’ambition étatsunienne de gérer le « Rimland ».
En réalité les États-Unis sont sur la défensive. Ils sont impliqués dans une guerre de préservation de leur puissance résiduelle contre les BRICS+. Elle coiffe les autres formes de guerres, notamment celle qui se déroule au Moyen-Orient, mais aussi celle qui s’achève en Ukraine. Cette guerre est celle des monnaies telle que l’analyste chinois Hongbing Song l’a parfaitement exposée.
Il s’agit d’arrêter le déclin financier des États-Unis et de sauver le rôle du dollar. Il est l’instrument majeur de leur puissance et les BRICS+ ne s’y sont pas trompés qui ont entamé un mouvement de dédollarisation en voie d’accélération. Constatons simplement que les réserves d’or cumulées des banques centrales dépassent désormais celles de leurs réserves en dollars. Cette évolution est grandement significative du bouleversement en cours.
L’occasion d’un affrontement avec l’Iran, membre des BRICS+, proposé par Tel Aviv, était trop belle pour ne pas la saisir. En effet, ce n’est plus un secret, le dollar, à la fois monnaie domestique et monnaie internationale, est fragilisé dans sa toute puissance acquise en 1971 lorsqu’il a été décorrélé de l’or par Nixon. Il conservait toutefois son image et indûment son statut. L’effondrement, en 1991, de l’URSS, a fait croire aux Étatsuniens et aux banquiers mondialistes de l’État profond que désormais le monde serait sous leur obédience. Francis Fukuyama traduisit cette invraisemblable suffisance en parlant de la « fin de l’histoire ». Belle erreur! la Russie s’est rétablie, la Chine s’est enrichie et la toute puissance étatsunienne a été contestée de plus en plus sévèrement, jusqu’à ce que les adversaires de l’hégémon étatsunien constituent précisément les BRICS+, le Sud global… Les Nations se sont à nouveau exprimées, y compris dans une UE de plus en plus malade de son totalitarisme. Les États-Unis contestés essaient donc de maintenir ce qui reste de leur puissance, en se recentrant sur eux-mêmes comme l’évoque le corollaire Trump à la doctrine de Monroe. En conséquence l’opportunité d’un coup d’arrêt a cette action contestataire a été offerte par Israël.
Pour comprendre, comme toujours il faut remonter l’histoire.
Le Proche et le Moyen-Orient, de tout temps, ont été un carrefour ou les ethnies se chamaillaient. La région regorge de pétrole, aussi les États-Unis, depuis la seconde guerre mondiale, se sont installés dans cette zone comme protecteurs. L’époque leur était favorable. Ils l’ont été surtout de l’Arabie saoudite. Ce ne fut pas par sympathie pour la dictature musulmane archaïque de Riyad que Roosevelt, au retour de Yalta, signa la 14 février 1945, avec Ibn Séoul, le pacte de Quincy, du nom du croiseur positionné sur le Grand lac Amer, mais par intérêt géopolitique.
Dans cet accord les États-Unis bénéficiaient de la prérogative, pour 60 ans, de l’exploitation du pétrole. Ce fut la naissance de l’ ARAMCO. À son échéance en 2005, le contrat fut renouvelé pour une période similaire. Autant dire que les États-Unis disposent d’un extraordinaire privilège. Dans cette entente le pétrole extrait était obligatoirement vendu en dollars. Ce fut l’origine du pétro-dollar. En retour les États-Unis s’engageaient à assurer la protection de la famille royale et reconnaissaient que la stabilité de la péninsule arabique, incluant les États du Golfe, faisait partie de leurs intérêts vitaux.
Or le véritable maître de l’Arabie saoudite d’aujourd’hui, Mohammed Ben Salman, héritier du trône, a fait évoluer cet engagement interprétant sans nul doute la modification des rapports de forces mondiaux. Ainsi désormais l’Arabie séoudite est prête à accepter en paiement de son pétrole en yuan, unité de compte chinoise, de son nom officiel renminbi. Une belle encoche aux accords de Quincy… Cela signifie que le « pétroyuan » dispose du potentiel de saper le statut de monnaie de réserve du dollar. Cette évolution en cours accélère de manière significative la dédollarisation. Le yuan est de plus en plus utilisé dans le commerce international. « L’opération militaire spéciale » de la Russie contre l’Ukraine en février 2022, a poussé Moscou hors du système du dollar américain. L’utilisation du yuan entre la Chine et la Russie a donc augmenté. Le Yuan et la dédollarisation en parallèle, menacent le seul véritable pilier de la puissance étatsunienne. Il n’y a donc rien de surprenant dans l’acceptation de Trump de soutenir Netanyahou dans sa guerre contre l’Iran, car derrière l’Iran il y a les BRICS+ et la puissance majeure des BRICS+ est bien la Chine. Elle importe d’Iran, une grande partie de ses besoins en hydrocarbures, tout en cherchant à diversifier, dans la région, ses sources d’approvisionnement. Souvenons-nous aussi que le canal de Panama intéresse vivement la Chine, qui en est avec les États-Unis, le principal utilisateur, ce qui inquiète Trump. Ajoutons que la Chine était jusqu’à l’enlèvement de Maduro, le principal client du Vénézuéla pour cette ressource énergétique… Autant dire que l’opération au Moyen-Orient a pu sembler à l’administration Trump pouvoir offrir l’occasion d’un coup d’arrêt à la dédollarisation et de manière globale à la montée en puissance de la Chine et à l’attractivité des BRICS+.
Or les opérations n’ont pas eu le résultat escompté. Malgré les rodomontades de Trump et des actions supposées déstabilisatrices, l’Iran a tenu et a même porté des coups sévères à ses ennemis.Les États-Unis ont exposé leurs faiblesses à la face du monde. Les pays du Golfe ont ainsi constaté que leur protecteur n’avait plus la capacité de les défendre. Nous en verrons les conséquences dans un proche avenir où les E.A.U, déjà membres des BRICS+, pourraient être suivis par d’autres pétro-monarchies dans un rapprochement avec cette organisation ostensiblement anti-étatsinienne. De plus les E.A.U, viennent d’annoncer qu’ils quittaient l’OPEP le 1er mai, fragilisant ainsi cette organisation déjà affaiblie par le départ de quelques membres. La conséquence serait que le mouvement vers l’acceptation d’autres monnaies que le dollar pourrait très vite s’accélérer dans la région et que la quantité de pétrole proposée sur le marché pourrait augmenter en fonction de l’intérêt de chaque État. Ce changement entraînerait la baisse de son coût. Inévitablement le pétrole de schiste étatsunien deviendrait, à nouveau, trop cher à exploiter et le pays devrait se tourner vers des importations moyen-orientales. L’impact économique et monétaire pour Washington risque d’être notable; s’y ajouteront, de toute évidence, les conséquences de la perte de crédibilité militaire.
Le dernier simulacre de blocus contre blocus ne trompe évidemment personne. Washington est dépendant de Téhéran pour la réouverture d’Ormuz. Une fois encore il est aisé d’imaginer la dialectique future où les États-Unis diront qu’ils ont réouvert le détroit, après avoir amené l’Iran à une sorte de résipiscence.
Au bilan l’affaiblissement des États-Unis, déjà constaté en Ukraine, est devenu manifeste. Les principaux pays européens ne les ont pas soutenus et ont même exprimé leur désaccord. La Russie va certainement pouvoir exiger ce pourquoi elle a engagé son « opération militaire spéciale », sans que Washington, et par lien de subordination l’UE, puissent s’y opposer. La Chine va poursuivre son avantage. Israël aura perdu de l’énergie inutilement et verra perdurer voire s’aggraver le souhait de sa disparition dans les populations musulmanes. Le monde entier retiendra que les États-Unis sont les responsables de la crise économique en cours. Ils auront étendu partout durablement la défiance à leur égard. Les États-Unis sont désormais le vrai problème pour le monde multipolaire.
En résumé le joueur de Poker aura perdu face aux joueurs d’échecs et de Go.
Henri Roure (Breizh-Info, 4 mai 2026)
Avec les beaux jours reviennent les traditionnelles fêtes de village. Sauf si leurs organisateurs jettent l'éponge... Ce qui arrive de plus en plus souvent !
Vous pouvez découvrir ci-dessous une analyse du Cercle Périclès qui revient sur les causes et les conséquences de la disparition progressive de ces fêtes locales. Une disparition qui en dit long sur l'état de notre pays...

Quand la fête se retire – anatomie d’un déclin social
Il y a, dans la petite ceinture des villages, un théâtre humble où se joue la plus essentielle des pièces : la fête. Elle n’est pas seulement un rendez-vous de guirlandes et de chapiteaux, elle est une école de la convivialité, un lieu où se reconnaissent des visages, se transmettent des gestes, se nouent des obligations réciproques — ces petites dettes qui tiennent ensemble une communauté. Quand on observe que, selon les comptages locaux, près de 30 % des fêtes villageoises ont disparu en l’espace de quatre ans, ce n’est pas un simple effritement d’emploi du temps : c’est la disparition d’un régime de sociabilité, le retrait progressif d’un horizon commun où se mesurent et se confirment des appartenances. Perdre la fête, c’est perdre un carrefour de la vie sociale où se trouvent conjugués le sacré discret du quotidien et la jubilation ordinaire qui fait corps.
La fête de village est d’abord un art de la rencontre. Elle institue l’espace public dans sa forme la plus modeste et la plus généreuse : une rue qui devient scène, une place où l’on partage le pain, la musique et l’histoire locale. C’est là que les générations se croisent sans médiation excessive ; l’aïeul raconte, le jeune reprend, la fillette apprend à danser un pas qu’on croit oublié. À la fête, il n’y a pas que consommation — il y a instruction mutuelle, apprentissage tacite, transmission de techniques (cuisiner un plat, monter une estrade, tenir une buvette, vider un canon) qui sont autant de savoirs civiques. Elle est aussi un régulateur moral : la fête discipline la joie, la rend commune, la met sous le signe de la reconnaissance mutuelle plutôt que de l’indifférence consumériste.
Pourquoi donc ces fêtes s’étiolent-elles ? La réponse tient à un faisceau de causes qui, combinées, font vaciller l’édifice de la sociabilité locale. D’abord, la mutation démographique : vieillissement des populations rurales, départs des jeunes, dispersion des familles, effritement de la cohérence culturelle par la créolisation croissante. Là où autrefois la réserve de volontaires suffisait, l’associatif s’épuise. Les visages qui tenaient les stands et les orchestres se retirent, et la relève manque à l’appel. Ensuite, la pression économique : petites municipalités étranglées par la contraction des dotations, commerçants locaux qui ferment, vendeurs ambulants qui ne trouvent plus d’écrin ; l’économie de proximité, indispensable à la fête, se réduit comme peau de chagrin. Se greffe à cela une marchandisation croissante des loisirs : la fête locale, confrontée à l’offre uniforme des grandes manifestations commerciales ou festivalières, perd son exclusive attractivité — et, surtout, son sens. La joie locale se transforme en tournoiement d’achats.
Il faut ajouter la contrainte administrative et assurantielle. À l’époque de la sécurité et de la conformité à tout prix, organiser un bal ou une course de garçons de ferme nécessite mille autorisations, assurances et normes qui dissuadent plus qu’elles ne protègent. Le volontariat s’y casse les dents : l’énergie civique se heurte à la machine bureaucratique. Le temps disponible, enfin, se raréfie : plus d’heures de transport pour aller travailler, plus de travail en soirée, une dispersion des rythmes de vie qui rend la synchronisation d’un village plus difficile. Et puis il y a, plus profondément, la culture de l’immédiateté et de l’écran : la sociabilité réelle se substitue peu à peu par des relations numériques, virtuoses mais fragiles, qui n’enracinent rien.
Sociologiquement, la disparition des fêtes est la traduction d’un désengagement du commun. Les fêtes étaient autrefois l’un des lieux de production du capital social — ces liens de confiance et de coopération qui facilitent l’action collective. Leur érosion signale un affaiblissement des mécanismes de régulation informelle : on se connaît moins, on s’entraide moins, on délègue plus à des services extérieurs, extra-communautaires. Ce processus n’est pas neutre politiquement. Il fragilise le corps des communes, réduit la capacité d’auto-gouvernement local, augmente la dépendance à des prestataires extérieurs et, finalement, réduit les marges de manœuvre démocratiques au ras des lieux. Là où la fête meurt, l’horizon civique se contracte.
Mais la disparition des fêtes est aussi une crise symbolique. Les rituels festifs étaient des rituels de reconnaissance : on y célébrait des cycles, on y confessait des appartenances, on y scellait des alliances. Leur effacement invente une société appauvrie en symboles partagés ; une société où l’on ne se reconnaît plus que dans des marques et des plateformes plutôt que dans un terroir commun. Il faut dire la violence de cette perte : la fête, avec ses excès contrôlés et sa gaieté mesurée, était — et demeure — une école du civisme, un espace où l’on apprend à être ensemble sans l’intermédiation d’un contrat marchand ou d’une obligation sociale.
Reste la question du remède, qui ne peut être technocratique. Refaire des fêtes ne consiste pas à bricoler quelques subventions ou à externaliser l’événement à une entreprise d’événementiel. Il s’agit de restaurer les conditions matérielles et culturelles de leur existence : redonner du temps aux habitants, alléger la charge normative pour les petites manifestations, réinvestir les commerces et les lieux publics, encourager la transmission des compétences festives au sein des écoles et des associations. Il faut aussi revaloriser la fête comme patrimoine immatériel — non pour la muséifier, mais pour lui donner les moyens institutionnels de durer : fonds communs, assurances mutualisées pour les petites structures, formations de bénévoles, et incitations fiscales pour les producteurs locaux qui fournissent denrées et musique.
Mais au-delà des mesures, il convient d’opérer une petite révolution culturelle : sortir la fête de la posture « animation » et la replacer dans la logique de la cité . La fête n’est pas un service à acheter mais une œuvre collective à fabriquer. La municipalité doit cesser de la regarder comme une charge comptable et la percevoir comme investissement social : une fête bien menée rend des dividendes de solidarité qui ne figurent pas dans les bilans. Les écoles, les maisons de retraite, les jeunes doivent être invités à co-construire ces rendez-vous, pour vivifier l’identité locale. Car l’enracinement, pour être vrai, doit être une constance, une fidélité.
Dire cela, c’est aussi mettre en garde contre deux écueils : la nostalgie pure et la modernisation à outrance. La nostalgie paralyse en faisant de la fête une relique – l’exemple parfait est l’idéalisation malaisée d’une histoire fantasmée – ; la modernisation la vide de sa substance quand elle ne jure que par le spectacle et la consommation. Il faut un art délicat, un tact public, qui sache ménager la mémoire et l’innovation, l’hospitalité et la densité du lieu. Une fête digne de ce nom est à la fois mémoire et avenir — elle se souvient des pas et ouvre la piste pour d’autres.
La défense des fêtes de village est donc moins une opération culturelle qu’un choix de civilisation. En laissant s’éteindre ces feux, nous renonçons à une manière de vivre ensemble, à une pédagogie du commun et à un espace où la politique, la vraie, se pratique avant tout : dans la charité des petites obligations, dans l’échange des savoirs gracieux, dans le partage du pain sous un lampion. Reprendre la fête, c’est reprendre par le bas la souveraineté des lieux ; c’est affirmer que la vie bonne n’est pas une marchandise mais un tissu de gestes et d’accords que l’on préserve ou que l’on perd, pour de bon.
Cercle Périclès (Cercle Périclès, 13 août 2025)
Vous pouvez découvrir ci-dessous la chronique de David Engels sur Ligne droite, la matinale de Radio Courtoisie, datée du 27 avril 2026 et consacrée à la submersion migratoire de l'Europe...
Historien, essayiste, enseignant chercheur à l'Instytut Zachodni à Poznan, à l'Institut Catholique de Vendée ainsi qu'au Mathias Corvinus Collegium de Bruxelles, David Engels est l'auteur de trois essais traduits en français, Le Déclin - La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine (Toucan, 2013), Que faire ? - Vivre avec le déclin de l'Europe (La Nouvelle Librairie, 2024), Défendre l'Europe civilisationnelle - Petit traité d'hespérialisme (Salvator, 2024) et, dernièrement, d'un roman, Le retour du roi (Le Verbe-Haut, 2026). Il a également dirigé deux ouvrages collectifs, Renovatio Europae - Plaidoyer pour un renouveau hespérialiste de l'Europe (Cerf, 2020) et Aurë entuluva! (Renovamen-Verlag, 2023), en allemand, consacré à l’œuvre de Tolkien.
Alors que la question des Malouines semblent revenir dans l'actualité, vous pouvez découvrir ci-dessous une intéressante chronique de Balbino Katz, cueillie sur Breizh-Info, sur ce conflit congelé qui oppose l'Argentine à la Grande-Bretagne...

Malouines, 2 avril 1982 : des fusiliers marins britanniques se rendent aux commandos argentins...
Les Malouines, une carte oubliée et une souveraineté inachevée
Dans le grenier de ma maison de Lechiagat, là où s’entassent depuis des années des cartons délaissés, des revues aux couvertures passées, des affiches roulées à la hâte et ces objets que l’on conserve moins par nécessité que par fidélité obscure à ce qu’ils furent, je faisais récemment un peu d’ordre. Le vent battait les ardoises avec cette obstination sourde propre aux demeures ouvertes sur la mer. Une poussière légère dérivait dans la lumière oblique du vélux, pareille à une brume miniature suspendue dans l’air du matin. Je déplaçais quelques piles de journaux anciens lorsque mon regard fut arrêté par un long tube de carton gris, oublié derrière une vieille malle.
Sur ce cylindre défraîchi figurait une inscription tracée au feutre noir, légèrement effacée par le temps : « 1982, Malouines ».
Je demeurai un instant immobile. J’avais complètement oublié son existence.
Je l’ouvris avec précaution, comme on manipule un objet dont on pressent qu’il contient davantage qu’un simple souvenir. À l’intérieur reposait une carte marine roulée depuis plus de quarante ans. Je la déroulai lentement sur une table improvisée, et je reconnus aussitôt cette grande feuille achetée auprès du Service hydrographique de la Marine à une époque où je travaillais pour une maison d’édition spécialisée dans les encyclopédies.
Nous étions en 1982. L’Argentine venait de reprendre les îles Malouines par une opération militaire aussi hardie qu’inattendue. Internet n’existait pas encore. Les nouvelles voyageaient lentement, fragmentaires, souvent contradictoires. Je suivais les événements à travers la BBC, quelques journaux étrangers, des dépêches tardives et les conversations passionnées d’amateurs d’histoire navale.
J’avais besoin d’une carte, non pour satisfaire une curiosité abstraite, mais pour donner une forme concrète à ce conflit lointain qui occupait alors mon esprit.
Lorsque je reçus cette carte de Brest, une surprise m’attendait. Sur cette carte, imprimée comme au XIXe siècle à partir d’une plaque de cuivre, les côtes étaient dessinées avec une précision remarquable. Les baies, les caps, les mouillages, les reliefs côtiers apparaissaient avec netteté. Pourtant, l’intérieur des îles demeurait presque entièrement vide. Aucune topographie détaillée, presque rien, sinon la silhouette générale du territoire, comme si la terre elle-même s’était volontairement retirée derrière son contour.
En lisant les notes techniques, je découvris que la base cartographique provenait directement des relevés réalisés par l’expédition du Beagle, avec Darwin à son bord. Les contours côtiers avaient été établis au XIXe siècle, puis enrichis au fil des décennies uniquement par des données bathymétriques destinées à perfectionner la connaissance des profondeurs marines.
Autrement dit, la carte que j’avais sous les yeux appartenait à l’histoire britannique des Malouines. Une histoire de navigation, de science nautique, de relevés hydrographiques et de permanence maritime. Les îles existaient ici moins comme territoire politique que comme espace observé, mesuré, sillonné par des marins.
Durant les semaines du conflit, cette carte fut affichée à côté de mon bureau. J’y suivais les mouvements de la flotte, les trajectoires aériennes, les débarquements, les attaques contre les bâtiments britanniques. Elle devenait chaque jour un théâtre silencieux où l’on déplaçait mentalement des escadres et des avions.
À chaque fois qu’un navire anglais était endommagé ou coulé, une bouteille de champagne s’ouvrait dans notre rédaction. Je la partageais avec mon rédacteur en chef de l’époque, passionné d’aviation militaire. Les exploits des pilotes argentins nous remplissaient d’admiration. Leur manière d’attaquer à très basse altitude contre une flotte technologiquement supérieure possédait quelque chose de chevaleresque.
D’une certaine manière, nous nous sentions vengés à travers eux. Les humiliations anciennes infligées par l’Angleterre à la France, de Mers el‑Kébir à Madagascar, ressurgissaient dans les mémoires. Bien avant l’Entente cordiale de la Belle Époque, Londres avait rarement considéré Paris comme un allié naturel. L’histoire commune des deux nations fut longtemps celle d’une cruelle rivalité maritime, d’une méfiance obstinée et d’une suite de manœuvres où l’intérêt britannique primait toujours. Les siècles avaient laissé un arrière‑goût de coups bas et de concurrence impériale. Dans mon village on n’avait pas oublié l’amiral Boscawen qui en 1755, en pleine paix, a raflé des milliers de pêcheurs français dans l’Atlantique nord afin de priver la Royale d’équipages pour la guerre que voulaient déclarer les Anglais. Ce printemps austral de 1982 semblait offrir, à travers les Argentins, une revanche symbolique.
La fin de la guerre fut pourtant aussi amère que son commencement avait été exaltant.
Lorsque la dernière position argentine tomba, le régime militaire de Leopoldo Galtieri accepta la défaite sans transformer l’événement en conflit prolongé. Les dirigeants argentins considérèrent la perte des îles comme un échec définitif et non comme la première phase d’une guerre longue. Je demeure convaincu qu’un gouvernement civil aurait pu adopter une autre logique.
Les militaires argentins raisonnèrent en professionnels. Ils évaluèrent le rapport de forces immédiat, la supériorité britannique du moment, la difficulté logistique et la fragilité de leur propre position. Ils ne virent pas que Londres se retrouvait lui aussi dans une situation stratégique coûteuse, obligé de maintenir durablement une présence militaire considérable à l’autre bout du monde.
Car une fois les îles reprises, les Britanniques n’étaient pas sortis du problème. Ils entraient dans une gestion permanente de celui-ci.
Depuis 1982, les Malouines connaissent une prospérité que leurs habitants n’avaient jamais véritablement connue auparavant. Londres a développé les infrastructures, renforcé les liaisons aériennes, modernisé les équipements et accordé à l’archipel une autonomie économique significative.
La pêche est devenue la principale richesse des îles. Les licences accordées dans les eaux environnantes ont produit des revenus considérables pour une population réduite. Les perspectives pétrolières offshore ont renforcé l’intérêt stratégique de cet espace maritime, transformant un territoire longtemps périphérique en zone de valeur économique croissante.
Les îles, autrefois négligées, presque oubliées dans les marges de l’Empire, sont entrées dans une forme d’âge d’or discret. Pour les habitants, la guerre a paradoxalement ouvert une période de stabilité matérielle et de développement.
Pour autant, cette prospérité n’a jamais réglé la question cruciale. Les Malouines demeurent un territoire contesté, c’est notamment important pour les exploration pétrolières qui exigent des investissements colossaux et des durées de retour sur investissement très longues.
Depuis le Brexit, la situation géopolitique s’est subtilement déplacée. Lorsque le Royaume‑Uni appartenait à l’Union européenne, ses territoires d’outre‑mer bénéficiaient indirectement d’un environnement diplomatique plus protecteur. La sortie de Londres de l’Union a replacé la question dans un cadre plus solitaire.
Le Royaume‑Uni se retrouve désormais à défendre seul une souveraineté éloignée, dans un monde où les équilibres internationaux se recomposent, où les espaces maritimes retrouvent une importance stratégique croissante et où les vieilles questions territoriales cessent d’être de simples reliques diplomatiques.
Les Britanniques répètent volontiers que les Malouines sont définitivement britanniques. Cette affirmation possède une efficacité réthorique certaine. Elle repose sur la conviction que répéter infatigablement la même affirmation va la transformer en réalité, mais aussi sur une administration stable, une présence humaine continue et une réalité institutionnelle qui semble solidement installée.
Pourtant, cette certitude n’est pas juridiquement fondée. Les Malouines ne sont pas un territoire dont la souveraineté a fait l’objet d’une reconnaissance universelle et incontestée. Elles constituent un espace disputé, où deux légitimités historiques se croisent, se répondent et se neutralisent.
Les fondements britanniques
La revendication britannique ne surgit pas en 1833 comme une invention tardive, née d’un simple geste de puissance. Elle plonge ses racines bien plus loin dans le temps, dans ces premiers siècles de navigation où l’Atlantique Sud demeurait encore un espace imprécis, traversé par des marins qui cherchaient autant des routes nouvelles que des terres de relâche.
Les îles, désertes à l’arrivée des Européens, furent aperçues dès 1592 par le capitaine anglais John Davis, puis à nouveau par Richard Hawkins en 1594. Les récits demeurent imprécis, comme souvent dans les premières chroniques de navigation, mais ils suffirent à nourrir une mémoire britannique de la découverte. Le premier débarquement attesté intervint en 1690 lorsque le capitaine John Strong traversa le détroit séparant les deux îles principales. Il donna à ce passage le nom de Falkland Sound, en hommage à Anthony Cary, cinquième vicomte Falkland. C’est de ce simple baptême nautique que devait naître plus tard le nom anglais de l’archipel.
Ces présences anglaises restèrent longtemps intermittentes. Elles n’avaient rien d’une colonisation organisée. Pourtant, dans les archives diplomatiques comme dans les traditions maritimes, Londres n’oublia jamais cette antériorité. Les Britanniques considèrent encore aujourd’hui que leur relation avec les îles commence avant toute implantation durable, à travers cette chaîne de découvertes, de reconnaissances côtières et de prises de possession symboliques.
Les prétentions britanniques se croisèrent rapidement avec celles d’autres puissances européennes. En 1764, Louis‑Antoine de Bougainville fonda à Port Louis le premier établissement permanent de l’archipel. Il donna aux îles le nom de Malouines, en hommage aux marins de Saint‑Malo qui composaient une partie de son équipage. Quelques familles acadiennes, déplacées après leur expulsion du Canada, furent même installées sur place.
L’année suivante, ignorant la présence française, le commodore John Byron prit possession de l’île occidentale au nom de George III et fonda Port Egmont sur Saunders Island. Cette double implantation donna immédiatement naissance à une rivalité diplomatique.
L’Espagne, qui considérait ces terres comme relevant naturellement de la sphère sud‑américaine dépendant du vice‑royaume du Río de la Plata, protesta vigoureusement. La France, alliée de Madrid par le Pacte de Famille, choisit finalement de se retirer. En 1767, Bougainville céda officiellement son établissement à la Couronne espagnole contre indemnité. Port Louis devint Puerto Soledad.
À partir de ce moment, les tensions se concentrèrent entre Madrid et Londres. En 1770, une expédition espagnole venue de Buenos Aires expulsa les Britanniques de Port Egmont. La crise faillit provoquer une guerre ouverte entre les deux monarchies. Londres protesta avec fermeté et obtint finalement, par l’accord de 1771, la restitution du comptoir dans l’état exact où il se trouvait avant l’expulsion.
Cet épisode demeure capital dans l’argumentation britannique. Car si l’Espagne récupéra son influence régionale, elle ne parvint jamais à obtenir une renonciation formelle de Londres. La déclaration espagnole accompagnant l’accord précisait même que la restitution ne devait en aucune manière préjuger de la question de souveraineté.
En 1774, pour des raisons budgétaires et stratégiques, les Britanniques évacuèrent volontairement Port Egmont. Ce départ n’avait rien d’un abandon juridique. Avant de quitter les lieux, ils laissèrent une plaque de plomb et un drapeau affirmant solennellement les droits de la Couronne.
Dans la logique britannique, cette plaque n’était pas un simple symbole cérémoniel. Elle constituait un acte de continuité. Londres considère depuis lors que sa revendication n’a jamais été interrompue.
De 1774 à 1811, l’occupation effective fut exercée par l’Espagne depuis Puerto Soledad. Madrid administra les îles par l’intermédiaire de gouverneurs successifs, maintenant une présence modeste mais réelle jusqu’à l’effondrement progressif de l’empire espagnol.
Lorsque les guerres napoléoniennes et les mouvements indépendantistes obligèrent l’Espagne à évacuer en 1811, les îles entrèrent dans une période d’incertitude. C’est dans ce vide politique que s’inscrivit la jeune Argentine.
Du point de vue britannique, le retour de 1833 ne constitue donc pas une conquête nouvelle mais une reprise de possession. Londres considère qu’il ne faisait alors que renouer avec un droit ancien, jamais abandonné.
Depuis cette date, hormis l’interruption brève de 1982, le Royaume‑Uni a exercé un contrôle continu sur l’archipel. Le droit international contemporain accorde une importance considérable à cette permanence administrative, qui renforce la stabilité des situations de fait.
Les Britanniques invoquent également le principe d’autodétermination. Les habitants actuels des îles, descendants majoritairement de colons britanniques, expriment régulièrement leur volonté de demeurer liés à Londres.
Cet argument n’est pas dépourvu de force morale ni politique. Il mérite cependant d’être replacé dans son contexte juridique. Le droit des peuples à disposer d’eux‑mêmes apparaît véritablement après 1945, avec la naissance des Nations unies et la décolonisation progressive du monde. Pourtant, ce principe n’est pas appliqué indistinctement à toutes les situations. Le droit international distingue généralement les populations autochtones, historiquement enracinées, des populations implantées par une puissance administrante.
Dans le cas des Malouines, cette distinction demeure essentielle. Buenos Aires considère que les habitants actuels ne constituent pas un peuple autochtone comparable à ceux des anciennes colonies décolonisées, mais une population issue de la colonisation britannique postérieure à 1833.
Le référendum organisé en 2013, bien qu’il ait montré une adhésion massive au maintien du statut britannique, ne suffit donc pas à clore juridiquement le débat.
Pour Londres, pourtant, la logique demeure limpide. Une communauté existe, elle vit depuis plusieurs générations sous souveraineté britannique et souhaite conserver ce lien.
Dans cette perspective, l’argument suffit à convaincre un journaliste de télévision, mais guère plus.
Les fondements argentins
La revendication argentine procède d’une logique différente, moins fondée sur la continuité administrative moderne que sur la succession territoriale et l’héritage juridique de l’Espagne.
Buenos Aires considère que les îles relevaient naturellement du vice‑royaume du Río de la Plata. Lorsque les Provinces Unies du Río de la Plata accèdent à l’indépendance, elles estiment hériter des territoires auparavant administrés par Madrid selon le principe d’uti possidetis juris, fréquemment invoqué dans l’Amérique hispanique du XIXe siècle.
L’Espagne, après avoir reçu de la France l’établissement de Port Louis devenu Puerto Soledad, exerça une autorité effective jusqu’en 1811. Cette présence espagnole constitue l’un des fondements essentiels de la position argentine.
Les Argentins rappellent également qu’ils établirent une administration réelle sur les îles avant 1833. Luis Vernet, nommé commandant civil et militaire en 1829, y exerçait une juridiction concrète. Il accordait des concessions de terres, réglementait la chasse aux phoques, gérait les ressources et représentait l’autorité de Buenos Aires.
À cela s’ajoute une lecture particulière Convention de Nootka Sound signée le 28 octobre 1790 entre l’Espagne et le Royaume‑Uni. Selon l’interprétation argentine, l’article VI a confirmé l’interdiction faite aux Britanniques d’établir de nouveaux établissements permanents sur les territoires déjà occupés par l’Espagne.
Article VI
Il est convenu que les sujets respectifs des deux puissances ne formeront à l’avenir aucun établissement sur les côtes orientales ou occidentales de l’Amérique méridionale, ni sur les îles adjacentes déjà occupées par l’Espagne.
Toutefois, les sujets britanniques conserveront la liberté de débarquer sur les côtes et dans les lieux non occupés, afin d’y exercer la pêche ou d’y ériger des installations temporaires nécessaires à cette activité.Pourtant, cette occupation argentine intervint sur un territoire dont les prétentions demeuraient déjà contestées. Les droits historiques des parties se faisaient face avec une intensité comparable.
Autrement dit, l’Argentine exerça une souveraineté de fait sur un territoire dont la légitimité britannique n’avait pas été éteinte comme l’avait été celle de la France.
Ici, la force finit par primer le droit, car les titres se répondaient sans qu’aucun ne puisse éliminer complètement l’autre. L’expulsion des autorités argentines par les Britanniques en 1833 constitue, du point de vue de Buenos Aires, un acte de dépossession territoriale.
Il existe d’ailleurs une symétrie troublante entre 1833 et 1982. Dans les deux cas, une puissance entend rétablir par la force une souveraineté qu’elle juge légitime. La différence majeure réside dans le contexte historique. En 1833, le droit international moderne n’existe pas encore. En 1982, les Nations unies, la décolonisation et le principe d’autodétermination modifient profondément la perception juridique du conflit.
Depuis lors, l’Argentine n’a jamais renoncé à sa revendication. Aucun gouvernement, civil ou militaire, péroniste ou libéral, n’a abandonné cette continuité diplomatique.
Les Nations unies reconnaissent elles‑mêmes l’existence d’un différend de souveraineté entre les deux États et encouragent une solution négociée.
Cette précision demeure essentielle. L’ONU ne considère pas la question comme définitivement close. Elle admet l’existence d’un contentieux.
Deux légitimités, une impasse
C’est ce qui rend le dossier des Malouines si singulier. On aimerait y voir une opposition simple, une querelle où l’un aurait entièrement raison et l’autre entièrement tort. Les conflits territoriaux résistent pourtant rarement à cette clarté morale que recherchent les opinions publiques.
Le Royaume‑Uni possède la continuité administrative, une présence humaine stable et la force du fait accompli. L’Argentine dispose d’une logique de succession territoriale, d’une proximité géographique évidente et d’une contestation diplomatique jamais interrompue.
Les deux récits s’affrontent depuis près de deux siècles, chacun s’appuyant sur une cohérence interne difficile à dissiper. Les archives, les cartes, les décisions diplomatiques et les textes juridiques composent un enchevêtrement où la vérité absolue demeure insaisissable.
Dans le langage feutré des chancelleries, les Malouines constituent ce que l’on appelle un conflit gelé. Rien n’est entièrement résolu, rien n’est véritablement clos. La guerre de 1982 a consolidé une situation de fait sans produire une solution de droit.
Le changement de donne
Dans le droit international, la reconnaissance par des tiers joue un rôle fondamental. Une souveraineté n’existe jamais totalement seule. Elle se nourrit aussi du regard extérieur. L’histoire des royaumes, des protectorats et des États insulaires montre que la légitimité se consolide souvent par l’acceptation internationale.
Madagascar ou les îles Hawaii illustrèrent autrefois cette réalité : leur statut ne dépendit pas uniquement de leur gouvernement propre, mais du regard que les puissances étrangères acceptèrent de porter sur eux.
Dans le cas des Malouines, la souveraineté britannique ne bénéficie pas d’une reconnaissance unanime. Les États‑Unis, en particulier, ont toujours maintenu une position de neutralité prudente. Washington reconnaît l’administration britannique de facto mais évite de trancher explicitement la question ultime de souveraineté.
Cette nuance n’est pas anodine. Elle signifie que, même parmi les alliés de Londres, une réserve diplomatique persiste.
Ce qui soutient aujourd’hui la souveraineté britannique, c’est avant tout la capacité militaire démontrée en 1982 et entretenue depuis lors par une présence continue.
La force demeure parfois le prolongement silencieux du droit lorsque les titres se valent.
Pourtant, la puissance militaire britannique ne possède plus l’ampleur qu’elle avait autrefois. Les moyens déployés dans l’Atlantique Sud restent limités : une garnison réduite, quelques appareils Typhoon, un système Sky Sabre et une flotte dont la projection à longue distance devient plus difficile qu’au temps de la guerre froide.
La distance croissante entre Washington et le gouvernement de Keir Starmer ajoute une incertitude supplémentaire. Certains signaux venus du Pentagone laissent entendre qu’une partie de l’administration américaine pourrait réexaminer son soutien automatique aux possessions européennes d’outre‑mer.
Javier Milei, président argentin et allié déclaré de Donald Trump, a récemment réaffirmé la revendication sur les Malvinas et appelé à une reprise des négociations.
Dans le même temps, l’Argentine entreprend un redressement économique et un lent réarmement. L’acquisition de F‑16 danois, la modernisation de certains équipements et la reconstitution progressive des capacités militaires pourraient, sur le long terme, modifier les équilibres régionaux.
Si Washington venait un jour à soutenir plus clairement Buenos Aires, le rapport diplomatique évoluerait sensiblement. La stabilité actuelle des Falklands apparaîtrait alors moins comme une certitude que comme une parenthèse.
Je me suis souvent demandé si cette stabilité n’était pas elle‑même un mirage historique. Les souverainetés maritimes changent moins brutalement qu’on ne l’imagine. Elles se déplacent lentement, au rythme du commerce, des alliances et des transformations géopolitiques.
Depuis le Brexit, Londres apparaît plus isolé dans la défense de ses territoires éloignés. L’Atlantique Sud redevient une zone stratégique, non seulement pour les ressources halieutiques ou pétrolières, mais aussi en raison de la proximité de l’Antarctique et des routes maritimes futures.
Les Malouines appartiennent précisément à ces marges où l’histoire hésite à se refermer.
L’Argentine n’a jamais renoncé. Les Nations unies reconnaissent toujours l’existence d’un différend. Les habitants vivent dans une prospérité paisible, mais sur un territoire dont la souveraineté reste discutée.
Par la voix de ses ministres, Buenos Aires réaffirme avec constance ses droits souverains sur les Malouines, les Géorgies du sud et les Sandwich du sud ainsi que sur les espaces maritimes qui les entourent. Elle qualifie l’occupation britannique de 1833 d’acte de force contraire au droit de l’époque.
La résolution 2065 de l’Assemblée générale des Nations unies a reconnu l’existence du différend et encouragé les deux pays à rechercher une solution négociée. Cet appel a été repris par diverses organisations régionales et internationales.
Buenos Aires refuse également l’interprétation britannique du principe d’autodétermination, estimant que les habitants des îles ne constituent pas un peuple distinct au sens retenu par les Nations unies.
Le référendum de 2013 ne possède donc, à ses yeux, aucune portée juridique décisive.
L’Argentine conteste enfin l’exploitation des ressources naturelles, notamment les projets pétroliers, qu’elle considère comme une violation de ses droits souverains.
Toutefois, la clef d’une issue éventuelle résiderait peut‑être ailleurs. Elle supposerait une proposition généreuse de Buenos Aires envers les habitants actuels, garantissant leur mode de vie, leur langue, leurs institutions et leur sécurité.
Elle supposerait également un accord de transition avec Londres, capable de préserver l’honneur des deux nations.
Sans ces deux conditions, le dossier demeurera probablement gelé, mémoire disputée davantage que problème résolu.
L’Amérique de Donald Trump détient peut‑être, paradoxalement, une partie de la clef. Washington fut longtemps l’allié naturel de Londres dans cette région du monde. Pourtant, les équilibres changent. Une diplomatie américaine plus transactionnelle, moins attachée aux fidélités héritées de la guerre froide et davantage attentive aux rapports de force économiques, pourrait reconsidérer le dossier sous un angle nouveau. L’Argentine, redevenue fréquentable aux yeux d’une partie des milieux conservateurs américains, bénéficie aujourd’hui d’une proximité idéologique inédite avec certains cercles républicains.
Si un jour les États‑Unis choisissaient non plus la neutralité prudente mais une médiation active, voire une pression discrète en faveur d’une négociation, le statu quo pourrait se fissurer. L’histoire des souverainetés insulaires montre que les situations figées ne demeurent immobiles qu’aussi longtemps qu’aucune puissance extérieure ne décide de les remettre en mouvement. Les Malouines ne font peut‑être pas exception.
Je regardais la vieille carte marine étalée devant moi, cette carte héritée du Beagle, marquée par les profondeurs et les caps, les mouillages et les noms anglais. Elle portait déjà, sans le savoir, toute l’ambiguïté de ces îles.
Une carte n’est jamais un simple objet technique. Elle traduit une vision du monde. Elle raconte qui nomme, qui explore, qui administre et qui revendique.
Les Malouines ne sont pas seulement un archipel perdu dans les brumes de l’Atlantique Sud.
Elles sont une mémoire disputée.
Et les mémoires, contrairement aux traités, se referment rarement.
Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 27 avril 2026)
Vous pouvez découvrir ci-dessous la chronique de David Engels sur Ligne droite, la matinale de Radio Courtoisie, datée du 20 avril 2026 et consacrée à la montée des crispations hystériques sur des sujets clivants sur lesquels les Européens n'ont aucune prise...
Historien, essayiste, enseignant chercheur à l'Instytut Zachodni à Poznan, à l'Institut Catholique de Vendée ainsi qu'au Mathias Corvinus Collegium de Bruxelles, David Engels est l'auteur de trois essais traduits en français, Le Déclin - La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine (Toucan, 2013), Que faire ? - Vivre avec le déclin de l'Europe (La Nouvelle Librairie, 2024), Défendre l'Europe civilisationnelle - Petit traité d'hespérialisme (Salvator, 2024) et, dernièrement, d'un roman, Le retour du roi (Le Verbe-Haut, 2026). Il a également dirigé deux ouvrages collectifs, Renovatio Europae - Plaidoyer pour un renouveau hespérialiste de l'Europe (Cerf, 2020) et Aurë entuluva! (Renovamen-Verlag, 2023), en allemand, consacré à l’œuvre de Tolkien.