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Points de vue

  • Guerre en Iran, saison 1 : Trump 0 – Iran 1...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Alain de Benoist sur la guerre israélo-américaine contre l'Iran.

    Philosophe et essayiste, directeur des revues Nouvelle École et Krisis, Alain de Benoist a récemment publié Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017), Contre le libéralisme (Rocher, 2019),  La chape de plomb (La Nouvelle Librairie, 2020),  La place de l'homme dans la nature (La Nouvelle Librairie, 2020), La puissance et la foi - Essais de théologie politique (La Nouvelle Librairie, 2021), L'homme qui n'avait pas de père - Le dossier Jésus (Krisis, 2021), L'exil intérieur (La Nouvelle Librairie, 2022), Nous et les autres - L'identité sans fantasme (Rocher, 2023), Martin Buber, théoricien de la réciprocité (Via Romana, 2023), Un autre Rousseau - Lumières et contre-Lumières ( Fayard, 2025)  et, dernièrement, Souveraineté nationale et souveraineté populaire (Krisis, 2026).

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    Guerre en Iran, saison 1 : Trump 0 – Iran 1

    Plus familier des terrains de golf que du golfe Persique, Donald Trump avait commencé par présenter la guerre contre l’Iran comme une « petite excursion ». Peu connu pour sa patience stratégique, il voulait faire vite. Les objectifs de départ étaient la chute du régime islamique et la destruction totale de ses capacités militaires. Quatre semaines après le début des hostilités, rien de tout cela n’est arrivé.

    Les Iraniens ont pris le contrôle du détroit d’Ormuz, et leurs côtes, longues de 1 600 kilomètres, sont truffées de missiles, de drones et d’embarcation rapides. Les Houthis du Yémen menacent de fermer à leur tour le détroit de Bab-el-Mandeb, qui verrouille l’accès à la mer Rouge. Au Liban, où l’on compte un million de déplacés (un habitant sur dix), les Israéliens ne dissimulent pas leur intention d’occuper militairement le sud du pays jusqu’au fleuve Litani.

    Le prix du brut a dépassé les 100 dollars le baril, un renchérissement dont le principal bénéficiaire est Vladimir Poutine. Les pays européens, que la Commission européenne a obligé à se couper des hydrocarbures russes, font face à des pénuries de gaz et de pétrole qui entraînent une flambée du prix de l’essence à la pompe.

    Quoique fortement et durablement affaiblis par les bombardements massifs qu’ils ont subis, les Iraniens n’ont pas cédé, bien au contraire. On a assisté à une escalade ressemblant fort à une fuite en avant. Les mouvements militaires américano-israéliens, les déclarations contradictoires de la Maison Blanche, la poursuite des frappes iraniennes, la déstabilisation des marchés de l’énergie, l’annonce d’une invasion au sol (forces spéciales ?), dessinent un scénario dont personne ne peut prévoir les conséquences, mais qui évoque les « chocs pétroliers » de 1974 et de 1979 : crise économique et financière, récession mondiale.

    Les États-Unis, qui espéraient une victoire-éclair, ne savent plus comment se tirer de ce guêpier. Les Iraniens, censés s’effondrer en quelques jours, sont à l’initiative dans tous les domaines. Le bilan de l’opération « Epic Fury » est un désastre.

    Comment en est-on arrivé là ?

    Et d’abord, pourquoi cette guerre ? Une « menace imminente » justifiant une guerre préventive ?  Laquelle ? La menace nucléaire ? Il y aura bientôt quarante ans qu’Israël annonce tous les ans que l’Iran disposera de la bombe atomique « dans quelques mois », ce qui a fini par susciter le même scepticisme que les « armes de destruction massives » attribuées au régime de Saddam Hussein. Tulsi Gabbard, directrice du renseignement national, a fait savoir le 18 mars que l’Iran n’a pas relancé ses activités d’enrichissement nucléaires détruites en juin 2025. Trump avait alors lui-même claironné que le programme nucléaire iranien avait été « totalement oblitéré ». Rafael Grossi, directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a confirmé de son côté qu’il n’y avait en ce domaine aucune menace iranienne immédiate.

    Pourquoi Trump s’est-il lancé dans cette aventure, que l’actualité du moment ne justifiait pas, en faisant preuve d’une impréparation qui a laissé stupéfaits tous les observateurs militaires sérieux ? Pourquoi a-t-il choisi, à quelques mois des élections de mi-mandat (midterms), de prendre le risque de mécontenter sa base électorale qui ne veut pas d’une telle guerre, que l’immense majorité des Américains condamne également ? Marco Rubio a sans doute fourni la réponse en laissant entendre que Trump a cédé aux pressions israéliennes exercées sur lui par Benjamin Néthanyahou le 11 février à Washington. Mais cela ne fait que déplacer le problème : pourquoi y a-t-il cédé ?

         Le 17 mars, la démission inattendue de Joe Kent, directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme, a fait l’effet d’un coup de tonnerre. Dans sa lettre de démission adressée à Trump, il écrivait : « Je ne peux, en conscience, soutenir la guerre en cours contre l’Iran. L’Iran ne représentait pas une menace imminente pour notre nation, et il est clair que nous avons déclenché cette guerre sous la pression d’Israël et de son puissant lobby américain ».

    La guerre a donc commencé le 28 février, avant-veille de la fête de Pourim (qui commémore la façon, racontée dans le livre d’Esther, dont les Hébreux ont échappé à un massacre projeté par les Perses), avec un assassinat ciblé (le Guide suprême Ali Khamenei) et la mort sous les bombes de 165 écolières de 7 à 12 ans (des filles de Gardiens de la Révolution), alors même qu’étaient engagées entre les Iraniens et les Américains des négociations qui, selon le sultanat d’Oman, étaient en passe de réussir (« un accord était à portée de main »).

    Mark Twain disait que « Dieu a créé la guerre pour que les Américains apprennent la géographie ». Apparemment, ils ne l’ont pas encore apprise. Trump a gravement sous-estimé ses adversaires. Il a sous-estimé la puissance et la résilience du nationalisme iranien. Il a sous-estimé la puissance militaire de l’Iran, sa solidité organisationnelle, ses orientations stratégiques.

    L’Iran n’est pas le Venezuela ni la principauté de Monaco. Ce n’est pas non plus un pays arabe : les Iraniens sont plus proches ethniquement des Européens que des Arabes, des Turcs ou des Palestiniens. L’Iran est un pays de 90 millions d’habitants, trois fois plus grand que la France, doté d’une triple identité (indo-iranienne depuis l’Antiquité, musulmane depuis le VIIe siècle, moderne depuis le XIXe siècle),  avec une société complexe, une classe universitaire de haut niveau (Ali Larijani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, tué le 17 mars par Israël, était un spécialiste de Kant et de Descartes), une vaste population d’ingénieurs (l’Iran en forme 230 000 chaque année), une histoire trimillénaire et des dynamiques internes qui échappent à la compréhension de la plupart des Occidentaux. C’est au Proche-Orient, avec l’Égypte et la Turquie, le pays qui, possède le patrimoine culturel le plus riche. C’est aussi la 3e réserve mondiale prouvée de pétrole et la 2e réserve mondiale prouvée de gaz. En géopolitique enfin, le plateau iranien constitue le territoire-pivot essentiel de la masse continentale eurasienne.

    Une guerre existentielle

    Ayant une vision purement transactionnelle des rapports de force, Trump ne comprend pas que les Iraniens mènent contre lui une guerre existentielle (ce qui n’est pas le cas des Américains). Il ne comprend pas leur refus « irrationnel » de capituler.  Il ne comprend pas qu’il y a des situations dans lesquelles tout deal est impossible. Il ne sait pas que la doctrine du martyre est au cœur de l’islam chiite (200 millions de croyants) depuis le massacre de Kerbala en 680 et la mort de l’imam Hussein et de ses compagnons, et qu’aux yeux des Iraniens, Ali Khamenei pèse beaucoup plus lourd mort que vivant.

    Les seuls bombardements ne peuvent permettre aux Américains et aux Israéliens de l’emporter. Des troupes au sol sont nécessaires, même lorsqu’il existe dans le régime visé une opposition solidement structurée, ce qui n’est pas le cas en Iran (ne parlons même pas de Reza Pahlavi, le fils de l’ancien dictateur, véritable marionnette du Mossad et de la CIA, qui n’a de soutiens qu’au sein de la Diaspora).

    Les Iraniens, de leur côté, ont très bien compris qu’ils n’ont pas les moyens d’affronter directement la puissance militaire des États-Unis, même s’ils ont porté des coups dévastateurs aux bases américaines de la région. Ils ont donc adopté d’emblée une stratégie asymétrique consistant à attaquer les points faibles de l’économie et de la production énergétique, avec des frappes ciblées sur les infrastructures de production et de stockage de pétrole et de gaz des pays du Golfe. S’y est ajoutée la prise de contrôle du détroit d’Ormuz reliant le golfe Persique au golfe d’Oman, passage stratégique par lequel transitent chaque jour 20 millions de barils, soit 20 % du pétrole mondial, ainsi que 20 % du gaz liquéfié.

    En guerre sans l’avoir voulu, les monarchies du Golfe (Arabie saoudite, Koweit, Emirats arabes unis, dont Dubai), qui avaient bâti leur modèle de prospérité en s’en remettant à la protection des Américains se retrouvent désemparés. Leur garant de sécurité est devenu une source d’insécurité, puisque la guerre menace aussi leur modèle économique. Ils constatent avec amertume que les Américains n’ont rien fait pour les protéger des frappes iraniennes, que celles-ci visent une infrastructure pétrolière qui est leur seule vraie richesse, et que leur image de paradis touristiques et financiers est fortement écornée. Si l’escalade se poursuit et que les usines de dessalement dont dépendent leurs populations sont détruites, ces pays pourraient même devenir inhabitables.

    La disparition de fait du droit international a entraîné celle des lois de la guerre. L’assassinat ciblé de l’ensemble des membres de l’appareil dirigeant d’un État souverain membre des Nations Unies, au début d’une guerre qui n’a pas été déclarée, dont aucun pays allié n’a été informé et qui n’a même pas reçu l’approbation du Congrès (ce qui la rend anticonstitutionnelle), est sans précédent. C’est aussi une violation flagrante des Conventions de Genève de 1949, qui disposent qu’« il est interdit de tuer, blesser ou capturer un adversaire en recourant à la perfidie » (art. 39). L’élimination de près d’une centaine de dirigeants militaires et politiques iraniens, réalisée par les Israéliens grâce aux renseignements fournis par le Mossad, a été spectaculaire, mais n’a pas eu l’effet escompté. Dès le lendemain, ils étaient déjà remplacés, et pour chacun de ces remplaçants, les noms des deux successeurs suivants étaient fixés

    La seule conséquence perceptible est que la direction effective du régime iranien est passée des mains des mollahs et des ayatollahs à celles des Gardiens de la Révolution, qui disposent de leur propre armée et de leur propre économie et qui campent sur une ligne dure, puisqu’ils se disent prêts à poursuivre la guerre aussi longtemps qu’il le faudra. La non-reddition équivaut pour eux à une victoire.

    Les Iraniens se préparaient en fait à une attaque de ce genre depuis vingt ans. C’est ce qui leur a permis de mettre en place une « défense mosaïque décentralisée », principe stratégique élaboré par Téhéran après les échecs américains en Irak et en Afghanistan : les 31 centres de commandement (un par province) ont été dotés d’une capacité d’armement et d’autonomie stratégique. En cas de première frappe décapitant le commandement central, tous les centres de commandement passent en mode autonome et continuent à se battre. Dans le même temps, les capacités militaires iraniennes se sont considérablement renforcées, grâce notamment à des missiles balistiques de précision et des drones perfectionnés.

    Stratégie et tactique

    Mao Zedong, dans son livre sur la guerre révolutionnaire, écrivait fort justement que « la conception selon laquelle une victoire stratégique ne s’obtient que par des victoires tactiques est erronée ». Les États-Unis ont de tous temps confondu stratégie et tactique. Ils ont une tactique, qui consiste en une liste d’objectifs à frapper, mais ils n’ont aucune stratégie, car ils n’ont pas la moindre idée du « jour d’après », c’est-à-dire du type de paix qu’ils veulent instaurer. « Nous ne savons pas traduire nos gains militaires en accord politique », déclarait ces jours-ci Ami Ayalon, ancien chef du renseignement intérieur israélien. C’est la raison pour laquelle, depuis 1945, les Américains n’ont gagné aucune guerre. Et c’est aussi la raison pour laquelle leurs interventions en Afghanistan, en Syrie, en Irak et en Libye n’ont pas apporté la « démocratie » et la « liberté », mais la guerre civile et le chaos.

    Un autre défaut traditionnel des Américains est de croire que la supériorité militaire et technologique confère automatiquement la victoire. C’est tout simplement faux. Au plus fort de la guerre du Vietnam, le nombre des soldats américains déployés sur place atteignait le demi-million, ce qui n’a pas empêché leur défaite.

    Le coût de la guerre avec l’Iran est énorme. La puissance aérienne américaine excelle contre les grandes cibles fixes, mais peine à neutraliser les petites unités mobiles. Abattre des drones Shaheh à 20 000 dollars avec des missiles à 4 millions de dollars n’est pas le meilleur moyen de faire des économies ! Les États-Unis ont utilisé plus d’intercepteurs Patriot au cours des trois premiers jours de la guerre qu’ils n’en ont fourni à l’Ukraine en quatre ans de conflit. Les deux premières semaines de la guerre leur ont à elles seules coûté 12 milliards de dollars. La Maison Blanche veut maintenant faire débloquer 200 milliards de dollars supplémentaires pour soutenir son offensive. Tandis que les Israéliens manquent de soldats, les États-Unis manquent de munitions, de missiles guidés et de systèmes de défense aérienne (ils ont déjà fait revenir des systèmes déployés en Asie orientale et détourné des armements destinés à l’Ukraine).

    Naissance d’un axe anti-occidental

    En se lançant dans une guerre sans justification juridique, sans coalition solide et sans objectifs atteignables, Israël et les États-Unis ont ouvert la boîte de Pandore. Leur décision va accentuer la multipolarisation du monde et favoriser la formation d’un axe anti-occidental orienté vers la Chine et la Russie. De deux choses l’une : soit Donald Trump trouve une porte de sortie honorable lui permettant de maquiller sa défaite en « grande victoire militaire », mais il est vraisemblable qu’en pareil cas Israël voudra poursuivre la guerre, sinon en Iran, du moins au Liban. Soit il cherche à anéantir un pays héritier d’une civilisation trois fois millénaire, avec tous les risques d’escalade et d’enlisement que cela comporte. Dans les deux cas, le risque est grand de voir le chaos s’étendre à tout le Proche-Orient.

    N’oublions pas enfin que, dans cette affaire, si l’attaque de l’Iran a été menée conjointement par Israël et les États-Unis, leurs objectifs depuis le début ne sont pas les mêmes. Le plan initial de Donald Trump était de détruire la puissance militaire iranienne, afin de conclure ensuite un accord de paix, tandis que Néthanyahou recherche à la fois un changement de régime et le démembrement de l’Iran, afin de s’assurer d’une hégémonie sans partage au Proche-Orient. En d’autres termes : Trump n’exclut pas la paix, Néthanyahou n’en veut pas. Il veut seulement continuer à bombarder et à tuer. Dans l’immédiat, l’État d’Israël – qui vient de rétablir la peine de mort pour les seuls Palestiniens – s’inquiète de la mise en place d’un axe Arabie saoudite-Turquie-Pakistan-Egypte qui lui serait hostile. Le 1er avril, Donald Trump a menacé de renvoyer l’Iran « à l’âge de pierre ». Le calme n’est pas près de revenir dans la région.

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  • L’Espagne régularise 700 000 migrants illégaux : l’Europe paiera les conséquences...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous la chronique de David Engels sur Ligne droite, la matinale de Radio Courtoisie, datée du 30 mars 2026 et consacrée à l'invasion migratoire que subit l'Europe et que certains gouvernements favorisent...

    Historien, essayiste, enseignant chercheur à l'Instytut Zachodni à Poznan, à l'Institut Catholique de Vendée ainsi qu'au Mathias Corvinus Collegium de Bruxelles, David Engels est l'auteur de trois essais traduits en français, Le Déclin - La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine (Toucan, 2013), Que faire ? - Vivre avec le déclin de l'Europe (La Nouvelle Librairie, 2024), Défendre l'Europe civilisationnelle - Petit traité d'hespérialisme (Salvator, 2024) et, dernièrement, d'un roman, Le retour du roi (Le Verbe-Haut, 2026). Il a  également dirigé deux ouvrages collectifs, Renovatio Europae - Plaidoyer pour un renouveau hespérialiste de l'Europe (Cerf, 2020) et Aurë entuluva! (Renovamen-Verlag, 2023), en allemand, consacré à l’œuvre de Tolkien.

     

                                                     

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  • Résolution de l’ONU : il y a le bon et le mauvais esclavage…

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Arnaud Florac, cueilli sur Boulevard Voltaire et consacré à une résolution votée par l'ONU qui condamne exclusivement la traite occidentale...

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    Résolution de l’ONU : il y a le bon et le mauvais esclavage…

    Le 25 mars 2026, l'Organisation des Nations unies a adopté, à une très large majorité, une résolution non contraignante pour dénoncer l'esclavage. Rien que de très normal : il n'y a rien de positif, dans cet asservissement de l'être humain par son semblable, et les Nations unies, même quand on juge l'action de leur assemblée inutile, sont aussi là pour s'élever contre des atteintes à la dignité humaine intolérables et universellement condamnables.

    « Le crime le plus grave contre l'humanité »

    C'est cependant dans le détail que le bât blesse. En effet, cette résolution désigne la traite négrière, c'est-à-dire l'asservissement des Noirs par les Occidentaux blancs, comme « le crime le plus grave contre l'humanité ». Proposé par le Ghana, le texte se focalise donc exclusivement sur une catégorie particulière de l'esclavage, comme s'il y avait une hiérarchie dans la culpabilité. La résolution appelle, notamment, les États occidentaux qui ont pratiqué le commerce d'esclaves à s'engager dans un processus de justice pour réparer les torts du passé. Ce processus comprend des excuses formelles, des compensations pour les descendants des victimes, des politiques de lutte contre le racisme et la restitution des biens culturels et spirituels pillés.

    Parlant de « blessures profondes » , le secrétaire général António Guterres a enfoncé le clou. La résolution ghanéenne, elle, dit qu'il faut « pointer du doigt le mensonge de la suprématie blanche, travailler pour la vérité, la justice et la réparation ». C'est bon, on a compris. Les Blancs sont méchants. Quant au « crime le plus grave que l'humanité ait connu », c'est une question de point de vue. On peut parler de la Shoah (6 millions de morts ; Israël a d'ailleurs voté contre cette nouvelle hiérarchie de la souffrance) ou bien du communisme (100 millions de morts), voire des massacres commis par Gengis Khan. Mais non : pour que tout soit en ordre, c'est l'Occident qui doit payer.

    Excuses formelles : nos vieux pays n'en sont plus à une humiliation près. Compensations : en clair, des sous, en plus de l'aide au développement, de la CMU et des allocs. Politiques de lutte contre le racisme : c'est déjà le cas, un peu partout, chez les méchants Blancs. Quant à la restitution des biens culturels, un petit tour au musée du quai Branly suffira à nous convaincre qu'il ne s'agira pas d'un déchirement inconsolable.

    L'Occident, seul grand coupable ?

    En revanche, il y a un petit détail qui cloche : si l'esclavage est en effet ignoble, quid des pays qui continuent à le pratiquer ? Les monarchies du Golfe ne sont pas visées par cette résolution. Quid de la traite arabo-musulmane ? Le texte ne dit rien sur les marchands d'esclaves qui ont vendu les Africains aux Européens ni, d'ailleurs, sur les marchés aux esclaves qui existent encore. Et quid de la vente d'Africains par d'autres Africains ? Ce fut quasi toujours le cas pendant que dura le commerce triangulaire.

    En réalité, on a bien compris le truc : c'est l'Occident qui doit être responsable de tous les maux. Bernard Lugan, lors d'une intervention auprès de l'Institut Iliade, rappelait qu'en 2003, une loi semblable, toujours en vigueur, avait été adoptée sur proposition de Christiane Taubira. C'était l'une des fameuses lois mémorielles. Interrogée sur la raison pour laquelle elle n'avait pas parlé de l'esclavage arabo-musulman dans son texte, la députée de l'époque avait été claire : il ne fallait pas faire peser sur les descendants d'esclavagistes d'origine arabe le poids des fautes de leurs ancêtres… mais pour les Occidentaux, en revanche, pas de problème.

    Arnaud Florac (Boulevard Voltaire, 29 mars 2026)

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  • Carlson et Netanyahou, influenceurs majeurs de la vie politique américaine...

    Nous reproduisons ci-dessous une analyse d'André Archimbaud, cueillie sur le site de l'Observatoire du journalisme et consacré à lutte d'influence entre Tucker Carlson et Benyamin Netanyahu pour le "contrôle" de l'opinion républicaine...

    andré archimbaud, tucker carlson

    Carlson et Netanyahou, influenceurs majeurs de la vie politique américaine

    En 2028, les Américains éliront un prochain président, homme ou femme. Les donateurs, comme ils en ont le droit, tenteront de cornaquer les candidats. Et les résultats nous diront laquelle des deux terres promises aura été la plus efficace : celle de l’exceptionnalisme américain, les souverainistes, ou celle des cinquante millions de chrétiens sionistes qui voient en l’État hébreu un simple embryon de ce qu’il devrait être – le « grand Israël » – pour que nous revienne le Messie.

    Deux influenceurs d’exception représentent les deux factions. L’épiscopalien Tucker Carlson, et en face l‘actuel Premier ministre israélien, inspirateur des évangélistes sionistes qu’il courtise depuis longtemps. Un tel positionnement des enjeux aurait été impensable il y a encore deux ans. Les grands médias à faible diffusion ne voient naturellement pas les choses comme ça. Les nombreux petits podcasts à grande diffusion, oui. C’est dire, en de telles perspectives, combien la personnalité de Trump est devenue subsidiaire, voire obsolète.

    Tucker Carlson part en guerre… contre la guerre

    Carlson a ouvert la course présidentielle. C’est depuis son interview du sénateur Ted Cruz, en juin 2025, que les observateurs commencent à y songer. En déconstruisant les idées reçues du sénateur Cruz sur la question du christianisme sioniste, Tucker Carlson entama ce jour une impertinente croisade contre la guerre en Iran qui pointait à l’horizon. Une critique impitoyable des chrétiens sionistes, en fait. Le journaliste franc-tireur a participé en juillet à un méga-rallye organisé par son ami Charlie Kirk, le fondateur de Turning Point USA (TPUSA). Il y soutenait que le pays n’avait plus les moyens de faire des guerres « pour le compte d’autrui », de surcroît sans véritables stratégies. Puis survint l’assassinat de son ami Charlie Kirk, le 10 septembre 2025. Kirk était considéré comme l’espoir du mouvement MAGA. Il avait démontré son immense qualité d’activiste politique au point qu’il incarnait un parfait leader de la relève, donc un candidat à la présidence tout à fait vraisemblable à dix ans d’échéance. Parce qu’il avait su faire basculer une grande partie des jeunes et des abstentionnistes dans le camp de Donald Trump en 2024.

    La liaison Carlson Turning Point USA (Charlie Kirk)

    Furieux contre les médias pour leur traitement de l’attentat, Carlson s’en prit à eux, en octobre 2025, lors d’une réunion commémorative organisée par le mouvement de Charlie Kirk sur le campus de l’université de l’Indiana, à Bloomingdale. Et ceci non sans y avoir défini le mouvement MAGA (MAGA = America First + pas de guerres stupides + un effort réel de ramener les emplois au pays + immigration contrôlée), avec pour slogan-conclusion :

    « Jamais un pays ne doit placer les intérêts d’autres pays au-dessus des siens propres ».

    Ce jour-là se posait la question du contrôle de l’organisation de Charlie Kirk (TPUSA). Elle se pose encore aujourd’hui. Qui détiendra le TPUSA gagnera l’élection. Or seuls le vice-président JD Vance et Tucker Carlson seraient à même de l’arsenaliser comme le faisait Charlie Kirk.

    Carlson s’internationalise

    Tucker s’est ensuite « internationalisé », se rendant par exemple au World Governments Summit de Dubaï en mars 2026. Cycle qu’il poursuit grâce à sa chaîne TCN en interrogeant des personnalités libertaires (ou hydroponiques), américaines et étrangères. Ainsi de son ex-collègue de CNN devenu podcaster, le britannique Pierce Morgan (confrontations le plus souvent amicales), l’ambassadeur américain à Jérusalem, ancien pasteur et gouverneur de l’Arkansas Mike Huckabee (entrevue-piège), le géopolitologue sino-canadien Jiang Xu Qin qui a fait ses études aux É‑U (entrevue informative), et tout récemment Avraham Burg, un homme politique israélien réfractaire au régime Netanyahou d’aujourd’hui (qui doit « faire avec » les religieux fondamentalistes). Voir en lien un exemple de cette entrevue cordiale.

    Ces éléments de réflexion expliquent peut-être pourquoi, à la plaisanterie, (?) Carlson a dit que parfois l’envie lui venait de se porter candidat. Car la population américaine en dessous de cinquante ans entre en rébellion contre l’opération militaire israélo-américaine au Proche-Orient, tandis que les personnalités hostiles à cette guerre sont dénoncées. Un podcast présenté par deux anciens journalistes de MSNBC (propalestiniens de gauche) décrit ici avec exactitude la violente confrontation médiatique qui déchire la coalition MAGA/America First qui avait porté Trump au pouvoir. Des odeurs d’inculpation flottent dans les âmes. Et ce à la veille des prochaines élections au Congrès. Et surtout en préparation des présidentielles de 2028 où tout le monde attend chez les « républicains » des primaires entre Rubio, Vance et Cruz.

    Criminaliser et éliminer de la course les éléments MAGA ?

    Raymond Abellio a écrit dans son roman Visages immobiles que l’Amérique vivait la guerre comme un spectacle sportif, tandis que les vieilles nations y voyaient une rencontre avec la tragédie. Il y a ainsi les guerres de choix et les existentielles. Les dernières sont par définition « justes » parce que défensives, tandis que les premières sont toujours vendues comme préventives parce que « justes ». C’est pourquoi bon nombre de journalistes et podcasteurs s’inquiètent. Quoi qu’il en soit, outre la censure ou la coupure des comptes bancaires, un état « de guerre » comporte aujourd’hui un immense risque pour des déviants tels que Tucker Carlson. Et une vingtaine de podcasteurs majeurs, de gauche comme de droite. Carlson dit avoir été informé par des « connaissances » que la CIA aurait demandé au ministère de la Justice d’enquêter sur ses contacts journalistiques avec l’Iran afin d’en déterminer ou non le caractère criminel. Il a fait une déclaration à cet effet, suivie d’autres, et en a discuté avec le journaliste américain qui vit au Brésil, Glenn Greenwald. Un harcèlement judiciaire n’est pas à exclure, ne serait-ce que pour « fuiter » et diaboliser.

    La politique étant ce qu’elle est, il serait logique de penser que la tentation d’inculper un opposant politique est toujours possible. Trump devrait en savoir quelque chose.

    Plus ça change, moins ça change : l’Amérique sous pilotage automatique

    Les États-Unis sont coutumiers des guerres de choix. Parce qu’ils sont une république oligarchique conçue pour donner un cadre opérationnel subtil à la démocratie, ce qui a permis dès leur fondation aux quatre tribus constitutives du pays (voir notre précédente chronique) de pacifiquement coexister. Sachant que les oligarchies transcendent les tribus, et contrôlent les institutions depuis toujours. Aux propriétaires de plantations ont succédé les chevaliers d’industrie, puis les banquiers, puis les technologistes. Ils ont ainsi peu à peu transformé la Weltanschauung de la république, la faisant passer de l’isolationnisme à l’internationalisme, de l’internationalisme au transnationalisme puis, depuis 2024, du transnationalisme au national-technologisme, lequel entre maintenant en conflit direct avec un retour de flambée de l’impérialisme hydroponique messianique qui fut jadis qualifié de « blob » par Barack Obama : les néoconservateurs de l’équipe Bush qui reviennent en force.

    Retour des néoconservateurs

    Ces derniers avaient inlassablement remodelé la carte géopolitique du Proche-Orient, cristallisant leurs vues dans un célèbre mémorandum cité dans son livre par le responsable de la CIA de Bill Clinton, James Woosley. Le mémo décrivait une chaîne de renversements de régimes « sous cinq ans » en Irak et en Syrie, au Liban et en Libye, en Iran et en Somalie, le Soudan complétant la liste de ce projet « prophylaxique ». En dépit de la mauvaise surprise de l’Afghanistan, ils s’obstinent aujourd’hui à vouloir mener à bout leur plan, cochant la dernière case : l’Iran. Il leur aura fallu vingt-cinq ans. La population en a assez. Les finances de l’État s’épuisent. La dette publique est obèse. Et la Chine poursuit son avance technologique. D’où les deux élections de Trump.

    Certains s’étonnent encore que ses promesses de 2024 (la dernière élection présidentielle) n’aient pas été tenues. L’opération de police lancée par le DOGE dans le cœur nucléaire des dépenses publiques a en effet échoué dès le départ parce que Musk voulait procéder à un audit approfondi de deux rackets champions du camouflage comptable, le wokiste et le belliciste, tous deux affamés de l’or des contribuables. La guerre en Ukraine n’a pas été arrêtée en 24 heures, ni jamais. Et celle des tarifs a été cafouilleuse, prêtant le flanc au sabotage des juges. Quant au contrôle du Canada (vieux et fascinant projet « anti-New Deal » du Tecnate of America des années 30, auquel collaborait activement le grand-père maternel d’Elon Musk), celui-ci a explosé au décollage (avec le Groenland !). Et voici maintenant que la guerre pour le contrôle de l’énergie mondiale ne tourne pas rond non plus. Considérée pourtant comme un prérequis au financement d’un pharaonique programme d’intelligence artificielle lui-même conçu par les technologistes comme l’ultime vaccination, désespérée, contre le dépérissement de la civilisation américaine, donc occidentale, la guerre en Iran était supposée étouffer les métastases galopantes d’un cancer nommé les BRICS. Or, là encore, Trump se mutile politiquement en sacrifiant sa base électorale. La commentatrice Megyn Kelly, lors d’une interview de Joe Kent, lequel a récemment démissionné de son poste de directeur national du contreterrorisme, nous rappelle en effet que la coalition de 2024 a explosé et que les démocrates, dépourvus de leader ou de programme autre que l’impeachment de Trump (sa révocation), vont pourtant bénéficier d’un raz-de-marée lors des législatives de l’automne.

    Trump est-il idiot ou suicidaire ? A‑t-il peur de quelque chose ?

    Bon nombre de commentateurs américains, la majorité en fait, se noient en ce genre d’hypothèses. Ils ignorent peut-être que Trump est tout simplement un faible, un faux-dur qui ne sait pas dire non, tout comme ses prédécesseurs le furent. Conçu pour servir les oligarchies, l’État permanent américain fonctionne depuis deux cent cinquante ans sous pilotage automatique. Aucun capitaine n’a pu historiquement le déconnecter. Tous ont fait semblant. En particulier depuis la Première Guerre mondiale. Et aucun dans le futur ne le pourra, à moins de procéder à une déconstruction et reconstruction complète des pouvoirs publics en invoquant l’article 5 de la constitution, selon par exemple des recommandations de la Heritage Foundation ou encore du groupe militant The Convention of States. Que l’on y parvienne ou non, ceci aura un impact non pas seulement pour les Américains, mais pour le reste du monde. Ce dernier ne peut attendre. Ni Israël qui pourtant a fait trop confiance à quelques lobbies américains dont le style agressif risque d’avoir un effet contraire : la détérioration de jour en jour de son capital de sympathie. Le phénomène Netanyahou vient d’être brillamment exposé par l’ancien politicien israélien (et un temps président par intérim du pays), Avraham Burg, lors de sa toute dernière interview avec Tucker Carlson. Burg éduque le journaliste sur les racines intellectuelles du Premier ministre, sur la complexité de la société israélienne, et ses considérables transformations depuis l’époque héroïque de la guerre des Six Jours, en 1967. Ainsi que sur la psychologie du citoyen de base.

    Woodstock et le déclin occidental

    La « renaissance » voulue par Netanyahou, son rallumage du sens de l’histoire sioniste, résulte probablement de sa propre prise de conscience du déclin américain. Ceci ne date pas d’aujourd’hui. Le déclin remonte à loin : à l’année 1969, précisément. Depuis Woodstock. Peter Thiel a dit l’année dernière que ce sont les hippies qui depuis ont pris le contrôle de l’Amérique. Depuis Woodstock, évènement qui en quelque sorte a « annulé l’alunissage » en 1969 du programme Apollo. Prométhée a été dilué. Et Thiel d’expliquer : depuis cette date, la science des grandes découvertes ne progresse plus, les ingénieurs disparaissent, les banquiers poussent comme des champignons, l’on ne fabrique plus de produits faits d’atomes, on se contente au contraire de multiplier produits et services assis sur des bytes. Conclusion du fondateur de Palantir : faute d’un redressement majeur, sans un retour au tangible, l’empire occidental vit sous le signe de l’Antéchrist.

    Fin de la liaison automatique USA-Israël

    L’État d’Israël a compris depuis plusieurs années que son soutien psychologique et financier en Amérique dépend de ceux qui rêvaient de la conquête spatiale : les baby-boomers. Ils sont en voie de disparition, à l’exception de Musk. L’Amérique change politiquement, démographiquement, psychologiquement. Les électeurs démocrates sont devenus hostiles à Israël et favorables à la Palestine au point que les lobbys pro-israéliens comme l’AIPAC (l’American Israel Public Affairs Committee, fondé en 1959, successeur de l’American Zionist Committee for Public Affairs, fondé en 1954) choisissent désormais d’utiliser des structures intermédiaires ne faisant nullement référence à Israël lorsqu’ils soutiennent des candidats aux primaires. Quant aux électeurs républicains, ils se divisent entre les vieux (pro-Israël, pro-establishment) et les jeunes (isolationnistes, défiant l’establishment, hyperactifs dans les podcasts, ce qui explique les succès considérables de certains d’entre eux venus pourtant du « mainstream »: Megyn Kelly, Pierce Morgan, et bien sûr Tucker Carlson), emblématiquement représentés par le défunt Charlie Kirk. Benjamin Netanyahou le comprend. Il sait aussi que la démographie en Israël ne va pas dans le sens de l’histoire. Il lui faut coûte que coûte poursuivre, provoquer des retournements stratégiques.

    De « La vie selon Agfa » à la rave party : le sursaut des sionistes messianiques

    Le petit État israélien n’a jamais cessé de se redéfinir. Fondé par des socialistes nationalistes originaires d’Europe, il a progressivement mué à la suite de diverses vagues ou mutations migratoires. La Terre sainte dispersée aux quatre vents s’est brutalement, deux mille ans après, transformée en camp de réfugiés, puis en état-kibboutz, puis devint un État-client de la puissance américaine. Les arabo-musulmans de la région ont alors hâtivement perçu Israël comme un porte-avions de l’Occident chargé de la police de la région. Mais le génie est sorti de la bouteille de l’Histoire, se dessine maintenant un État-puissance de stature mondiale, assis sur trois forces profondément voulues comme irrévocables : son peuple, sa terre, et sa loi. Cela suffit. Le peuple de prêtres se transforme en nation. Point n’est besoin en effet, pour certains intellectuels juifs, de croire en Dieu Selon le Français Henri Atlan, il n’y a curieusement ni Credo ni Chahada (professions de foi) dans la religion juive. D’autres, quelques rabbins orthodoxes, comme Yakov Ravkin, vont au contraire jusqu’à présenter le projet israélien comme une conséquence du protestantisme messianique, une erreur qui, comme le disait Montagu à Balfour, mettrait les juifs du monde en danger, faisant en sorte qu’ils seraient traités en étrangers dans tous les pays, y compris en Palestine. Shlomo Zand va de son côté affirmer dans son livre que la terre d’Israël a été « inventée », là encore sous influence protestante. D’autres voient enfin le sionisme comme la marque de l’idolâtrie, de l’hubris et de l’hérésie. Ainsi du rabbin Yaakov Shapiro.

    Le rôle des sionistes chrétiens

    Inversement, certains groupes minoritaires mais très actifs diront, avec les disciples de feu le rabbin Kook, qu’Israël n’attend plus le Messie ; il en est la première étincelle, l’étape numéro un du cycle messianique. Autrement dit, selon l’école des prémices de la Rédemption, la fin est déjà là. Depuis le cycle Netanyahou, grâce à la guerre très largement soutenue par la population alors que les élites le haïssent, le paysage a changé, en particulier depuis quinze ans. Le temps d’une génération, le socialisme sioniste a fait progressivement place à une sorte de synthèse, le sionisme messianiste, peut-être beaucoup plus vibrant encore dans le cœur des cinquante millions de chrétiens sionistes américains que dans celui des Israéliens. Vecteur d’une vision géopolitique nouvelle, il passe de la simple idéation d’un État précieux, centre mondial d’une nation qui renaît, à un projet : la restructuration complète de son voisinage. Car le troisième temple attend… au carrefour de trois continents.

    Israël comme nouvelle Californie eschatologique ?

    Carrefour du Proche-Orient en effet, que cet Israël scientifique, technologique et politique, nouvelle Californie eschatologique, prochain eldorado de la nouvelle histoire d’un monde réinitialisé. Benjamin Netanyahou a pris son indépendance à l’égard des États-Unis, dont le peuple est vu par les citoyens de l’État hébreu, nous dit Avraham Burg, comme naïf bien qu’admirable. Netanyahou, comme la plupart de ses prédécesseurs, connait le pays comme sa poche. Il a besoin de lui. Et il n’a pas le choix. Car tendanciellement Israël vit une sorte de déclin interne identique à celui de l’Amérique et de l’Europe. Cela ne date pas d’aujourd’hui. Ce déclin social d’Israël fut prophétisé par un film de 1992, La Vie selon Agfa (réalisé par le fils de Moshe Dayan), qui présentait la société israélienne sous un jour nihiliste. La symbolique de la dernière prise de vue (la bande du magnétophone qui tourne à vide, précisément) nous aide peut-être à comprendre le phénomène Netanyahou d’aujourd’hui. Le voilà en effet qui enfourche le cheval blanc de l’apocalypse lorsque sort une suite du film de Dayan, la rave party du 7 octobre.

    La guerre des terres promises est inscrite dans les astres

    La tragédie grecque décrit le champ d’affrontement de deux légitimités. Un domaine où les dieux n’ont pas le droit d’intervenir. L’Amérique comme Israël sont conscients de leur crise mutuelle. L’Amérique de Carlson veut se replier sur ce qu’elle nomme l’Hémisphère Ouest, ensemble autarcique qui réunit toutes terres américaines entre pôle Nord et pôle Sud, tout en conservant son monopole monétaire et techno numérique sur le monde. L’Israël de Netanyahou attend de son allié qu’il s’engage au-delà de ce périmètre ; il l’entraîne imprudemment dans une crise énergétique au Proche-Orient qui risque de faire perdre à Washington dix ans de progression technologique. Parce qu’Israël a besoin d’un hinterland et d’un rimland élargi. Au détriment de ses voisins.

    L’élection présidentielle américaine de 2028 représente la date butoir. La crise actuelle a le mérite de la clarté. D’un côté la position Carlson-Vance qui sert de locomotive à un système que Trump ne contrôlera plus bientôt. De l’autre le joint-venture Israël et chrétiens sionistes, promu par les admirateurs de Netanyahou les plus vocaux aux États-Unis, et qui risque en fait de faire exploser les deux pays. D’un côté l’Amérique ne peut plus servir de gendarmerie à l’État hébreu. De l’autre, Israël réalise qu’il lui sera trop dangereux de rester colonie américaine. D’où cette tragédie des deux terres promises. D’où aussi la tragédie du Proche-Orient en son entier.

    La marche de l’aveugle et du paralytique ne pourra durer longtemps. Les deux équipes de campagne le savent.

    André Archimbaud (OJIM, 28 mars 2026)

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  • Iran: le début d’un conflit que l’Occident ne peut pas gagner

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Sacha Vliegen, cueilli sur Euro-Synergies et consacré à une analyse en profondeur du conflit engagé par les États-Unis et Israël contre l'Iran.

     

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    Iran: le début d’un conflit que l’Occident ne peut pas gagner

    Lorsque l’Occident fait la guerre, il le fait rarement avec une conscience historique profonde de sa propre position. Il préfère s’exprimer dans le langage de la technique: intervention, dissuasion, stabilisation, changement de régime, démocratisation, sécurité préventive. Ces mots donnent l’impression que la guerre est un instrument rationnel, une intervention maîtrisable au sein d’une stratégie plus large, une opération temporaire permettant de résoudre un problème régional. Mais cette terminologie cache souvent plus qu’elle n’explique. Derrière ce langage apparemment pragmatique, se cache un schéma plus profond: le refus de l’Occident de reconnaître qu’il n’est plus, de façon évidente, le centre de l’histoire du monde.

    La guerre contre l’Iran doit être comprise sous cet angle. Officiellement, il s’agit de menace nucléaire, de sécurité régionale, de défense des alliés et de lutte contre le terrorisme. Dans la communication publique, ces motifs sont mis en avant comme s’ils pouvaient, à eux seuls, expliquer le conflit. Pourtant, il est clair qu’ils ne font qu’effleurer la surface. L’enjeu est bien plus grand. L’Iran n’est pas simplement un régime problématique, ni un État isolé que l’on pourrait mettre à genoux avec suffisamment de sanctions et de frappes aériennes, ni la répétition des conflits auxquels les États-Unis et leurs alliés se sont habitués ces dernières décennies. Ceux qui traitent l’Iran comme s’il s’agissait simplement de « l’intervention suivante » après celles qui ont frappé l’Irak, l’Afghanistan, la Libye ou la Syrie, se trompent fondamentalement sur la nature du pays, sa position dans le monde et la phase historique dans laquelle ce conflit s’inscrit.

    C’est pourquoi cette guerre est aussi dangereuse. L’attaque contre l’Iran n’ouvre pas simplement un nouveau front au Moyen-Orient. Elle ouvre potentiellement un conflit qui est à la fois géopolitique, idéologique, religieux et civilisationnel. Pour les États-Unis et Israël, le risque est d'avoir déclenché une guerre qu’ils ne peuvent pas vraiment gagner, mais qu’ils ne peuvent pas non plus quitter sans humiliation grave ou perte stratégique. C’est précisément ce qui fait d’un conflit un enjeu existentiel: il ne s’agit pas, littéralement, de la survie physique immédiate des États, mais d’un résultat qui pourrait ébranler la position fondamentale des acteurs impliqués dans l’ordre mondial. L’Iran, en ce sens, n’est pas une périphérie, mais un cas test. La question n’est pas seulement de savoir ce qu’il adviendra de l’Iran, mais si l’Occident est encore capable d’imposer sa volonté à un adversaire important, profondément enraciné dans son histoire et sa foi, et de prime importance sur le plan géopolitique.

    Les causes géopolitiques du conflit

    Pour comprendre pourquoi ce conflit est si chargé de sens, il faut d’abord prendre au sérieux la position stratégique de l’Iran. L’Iran n’est pas simplement un État du Moyen-Orient; c’est l’un des carrefours géopolitiques les plus significatifs de l’Eurasie. Une simple observation de la carte le montre immédiatement. L’Iran se trouve au croisement du Moyen-Orient, de l’Asie centrale, du Caucase, de l’Asie du Sud et de l’océan Indien.

    Il est voisin du monde arabe, de la Turquie, de la région caspienne et, par la mer, des routes d’accès à l’énergie mondiale. Il contrôle aussi la rive nord du détroit d’Ormuz, un passage maritime d’une importance exceptionnelle pour les flux de pétrole et de gaz du Golfe. Menacer la route d’Ormuz, c’est non seulement mettre la pression sur des adversaires régionaux, mais aussi secouer les marchés mondiaux et contraindre les grandes puissances à tenir compte de sa position.

    Cela fait déjà de l’Iran plus qu’un acteur régional. Mais sa signification dépasse le pétrole. Le pays est aussi un pivot dans la nouvelle infrastructure eurasiatique qui, ces dernières années et décennies, est devenue de plus en plus importante.

    Pour la Chine, l’Iran n’est pas seulement un fournisseur d’énergie ou un partenaire diplomatique, mais aussi un corridor possible dans la connexion plus large entre l’Asie de l’Est, l’Asie centrale, le Moyen-Orient et l’Europe.

    Pour la Russie, l’Iran est un partenaire naturel dans la ceinture sud de l’Eurasie, justement parce qu’il peut limiter l’influence occidentale dans cette zone et permettre la construction d’axes économiques et géopolitiques alternatifs.

    Du point de vue occidental, cela signifie que l’Iran n’est pas simplement un régime difficile, mais un pivot potentiel dans un ordre post-occidental du continent.

    C’est là que l’on retrouve une vieille intuition géopolitique. Depuis longtemps, la théorie géopolitique avance que l’Eurasie est la scène centrale du monde, et que la puissance qui parvient à organiser la cohésion continentale de l’Eurasie acquiert un avantage structurel sur les puissances maritimes. Sous différentes formes, ce motif revient: l’idée que le contrôle du centre continental ou de ses zones périphériques est décisif pour le pouvoir mondial. L’Iran ne se trouve pas tout à fait dans le « heartland » classique tel que certains géopoliticiens l’imaginaient, mais il est à la jonction entre le centre et les ceintures périphériques. C’est précisément pourquoi il est si important. Il est à la fois pont, tampon, corridor et frein. Pour une cohésion eurasienne émergente, l’Iran est un lien. Pour une hégémonie maritime, il est un obstacle.

    Dans cette perspective, il est logique que l’Occident considère l’Iran non seulement comme un ennemi idéologique, mais aussi comme un problème stratégique structurel. Un Iran autonome, résistant et durable gêne la domination totale de l’Occident sur le Moyen-Orient et empêche les grandes puissances asiatiques d’être isolées. La guerre contre l’Iran n’est donc pas simplement une réaction à une provocation spécifique, mais aussi une tentative de neutraliser un carrefour géopolitique avant qu’il ne soit encore plus intégré dans un réseau de pouvoir et d’infrastructures non occidental.

    Israël et le contrôle du Rimland

    Pour Israël, cette question est encore plus aiguë. Depuis sa création, la culture stratégique israélienne a toujours pensé en termes de survie dans un environnement hostile, ou du moins instable. L’État d’Israël est petit, entouré par des populations plus nombreuses et dépendant de la supériorité technologique, de la capacité de mobilisation et du soutien diplomatique extérieur. Dans ce contexte, il est compréhensible qu’Israël ait développé une sensibilité particulière face aux hégémons régionaux potentiels. Aucune puissance hostile dans la région ne doit devenir trop forte, aucune ceinture cohérente d’adversaires ne doit se former, aucun acteur ne doit avoir le temps de limiter à long terme la marge de manœuvre militaire, politique et psychologique d’Israël.

    L’Iran est précisément un tel acteur. Non seulement par ses propres capacités, mais aussi par le réseau d’alliés, de milices et de sympathisants qu’il a constitué dans la région ces dernières décennies. Ainsi, du point de vue israélien, l’Iran n’est pas seulement un adversaire idéologique lointain, mais une puissance qui peut exercer, directement ou indirectement, une influence sur plusieurs fronts. La lutte contre l’Iran n’est donc pas seulement une question de dissuasion; c’est une tentative de briser une ceinture stratégique avant qu’elle ne se retourne définitivement contre Israël. Plus largement, on peut dire qu’Israël veut empêcher qu’au Moyen-Orient ne se constitue une configuration géopolitique dans laquelle il ne détiendrait plus la supériorité qu’il a pu construire, avec l'aide des États-Unis, au cours de ces dernières décennies.

    La modernité et la volonté de contrôle

    Mais la géopolitique seule ne suffit pas à comprendre la persévérance de l’Occident dans de tels conflits. Il y a aussi une logique civilisationnelle plus profonde: le rapport moderne de l'Occident au pouvoir, à la technique et à la réalité. Depuis les débuts de la modernité, l’Occident a développé un élan expansionniste unique, porté par la science, la technique, la dynamique capitaliste et la formation de l’État. La nature n’était plus vue comme un ordre dans lequel l’homme devait s’insérer, mais comme un domaine à explorer, mesurer, exploiter et contrôler. Cette vision du monde est aujourd’hui si évidente qu’on ne remarque plus à quel point elle est singulière. L’homme moderne considère spontanément le monde comme quelque chose qui doit être disponible pour la planification et la manipulation.

    Pour Heidegger, toutefois, ce développement avait aussi un versant profondément problématique. Lorsque le monde apparaît exclusivement comme quelque chose que l’on peut techniquement gérer et exploiter, l’homme perd, selon lui, progressivement la capacité de vivre la réalité d’autres façons. Tout est réduit à l’utilité, à l’efficacité et au contrôle. La nature devient ressource, la société devient organisation, et finalement l’homme lui-même risque d’être réduit à un élément au sein d’un système technique. Heidegger nous avertissait que cette façon de penser ne fait pas qu’altérer le monde, elle l’appauvrit: elle exclut de plus en plus d’autres formes de signification, de tradition et de lien au réel.

    C’est ici que l’analyse de Heidegger est pertinente. Son propos n’était pas simplement de dire qu’il existe de nouvelles machines, mais que la technique moderne est une manière de révéler, une manière dont le réel se présente à nous. Dans cette ontologie technique, le monde apparaît comme un stock, un réservoir, une ressource disponible à tout moment. Les rivières deviennent sources d’énergie, les forêts deviennent moyens de production, la terre devient zone d’exploitation, les communautés humaines deviennent populations à gérer, et les États deviennent des unités stratégiques dans un système plus vaste. Lorsque cette pensée infiltre la géopolitique, il paraît presque naturel de croire que l’on puisse réorganiser des sociétés comme on gère des infrastructures. Un régime devient alors une pièce que l’on remplace si elle ne fonctionne plus dans le système.

    C’est précisément là qu’a résidé l’une des plus profondes erreurs de ces dernières décennies. L’Occident a souvent agi comme si l’ordre politique n’était qu’une configuration technique que l’on pourrait réagencer avec assez de pression, de bombardements, de sanctions et d’ingénierie institutionnelle. L’Irak, l’Afghanistan et la Libye ont pourtant montré que les sociétés ne sont pas un substrat neutre sur lequel on peut projeter impunément de nouvelles institutions. Elles sont faites de mémoire, de religion, d’honneur, de pouvoirs locaux, de traumatismes historiques, de loyautés culturelles et d’horizons moraux. Quand on nie cette profondeur, on fait la guerre comme si l’on pouvait remplacer une civilisation par des schémas et des modèles. Ce n’est pas seulement arrogant, c’est aussi stratégiquement aveugle.

    Spengler aussi jette sur cette problématique une lumière dure mais éclairante. Dans sa description de la culture occidentale ou «faustienne», il met en avant l’élan sans bornes de l’Occident à franchir l’infini, à aller toujours plus loin, à conquérir de nouveaux espaces et à soumettre le monde par la technique. Qu’on souscrive ou non à l’ensemble de son analyse, il a bien vu que la civilisation occidentale moderne a produit un esprit d’expansion qui supporte mal les limites.

    Dans sa phase finale, selon Spengler, la culture devient civilisation: l’ordre symbolique vivant laisse place à l’organisation technique, à la formation de grandes puissances politiques et à des systèmes anonymes de contrôle. Appliquée à la politique mondiale actuelle, cette grille de lecture donne au conflit avec l’Iran une signification plus large et tragique. L’Occident ne répond pas seulement à un défi régional; il se heurte à une limite historique de sa propre logique expansive.

    Après la fin de la Guerre froide, il a semblé un moment que cette limite n’existait plus. La démocratie libérale était présentée comme l’aboutissement universel de l’histoire. On partait du principe que toutes les alternatives idéologiques sérieuses avaient disparu et que les États qui n’étaient pas encore intégrés dans l’ordre libéral mondial représentaient un simple retard temporaire. Cet optimisme était non seulement politique, mais aussi anthropologique: on supposait que le développement économique, la modernisation technologique et la réforme institutionnelle mèneraient tôt ou tard partout à des formes politiques comparables. Il n’en reste aujourd’hui que très peu. Le monde n’apparaît pas comme une planète libérale uniforme, mais comme une arène où s'affrontent des blocs de civilisation, des traditions historiques et des modèles de puissance différents.

    C’est précisément pour cela que l’Iran est un cas si difficile pour l’Occident. Ce n’est pas simplement un système autoritaire qui n’est pas encore «prêt», mais un État issu d’une rupture révolutionnaire avec la modernité occidentale telle qu’elle a été vécue en Iran. La révolution de 1979 n’a pas été qu’une prise de pouvoir, mais une tentative de formuler un principe politique alternatif, où légitimité religieuse, attitude anti-impérialiste et souveraineté nationale étaient liées. On peut critiquer ce régime pour de nombreuses raisons, mais on ne peut pas le comprendre si on le présente comme un simple produit accidentel ou superficiel de la répression. Il repose sur une synthèse historique propre, aussi problématique ou violente soit-elle.

    Les erreurs d’analyse sur l’Iran

    Cela nous amène à une erreur cruciale dans de nombreuses analyses occidentales: la sous-estimation de la profondeur religieuse et symbolique de l’État iranien. Le chiisme possède une puissante tradition de souffrance, d’injustice, de témoignage et de martyre.

    Le récit de Karbala, la figure de Hussein et le souvenir d'une domination injuste ont une portée spirituelle et politique durable dans le monde chiite. Lors de la révolution iranienne, ce répertoire n’a pas simplement été répété, mais mobilisé comme source de légitimité et de résilience. Cela ne signifie pas que tous les Iraniens sont de pieux révolutionnaires, ni que la légitimité religieuse du régime est inattaquable. Mais une partie de l’idéologie d’État et de la capacité de mobilisation ne relève pas seulement de la politique du pouvoir, mais d’un langage moral et religieux qui donne sens au sacrifice, à la résistance et à la mission historique.

    C’est pourquoi il est dangereux que des décideurs occidentaux pensent que le régime s’effondrera simplement dès que la pression adéquate sera appliquée. Cette attente est entretenue par l’image véhiculée par de nombreuses voix de l’opposition iranienne en Occident. Bien sûr, il existe en Iran de profondes tensions. Il y a du mécontentement face à la corruption, la stagnation économique, le népotisme, le contrôle moral, le sous-développement régional et la répression. Il y a eu des protestations de la part de jeunes en milieux urbains, de femmes, d’ouvriers, d’étudiants, de commerçants et de minorités ethniques qui se sentent marginalisées culturellement ou économiquement. Kurdes, Baloutches, Arabes du Khouzistan et d’autres groupes font souvent l’expérience de ne pas bénéficier d’un accès équitable au pouvoir, à la reconnaissance ou au développement. Ces tensions sont réelles et ne doivent pas être minimisées.

    Mais l’existence de tensions n’implique pas l’existence d’une opposition cohérente capable de remplacer un État de cette ampleur et de cette complexité par un nouvel ordre stable. C’est précisément l’erreur que commettent de nombreux fantasmes occidentaux qui rêvent d'un changement de régime. On constate qu’un régime est détesté ou contesté en interne par de nombreux groupes, puis on en déduit que ces groupes formeront naturellement une communauté politique dès que le régime tombera. L’histoire montre généralement le contraire. L’opposition interne à un pouvoir établi est rarement homogène. Les manifestants économiques ne veulent pas nécessairement la même chose que les intellectuels laïques; les minorités régionales ne poursuivent pas forcément le même objectif que les monarchistes en exil; les réformateurs libéraux, les milices séparatistes, les intérêts conservateurs des bazars et les groupes radicaux anti-système ne partagent souvent que leur rejet du centre, pas leur vision de l’après.

    C’est là un point décisif pour l’Iran. Oui, il y a de nombreuses lignes de faille. Oui, il y a de la frustration économique, du mécontentement face à la corruption, de la résistance à la tutelle morale et politique de l’État, et des tensions vis-à-vis du «gouvernement du juriste-théologien» ou du système des ayatollahs. Mais qui dirigera l’Iran si le régime actuel tombe? Quelle opposition dispose de la légitimité, de l’organisation, du monopole de la violence et de la capacité administrative pour maintenir la cohésion de l’État? Qui peut intégrer à la fois les régions persanes, les provinces minoritaires, les grandes villes, les appareils de sécurité, les intérêts économiques et les réseaux religieux dans un nouvel équilibre? Il n’existe pas de réponse simple à ces questions. Il est même probable que le renversement du régime ne conduise pas à un Iran libre et stable, mais à une lutte prolongée entre élites concurrentes, milices, parrains étrangers et identités régionales. Autrement dit: pas nécessairement la libération, mais la prémisse d’une violence sectaire ou régionale qui pourrait durer des décennies.

    Ce scénario est loin d’être imaginaire. Il suffit de regarder l’histoire récente des États où un centre fort, même répressif, a été détruit sans qu’un ordre de succession crédible soit prêt. La chute d’un régime ne signifie pas automatiquement la naissance d’une nation. Parfois, elle entraîne au contraire la dissolution d’une structure encore fonctionnelle, quoique dure, qui maintenait provisoirement ensemble diverses contradictions. Dans une telle situation, d’anciennes lignes de fracture réapparaissent: rivalités ethniques, marginalisation régionale, divisions religieuses, clientélisme et ingérence étrangère. Le résultat peut être un conflit où personne ne gagne vraiment, mais où toute une société est épuisée pendant des années ou des décennies.

    Une géographie difficile à contrôler

    L’Iran, en outre, est, sur les plans géographique et historique, particulièrement difficile à briser et à occuper. Le pays n’est pas constitué d’une seule plaine ouverte ou d’un centre de pouvoir qui serait aisément contrôlable après une première défaite militaire.

    L’espace iranien est un ensemble complexe de chaînes de montagnes, de plateaux, de déserts, de concentrations urbaines et de régions périphériques. Cette géographie a maintes fois prouvé, dans l’histoire, qu’elle ralentit, fragmente et épuise les envahisseurs. Des empires antiques aux puissances modernes, beaucoup ont découvert que la Perse est bien plus facile à secouer qu’à contrôler. Même si un acteur extérieur y remporte un succès militaire, les vraies difficultés commencent après: comment garder le contrôle sur un pays vaste, fier, armé et doté d’une conscience historique profonde?

    À cela s’ajoute le fait que l’Iran n’est pas l’Afghanistan, et certainement pas dans le sens où certaines comparaisons sont parfois faites à la légère. L’État iranien dispose de structures institutionnelles, militaires et bureaucratiques bien plus solides que celles que les Talibans possédaient avant leur victoire. Les Gardiens de la Révolution ne sont pas un mouvement d’insurgés lâchement organisé, mais un complexe sécuritaire, idéologique et économique tentaculaire, ancré dans l’État et la société. Si le régime venait à s’effondrer sous une pression intense, cela ne signifierait pas que la résistance disparaîtrait. Il est même probable qu’apparaîtrait alors une forme de résistance armée encore plus dure, fragmentée et difficile à contrôler.

    Le danger d’une guerre existentielle

    Le conflit prend une autre dimension dangereuse si l’on prend en compte la dimension religieuse du côté des États-Unis et d’Israël. En Europe, le soutien américain à Israël est souvent perçu principalement en termes de stratégie, de lobbying ou de valeurs partagées. Tout cela joue un rôle, mais pour une part importante du monde des evangelicals américains, Israël a aussi une signification religieuse et eschatologique. Dans le sionisme chrétien, le retour du peuple juif sur la terre d’Israël et la survie de l’État juif sont vus comme partie d’un plan divin de salut. Israël n’est pas, dans cette vision, qu’un allié, mais un signe des temps et un maillon nécessaire d’un scénario historico-religieux qui doit aboutir au retour du Christ.

    Cela rend le soutien à Israël particulièrement intense dans ces milieux. Ils soutiennent Israël non seulement pour des raisons stratégiques, mais parce qu’ils pensent que l’histoire elle-même a une orientation sacrée et que la protection d’Israël est un devoir religieux. Lorsqu’une telle conviction acquiert une influence politique dans une superpuissance, la nature de la prise de décision change. Le conflit est alors jugé non seulement sur la base des coûts, des risques et des équilibres, mais aussi en termes moraux et même eschatologiques.

    Du côté israélien, il existe aussi des courants religieux et nationalistes qui considèrent le pays non seulement comme un État, mais comme un projet historique et sacré. Lorsque ces convictions se rejoignent, il en résulte un mélange particulièrement explosif: la géopolitique acquiert une profondeur religieuse, et la conviction religieuse une puissance stratégique.

    Dans un tel contexte, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi le conflit avec l’Iran tend à prendre une forme existentielle. Pour les États-Unis, un retrait rapide ou un échec visible signifierait une grave atteinte à leur crédibilité. Non seulement ils auraient échoué à neutraliser un adversaire tenace, mais ils montreraient aussi à leurs alliés et rivaux que la puissance américaine n’est plus automatiquement capable d’imposer un ordre régional.

    Pour Israël, l’enjeu est de taille, car un Iran survivant et renforcé prouverait que la dissuasion israélienne a ses limites.

    Pour l’Iran, le conflit devient presque inévitablement une lutte pour la survie, la souveraineté et l’honneur historique. Un pays qui survit à une telle attaque n’en conclura pas qu’il doit modérer la confrontation, mais plutôt qu’il doit renforcer sa dissuasion, ses alliances et sa capacité de riposte.

    C’est ici que Toynbee devient pertinent. Son idée de « challenge and response » (défi et réponse) offre un cadre utile pour comprendre comment les civilisations et les grandes communautés politiques réagissent aux défis fondamentaux. Selon lui, les civilisations ne croissent pas dans la tranquillité, mais en répondant de manière créative aux pressions, aux crises et aux menaces.

    Si l’Occident tente aujourd’hui de préserver un ordre ancien avec des moyens de moins en moins convaincants, il n’est pas impossible que des adversaires comme l’Iran renforcent leur identité précisément en réaction à cette pression. Ce qui, pour l’Occident, vise à la neutralisation, peut être vécu par l’autre comme la confirmation de sa mission historique. En ce sens, la guerre peut parfois renforcer l’adversaire idéologiquement plus que le détruire politiquement.

    C’est là l’élément tragique de la géopolitique actuelle. L’Occident utilise les instruments de son ancienne hégémonie pour ralentir l’émergence d’une nouvelle réalité multipolaire, mais ce faisant, il accélère peut-être justement la transition vers cette nouvelle réalité. Chaque intervention ratée, chaque surestimation des capacités militaires, chaque sous-estimation de l’adversaire et chaque nouvelle escalade affaiblit encore plus l’aura d’une domination qui allait de soi. La guerre contre l’Iran risque donc de devenir plus qu’un simple conflit régional. Elle pourrait devenir le moment où il devient visible que l’Occident dispose certes toujours d’un pouvoir immense, mais n’a plus la capacité incontestée d’imposer des résultats politiques.

    La limite de l’Occident

    La question fondamentale n’est donc pas seulement de savoir si l’Iran peut être militairement endommagé. Cela, nul n’en doute. La vraie question est celle d’une victoire politique durable. Peut-on obliger le pays à se soumettre sans déclencher une guerre qui déstabiliserait la région, le marché de l’énergie et les relations entre grandes puissances? Peut-on renverser le régime sans créer un vide dans lequel milices, conflits ethniques, tensions sectaires et puissances étrangères déchireraient le pays pendant des décennies? Peut-on attaquer un État-civilisation doté d’une forte identité historique, d’une structure interne complexe et d’un poids géopolitique qui attire les grandes puissances, sans que la confrontation ne devienne beaucoup plus ample que prévu?

    À toutes ces questions, la réponse honnête est qu’il n’existe aucune certitude positive simple. Au contraire, tout indique que la guerre contre l’Iran n’a pas d’issue stratégique claire. Une victoire rapide est peu probable, une occupation prolongée presque impensable, un changement de régime sans chaos hautement improbable, et un retrait sans perdre la face est politiquement très difficile. C’est précisément ce qui rend ce conflit si dangereux. L’Occident s’est peut-être enfermé dans une guerre trop vaste pour être gagnée et trop importante pour être abandonnée sans dégâts majeurs.

    C’est peut-être là le sens le plus profond de cette guerre. Non pas qu’il soit impossible de causer destruction, mais qu’elle révèle une limite. La limite de l’idée que le monde puisse encore être gouverné depuis un seul centre. La limite de la conviction que les sociétés peuvent être redessinées de l’extérieur comme s’il s’agissait de structures techniques. Et, finalement, la limite du pouvoir occidental lui-même. L’Iran n’est pas seulement une cible, mais un miroir. Dans ce miroir, l’Occident voit peut-être, pour la première fois depuis longtemps, non seulement un ennemi, mais aussi la fin de sa propre évidence.

    Sacha Vliegen (Euro-Synergies, 23 mars 2026)

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  • Vers la fin de l'anonymat sur l'internet...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous la chronique de David Engels sur Ligne droite, la matinale de Radio Courtoisie, datée du 23 mars 2026 et consacrée à la fin prévisible et prochaine de l'anonymat sur internet...

    Historien, essayiste, enseignant chercheur à l'Instytut Zachodni à Poznan, à l'Institut Catholique de Vendée ainsi qu'au Mathias Corvinus Collegium de Bruxelles, David Engels est l'auteur de trois essais traduits en français, Le Déclin - La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine (Toucan, 2013), Que faire ? - Vivre avec le déclin de l'Europe (La Nouvelle Librairie, 2024), Défendre l'Europe civilisationnelle - Petit traité d'hespérialisme (Salvator, 2024) et, dernièrement, d'un roman, Le retour du roi (Le Verbe-Haut, 2026). Il a  également dirigé deux ouvrages collectifs, Renovatio Europae - Plaidoyer pour un renouveau hespérialiste de l'Europe (Cerf, 2020) et Aurë entuluva! (Renovamen-Verlag, 2023), en allemand, consacré à l’œuvre de Tolkien.

     

                                             

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