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Points de vue

  • Le roman comme résistance : une autre histoire littéraire française...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Anthony Marinier, cueilli sur le site de la revue Éléments et consacré à une veine souterraine de la littérature attachée à la terre, aux communautés enracinées et à la vieille sacralité païenne.

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    Le roman comme résistance : une autre histoire littéraire française

    Gustave Thibon, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Jean-Claude Michéa, Alain de Benoist… la France possède une tradition de penseurs critiques de la modernité, de la technique et du libéralisme, qui ont remis en cause l’uniformisation du monde. Ce que l’on connaît moins ce sont leurs pendants en littérature.

    Une lignée littéraire traverse pourtant un siècle d’écriture, de Jean Giono à Olivier Maulin, en passant par Henri Vincenot, Maurice Genevoix, Christopher Gérard, Bertrand Lacarelle, Bruno Favrit ou Pierric Guittaut, et se ramifie vers d’autres écrivains – Sylvain Tesson, Pierre Michon, ou Erik L’Homme. Ni homogène, ni dogmatique, cette lignée ne s’est jamais constituée en école ni en manifeste. Il ne s’agit pas d’un courant organisé ni d’un programme politique ou idéologique, mais d’un diagnostic commun, d’une même intuition, d’une convergence sensible et spirituelle.

    Ce qui sous-tend leurs romans c’est la critique de la modernité qui n’est pas seulement progrès technique, révolution économique, ou modification des mœurs, mais une force de dissolution. Elle dissout les appartenances, les liens, les paysages, les symboles, les rythmes, les identités. En remplaçant la communauté par l’individu, l’enracinement par le nomadisme, la mémoire par l’actualité, elle produit des hommes sans lien et un monde inhabitable. Pour y faire face, cette littérature convoque une autre manière d’habiter le monde et propose une bifurcation, un ralentissement, une re-sacralisation.

    Une critique charnelle de la modernité libérale

    Cette lignée n’a jamais produit de manifeste commun. Elle n’en a pas besoin. Elle écrit, raconte, transmet. Elle fait de la littérature une zone de résistance, où le monde n’est pas encore soumis à l’univers de la marchandise. Leur résistance n’est ni militante ni théorique : elle est concrète, existentielle. Chez Vincenot, elle prend la forme d’une sagesse ancienne transmise. Chez Genevoix et Giono, celle d’un lien fidèle à la terre, d’une persévérance silencieuse. Chez Maulin, elle devient farce tragiquo-comique. Mais chez ces auteurs affleure la même certitude : la modernité libérale est une force d’arrachement. Elle rompt les appartenances, détruit les paysages, remplace les savoirs incarnés par une connaissance abstraite, fonctionnelle.

    Ces considérations rejoignent celles émises par nombre de philosophes. Mais là où ces derniers conceptualisent, les romanciers incarnent. Ils mettent en scène des personnages qui vivent en dehors ou en marge de la société qui n’achètent pas toujours, qui transmettent, réparent, échangent, refusent la vitesse et la performance, rejettent la consommation aveugle, l’urbanisation des paysages et des modes de vie. Les romans de Henri Vincenot en offrent une traduction sensible, en révélant la perte ontologique que masque le discours du progrès. Dans La Billebaude, il écrit : « C’est autre chose que les Français qu’on nous fait aujourd’hui, des Français de trottoirs – et de cinémas, des Français de coton, perdus aussitôt qu’ils posent le pied dans une forêt… »1

    Même intuition pour Maurice Genevoix qui regrette dans Raboliot, la réglementation et la privatisation des zones de chasse : «  Et si quelques hommes, plus riches, accaparent le droit à la chasse, s’ils défendent leur droit avec l’appui des lois, [–], est-ce qu’il n’est pas d’autres lois plus anciennes, qu’on chercherait en vain dans les codes, mais que les gars de Sologne connaissent bien puisqu’ils les sentent vivre en eux dès que le poil leur pousse sous le nez, dès qu’ils éprouvent la chaleur de leur sang ? »2

    Près d’un siècle plus tard, dans les romans d’Olivier Maulin, la modernité n’est plus seulement une menace ; elle est devenue une farce, un simulacre. Les évangiles du lac, Le Bocage à la nage ou Le Temps des loups mettent en scène des marginaux qui fuient les diktats urbains, les écrans, la gestion permanente. Face aux procédures et aux normes d’un monde libéral qui a vidé l’existence de sa chair, ses personnages veulent « respirer » – quitte à flirter avec l’absurde. Maulin a de formidables pages pour décrire l’entreprise d’éradication du monde concret que nous subissons. Dans Le Bocage à la nage3, il écrit : « Il y eut les remembrements intensifs, la destruction des haies subventionnée par l’État, le comblement des mares, l’assassinat des grenouilles rieuses et des tritons crêtés, l’agrandissement des parcelles et la monoculture : là où l’on cultivait dix espèces, il n’en resta plus qu’une qu’il fallut inonder de pesticides… » […] « Quinze millions d’hectares remembrés. Un million cinq cent mille kilomètres de haies arrachées […] Des destructions irréversibles. L’équilibre écologique ancestral brisé à tout jamais. Du vandalisme vendu sous le nom de progrès. »

    Le sacré contre la Technique

    Le sacré qui affleure chez eux n’est pas celui des dogmes, mais celui des lieux. Il naît des sources, des forêts, des collines, des bêtes. Il est local, non exportable. On ne peut pas mondialiser une source, ni standardiser un bocage. Il est transmis de génération en génération. Cette transmission est au cœur des romans de Vincenot, en particulier de La Billebaude. Le grand-père Tremblot transmet à son petit-fils Henri son savoir : « Il savait tout du pays, non pas comme on sait un livre, mais comme on sait un visage », écrit Vincenot qui oppose ce savoir incarné à la connaissance technique et objectivante.

    Ce ressenti rejoint les idées développées par Bernard Charbonneau4 ou Jacques Ellul5, pour qui la technique moderne ne se contente pas d’ajouter des outils, elle reconfigure entièrement le rapport au temps, à l’espace et au vivant, elle remplace le milieu vécu par un environnement fonctionnel, gouverné par l’efficacité. Vincenot en montre les effets concrets : la perte des sens, la rupture des lignées, l’ignorance croissante du lieu où l’on vit.

    Dans Le Pape des escargots6, la figure de la Gazette, prophète errant et railleur, incarne cette critique sous une forme loufoque. En se proclamant « pape des escargots », il oppose au règne de la vitesse et de la performance une sagesse lente, humble, presque animale. Vincenot écrit ainsi : « Les bêtes savent encore ce que les hommes ont oublié. » Dans Les Étoiles de Compostelle7, l’auteur bourguignon va plus loin encore, en identifiant la racine spirituelle de cette destruction. La modernité a rompu ce qui liait l’homme aux cycles, aux lieux, aux forces invisibles : « La terre n’est pas muette, ce sont les hommes qui sont devenus sourds », écrit-il.

    L’homme moderne, ivre de maîtrise, a perdu l’intelligence du vivant. Les villages sont vidés de leur âme, les hommes ne savent plus lire la terre, les paysages sont réduits à des surfaces exploitables. Dans Le Bocage à la nage, Olivier Maulin regrette ce savoir oublié : « Il existait encore des endroits où l’on ne construisait pas. Non par superstition, disaient-ils, mais par respect. Des mares, des bosquets, des parcelles que l’on laissait tranquilles, parce qu’on avait toujours fait ainsi. La modernité appelait cela des zones perdues ; eux savaient qu’il s’agissait de limites nécessaires. »

    La Technique est devenue un sacré de substitution qui ne tolère plus aucune limite. Ces auteurs réactivent un autre sacré, ni moral, ni abstrait, mais enraciné. Un sacré qui ne promet pas le salut, mais l’appartenance. Leur littérature n’est pas une nostalgie folklorique, mais une contre-théologie charnelle : elle affirme que l’homme ne peut vivre sans limites, sans rites, sans lieux investis symboliquement

    Enracinement et ruralité païenne : la résurgence d’un autre religieux

    Tous ces auteurs s’enracinent dans leurs petites patries charnelles. La Bourgogne pour Vincenot, les Vosges pour Maulin, la Provence chez Giono, la Sologne chez Genevoix ou Pierric Guittaut, l’Anjou chez Bertrand Lacarelle… Pour eux, la campagne n’est pas un refuge, mais un monde en soi – un monde complet, habité, sacralisé.

    Chez Giono, le sacré est constamment présent dans la nature (particulièrement dans sa trilogie de Pan8 : Colline, Regain, Un de Baumugnes) ; pour Vincenot, il se manifeste sous la forme d’une mémoire vivante ; chez Maulin, il est un refuge primitif et carnavalesque. Mais tous partagent l’intuition que dans la dérive marchande et technicienne, l’humain perd une dimension essentielle. Le sacré reparaît comme seuil de résistance, non pas pour rétablir un ancien ordre, mais pour offrir des ressources, des récits premiers, des formes de réenchantement.

    Vincenot : la Bourgogne comme cosmos

    Enraciné dans une Bourgogne ouverte sur des temps immémoriaux, Vincenot célèbre un sacré païen où la nature tout entière constitue une communauté vivante. Ce sacré s’enracine dans les lieux, les saisons, les gestes (la chasse, la vendange, la cueillette, le travail du bois), les savoirs (remèdes, proverbes) et les croyances locales qui forment une liturgie païenne. Il met en scène un conflit métaphysique : d’un côté les forces de la continuité, de la transmission, du compagnonnage avec la nature ; de l’autre, l’abstraction, l’ouverture, l’oubli : « À notre insu, lentement, courageusement, opiniâtrement, on nous arrachait au singularisme païen, pour nous préparer aux fructueux échanges universels »9.

    Avec Les Étoiles de Compostelle, Vincenot va plus loin encore. Le roman fait surgir une conception explicitement pré-chrétienne du sacré, nourrie de druidisme, de cycles cosmiques, de longue mémoire : « l’imagination, c’est un réservoir alimenté par des rivières venues de très loin ». La terre y est parcourue de « courants », de forces invisibles que les hommes modernes ne savent plus lire.

    Giono : le paganisme organique

    Dans sa Trilogie de Pan, Giono développe une vision du monde profondément panthéiste et païenne, mais d’une nature différente de celle que l’on trouve chez Vincenot. Sa Provence n’est pas qu’un décor mais une force agissante. La nature est vivante et ses personnages (bergers, paysans, et marginaux qui vivent selon des lois antérieures à l’État et au marché) sont soumis à des forces qui les dépassent.

    Chez Giono, le sacré se manifeste directement dans la nature elle-même, dans la terre, le vent, la sève, la roche, les bêtes et les cycles de la vie. Son paganisme est tellurique, et l’homme n’est qu’un élément d’un grand organisme vivant. C’est particulièrement frappant dans Regain. Le récit (Panturle essaie de redonner vie à un village dont il est le seul habitant) fait sentir les rythmes du temps, les saisons, les présences invisibles des éléments. L’homme se construit dans l’interaction avec la nature, jusqu’à fusionner avec elle. Panturle éprouve physiquement la présence du vent et du sol comme s’il participait à leur vie : « Le vent s’appuie sur lui de tout son poids, par larges coups, longs et lourds, puis, s’envole, [–]. Ces autres choses auxquelles il pensait, qui sont dans sa peau comme des vinaigres ou des eaux douces, elles coulent aussi de lui pressé de vent ; et c’est aussi l’herbe et la terre qui le boivent. »

    Genevoix : un sacré sans transcendance

    Chez Maurice Genevoix, la Loire, ses rives et forêts, deviennent le cœur battant d’un autre monde encore possible. Dans Raboliot, le personnage principal (qui s’appelle Raboliot car il ressemble à un lapin de rabouillère) fait corps avec la nature. Il la vit, la lit, la respire comme un milieu originel. La forêt est ici un organisme vivant – mais, contrairement à Giono, ce n’est pas une vision cosmique : c’est une expérience sensorielle et pratique, celle du chasseur.

    Le lien au milieu est quasi sacré, mais il s’agit d’un sacré horizontal : sous forme de sensation, de geste, de mémoire vécue incorporée depuis l’enfance : « Bête par bête, brin d’herbe par brin d’herbe, depuis sa toute petite enfance il avait appris ce pays. »

    Le monde que Genevoix décrit dans Raboliot est menacé : celui des pêcheurs, des chasseurs, des hommes liés par des usages, des silences, des fidélités. Ancien combattant de 1914, Genevoix sait ce qu’est la mécanique de destruction moderne. Ses personnages (Raboliot en tête) ne sont donc pas naïfs ; ils sont traversés par la conscience du péril. C’est précisément cette conscience qui donne à son œuvre sa tonalité de résistance.

    Le paganisme carnavalesque de Maulin

    L’ambition de Maulin est de réenchanter le monde. Ses héros (souvent des marginaux et parfois des semi-idiots) tentent de réactiver les mythes, des traditions, d’imaginer des contre-sociétés par dégoût du monde contemporain. Dans Le temps des loups10, il met en scène un « paganisme de droite » : un imaginaire à la fois mythologique, identitaire et ironique. Le roman convoque plusieurs aspects de cet imaginaire : la forêt sacrée, la fraternité virile, l’animal totem (le loup) et la sagesse archaïque face au monde moderne décadent. Le chef de la « franc-bûcheronnerie » – une communauté ancienne et enracinée – présente sa confrérie : « Nous sommes les tenants des vérités éternelles que le monde a cru bon d’oublier. [–] Nous sommes les niais sylvestres, innocents et cruels. Nous sommes la discipline et la fraternité, les chasseurs de la Horde et les éducateurs. »

    Dans chacun de ses romans, l’imaginaire païen est revendiqué. Le paganisme de Maulin est une tentative de retrouver un sens dans une époque désenchantée, de penser le retrait du monde moderne. Dans Les Évangiles du lac11, il présente le fonctionnement d’une communauté : « Ici, ce n’étaient ni les lois ni l’argent qui gouvernaient vraiment. Tout cela ne pesait pas lourd face à ce qui existait depuis toujours. C’était la Nature sauvage et primitive qui gouvernait le monde, avec ses règles à elle, ses caprices, sa violence aussi. Les hommes passaient, s’agitaient, disparaissaient, et elle restait. Ceux qui l’avaient oublié finissaient toujours par le payer. » Et plus loin : « Ils ne priaient pas comme on prie dans les églises. Il n’y avait ni règles ni catéchisme, seulement des gestes, du vin, des corps, des nuits passées dehors. Certains soirs, on aurait dit qu’ils rendaient un culte obscène à quelque chose de plus ancien que toutes les religions. Un sacré sans morale, sans promesse, mais bien réel, enraciné dans la terre et dans la chair. »

    Les communautés enracinées

    Cette lignée littéraire ne parle pas simplement de champs, de forêts ou de villages. Elle réaffirme que la communauté est le socle d’une résistance face à l’effacement et à ce qui nous nie. Dans les romans de Giono et de Vincenot, la communauté (même réduite à quelques villageois) fonctionne comme une microsociété organique et n’est jamais une structure administrative. Elle est une fraternité charnelle, née de la fréquentation du même vent, de la même eau, du même sol. Chacun y a sa place, non par contrat, mais par appartenance.

    Bertrand Lacarelle dans Retour aux fougères12 met en scène des campagnards et des néo-ruraux qui vont former une communauté en lutte contre une antenne-relais qui enlaidit leur paysage : « des forlongeurs nous ont devancés, et nous devons leur rendre hommage, nous en inspirer. Ils ont senti bien avant nous – dès ce XXe siècle de transformation terminale et tératologique – qu’il fallait pour survivre, pour rester humain, se mettre soi-même au ban de la civilisation post-moderne. Ces forlongeurs ont compris qu’il fallait regagner les campagnes. Poètes, écrivains, philosophes, fils ou non de paysans : ils ont fui les mégapoles, ces laboratoires de la catastrophe générale, ces viviers du transhumanisme et du post-humanisme à venir. Ils se sont tôt mis à l’abri, comme ces animaux qui sentent arriver le raz-de-marée, tandis que les humains se précipitent sur la côte pour faire un selfie ».

    Du bocage normand à la forêt vosgienne, Maulin imagine dans nombre de ses romans des petites communautés qui complotent contre la modernité, des troupes de fortune qui réinventent des formes de vie communautaires face à l’Empire du vide.Dans Les évangiles du lac, Maulin met en scène une communauté marginale, quasi hérétique, hors de l’État et du marché : « Ils vivaient là sans demander la permission à personne, et c’était déjà une faute impardonnable. »

    Ce qui émerge de chacun de ces romans est une forme de révolte sans drapeau, ni militante, ni organisée. Une révolte de la chair contre l’abstraction, du terroir contre le réseau mondial, de la mémoire contre l’instantané. Témoignages parfois anciens, ces œuvres deviennent des manuels d’imaginaire pour réinventer les mondes possibles. À l’heure de la désertification des campagnes, de la fermeture des services publics, de la standardisation des modes de vie et des désastres écologiques, elles prennent une actualité nouvelle.

    Pour une littérature enracinée : manifeste contre le monde hors-sol

    Cette lignée littéraire oppose au règne de la Technique et de l’illimité, la limite et la fidélité au lieu. Elle rappelle que l’homme ne vit pas de flux, mais de liens ; pas de droits abstraits, mais d’appartenances concrètes. Elle désigne ce qui mérite d’être défendu : la terre comme lieu vivant, la communauté comme structure de sens, la longue mémoire comme force active. Écrire aujourd’hui dans cette filiation, c’est refuser le monde hors-sol, l’uniformisation et l’oubli. En réactivant des récits enracinés, en redonnant chair aux lieux, aux gestes et aux appartenances, elle ouvre un espace où d’autres manières d’habiter le monde demeurent pensables.

    Dans cette perspective, le lecteur n’est pas qu’un consommateur ; il devient un acteur et, peut-être, un passeur. Car notre combat est culturel, charnel, existentiel, et ne peut se réduire à des positions politiques ou à des constructions idéologiques. S’il se limite à ce terrain, il reste abstrait, désincarné, et finit par reproduire ce qu’il prétend combattre. C’est pourquoi il doit investir tous les fronts. La langue, d’abord, qui façonne notre perception du réel. L’imaginaire ensuite, qui préserve les nuances, les héritages et les enracinements. Les formes de vie enfin – gestes, rythmes, paysages, communautés – qui donnent chair à ce que les idées seules ne peuvent incarner.

    Anthony Marinier (Site de la revue Éléments, 16 août 2026)

     

    Notes :

    1. Henri Vincenot, La Billebaude, 1978, Denoël

    2. Maurice Genevoix, Raboliot, 1925, Grasset

    3. Olivier Maulin, Le Bocage à la nage, 2013, Balland

    4. Bernard Charbonneau, Le Jardin de Babylone, 1969, Gallimard

    5. Jacques Ellul, Le Système technicien, 1977, Calmann-Lévy

    6. Henri Vincenot, Le Pape des escargots, 1972, Denoël

    7. Henri Vincenot, Les Étoiles de Compostelle, 1982, Denoël

    8. Jean Giono, Colline, 1929 ; Un de Baumugnes, 1929 ; Regain 1930, Grasset

    9. Henri Vincenot, La Billebaude, 1978, Denoël

    10. Olivier Maulin, Le temps des loups, 2022, Le Cherche-midi

    11. Olivier Maulin, Les évangiles du lac, 2008, L’Esprit des péninsules

    12. Bertrand Lacarelle, Retour aux fougères, 2025, Le Cherche-midi

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  • Souverainisme : le centralisme ne devient pas plus sympathique en cravate bleu marine...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, cueilli sur Breizh-Info et consacré à l'aveuglement souverainiste...

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    Souverainisme : le centralisme ne devient pas plus sympathique en cravate bleu marine

    Il est des textes dont on partage assez de prémisses pour être d’autant plus contrarié par la conclusion. La tribune d’Henri Roure, intitulée « Renouer avec la Grandeur », appartient à cette famille. Je puis comprendre la défiance envers une Commission européenne qui outrepasse volontiers le rôle que les peuples voudraient lui assigner, l’agacement devant le juridisme communautaire, l’inquiétude migratoire, le refus d’une Europe réduite à un marché surveillé par des fonctionnaires et l’aspiration à rendre aux nations une part de leur liberté politique. Tout cela se discute, et parfois se défend.

    L’affaire se gâte lorsque des critiques raisonnables sont assemblées pour former le tableau d’une vaste entreprise de dépossession, conduite conjointement par Bruxelles, Washington, les banques, les juges, les médias, l’« État profond », l’Allemagne et quelques autres puissances malignes. À force de vouloir expliquer tout par la même cause, on finit par ne plus rien expliquer du tout. La politique cesse alors d’être l’affrontement de volontés, d’intérêts, d’idéologies et de circonstances pour devenir une lanterne magique où, derrière chaque rideau, apparaît le même marionnettiste.

    Cette tentation est d’autant plus dommageable qu’elle dispense de regarder l’histoire telle qu’elle fut. La France décrite par Henri Roure ressemble à une immense citadelle qui aurait prospéré pendant quinze siècles derrière ses murailles avant que les européistes ne vinssent sournoisement en dérober les clefs. Cette France-là n’a jamais existé. La France historique fut constamment européenne, mêlée aux affaires de ses voisins, nouant des alliances, mariant ses dynasties, combattant dans les Flandres et en Italie, négociant à Westphalie, surveillant le Rhin, cherchant l’équilibre entre les puissances, s’alliant un jour avec l’Angleterre contre l’Allemagne après s’être alliée avec d’autres contre l’Angleterre. La souveraineté n’a jamais signifié la solitude.

    Même Louis XIV, que l’on imagine volontiers campé au milieu d’une France toute-puissante, consacra l’essentiel de son règne à une politique européenne. Richelieu s’allia avec les puissances protestantes contre les Habsbourg catholiques parce que les nécessités de l’équilibre continental primaient les commodités idéologiques. Napoléon voulut organiser l’Europe à sa manière et y laissa son Empire. Clemenceau savait en 1918 que la victoire française n’était pas tombée du ciel de Picardie par les seules vertus de Marianne. Chaque époque eut ses interdépendances. Chacune les nomma autrement.

    L’une des bizarreries du souverainisme contemporain consiste ainsi à projeter sur le passé une conception presque administrative de la souveraineté : une frontière, une monnaie, une armée, une banque centrale, et voilà la nation redevenue maîtresse de son destin. L’histoire est moins obligeante. Une nation peut posséder toutes ces choses et dépendre entièrement du pétrole qu’elle importe, des capitaux qu’elle emprunte, des technologies qu’elle achète ou des marchés où elle vend. La souveraineté n’est pas une collection de tampons officiels. Elle est la capacité effective de décider.

    Le général de Gaulle, que l’on convoque volontiers à l’appui d’une France rendue à son splendide isolement, fournit précisément le contre-exemple. Sa conception européenne était confédérale : il refusait la supranationalité, certes, mais non l’idée européenne, et considérait qu’une Europe organisée pouvait servir la puissance et l’indépendance françaises. Il voulait des nations souveraines associées, non une France enfermée dans son pré carré.

    La même confusion entoure souvent l’OTAN. De Gaulle n’en fit jamais sortir la France : en 1966, il la retira du commandement militaire intégré, exigea le départ des installations étrangères et conserva l’indépendance de la force nucléaire française. La France demeura membre de l’Alliance. Ce modèle, qui distinguait alliance et subordination, était autrement plus subtil que le choix binaire entre obéissance et claquement de porte.

    Il en va de même de la construction européenne. On peut légitimement souhaiter la remettre sur son ouvrage, rendre des compétences aux États, faire respecter davantage la subsidiarité, contenir l’inflation réglementaire et refuser la fuite fédérale. On peut trouver absurde qu’une institution éloignée prétende décider de détails qui devraient relever des peuples, des régions ou des communes. Rien de cela n’oblige à nier ce que l’Europe politique a accompli de plus important.

    Trois fois, entre 1870 et 1945, Français et Allemands se sont affrontés dans des guerres qui ont ravagé notre continent. La construction européenne n’a certes pas créé toute seule la paix qui suivit ; la dissuasion nucléaire, l’alliance américaine, l’épuisement des nations européennes et la menace soviétique y eurent leur part. Il reste ce fait formidable : la rivalité franco-allemande, qui avait empoisonné le continent pendant près d’un siècle, a cessé d’être une perspective militaire raisonnablement concevable.

    C’est beaucoup. Ceux de ma génération savent encore, par leurs parents et leurs grands-parents, ce qu’une guerre européenne signifiait autrement qu’à travers quelques images sur un écran. Préserver cette paix ne commande pas d’aimer tous les règlements de Bruxelles ni de considérer Mme von der Leyen comme une nouvelle Charlemagne ; cela commande simplement de ne pas jeter le mécanisme entier parce que quelques rouages grincent.

    On peut trouver l’actuelle Union européenne bureaucratique, timorée, intrusive, idéologique et parfois fort sotte sans souhaiter revenir au jeu ancien des puissances nationales enfermées dans leurs calculs particuliers. Les institutions passent ; la géographie demeure. L’Allemagne restera à l’est de la France, l’Italie au-delà des Alpes, l’Espagne au-delà des Pyrénées et l’Angleterre de l’autre côté de la Manche. Aucun décret souverainiste ne déplacera le continent.

    Le retour au franc possède la même vertu incantatoire. Il suffirait, nous dit-on, de rendre la Banque de France « aux ordres », de rétablir le lien entre le gouvernement et le Trésor, et la liberté serait reconquise. J’ai assez vécu pour me souvenir du temps où le franc existait réellement. Il n’avait rien d’un talisman. Il se dévaluait, subissait la spéculation internationale, dépendait des taux étrangers et obligeait les gouvernements français à des arbitrages qui n’avaient rien de souverain dans leur résultat.

    Il y a surtout dans ce procès fait à l’euro un extraordinaire moyen de disculper les gouvernements français. La France n’est pas devenue faible parce qu’un fonctionnaire de Bruxelles serait venu nuitamment lui dérober sa bourse ; elle est faible parce qu’elle gère mal ses affaires depuis des décennies. Elle dépense davantage qu’elle ne perçoit, promet ce qu’elle ne peut financer, réforme à moitié, renonce au premier mouvement de rue et remet le redressement au gouvernement suivant. En 2025 encore, le déficit public français s’est élevé à 5,1 % du PIB, après 5,8 % en 2024 et 5,4 % en 2023. Voilà une continuité nationale dont nous nous passerions volontiers.

    Il serait trop commode de mettre ce désordre au débit de l’Europe. Bruxelles n’a pas obligé la France à empiler les administrations, à multiplier les dispositifs illisibles, à entretenir des dépenses sans s’interroger sur leur efficacité ni à différer perpétuellement l’examen de ses comptes. La classe politique française ressemble depuis longtemps à ces vieilles familles qui maudissent leur banquier parce qu’il leur rappelle le montant du découvert, alors que personne ne les avait contraintes à dépenser leur rente avant la Saint-Jean.

    Voilà même l’un des curieux paradoxes du souverainisme : réclamer davantage de souveraineté à un État qui n’emploie déjà pas convenablement celle qu’il possède. La souveraineté budgétaire précède peut-être toutes les autres. Celui qui vit durablement à crédit dépend de son créancier, que sa monnaie s’appelle franc, euro, peso ou patagon.

    Posséder sa monnaie donne assurément un instrument supplémentaire. Cela ne transforme pas les déficits en richesses, les importations en production nationale, les fonctionnaires en entrepreneurs ni les dettes en créances. Une souveraineté monétaire sans industrie, sans énergie abondante, sans finances publiques solides et sans confiance ressemble fort à un sabre dont on aurait oublié la lame.

    Même chose pour les frontières. Il serait parfaitement raisonnable de réclamer que la France contrôle mieux les siennes et, surtout, que l’Europe protège enfin sérieusement sa frontière extérieure. Schengen n’est pas une Sainte Écriture. L’immigration massive, les trafics, le terrorisme et les mouvements de population rendent nécessaire une révision de nombreux dogmes des années heureuses où l’on croyait que la mondialisation ferait disparaître les frontières avec les guerres.

    Il reste à comprendre qu’une frontière française ne protège pas davantage contre le monde qu’un octroi municipal ne protégeait autrefois contre une invasion. La maîtrise des flux migratoires venus d’Afrique ou du Proche-Orient, la surveillance méditerranéenne, les accords de réadmission, la lutte contre les passeurs et la pression diplomatique sur les pays d’origine gagnent à être exercées par un ensemble continental plutôt que par vingt-sept petits guichets jaloux les uns des autres. La coopération n’abolit pas nécessairement la souveraineté ; elle peut en être le multiplicateur.

    Le paradoxe devient éclatant lorsque la tribune oppose à l’Europe le modèle des BRICS+. Leur montée en puissance est réelle et mérite d’être étudiée sans les ricanements auxquels l’Occident s’est trop longtemps abandonné. La Chine, l’Inde, le Brésil et les autres grands pays émergents entendent peser davantage sur l’ordre mondial, développer leurs échanges en monnaies nationales et réduire certaines dépendances envers le système financier occidental.

    Quelle leçon en tire-t-on ? Précisément qu’ils s’associent. Ces États jaloux de leur souveraineté ont compris qu’elle pèse davantage lorsqu’elle s’exerce en commun sur certains sujets. Voilà un singulier argument à employer contre toute coopération européenne.

    Encore faut-il ne pas transformer les BRICS en nouveau pays de Cocagne. Henri Roure affirme qu’ils créent une monnaie reposant à 30 % sur l’or. Or il n’existe pas à ce jour de monnaie commune des BRICS ainsi constituée ; les travaux portent notamment sur les règlements en monnaies nationales et les systèmes de paiement entre membres. Une bonne cause ne transforme pas une information douteuse en vérité utile.

    La même prudence devrait présider à tout le reste. L’Union européenne possède réellement des tendances centralisatrices, certaines législations concernant les plateformes et la désinformation posent de véritables questions de liberté, et la Commission aime élargir son domaine comme toute administration depuis que l’administration existe. Le Parlement européen nourrit en son sein un courant fédéraliste puissant. Tout cela peut être critiqué sans faire intervenir une caste occulte réunissant banquiers, Allemands, Américains et juges félons dans quelque arrière-boutique de Bruxelles.

    Cette facilité conspirationniste finit surtout par cacher la véritable question : que peut encore la France seule ? Elle demeure une puissance importante, dotée de l’arme nucléaire, d’un siège permanent au Conseil de sécurité, d’un domaine maritime immense, de territoires sur plusieurs océans, d’une industrie militaire remarquable, de compétences nucléaires, aéronautiques et spatiales et d’une langue mondiale. Il serait sot de traiter ce patrimoine comme les accessoires poussiéreux d’une grandeur défunte.

    Imaginer cependant que la France puisse, en « peu de temps », redevenir l’une des trois principales puissances mondiales par la seule restauration du franc, des frontières et de quelques institutions nationales relève davantage de la chanson de geste que de la géopolitique. Les États-Unis, la Chine et l’Inde disposent d’échelles démographiques, industrielles et économiques avec lesquelles aucun État d’Europe occidentale ne peut désormais rivaliser isolément. Le monde n’est plus celui de 1960.

    Il existe encore une raison, plus intime, pour laquelle je ne souhaite nullement voir disparaître l’échelon européen. Je vis en Bretagne, et à mesure que les années passent je me sens moins disposé à croire que Paris serait par nature le meilleur gardien de nos libertés. L’État français possède une vieille passion pour l’uniformité. Il aime les territoires à condition qu’ils se ressemblent, les langues à condition qu’il n’y en ait qu’une dans les affaires sérieuses, et les particularismes à condition qu’ils servent à vendre des cartes postales aux touristes.

    Bruxelles a bien des défauts, Dieu sait si elle en a. Elle possède toutefois un avantage considérable pour un Breton : elle sait que l’Europe est faite de régions, parce qu’elle doit composer quotidiennement avec des Flamands, des Catalans, des Bavarois, des Tyroliens, des Écossais, des Galiciens, des Sardes et quantité d’autres peuples ou territoires dont les rapports avec leur État ne sont pas ceux d’un arrondissement avec sa préfecture. L’Union s’est même dotée d’un Comité européen des régions, et sa politique de cohésion prend institutionnellement les régions et les villes comme niveaux d’action. Ce n’est pas l’autonomie bretonne, certes ; c’est déjà une grammaire politique que Paris comprend avec peine.

    Entre un interlocuteur à Bruxelles qui sait au moins ce qu’est une région et un interlocuteur parisien qui soupçonne volontiers toute différence d’être le commencement d’une sécession, mon choix de Breton n’est pas nécessairement celui qu’attendent les souverainistes français. L’Europe peut être pour les peuples sans État ou pour les vieilles provinces à forte personnalité non une ennemie supplémentaire, mais un étage de liberté. Je ne lui demande pas de gouverner la Bretagne à notre place ; je lui demande, le cas échéant, de nous aider à empêcher Paris de prétendre le faire jusque dans les moindres replis de notre existence.

    C’est aussi ce qui rend la perspective d’une arrivée au pouvoir du Rassemblement national plus complexe qu’elle ne le paraît vue d’une terrasse parisienne. Je puis partager avec lui certaines analyses nationales, particulièrement sur l’immigration, la sécurité ou la nécessité de restaurer l’autorité publique, tout en regardant avec circonspection sa vieille matrice jacobine. Le centralisme ne devient pas plus sympathique lorsqu’il porte une cravate bleu marine.

    L’évolution récente de Marine Le Pen sur la Corse constitue, de ce point de vue, une heureuse fissure dans le vieux mur. En juin 2026, elle a proposé un statut d’« autonomie insulaire » reconnaissant la singularité géographique, historique, linguistique et culturelle de l’île et permettant à la collectivité corse d’adapter certaines normes. On aurait tort de ne pas saluer cette évolution. Elle signifie qu’au sein même du RN certains commencent à comprendre que l’unité politique n’exige pas nécessairement l’uniformité administrative.

    La coupe demeure cependant loin des lèvres. Cette conversion a été soigneusement circonscrite à l’insularité afin, précisément, de ne pas ouvrir la même brèche aux revendications bretonnes ou basques, et le groupe RN a finalement voté presque unanimement contre le projet constitutionnel adopté par l’Assemblée. L’ancien réflexe reste donc bien vivant sous les habits neufs du pragmatisme.

    Des responsables comme Jean-Philippe Tanguy incarnent à mes yeux ce danger davantage que Marine Le Pen elle-même, dont la doctrine semble au moins se mouvoir sous l’effet du réel. Je me méfie de cette droite qui veut libérer la France de Bruxelles pour mieux remettre ensuite toutes les provinces au pas de Paris. Pour un Breton, remplacer un centralisme européen hypothétique par un centralisme français bien réel et vieux de plusieurs siècles ne constitue pas exactement une émancipation.

    C’est là qu’apparaît une autre Europe possible. Non l’État fédéral rêvé par quelques bureaucrates, non davantage le marché abstrait où circuleraient capitaux, marchandises et individus interchangeables, mais une Europe où les nations et les régions retrouveraient précisément de l’air entre le sommet et la base. Le principe de subsidiarité devrait être pris au sérieux : ce qui peut être décidé à Quimper n’a pas à l’être à Paris ; ce qui peut l’être à Paris n’a pas à remonter à Bruxelles ; ce qui exige la puissance du continent ne doit pas être abandonné à vingt-sept impuissances jalouses.

    L’enjeu véritable est donc moins de choisir entre la France et l’Europe que de savoir quelle France et quelle Europe nous voulons. Je préfère une France forte dans une Europe organisée à une France souveraine sur le papier, endettée jusqu’au cou, incapable de tenir ses comptes et condamnée à quémander demain à Washington, Pékin ou aux marchés ce qu’elle aurait refusé de négocier avec ses voisins.

    Une Europe des nations et des régions, des coopérations renforcées, des frontières extérieures défendues, une préférence industrielle européenne, une politique énergétique débarrassée de quelques lubies, une défense capable d’agir sans demander chaque fois la permission de Washington, des États retrouvant les compétences que Bruxelles n’a nulle nécessité d’exercer et des régions délivrées d’une partie de la tutelle des capitales : voilà qui me paraît autrement plus ambitieux qu’une restauration de la France de papa.

    Ce serait d’ailleurs plus fidèle à l’intuition gaullienne que le souverainisme de claquemurage aujourd’hui vendu sous son nom. L’Europe puissance n’exige pas que la France disparaisse. Elle exige au contraire que des nations suffisamment assurées d’elles-mêmes cessent d’avoir peur de coopérer.

    La paix elle-même réclame cette dimension. Il ne s’agit pas de croire que les Européens seraient devenus bons parce qu’ils siègent autour des mêmes tables. Les peuples restent des peuples ; les intérêts demeurent, les rivalités aussi. Justement pour cette raison, mieux vaut avoir bâti entre eux tant d’intérêts communs que la rupture devienne ruineuse pour tous.

    Il y a enfin quelque chose qui me frappe, moi qui suis né assez loin de France pour ne jamais regarder tout à fait ce pays avec les yeux d’un Français. Les Français aiment parler de grandeur comme si elle consistait à retrouver une photographie ancienne. Ils voudraient parfois remettre le général à l’Élysée, le franc dans la poche, le douanier dans sa guérite, le poinçonneur dans le métro et les Trente Glorieuses dans les statistiques.

    L’histoire ne fonctionne pas ainsi, et ses chemins ne se remontent guère. Les nations qui survivent ne sont pas celles qui reproduisent leur passé, mais celles qui savent en tirer une force pour prendre rang dans le monde qui vient.

    De Bretagne, où la mer rappelle chaque jour qu’une frontière peut être à la fois une limite et une route, la leçon paraît assez simple. La France ne sera pas plus française parce qu’elle sera plus seule. La Bretagne ne sera pas davantage libre parce que Paris aura récupéré les prérogatives de Bruxelles. L’une et l’autre seront plus fortes lorsqu’elles sauront ce qu’elles veulent conserver, ce qu’elles veulent reprendre et ce qu’elles ont intérêt à accomplir avec les autres peuples européens.

    Bruxelles n’est pas l’Europe. La Commission n’est pas l’Europe. L’euro lui-même n’est pas l’Europe. L’Europe est une civilisation plus ancienne que tous ces organismes et, pour la France comme pour la Bretagne, une géographie dont on ne sort que sur les cartes de l’imagination.

    Il faut donc certainement renouer avec la grandeur. Encore faudrait-il cesser de la chercher dans le rétroviseur, et commencer par remettre de l’ordre dans la maison avant d’accuser les voisins d’avoir laissé les lumières allumées.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 17 août 2026)

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  • Rockefeller, Manhattan, AMGOT : réponse à une tribune sur les origines de l’Union européenne...

    Nous reproduisons ci-dessous une excellente mise au point de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré aux origines de l'Union européenne...

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    Rockefeller, Manhattan, AMGOT : réponse à une tribune sur les origines de l’Europe

    Il existe une maladie singulière dans certains milieux souverainistes : la réalité n’y paraît jamais suffisamment éloquente. Lorsqu’un fait est grave, il faut encore l’orner ; lorsqu’une influence est attestée, il faut lui découvrir un dessein secret ; lorsqu’une politique se poursuit pendant plusieurs décennies, il faut qu’un cénacle l’ait conçue dès l’origine jusque dans ses moindres conséquences. La vérité, décidément, n’est jamais assez belle. On lui plante un décor derrière, on ajoute quelques personnages dans la pénombre et, bientôt, l’Histoire ressemble à une mauvaise pièce où Bilderberg tient lieu de Deus ex machina.

    C’est le sentiment que m’a laissé la récente tribune publiée dans Breizh-info sur les origines de la construction européenne et le supposé projet mondialiste dont elle serait l’instrument. Le plus irritant est que ce texte repose, pour partie, sur des faits parfaitement réels. L’influence américaine dans l’Europe d’après-guerre est une évidence historique ; le soutien de Washington à l’unification européenne également ; Jean Monnet était bien partisan d’un dépassement progressif des souverainetés ; le référendum de Maastricht fut remporté en France d’extrême justesse ; celui de 2005 fut perdu par les partisans de la Constitution européenne avant qu’une bonne partie du dispositif institutionnel ne reparaisse dans le traité de Lisbonne. Autrement dit, le dossier est déjà copieux. Pourquoi diable éprouver le besoin de le gâter ?

    Prenons Jean Monnet. Il n’est nul besoin de lui prêter le projet clandestin d’abolir les peuples européens, de mélanger leurs populations et d’instaurer à terme un gouvernement mondial. Son fédéralisme européen est suffisamment explicite. Monnet voulait créer graduellement des intérêts communs administrés par des institutions communes auxquelles seraient déléguées des parts de souveraineté. L’institut qui porte aujourd’hui son nom le présente lui-même sans ambages. On peut juger cette conception funeste, technocratique, antidémocratique ou au contraire providentielle ; encore faut-il la juger pour ce qu’elle fut.

    Sa fameuse méthode n’était d’ailleurs pas véritablement secrète. Elle consistait à rendre l’intégration politique possible par l’intégration fonctionnelle : le charbon et l’acier d’abord, puis le marché, les normes, la monnaie, avec chaque fois des institutions communes créant à leur tour la nécessité de nouvelles institutions. C’est précisément ce mécanisme que peuvent critiquer les souverainistes. Nul besoin de faire de Monnet un Fantômas de la géopolitique. Il suffit de lire ses textes.

    L’influence américaine mérite, elle aussi, mieux que le roman. L’American Committee on United Europe a bel et bien existé. Son président fut William Donovan, ancien patron de l’OSS et figure majeure de la naissance du renseignement américain ; les archives de la CIA elles-mêmes rappellent son rôle à la tête de cette organisation destinée à favoriser l’unité de l’Europe occidentale face à la menace communiste. (CIA) Voilà un fait considérable. Il nous renseigne sur la stratégie américaine de l’après-guerre, sur la volonté de structurer l’Europe occidentale, sur l’anticommunisme et sur les réseaux transatlantiques qui accompagnèrent la construction européenne.

    Pourquoi transformer cette politique d’influence, bien réelle, en preuve d’un dessein mondial ourdi pendant quatre-vingts ans ? Les États-Unis avaient des intérêts. La France avait les siens. L’Allemagne en avait d’autres. Les fédéralistes européens poursuivaient leurs propres rêves, les gaullistes la combattaient, les Britanniques tergiversaient, les gouvernements changeaient, les crises bouleversaient les plans. L’Histoire est pleine de coalitions provisoires, d’arrière-pensées, de financements occultes, de services secrets et de diplomates retors. Elle est aussi pleine d’échecs, d’accidents, de rivalités et d’imbécillités. Le complotisme commence précisément lorsque cette mêlée confuse devient rétrospectivement un plan.

    L’affaire du projet Manhattan est, à cet égard, assez extraordinaire. La tribune affirme que Roosevelt ne pouvait constitutionnellement financer secrètement la bombe atomique et que des sociétés privées auraient donc « entièrement pris en charge » le projet, donnant ainsi naissance au complexe militaro-industriel. C’est faux. Le projet Manhattan fut un programme fédéral américain placé sous l’autorité de l’armée et financé par des crédits publics dont la destination était dissimulée dans différentes lignes budgétaires. Le secret fut effectivement gardé à l’égard de l’immense majorité du Congrès, tandis qu’un petit nombre de parlementaires de haut rang furent finalement informés. Des entreprises privées comme DuPont furent des contractants cruciaux ; elles ne furent nullement les banquiers clandestins de la bombe. Les documents historiques américains décrivent précisément cette combinaison de crédits publics secrets, d’administration militaire, de laboratoires universitaires et d’industrie privée.

    La différence n’est pas vétilleuse. Elle détruit tout simplement le chaînon censé relier Manhattan à la naissance d’un pouvoir financiaro-militaro-industriel autonome qui aurait ensuite entrepris de gouverner la planète. Eisenhower mettra effectivement en garde, en 1961, contre l’influence croissante du complexe militaro-industriel. Cette puissance était assez considérable pour qu’on l’étudie sans lui inventer un péché originel imaginaire.

    Même confusion avec l’AMGOT. Les Alliés avaient bien préparé des dispositifs d’administration militaire pour les territoires libérés ou occupés. Il exista également des projets concernant la France, auxquels de Gaulle s’opposa avec la dernière vigueur. De là à faire de l’AMGOT la matrice d’une occupation américaine permanente de l’Europe occidentale, puis le prélude de l’OTAN et enfin celui de l’Union européenne, il y a un fossé que les archives ne permettent pas de franchir. Les fonds des National Archives que je connais bien témoignent d’une administration militaire alliée réelle et de travaux relatifs à la France ; ils ne démontrent nullement l’existence de cette magnifique autoroute historique conduisant tout droit de 1944 à Bruxelles.

    Arrive enfin David Rockefeller, et avec lui le morceau de bravoure. La tribune reproduit cette fameuse déclaration attribuée à une réunion de Bilderberg en 1991 : remerciements à la grande presse pour quarante années de discrétion, « plan pour le monde », gouvernement mondial, souveraineté supranationale d’une élite intellectuelle et de banquiers internationaux. Voilà qui tombe à pic. Trop à pic, justement.

    On sait que Rockefeller participait à la réunion de Bilderberg de Baden-Baden en 1991. Ce que l’on ne trouve pas, c’est une source primaire solide établissant qu’il y aurait prononcé ce texte. La citation circule depuis des décennies de site en site, jusque sur Goodreads, auquel renvoie d’ailleurs la tribune. On trouve quantité de reproductions, d’affirmations et de transcriptions tardives ; on cherche vainement l’enregistrement, le procès-verbal authentifié ou le document contemporain permettant d’en établir la provenance. Un historien peut travailler sur une archive secrète devenue publique. Il ne peut faire d’une citation sans pedigree la clef de voûte d’une démonstration.

    Le plus cocasse est que le texte comporte ailleurs des erreurs beaucoup plus triviales. Il transforme ainsi le « serpent monétaire européen » apparu en 1972 en SME, avant d’affirmer que celui-ci se serait transformé en Système monétaire européen en 1977. Le serpent date bien de 1972 ; le Système monétaire européen entre en vigueur en 1979. La bévue n’est pas pendable. Elle devient cependant fâcheuse lorsqu’on prétend reconstituer, année après année, les rouages secrets d’une mécanique historique.

    Tout cela est d’autant plus dommage que la critique de la construction européenne peut parfaitement se passer de ces colifichets. Maastricht fut approuvé en France par 51,04 % des suffrages exprimés. Une moitié du pays engagea donc l’autre, presque exactement, dans une transformation monétaire et politique dont le caractère difficilement réversible apparaissait déjà. En 2005, le peuple français refusa le projet de Constitution européenne. Deux ans plus tard, le traité de Lisbonne reprit une large part de son architecture institutionnelle et fut ratifié par voie parlementaire. Le souverainiste dispose là d’un grief autrement plus sérieux qu’un déjeuner de Rockefeller à Baden-Baden.

    La construction européenne peut être critiquée pour ce qu’elle est : une architecture juridique et institutionnelle qui organise des transferts successifs de souveraineté ; une mécanique dont chaque étape tend à rendre la précédente irréversible ; un système où la compétence appelle la compétence, où l’intégration économique nourrit l’intégration politique et où l’éloignement du centre de décision rend progressivement plus difficile la sanction populaire. Il est également parfaitement légitime de rappeler que les États-Unis ont encouragé cette construction lorsqu’elle servait leurs intérêts stratégiques. Tout cela appartient à l’histoire politique ordinaire, laquelle est déjà suffisamment rude.

    Ce que je récuse, c’est le passage subreptice de l’influence au commandement, du réseau au complot, du projet politique au plan occulte universel. Qu’un banquier parle avec un ministre ne signifie pas qu’il le dirige. Qu’un service secret finance une organisation ne signifie pas qu’il contrôle cinquante ans d’histoire. Que plusieurs hommes partagent un objectif à un instant donné ne signifie pas que leurs successeurs exécuteront jusqu’au bout un programme écrit dans quelque arrière-salle. Prendre ces raccourcis, c’est prendre des vessies pour des lanternes et offrir de surcroît à l’adversaire le meilleur moyen de ne jamais répondre aux vraies questions.

    Le complotisme possède en effet un avantage délicieux pour ceux qu’il prétend combattre : il transforme une critique sérieuse en caricature. Montrez le contournement du référendum de 2005, et l’on devra vous répondre. Parlez de transferts de souveraineté, il faudra discuter des traités. Étudiez les financements américains du fédéralisme européen, vous ouvrirez un véritable dossier historique. Ajoutez Rockefeller, le gouvernement mondial, Manhattan financé par des industriels conspirateurs et quatre-vingts années d’un plan sans accroc : votre contradicteur n’a plus qu’à sourire, relever trois erreurs et jeter le reste avec.

    C’est se tirer soi-même une balle dans le pied.

    Je ne crois pas davantage à l’innocence perpétuelle des puissants qu’à leur omnipotence. Les gouvernements mentent, les services secrets conspirent, les industriels font pression, les banques défendent leurs intérêts, les organisations internationales produisent leurs propres oligarchies et les hommes d’influence aiment infiniment mieux travailler loin du regard populaire. Refuser le complotisme ne consiste aucunement à croire au monde des Bisounours. Cela consiste seulement à ne pas attribuer à quelques hommes une prescience et une maîtrise de l’Histoire dont ils sont, heureusement, dépourvus.

    Les souverainistes devraient être les premiers à s’en souvenir. Leur critique porte sur une question immense : qui décide ? À quel peuple appartient le pouvoir politique ? Jusqu’où peut-on transférer la souveraineté sans vider la démocratie de sa substance ? Ces questions sont assez graves pour ne pas être ensevelies sous le fatras des citations apocryphes et des généalogies imaginaires.

    La vérité est souvent moins romanesque que le complot. Elle possède une qualité autrement précieuse : elle résiste à l’examen. Et lorsque la vérité suffit à accuser, celui qui l’enjolive ne la fortifie pas. Il lui fait tort.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 13 août 2026)

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  • Forêts et Catacombes: pensées jüngeriennes...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Edson Cáceres  cueilli sur Euro-Synergies et consacré à l'oeuvre d'Ernst Jünger...

     

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    Forêts et Catacombes: pensées jüngeriennes

    « Les philosophes de l’histoire considèrent le passé comme l’antithèse et l’étape préalable à nous-mêmes, voyant en nous le produit d’une évolution. Nous, nous nous attachons à ce qui se répète, à ce qui est constant, à l’unique, comme quelque chose qui trouve en nous un écho et nous est compréhensible. » (Jacob Burckhardt)

    La littérature, en tant que science historique, présentée ainsi par Immanuel Kant dans sa Logique, exprime de façon figurée une constellation d’idées qui se convertissent en motifs suivis dans la réalité littérale : le monde des faits est insufflé par des légendes et des mythes. L’histoire occidentale est un assemblage de formes de prédication de l’épopée, dont le thème principal est la conquête du héros dans son pèlerinage initiatique vers son triomphe transformateur, une entéléchie au début et à la fin linéaires.

    Une autre manière de saisir l’histoire s’exprime dans l’ordre cosmique oriental, comme dans la religion védique, pour laquelle le temps est une répétition éternelle dont la cyclicité va d’un âge d’or à un âge de fer, en passant par des degrés de dégradation marqués comme l’argent et le bronze. Les âges ou yugas déterminent le haut et le bas, le mouvement des cieux et les tempéraments.

    Des figures précédentes de la conception du temps naît l’idée que l’histoire humaine et ses événements, structurés en plans enchevêtrés les uns sur les autres et sous d’autres, suivent un progrès circulaire bien que perçu comme rectiligne par les limites de la finitude humaine : nouveautés apparentes de la contemporanéité avec l’éternel.

    Ernst Jünger, dans le diagnostic et le pronostic qu’est son livre Le Travailleur : Domination et Figure, montre que toute conception typiquement contemporaine, c’est-à-dire éternelle, doit reposer sur une capacité métaphysique : la conception figurative du monde. Depuis l’Antiquité, on observe des groupes qui se disputent l’hégémonie de la détermination matérielle et spirituelle de l’homme, comme dans la Grèce de Thucydide avec la Ligue de Delphes et la Ligue du Péloponnèse, la Rome millénaire avec les optimates et les populares, l’Europe médiévale avec les guelfes et les gibelins, aboutissant aux traitements antithétiques du conservatisme et du libéralisme, dans leurs différentes facettes d’évolution. Le déroulement de l’hégémonie dans l’histoire suit un processus d’endosmose et d’exosmose, de mouvement ou de dissolution et de repos ou de coagulation, dont la cadence est déterminée par la vitesse du déroulement : si elle est très rapide, c’est la révolution ; si elle est moyenne, la réforme.

    Dans Le Travailleur est proposée une solution de continuité : les modalités antithétiques et dialectiques, vues historiquement, sont absorbées par un substrat métaphysique: la figure du travailleur.

    « C’est là qu’apparaît l’intervention de la véritable révolution, la Révolution de l’Être ; cette intervention affecte autant les choses les plus visibles que les plus cachées et, comparée à elle, tous les types de dialectique révolutionnaire apparaissent comme insipides. »

    Le travailleur n’est pas une catégorie de stratification sociale; son critère, plus que socio-économique, est philosophique. Depuis Georges Dumézil et sa théorie de la trifonctionnalité, on sait que l’ordre proto-indo-européen, conjonction de l’Oriental et de l’Occidental, se structure en une triade de fonctions : le souverain, le guerrier et le productif. On pourrait penser que le Travailleur obéit au schéma de la production industrielle, à travers la division du travail, mais, par l’expérience de la Grande Guerre, pour Jünger, le guerrier et le productif se conjuguent dans une libération souveraine des limites: économie et politique mises au service de la guerre; c’est le sens de la fameuse «mobilisation totale».

    Le soldat anonyme et le travailleur anonyme, forgés par le cadre industriel de la guerre, sang et acier, sont des exemples évidents du passage opéré entre les Ères: de l’Ère du tiers état à l’Ère du travailleur.

    Pour comprendre ce passage, il faut souligner qu’un tel passage s’est opéré dans la relation entre le tiers état ou la bourgeoisie et l’ordre d’antan. Clergé, noblesse et tiers état composaient la distribution sociale traditionnelle; les luttes intellectuelles et pratiques des deux premiers ordres — luttes entre pouvoir spirituel et temporel —, avec l’évolution et le renforcement croissant du dernier, ont abouti à une lutte pour le pouvoir et l’autorité fondée sur l’industrie, avec le changement subséquent des catégories de valeurs. Le salut et l’honneur ont été remplacés par l’empire du nombre, par la marchandise.

    Le Travailleur est une expression ontologique qui rompt l’ordre social bourgeois, malgré les tentatives de la bourgeoisie de l’assimiler comme classe sociale, dans un effort de survie de l’ordre qu’elle domine avec son propre système de valeurs, en unifiant les travailleurs manuels, ouvriers, industriels, c’est-à-dire par leur massification, d’inspiration socialiste. Pour Jünger, comme dans l’ordre d’antan régnait la « personnalité unique », dans la bourgeoisie règne « l’individualité », expression quantitative par agrégation d’individualités comme « masse ». Individu et masse sont deux formes qualitativement identiques, prédicats dénotant une même identité.

    La mutation opérée par la figure du Travailleur se constate non seulement dans l’humanité de la personne singulière, mais aussi sur le plan politico-juridique et artistique, autrement dit comme changement d’Ère. Pour Jünger, l’expression de puissance et de configuration par le Travailleur puise ses sources dans la sphère inconnue de la nature cosmique, dans ce qu’il appelle « l’élémentaire », dans le jeu entre le chthonien et le tellurique, et l’ouranien et le céleste.

    « Les sources de l’élémentaire sont de deux espèces. D’un côté, elles se trouvent dans le monde, qui est toujours dangereux, comme la mer, qui renferme toujours le danger même quand le vent ne souffle pas. Et d’un autre côté, elles se trouvent dans le cœur humain, toujours avide de jeux et d’aventures, de haines et d’amours, de triomphes et de chutes.

    […] Ce qui, au fond, est à l’œuvre […] c’est l’apparition d’une antithèse cosmique, qui se répète chaque fois que l’ordre du monde est brisé et qui, ici, s’exprime dans les symboles propres à une ère technique. C’est l’antithèse entre le feu solaire et le feu tellurique, qui d’un côté apparaît comme flamme spirituelle, et de l’autre comme flamme terrestre, c’est-à-dire, d’un côté lumière et de l’autre feu ; un échange d’incantations entre « les chanteurs sur la montagne des sacrifices » et les forgerons qui mettent à leur service les forces des métaux, de l’or et du fer. »

    À travers la qualité mythique, héritage interprétatif des anciens sur « le primordial », on parvient à donner sens et destin aux processus internes du monde. Antée, Prométhée et Atlas sont les puissances amorphes auxquelles s’applique, en tant que domination et figure, le Travailleur comme expression métaphysique.

    La domination n’est pas quelque chose à désirer ni un objet à conquérir ; c’est la qualité essentielle de celui qui la possède, la signification totale de la propriété. Précisément, pour Oswald Spengler, la propriété « est le lieu où s’exerce un pouvoir sans limites, un pouvoir conquis, défendu contre des pairs et maintenu victorieusement. Ce n’est pas le droit de posséder, mais de disposer souverainement ». Jünger, héritier de la conception anthropologique de Spengler, conçoit que l’être est égal à la puissance. Cependant, la volonté de puissance n’est légitime ou dotée d’autorité que lorsqu’elle s’applique à la figure du Travailleur, comme point de fuite du sens: c’est de la conception figurative du pouvoir que procède le droit.

    « C’est précisément cette légitimation qui fait qu’un être n’apparaît plus comme une puissance élémentaire, mais comme une puissance historique […]. Nous appelons “domination” une situation dans laquelle l’espace illimité du pouvoir est référé à un point depuis lequel cet espace de pouvoir apparaît comme espace du droit. »

    La domination est traitée dans sa constitution politique; la configuration, dans sa constitution artistique. Si la puissance est une grandeur pour Jünger, la configuration en est la délimitation, la signature ou l’empreinte: «l’une des caractéristiques de tout imperium, de toute domination incontestée qui s’étend jusqu’aux confins du monde connu, est la configuration unitaire de l’espace». Suivant Spengler, toute forme de technique, même le langage, doit être comprise comme une tactique vers la domination. La technicisation industrielle est l’expression tactique de l’homme moderne; l’atelier est une face de l’appropriation stéréologique du Travailleur, autant d’idées qui remplacent la décadence et la mystification de l’art, en tant qu’«activité muséale», signe d’affaiblissement vital, typiquement bourgeois.

    "Lorsque Gaïa change de peau, Antée touche à nouveau le sol face à Hercule; et de nouveaux signes émergent. La Terre revient en arrière, passe des patries au pays natal.

    Dans l’économie cosmique, il n’y a pas de pertes; il se passe seulement que certaines perspectives cessent d’être importantes. La meilleure liberté est celle dont on parle le moins. Il est probable que de grandes transformations se préparent; par exemple, la transformation de la liberté en beauté ou en spiritualisation de la Terre. Alors, la technique aussi change ou accomplit son sens".

    Avec Jacob Burckhardt et sa théorie des tempêtes ou Walter Benjamin et son ange de l’histoire, on comprend qu’un nouveau titan s’est emparé de l’histoire terrestre, Typhon comme signe du principe ravageur et de la tempête. C’est précisément de cela que Jünger nous parle dans son roman-essai Eumeswil.

    Le protagoniste, Manuel Venator, est un historien qui travaille comme membre du service nocturne d’un tyran, le Condor. La substance historique dans Eumeswil est épuisée: mythes, motifs et faits pâlissent en nuances sépia du fait de leur usure et de leur réutilisation. Les événements sont indifférents et indistincts face aux idéaux de passion et de raison. Ce qui anime le monde d’Eumeswil, c’est le soin modeste de la vie quotidienne.

    « La faute doit venir de la dilution, comme lorsqu’on utilise toujours les mêmes feuilles dans une infusion. Nous vivons d’une substance organique épuisée. Les cruautés des anciens mythes — Mycènes, Persépolis, les jeunes et vieux tyrans, les diadoques et les épigones, la chute de l’Empire romain d’Occident puis d’Orient, les princes de la Renaissance, les conquérants et même la palette exotique, du royaume du Dahomey aux Aztèques... — on dirait que les motifs se sont usés; ils ne suffisent plus ni pour des actes héroïques ni pour des atrocités, tout au plus servent-ils à de pâles résonances ».

    Malgré cela, l’idée d’ordonnancement persiste dans les communautés politiques, après la transition des États modernes à l’État mondial. L’opérativité de l’anacyclose à travers les séquences historiques, progressives dans leur développement et sophistiquées dans leur technique, aboutit dans Eumeswil à une cité-État à la grecque, capable de transformer et de transmettre les matériaux et énergies propres au XXᵉ siècle chrétien. La fauconnerie, pratique culturelle du pouvoir nobiliaire, coexiste harmonieusement avec des dispositifs d’information, comme le phonophore et le luminaire.

     

    Jünger nous enseigne que l’humeur de l’historien est mélancolique, dans la mesure où sa matière d’étude est la catacombe.

    « Rarement la douleur de l’historien a-t-elle été ressentie avec autant d’acuité. C’est la douleur de l’homme, ressentie bien avant toute connaissance, une douleur qui l’accompagne depuis qu’il a creusé les premières tombes.

    Un veilleur ouvrira-t-il un jour leurs tombes ? Le chant de la branche les réveillera-t-il de leur sommeil ? Ainsi doit-il en être, et l’un des indices en est la tristesse, le tourment de l’historien. Il est le juge des morts alors que le fracas de la trompette qui accompagnait les puissants s’est tu depuis longtemps, alors que leurs triomphes et leurs victimes, leurs hauts faits et leurs bassesses ont été oubliés. »

    C’est pour cette raison même que le service d’un tyran fournit, universalia in re, des arguments pour ce qu’un historien, universalia post rem, aborde dans ses thématiques investigatrices élégiaques. Le pouvoir, l’autorité, l’opposition, l’argent, les symboles, font partie de la complexio historique, dont l’approche se fait avec distance.

     

    Face au tyran, dans une lecture typiquement libérale, il y a un rejet dans la mesure où il restreint la possibilité des droits ; cependant, la réprobation de la tyrannie masque une aversion pour l’essence du pouvoir, incarnée dans la figure du puissant, qu’il soit tyran, dictateur ou monarque. L’anarchiste, antithèse du puissant, s’assume contradictoire au pouvoir au nom de la liberté totale.

    « L’idéalisme confus de l’anarchiste, sa bonté sans compassion ou sa compassion sans bonté, le rend utile à bien des égards [...]. Il pressent un mystère, mais ne peut aller plus loin: le pouvoir immense de l’individu. Ce pouvoir l’enivre, le consume comme la lumière consume le papillon.

    L’anarchiste dépend, en premier lieu, de sa volonté obscure et, en second, du pouvoir. Il suit le puissant comme l’ombre suit le corps. Le souverain est toujours sur ses gardes contre lui.

    L’anarchiste est l’antagoniste du monarque. Il rêve de l’anéantir. Il s’attaque à la personne, mais consolide la succession. »

    L’anarchiste se conçoit lui-même comme dominé par le souverain, d’où sa pratique de l’opposition. De l’autre côté, face au souverain conquérant et dominateur, il existe une autre figure qui conquiert et domine également: l’anarque. « Le pendant positif de l’anarchiste est l’anarque. L’anarque n’est pas l’antagoniste du monarque, mais son pôle opposé […]. Il n’est pas l’adversaire du monarque, mais son correspondant».

    La position d’anarque permet de révéler le pouvoir intrinsèque des individus, dont la connaissance permet la reconnaissance d’autres pouvoirs. Le quantum de puissance de l’anarque, avant tout, s’applique principalement à lui-même, d’où: «le monarque veut dominer beaucoup, voire tous ; l’anarque, seulement lui-même. Cela le place dans une relation objective, et aussi sceptique, au pouvoir, dont il laisse défiler les figures sans les toucher». Tout cela s’illustre en disant que l’anarchiste est subordonné au monarque et à l’anarque, et que ces deux derniers sont coordonnés entre eux.

    La maxime principale de la puissance de l’anarque est que l’homme est un être qui tue d’autres hommes. Homo occidit: «dans ses actions, le bien guide l’anarque non comme axiome au sens de Rousseau, mais comme maxime de la raison pratique [au sens de Kant]».

    Au tyran Condor s’associent deux figures typiques de l’espace du pouvoir et de l’ordre, symbolisées par le mythique-magique et la raison instrumentale: Attila, le médecin, et le Domo, bras droit et secrétaire plénipotentiaire. Ces deux personnages, pour Manuel, sont complétés par Bruno et Vigo, un philosophe et un historien. Les idées-types qui donnent un sens aux personnages se comprennent dans l’idée des forêts et des catacombes: «Vigo s’est consacré aux dieux; Bruno, aux titans; le premier, à la forêt ; le second, au monde souterrain»; «de même que Vigo veut aller au-delà de l’histoire, Bruno veut aller au-delà du savoir; l’un, au-delà de la volonté; l’autre, au-delà de la représentation».

    Précisément, si l’histoire dans Eumeswil est postchrétienne, dont la vitalité et les symboles sont épuisés par leur exploitation paroxystique, naît alors le besoin organique des fondements des choses: les fondements du pouvoir, de l’espace, des conceptions imaginaires et rationnelles, des attentes et des finalités ; une re-cosmisation, une praxis de principes, devient nécessaire. L’infra-histoire et la supra-histoire sont les sources dans lesquelles Manuel tente de trouver l’élan cosmique, de donner du sens à son ressac. Chez le médecin Attila, il y a une praxis de ce genre, une réminiscence de l’Urpflanze goethéenne, dans ses contacts avec la forêt inexplorée.

    « Mais ici flottait dans l’air une tempête prométhéenne, et on était allé bien au-delà de ce que nous avions tenté de faire, au prix d’efforts énormes, dans nos cornues. Je l’ai pressenti immédiatement, presque comme l’alchimiste qui, quand il n’espère plus la grande transmutation, voit briller dans son fourneau l’or massif. Et j’ai senti que moi aussi j’étais inclus dans la grande transmutation, dans un monde nouveau, ce qui s’est confirmé plus tard par des expériences concrètes. »

    Un des symboles caractéristiques du libéralisme et de l’histoire chrétienne moderne, antérieurs aux États belligérants et aux grands incendies selon Jünger, est la conception que l’histoire progresse et évolue. Les forêts sont la preuve que, face à l’évolution et au progrès, il s’impose la mutation; ainsi, pour Spengler,

    « L’histoire de l’Univers avance de catastrophe en catastrophe, qu’on puisse ou non les concevoir et les fonder. Nous appelons cela aujourd’hui […] mutation. C’est un changement intérieur, qui soudain s’empare de tous les exemplaires d’une espèce, sans cause, naturellement, comme tout ce qui se passe dans la réalité. C’est le rythme mystérieux du réel. »

    Pour sa part, pour le Domo, les expériences et expressions ont un sens concret et politique, circonscrit, situé en-deçà du mythique et de l’archétype. Sa pensée s’applique aux développements de la technique : « le matérialisme du Domo est de type réaliste, alors que celui de ses prédécesseurs était rationaliste. Les deux sont superficiels, voués à des usages politiques ».

    De cette façon, tant l’optimisme ontologique que son pessimisme opposé sont dépassés dans Eumeswil. L’attitude qui prévaut est celle de l’archéologue explorateur, qui encourage les autochtones à connaître une langue et une tradition qu’ils ignorent dans leurs symboles et leur vitalité, mais qu’ils portent dans leur sang à travers leurs lointains ancêtres : un espace de choses pénétré par le temps du sang.

    On voit que ce qui subsistera dans une posthistoire est un machiavélisme instrumental superficiel à côté de l’ébullition magmatique, dont les bouillonnements configurent des figures archétypales.

    Edson Cáceres (Euro-Synergies, 7 août 2026)

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  • Les iconoclastes du vent...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré aux éoliennes...

     

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    Les iconoclastes du vent

    Ayant achevé de repasser toute la lessive rapportée de mon périple dans les Balkans, je gagnai le bar des Brisants, à la pointe de Léchiagat, dans l’espoir d’y trouver quelque délassement. La mer était presque étale. Au-delà du port du Guilvinec, l’archipel des Étocs dessinait sur l’horizon sa modeste géographie de granit, battue depuis des siècles par les vents et les marées, sans réclamer ni subvention ni planification pluriannuelle.

    Mon repos fut de courte durée. Une petite confrérie de dames d’âge mûr venait d’abandonner devant l’établissement des bicyclettes d’un jaune éclatant. Leurs cheveux, bleus pour les unes, verts pour les autres, les désignaient comme les vestales d’une religion contemporaine dont la liturgie consiste à se distinguer du commun jusque dans le choix de la teinture. Elles contemplaient les Étocs avec cette assurance particulière aux gens qui, n’ayant jamais commandé un bateau, cultivé un champ, construit un mur ni produit quoi que ce soit de leurs mains, se sentent néanmoins appelés à réorganiser l’existence matérielle de leurs contemporains.

    L’une d’elles imagina tout haut que ces îlots recevraient admirablement les nouvelles générations d’éoliennes géantes. Ses compagnes opinèrent avec enthousiasme. Elles voyaient déjà les mâts s’élever au large, le port alimenté par un vent inépuisable, les automobiles roulant toutes à l’électricité vertueuse et les centrales nucléaires enfin fermées, comme autant de temples maudits d’une civilisation coupable.

    À les entendre, des machines hautes de deux cents mètres ne défigureraient nullement le paysage. Elles l’embelliraient par la grâce de leur mission climatique. L’industrie est donc laide lorsqu’elle produit de l’acier, du ciment, des automobiles ou de l’électricité nucléaire ; elle devient poésie dès qu’elle dresse des aérogénérateurs subventionnés dans la mer.

    Un ancien patron-pêcheur, assis non loin de là, finit par intervenir. J’étais trop éloigné pour entendre le détail de l’algarade, quoique le ton dispensât de sous-titres. L’homme ne goûtait guère l’idée de voir l’entrée du port hérissée d’immenses éoliennes. Il déclara même, suprême blasphème, qu’il préférerait encore une centrale nucléaire à Plogoff plutôt que ces épouvantails industriels semés jusqu’au large du Guilvinec.

    La querelle fut vive et brève. Les dames repartirent sur leurs bicyclettes couleur de poussin, le marin quitta le bar, et les Étocs retrouvèrent leur antique indifférence aux sottises humaines.

    Je revenais des Balkans, où l’écologisme politique n’a pas encore pris la forme de cette affection bourgeoise qui, chez nous, accable les pêcheurs, les paysans, les artisans et les habitants des campagnes au nom d’une nature abstraite. Là-bas, on sait encore que l’électricité doit être produite, que l’eau doit être captée, que les forêts doivent être entretenues et que les routes ne se construisent point avec de bons sentiments. Ici, une partie des classes tertiaires s’imagine que le monde matériel fonctionne par décret, entre deux colloques sur la sobriété heureuse.

    La scène des Brisants résumait assez bien le malentendu français. Les écologistes prétendent défendre les paysages tout en acceptant de les couvrir de machines gigantesques. Ils dénoncent l’artificialisation du monde, puis transforment des côtes entières en zones industrielles. Ils veulent protéger les oiseaux, sauf lorsque ceux-ci rencontrent les pales de leurs moulins. Ils célèbrent la proximité, tout en soumettant les régions à des plans conçus dans les bureaux parisiens et bruxellois.

    L’État entend aujourd’hui relancer le nucléaire après avoir méthodiquement affaibli la filière pendant plusieurs décennies. Cette ruine ne fut pas le résultat d’une mystérieuse fatalité administrative. Les écologistes y prirent une part décisive. Minoritaires dans les urnes, ils surent monnayer leur présence dans les coalitions de gauche et obtenir, en échange de quelques circonscriptions ou de leur soutien parlementaire, l’abandon de projets, la fermeture de réacteurs, l’interruption de programmes de recherche et le dépérissement de compétences industrielles patiemment acquises.

    Superphénix, Fessenheim, l’abandon progressif de toute ambition en matière de surgénération et les hésitations imposées à la construction de nouveaux réacteurs furent autant de gages offerts à une formation politique qui n’avait jamais reçu du peuple mandat pour désarmer énergétiquement le pays. La fermeture de Fessenheim eut même cette vertu pédagogique de montrer qu’un équipement industriel parfaitement réel pouvait être sacrifié à un accord électoral parfaitement dérisoire.

    Le préjudice ne se mesure pas seulement en milliards d’euros. Une filière industrielle ne se range pas dans un tiroir pour être rouverte vingt ans plus tard. Elle repose sur des ingénieurs, des soudeurs, des chaudronniers, des bureaux d’études, des entreprises sous-traitantes et une expérience transmise de génération en génération. En affaiblissant le nucléaire, les écologistes ont rompu une chaîne technique, renchéri notre énergie, accru notre dépendance et contraint l’État à reconstruire dans l’urgence ce qu’il avait détruit par complaisance politicienne.

    La France doit désormais financer la relance de l’atome tout en développant parallèlement des milliers d’éoliennes terrestres et maritimes afin de ne point froisser les anciennes puissances de veto écologistes. Six nouveaux réacteurs représenteraient environ 80 milliards d’euros. Les aides aux énergies renouvelables atteignent déjà plusieurs milliards chaque année, tandis que le soutien public aux futurs parcs éoliens en mer se comptera en dizaines de milliards. La France, qui ne sait plus équilibrer ses comptes, entretenir ses ponts ou faire fonctionner convenablement ses hôpitaux, se paie ainsi deux politiques énergétiques à la fois.

    L’une est indispensable : la reconstruction d’une puissance nucléaire capable de garantir une électricité abondante, pilotable et décarbonée. L’autre sert surtout à acquitter la dîme idéologique due aux Verts, aux industriels de l’intermittence et aux collectivités qui ont pris goût aux rentes du vent. Le contribuable finance d’abord les moyens de produire lorsque le vent ne souffle pas, puis les machines qui ne produisent que lorsqu’il consent à souffler.

    La politique énergétique française ressemble ainsi à un équipage qui réparerait son navire tout en perçant de nouveaux trous dans la coque pour ménager ceux qui détestent la navigation.

    Ce dualisme n’est pas une doctrine. Il est un marchandage. On construit du nucléaire pour que le pays continue de fonctionner et de l’éolien pour que les écologistes continuent de se croire indispensables.

    Il importe ici de distinguer l’écologie de l’écologisme. L’écologie est d’abord une science des milieux, des équilibres et des relations entre les êtres vivants. Elle peut aussi désigner le souci légitime de préserver les sols, les eaux, les forêts, la faune, les paysages et la santé des hommes. L’écologisme est autre chose. C’est une idéologie politique qui s’est emparée de ces préoccupations pour promouvoir une vision générale de la société.

    Cette idéologie s’est développée à gauche, ou plus exactement dans les décombres du gauchisme des années 1960 et 1970. Lorsque le prolétariat occidental refusa obstinément de faire la révolution, une partie de l’extrême gauche se mit en quête de nouveaux sujets historiques. Elle trouva successivement les minorités, les immigrés, les femmes, les animaux et finalement la planète. La lutte des classes devint lutte contre le climat, contre la croissance, contre l’industrie, contre la consommation et, au bout du compte, contre l’homme lui-même, présenté comme un parasite pullulant sur une Terre innocente.

    L’écologisme politique ne se contente donc pas d’aimer les arbres. Il transporte avec lui un vieux fonds de ressentiment contre la société technique, la prospérité, la propriété, la transmission et les libertés ordinaires. Il ne veut pas seulement protéger. Il veut interdire, taxer, rationner, surveiller et rééduquer.

    Le vocabulaire change, la disposition d’esprit demeure. Hier, il fallait nationaliser les moyens de production. Aujourd’hui, il convient de réglementer les moyens d’existence. La chaudière, le véhicule, le logement, le repas, le voyage, le chauffage, la climatisation et jusqu’au nombre d’enfants deviennent des objets de délibération administrative. Le commissaire politique a troqué la casquette contre le gilet sans manches et le plan quinquennal contre le bilan carbone.

    Cette écologie par la norme frappe d’abord ceux qui ne peuvent y échapper. Le cadre supérieur parisien prend le train à grande vitesse, télétravaille dans son appartement rénové et se donne une conscience en achetant des légumes biologiques. L’aide-soignante qui habite à quarante kilomètres de son emploi doit conserver sa voiture. L’artisan possède une camionnette. Le paysan travaille avec un tracteur. Le pêcheur brûle du gazole pour gagner sa vie. C’est à eux que l’on explique qu’ils vivent au-dessus de leurs moyens écologiques.

    L’expression d’« écologie punitive » s’est imposée parce qu’elle décrit exactement l’expérience du pays réel : les coûts sont supportés par ceux qui travaillent, tandis que les vertus sont proclamées par ceux qui administrent.

    La même responsabilité apparaît dans la guerre menée contre les réserves d’eau destinées à l’agriculture. Depuis des années, les mouvements écologistes s’opposent à des retenues permettant de recueillir, pendant les saisons humides, une partie de l’eau disponible afin de la rendre accessible au cœur de l’été. Ils ont forgé pour ces ouvrages le terme menaçant de « mégabassines », comme s’il s’agissait de piscines somptuaires creusées pour l’agrément de quelques hobereaux ruraux.

    Ces réserves peuvent naturellement faire l’objet de discussions techniques. Leur implantation, leur alimentation, leurs dimensions et les règles de partage de l’eau doivent être examinées avec soin. Les ressources souterraines ne sont pas infinies et toute mauvaise installation peut aggraver un déséquilibre local. L’écologisme ne discute pourtant guère : il condamne en bloc.

    Il préfère souvent voir des cultures dépérir, des exploitations disparaître et des denrées agricoles importées de pays moins regardants plutôt que d’admettre que l’eau puisse être aménagée, stockée et répartie par l’intelligence humaine. Il exige une agriculture française sans irrigation, puis tolère que les mêmes produits arrivent d’Espagne, du Maroc ou d’Amérique du Sud, après avoir consommé ailleurs une eau dont personne ne vérifie plus les conditions d’usage.

    Là encore, la doctrine l’emporte sur le réel. Le paysan qui souhaite arroser ses récoltes devient un accapareur du bien commun. Le militant urbain qui vient détruire une canalisation ou affronter les gendarmes s’érige, lui, en gardien du vivant. Le résultat est pourtant fort simple : moins d’eau disponible en été, moins de production française, davantage d’importations et des campagnes toujours plus dépendantes de décisions prises loin d’elles.

    Le même esprit se retrouve dans l’opposition aux organismes génétiquement modifiés, à certaines infrastructures, à la climatisation, à la gestion forestière et parfois même au débroussaillement. Le réel oppose cependant aux doctrines ses réponses brutales. Une forêt qui n’est plus entretenue brûle. Une eau qui n’est pas stockée manque en été. Une population vieillissante privée de climatisation meurt pendant les canicules. Une industrie sans énergie disparaît.

    Les incendies récents ont ainsi révélé une étrange inversion. Les mêmes responsables qui avaient multiplié les obstacles à l’entretien des massifs, combattu les retenues d’eau et réduit toute catastrophe au changement climatique ont désigné leurs adversaires comme des « pyromanes ». Le feu réel devenait aussitôt une métaphore électorale. L’incendie n’était plus un sinistre à combattre par des hommes, des avions, des pistes, des citernes et une politique forestière ; il devenait une occasion de dénoncer le capitalisme, les riches, les automobilistes et la droite.

    Marine Tondelier a poussé la comédie jusqu’à réclamer une nouvelle nuit du 4 août pour abolir les « privilèges climatiques ». Aux privilèges de naissance succéderaient les jets privés, les yachts, les actions de TotalEnergies et les plateaux de télévision climatisés. La Révolution française elle-même est désormais sommée de fournir des accessoires à la communication écologiste.

    Il existe assurément des fortunes arrogantes, des entreprises habiles à contourner l’impôt et des comportements somptuaires qui prêtent le flanc à la critique. Seulement l’objectif n’est plus ici d’établir une politique fiscale précise. Il s’agit de désigner des coupables et de fabriquer une morale de guerre. Les uns brûleraient la planète ; les autres incarneraient les victimes vertueuses. Cette dramaturgie permet ensuite de justifier l’impôt climatique, l’interdiction climatique, la surveillance climatique et, pourquoi pas, la censure climatique.

    La présidente des Écologistes a d’ailleurs envisagé les moyens de fermer le réseau X. La tentation n’a rien d’accidentel. L’écologisme politique entretient depuis longtemps un rapport ombrageux à la liberté. Il supporte mal que les hommes puissent choisir des modes de vie, des opinions ou des sources d’information contraires à ses prescriptions. L’urgence planétaire dispense commodément du débat. Puisque le monde brûle, toute objection devient complicité avec l’incendiaire.

    Une autre mutation s’est produite à mesure que l’écologie politique se fondait dans les combats féministes et intersectionnels. Elle est devenue une sorte de gynocratie militante, non parce que les femmes y seraient simplement nombreuses, ce qui ne constituerait en soi ni un défaut ni même un sujet, mais parce qu’elle a adopté une lecture sexuée de la catastrophe écologique.

    L’ennemi n’est plus seulement l’industrie, la croissance ou la technique. C’est l’homme en général, et le sexe mâle en particulier.

    Dans cette mythologie, la planète serait victime d’un principe masculin associé à la conquête, à la domination, à la puissance, au risque et à la démesure. Le mâle européen, blanc de surcroît, concentrerait en lui l’hubris qui creuse les montagnes, maîtrise les fleuves, fend l’atome, construit des villes, lance des fusées et consume le monde. À cette virilité prométhéenne, l’écoféminisme oppose une féminité supposée pacifique, circulaire, frugale, maternelle et accordée aux rythmes de la Terre.

    Cette opposition doit davantage au catéchisme qu’à l’histoire. Les femmes consomment, voyagent, administrent, entreprennent et participent à la société technique autant que les hommes. Les civilisations ne furent jamais bâties par un sexe contre l’autre, mais par leur coopération, leurs rivalités et la continuité des générations. La fable demeure néanmoins politiquement utile : elle permet d’ajouter à la culpabilité écologique une culpabilité masculine, puis de présenter toute volonté de puissance, toute conquête scientifique et toute maîtrise de la nature comme les symptômes d’une pathologie virile.

    On comprend dès lors pourquoi l’écologie politique combat moins les pollutions concrètes qu’un certain type humain. Elle se défie du bâtisseur, du marin, de l’ingénieur, du paysan qui transforme son sol, de l’ouvrier qui produit, du père qui transmet et de l’explorateur qui repousse les frontières. Elle leur préfère l’homme blanc repentant, sobre, surveillé, débarrassé de son désir de conquête et prié de s’excuser de peser sur le monde. Quant aux hommes d’autres couleurs de peau, ils peuvent agir comme bon leur semble.

    L’écologisme devient ainsi anti-prométhéen jusque dans son anthropologie. Il ne reproche pas seulement à l’homme de mal employer sa puissance. Il lui reproche de vouloir être puissant. C’est en cela qu’il est profondément réactionnaire : sous les dehors de la nouveauté, il rêve d’une humanité diminuée, immobile et réconciliée avec la nature au prix de l’abandon de ses facultés créatrices.

    Les écologistes ressemblent, dans leur furie doctrinale, aux iconoclastes des anciennes querelles religieuses. Ceux-ci détruisaient les images parce qu’elles offensaient leur conception du sacré. Nos nouveaux sectaires veulent abolir les paysages hérités, les techniques qu’ils jugent impures, les habitudes populaires et les paroles dissidentes. Ils ne sont pas toujours violents par les gestes, encore que certains de leurs compagnons goûtent fort le sabotage, les occupations et les affrontements. Leur violence principale réside dans la pensée et dans les lois qu’ils rêvent de faire voter.

    Ils ne brisent pas nécessairement les statues à coups de marteau. Ils les interdisent par circulaire. Ils ne brûlent pas les livres. Ils ferment les réseaux où ces livres pourraient être défendus. Ils ne saccagent pas toujours les maisons. Ils rendent leur chauffage, leur construction ou leur transmission financièrement impossibles. Leur violence est propre, administrative, bardée de formulaires et de bonnes intentions.

    L’écologisme a ainsi conquis une influence sans rapport avec son poids électoral. Dominique Reynié a raison de distinguer l’écologie, préoccupation légitime pour le vivant, de l’écologisme, idéologie mobilisée pour conquérir le pouvoir. Cette idéologie gouverne moins par le suffrage que par l’administration, la réglementation, les agences, les normes européennes, les médias et les appareils culturels.

    Il serait pourtant faux de croire que tout souci écologique appartient à ces gens-là. Dans une autre vie, j’ai contribué au programme d’une liste régionale de centre gauche à sensibilité environnementale. J’y avais proposé la création d’un responsable régional du vivant, chargé de considérer ensemble le monde agricole, le milieu maritime et la vie sauvage. L’idée me paraissait juste. Elle me le paraît encore.

    Cette contribution est aujourd’hui introuvable. Quelque historien facétieux découvrira peut-être un jour que Balbino Katz, honni de certaines chapelles progressistes, avait jadis rédigé et fait adopter une politique publique du vivant à des écologistes modérés. L’histoire cultive ce genre de malices.

    Aimer la nature n’oblige nullement à rejoindre le parti des Verts. On peut vouloir des rivières propres, des mers poissonneuses, des campagnes cultivées, des forêts entretenues et des paysages préservés sans rêver d’une société de pénurie surveillée par des commissaires au carbone. On peut défendre les bêtes sans détester les hommes. On peut protéger une lande bretonne sans condamner l’industrie européenne. On peut refuser que les Étocs soient dominés par des machines gigantesques tout en souhaitant construire des réacteurs nucléaires.

    Guillaume Faye avait employé le mot d’« archéofuturisme » pour désigner la rencontre de l’héritage et de la puissance technique. Le terme conserve ici quelque pertinence. Il ne s’agit ni de retourner à la chandelle ni de livrer le monde aux ingénieurs sans frein. Il s’agit de mettre la technique au service de la continuité des peuples, de leurs paysages et de leur liberté.

    La nature n’est pas un musée immobile. Elle est un ordre vivant que l’homme habite, transforme et transmet. Le paysan qui taille une haie, le forestier qui coupe un arbre, le marin qui prélève du poisson, l’ingénieur qui construit un barrage ou un réacteur ne sont pas nécessairement ses ennemis. Ils peuvent en être les gardiens, précisément parce qu’ils connaissent sa force, ses saisons, ses dangers et ses limites.

    Protégeons donc la nature. Défendons nos côtes, nos eaux, nos terres et les espèces qui les peuplent. Refusons toutefois la vision luddiste, réactionnaire et anti-prométhéenne de ceux qui confondent la sauvegarde du vivant avec l’abolition de la puissance humaine.

    Le soir tombait sur les Étocs lorsque je quittai les Brisants. Aucun aérogénérateur ne découpait encore l’horizon. Les rochers demeuraient à leur place, battus par une mer qui n’avait attendu ni les écologistes ni leurs subventions pour renouveler chaque jour son énergie.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 7 août 2026)

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  • La Douce France...

    Nous reproduisons ci-dessous une réflexion d'Armand Henri, cueillie sur le site de la revue Éléments, autour du livre de Jean de Viguerie, Les deux patries.

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    Douce France, cher pays de mon enfance…

    La force des Deux Patries de Jean de Viguerie est de ne pas réduire 1789 à un changement de régime. Une patrie révolutionnaire, fondée sur la souveraineté nationale, l’égalité juridique et la sacralisation de la République, aurait recouvert l’ancienne France chrétienne, monarchique, historique et charnelle. La distinction est juste, mais incomplète. Sous ces deux patries demeure une France plus ancienne qu’elles : la « Douce France ».

    Elle apparaît dans La Chanson de Roland, au sein d’un univers carolingien, impérial et chrétien antérieur au royaume capétien. Elle reparaît en 1943 chez Charles Trenet, sous les traits des villages, des paysages et de l’enfance. Entre Roland et Trenet, les frontières, les institutions et les régimes ont changé. Une même France reste pourtant reconnaissable.

    La Douce France précède donc l’État. Elle ne se confond ni avec la monarchie ni avec la République. Elle est le fonds historique que les régimes ont successivement incarné, ordonné ou refondu. Sa première forme politique se trouve dans la communitas regni, communauté du royaume composée de droits, de coutumes, de provinces et de fidélités emboîtées. L’Ancien Régime en conserve une part malgré la centralisation, jusqu’à la suppression des provinces en 1789 et à l’uniformisation juridique du Code civil.

    Compléter Viguerie revient ainsi à retrouver une France palimpseste, gauloise, romaine, chrétienne, médiévale, provinciale et royale, jamais réductible à Paris. Cette profondeur reste particulièrement sensible dans le Grand Ouest, où se superposent les héritages gallo-romain, normand, breton, angevin et plantagenêt.

    Une France aimée avant d’être définie

    Dans La Chanson de Roland, la « douce France » n’est pas encore une nation moderne. Roland sert Charlemagne, souverain d’un ensemble impérial et chrétien plus vaste que le futur royaume capétien. La France peut désigner la terre des Francs, le pays natal, le domaine du souverain ou la communauté des compagnons. Elle est donc aimée avant d’être précisément délimitée. Roland pense à Charlemagne, à sa parenté, à ses compagnons et aux terres quittées. La patrie n’est pas une souveraineté abstraite appliquée à un territoire uniforme. Elle est un ordre de fidélités reliant le prince, la famille, l’honneur, la foi, la mémoire et le sol.

    Viguerie saisit cette France comme une personne morale, tour à tour douce, noble, miséricordieuse, humiliée, coupable ou relevée. Sa valeur dépend moins de sa puissance que de ses vertus. La clergie unit les livres, les écoles, la mémoire antique et la sagesse chrétienne. La chevalerie soumet la force à l’honneur, au courage, à la fidélité et à la protection du faible. La douceur française désigne ainsi une civilisation de la mesure, où la puissance sert la justice, le savoir la morale et l’autorité le bien commun. Pendant la guerre de Cent Ans, cette France est blessée, mais non déclarée innocente. Les auteurs dénoncent ses divisions, ses mauvais gouvernants, son orgueil et sa perte de vertu. La défaite extérieure révèle un désordre intérieur. La Douce France n’est donc pas une essence confortable, mais une exigence morale.

    Trenet reprend cette intuition dans une langue sécularisée. Sa France n’est définie ni par le droit divin ni par la souveraineté populaire. Elle est faite de chemins, de villages, de paysages et de souvenirs. On ne l’aime pas pour son programme, mais parce qu’on la reconnaît. La continuité entre Roland et Trenet révèle la limite des Deux Patries. Les deux patries de Viguerie sont des constructions politiques et spirituelles rivales. La Douce France est le sol qui leur préexiste. La monarchie l’a incarnée sans l’épuiser. La République peut en hériter sans l’avoir créée.

    Elle la menace lorsqu’elle prétend que la France commence en 1789 ou se confond avec ses principes. La critique barrésienne de la République déracinante prend ici son sens. Une patrie suppose une terre, des paysages, des habitudes, des générations et des morts, non la seule adhésion à des valeurs. La citoyenneté permet d’entrer juridiquement dans la communauté politique. Elle ne transmet pas mécaniquement une civilisation. La Douce France peut être adoptée par celui qui ne l’a pas reçue à la naissance, mais cette adoption exige l’entrée dans une continuité historique, non son effacement.

    La communitas regni et les trois France hors de Paris

    La Douce France trouve une première forme politique dans la communitas regni. Avant l’État moderne, le royaume n’est ni la propriété personnelle du roi ni une juxtaposition anarchique de fiefs. Il est une communauté de communautés. Le roi en est la tête, non le propriétaire absolu. Il doit maintenir la paix, rendre la justice, protéger les églises, arbitrer les conflits et servir le bien commun. Il gouverne donc un ordre qu’il reçoit autant qu’il le dirige. Cet ordre rassemble princes, évêques, abbayes, seigneuries, villes, métiers, paroisses et pays coutumiers. Le droit combine héritage romain, droit canonique, coutumes, droit féodal, ordonnances royales et jugement prudentiel. Cette pluralité repose sur une justice supérieure à la volonté du souverain.

    La France se construit ainsi par emboîtement. L’homme appartient à une famille, une paroisse, une ville, un pays coutumier, une province, un royaume et à la chrétienté. La monarchie se renforce lorsqu’elle ordonne ces appartenances sans les abolir. L’Ancien Régime conserve cette architecture. Les provinces gardent leurs institutions, leurs coutumes, leurs fiscalités, leurs privilèges et leurs mémoires. Même sous Louis XIV, l’absolutisme reste limité par les parlements, les offices, les pays d’états, les corps et les droits locaux. La souveraineté est une, mais la société demeure composée. Cette France forme un palimpseste organisé autour de trois grands ensembles hors de Paris.

    Le Midi est romano-occitan. Les cités antiques, le droit écrit, les langues d’oc, les échanges méditerranéens et l’empreinte urbaine de Rome y demeurent particulièrement visibles. Sa continuité est plus directement romaine que celle du domaine capétien du Nord. L’Est est une France de contact avec le monde germanique et impérial. Marches, villes, principautés et évêchés vivent dans la proximité du Saint-Empire. La frontière y est une zone de circulations, de fidélités croisées et de souverainetés superposées. Cette France se construit face à un autre héritage de Charlemagne. L’Ouest est atlantique et plantagenêt. Normandie, Bretagne, Anjou, Maine, Touraine, Poitou et Aquitaine ne sont pas des marges dépendantes de Paris, mais des centres politiques, juridiques, aristocratiques et littéraires.

    Le Grand Ouest relie la Loire, la Manche, l’Angleterre et les routes atlantiques. Il transmet les matières bretonne et arthurienne, projette le français dans les îles Britanniques par les voies normandes et anglo-normandes et porte des dynasties capables de rivaliser avec les Capétiens à l’échelle européenne. La France médiévale n’est donc pas née d’une expansion régulière de Paris vers des périphéries passives. Elle est un volume polycentrique progressivement royalisé. Les Capétiens lui donnent un axe, une justice supérieure et une continuité dynastique, mais n’en créent pas seuls la substance. Le Grand Ouest les oblige à composer avec des droits, des coutumes et des puissances antérieurs à leur administration. Il ralentit la centralisation tout en donnant à la France profondeur territoriale, ouverture maritime, culture aristocratique et projection insulaire. Cette histoire explique la persistance des identités bretonne, normande, angevine, mancelle, poitevine et vendéenne. Elles ne sont pas plus françaises que les autres. Elles rendent seulement plus visible l’existence de sociétés antérieures à l’administration centrale.

    Sous cette couche médiévale apparaît un fond plus ancien. La Gaule romanisée n’était pas une matière informe. Des cités, des sanctuaires, des territoires et des réseaux politiques existaient avant la conquête. Rome les a transformés et intégrés, non créés à partir du néant. La France palimpseste plonge donc dans les cités gauloises, leur romanisation et leur christianisation, bien avant Clovis et les Capétiens.

    De l’unité capétienne à l’abstraction jacobine

    La seconde limite de Viguerie concerne la chronologie de la rupture. La Révolution supprime les provinces et les corps, remplace les pays historiques par les départements et impose l’uniformité de la loi. Le Code civil prolonge cette tabula rasa par un cadre juridique commun. Cette mutation ne surgit pourtant pas dans un royaume étranger à la centralisation. Le jacobinisme n’est pas le prolongement direct du capétianisme, mais une généalogie relie les deux. La monarchie capétienne attire vers le roi la justice, la guerre, la fiscalité et la définition du bien commun. Cette concentration sert d’abord la communitas regni. Le roi protège les communautés, limite les violences privées et fournit un recours supérieur. Mais le centre peut cesser d’ordonner la pluralité pour vouloir la remplacer. Ce risque précède 1789, sans que l’on puisse projeter l’État jacobin sur les premiers Capétiens.

    Le tournant s’affirme avec les Bourbons, à partir d’Henri IV. Après les guerres de Religion, la reconstruction du royaume renforce un pouvoir central placé au-dessus des appartenances particulières. Le gallicanisme accompagne ce mouvement. Il défend l’autonomie de l’Église de France face à Rome, mais accroît sa dépendance envers le souverain. Le royaume tend ainsi à nationaliser le christianisme et à rapprocher le sacré du centre politique. Louis XIV pousse cette logique sans atteindre l’uniformité jacobine. Provinces, coutumes, parlements, privilèges fiscaux et corps intermédiaires subsistent. La souveraineté est indivisible, mais le royaume reste composé. La Révolution reprend cette unité et la retourne contre les médiations historiques. Elle substitue la nation au roi, l’individu aux corps, les départements aux provinces et la loi générale aux coutumes. L’appareil centralisateur devient égalitaire, abstrait et impersonnel. La deuxième patrie de Viguerie apparaît ainsi comme la sécularisation radicale d’une tendance monarchique. La royauté avait concentré la souveraineté. La Révolution la transfère à la nation et refuse tout corps durable entre le citoyen et l’État.

    La France risque alors d’être réduite à la République. Être français ne signifie plus d’abord recevoir une langue, des paysages, une mémoire et une civilisation, mais appartenir juridiquement à une communauté définie par le droit civil et administratif. Cette conception possède une force d’intégration réelle. On peut devenir français sans appartenir à un lignage ou à une province ancienne. La citoyenneté n’est pas réservée au sang. Elle devrait toutefois fonctionner comme l’entrée dans le catholicisme romain. Par le baptême, le converti rejoint une Église qui lui préexiste. Il ne la refonde pas. De même, le nouveau citoyen entre par le droit dans une continuité déjà constituée. La République devient déracinante lorsqu’elle nie cette antériorité et prétend que l’adhésion à quelques principes suffit à produire la France.

    C’est le cœur de la critique de Barrès. Toute construction politique exige un sol humain. La volonté ne remplace pas la transmission. Une nation réduite aux droits individuels, aux procédures et aux valeurs déclarées perd la matière qui les rend habitables. Compléter Viguerie ne revient donc pas à réfuter les Deux Patries. La monarchie chrétienne et la République révolutionnaire sont deux interprétations rivales d’une France qui les précède. La première a conservé la Douce France tout en préparant la centralisation qui la menacerait. La seconde a ouvert juridiquement la citoyenneté tout en réduisant souvent la patrie à sa forme administrative.

    Le dépôt du Grand Ouest

    Au-delà des deux patries de Jean de Viguerie subsiste une patrie plus ancienne : la Douce France. Ni régime ni idéologie, elle est une continuité de paysages, de langues, de provinces, de rites et de mémoires. Elle précède l’État dans l’univers carolingien de Roland, la monarchie capétienne dans les communautés dont le royaume est issu, et la République, puisque la citoyenneté hérite d’une histoire qu’aucun décret ne crée. La retrouver suppose moins la nostalgie que la redécouverte de la communitas regni, des libertés provinciales, des coutumes et des corps intermédiaires. La chanson de Trenet pourrait en devenir l’hymne. La Marseillaise exprime la guerre révolutionnaire et la souveraineté populaire. « Douce France » nomme ce qu’elles prétendent défendre : une terre familière, une mémoire et une manière d’habiter le monde.

    L’attrait pour le Grand Ouest ne tient peut-être pas seulement à l’océan ou aux vacances. Bretagne, Normandie, Anjou, Maine, Poitou et Vendée conservent l’image d’une France où la province n’a pas entièrement disparu sous l’administration. Bocages, manoirs, clochers, ports et chemins creux portent un inconscient chouan : non un projet de restauration, mais l’intuition qu’une société peut être française sans être fabriquée par Paris, qu’une fidélité locale renforce l’appartenance nationale et que la liberté peut aussi résider dans l’enracinement.

    Cette profondeur plonge enfin sous le Moyen Âge. Lyon fut Lugdunum, capitale des Trois Gaules, mémoire encore portée par le titre de « primat des Gaules ». Dans La Cité des druides, publié chez Gallimard, comme dans son entretien avec Pierre Coutelle, Jean-Louis Brunaux montre une Gaule déjà structurée par des cités, des institutions, des sanctuaires et des réseaux territoriaux. Rome n’a pas civilisé un vide. Elle a intégré un monde organisé.

    La Douce France est le nom de cette sédimentation : gauloise par ses cités, romaine par ses villes et son droit, chrétienne par ses institutions, carolingienne par sa mémoire, médiévale par la communitas regni, plantagenêt par son Grand Ouest et capétienne par son unité royale.

    Armand Henri (Site de la revue Éléments, 5 août 2026)

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