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Métapo infos - Page 2

  • Les tribus de Michel Maffesoli...

    Les éditions du Cerf viennent de publier les mémoires de Michel Maffesoli intitulées Mes tribus - Souvenirs, pensées, rencontres.

    Penseur de la post-modernité, ancien élève de Julien Freund et de Gilbert Durand, Michel Maffesoli a publié ces dernières années  Les nouveaux bien-pensants (Editions du Moment, 2014) , Être postmoderne (Cerf, 2018), La force de l'imaginaire - Contre les bien-pensants (Liber, 2019), La faillite des élites (Lexio, 2019),  L'ère des soulèvements (Cerf, 2021) ou encore,  Le Temps des peurs (Cerf, 2023).

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    " Penseur français au rayonnement mondial et figure incontournable de la scène intellectuelle, Michel Maffesoli prend la plume et raconte plus de cinquante années d’une épopée personnelle, nourrie de combats et peuplée de rencontres, dont est née une œuvre livrant ici ses derniers secrets. Dans ce récit incarné et sensible, l’immense sociologue qu’est Michel Maffesoli nous emmène aux sources de son inspiration.De son enfance à Graissessac, village de mineurs enraciné dans la solidarité populaire, jusqu’aux chaires de la Sorbonne dont il n’a cessé de bousculer les codes, entre souvenirs émus et réflexions acérées, il retrace un parcours hors des sentiers battus, se défiant du conformisme, qui l’a conduit au premier rang des auteurs contemporains. Plus qu’un témoignage, ce livre est une véritable initiation à la sagesse populaire à travers l’itinéraire d’un homme qui a su capter, avant beaucoup d’autres, l’esprit d’une ère nouvelle et la genèse d’une postmodernité dont il demeure l’éclaireur indispensable. Une fresque intellectuelle ample et vivante qui confirme la place singulière d’un penseur devenu une référence bien au-delà de nos frontières."

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  • Palantir, Foucault et la nouvelle discipline numérique...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Giuseppe Gagliano cueilli sur le site d'Euro-Synergies et consacré au manifeste techno-politique, The Technological Republic- Hard Power, Soft Belief, and the Future of the West, très récemment publié récemment par Alexander Karp, co-fondateur de la société de technologies numériques militaires et de surveillance, Palantir.

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    Palantir, Foucault et la nouvelle discipline numérique

    PALANTIR: Du Big Brother à la société des algorithmes

    Le manifeste d’Alex Karp et de Palantir n’est pas seulement une déclaration de nature idéologique sur la technologie, l’Occident et la guerre future. C’est quelque chose de plus profond et de plus inquiétant : c’est le signe d’un passage historique dans la relation entre pouvoir, surveillance et société. Nous ne sommes plus face à l’ancienne image autoritaire de l’État qui contrôle les citoyens d’en haut par la force visible de la police, de l’armée ou de la censure. Nous sommes face à une forme plus raffinée, plus silencieuse, plus acceptable et, pour cette raison même, plus dangereuse : le pouvoir qui observe, collecte, relie, interprète, prévoit et oriente. L’image immédiate est celle de George Orwell : le Big Brother, la surveillance permanente, la guerre continue, le langage transformé en outil de domination, la liberté vidée alors qu’elle est proclamée. Mais s’arrêter à Orwell risque d’être insuffisant. Pour comprendre réellement la dimension dystopique du manifeste de Palantir, il faut aussi faire appel à Michel Foucault, car le cœur du problème n’est pas seulement l’État qui regarde le citoyen. C’est le citoyen qui finit par vivre dans un réseau de classifications, d’évaluations, de profils, de risques, de prévisions et de contrôles qui n’ont plus besoin de se montrer comme répression.

    Orwell nous aide à voir le visage autoritaire du pouvoir. Foucault nous aide à voir quelque chose de plus subtil : le pouvoir qui produit des comportements, normalise des conduites, discipline des corps, organise des espaces, définit ce qui est déviant et ce qui est acceptable. Le manifeste de Palantir se situe précisément à ce point : là où la sécurité devient savoir, le savoir devient pouvoir, et le pouvoir devient infrastructure technologique.

    La surveillance non pas comme une exception, mais comme un environnement

    Dans le monde imaginé par Karp, la technologie n’est plus un outil neutre. Elle ne sert pas simplement à mieux communiquer, mieux soigner, mieux administrer ou mieux combattre. Elle devient l’architecture même de la vie collective. Données de santé, données fiscales, données militaires, données financières, données migratoires, données judiciaires, données sociales: tout peut être recueilli, croisé, rendu lisible.

    C’est la transformation décisive. La surveillance n’est plus un acte extraordinaire réalisé en situations exceptionnelles. Elle devient un environnement. Ce n’est plus seulement la caméra braquée sur un individu suspect. C’est la construction d’un monde dans lequel chaque individu peut potentiellement être analysé avant même d’avoir fait quoi que ce soit. On ne contrôle plus seulement la délinquance. On contrôle le risque. On n’intervient plus seulement sur le fait accompli. On agit sur la possibilité que quelque chose se produise.

    Là, le saut est énorme. L’État moderne traditionnel punissait après la violation de la loi. L’État algorithmique tend à classer en amont. Il anticipe, calcule, ordonne, signale. Le citoyen n’est plus seulement un sujet de droits et devoirs. Il devient un ensemble de données à traiter, une probabilité à mesurer, une conduite à prévoir.

    Foucault avait étudié la transition entre les sociétés de punition spectaculaire et les sociétés disciplinaires. Selon son analyse, le pouvoir moderne n’a plus besoin seulement de frapper le corps avec la violence visible du supplice. Il préfère organiser la vie, réguler les comportements, surveiller les espaces, entraîner les individus, les rendre utiles, dociles, productifs. La prison, l’école, la caserne, l’hôpital, l’usine: toutes ces institutions produisent des sujets disciplinés.

    Aujourd’hui, cette logique ne disparaît pas. Elle se digitalise.

    Le Panoptique à l’ère de l’intelligence artificielle

    Le concept foucaldien le plus utile pour lire Palantir est celui de Panoptique. Foucault reprenait le modèle carcéral imaginé par Jeremy Bentham: une structure dans laquelle un surveillant placé au centre peut observer tous les détenus, tandis que ceux-ci ne savent jamais s’ils sont observés ou non à ce moment-là. La conséquence est décisive: le prisonnier intériorise la surveillance. Il finit par se comporter comme s’il était toujours regardé.

    Le pouvoir parfait n’est pas celui qui doit intervenir en permanence. C’est celui qui incite l’individu à s’autoréguler.

    Dans le monde numérique, le Panoptique n’a plus besoin de la tour centrale. La tour est devenue réseau. Il n’y a pas un seul œil visible, mais une multitude de systèmes : plateformes, bases de données, capteurs, algorithmes, systèmes prédictifs, interfaces de commande, archives publiques et privées. Le citoyen ne voit pas le surveillant. Il ne sait souvent même pas quand, comment et par qui il est observé. Mais il sait, ou pressent, que beaucoup de ses traces restent quelque part.

    La différence par rapport au Panoptique classique est encore plus radicale. Bentham imaginait une prison. Foucault montrait que ce modèle s’était étendu à la société disciplinaire. Aujourd’hui, le Panoptique numérique ne concerne pas seulement les détenus, les étudiants, les soldats, les malades ou les ouvriers. Il concerne tout le monde. Son espace n’est plus clos. Il est diffus. Il n’a pas de murs. Il est incorporé dans les infrastructures de la vie quotidienne.

    C’est ici que Palantir devient un symbole puissant. Non pas parce qu’elle est la seule société à suivre cette voie, mais parce qu’elle représente de manière presque parfaite le lien entre technologie, appareils publics, défense, renseignement, administration et contrôle. Le manifeste de Karp ne demande pas à la technologie de rester au service du citoyen. Il demande à la technologie de devenir une partie intégrante de la puissance étatique et occidentale.

    De la discipline à la prévision

    La surveillance classique voulait voir. La surveillance algorithmique veut prévoir. C’est la grande mutation.

    Dans le modèle disciplinaire décrit par Foucault, le pouvoir observe pour corriger. Mesure pour normaliser. Classe pour intervenir. Dans le modèle algorithmique contemporain, le pouvoir observe aussi pour anticiper. Il ne suffit plus de savoir qui vous avez été. Il veut savoir qui vous pourriez devenir. Il ne suffit plus de reconstruire ce que vous avez fait. Il veut estimer ce que vous pourriez faire.

    Appliquée à la sécurité, cette logique produit un univers inquiétant. Le soupçon ne naît plus nécessairement d’un acte concret, mais d’un profil de risque. Un mouvement, une relation, une transaction, une recherche, un voyage, une communication, une fréquentation peuvent devenir des fragments d’un tableau interprétatif. L’individu est inséré dans une grille de probabilités.

    Le problème, c’est que la probabilité, lorsqu’elle entre dans les dispositifs de sécurité, tend à se transformer en préjugé opérationnel. Un système signale. Un fonctionnaire contrôle. Un algorithme associe. Une archive confirme. Une décision est prise. Et le citoyen, souvent, ne sait même pas quelle chaîne de raisonnements automatiques a produit cette conséquence.

    Voici l’une des formes les plus insidieuses du pouvoir contemporain: non pas l’interdiction explicite, mais la classification invisible. Non pas la répression criée, mais le score silencieux. Non pas la censure directe, mais l’accès refusé, le contrôle renforcé, la pratique bloquée, la position signalée, la personne transformée en cas.

    La guerre comme laboratoire de la société

    Le manifeste de Palantir insiste beaucoup sur la guerre, la défense de l’Occident, la nécessité de construire des technologies militaires avancées, l’intelligence artificielle comme outil décisif de la compétition stratégique. Mais le point le plus délicat, c’est que les technologies nées pour la guerre restent rarement confinées à la guerre.

    L’histoire moderne le démontre. Des outils développés pour des besoins militaires, de renseignement ou d’urgence passent ensuite à la gestion civile. Ce qui naît pour le champ de bataille peut arriver à la frontière, à la police, à la santé, aux impôts, à l’école, à l’administration publique, à la gestion urbaine. La frontière entre sécurité extérieure et sécurité intérieure s’amenuise. Le citoyen est administré selon des logiques de plus en plus proches de celles de l’opération militaire: identifier, cartographier, prévoir, neutraliser, optimiser.

    C’est une transformation culturelle avant tout. La société est pensée comme un théâtre opérationnel. Chaque problème devient une menace. Chaque anomalie devient un risque. Chaque crise devient une justification pour renforcer l’infrastructure de contrôle. Une pandémie, une guerre, une attaque, une crise migratoire, une urgence énergétique, une révolte urbaine: tout événement exceptionnel peut laisser derrière lui un morceau de surveillance permanente.

    C’est ici que la réflexion de Foucault sur la sécurité devient essentielle. Dans ses cours sur la gouvernementalité, Foucault montrait comment le pouvoir moderne ne se limite pas à imposer des lois ou à discipliner des corps, mais gouverne des populations. Il ne contrôle pas seulement des individus isolés. Il gère des flux, des risques, des statistiques, des épidémies, des circulations, des richesses, des territoires. La sécurité devient une rationalité de gouvernement.

    Palantir porte cette rationalité à l’époque de l’intelligence artificielle.

    Le savoir comme domination

    Pour Foucault, pouvoir et savoir ne sont pas séparés. Le pouvoir produit du savoir, et le savoir renforce le pouvoir. Celui qui classe, nomme, mesure et archive ne décrit pas simplement la réalité: il l’organise. Il établit des catégories, définit la normalité, construit des déviations, rend certaines conduites visibles et d’autres invisibles.

    C’est précisément ce qui se passe dans l’univers des données. Les données ne sont jamais une matière purement innocente. Elles semblent objectives, mais sont recueillies selon des critères, ordonnées selon des priorités, interprétées selon des modèles, utilisées à des fins politiques, économiques ou militaires. L’algorithme ne supprime pas le pouvoir. Il le cache derrière la technique.

    Lorsqu’une plateforme décide quelles données comptent, quelles corrélations sont pertinentes, quels profils méritent attention, quelles anomalies génèrent une alarme, elle exerce une forme de pouvoir. Elle n’a pas besoin de faire des discours idéologiques. Il lui suffit d’organiser le champ du visible : dire ce qui peut être vu, par qui, avec quelles conséquences.

    La dystopie algorithmique ne consiste pas seulement dans le fait que quelqu’un en sait beaucoup sur nous. Elle consiste dans le fait que ce savoir peut être transformé en décision sans véritable contrôle démocratique. Le citoyen est observé, mais il ne peut pas observer le système qui l’observe. Il est classé, mais il ne connaît pas totalement les critères de classification. Il est jugé, mais il ne peut pas toujours interroger le juge invisible qui a préparé le jugement.

    Le citoyen comme corps administré

    Chez Foucault, le corps est l’un des lieux privilégiés du pouvoir. Le pouvoir discipline les corps, les entraîne, les corrige, les rend productifs. Dans le monde contemporain, le corps ne disparaît pas: il est doublé par son profil numérique.

    Chacun possède désormais une sorte de corps informatique: données de santé, données bancaires, données téléphoniques, données biométriques, déplacements, consommations, relations, images, habitudes. Ce double numérique peut circuler plus que le corps réel. Il peut être interrogé, vendu, analysé, archivé, croisé. Il peut produire des conséquences concrètes: accès à un service, suspicion d’enquête, exclusion d’une procédure, sélection automatique, contrôle renforcé.

    Le corps physique vit dans le monde. Le corps numérique vit dans les systèmes. Mais ce second peut fortement conditionner le premier.

    C’est une nouvelle forme de vulnérabilité. L’individu n’est plus seulement frappé parce qu’il a commis un acte, mais parce que son double numérique a été lu d’une certaine façon. Et souvent, il ne sait même pas où le corriger, comment le contester, à qui s’adresser. La vieille bureaucratie avait au moins un guichet. La nouvelle bureaucratie algorithmique peut ne pas avoir de visage.

    Orwell et Foucault : deux dystopies qui se rencontrent

    Orwell imaginait un pouvoir qui imposait la vérité d’en haut. Foucault étudiait un pouvoir qui produisait la normalité d’en bas, à travers des institutions, des pratiques, des savoirs et des disciplines. Notre époque semble fusionner ces deux dimensions.

    De Orwell, nous retenons la guerre permanente, le langage inversé, la surveillance généralisée, la réduction de la dissidence à une menace. De Foucault, nous retenons la normalisation, la classification, la discipline, la gestion des corps et des populations. Palantir, dans cette perspective, représente une synthèse contemporaine: non pas le Big Brother unique et grossier, mais une constellation d’outils capables de rendre le pouvoir plus intelligent, plus rapide, plus prédictif, plus pénétrant.

    Le manifeste de Karp ne dit pas: «nous voulons contrôler la société». Il dit: «nous devons défendre la civilisation occidentale». Il ne dit pas: «nous voulons surveiller les citoyens». Il dit: «nous devons utiliser les données pour les protéger». Il ne dit pas: «nous voulons militariser l’avenir». Il dit: «nous devons nous préparer à la compétition avec des puissances ennemies». Il ne dit pas: «nous voulons réduire la politique». Il dit: «nous devons dépasser hésitations et inefficacités».

    C’est précisément cela le point. La dystopie contemporaine ne parle pas le langage de la tyrannie. Elle parle le langage de la nécessité.

    Le patriotisme technologique comme nouvelle idéologie

    Un des aspects les plus importants du manifeste est la construction d’un patriotisme technologique. Selon cette vision, les entreprises de la Silicon Valley auraient perdu leur mission historique, en se consacrant trop à la consommation, au divertissement, à la publicité, aux services commerciaux, et trop peu à la puissance nationale. Karp demande une reconversion morale de l’ingénierie: moins d’applications futiles, plus d’outils pour la défense, le renseignement, la guerre et la sécurité.

    Le problème n’est pas l’idée qu’un État doive s’équiper d’outils technologiques avancés. Ce serait naïf de le nier. Chaque puissance, à chaque époque, a cherché à utiliser la technologie disponible pour se défendre et concurrencer. Le vrai problème, c’est autre chose: lorsqu’une entreprise privée transforme cette nécessité en doctrine totale, le risque est que chaque limite soit présentée comme une trahison, chaque doute comme une faiblesse, chaque contrôle démocratique comme un obstacle.

    Le patriotisme technologique tend ainsi à créer une nouvelle hiérarchie morale. Celui qui construit des outils pour la sécurité nationale devient le gardien de la civilisation. Celui qui demande des limites devient suspect d’innocence. Celui qui demande de la transparence est accusé de ne pas comprendre le danger. Celui qui craint l’abus est invité à regarder vers l’extérieur, vers les ennemis.

    C’est une rhétorique puissante, car elle se nourrit de menaces réelles. La compétition avec la Chine, la Russie, l’Iran, le terrorisme, la criminalité organisée, la guerre hybride et les cyberattaques existe vraiment. Mais précisément parce que ces menaces sont réelles, le danger est plus grand: la peur concrète rend acceptable ce qui, en temps normal, serait rejeté.

    La sécurité comme religion civile

    Dans les sociétés contemporaines, la sécurité est devenue une sorte de religion civile. Tout peut être sacrifié en son nom: vie privée, liberté, procédures, garanties, transparence. Chaque demande de contrôle est présentée comme une protection. Chaque accumulation de données est justifiée comme une prévention. Chaque extension des pouvoirs est décrite comme une réponse à un danger.

    Mais une démocratie libérale ne se mesure pas uniquement à sa capacité à se défendre. Elle se mesure aussi à sa capacité à poser des limites aux outils avec lesquels elle se défend. Le pouvoir sans limite, même s’il naît pour protéger, finit par transformer la protection en domination.

    Foucault nous enseignerait qu’il ne faut pas seulement se demander qui commande, mais comment fonctionne la commande. Où passe-t-elle? À travers quelles institutions? Quels archives? Quelles pratiques? Quels langages? Quelles catégories? Quels corps devient-il visible? Quelles conduites rend-il normales? Quelles vies considère-t-il comme risquées?

    Appliquée à Palantir, la question devient: quel type de société produit une technologie conçue pour tout voir, tout connecter, tout prévoir et mettre ce savoir au service de la sécurité d’État?

    Le risque de la démocratie administrée

    Le danger n’est pas nécessairement le coup d’État numérique. C’est quelque chose de plus lent : la démocratie administrée. Formellement, il reste des élections, des partis, des Parlements, des médias, des tribunaux. Mais une part croissante des décisions est préparée, orientée ou conditionnée par des infrastructures techniques opaques. Le politique décide, mais décide dans un environnement informationnel construit par des plateformes privées. Le fonctionnaire évalue, mais évalue sur la base de systèmes qu’il ne contrôle pas entièrement. Le citoyen recourt à ces systèmes, mais il ne connaît souvent pas la chaîne qui a produit le dommage.

    La souveraineté ne disparaît pas. Elle se déplace.

    Elle n’est plus seulement dans les lois, dans les frontières, dans les monnaies, dans les armées. Elle est dans les données, dans les codes, dans les standards, dans les systèmes d’analyse, dans les contrats publics, dans les architectures informatiques. Celui qui contrôle ces infrastructures participe à la souveraineté, même s’il n’a pas été élu.

    C’est pourquoi le manifeste de Palantir est politiquement si important. Il ne parle pas seulement d’une entreprise. Il parle d’une transformation du pouvoir occidental. La société privée ne se limite plus à fournir des outils à l’État. Elle aspire à définir la manière dont l’État voit le monde. Et celui qui définit la façon dont le pouvoir voit le monde contribue aussi à définir la manière dont il agit sur le monde.

    La normalisation de l’exception

    Chaque dispositif de surveillance naît presque toujours d’une urgence. Le terrorisme, la guerre, la pandémie, le crime, l’immigration, la fraude fiscale, la sécurité urbaine. Le problème, c’est qu’après l’urgence, le dispositif reste. En fait, il tend à s’étendre. Une fois qu’un système capable de recueillir et croiser des données est construit, il est très difficile d’en limiter l’usage initial.

    La fonction s’élargit. Le périmètre change. De nouveaux acteurs demandent l’accès. De nouvelles agences découvrent l’utilité de l’outil. De nouvelles crises justifient de nouvelles extensions. Le pouvoir technique crée une dépendance institutionnelle. Une fois que l’administration s’est habituée à voir à travers une plateforme, elle a du mal à s’en passer.

    C’est là la véritable force de la surveillance contemporaine: son irréversibilité pratique. Elle ne nécessite pas de l’imposer avec brutalité. Il suffit de la rendre utile. De la rendre pratique. De faire en sorte que sécurité, efficacité et économie coïncident. À ce moment-là, ceux qui réclament de revenir en arrière apparaissent irrationnels.

    Foucault aurait sûrement reconnu dans cette dynamique une forme avancée de gouvernementalité: le pouvoir n’ordonne pas seulement, mais structure le champ des possibles. Il ne dit pas toujours «tu dois». Il construit plus souvent des environnements où certaines conduites deviennent naturelles, d’autres improbables, d’autres encore pénalisées.

    La liberté comme résidu

    Dans le manifeste de Karp, la liberté occidentale est évoquée comme une valeur à défendre. Mais la question est: quelle liberté reste-t-il, si tout est subordonné à la logique de la sécurité permanente?

    Une liberté surveillée n’est pas nécessairement abolie. Elle peut continuer à exister, mais comme un espace résiduel. On peut parler, mais on sait que les mots laissent des traces. On peut se déplacer, mais on sait que les déplacements sont enregistrables. On peut dissentir, mais on sait que le dissentiment peut être classé. On peut choisir, mais dans un environnement de plus en plus profilé. On peut vivre normalement, à condition de ne pas devenir une anomalie.

    La liberté ne meurt pas toujours avec une interdiction. Parfois, elle se réduit parce que l’individu intériorise le regard du système. Il évite certains mots, certaines relations, certaines recherches, certains comportements. Non pas parce qu’ils sont illégaux, mais parce qu’ils pourraient être mal compris. C’est la victoire la plus profonde de la surveillance: ne pas empêcher l’action, mais transformer l’imagination du possible.

    L’individu discipliné n’a pas besoin d’être constamment réprimé. Il se corrige lui-même.

    Le retournement moral

    La dimension la plus inquiétante du manifeste est son inversion morale. L’intelligence artificielle militaire n’est pas présentée comme un mal nécessaire, mais comme un devoir. La collaboration entre entreprises technologiques et appareils de sécurité n’est pas présentée comme un domaine délicat à réguler, mais comme une mission patriotique.

    Giuseppe Gagliano (Euro-Synergies, 9 mai 2026)

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  • Tableaux des petites et grandes choses de l'existence...

    Les éditions Séguier viennent de publier un recueil d'articles de José Ortega y Gasset intitulé Tableaux des petites et grandes choses de l'existence.

    Philosophe et publiciste espagnol, partisan d'un conservatisme libéral, José Ortega y Gasset (1883 - 1955) est particulièrement connu en France pour son essai de 1929, La révolte des masses (Le Labyrinthe, 1986), dans lequel il annonçait l'apparition de l'« homme moyen » , qui « n'a que des appétits »  et qui « ne se suppose que des droits ». Plusieurs de ses essais ont été récemment réédités, comme Méditation sur la technique (Allia, 2017), Autour de Galilée - Du christianisme au rationalisme, du monde moderne à la post-modernité (Perspectives libres, 2018) ou encore Sur la chasse (Atlantica, 2019).

    On peut lire une excellente présentation de l’œuvre de José Ortega y Gasset par David MataJosé Ortega y Gasset, le visionnaire méconnu ») dans le numéro 50 de la revue Nouvelle École.

     

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    " Un recueil de textes inédits en français de José Ortega y Gasset, où le grand penseur espagnol aborde avec verve et humour tous les sujets, des plus grands mystères de l'existence aux plus humbles réalités du quotidien.

    Il y a deux approches possibles des œuvres de José Ortega y Gasset. Désire-t-on lire un philosophe de la vie, un critique de la civilisation, un observateur de la modernité, un connaisseur des beaux-arts et de la littérature ? Nombre de ses essais, érudits, aussi plaisants que profonds, comblent l'esprit. Ou veut-on partager le regard d'un spectateur sensible, aimant à se promener en voiture sur les routes d'Espagne et de France, à s'attarder dans les musées pour contempler rêveusement des toiles orgiaques, à se passionner pour les découvertes archéologiques, à s'aventurer dans une grotte préhistorique, à se donner le vertige face aux paysages de haute montagne, à voyager autour de sa chambre, à s'asseoir dans un fauteuil pour élaborer une culture de l'amour tout en songeant aux visages émerveillés des femmes ? L'amateur de flâneries littéraires, lui aussi, est assuré de trouver son plaisir dans les textes réunis au sein de ce volume. Ortega disait que " la clarté est la courtoisie du penseur " – " et le style, son élégance ", ajouterait volontiers son lecteur."

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  • Nicolas Pouvreau-Monti : « L’immigration est l’enjeu du siècle pour la France »...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous l'entretien donné à Rodolphe Cart, pour Omerta, par Nicolas Pouvreau-Monti, directeur de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie, à l'occasion de la sortie de son enquête Immigration - Mythes et réalités (Fayard, 2026).

     

                                                 

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  • Penser à l'endroit...

    Les éditions FYP viennent de publier un essai d'Antoine Estissac intitulé Penser à l'endroit - Pour un réarmement intellectuel de la droite, avec une préface de David Engels.

    Juriste et historien, Antoine Estissac travaille sur les questions de défense et de sécurité internationale. Après quinze années au service de la France à l’étranger, notamment au sein du réseau diplomatique, il a acquis une expérience de terrain au contact direct des enjeux migratoires et géopolitiques.

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    " Ne combattez plus avec les armes de l'adversaire. La droite perd moins par manque d'arguments que par soumission au vocabulaire d'en face. Quand vous adoptez les mots de l'autre camp, vous adoptez son cadre mental, ses interdits, et souvent ses conclusions. Vous vous retrouvez à plaider en défense, à vous justifier, à demander la permission d'exister. Penser à l'endroit propose une méthode pour sortir de cette nasse : reprendre les repères, refuser le tribunal moral, et reconstruire une pensée politique autonome. Antoine Estissac remonte aux racines des controverses et met à l'épreuve des faits les récits dominants : souveraineté, immigration, économie, héritages historiques, idéologies contemporaines. Dans sa préface, David Engels souligne l'urgence de ce préalable intellectuel. C'est un livre pour ceux qui veulent cesser de subir l'époque et reprendre la bataille des idées. "

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  • Élections présidentielles 2027 : Jean-Luc Mélenchon peut-il l’emporter ?...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous l'entretien donné au site de la revue Éléments par Rodolphe Cart, à l'occasion de l'annonce par Jean-Luc Mélenchon de sa candidature à l'élection présidentielle. Rodolphe Cart est l'auteur d'un essai intitulé Mélenchon, le bruit et la fureur - Portraits d'un révolutionnaire (La Nouvelle Librairie, 2025).

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    Élections présidentielles 2027 : Jean-Luc Mélenchon peut-il l’emporter ?

    ÉLÉMENTS. Après avoir feint de vouloir « passer la main » à la jeunesse en 2023, Jean-Luc Mélenchon, 74 ans, a officialisé sa candidature à l’élection présidentielle. Cette annonce vous a-t-elle surprise ? Quelqu’un d’autre pouvait-il envisager d’être le candidat LFI pour cette échéance ?

    RODOLPHE CART. Absolument pas. Comment l’homme qui a échoué, en 2022, à 400 000 voix pour accéder au second tour de l’élection présidentielle aurait-il pu laisser passer la chance de tenter le coup une nouvelle fois ? D’élection présidentielle en élection présidentielle, Mélenchon est l’homme qui monte en puissance. Dès 2012, il fait 11 % avec son Front de gauche (alliance avec les écologistes et les communistes) – quand, à titre de comparaison et malgré une campagne réussie, Zemmour n’est parvenu qu’à 7 % lors de sa première candidature. En 2017, ce n’est plus que 600 000 voix qui lui manquent pour s’opposer à Macron. Cela aurait provoqué un bouleversement total de la vie politique française. Depuis son départ du PS en 2008, il ne pense qu’à prendre le pouvoir et à l’exercer. Alors qu’il ne lui reste plus qu’une marche pour accéder au second tour, il était inimaginable qu’il laisse sa place.

    ÉLÉMENTS.  Qu’avez-vous pensé de son passage au JT de TF1 dimanche ? Peut-on déduire de sa prestation une ébauche de stratégie en vue de l’élection ?

    RODOLPHE CART. Plutôt bonne. Il est apparu dans la posture du sage, de l’homme conscient de son âge et qui en joue – notamment vis à vis de possibles adversaires plus jeunes comme Jordan Bardella. D’ailleurs, son choix de costume, en délaissant la veste IIIe République pour reprendre un costume plus traditionnel, augure une campagne de surplomb et de volonté de se monter au-dessus de la mêlée – tout en dépendant largement des évènements, comme lors du meurtre de Quentin Deranque. Dernièrement, il a consolidé son socle selon les moments politiques et les élections mineures. L’électorat de Mélenchon est hétéroclite, et il a besoin de mythes politiques divers pour les mobiliser. Si le palestinisme fut incarnée par Rima Hassan, et que le bloc fait autour de Raphaël Arnault permit d’en rajouter une couche sur l’antifascisme, la mise en avant de Bally Bakayoko a offert un visage à la « Nouvelle France ». La figure de Mélenchon doit rassembler tous ces « camps ». Toutefois, il reste un autre électorat à aller chercher : les abstentionnistes, ce fameux « quatrième bloc » théorisé par Manuel Bompart. Ici, la « normalisation » du RN va lui permettre de jouer la carte de la politique de rupture offerte aux Français lassés du « système politico-médiatique ». Ainsi, dernièrement, on l’a vu essayer de séduire les « petits patrons ».

    ÉLÉMENTS.  Quels sont, selon vous, les atouts et les faiblesses de cette candidature ?

    RODOLPHE CART. Mélenchon fait les choses dans l’ordre. Avant de penser à devenir président, il fait déjà tout faire pour accéder au second tour. Rappelons qu’il est un homme traumatisé par 2002, et la « surprise Jean-Marie Le Pen » . Il connaît cet enseignement éternel de la politique : ne jamais jouer le second tour avant le premier.

    Derrière tous les portraits que j’ai fait de Mélenchon dans mon livre, on retrouve toujours le même visage déterminé et implacable : celui du « stratège ». Réduire Mélenchon à sa figure tribunitienne est une sottise. En attendant son heure, Mélenchon voit son parti comme une structure organisée et disciplinée pour influencer le débat politique, par la conflictualité et la radicalité, pour créer un climat favorable à ses idées. Chaque insoumis doit être un sans-culotte, une tricoteuse, un faiseur de journée en puissance. On retrouve ici le trotskiste tendance lambertiste qu’il a été dans sa jeunesse.

    De plus, la FI est une organisation structurée, avec une équipe de parlementaires nombreux, sans parler d’un réseau de cadres formés qui peut s’appuyer sur une logistique impressionnante.

    ÉLÉMENTS. Dans l’hypothèse d’une confrontation entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen ou Jordan Bardella au second tour de l’élection présidentielle, l’ensemble des sondages prédisent une large voire très large victoire du candidat du Rassemblement national. Êtes-vous d’accord avec ces prévisions ?

    RODOLPHE CART. Pas tout à fait. Diverses études politiques nous l’ont démontré, la mémoire électorale d’un électeur est d’environ 6 mois. Même si je pense que la victoire serait difficile pour la FI, l’écart serait moindre que celui acctuellement annoncé. L’affaire du meurtre de Quentin Deranque nous en a donné l’exemple : le mythe antifasciste tourne encore à plein (médias, politiques, société civile, syndicats, Université, monde scientifique, influenceurs, sportifs, culture, etc.). Quant à l’électorat social-démocrate ou libéral du Centre, même s’il peut détester Mélenchon, une fois dans l’isoloir, il votera sans doute néanmoins à gauche. Je pense donc que l’on verra, au second tour, un recentrage de Mélenchon, mais surtout un nouveau  et énième « barrage » républicain contre la « menace fasciste ».

    ÉLÉMENTS. En cas de défaite dans les urnes du candidat « insoumis » face au RN, un « appel à la rue » et une situation de violence révolutionnaire sont-ils envisageables ?

    RODOLPHE CART. Mélenchon a impulsé quelque chose dans la gauche et la jeunesse, c’est indéniable. Mais cela peut-il entraîner une bascule dans une forme de résistance – et pourquoi pas violente ? – d’une partie de la gauche militante et des banlieues en cas d’arrivée au pouvoir du camp national ? Difficile à dire… En tout cas, depuis des années, Mélenchon multiplie les appels à la désobéissance, à la résistance, et même à l’insurrection – morale, dans un premier temps – en cas d’« arrivée au pouvoir de l’extrême droite ». Si Mélenchon sait qu’il doit tenir sa langue pour ne pas déraper, on sent, derrière lui, que toute une frange de ses soutiens n’a pas les mêmes pudeurs.

    Sur le sujet, on se souvient des mots Raphaël Arnault, ancien porte-parole de la Jeune Garde antifasciste et désormais député Nouveau Front populaire de la première circonscription du Vaucluse (après un parachutage). Devant une quarantaine de personnes, accompagné par Mathieu Molard, journaliste au média d’extrême gauche StreetPress, les deux hommes discutaient d’une possible arrivée au pouvoir en 2027 du camp national. Après la proposition d’un membre du public de « viser les leaders [d’extrême droite] », Arnault sourit : « Je ne vais pas dire ça ici… » Enivré par l’auditoire, il finit par se laisser aller : « On a du mal avec la violence à gauche parce qu’on rêve d’un monde sans violence. Mais face à des collectifs qui sont ultra-violents, la violence est justifiée !».

    En tout cas, Jean-Luc Mélenchon chercherait certainement à faire aboutir une nouvelle configuration de la politique française avec un affrontement Droite/Gauche exacerbée, afin d’en finir avec la tripolarisation de la France qui induit des blocs relativement étanches, un manque d’électorat pivot capable de faire basculer une élection, et surtout l’absence de majorité claire). Aussi, Mélenchon veut tout faire pour sortir de l’affrontement Bloc populaire/Bloc élitaire, qui le dessert largement – les insoumis disent souvent que ce sera « Eux » ou « Nous » et donc, en clair, dans leur imaginaire fantasmatique, « Hitler ou le Front populaire ». C’est sûrement dans cette perspective que l’on pourrait voir éclater des « violences » de toute sorte. Car tout bon marxiste le sait : « la violence est l’accouchement de toute vielle société grosse d’une société nouvelle».

    Rodolphe Cart, propos recueillis par Xavier Eman (Site de la revue Éléments, 7 mai 2026)

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