Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

progressisme - Page 4

  • Border...

    Nous reproduisons ci-dessous un billet de Bruno Lafourcade, cueilli sur son site personnel et consacré à la question de la frontière. Écrivain talentueux, Bruno Lafourcade a publié ces deux dernières années, deux romans, L'ivraie (Léo Scheer, 2018) et Saint-Marsan (Terres de l'ouest, 2019) ainsi que deux pamphlets, Les nouveaux vertueux (Jean-Dézert, 2017) et Une jeunesse, les dents serrées (Pierre-Guillaume de Roux, 2019). Pour la rentrée, il publie un polar, Le Hussard retrouve ses facultés, chez Auda Isarn, et un roman, Tombeau de Raoul Ducourneau, aux éditions Léo Scheer.

     

    Mur d'Hadrien.jpg

     

    Border

    La question centrale est celle de la frontière : tout vient d’elle. Il s’agit d’ailleurs de ne pas la limiter à la géographie, à la façon étroite des No Border : comme il y a une frontière entre l’homme et l’homme, entre l’indigène et l’étranger, il y en a une entre l’homme et la femme, entre l’homme et l’animal, entre l’homme et la machine – et toutes ces frontières doivent être abolies. Les antifas, les féministes, les végans et les trans-humanistes sont des No Border spécialisés : on a pris son panier recyclable, sa bicyclette citoyenne, et on a pédalé jusqu’au marché équitable de la discrimination ; là, on a choisi sa frontière, son mur et sa statue, à franchir, casser et abattre, en fonction de ses origines, de ses intérêts et de son cul (on sous-estime les dégâts causés par les culs sous-estimés). On s’entend bien, d’ailleurs, entre abolisseurs : chacun respecte l’abolition de l’autre ; en tout cas, on s’entend comme peuvent s’entendre des chefs de rayon, confrères un peu concurrents, d’une même grande surface : il faut seulement se mettre d’accord sur les nouveaux produits, les animations commerciales et les têtes de gondole.

    « Encore Greta ! Et mes Femen, j’en fais quoi ?

    ― Mais y a longtemps que ça ne se vend plus ! D’ailleurs, j’aurai du Richard Gere, la semaine prochaine : ça optimise bien, ça, comme produit, le Richard Gere… »

    Le progressiste voit dans la frontière le signe d’une arriération contraire aux droits de l’Homme, de la femme, de l’enfant et du moustique [1], puisqu’elle est responsable des guerres, de Trump, du bonnet d’âne et des bombes insecticides ; pour le réactionnaire, elle est au contraire l’essence même de la civilisation, qui jamais ne se conçut autrement que bornée, limitée, encadrée, emmurée. Les deux y voient une hiérarchie, une inégalité : l’étranger, l’élève et le moustique n’ont pas les mêmes droits que l’indigène, le professeur et M. Aymeric Caron ; une discrimination salvatrice pour le réactionnaire, fasciste pour le progressiste.

    Si en anglais border signifie frontière, « border », en français, peut signifier « protéger » : la mère borde son enfant – et c’est bien, pour le réactionnaire, le rôle de la frontière, en effet, que de protéger et défendre toutes choses, pour qu’aucune ne ressemble à une autre. Pour le progressiste, c’est exactement l’inverse : la frontière interdit, bride et tue ; en la supprimant, la femme, le migrant et le moustique auront la chance de devenir des mamans comme les autres, des Juifs allemands et des citoyens du monde.

    Cependant, le progressiste utilise la question des frontières nationale, raciale et genrée comme un prétexte. D’abord, il ne croit pas à l’égalité : la femme, l’enfant et le migrant doivent dominer ; il ne croit pas davantage à la justice : les Blancs doivent payer ; surtout, il y trouve un double intérêt.

    Il y a d’abord la vertu : ça l’intéresse beaucoup, au progressiste, d’être un saint. Il fallait la voir, la prude actrice américaine, dans son pull à col roulé, balancer son porc, des sanglots dans la voix ; il fallait le voir, l’ancien acteur crypto-bouddhiste, rayonner de contentement de soi, à bord de l’Open Arms ; il fallait le voir, Aymeric Caron, parler, avec la bêtise de l’amoureux, de la maman moustique. Il faut la voir, la laideur narcissique du progressiste, pour comprendre à quel point ça l’intéresse, la vertu, à quel point il jouit de se voir si saint dans son selfie. Il en jouit doublement, puisque le pouvoir l’attend. Il ne veut pas seulement le renverser, il le veut : il y a des lieux à vider et des sièges à prendre – le pouvoir est au bout des followers.

    Il produira des émissions, dirigera des journaux, tournera des films, écrira des livres : il y a tant à faire, il y en a tant à éduquer. Ça n’empêche pas la sincérité, d’ailleurs. Sincère, il serait même préjudiciable que le progressiste ne le soit pas ; évidemment, ça rend con comme la Lune, la sincérité, mais ça rend aussi efficace : l’intelligence et l’autodérision, ça vient du doute, ça freine, et ce frein, c’est l’effet du doute sur les certitudes – et c’est pourquoi les humoristes d’aujourd’hui sont tellement sinistres : la bêtise de leur certitude n’a pas de frein.

    Sincère, le progressiste l’est en conscience et inconsciemment : la petite journaliste de BFM, le jeune député macroniste, la primo-romancière de la maison Grasset ne se posent pas la question de la légitimité de leurs préjugés, ils ne doutent pas que la vertu consiste à balancer son porc, accueillir les migrants et respecter le « lundi sans viande » de Mme Binoche – le Bien ne doute pas de lui-même. C’est d’ailleurs l’inverse exactement de toute la tradition occidentale, qui consistait à partir du Mal, du péché originel, pour espérer l’amélioration de soi et l’élévation jusqu’au Bien ; le progressiste a fait d’emblée le plus dur : il est arrivé à la sainteté du premier coup et sans effort, il ne peut que s’y maintenir par la surenchère. Il ne peut surtout que chuter : tous les progressistes, de Dominique Sopo à Asia Argento, sont appelés à tomber au moins une fois de leur statue – et tout est à refaire. Les pauvres, c’est tellement plus intéressant de commencer par être un salaud : tout est à faire.

    Bruno Lafourcade (Site de Bruno Lafourcade, 23 août 2019)

     

    Note :

    [1] Les mamans moustiques, explique M. Aymeric Caron, « cherchent dans le sang de leur victime des protéines pour nourrir leurs œufs en développement et donc leurs bébés. » Lorsque l’on « est attaqué par un moustique, [on] a en fait affaire à une mère, qui essaie de remplir son rôle de future mère. Donc, ce moustique qui nous agace, est en fait une dame qui risque sa vie pour ses enfants en devenir ».

    Lien permanent Catégories : Points de vue 0 commentaire Pin it!
  • L’héroïsme de pacotille des nouvelles égéries progressistes...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Anne-Sophie Chazaud, cueilli sur Figaro Vox et consacré aux égéries du progressisme, vendues et sur-vendues par les médias du système... Philosophe et haut fonctionnaire, Anne-Sophie Chazaud est l'auteur d’un livre à paraître aux éditions du Toucan consacré à la liberté d’expression.

    Thunberg_Rapinoe_Rackete.jpg

    L’héroïsme de pacotille des nouvelles égéries progressistes

    Elles s’appellent Greta Thunberg, Carola Rackete, Megan Rapinoe… Elles circulent avec aisance à travers les airs, les routes et les océans dans un monde qui, d’une certaine manière, leur appartient, afin d’y répandre la bonne parole. Elles font la une des médias, sont portées au firmament par les faiseurs d’opinion «progressistes» (autoproclamés tels), figures de proue de quelqu’improbable armada de la post-modernité bien-pensante. Elles jouent au foot, empochent de prestigieux trophées, pilotent des navires, bravent supposément les interdits, défient les puissants de la planète (surtout occidentale, c’est moins risqué) en décelant paraît-il le CO2 à l’œil nu, alertant sans relâche sur les dangers du réchauffement climatique, du sexisme, de l’homophobie, du racisme atavique de l’homme blanc ou de quelqu’autre grande cause à la mode…

    Ces figures portent des combats, des convictions, qui sont celles du camp du Bien à l’ère politiquement correcte et c’est leur droit le plus absolu: abolition des frontières, écologie, néo-féminisme, luttes pour les minorités, multiculturalisme, rien ne manque et toutes les panoplies du combat sociétal sont représentées comme à la parade.

    Pourtant, si ces égéries sont, pour la plupart, dotées de compétences et de personnalités particulières, ce qui les a conduites là où elles sont, les modalités de leurs interventions et leurs prises de position semblent, sous couvert d’impertinence, bien conventionnelles et bien peu audacieuses au regard de la morale ambiante et dominante dont elles ne font que répandre docilement les poncifs.

    Dans un discours halluciné prononcé lors du retour victorieux de l’équipe américaine de football dont elle est la capitaine, à New York ce 10 juillet, Megane Rapinoe a probablement, en plus de son trophée sportif, remporté également celui de la célébrité progressivo-compatible ratissant le plus large, afin de ne laisser échapper aucune miette de cet indigeste gâteau revendicatif. Celle qui s’était distinguée en déclarant avec subtilité qu’elle ne se rendrait pas à «la putain de Maison Blanche» dans un grand moment d’élégance (qui n’a pas été du goût de nombreux Américains) ou qui refuse ostensiblement de chanter l’hymne national, n’est jamais en reste pour adopter les postures les plus donneuses de leçons possibles: invitant tel un télévangéliste chacun à «être meilleur» (au football?), la joueuse de Seattle, solidement campée sur ses petits crampons, n’hésite pas à prendre à tous propos son bâton de pèlerin pour défendre tout à trac les homosexuels (dont on ignorait qu’ils étaient encore institutionnellement persécutés aux États-Unis), les différentes communautés qui sont autant de gruyères dans lesquels faire des trous d’un marché lucratif, pour fustiger les bases naturellement perverses et pourries de son pays, et autres combats ou nobles causes se découvrant à marée basse.

    On peut toutefois s’interroger sur le niveau réel de bravoure que cela requiert pour quelque star que ce soit de s’opposer publiquement au président Trump et de relayer en battant sa coulpe le sanglot de l’homme blanc. Cette hostilité affichée ne constitue-t-elle pas au contraire un passage obligé? N’est-ce pas plutôt l’inverse qui serait particulièrement dangereux et risqué? Imagine-t-on le traitement médiatique et la popularité d’une quelconque célébrité se déclarant ouvertement pro-Trump ou hostile aux vagues migratoires incontrôlées, ou considérant que les combats sociétaux ont été assez loin et qu’il est peut-être temps de cesser d’hystériser et d’exacerber les revendications minoritaristes? Celle-ci récolterait sur-le-champ l’opprobre et sa carrière serait barrée. L’originalité, la transgression de ces postures vindicatives, le grand frisson de l’interdit bravé qu’elles représentent sont de pure façade et masquent la vacuité d’un système qui s’autopromeut complaisamment. Ces postures constituent à la fois la bibliothèque rose de l’engagement public mais aussi l’indispensable sésame pour recueillir la précieuse onction médiatico-mondaine laquelle n’est, comme chacun sait, pas décernée par l’électorat populaire de Donald Trump.

    Dans un autre style, la jeune (et légèrement inquiétante) Greta Thunberg, manifestement échappée de quelque thriller scandinave, n’est pas en reste, sillonnant l’espace européen pour sensibiliser les grands de ce monde quant aux méfaits du réchauffement climatique. Elle-même fait d’ailleurs l’objet d’une évidente instrumentalisation de la part de son entourage et de certains militants écologistes et investisseurs experts en greenwashing qui la poussent ainsi sous les feux des projecteurs, sans souci de préserver sa jeunesse ou son évidente fragilité. On peut pourtant se demander si se placer ainsi du point de vue de la jeunesse pour interpeller des adultes dont on postule a priori qu’ils sont fautifs, inconscients et irresponsables est si audacieux, si risqué, si dangereux, si anticonformiste, dans une société où les parents sont systématiquement culpabilisés, où toute forme d’autorité et d’expertise dans la prise de décision est contestée, comme le démontre par exemple la logique théorique inhérente à la récente loi dite «anti-fessée» laquelle vient, précisément, de l’exemple (pourtant désormais contesté) de la Suède qui fut naturellement précurseuse en la matière. L’infantilisation du combat social et l’infantilisme sociétal vont main dans la main depuis une bonne quarantaine d’années: pour l’audace, la nouveauté et la disruption, il faudra donc repasser.

    Carola Rackete, quant à elle, médiatique capitaine allemande du navire «humanitaire» Sea Watch, qui a accosté de force à Lampedusa avec l’onction de toute la bien-pensance européenne, ne prend pas non plus grands risques à relayer la ligne autoritaire et dominante imposée par exemple par le Traité de Marrakech ou par la vulgate libre-échangiste en matière d’acceptation de l’immigration non maîtrisée. C’est contester cette dernière qui constitue une prise de risque au regard de la morale ambiante. S’opposer théâtralement à Matteo Salvini est le plus sûr moyen de se notabiliser, de s’attirer les sympathies du camp progressiste, d’en recueillir là encore l’onction et la reconnaissance. C’est la garantie d’une carrière médiatique assurée. Peu importe que cela se fasse en surfant sur le business des passeurs et autres trafiquants de chair humaine et de main-d’œuvre à bas coût: tous les moyens seront bons pour asseoir la vulgate en vogue et le marché qui l’accompagne.

    Le «progressisme» on le sait fonctionne par oppositions binaires et manichéennes entre le Bien et le Mal. Ce paradigme permet une simplification du débat public mais aussi une stigmatisation prompte de ceux dont on disqualifiera ainsi les points de vue déviants. Cette partition sommaire entre les «déplorables» (comme les avait nommés sans vergogne Hillary Clinton) et les fréquentables se reflète aussi dans le schématisme caricatural de ces égéries, lesquelles finissent par conséquent par ressembler plutôt à des produits marketing. Les marchés de niche des Social Justice Warriors ont tendance à créer des combattants qui s’apparentent in fine plutôt à des têtes de gondoles. Gageons donc qu’elles seront pareillement remplaçables, au gré des évolutions du marché de la revendication, ou en fonction de l’air du temps.

    Anne-Sophie Chazaud (Figaro Vox, 15 juillet 2019)

    Lien permanent Catégories : Points de vue 0 commentaire Pin it!
  • Progressisme...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François-Bernard Huyghe, cueilli sur son site Huyghe.fr et consacré au progressisme macronien... Spécialiste de la stratégie et de la guerre de l'information, François-Bernard Huyghe enseigne à la Sorbonne et est l'auteur de nombreux essais sur le sujet, dont, récemment, La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015) et Fake news - La grande peur (VA Press, 2018). Avec Xavier Desmaison et Damien Liccia, François-Bernard Huyghe vient de publier Dans la tête des Gilets jaunes (VA Press, 2019).

     

    Progressisme.jpg

    Progressisme

    Vers la fin du XIX° siècle, le progressisme est vaguement associé aux républicains les plus conservateurs (il existe un groupe « Républicain Progressiste » à l’Assemblée), Le mot connaît une nouvelle fortune après guerre, où il devient synonyme d’amis de l’URSS (voire de Staline « guide de l’humanité progressiste ») par opposition au camp atlantiste, colonialiste, impérialiste voire réactionnaire en matière d’arts et de mœurs. Progressisme signifie alors « dans le sens de l’Histoire » qui, à l’époque, ne pouvait être que le triomphe de l’internationalisme prolétarien.

    Perdant ses connotations de sympathie vague pour le progrès moral de l’humanité et de soutien moins vague au camp socialiste, le mot reprend un nouveau sens dans le vocabulaire macronien. Il y est opposé à populisme, ce qui est déjà douteux, puisque la caractéristique du populisme, la méfiance envers les représentations et les élites, n’implique ni « c’était mieux hier », ni refus que les choses soient « mieux » demain. Le populisme est une critique des représentations, basé sur l’idée que la volonté souveraine du peuple est mal traduite : pour lui le problème est la source du pouvoir. Le progressisme, tel que l’entendent les macroniens est orienté efficacité : plus d’innovation, davantage de transformations. Le changement étant a priori crédité d’apporter le plus donc le mieux, la question est celle de se fixer les bons objectifs. Avec les bonnes équipes.

    Pendant que le populisme mythifié - foules haineuses et gens qui ne sont rien - sert de repoussoir se dessine un progressisme « nouveau monde », élitiste sans complexe. Le progrès ainsi entendu n’a donc plus rien à voir avec sa version du temps de la Guerre froide : serait progressiste qui progresse le mieux dans le sens libéral-libertaire, donc les élites. Pour reprendre le titre du livre de I. Emelien et D. Amiel « Le progrès ne tombe pas du ciel ». Est-ce à dire que ce sont les premiers de cordée qui doivent monter le chercher ?

    Faute de principe historique de référence (perfectibilité intrinsèque de l’esprit humain à la Condorcet ou dialectique marxiste des forces productives et modes de production), le concept devient un contenu vide. Donc difficile à contredire. Qui voudrait que la médecine guérisse moins, que les gens soient moins heureux, que l’on produise moins de bons films, que le climat se dégrade ou que l’on meure davantage de faim ?

    Le progressiste new style ne se donne pas une obligation de résultat mais de moyen : laisser s’épanouir des possibilités de chacun. Il se réfère à la construction d’une autonomie mythifiée : une sorte de tendance naturelle à accroître ses potentialités que chacun porterait en soi pourvu qu’il n’en soit pas empêché. Du coup la politique se réduit à des préceptes quasi entrepreneriaux : favoriser l’innovation, ne pas se laisser décourager, jouer collectif, vaincre l’inertie, etc. Le postulat de base est qu’il ne doit pas fixer des fins communes, mais créer les conditions de la réalisation.

    Reprenant les codes du vieil utilitarisme de Bentham ou Stuart Mill, le progressisme macroniense entend maximiser l’utilité collective, sur fond d’empirisme, d’individualisme et d’hédonisme. Ce n’est pas très convaincant philosophiquement que de réclamer une augmentation ou maximisation sans préciser de quoi (Du bonheur ? De la puissance collective ? Des ressources disponibles pour tous ? De la jouissance ? De la réalisation de soi, subjective par excellent ?...). Ce programme « il faut que ce soit mieux » réduit tout à la dialectique problème/solution, encore faut-il dire quel est le critère de la «bonne » solution.

    Ainsi dans le livre de deux conseillers du président, il est expliqué que la recette du progressisme tient en trois règles : la maximisation des possibles, l’impératif d’agir ensemble pour mieux y arriver et la priorité de commencer par la base (comprenez d’améliorer les administrations, les corps intermédiaires, la démocratie locale). Le programme inverse - pourrissons la vie des gens, que chacun se débrouille dans son coin et imposons tout cela par le haut sans consulter personne - aurait, évidemment, moins de succès. Bel exemple de la langue de coton dont le principe est d’énoncer des vérités si larges en des termes si flous qu’il soit impossible d’énoncer une assertion contraire sans être odieux ou absurde.
    Le programme irréfutable recouvre en réalité une soumission aux dogmes du temps. Ou plutôt l’accompagnement d’un mouvement présumé spontané (sélectionné par une sorte d’évolution ?) des sociétés occidentales sensées aller spontanément vers l’ouverture et le renouvellement. La gauche social-démocrate aurait imposé le principe d’émancipation et d’égalité qui va dans le sens de la demande sociale, la droite celui d’efficacité économique qui doit guider la gouvernance, le nationalisme montrerait le contre-modèle d’un autoritarisme fermé : avec cette triangulation, la direction s’impose toute seule, comme par équilibre des forces. À condition de ne pas se perdre dans le triangle des Bermudes.

    Tout ceci serait sans doute fort innocent - et rappellerait les dilemmes angoissants que proposait Édouard Balladur dans les années 90 « Voulons nous plus ou moins de croissance ? Plus ou moins de justice sociale ? » - si la rhétorique progressiste ne servait d’arme de dissuasion. Car qui est l’autre, le frustré, celui qui ne veut pas des possibles faute d’avoir pu atteindre ses désirs ? Il est forcément le populiste. Emelien et Amiel en distinguent trois versions : populiste de droite crispé sur l’identité, populiste de gauche crispé sur la vieille politique de redistribution, et intégristes crispés sur leur loi divine. Les opposants sont décrétés ennemis du possible par incapacité à admettre le nouveau. La question n’est pas qu’il y ait d’autres valeurs, la question est que ces gens ne veulent pas que les choses aillent mieux. Du coup, ils font des choses horribles : ils instrumentalisent les révoltes des frustrés (extrémisme), ils désignent des boucs émissaires (complotisme) et ils prétendent parler au nom du peuple (populisme). Le parti du désespoir volontaire, voulu comme tel, traduit ainsi une attitude devant la vie. La boucle est bouclée : on pense mal parce qu’on refuse le bien.

    François-Bernard Huyghe (Huyghe.fr, 5 mai 2019)

    Lien permanent Catégories : Points de vue 0 commentaire Pin it!
  • Ni progressiste, ni populiste: conservateur ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Matthieu Baumier, cueilli sur Figaro Vox et consacré au conservatisme. Ecrivain, Matthieu Baumier vient de publier Voyage au bout des ruines libérales-libertaires  (Pierre-Guillaume de Roux, 2019).

    Vendanges.jpg

    «Ni progressiste, ni populiste: conservateur!»

    Les mots «conservateur» et «conservatisme», efficients dans nombre de démocraties représentatives et libérales modernes, n’auraient, dit-on, pas le vent en poupe en France. C’est faux: notre pays est redevenu conservateur, lassé des marches en avant perpétuelles.

    Ce n’est pas l’avis du Président de la République. Sur le plan électoral, il a peut-être raison: le dogme progressiste pourrait lui permettre de sauver les meubles aux prochaines élections. En face, il a besoin d’un populisme de droite, sans cesse amalgamé au Mal, pour nous conduire à marche forcée dans un mur. Face à ce jeu douteux, le populisme n’est en réalité pas la réponse politique la plus constructive, bien que légitime dans un contexte où, à en croire les chiffres de l’OCDE publiés le 10 avril, le monde est de plus en plus inégalitaire et le sera de plus en plus si nous poursuivons cette grande marche vers le «progrès». Les catégories moyennes et populaires, celles qui le plus souvent travaillent, sont en cours de déclassement et d’appauvrissement, au profit de 2 % des humains de la planète. Face à cela, le populisme est une colère à même de provoquer bouleversements et révolutions. Mais est-ce bien cela que nous souhaitons, de la colère et des bouleversements, nous qui voulons rappeler que l’humain n’est pas hors sol mais enraciné, que les nations ne sont pas un jeu de construction intellectuel, que les civilisations, avec leurs différences existentielles, sont des réalités charnelles, que les cultures et les identités ne sont pas un vain mot, qu’aucun humain n’aspire à être une fourmi au service de la divinité Croissance, que la vie est en premier lieu une limite, que la liberté des échanges peut se faire avec des frontières, qu’il y a des hommes réels dans le monde, bien plus que cet individu virtuel que le progressisme libéral-sociétal encense?

    Le conservatisme est à l’ordre du jour

    La colère, pourquoi pas? Elle ne devrait cependant pas faire oublier l’essentiel. Elle ne fait pas gagner les élections. Le moment est à des alliances électorales regroupant ceux qui ont un point commun plus important que les divergences: l’état d’esprit conservateur. Les élections se gagnent sur ce qui est essentiel à un moment précis. Ce qui est essentiel, maintenant? Nous voulons un futur en héritage, pour nous et pour nos enfants. Ce qui nécessite un programme politique à construire, fondé sur des principes: le souci de protéger la personne humaine, dans une démocratie réellement représentative qui ne peut exister si la question de la proportionnelle n’est pas soulevée ; le fait qu’aucune société ne peut être équilibrée sans reconnaître que nous naissons avec un héritage et que nous avons la responsabilité de le transmettre ; nous sommes liés par un commun hérité, culturel, linguistique, civilisationnel et spirituel: c’est à ce commun qu’autrui a le devoir de se plier, ou bien le droit de partir ; les concepts de liberté et d’égalité ne sont rien face aux libertés et aux égalités concrètes ; le bien commun, fondé sur la paix, la justice, pas uniquement conçue comme «justice» sociale, et la concorde, permettant l’existence d’une seule communauté et non de communautés multiculturelles séparées, est ce qui prime. Ce bien commun induit que la vie, sa transmission, tant à l’échelle de l’être humain qu’à celle de la planète ne soient plus négociables ; l’individu et son ego sont secondaires, le «droit de» prime sur le «droit à» des minorités. Un socle de cet ordre doit redevenir le fondement de nos sociétés et la base de notre économie, sans lequel aucune politique par exemple migratoire ou environnementale responsable ne sera possible.

    Pour une alliance des conservateurs

    Ainsi, le conservatisme n’est pas une simple volonté de conserver ce qui est, n’en déplaise à ceux qui ne veulent surtout pas le voir émerger concrètement dans la vie politique française, mais un espoir. Il ne s’agit pas de conserver au sens d’un repli mais de déterminer avec volontarisme ce qui doit ou non être changé, et ce qui doit ou non être limité, toute évolution n’étant pas bonne en soi ou synonyme de «progrès». Il s’agit de décider de ce qui ne doit plus être politiquement et sociétalement déconstruit, le bien de la communauté primant sur celui d’individus autoproclamés «avant-gardistes». La «révolution» voulue par le candidat Macron en 2017 et l’affirmation actuelle d’un dogme progressiste ne seront pas battus en brèche uniquement par des populismes éparpillés, réceptacles de colères légitimes. Ces conceptions seront électoralement battues si le conservatisme est capable de devenir une idée neuve en France ainsi qu’une alliance dépassant l’union des droites. Une alliance électorale des conservateurs et de l’état d’esprit conservateur? L’alliance, cela se pratique dans la diversité des angles de vue mais avec un programme/projet commun et une stratégie politique claire. Au-delà des tabous apparents.

    Alors, qui? Une alliance des conservateurs de droite et de gauche, car ces derniers existent, des conservateurs-libéraux de droite et de gauche (l’économie de marché retrouvant sa place véritable, celle d’être un outil au service d’une vision politique et non plus un but en soi, l’ordre des mots est ici important), des souverainistes, des républicains-souverainistes, des écologistes ne confondant pas le vert et le rouge, des chrétiens, des musulmans républicains, premières cibles après les chrétiens de l’islamisme, des humanistes soucieux de la transmission de notre héritage commun et des populistes de droite à même de comprendre ce qui se joue maintenant: l’époque n’est plus au Grand Bond en avant mais à la prise en compte de nos limites essentielles, qui sont la condition d’un futur commun. Un mot d’ordre: conservatisme, d’abord!

    Matthieu Baumier (Figaro Vox, 15 avril 2019)

    Lien permanent Catégories : Points de vue 0 commentaire Pin it!
  • Face au nihilisme : retrouver notre vouloir-vivre de Nation...

    Vous pouvez ci-dessous découvrir un entretien avec Pierre le Vigan, réalisé par Edouard Chanot pour son émission Parade - Riposte, et diffusé le 4 avril 2019 sur Sputnik, dans lequel il évoque la question l'actualité du nihilisme à l'occasion de la sortie de son essai Achever le nihilisme (Sigest, 2019).

    Urbaniste, collaborateur des revues Eléments, Krisis et Perspectives libres, Pierre Le Vigan a notamment publié Inventaire de la modernité avant liquidation (Avatar, 2007), Le Front du Cachalot (Dualpha, 2009), La banlieue contre la ville (La Barque d'Or, 2011), Écrire contre la modernité (La Barque d'Or, 2012), Soudain la postmodernité (La Barque d'or, 2015), Métamorphoses de la ville - De Romulus à Le Corbusier (La Barque d'Or, 2017).

     

                                 

    Lien permanent Catégories : Entretiens, Multimédia 0 commentaire Pin it!
  • Comment expliquer ses échecs idéologiques ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François-Bernard Huyghe, cueilli sur son site Huyghe.fr et dans lequel il montre que le progressisme dénie toute légitimité à sa contestation. Spécialiste de la guerre de l'information, François-Bernard Huyghe enseigne à la Sorbonne et est l'auteur de nombreux essais sur le sujet, dont, récemment, La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015) et Fake news - La grande peur (VA Press, 2018). Avec Xavier Desmaison et Damien Liccia, François-Bernard Huyghe vient de publier Dans la tête des Gilets jaunes (VA Press, 2019).

     

    Résultat de recherche d'images pour "macron gilets jaunes"

     

    Les ratés du faire croire

    L’idéologie, trop vite congédiée par les partisans du « il n’y a pas d’alternative » ou de la « fin de l’Histoire » à la Fukuyama, revient et au galop. Son spectre hante l’Europe, ou, du moins, les européistes : populisme, illibéralisme, nationalisme, conspirationnisme, et autres vilains mots en isme...

    Ainsi, pour le « progressiste » (libéral, social et européen) de type macronien, tout s’explique par les fantasmes identitaires des oubliés de la mondialisation, par la puissance corruptrice des discours de haine, par les ratés de notre système d’éducation et d’intégration au nom de nos « valeurs », ... Quand il ne recourt pas tout simplement aux vieux clichés de classe, notamment à propos des Gilets jaunes : des abrutis, nourris de stéréotypes (antisémites, homophobes, anti-élites, contre la presse, les riches, les bobos, etc.) donc poussés uniquement par le ressentiment, incapables de s’organiser. Leur infériorité congénitale explique comment ils ne pensent pas bien. Voire ne pensent pas du tout.

    L’idéologique est d’abord réduit au psychologique (voire, plus ou moins consciemment, au biologique : ces gens sont tarés ou, comme le disait sans gêne Gaspard Gantzer, ils ont un petit QI). La thématique de réduction aux catégories mentales (haine, stéréotypes persistants, troubles identitaires...) s’inscrit dans la logique du mépris que nous avons évoquée (voir la série d’articles).

    On notera au passage que cette thématique du mépris (y compris face à la haine supposée des classes dangereuses) est nettement passée à gauche, alors qu’il était longtemps une marque de la droite réactionnaire la plus décomplexée. Il est mon adversaire parce qu’il est mon inférieur.

    Mais le second grand type d’explication recourt au principe de causalité diabolique. Nous l’avons exploré dans notre livre Fake news (depuis quelques jours en version « la manipulation en 2019 » actualisée et augmentée).

    Globalement une partie des élites attribue tous les événement fâcheux des deux dernière années Brexit, élection de Trump, référendum catalan, élections italiennes, demain résultat des élections au Parlement européen à une action délibérée des désinformateurs (notamment russes). Plus récemment l’affaire Benalla, la montée des Gilet jaunes ou même la mise en cause de notre pays par l’Onu pour brutalités policières : tout cela a été présenté comme le résultat d’influences étrangères. Lesquelles au fait ?
    Les Russes font figure de suspect habituels (rôle longtemps tenu par les Chinois). Mais les méchantes « sphères » sont aussi suspectes de saboter la démocratie à grands coups de mensonges numériques.

    Récemment, le Monde (8 mars 2019) a trouvé de nouveaux suspects. Comme le milliardaire américain Robert Mercer, qui, avec sa fille, et à travers le fond d’investissement Renaissance Technologies, financerait des campagnes pro Trump via les « alt-right », plus un think tank néoconservateur (Gatestone), et un journal canadien the Rebel (dont un salarié avait contribué à diffuser les Macronleaks) tout cela s’intéressant beaucoup à l’Europe et offrant parfois des contenus en français. Le journal rapproche aussi des activités du centre Horowitz connu pour ses opinions anti-islam ou du think tank Middle East Forum à la fois ultraconservateur et très pro-sioniste. Il y aurait des bourses, des financements, des vidéos en ligne, des soutiens à des activistes de droite comme Tommy Robinson aux États-Unis.
    Tout cela est sans doute vrai et, pour notre part, nous n’avons jamais douté qu’il y ait aux États-Unis de riches partisans de Trump et d’Israël qui financent des fondations, des messages en ligne ou des médias internationaux.

    De même que nous n’avons jamais douté qu’il y ait eu des milliardaires US qui aient milité contre le communisme ou pour l’Europe libérale. Nous n’avons jamais douté que George Soros ne donne des sommes considérables à des mouvements ou médias libéraux anti-Orban, anti-Trump, pro révolutions de couleur pro-UE, ou pro société ouverte. Et cela pour l’excellente raison qu’il le dit lui même et s’en vante. Pas davantage, nous ne doutons que les médias français soient pour une bonne entre les mains de 9 milliardaires qui ne sont pas trop favorables aux populistes ou aux Gilets jaunes. Ou qu’il existe des réseaux d’influence libéraux à travers la planète.

    La vraie question est : en quoi une ingérence anti-UE, anti-libérale, qu’elle soit menée par des États ou par des milliardaires pervertis, serait-elle en mesure de fausser la démocratie ? Pourquoi les « bonnes » influences laisseraient-elles de marbre les électorats populistes d’Europe et pas le contraire ? Quelle est la recette magique des méchants ? Et pourquoi la vérité serait-elle impuissante à triompher du mensonge, elle qui a à son service tant de gouvernements vertueux, de médias mainstream, d’ONG de bonne volonté et d’internautes profondément vertueux ?
    Nous développerons dans d’autres billets la critique de ces deux arguments majeurs de l’idéologie dominante (en disant « idéologie dominante », nous voulons simplement dire que dans toute société, s’il y a au moins deux idéologies, il y en a forcément une qui prédomine). Mais il faut aussi se poser la question complémentaire : qu’est-ce qui pousse les tenants des conceptions prédominantes à attribuer leurs échecs (leur incapacité à faire croire les masses) à des facteurs aussi triviaux que les mauvais instincts desdites masses ou les manœuvres vicieuses d’une poignée de manipulateurs ?

    L’explication est probablement que ce type d’explication satisfait les dominants. Pour eux, l’idéologie est le mal psychique par excellence : l’ignorance de la réalité (fake news, fantasmes et compagnie) constitue son terrain favorable car elle nourrit les passions tristes (obsession identitaire, haine de l’autre). À moins que les discours idéologiques anti-systèmes (donc anti-démocratie puisque nous avons été élus), ne soient que les indices d’une gigantesque opération de désinformation, surtout en ligne : haine envers le Vrai, le Beau, le Juste plus falsification de la réalité . Opération menée par les Russes, les Chinois, les islamistes, les extrémistes : le succès des idées non conformes ne peut ressortir qu’au ressentiment ou à la conspiration. La solution serait de rééduquer ou d’inclure, non de confronter des intérêts ou des projets. Éventuellement, il faudrait contrôler les réseaux sociaux...

    François-Bernard Huyghe (Huyghe.fr, 9 mars 2019)

    Lien permanent Catégories : Points de vue 0 commentaire Pin it!