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Textes - Page 23

  • La quatrième dimension !

    Nous reproduisons l'éditorial de Robert de Herte (alias Alain de Benoist) dans le numéro 136 de la revue Eléments. Ce numéro, dont le dossier central est consacré au nécessaire dépassement, par le haut, du clivage droite - gauche, est disponible actuellement en kiosque ou ici :

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    La quatrième dimension



    Trois grandes doctrines politiques concurrentes ont été successivement engendrées par la modernité: le libéralisme au XVIIIe siècle, le socialisme au XIXe siècle, le fascisme au XXe siècle. La dernière apparue, le fascisme, est aussi celle qui a le plus vite disparu. La chute du système soviétique n'a pas mis fin aux aspirations socialistes, ni même à l'idée communiste. Le libéralisme, lui, semble être le grand vainqueur de la compétition. Ce sont en tout cas ses principes, portés par l'idéologie des droits de l'homme, qui dominent au sein de la Nouvelle Classe planétaire et restent aujourd'hui les plus diffusés dans le cadre de la mondialisation.

    Aucune doctrine n'est intégralement fausse. Elle contient toujours des éléments de vérité. Faisons-en un panorama (plus que) rapide. A retenir du libéralisme: l'idée de liberté, associée à celle de responsabilité, le refus des déterminismes par trop rigides, la notion d'autonomie, la critique de l'étatisme, une certaine tendance girondine et décentralisatrice. A rejeter: l'individualisme possessif, la conception anthropologique d'un producteur-consommateur recherchant son meilleur intérêt du fait de ce qu'Adam Smith appelait son« penchant à trafiquer», c'est-à-dire de sa propension à l'échange, l'idéologie du progrès, l'esprit bourgeois, le primat des valeurs utilitaires et marchandes, le paradigme du marché, le capitalisme enfin. A retenir du socialisme: sa critique de la logique du capital, qu'il a été le premier à analyser dans toutes ses dimensions économiques et extra-économiques, le sens du commun et l'exigence de le renouveler, l'idée que la société se définit comme un tout (le holisme, fondateur de la sociologie), la volonté d'émancipation, la notion de solidarité, l'idée de justice sociale. A rejeter: l'historicisme, l'étatisme, la tendance à l'égalitarisme et à l'hypermoralisme doloriste. A retenir du fascisme: l'affirmation de la spécificité et de l'identité des peuples et des cultures nationales, le goût des valeurs héroïques, le lien entre l'éthique et l'esthétique. A rejeter: la métaphysique de la subjectivité, le nationalisme, le darwinisme social, le racisme, l'ordre moral, l'anti-féminisme primaire, le culte du chef, et encore l'étatisme.

    La 4e théorie politique, celle dont le XXIe siècle a de toute évidence besoin, sera-t-elle une doctrine radicalement nouvelle ou fera-t-elle la synthèse de ce qu'il y avait de meilleur dans celles qui l'ont précédée? C'est en tout cas à l'ébauche de cette théorie que ce que l'on a appelé la «Nouvelle Droite» n'a cessé, depuis plus de quarante ans, de s'employer.

    Le XXle siècle sera aussi celui du 4e Nomos de la Terre (l'ordre général des relations de pouvoir à l'échelle internationale). Le premier Nomos, celui des peuples vivant relativement à l'écart les uns des autres, a pris fin avec la découverte du Nouveau Monde. Le deuxième Nomos, représenté par l'ordre eurocentrique des États modernes (l'ordre westphalien), s'est achevé avec la Première Guerre mondiale. Le troisième Nomos fut celui qui a régné à partir de 1945, avec le système de Yalta et le condominium américano-soviétique. Que sera le 4e Nomos? Il peut prendre la forme d'un monde unipolaire américanocentré, d'un vaste marché planétaire, c'est-à-dire d'une immense zone de libre-échange, ou au contraire d'un monde multipolaire, où les grands blocs continentaux, à la fois puissances autonomes et creusets de civilisation, joueraient un rôle régulateur vis-à-vis de la mondialisation, préservant ainsi la diversité des modes de vie et des cultures qui font la richesse de l'humanité.

    Mais on peut tout aussi bien dire que nous sommes entrés dans une 4e guerre mondiale. La Première guerre mondiale (1914-18), qui s'est achevée au profit de la City de Londres, avait abouti au démantèlement des empires austro-hongrois et ottoman. Les deux grands vainqueurs de la Deuxième Guerre mondiale (1939-45) ont été les États-Unis d'Amérique et la Russie stalinienne. La troisième guerre mondiale correspond à la guerre froide (1945-89). Elle s'est terminée avec la chute du Mur de Berlin et la désintégration du système soviétique, principalement au profit de Washington. La quatrième guerre mondiale a commencé en 1991. C'est la guerre des États-Unis contre le reste du monde, guerre multiforme, aussi bien militaire qu'économique, financière, technologique et culturelle, indissociable de l'arraisonnement général du monde par l'infinité du capital.

    L'évolution de la guerre ne dépend pas seulement des avancées technologiques en matière d'armements, mais aussi de la succession des institutions et des formes politiques auxquelles elle a toujours été liée. On peut ainsi dire que les formes strictement militaires de conflit ont elles-mêmes connu quatre phases successives à l'époque moderne: d'abord la guerre des États souverains, liée à l'apparition avec Hobbes et Machiavel de la politique moderne, par dépossession de la théologie au profit de la souveraineté strictement politique. Les guerres sont alors menées au nom du seul intérêt des États. Ce sont encore des guerres limitées et circonscrites, des guerres à justus hostis, où l'on défend avant tout un ordre politique particulier. Vient ensuite la« guerre démocratique» des peuples devenus à leur tour souverains au XVIIIe siècle (qui est aussi celle des partisans irréguliers, avec les premières guérillas, dans le contexte d'une montée des nationalismes), où l'on défend avant tout un territoire. Au XIXe siècle, on voit apparaître la guerre au nom de l'humanité, moralisante et criminalisatrice, qui est aussi une guerre idéologique où l'on défend avant tout des principes abstraits. Elle marque déjà le retour de la «guerre juste» (sa première forme étant la guerre de Sécession américaine). La 4e forme de guerre est aujourd'hui la guerre contre la « terreur » (ou « guerre des étoiles ») qui est aussi une guerre asymétrique totale.

    A bien des égards, nous sommes ainsi entrés dans la quatrième dimension. L'entrée dans cette quatrième dimension fait approcher de l'heure de vérité. Il s'agit de savoir quels seront en ce nouveau siècle la configuration générale des choses, les lignes de force majeures, les enjeux principaux, les clivages décisifs. Pour l'heure, nous sommes encore dans l'inter-règne. Mais d'ores et déjà se pose la question essentielle: l'énigme du sujet historique dans un monde où la domination de la Forme-Capital, pourtant soumise à de terribles contradictions internes, semble se renforcer tous les jours. Quel sera le sujet historique qui fera basculer les choses? Être un sujet historique, et non pas un objet de l'histoire des autres, exige une pleine conscience de soi, ainsi que la conscience de la façon dont elle peut se déployer vers ses possibles. Heidegger parlait du Dasein, cet être-là tissé par le temps vécu, qui est toujours en attente de lui-même. Il y a un Dasein des peuples, au sens politique de ce terme. Les peuples sont en attente de la fin de leur aliénation en tant que peuples. Face à la forme objectivée du travail, qui est le capital, il leur faut s'instaurer comme le sujet historique de notre temps, afin de redevenir les sujets de leurs pratiques sociales.

    Robert de Herte

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  • Pour une vision géopolitique européenne !

    Un texte intéressant de Jean-Claude Empereur, cueilli sur le site Europe solidaire.

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    Pour une vision géopolitique européenne

    L'approche géopolitique, c'est-à-dire l'analyse des rivalités de pouvoir ou d'influence sur des territoires, pour reprendre la définition d'Yves Lacoste, à qui l'on doit la renaissance de la pensée géopolitique en France, a longtemps été tabou en Europe, pour des raisons historiques et socio psychologiques. Il es temps que les Européens se débarrassent de cet handicap. Voici quelques propositions en ce sens.

    Le discours classique européen est encore loin d'avoir intégré cette dimension de la géopolitique. Il appartient donc aux mouvements d'avant–garde d'utiliser ce type d'analyse et d'en tirer parti pour décrypter les forces qui sont à l'œuvre dans le processus de mondialisation/globalisation auquel nous sommes confrontés et de créer les outils ou institutions capables de mener à bien cette refondation du discours européen traditionnel encore beaucoup trop imprégné d'économisme et de fonctionnalisme.

    Ceci est d'autant plus nécessaire qu'à la faveur de la crise, loin de profiter de l'occasion qui s'offrent à eux d'élaborer une doctrine qui leur soit propre, les Européens ne sont pas en mesure de forger une vision géopolitique commune du monde qui les entoure.

    Bien plus, on à le sentiment que depuis quelques mois  la crise grecque, sous couleur de divergences techniques sur la manière de gérer les problèmes de la dette des membres de l'Union, devient peu à peu le révélateur de divergences géopolitiques internes à l'Union, l'Allemagne tentant, à cette occasion, sous couvert de vertu financière et budgétaire, de retrouver ou à tout le moins de  s'assurer un nouveau leadership sur l'Europe. De telles tendances, si elles devaient se confirmer, conduiraient inévitablement à la dislocation de l'Union. Une fois de plus la responsabilité de la construction européenne revient à ce qu'il faut bien appeler le partenariat géopolitique Franco-Allemand.

    C'est la raison pour laquelle il n'est pas inutile d'observer de manière plus globale qu'on ne le fait aujourd'hui en se focalisant sur les problèmes de l'Euro ou de la « gouvernance » européenne ce concept flou qui nourrit les agendas des réunions de Bruxelles.

    1. Analyse


    La réunification de l'Europe est sur le point de s'achever, le monde multipolaire se construit, une crise économique d'une ampleur inégalée se développe et prend une dimension géopolitique.

    Dans une époque où la planète semble retrouver l'ordre naturel des choses, c'est-à-dire un monde multipolaire, théâtre  d'une compétition acharnée sur tous les plans, l'opinion européenne manifeste un certain désenchantement et s'interroge sur le sens à donner à son projet .Cette crise dont les aspects géopolitiques sont de plus en plus évidents, par le double phénomène de transition et de migration de puissance planétaire qu'elle engendre accroît encore ce sentiment de désarroi.

    Le moment est venu pour les Européens de saisir les incertitudes de la situation, d'en tirer partie pour, en affirmant solidarité puissance, indépendance et souveraineté, afficher leur volonté d'être parmi les acteurs majeurs du monde qui vient, non pas dans une perspective d'hégémonie ou d'affrontement mais au contraire d'ouverture, de partage et de solidarité face aux défis du nouveau siècle.

    Par rapport aux ambitions de ses fondateurs, le grand dessein  européen, même s'il reste encore d'une extraordinaire audace institutionnelle et politique, comme une grande exception historique, s'est affadi en s'inspirant, au fil des ans, de l'idéologie inconsciente  du « mercantilisme apolitique ». voire « impolitique » pour reprendre la terminologie chère à Julien Freund.

    Le discours politique européen s'est réfugié dans l'évitement sémantique, forme particulière d'un principe de précaution envahissant qui tend à annihiler toute vision novatrice dans un domaine où, pourtant, celle ci devrait s'imposer. C'est ainsi qu'au vocabulaire traditionnel des grands Etats, fondé sur les concepts naturels d'intérêts vitaux de puissance, d'indépendance et de souveraineté, s'est substitué le  langage désincarné  d'une technocratie compétente mais, par nature, politiquement irresponsable. Faute d'orientation  politique mobilisatrice et en vertu d'une conception trop étroitement économique et institutionnelle de la construction européenne,  des principes abstraits tels que ceux d'acquis communautaire, de subsidiarité, de codécision, de concurrence libre et non faussée, de bonne gouvernance etc.... se sont installés dans un  discours trop souvent incantatoire. Ces principes ne parlent ni à l'opinion ni aux peuples, ils ne peuvent que susciter la résignation voire l'hostilité et, la plupart du temps, l'incompréhension.

    Pour faire face à cette situation, s'imposent à l'Europe trois impératifs fondamentaux et trois priorités existentielles.

    2. Impératifs fondamentaux.


    Ces impératifs constituent le socle de l'Union Européenne. Il revient à celle-ci, par tous les moyens, dont elle dispose de :

    2.1. Provoquer entre les membres de l'Union et les candidats en instance d'intégration un très fort consensus sur :

       *  la capacité de définir un territoire construit et aménagé par des réseaux de transport et de communication et de  grandes infrastructures publiques, aux frontières stabilisées, aux contours  raisonnables, ne  faisant pas courir à l'Union de risques de conflits latents.

        *  la reconnaissance de l'existence d'une population unie dans la diversité, accueillante aux étrangers mais consciente de perspectives démographiques préoccupantes qu'il convient de corriger sans délai.

        *  la volonté impérative de se réapproprier une culture scientifique et technologique qui tend à lui échapper.

    2.2.
    Forger une vision géopolitique commune propre aux cinq cents millions d'Européens, destinée à faire face aux visées qu'ont nécessairement sur eux les autres grands acteurs du monde multipolaire et éventuellement à les contrecarrer si d'aventure celles-ci mettaient en cause les intérêts vitaux européens qu'il est, aujourd'hui, plus que jamais, urgent de définir et d'afficher. Cette vision commune doit, bien entendu, s'appuyer sur la maîtrise de ces voies et moyens traditionnels de la puissance que sont  l'énergie, la défense, la souveraineté technologique et alimentaire, l'industrie, la monnaie, la culture, les normes etc.

    2.3.
    Inventer  le concept nouveau de souveraineté européenne, entendu comme celui d'une souveraineté continentale. Celle-ci, loin d'annihiler la souveraineté des Etats membres, viendrait la compléter, la renforcer et la surplomber  sans l'étouffer, créant ainsi une sorte d' « effet de levier » géopolitique. Ce principe nouveau traduirait simplement le fait que, face aux souverainetés affirmées sans états d'âme par les autres acteurs du monde multipolaire, les Européens souhaitent rester maîtres chez eux tout en participant activement à ce nouveau « Concert Mondial »., concept mieux adapté aux réalités que celui du  « Nouvel Ordre Mondial », que tentent d'imposer les Etats-Unis avec de plus en plus de difficultés.

    3. Priorités existentielles.


    En même temps qu'elle rend plus impérieuse encore le caractère d'urgence des impératifs évoqués précédemment, la crise, par les contraintes économiques et financières qui l'amplifient,  offre à l'Europe une extraordinaire opportunité de fixer ce qu'il ne faut pas hésiter à appeler  des priorités  existentielles,  car elles touchent à l'essence même du projet européen. Sans le respect de ces priorités l'Europe se dissoudra dans un ensemble flou  dont la maîtrise lui échappera peu à peu.

    3.1. La première de ces priorités consiste à redéfinir puis à reconstruire un modèle de société européenne inconsidérément orienté et façonné par l'omnipotence et le dérèglement des marchés financiers, l'effacement de la puissance publique, le refus de la vision à long terme mais surtout sur une conception erronée des échanges internationaux, de la division internationale du travail et du développement. Cette conception repose ,en effet, sur la mise en compétition systématique, sous prétexte  de  mondialisation/globalisation, d'espaces économiques hétérogènes et démographiquement déséquilibrés entraînant les conséquences économiques, sociales et financières à long terme considérables  qui viennent de se dévoiler brutalement.

    3.2.
    La seconde priorité consiste à se libérer  de tous ces réseaux de dépendance de type « gullivériens » dans lesquels chaque jour un peu plus, l'Europe s'emprisonne, sans que l'opinion publique s'en aperçoive. Cela va  du contrôle de l'acheminement du gaz russe  à la gouvernance  d'Internet par un « ordinateur racine » situé aux Etats-Unis, en un lieu tenu secret, dont nous déclenchons, à notre insu, la vigilante  activité au moindre « clic » de souris.

    D'autres liens de dépendance, plus subtils encore, se déploient, comme ceux tissés par la diffusion d'une culture managériale de type  anglo-saxon, reposant sur la valorisation du court terme voire de l'instantané, valorisation supposée synonyme d'efficacité et de compétitivité, refusant les contraintes du temps long et les impératifs du débat et de l'examen critique, principes dont la culture européenne est imprégnée. De très nombreux autres exemples de dépendance culturelle pourraient être examinés. Dans l'avenir ces dépendances pourront venir de nouveaux acteurs multipolaires et prendre des formes encore inconnues aujourd'hui. Pensons simplement aux retours de certaines formes de fondamentalismes religieux ou écologiques. Pensons également au formatage de l'opinion mondiale par ce que l'on est convenu d'appeler  la pensée « mainstream » ou le « storytelling ».

    3.3. La troisième enfin de ces priorités, la plus décisive, impose que l'Europe rejette ses complexes, ses doutes, produits d'une culpabilité maladive héritée d'un siècle tragique, dont la plupart des acteurs du monde multipolaire s'ingénient à lui rappeler ses responsabilités dans le déroulement des événements. Elle pourra ainsi  se percevoir non pas seulement comme la puissance traditionnelle qu'elle doit redevenir mais surtout comme la puissance normative, régulatrice et anticipatrice dont un monde déboussolé par de multiples défis : démographie, climat, épuisement des ressources, sous-alimentation, pandémies,  peurs malthusiennes irraisonnées , etc. a plus que jamais besoin et dont elle possède tous les éléments du fait de son expérience historique.

    4. Propositions

    L'Europe que nous voulons ne peut être qu'une Grande Europe politique, puissante, indépendante, souveraine et solidaire. Il ne faut pas perdre de vue que dans la conception de Hobbes, le grand théoricien, avec Jean Bodin,  de la souveraineté, le « souverain » est d'abord et avant tout le « protecteur » de son peuple face à l'état de «  lutte de tous contre tous » qui caractérise une  planète encore loin d'accepter le soit disant gouvernement mondial dont nous parlent à longueur de pages les médias les intellectuels et les commentateurs « mainstream ».

    Dans cette perspective tout doit être considéré par les Européens comme géopolitique.

    On trouvera, ci-dessous, quelques orientations prioritaires qui doivent être considérées comme non exhaustives.

    4.1.
    L' Union Franco Allemande, ouverte à tous ceux qui veulent la rejoindre, tout en s'approfondissant  sans cesse, doit être considérée comme un élément d'entraînement et d'anticipation.

    4.2.
    Les principes d'une économie solidaire, protectrice du bien être des cinq cent millions d'Européens,  seuls remparts contre les dérives d'un capitalisme financier incapable de s'autoréguler, doivent constituer  le socle d'une société européenne attentive aux droits et aux devoirs de la personne dans la perspective de ce qu'il est convenu d'appeler la « bonne société »
     
    4.3.
    Une telle perspective implique à la fois  le réajustement de l'Euro vers une parité convenable, une large diffusion de celui-ci au delà d'une zone monétaire qu'une inutile frilosité technocratique  tend à restreindre, ainsi que  la mise en œuvre d'un vaste programme de ré-industrialisation, largement appuyé par une politique vigoureuse de souveraineté technologique, de défense, de relance spatiale et de sécurité  agro-alimentaire.

    4.4. Cette perspective implique surtout que le budget de l'Union passe progressivement du 1% du PIB européen à 15% de celui-ci au cours des quinze prochaines années, atteignant ainsi le pourcentage acquis par le budget fédéral américain. Seul en effet  un tel niveau peut permettre à un gouvernement économique de mettre en œuvre des politiques significatives dans les domaines essentiels à l'indépendance de l'Europe. Il faut garder, en  outre présent à l'esprit que c'est le vote des budgets qui, dans l'histoire, a donné leur légitimité aux institutions démocratiques. Les institutions européennes ont  besoin de ce supplément de légitimité, seul moyen de combler le déficit de souveraineté dont souffre l'Union face à ses compétiteurs de la nouvelle « mondialité ».  

    4.5. Une politique ambitieuse de structuration d'un espace européen qu'il faut aménager pour lui donner sa cohérence territoriale et sa lisibilité, en particulier par le déploiement d'un réseau ferroviaire européen à grande vitesse, notamment sur l'axe « magistral » Paris ,Strasbourg, Munich, Vienne, Bratislava, Budapest, par le développement d'un système fluviomaritime de canaux transeuropéen, à grand gabarit, mais aussi par la mise en place d' un réseau transcontinental sécurisé et équilibré de transport de gaz et de pétrole.

    4.6.
    Sur le plan culturel et en particulier linguistique, l'Union européenne doit s'attacher, par l'enseignement des langues, la mise en œuvre de programmes d'intercompréhension de type scandinave, le lancement de vastes programmes de préservation de la diversité linguistique et  de traduction automatique utilisant toutes les ressources disponibles des technologies de l'intelligence et des sciences cognitives. L'Union doit valoriser cette extraordinaire richesse que constitue la cohabitation, en son sein, des trois domaine linguistiques Romain, Germanique/Anglo-Saxons et Slave.

    4.7.
    Pour faire face à un risque de vieillissement démographique entraînant, à terme, l'affaissement de sa population active et donc l'affaiblissement de son niveau de vie, risque qui constitue  probablement la menace la plus grave qui pèse sur elle, l'Union doit engager, sans délai, une véritable politique de population comprenant quatre volets indissociables : politique de natalité et de la famille, d'immigration et  de co-développement avec les pays migrants mais aussi de maîtrise des conflits intergénérationnels potentiels dont certains signes inquiétants commencent à apparaître.

    4.8
    .
    Enfin cette Europe puissante et réunifiée reconstruisant enfin, à son avantage, ce rapport de force naturel qui est la loi des relations internationales, en même temps qu'elle saisira l'occasion de rétablir des relations transatlantiques fondées sur une logique de partenariat et non de protectorat, développera principalement, dans un premier temps, de nouveaux partenariats avec la Russie , le Monde Méditerranéen,  l'Asie du sud ouest, et l'Afrique, sans exclure, bien entendu, le développement des relations avec les puissances émergentes telles que les pays d'Amérique latine ou réémergentes telles qu l'Inde ou la Chine.

    Conclusion: Créer un pôle de réflexion géopolitique

    Il est donc temps que l'Union Européenne crée en son sein un véritable pôle de réflexion géopolitique sous une forme à définir. Cet organisme qui pourrait être constitué « en réseau » serait chargé d'éclairer les choix de ceux qui auront la mission de diriger  l' « Europe Politique, Nouvelle Puissance dans un Monde Multipolaire » que, plus ou moins confusément, les Européens ,aujourd'hui quelque peu désorientés, appellent  de leurs  vœux.
            
    Cette approche très volontariste du projet européen ne s'inspire d'aucune arrière- pensé hégémonique ou universaliste. Elle se présente comme destinée à fournir au traité de Lisbonne les orientations d'une application ambitieuse de celui-ci. Il s'agit cependant d'une stratégie appelant néanmoins à la volonté de rompre avec les idéologies ayant pour objet  de réduire le rôle de la puissance publique dans l'activité économique et sociale, de lui  préférer systématiquement le jeu des mécanismes de marché  et de s'interdire les actions d'orientation  à long terme.

    L'Union Européenne, dont la réconciliation franco-allemande reste l'un des symboles fondateurs doit s'affirmer comme une puissance majeure  d'entraînement, d'anticipation et d'exploration du possible à un moment où le monde doit résoudre, en même temps, les contraintes géopolitiques du retour de la multipolarité et les grands défis planétaires.

    Elle se doit de créer dans tout ces domaine les outils qui lui permettent de sortir de la » trappe géopolitique » dans laquelle tous les grands acteurs du monde multipolaire, s'étant eux forgé une vision géopolitique du monde tentent de la maintenir.

    Proposer aux Européens une vision géopolitique,  c'est analyser les forces et les faiblesses, les atouts et les risques,  les enjeux et les défis que la situation singulière de l'Europe par rapport à la géographie de la planète lui confère, à une époque où  se conjuguent la montée des rivalités internationales, de grandes échéances systémiques financières, climatiques, alimentaires,  démographiques, culturelles et sanitaires.

    Sans la création d'une ou plusieurs institutions  d'anticipation du futur,  les Européens se condamnent à déléguer la conduite de leur destin à d'autres qui n'ont aucune raison de leur laisser la possibilité de s'affirmer comme des acteurs majeurs du monde qui vient.

    18/06/2010
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  • Aux armes, citoyens européens !

    Les éditoriaux du journal Le Monde, en général, fleurent bon la bienpensance... Du prêt-à-penser lisse et raisonnable ! C'est dire que l'éditorial du numéro du samedi 3 juillet, consacré à la défense européenne, tranche avec le discours habituel. Ne boudons donc pas notre plaisir !

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    Aux armes, citoyens européens !

     

    Dans un monde qui s'arme, l'Europe désarme. Sous le choc de la crise et la nécessité d'assainir leurs finances publiques, les pays européens taillent dans les budgets de la défense - massivement. C'est dangereux.

    Les optimistes n'y verront qu'un ajustement conjoncturel susceptible d'être corrigé par quelques rattrapages ultérieurs. Les pessimistes dénonceront une évolution amorcée depuis la fin de la guerre froide, au début des années 1990, et qui accroît ce sentiment d'un continent qui sort de l'histoire.

    Ils dénonceront une manière de repli stratégique, un refus conscient ou inconscient de devenir une puissance qui compte dans le monde de demain. Ils stigmatiseront un tropisme vers la neutralité, qui ferait d'une Europe vieillissante une sorte de Suisse à l'abri des tumultes du XXIe siècle - ce qui relève d'une conception angélique de l'histoire et n'est pas gentil pour la Suisse, qui dispose d'une bonne défense nationale.

    Car la défense n'est pas seulement l'aptitude à dissuader ou à combattre un ennemi aux frontières. A cet égard, les Européens ont admirablement su construire - à l'abri, il est vrai, du bouclier américain - un ensemble d'où la guerre est exclue comme mode de règlement des conflits. La défense, pour un continent comme l'Europe, c'est la capacité à justifier ses ambitions stratégiques (en a-t-elle encore ?) ; c'est l'aptitude à projeter sa puissance sur des théâtres éloignés où se joue une partie de son avenir économique ; c'est la possibilité d'intervenir pour s'interposer sur un autre continent, empêcher tentatives génocidaires et crimes contre l'humanité. Bref, tenir son rang parmi les puissances de l'époque.

    Les chiffres ne disent pas tout, mais ils ne trompent pas. La majorité des pays européens consacre moins de 1,5 % de leur produit intérieur brut (PIB) à la défense. Tous, sans exception, taillent dans les crédits militaires des lois de finances des deux années à venir.

    C'est vrai pour les petits pays européens. Mais c'est aussi le cas pour les quatre ou cinq grandes puissances militaires du Vieux Continent que sont l'Allemagne, la France, la Grande-Bretagne et, à un moindre degré, l'Espagne, l'Italie et la Pologne. Les Allemands et les Britanniques paraissent les plus radicaux dans les coupes demandées à leurs armées ; les Français semblent plus prudents, qui limitent la "casse" ou s'efforcent, comme ils disent élégamment, de "stabiliser" leurs dépenses militaires.

    Cela serait d'une importance relative si les "autres" en faisaient autant. Ce n'est pas le cas. Les Etats-Unis entendent rester une des grandes puissances militaires de leur temps - avec plus de 4 % de leur PIB consacré à la défense ; les Russes de même, en plein effort avec plus de 5 % ; les Chinois plus encore...

    Les contraintes budgétaires nationales devraient inciter les Européens à mutualiser leur effort militaire. Cela a un nom : l'Europe de la défense. Elle présente nombre de difficultés, mais il faut moins que jamais l'abandonner. Aux armes, Européens, formez votre défense !

    Le Monde (éditorial, 3 juillet 2010)

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  • Notes sur la dissolution du "pouvoir politique"...

    Nous reproduisons ici ces Notes sur la dissolution du "pouvoir politique" publiées par Philippe Grasset sur son site d'analyse De Defensa.

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    Notes sur la dissolution du “pouvoir politique”

     

    Face à la structure crisique

    Notre époque a changé la définition de l’événement qu’est une “crise”, en allongeant indéfiniment un phénomène caractérisé initialement par sa briéveté, en l’“institutionnalisant” par la durée, en le structurant en une “structure crisique” qui caractérise la situation du monde. Face à cette situation, le pouvoir politique a perdu ses références et l’on découvre son incapacité complète d’adaptation dans son incapacité de trouver des références nouvelles. Le “pouvoir politique” s’est révélé comme une matière invertébrée et sans substance, dépendant totalement de références extérieures et mettant en lumière sa perte complète d'autonomie créatrice.

    Devant la “structure crisique“, – «Insensiblement, le pouvoir s’est transformé d’une certitude de fer en une liquéfaction accélérée; d’une structure de béton armée en une coulée de sable qui glisse entre les doigts... Insensiblement mais à une confondante rapidité. L’espace de temps pour mesurer ce changement est remarquablement court, – quelques années suffiront, certainement, pour en repérer les bornes, – de la décennie des années 1990 où s’installe ce pouvoir qui semble achevé, à 2006-2008, où les entreprises les plus assurées et les positions les plus affirmées semblent se dissoudre à une vitesse dont nul ne semble se rendre compte dans les palais et les ministères….»

     

    L’emprisonnement de l’âme

    Le problème essentiel qui affecte nos élites et nos directions politiques dans cette situation nouvelle est psychologique. Ces élites sont totalement “sous influence”, incapables de la moindre pensée autonome, privées de la culture générale qui permet de cultiver l’autonomie de la pensée.

    Pour autant, il ne s’agit pas de “robots” sans âme, de mécaniques. Au contraire, il y a dans les élites politiques un désarroi et une incompréhension devant la vacuité et la vanité de leurs actions, lorsque vacuité et vanité apparaissent à l’occasion d’événements de crise de plus en plus nombreux. Il en résulte une fragilité extrême de la psychologie, d’autant que le “devoir” de ces élites leur fait obligation d’applaudir le système dont l’effet de l’action est si catastrophique.«[L]a fragilité de leur psychologie se rapproche de plus en plus dangereusement du point de rupture.»

     

    Le désordre naît de l’impuissance et de la fragilité de la psychologie

    Les deux éléments additionnés, à la fois la perte de références due à la structure crisique révélant l’inexistence de la politique sans ces références, et la fragilité de la psychologie conduisent à l’impuissance complète de la réalisation du sens des événements, et à l’impuissance de toute prévision. Ces conditions créent un désordre rampant qui permet à des situations étranges de se développer, comme, par exemple, la position d’omniprésence d’un Robert Cooper dans la détermination de la politique extérieure de l’UE.

    Il ne s’agit plus ni d’idéologie, ni d’engagement éventuellement extrémiste, ni de complots, ni de corruptions diverses, – sauf, justement, la corruption psychologique qui implique une sorte de pathologie. Pathologie dans le chef de ceux qui ne sont plus capables d’animer la politique, pathologie en sens inverse d’un Cooper qui anime une politique extérieure sans aucune légitimité et au nom de principes totalement dépassés et usurpés.

     

    La psychologie malade de l’idéal de puissance

    Cette situation de la psychologie est clairement née du choix de “la politique de l’idéal de puissance” (ou, dans sa version grossière US, “la politique de l’idéologie et de l’instinct”). Cette politique est liée à une seule conception, à un seul outil, qui est la force elle-même, la “force brute”.

    Devant les déboires et les catastrophes rencontrées ces dernières années, la politique n’a fait que devenir à la fois et parallèlement, de plus en plus extrémiste et de plus en plus impuissante. C’est l’illustration de “la puissance devenue impuissance” et de la psychologie devenue pathologie extrémiste. Ces situations sont de véritables prisons et son inconsciemment subies comme telles, accentuant le malaise.

     

    Le pouvoir face à son néant existentiel

    Des exemples en cours montrent la façon dont le pouvoir politique se trouve complètement à la dérive. Il est faux de dire qu’il ne dispose plus de moyens et de pouvoirs. C’est lui qui a mobilisé des ressources colossales pour sauver le système financier. Quoi qu’on pense de cette opération, il reste que c’est une démonstration de pouvoir. Le résultat en est une aggravation de la crise, une aggravation de la paralysie du pouvoir, comme si la démonstration de l’existence de son pouvoir n’avait eu comme effet que d’accentuer à la fois la sensation et la situation d’impuissance du pouvoir politique.

    Que ce soit BHO face au “oil spill”, Israël face à l’affaire des “flottilles de la liberté”, les pays européens dans le crise de l’euro, on se trouve devant un gâchis systématique de la fonction de responsabilité du pouvoir. On n’y voit aucune action construite mais des réactions à court terme face à des événements par ailleurs prévisibles. Le résultat est un “pouvoir politique” courant derrière l’événement et laissant les événements construire une réalité politique.

    La structure crisique de la situation du monde à réduit le pouvoir politique à une situation proche de l’entropie, à un “néant existentiel”.

     

    Le point de fusion

    Comme on l'a dit, cette quasi disparition du pouvoir politique ne tient nullement à l’absence de pouvoirs ni de moyens mais plus généralement à sa position au point de confrontation des deux forces qui conduisent le système général. La crise de ce système général conduit en effet à un antagonisme de plus en plus constant, de type automatique, entre les deux forces qui le constituent : le système du technologisme, fournisseur de puissance, et le système de la communication, créateur de virtualisme pour habiller cette puissance.

    Cette situation d’antagonisme a commencé en 2004-2005 et s’est institutionnalisé depuis la crise du 15 septembre 2008. Le système du technologisme accumule les échecs et les catastrophes tandis que le système de la communication, répondant à sa fonction primale s’inspirant de la philosophie médiatique du sensationnel qui devait faire la promotion des victoires du technologisme, fait la promotion de ce qui est sensationnel, c’est-à-dire de ses défaites.

    Pris dans cet antagonisme, le pouvoir politique ne sait plus comment agir ni dans quel sens. Sa puissance est devenue inefficiente, et littéralement impuissante. Sa paralysie est complète.

     

    Le cadavre bouge-t-il encore, – en attendant la suite ?

    Aujourd’hui, le pouvoir politique ne peut plus espérer retrouver une quelconque efficacité que dans des situations extraordinaires où il se trouve, d’une façon spectaculaire qui serait mise en évidence par le système de communication, en opposition avec une initiative du système du technologisme.

    On peut envisager l’hypothèse que, dans les événements récents, le comportement du Turc Erdogan face à Israël a été dans ce sens. C’est bien insuffisant pour annoncer le moindre tournant sérieux, mais cela signale l’existence d’une certaine diversité possible dans l’activité du pouvoir politique par rapport au système (contre le système).

    Tout cela reste extrêmement parcellaire. La situation générale est bien de cette paralysie du pouvoir politique pour la cause objective des contradictions du système général en crise. C'est un processus d'autodestruction du système. Effectivement, – «La plus criante [des contradictions du système] est la destruction systématique du pouvoir politique qui, pendant deux siècles, l’a généreusement et scrupuleusement servi. Ces temps heureux où le système de l’idéal de la puissance semblait encore avoir une certaine cohésion, notamment avec des pouvoirs politiques puissants, sont définitivement finis. […] Nous ne [les] regretterons certes pas, occupés à observer ce qui pourrait [le] remplacer…»

     

    Philippe Grasset, De Defensa, 14 juin 2010

     

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  • L’Europe doit définir son rapport avec les Etats-Unis !

    Nous publions ici une intervention de Pierre Conesa prononcée à l'occasion du séminaire "La France et ses stratèges", organisé par la fondation Res Publica, qui s'est tenu le 22 mars 2010. Pierre Conesa est un ancien haut-fonctionnaire de la Délgation des affaires stratégiques du Ministère de la Défense. Il collabore à diverses revues de politique étrangère ou de géopolitique et est aussi l'auteur d'un excellent polar géopolitique intitulé Dommages collatéraux, qui est disponible en collection de poche.

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    L’Europe doit définir son rapport avec les Etats-Unis

    Je parlerai de l’époque très contemporaine où je travaillais à la Délégation des affaires stratégiques (DAS). Cette période post-guerre froide me paraît intéressante parce qu’elle traduit la relative modestie de la pensée stratégique française que l’on peut attribuer à deux faisceaux de causes dont certaines ont déjà été développées ici.

    Certaines raisons sont spécifiquement françaises.
    On l’a dit, il y a des raisons politiques. Le putsch de 1961 avait abouti à faire taire dans les rangs et à tuer une partie des modes d’expression des militaires.

    Il y a aussi des raisons proprement militaires : il est vrai que la hiérarchie militaire rappelait volontiers que, hors le nucléaire, il n’y avait point de salut, rendant illégitime toute forme de réflexion stratégique ne touchant pas au nucléaire. Il faut savoir que Pierre-Marie Gallois n’a été promu au grade de général qu’au regard de l’Histoire (on a considéré que le fait de ne pas le promouvoir apparaîtrait comme une tache). Le général Gallois aurait probablement fait une carrière plus rapide dans le ministère de la Défense s’il avait été contrôleur général des armées plutôt que le grand homme de la réflexion stratégique que nous connaissons. Il y a dans l’organisation administrative française des rémanences qui ne poussent pas à la réflexion stratégique.

    Les dernières raisons sont sociologiques. Je suis toujours amusé de constater qu’en Angleterre on mène des War studies tandis qu’en France on se consacre à des « études de la paix ». Le monde universitaire éprouve une sorte de fascination qui disqualifie toute réflexion ancrée dans la chose militaire.

    Je relève aussi ce qu’a dit l’amiral Dufourcq : on assiste aujourd’hui à une relève générationnelle extrêmement intéressante ; pour la première fois les militaires sortent du terrain et les modes de promotion et d’expression des militaires sont en train de changer. C’est une transformation très profonde et je crois qu’il faut s’y arrêter.

    La deuxième caractéristique française est la modestie des outils. Des hommes seuls c’est bien, mais il est infiniment préférable qu’ils soient adossés à des modes d’organisation.

    « Mondes rebelles » (1), recense environ quatre cents crises un peu partout dans le monde. Selon certaines publications américaines, comme celle du CSIS (2), il n’y a que cinquante On going conflicts. Selon les Américains, cinquante conflits, selon « Mondes rebelles », quatre cents ! Il me semble intéressant de savoir qui « choisit » les crises, qui décide qu’une crise est importante et qu’une autre ne mérite pas l’attention. C’est là le rôle des think tanks et de ce que Paul Dickson appelait le « complexe militaro-intellectuel » (3) : identifier l’ennemi, de préférence l’ennemi menaçant, justifier le système de défense et éventuellement justifier l’emploi de la force. Dans ce mode de production-là, il est évident que la pointure française - et même la pointure européenne – n’est pas à l’échelle de la pointure américaine. On compte aux États-Unis entre cinq cents et mille cinq cents think tanks (mais tous ne sont pas stratégiques), donc autant de modes de pensée, qui ont recours à de l’expertise précédant des décisions. La plus célèbre d’entre eux (qui n’est pas le plus gros), la Rand Corporation, compte environ mille cinq cents personnes, cinq bureaux dans le pays, quatre à l’étranger et un budget de 130 millions de dollars. Si on considère ce que pèse la FRS (Fondation pour la recherche stratégique), on descend immédiatement d’un cran, avec un budget de l’ordre de 4 à 5 millions d’euros. Même le SIPRI en Suède ou l’IISS en Grande-Bretagne n’emploient qu’une quarantaine de personnes pour un budget de 9 millions d’euros.

    Ma dernière remarque concerne les publications. Paradoxalement, la Revue de Défense Nationale, le média porteur dans lequel beaucoup des personnes présentes ici ce soir ont tenté d’apporter de l’intelligence, du renouvellement, reste à une diffusion à 5000 exemplaires en français, ce qui limite considérablement le propos ! Le média français de relations internationales le plus diffusé dans le monde est le Monde diplomatique, 120 000 exemplaires par mois, 25 éditions étrangères, environ 1 à 2 millions de lecteurs par mois. Étrangement, ce n’est pas reconnu.
    On constate donc un décalage entre ce qu’on veut faire et les outils dont on dispose.

    Le constat critique que je dresse ne tient pas qu’à la France. La faiblesse du mode de production européen s’est révélée dans la période post-guerre froide, ce monde rêvé (ou cauchemardesque, comme vous voudrez), sans ennemi. Quand, en 1988, Gregoriy Arbatov, directeur de l’institut du Canada et des États-Unis, conseiller de Gorbatchev, lançait aux équipes Reagan « Nous allons vous rendre le pire des services, nous allons vous priver d’ennemi ! », nous sommes entrés, faute de paradigme organisateur, dans une période de vide stratégique, puisque celui de la guerre froide sur lequel nous avions tous fonctionné s’effondrait avec le mur de Berlin.

    C’est à partir de ce moment que la machine américaine a produit l’essentiel des débats sur lesquels nous avons tous été contraints de nous prononcer :

    Tout de suite après la guerre du Golfe, c’était le « nouvel ordre mondial », les armées de la démocratie au service du droit… ça n’a pas tenu très longtemps.

    La « menace Sud » qui suivit avait l’avantage de pouvoir réorienter géographiquement tout l’outil militaire, passant de l’Est au Sud. Problème : le Sud ressemblait beaucoup au Maghreb … ce n’était peut-être pas la réflexion la plus efficace que nous avions produite.

    Nous eûmes ensuite la version noble de la menace Sud, le « choc des civilisations » (4). Quoi qu’on pense du livre de Huntington (fort bien écrit et traduit en trente-cinq langues !), le fait est que nous devions nous prononcer sur un débat formulé par d’autres (un peu comme au « Ce n’était pas ma question » d’Alain Duhamel, Georges Marchais répondait en d’autres temps : « C'était peut-être pas votre question, mais c’est ma réponse ! »).

    Puis il y eut « Le dernier homme » de Fukuyama, suivi du livre de Robert Kagan « Vénus et Mars », le plus ridicule de tous : l’Europe, qui n’avait pas d’armée, était Vénus, Mars étant incarné par les Américains utilisant la force.

    Il y en eut d’autres. David Frum, dans un livre extrêmement intéressant : « An End to Evil », explique que, refusant la guerre d’Irak, l’Arabie saoudite et la France devaient être considérées comme des ennemies. Je vous cite le livre de Brzezinski, Le Grand Echiquier (5), sorte de bréviaire de l’unilatéralisme. Pour lui, ce n’est pas l’ennemi qui est important mais le maintien de la suprématie, puisqu’il n’y a plus d’ennemi à la dimension des États-Unis : « Une Europe plus vaste permettrait d’accroître la portée de l’influence américaine. L’Europe de l’Ouest reste dans une large mesure un protectorat américain et ses États rappellent ce qu’étaient jadis vassaux et tributaires d’anciens empires ». On ne peut être plus clair ! Mais, faute de lire Brzezinski, nous restons liés aux États-Unis par un sentiment de solidarité. Je ne crois pas que ce soit exactement pensé comme tel de l’autre côté de l’Atlantique. À leur arrivée au pouvoir, les néoconservateurs ont posé un certain nombre de principes d’autant plus déstabilisateurs qu’ils n’ont rencontré aucune contre-opinion critique. Ce fut, dès l’éloquent Project for the New American Century (PNAC), la notion de « guerre préventive » – on en a vu la traduction en Irak – et la réhabilitation de l’usage de l’arme nucléaire avec l’idée des mini-nukes.

    Nous nous laissions donc dicter des modes de comportement puisque la « solidarité » atlantique nous amenait à avoir une distanciation polie et critique.

    Je reviendrai sur le mode de fabrication de l’ennemi que ce système a produit en particulier pour tout ce qui regarde le rapport à la Chine et à la Russie.

    Dans la décennie quatre-vingt-dix, faute de trouver des ennemis identifiables, nous avons dérivé vers le fétichisme technologique : l’absence d’ennemi ne devait pas nous empêcher de concevoir des armes destinées à impressionner, par notre supériorité technologique, les ennemis … que nous ne nous connaissions pas ! Tandis qu’à l’époque de la guerre froide les concepts se répondaient, ce fut alors la révolution dans les affaires militaires, le « ciblage », la « précision », le « zéro mort » etc. [Nous sommes aujourd’hui, en Afghanistan et au Pakistan, dans un exercice appliqué qui ne correspond pas exactement à la conception de l’époque.]

    Puis le temps vint où le renseignement technologique devait prendre le pas sur toute forme de renseignement : les moyens satellitaires, les moyens d’écoute ne devaient rien nous laisser ignorer… ce que Ben Laden n’avait pas compris puisqu’il est passé au-dessous des moyens de renseignement technologique le 11 septembre !

    Cette sorte de tropisme où la fascination américaine jouait à plein culmina lors de la déclaration du Président Bush (6) en janvier 2002 où fut déclarée la guerre aux concepts. Jusque là on désignait comme ennemis des territoires, des États, là, pour la première fois dans l’Histoire, on faisait la guerre au « terrorisme » et à la « prolifération » ! La définition des mauvais proliférants et des bons proliférants était la définition américaine du discours de janvier 2002 : l’Irak, l’Iran et la Corée du nord dans le rôle des mauvais proliférants, les bons proliférants étant ceux que l’on ne citait pas. Il faut croire que le TNP est conçu pour une lecture à trous ! Dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, on désignait certains États comme soutiens du terrorisme, d’autres étaient oubliés (l’Arabie saoudite et le Pakistan par exemple).

    Cette situation nous plaçait dans un discours descendant qui nous imposait le choix des crises, le choix des ennemis, le choix des processus.

    Je n’insiste pas sur le fait que nous-mêmes, pris dans cette mouvance, avons produit des concepts qui continuent à m’étonner : parler, à propos de la prolifération, de la dissuasion « du fort au fou » (7) considérant le proliférant comme un fou, est regrettable lorsqu’il s’agit simplement de dissuasion du faible au fort, sauf que nous sommes dans la situation du fort alors qu’habituellement nous sommes dans la situation du faible. Nous refusons à l’autre la légitimité que nous tirions de cette faiblesse, mais ce n’est pas en lui attribuant un qualificatif psychopathologique que nous réglerons la question. Il s’agit de s’interroger sur les ressorts politiques de la prolifération plutôt que d’en faire une espèce de concept unique curable par une méthode globale.

    Donc l’insuffisance est également européenne. En témoigne le mandat de l’Institut de sécurité de l’Union européenne, le seul outil de réflexion stratégique à la disposition de la Commission : L’Institut de sécurité a pour vocation de « réunir des universitaires, des fonctionnaires, des experts et des décideurs des États membres, d’autres pays européens, des États-Unis et du Canada en vue de procéder à une analyse prospective des questions de défense et à enrichir le dialogue transatlantique sur toutes les questions de sécurité ». C’est un postulat politique sur lequel on peut avoir une appréciation critique. Le constat que j’ai fait antérieurement m’incline à penser que ce ne doit pas être la mission première de l’Institut de sécurité. Le monde stratégiste auquel j’appartiens (je ne veux pas avoir une distance critique qui me mettrait au-dessus de la mêlée) souffre d’une espèce d’ontologie atlantiste : nous regardons ce qui se passe aux États-Unis et nous attendons le transfert de compétences à chaque fois qu’il peut avoir lieu.

    L’Europe - et la France en particulier - devrait faire avancer la réflexion stratégique dans quatre domaines :

    Notre rapport aux États-Unis est assez proche de celui des communistes français à l’égard de l’URSS : à l’époque de Staline, ils affirmaient : « Staline a raison ! » et au moment du rapport Khrouchtchev : « Khrouchtchev a raison ! », bref, l’URSS avait toujours raison. Nous sommes dans la même situation : à l’époque du néoconservatisme, les Américains avaient raison ; aujourd’hui, Obama, qui affirme le contraire de ce que disait Bush, a aussi raison ! Nous avons un véritable problème de justification a posteriori.

    Comment penser les relations internationales aujourd’hui quand on est européen ? Avons-nous des intérêts stratégiques qui peuvent être exprimés différemment de ceux des États-Unis ?

    Un exemple : Sachant que l’essentiel du pétrole du Golfe est acheminé en Asie, le jour où les Chinois, pour « sécuriser leurs voies d’approvisionnement », enverront des bateaux de guerre dans le Golfe persique, considérerons-nous, comme les Américains, que c’est une menace ou y verrons-nous, en tant qu’Européens, une contribution à la sécurité internationale ? Cette question a sa légitimité. Il en est de même de notre rapport à la Russie (que j’ai évoqué dans « la Fabrication de l’ennemi : le cas russe », article paru dans Libération (31 décembre2009). La « construction de l’ennemi » aujourd’hui, se passe à Washington et nous avons beaucoup de mal à nous en distancier.

    Ensuite, l’Europe, faute d’avoir des moyens militaires équivalents à ceux des États-Unis, se doit d’avoir une capacité d’évaluation des crises. L’Europe a éclaté sur la déclaration de guerre à l’Irak, la moitié des pays européens sont allés en Irak sur une évaluation de crise fondée sur les affirmations de Colin Powell brandissant ses petites fioles à l’assemblée générale de l’ONU : « Je ne peux pas vous dire comment j’ai obtenu cela mais je peux vous dire qu’il y a des armes de destruction massive en Irak ! » Nous avons les moyens d’une évaluation propre des crises et c’est précisément ce qui peut consolider un sentiment stratégique européen. J’en cite un exemple : la récente notion d’AFPAK (Afghanistan-Pakistan) est, en soi, un concept géopolitique tout à fait concevable. C’est dans le mode de traitement militaire de l’AFPAK qu’on peut avoir des doutes : Entre, d’un côté des avions américains qui bombardent le nord du Pakistan et, de l’autre, des Européens qui construisent l’Afghanistan, je ne suis pas sûr que les Pakistanais soient suffisamment fins dans l’analyse de la différence entre un avion américain qui obéit dans un cadre OTAN et un avion américain qui agit seul pour arriver à faire la distinction entre les Français et les Américains. Nous sommes en fait victimes d’une « solidarité » dans laquelle nous n’avons pas la maîtrise de la stratégie.

    Ma dernière remarque concerne les concepts stratégiques.

    Les concepts stratégiques américains sont fondés sur un constat historique : les États-Unis n’ont jamais connu la guerre sur leur territoire. Les Américains ont toujours vécu la guerre médiatisée. Leur concept de guerre est donc : « Je casse tout chez l’adversaire, ensuite il demande la paix ». Nous nous sommes trouvés dans la situation extraordinaire où il fallait expliquer à des Irakiens qu’ils n’avaient plus ni eau, ni électricité, ni services publics, ni police, ni armée qu’ils avaient la chance d’avoir la démocratie. Pour eux, la démocratie était l’opposé de ce qu’ils avaient connu sous la dictature, non pas sur le plan politique mais sur le plan matériel. Nous ne pouvons pas, en tant qu’Européens, adopter des concepts militaires qui consistent à tout casser pour ensuite devoir reconstruire, même si nous sommes meilleurs pour la reconstruction. Donc ce rapport à la guerre doit légitimer et construire des concepts militaires d’emploi qui doivent être assez fondamentalement différents de ceux des Américains.

    Nous ne sommes plus au temps où nous pouvions édicter aux autres les conditions dans lesquelles nous comptions assurer notre sécurité, nous ne sommes plus à l’époque de la colonisation, nous ne sommes plus au début du XXe siècle. La construction de la sécurité internationale à l’époque de la mondialisation suppose que nous prenions en compte la façon dont les autres pensent leur propre sécurité. La caractéristique de l’Europe c’est qu’elle se construit sur un consensus politique et non plus sur des rapports de forces. Pouvons-nous avoir les concepts diplomatiques de la puissance militaire classique ? Je ne le pense pas. C’est probablement ce qui fait l’originalité forte de l’Europe, autour de quoi il faut construire une stratégie et éventuellement une diplomatie militaire.

    Je remarquerai pour terminer que, dans un espace globalisé, mondialisé, la seule structure militaire qui survive est l’OTAN. Un observateur extérieur pourrait se demander pourquoi nous tenons tant à une structure militaire dont nous avons du mal à définir le mandat mais qu’on retrouve à l’autre bout du monde, en Afghanistan, agissant dans un contexte qui laisse perplexe : Que sommes-nous allés faire là-bas ?

    Le véritable enjeu stratégique aujourd’hui, c’est la façon dont l’Europe doit se penser vis-à-vis des États-Unis, c’est là le point essentiel de ma conclusion.
    Je vous remercie.

    Pierre Conesa (source http://www.fondation-res-publica.org)

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  • La justice ou la vengeance ?

    Nous reproduisons l'éditorial de Robert de Herte (alias Alain de Benoist) dans le numéro 135 de la revue Eléments. Ce numéro dont le dossier central est consacré à la justice est disponible en kiosque ou ici :

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    La justice ou la vengeance ?

    La justice est en France rendue « au nom du peuple français ». Elle n'est pas rendue au nom des victimes. On ne le dira jamais assez: dans un procès pénal, le but du jugement n'est pas d'abord de satisfaire le plaignant ou la victime, mais de dire le droit et de sanctionner sa transgression compte tenu des circonstances, atténuantes ou aggravantes, dans lesquelles celle-ci a eu lieu. Un crime ou un délit n'est pas jugé en priorité en fonction des dommages qu'il a provoqués, mais des circonstances dans lesquelles il a été commis. Si les circonstances n'étaient pas un élément essentiel de la décision du juge, le procès deviendrait à la limite inutile: il suffirait de disposer d'un barème prévoyant l'attribution automatique d'une peine donnée à chaque catégorie de crime. En ce sens, l'institution des tribunaux marque bien le passage du particulier au général, du privé au public, de la victime au tiers jugeant, représentant l'ordre symbolique du droit objectif. Comme le dit Hegel. l'institution judiciaire est censée répondre à 1'« exigence d'une justice dépouillée de tout intérêt» (Principes de la philosophie du droit, § 103).

     

    La notion même de justice s'est donc construite sur l'idée que l'élimination de la vengeance passionnelle privée nécessite l'éviction relative des victimes et de leur entourage du processus de réponse à l'infraction. Elle est née de la volonté de soustraire le règlement des litiges à la seule confrontation des parties en le confiant à un tiers théoriquement impartial, en l'occurrence l'institution judiciaire, seule investie du droit de punir au nom de l'ensemble de la société, et non de certains de ses membres.

     

    Or, c'est cette idée que conteste, depuis une trentaine d'années, la justice «réparatrice» ou «restauratrice» (restorative justice) , qui prétend combler les insuffisances de la justice pénale classique en se centrant sur le préjudice occasionné. Des lois sur les droits des victimes et leur participation aux procès, à titre de parties civiles, ont déjà été adoptées dans de nombreux pays. Ce droit a ensuite été étendu à des associations supposées représentatives. Mais la question se pose de savoir comment cette évolution, fondée sur la «reconnaissance» de la douleur des victimes - la condition de victime pouvant dès lors devenir très rentable -, est concevable sur un plan juridique normatif. La justice publique rendue au nom des victimes devient en fait nécessairement identique à la vengeance privée ou à la loi du Talion (cf. Exode 21,23-27). C'est une formidable régression.

    Un pas décisif a été franchi, dans une affaire récente (celle dite du « gang des Barbares»), lorsque, pour la première fois, le Garde des Sceaux, violant l'usage qui veut qu'une décision de faire ou non appel en pareille circonstance soit prise par l'avocat général qui a siégé à l'audience, a demandé au parquet général de faire lui-même appel de la condamnation par une cour d'assises des complices du principal accusé, Youssouf Fofana, répondant ainsi à la demande plusieurs associations juives qui avaient trouvé trop légères les peines prononcées. Me Thierry Lévy, qui avait déjà dénoncé avec beaucoup de talent la « pandémie victimaire» dans son livre Éloge de la barbarie judiciaire (Odile Jacob, Paris 2004) , est de ceux qui ont réagi avec force contre la façon dont, à la faveur de cette affaire, «la politique des intérêts particuliers s'est introduite dans les prétoires»: « Il ne s'agit pas, pour le Garde des Sceaux, de maintenir une cohérence dans une politique pénale, mais de remplir les exigences d'une partie privée. Les parties civiles auront désormais la voie ouverte pour s'adresser au gouvernement quand les décisions de la cour d'assises ne leur plairont pas, ce qui est inévitable dans un très grand nombre de cas» (Le Monde, 15 juillet 2009).

     

    La tendance actuelle à placer la victime au premier plan, justifiant ainsi l'idée que le désir de vengeance doit aller jusqu'à son terme, conduit évidemment à considérer la prescription ou l'amnistie comme des dénis de droit. La prescription désigne le laps de temps au-delà duquel une action en justice n'est plus recevable. En matière pénale, il en existe deux catégories: celle qui concerne l'action publique, c'est-à-dire les poursuites, et celle qui touche la peine, lorsque la personne condamnée a échappé à l'exécution de celle-ci. Quant à l'amnistie, elle représente, depuis la Grèce antique, la manière la plus classique de mettre un terme à un conflit civil - souvenons-nous de l'Édit de Nantes ! Elle incarne la force bienfaisante de l'oubli réciproque, 1'« interdiction d'aller remuer le passé pour y chercher les prétextes à nouveaux actes de vengeance» (Carl Schmitt).

     

    « De là, écrit Philippe Raynaud, naît une nouvelle sensibilité qui va chercher à faire triompher le droit subjectif sur l'injonction d'oubli et qui va ainsi délégitimer l'amnistie pour faire triompher l'irrationalité de la prescription de certains crimes et demander qu'on reconnaisse le caractère inaliénable du droit à une certaine réparation » (Le juge et le philosophe, Armand Colin, Paris 2008, p. 225). La même attitude prévaut, bien entendu, lorsqu'un criminel est reconnu comme irresponsable - alors que c'est un principe constant qu'un aliéné mental n'a pas à être puni, mais soigné. Certains voudraient maintenant que les parties civiles puissent systématiquement faire appel des peines qui ne leur conviennent pas, ce qui reviendrait à s'engager dans une spirale sans fin, car par définition aucune peine prononcée ne sera jamais à la mesure de la douleur des victimes. Il est aussi question que certains délits sexuels soient à leur tour frappés d'imprescriptibilité, le postulat sous-jacent étant, là encore, qu'il n'y a pas de « réparation» possible sans poursuites, sans procès et sans condamnation. La justice pénale se voit ainsi investie d'une « mission quasi thérapeutique» (Paul Bensussan), bien qu'on puisse se demander en quoi deux ans de prison de plus aideront à dissiper le traumatisme d'un viol, ou en quoi dix ans de prison de plus ramèneront à la vie un parent tué. Affirmer que faire droit à la douleur des victimes, c'est leur permettre de « faire leur deuil» et de se «reconstruire », revient à utiliser l'institution judiciaire à des fins thérapeutiques qui ne lui appartiennent pas.

     

    De façon générale, on constate donc aujourd'hui une dérive consistant à accorder aux parties civiles une place de plus en plus grande au détriment des droits de la défense. « Que l'on ne dise pas, dit encore MC Thierry Lévy, qu'il existe un déséquilibre à compenser entre l'accusé qui peut faire appel et la partie civile qui ne le peut pas. Cette situation, voulue par la loi, définit le rôle de la partie civile, qui n'est pas de requérir une peine, mais d'obtenir une réparation ».

     

    Il n'y a en soi, bien entendu, rien de contestable dans la volonté de se situer « du côté des victimes plutôt que du côté des criminels ». Mais sympathiser avec les victimes ne justifie pas que l'on change la nature du droit pénal ni celle de la justice. La façon dont la droite tend à approuver ceux qui se font justice eux-mêmes, en clair ceux qui se vengent (ou vengent la mort d'un de leurs proches), est révélatrice de cette déplorable tendance, dont on retrouve l'équivalent à gauche avec la faveur pour l'« imprescriptibilité » et le refus de la prescription ou de l'amnistie. Le goût de l'autodéfense ou de la vendetta et l'appel à la « repentance » se rejoignent bizarrement quand il s'agit de changer la nature du droit pénal. Aux uns comme aux autres, il reste à comprendre que la justice n'est pas la forme civilisée de la vengeance, mais son contraire absolu.

     

    Robert de Herte   (Eléments n°135, avril-juin 2010)

     
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