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Textes - Page 27

  • Nietzsche et la science-fiction (II)

    La suite du texte de Philippe Granarolo, Nietzsche et la science-fiction.

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    Nietzsche et la science-fiction (2ème partie)

                     
    3) Présence des grands thèmes de la S-F dans l’oeuvre nietzschéenne
        
     Si Nietzsche, comme nous venons de le montrer, systématise la variation des points de vue et des échelles en mettant en mettant en œuvre des procédés qui seront largement utilisés par les écrivains de S-F, il est peut-être plus étonnant encore de constater dans son oeuvre la présence de tous les thèmes qui seront ceux de la S-F. Nous nous contenterons ici d’une énumération qui n’a nullement la prétention d’être exhaustive.
     
    Partons de la vie extra-terrestre, évoquéeplus haut : déjà présupposée par Fontenelle ou Kant, elle l’est nettement plus chez Nietzsche, où elle s’accompagne quelquefois du thème de l’apocalypse.  Le plus bel exemple en est cette véritable saga interstellaire que l’on trouve dans Aurore sous le titre « Une issue tragique de la connaissance » : « On n’a encore jamais posé le problème de savoir quel besoin de connaissance pourrait pousser l’humanité à se sacrifier elle-même, à mourir, un éclair de sagesse prémonitoire au fond des yeux. Peut-être que s’il s’établit un jour une fraternité dans l’intérêt de la connaissance avec les habitants d*autres planètes, et si au cours des millénaires le savoir s’est propagé d’étoile en étoile, peut-être alors l’enthousiasme de la connaissance culminera à cette hauteur [21].La vie extra-terrestre sert ici de médiation entre deux idées très fréquentes chez le penseur, surtout dans ses oeuvres de jeunesse : l’idée d’un savoir devenu valeur suprême aux antipodes d’une connaissance conçue comme simple gagne-pain, et celle d’une disparition de l’espèce humaine pouvant présenter tous les degrés du sens, depuis la pure absurdité astronomique jusqu’au mythe romantique évoqué dans le texto cité. L’éventualité d’un sacrifice offert sur l’autel de la connaissance n’a rien de spécifiquement nietzschéen ; il faut reconnaître par contre que cette épopée d’une humanité future qui, après avoir échappé aux frontières terrestres, accepterait sa propre disparition, a de bien étranges résonances. Est-il trop audacieux de supposer que Nietzsche, en écrivant ces lignes, songe à un voyage intersidéral dont les hommes du futur n’auraient qu’une chance infime de revenir ? Rien dans ce texte très allusif ne semble s’opposer une telle interprétation, aussi surprenantequ’elle puisse paraître : force nous est alors de reconnaître que si notre lecture est correcte, Jules Verne n’a été qu’un bien timide visionnaire comparé au penseur allemand.
                                                     
               Le thème d’une apocalypse causée par la science et les techniques qu’elle engendre, thème devenu dominant dans la S-F depuis la seconde guerre mondiale et particulièrement depuis Hiroshima, est omniprésent dans les écrits de Nietzsche. On pourrait composer un très substantiel recueil avec toutes les critiques et les mises en garde par lesquelles le philosophe accuseune science qui devient l’ennemie de la vie, un savoir qui tend à s’inscrire toujours davantage dans un processus suicidaire. « Un âge de barbarie commence, les sciences se mettront à son service ! » [22]. Nietzsche, comme avant lui Hegel, a beaucoup rêvé dans ses premières oeuvres à une Grèce sans doute idéalisée qui ignorait le divorce entre la théorie et la pratique, à des Grecs pour qui le savoir n’avait de valeur qu’en tant que guide de l’existence, qui avaient le génie d’intégrer de façon quasiment biologique la connaissance et de la mettre au service de la vie. C’est cette référence constante à la Grèce qui permet à Nietzsche de dénoncer une culture moderne fondée sur la dichotomie du savoir et de la vie, une connaissance dont l’abstraction grandissante transforme celui qui la possède en une sorte de Janus dont les deux faces n’ont plusaucune ressemb1ance, ou, si l’on préfère, en un schizophrène qui ne cherche ni ne trouve plus dans sa vie le moindre reflet de son savoir ni dans son savoir le plus petit écho de sa vie. L’idéalisme forcené qui conduit la science à oublier qu’elle est terrestre et qu’elle n’existe que par lesvivants qui la construisent et la valorisent, peut mener l’humanité à la barbarie voire à l’anéantissement. Ce qui semb1e si évident à tout individu de notre vingtième siècle finissant n’était, ne l’oublions pas, de la «science-fiction » à la fin d’un siècle persuadé que les lendemains chanteraient sous la houlette d’une technique orchestrant le bonheur universel.  
                                                                                                                                 
     Mais l’hypothèse d’une autre fin de l’humanité, moins brutale et peut-être plus vraisemblable, est celle d’une lente dégénérescence guidée précisément par ces progrès matériels divinisés par l’idéologie scientiste. Persuadés d’avoir atteint la perfection parce que la médecine et la chimie auront adouci la mort et écarté la douleur, anesthésiés sur une planète d’où la technique aura annihilé la dureté des conditions climatiques et effacé les dangers et les provocations de la nature, uniformisés dans le moule plantaire d’un mode de vie et d’une morale identiques, les hommes ne vont-ils pas prendre sans s’en rendre compte le chemin d’un assoupissement mortel ? Et qui osera encore lancer une parole de mise en garde ? « Celui qui sent d’une autre manière, à l’asile des fous il entre de plein gré » [23] .Le paragraphe cinq du prologue d’Ainsi parlait Zarathoustra décrit de façon hallucinante ce monde du « dernier homme » annoncé pas Nietzsche en de multiples pages de son œuvre : ces quelques dizaines de lignes peuvent être considérées comme le véritable archétype de toutes les anti-utopies du vingtième siècle, dont la plus célèbre est sans doute A brave new world d’Aldous Huxley [24]. Le talent des écrivains de S-F ne sauraitfaire oublier que son génie a permis à Nietzsche d’exprimer davantage en un court paragraphe que bien des romanciers en plusieurs centaines de pages. 
                  
     A supposer cependant qu’un cataclysme nucléaire brise le meilleur des mondes et ramène l’humanité à un stade pré-technologique, les rapports des hommes à la technique et la valeur accordée à la connaissance risquent d’être entièrement bouleversés. Les descriptions de la terre à l’issue d’un conflit nucléaire, les peintures d’un monde post-atomique dans lequel la science est devenue synonyme de mort et où refleurissent les coutumes les plus barbares et les croyances les plusarchaïques, constituent, depuis 1945 surtout, la part la plus prolifique de la création littéraire (et depuis peu cinématographique) de Science-Fiction. L’exemple le plus connu en est le roman de Richard Matheson Je suis une légende[25] et le film qu’en a tiré Boris Sagal Le survivant (1971), qui nous dépeignent, dans un monde ravagé par un conflit planétaire, le combat des quelques rares survivants ayant encore foi en une renaissance technologique contre des mutants sacrifiant à une religion fondée sur la haine de la science. Cette idée d’une haine pour la science et d’un retour à des croyances archaïques est souvent présente dans l’oeuvre de Nietzsche. Il l’a particulièrement développée dans un paragraphe très dense de Humain, trop humain qui, prenant appui sur l’extrapolation selon laquelle la science, s’hypertrophiant monstrueusement, ne procurera plus de plaisir qu’à un nombre infime de chercheurs, évoque la dévalorisation de la connaissance et le retour à des croyances et à des modes de pensée plus prodigues en récompenses idéologiques. Nietzsche conclut ainsi ce paragraphe : « La ruine des sciences, la rechute dans la barbarie en seront la conséquence immédiate ; l’humanité devra se remettre à tisser sa toile après l’avoir, telle Pénélope, défaite pendant la nuit. Mais qui nous garantira qu’elle on retrouvera toujours la force ? » [26]. Nous trouvons dans ces quelques lignes l’intuition d’un éternel retour négatif, l’idée d’une série de recommencements ouvrant des parcours qui iraient en se rétrécissant, l’esquisse d’une entropie de la civilisation dont les spirales se réduiraientpour finalement se réduire à un point. Nous montrerons par ailleurs que cet éternel retour négatif , qui apparaît dans d’autres textes nietzschéens, a autantde réalité et d’importance que l’éternel retour positif, voire “sélectif”, que l’interprétation contestable de Gilles Deleuze a mis exagérément en avant. Si l’on s’amuse à projeter dans le passé l’hypothèse que Nietzsche situe ici dans l’avenir on aboutit à la fiction de l’Atlantide ou à tous les récits qui s’en rapprochent en supposant que 1’humanité a déjà atteint dans un passé plus ou moins lointain un stade technologique au moins égal à celui qui est le sien aujourd’hui. Certains de ces récits adoptent sans le savoir le postulat nietzschéen suivant lequel la nouvelle boucle n’aura pas nécessairement autant d’ampleur que la précédente.
     
     Quant à  l’hypothèse extrême d’une disparition totale de l’espèce humaine, point n’a été besoin d’attendre l’explosion des premières bombes atomiques pour que la S-F en parcoure les multiples éventualités. Dès 1935, dans une nouvelle intitulée La nuit [27], Don A. Stuart décrivit avec beaucoup de poésie la planète morte que découvre un voyageur temporel rejoignant la Terre en un moment où le système solaire est proche de sa fin : même les merveilleuses machines avaient fini par s’arrêter après des millions d’armées de survie à la lueur blafarde d’un soleil de fin du monde. Si l’auteur avait lu Nietzsche, il aurait pu mettre en exergue de sa nouvelle cet aphorisme de l’été 1879 : « Via Appia - enfin tout repose - un jour la terre sera un tombeau flottant dans l’espace » [28]. 
                                                                                                        
    Nous ne pouvons évidemment, dans les limites de cette étude, mettre en relation les multiples descriptions du futur présentes dans 1’œuvre nietzschéenne et les mondes imaginaires de la S-F du vingtième siècle. On ne nous tiendra pas rigueur d’isoler ici un exemple parmi beaucoup d’autres possibles. Dans un paragraphe d’Aurore intitulé « Scènes d’un avenir possible » [29], Nietzsche décrit une société future dans laquelle « le malfaiteur se dénonce lui-même, « où il se dicte lui-même publiquement sa punition » : une telle société pourrait renoncer à tout notre arsenal policier, et son univers moral et juridique serait bien sûr très différent du nôtre. Nous retrouvons cette hypothèse au point de départ d’une intrigue fort astucieusement élaborée par William Tenn (Châtiment payé d’avance [30] : l’auteur imagine un système juridique permettant aux “candidats criminels” de purger leur peine avant de commettre leur forfait. Deux de ces candidats au crime connaissent bien des tortures psychologiques avant de renoncer finalement au crime dont ils avaient pourtant déjà purgé la punition.

    Evoquons, pour mettre un terme à ce catalogue très partiel un procédé de plus en plus utilisé par la S-F contemporaine et dont on trouve également plusieurs applications chez Nietzsche : il s’ait du « présent alternatif » ou l’ « uchronie » [31], qui consiste à imaginer un autre présent – à la suite de variations plus ou moins importantes affectant les événements passés. L’américain Poul Anderson, dans une des nouvelles ayant été réunies pour composer son plus célèbre ouvrage La patrouille du temps (1960), nous donne une très curieuse description du vingtième siècle d’une histoire dans laquelle Rome aurait été vaincue par Carthage. Dans Le Maître du Haut-Château (1962), Philip K. Dick, l’un des écrivains les plus doués  de ces dernières années,trace le portrait d’une Amérique dominée par les nazis et les Japonais aprèsla victoire totale de l’Axe [32]. Nietzsche les a précédés en imaginant dans Aurore un monde dans lequel les idées morales et politiques de Platon se seraient imposées : ces idées, remarque-t-il, n’étaient pas plus irréalisables que celles du christianisme ou que celles de Mahomet qui ont pourtant réussi à modeler la civilisation pour des siècles. « Quelques hasards en moins et quelques hasards en plus, et le monde aurait connu la platonisation du midi européen » [33]. La même certitude selon laquelle l’histoire n’est ni logique ni encore moins guidée par l’Esprit ou la Raison, mais n’est que le royaume du hasard, inspire Nietzsche comme les écrivains de Science-Fiction. 
                   
    Vie extra-terrestre, apocalypse scientifico-technique, civilisation décadente du dernier homme, renaissance de croyances et de pratiques archaïques, disparition de la biosphère, morales et comportements révolutionnaires, présents alternatifs : aucun des chemins arpentés par l’imagination des écrivains de S-F du vingtième siècle n’était inconnu de l’auteur du Zarathoustra. Et si le film de S-F le plus remarquable de ces dernières années (certains n’hésitent pas à dire : l’un des plus beaux films de toute l’histoire du cinéma) 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, fait allusion à Nietzsche en illustrant une de ses séquences les plus importantes par la musique de Richard Strauss Ainsi parlait Zarathoustra [34], n’est-ce pas parce que Kubrick, en artiste accompli, a deviné dans l’oeuvre nietzschéenne une étonnante fraternité avec les univers de la Science-Fiction ?          

    4) Nietzsche théoricien de la Science-Fiction ?
     
    On s’étonnera moins, à partir des éléments qui précèdent, de découvrir sous la plume de Nietzsche de véritables appels à une création artistique et en particulier littéraire bouleversant nos frontières spatiales et temporelles.   Nous avons peu évoqué  jusqu’à présent un domaine fort riche de la S-F qui répond parfaitement à ces bouleversements : il s’agit de la « politique-fiction ». Chacun connaît l’œuvre de Georges Orwell 1984 [35],devenu un classique de la littérature : l’écrivain anglais y décrivait, au lendemain de la seconde guerre mondiale, une société totalitaire dans laquelle le mystérieux « Big Brother »  incarnait un pouvoir insaisissable et omniscient. Mais 1984 était encore à la limite de l’extrapolation, il se rapprochait davantage des scénarios construits aujourd’hui par les futurologues et leurs ordinateurs que des récits éclatés de la nouvelle S-F. Depuis quelques années la S-F, et en particulier la S-F française, souvent très politisée,  construit des univers politiques qui semblent parfois, au premier abord, assez proches des nôtres. Mais les références à notre réalité historique n’y sont que des mirages destinés à nous faire perdre pied au moment où nous croyons trouver un rassurant appui. La torture psychologique à la fois si proche et si lointaine dont usent les maîtres du futur qui hantent les nouvelles d’un Dominique Douay [36], les mondes à la fois si familiers et si étranges d’un Jean-Pierre Andrevon [37], font de la politique-fiction une invention du futur qui n’a plus rien à voir avec les extrapolations de la S-F classique. Est-il interdit de penser que c’est à des créations de ce type que songeait Nietzsche lorsqu’il appelait de ses voeux une production imaginaire libérée des tabous du réalisme et de la servitude historique. Les auteurs de la nouvelle S-F ne sont-ils pas ceux qui répondent le mieux à l’appel lancé par le philosophe en 1877 : « Pourquoi ne pas imaginer entièrement des histoires de peuples, de révolutions, de partis politiques ? Pourquoi le romancier ne rivalise-t-il pas avec l’historien ?  Je vois là un avenir pour la poésie » [38]
     
    Quatre ans plus tard, dans Aurore, l’interpellation nietzschéenne se fait plus pressante et traduit un désir plus ardent encore. Le philosophe demande aux poètes de redevenir des « voyants », il attend des créateurs littéraires qu’ils soient les peintres du futur, les démiurges de l’improbable, il supplie les écrivains de s’arracher au présent, de décoller du réel, de rompre les amarres : « S’ils voulaient nous faire ressentir quelque chose des vertus futures ! Ou des vertus qui n’existeront jamais sur la terre, bien qu’elles puissent exister quelque part au monde, - des constellations flamboyantes de pourpre et des immenses voies lactées du beau ! Où êtes-vous, astronomes de l’idéal ? » [39] Là encore, n’est-ce pas la S-F qui a su, mieux que tout autre courant artistique, relever le défi nietzschéen ? On nous objectera que la psychologie des extra-terrestres ou des terriens du futur n’a bien souvent été qu’une facile projection des comportements et des structures mentales do du vingtième siècle, que les conflits si abondamment décrits par le « space opera » [40] n’étaient que l’agrandissement galactique des luttes terrestres entre grandes puissances ou de médiocres avatars de la guerre froide : c’est bien entendu parfaitement exact. Mais la S-F a su depuis une vingtaine d’années (et avait déjà su chez les plus grands auteurs de l’époque antérieure) rompre avec ces stéréotypes et libérer toutes les puissances de l’imaginaire. Ces vertus extra-terrestres dont Nietzsche réclamait la peinture, nous en trouvons unétonnant catalogue dans les écrits de la nouvelle Science-Fiction. Ainsi dans Le temps des changements [41], Robert Silverberg dresse le portrait psychologique des hommes d’une civilisation lointaine dans laquelle le « Moi » est non seulement haïssable, mais rigoureusement prohibé, ce tabou constituant le pilier de la morale et de l’ordre social de ce monde. La rencontre d’un individu de cette planète, qui a toujours cru que parler de soi était la faute la plusgrave, avec un terrien fier de son individualité, provoquera un conflit fort habilement analysé. Seuls les auteurs de S-F ont eu. l’audace d’imaginer entièrement des mondes avec leur histoire, leur culture, leur morale, leur science et leur technologie : les « astronomes de l’idéal » réclamés par Nietzsche ne sont-ils pas aujourd’hui des romanciers comme Frank Herbert, qui nous a donné avec Dune [42] l’une des fresques les plus achevées de la S-F et l’une des descriptions le plus riches et les plus cohérentes d’une civilisation étrangère â la nôtre, ou comme Cordwainer Smith (de son vrai nom Paul Linebarger), ce diplomate américain qui a consacré tous ses loisirs à rêver aux Seigneurs de l’Instrumentalité [43], nous apportant avec eux l’un des univers les plus étrangesde la littérature contemporaine ?         

    Notre interrogation se change en certitude à la lecture de ce fragment de l’automne 1880, dans lequel on peut voir non seulement un appel à une création imaginaire déchaînée mais une sorte de manifeste que pourraient faire leur tous les auteurs de Science-Fiction : « Les poètes ont encore à découvrir les possibilités de la vie, l’orbite stellaire s’ouvre devant eux, non plus Arcadie ni une vallée de Campanie : une imagination d’une audace sans limite, soutenue parles connaissances de l’évolution animale, est possible. Toute notre poésie est d’un terre-à-terre si « petit-bourgeois », la grande possibilité d’hommes supérieurs fait encore défaut. C’est seulement après la mort de la religion que pourra de nouveau proliférer l’invention dans le domaine du divin [44]. Le doute n’est désormais plus permis ; on ne saurait voir dans ce texte une simple accumulation de métaphores. C’est bien dans une création imaginaire capable de vaincre l’attraction terrestre pour se laisser attirer dans le sillage des étoiles, c’est bien dans une poésie cosmique n’hésitant pas à se situer à l’échelle galactique et non plus à celle de l’Arcadie, que le philosophe met ses espoirs. Après avoir souhaité en 1877 que les romanciers de l’avenir construisent des mondes aussi crédibles et cohérents que ceux décrits par les historiens, il attend en 1880 qu’une imagination libérée de toute barrière spatiale ou temporelle donne à la création artistique un autre souffle, une nouvelle dimension, et peut-être une force comparable à celle qu’avait le mythe dans la civilisation hellénique. A cette « imagination audace sans limite » répondent aussi bien les épopées galactiques du space opera que les recherches plus exigeante guidées par l’impulsion visionnaire dont se réclame l’anglais Moorcock, fondateur de la nouve1le Science-Fiction tt l’un de ses plus brillants représentants [45]. S’il est inévitable que cette absence de limites conduise souvent à des productions marquées par la facilité ou à l’inverse gâchées par un hermétisme suspect, elle est aussi à l’origine d’oeuvres d’une grande force poétique et visionnaire. Nous avons déjà montré comment « les connaissances de l’évolution animale » pouvaient servir de fil conducteur au roman de Simak Demain les chiens dans lequel une autre espèce dominante a succédé à la race humaine. Ces connaissances guident aussi la plus belle oeuvre de Theodore Sturgeon Les plus qu’humains [46] qui nous suggère comment cinq individus anormaux (dont un enfant trisomique) fontla synthèse de leurs pouvoirs particuliers et forment de cette manière uneentité nouvelle supérieure aux membres les plus brillants de la race humaine. La S-Fest pratiquement la seule à avoir su parcourir les « possibilités de la vie » â la découverte desquelles Nietzsche invitait les poètes. Depuis le début du sicle, elle a multiplié à l’infini les formes de vie dont notre planète offre pourtant déjà un échantillon d’une fantastique diversité, elle a surtout fait éclater les limites à l’intérieur desquelles se déplloie la vie terrestre en situant bien souvent l’homme à un degré le rapprochant davantage de l’amibe que des êtres les plus évolués. Quant â la « mort de la religion » située par Nietzsche dans un futur apparemment assez proche, André Malraux avait l’habitude de la considérer comme un phénomène contemporain. S’il avait raison, nous devrions commencer aujourd’hui à voir se manifester cette « invention dans le domaine du divin » prophétisée dans le texte cité. Ne peut-on en voir les prémisses dans l’onirisme sansfrein des meilleurs écrivains de S-F contemporains ? Parmi ces « inventeurs de divin », retenons ici l’américain Philip José Faner conjuguant dans Le faiseur d’univers[47] psychanalyse, cosmogonie et théologie, afin de nous retracer le fabuleux périple d’un homme-dieu retrouvant peu à peu la mémoire en gravissant les étages du monde dontil a oublié qu’il était le créateur, il nous propose une odyssée dignedes poètes antiques mais reflétant incontestablement les conceptions et la sensibilité d’une culture qui est bien celle de la « mort de la re1igion ». Quant à l’expression « invention dans le domaine du divin », elle pourrait prêter à contresens si elle n’était éclairée par l’allusion aux « hommes supérieurs » qui la précède immédiatement. Elle signifie en réalité invention dans le domaine du Surhumain, notion que le philosophe ne possède point encore en 1880 même si de nombreux aphorismes en préparent la venue. En nous offrant un extraordinaire kaléidoscope d’ « hommes supérieurs », en parcourantl’infinité des pouvoirs créateurs d’une humanité apte aux plus prodigieuses métamorphoses, la S-F n’est-elle pas aujourd’hui l’un des lieux privilégiés où se construit l’espèce à venir ? Elle a du moins pour effet d’étendre à des millions d’hommes la « grande nostalgie » éprouvée par Zarathoustra après qu’il ait été visité par l’ombre de la beauté du Surhomme : et cette nostalgie n’est-elle pas le moteur encore invisible des révolutions futures ?                                                                      
     
     La S-F est peut-être par excellence le laboratoire de cette civilisation expérimentale dont le philosophe allemand nous invitait à être les membres volontaires : « Nous sommes des expériences : soyons-le de bon gré ! » [48]. La prolifération des êtres, des cultures et des futurs créée par la S-F ne peut que nous y aider.
       
    Conclusion
            
    La parenté, dont nous avons tenté de dénouer les liens, entre la pensée nietzschéenne et la Science-Fiction, concerne donc aussi bien les intuitions initiales et les méthodes utilisées que les thèmes développés ; les appels lancés par le penseur en faveurd’une création artistique soutenue par une « imagination d’une audace sans limite » suffisent à justifier un rapprochement a priori peu évident. Cette parenté semble avoir pour fondement une conception du temps révolutionnaire au moment où Nietzsche l’a élaborée et que la S-F a puissamment contribué à « vulgariser » (au sens le plus noble comme au sens le plus péjoratif du terme).           

             Au schéma temporel imposé par le judéo-christianisme, celui d’un temps linéaire s’inscrivant nécessairement entre une origine déterminante et un point oméga programmé dès l’instant zéro, schéma à l’intérieur duquel s’est installée la dialectique hégélienne comme le matérialisme dialectique, se substitue une autre temporalité privilégiant la dimension du futur et ouvrant l’avenir à l’infini des possibles. Cette nouvelle conception du temps doit beaucoup aux grandes découvertes scientifiques du XIXème siècle, particulièrement aux découvertes biologiques et à la théorie évolutionniste. Si Darwin a, nul ne l’ignore, profondément marqué la pensée nietzschéenne, il fut aussi, on le sait moins, la lecture préférée de celui qu’on considère comme le véritable père de la Science-Fiction moderne : l’anglais H.G. Wells. Nous tenons sans doute avec l’auteur de L’origine des espèces un début de solution à notre problème. En effet la conviction scientifique selon laquelle l’homme n’est qu’un nouveau-né dans une chaîne biologique de plusieurs milliards d’années a pour conséquence d’ouvrir les portes de l’avenir ; la temporalité de l’espèce se substitue à celle de l’individu en permettant un brusque changement d’échelle. Alors que Hegel interdisait au philosophe de franchir le Rhodus et se gaussait de celui qui s’imagine dépasser son temps.
     
     Nietzsche n’hésite pas à bondir par dessus les millénaires en parcourant vers l’avenir le temps que Darwin avait remonté vers les origines : « Avançons ensemble de quelques milliers d’années, mes amis ! Il y a encore beaucoup de joie réservée aux hommes, dont le parfum même n’est pas encore arrivé aux vivants d’aujourd’hui », écrit-il dans Le voyageur et son ombre [50]. Mais Nietzsche se sépare radicalement de ceux qui voudraient réinscrire le transformisme darwinien dans le temps linéaire judéo-chrétien en bouclant l’évolution par une origine divine et/ou un aboutissement nécessaire. I1 ne cesse de rappeler que l’avenir n’est pas joué, qu’il appartient à l’homme de donner un sens à un processus historique qui en soi n’en a aucun. Ainsi le texte que nous venons de citer se poursuit par un voeu teinté d’inquiétude : « Nous avons certes le droit de nous promettre cette joie, bien mieux, de la prédire et de l’évoquer comme un événement nécessaire, pourvu que de la raison humaine ne s’arrête pas » [51]. L’avenir n’est en effet ouvert que parce que le passé lui-même ne répond à aucune finalité, que parce que l’histoire, fruit de la contingence, n’a aucun sens : mais cette histoire a produit sans le vouloir et sans le savoir, un être capable aujourd’hui de donner une signification à son devenir, capable de prendre en main sa propre évolution, et de se réconcilier par là avec le monde et avec le temps. « L’humanité peut d’ores et déjà faire absolument d’elle-même ce qu’elle veut » [52] : cette certitude exprimée nettement dès 1879 donne son sens aux paroles de Zarathoustra et éclaire les derniers écrits de Nietzsche. Elle est partagée par les écrivains de S—F qui, beaucoup plus sérieux que les futurologues, ne prétendent pas à la « logie » du futur mais seulement à la fiction de l’avenir. Cela signifie-t-il que la S-F se contente de rêver en laissant à d’autres le soin d’agir et de préparer effectivement cet avenir ? Ou au contraire, n’est-ce pas parce qu’elle sait se libérer du présent, comme a su le faire l’auteur des Inactuelles, que la S-F contribue à la construction du futur, parce qu’elle se réclame de l’imagnation qu’elle est réellement agissante ?          

    A la fin du XIXème siècle, Nietzsche nous a offert deux images : celle du « dernier homme » et celle du « Surhomme ». La S-F du siècle nous en a donné mille et une répliques, bâtissant par ses anti-utopies tous les univers de la décadence possible et rêvant les multiples formes de paradis galactiques et d’individus aux pouvoirs créateurs inouïs. La fonction du « dernier homme » et des anti-utopies est presque évidente : c’est une fonction préventive que Nietzsche avait rapidement perçue, puisque après avoir évoqué, dans Humain, trop humain un retour possible de l’homme au stade du singe, il affirme que « c’est justement parce que nous pouvons envisagercette perspective que nous serons peut-être être en état de parer à un tel aboutissement de l’avenir » [53]. L’abondance de la S-F apocalyptique de ces dernières décennies nous laisse à penser que ce doit être un mal extrême qui exige une aussi violente thérapeutique, mais on peut à l’inverse supposer que le déchaînement récent des images catastrophiques est déjà 1’indice d’une proche guérison. Quant à l’image du Surhomme et aux créations encore trop imparfaites qui en sont la continuation dans la S-F contemporaine, n’est-il flac encore trop tôt pour leur assigner un rôle qui ne pourrait aujourd’hui être conçu que de façon réductrice ? Ce n’est nullement se dérober que de laisser ouverte une telle interrogation, et de se contenter, en guise de conclusion, de supposer qu’à l’ombre de l’image grandiose du Surhomme, les allégories de la S-F contribuent à promouvoir la figure de l’être qui succédera à celui que la mort de Dieu a condamné à la métamorphose : ce n’est pas fuir que d’inviter maintenant le lecteur à écouter, à travers les rêves de la S-F, « l’avenir qui dicte sa règle à notre présent » [54].
     
     
    Philippe Granarolo 
    NOTES
     
     
     
    21) Aurore, livre I, § 45 (O.C., p. 48).
     
    22) Fragment posthume, hiver 1880-1881, in Aurore, O.C., p. 673.
     
    23) Ainsi parlait Zarathoustra, prologue, § 5.
     
    24) Parmi les dizaines d’ouvrages ayant précédé Le meilleur des mondes de Huxley, ou ayant repris le même thème, on peut retenir Quand le dormeur s’éveillera de Welles (1899), Métropolis de Théa Von Harbou (mis en scène par son mari le grand Fritz Lang), Fahrenheit 451 de Ray Bradbury (1951) adapté au cinéma par François Truffaut, et plus près de nous Les monades urbaines de Silverberg (1960) et Soleil chaud, Poisson des profondeurs de Michel Jeury (1976).
     
    25) Ed. Denoël, collection « Présence du futur ». Sur le même thème, parmi une production considérable, on peut détacher Cantique pour Leibowitz de Walter M. Miller (1959), Rêve de fer de Norman Spinrad et Malevil de Robert Merle (1972).
     
    26) Humain, trop humain, livre IV, § 251 (« L’avenir de la science », O.C. p. 176).
     
    27) Night, nouvelle publiée en 1935 dans la revue Astounding Stories par Don A. Stuart, pseudonyme de John W. Campbell, auteur qui devait jouer un rôle décisif dans l’évolution de la S-F avant de se consacrer uniquement à la direction de la revue Astounding qu’il assura jusqu’à sa mort en 1971. On trouve une traduction de cette nouvelle dans le recueil déjà signalé Les meilleurs récits d’Astounding Stories.
     
    28) Fragment posthume juillet 1879 (in Humain, trop humain, 0.C., tome II p. 413).
     
    29) Aurore, livre III, § 187 (O.C., p. 141). L’aphorisme se conclut par cette affirmation que ferait volontiers sienne n’importe quel écrivain de S-F : « Bien des tentatives doivent encore être faites ! Tant d’avenir doit encore voir le jour ! ».
     
    30) Time in advance de W. Tenn, nouvelle initialement parue dans la revue américaine Galaxy en août 1956, et traduite dans le volume n° 8 de la revue Marginal (juillet-août 1975, Editions Opta).
     
    31) Cf. l’article « Uchronie » dans l’encyclopédie de Pierre Versins déjà citée. Il n’est pas sans intérêt de noter qu’en 1876 paraissait un ouvrage anonyme ayant pour titre Uchronie, Esquisse historique du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait pu être, et que la préface de l’ouvrage était signée Charles Renouvier.
     
    32)La patrouille du temps de Poul Anderson (Editions Marabout). Le maître du haut château de Ph.K.Dick (Ed. J’ai Lu). Lemême procédé est utilisé parKeith Roberts dans Pavane (Ed. Opta,1971) qui décrit un monde occidental dominé par la papauté à la suite de l’assassinat d’Elizabeth 1er d’Angleterre et du triomphe de l’Invincible Armada.
     
    33)Aurore, livre V, & 496 (“Du principe mauvais », O.C.p.256).
     
    34) Poème symphonique composé en 1896 par Richard Strauss en hommage à Frédéric Nietzsche.
    35)Collection « Folio » ,Gallimard.
     
    36) Par exemple dans sa nouvelle Venceremos ! publiée dans le périodique Univers (n°1, juin 1975, Ed. « J’ai Lu »).
     
    37)Cf. en particulier son recueil de nouvelles Cela se produira bientôt (Ed. Denoël, collection « Présence du futur »). J.P. Andrevon peut être considéré comme le chef de file de cette école française de S-F qui, malgré un goût excessif pour certaines complications formelles souvent gratuites, a apporté un souffle original à un courant dominé jusqu’alors presque exclusivement par les anglo-saxons.
    38)Fragment posthume été 1877 (0.C. Humain,trop humain, T.I, p.473.
     
    39) Aurore, livre V, §551 (« Des vertus futures », .0.C. p.281.
     
    40) « Opérade l’espace », genre privilégié dans les années 1930-1950, et consistant à décrire de vastes entreprises de colonisation à l’échelle de l’univers ou de grandioses conflits galactiques. C’est ce type dé littérature qui, malheureusement, résume le plus souvent pour le profane le vaste domaine qu’est la S-F, ce qui détourne bien des lecteurs « cultivés » d’un genre pourtant extrêmement riche et divers.
     
    41) Le temps des changements, de Robert Silverberg, (Ed. Opta, collection « Anti-Mondes” (1971).
     
    42) Ed. Robert Laffont, collection « Ailleurs et demain ». Publié en 1965.
     
    43)Publié en 1959. Traduit en français aux Ed. .Opta (« Club du livre d’anticipation »). Le meilleur jugement sur Cordwainer Smith nous est donné par un autre grand romancier de S-F Rlobert Silverberg qui a pu dire: “Je pense que Smith est un visiteur d’une époque éloignée du futur vivant parmi nous, peut-être comme un exilé de sa propre ère historique, ou peut-être simplement en touriste, et s’usant à projeter une partie de ses connaissances du futur sous forme de science-fiction »
     
    44) Fragment posthume automne 1880 (in Aurore, O.C.,  p,565-566).
     
    45)Auteur de Elric le Nécromancien, ouvrage appartenant à ce que les anglo-saxons nomment l’ « héroïc fantasy », de Voici l’homme, et du Programme final (Ed. Opta). Moorcock écrit dans sa préface à l’anthologie The New S-F : « L’impulsion visionnaire s’est extrêmement raffinée depuis l’époque de Wells et d’Huxley. Aujourd’hui les romanciers assurent de plus en plus les responsabilités du poète ; ils cherchent à accorder leur technique à leur vision. Ils continuent à inventer une imagerie qui s’accorde à leur propos, et des techniques narratives qui s’accordent à l’un et à l’autre » (c’est nous qui soulignons).
     
    46) Publié en 1933. Traduction française aux Ed. « J’ai Lu ».
     
    47) Publié en 1963.Traduction française aux Ed. Opta (collection “Anti-Mondes »). Une autre belle réussite de la « mytho—fiction » est le livre de Roger Zélazny L’île des morts (Ed. « J’ai Lu »).
     
    48) Aurore, livre V,& 453(« Interrègne moral », O.C., p.241.
     
    49)Cf. en particulier la préface de la Philosophie du Droit.
     
    50) Le voyageur et son ombre, § 183 (« Colère et châtiment ont fait leur temps », in Humain, trop humain, 0.C. p.234.
     
    51) Ibidem.
     
    52) Opinions et sentences mêlées, § 179 (« Bonheur de ce temps », in Humain, trop humain, O.C., tome II, p. 234.
     
    53) Humain, trop humain, livre V, § 247 (« L’ humanité tourne en rond », O.C., p.173.
     
    54) Humain, trop humain, préface de 1886, § 7 (O.C., p. 20). Evoquant la mission de l’ « esprit libre », Nietzsche nous dit alors : « C’est notre vocation qui dispose de nous, même quand nous ne la connaissons pas encore; l’avenir qui dicte sa règle à notre présent ».
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  • Nietzsche et la science-fiction (I)

    Nietzsche et la science-fiction est un texte passionnant de Philippe Granarolo, dont la revue Eléments avait publié de larges extraits il y a quelques années. L'auteur, professeur de philosophie, spécialiste de Nietzsche et esprit libre, possède un site personnel, http://www.granarolo.fr/, sur lequel on trouvera de très nombreux études sur le philosophe de Sils-Maria ou sur d'autres auteurs ainsi que des points de vue sur l'actualité.

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    Nietzsche et la science-fiction (1ère partie)
     
    « Au détour de quelque coin de l’univers inondé des feux d’innombrables systèmes solaires, il y eut un jour une planète sur laquelle des animaux intelligents inventèrent la connaissance. Ce fut la minute la plus orgueilleuse de l’ « histoire universelle », mais ce ne fut cependant qu’une minute. Après quelques soupirs de la nature, la planète se congela et les animaux intelligents n’eurent plus qu’à mourir. »
     
     Ces quelques lignes ouvrent l’un des plus brillants écrits de jeunesse de Frédéric Nietzsche, Vérité et mensonge au sens extra-moral [1] : elles pourraient aisément constituer le préambule d’une de ces belles et poétiques nouvelles de Science-Fiction qu’écrivaient, dans les années 1930, les pionniers américains de ce genre littéraire qui commençait alors à s’affirmer comme un domaine majeur de la création imaginaire du XXème siècle [2].  
                                                                           
    Nietzsche écrivain de Science-Fiction ? Bien que De la Terre à la Lune ait été publié sept ans avant La naissance de la tragédie, le penseur de l’Eternel Retour semble avoir ignoré les romans de Jules Verne. Quant aux premières œuvres de H.G. Wells [3], que l’on s’accorde à considérer comme le véritable père de la Science-Fiction moderne, elles ne parurent que dans les dernières années du XIXème siècle, à un moment où le philosophe allemand avait cessé depuis de longues années d’être présent au monde de la pensée. Si chacun admet aujourd’hui que Jules Verne a donné ses lettres de noblesse à ce qui a d’abord été dénommé « Science-Fiction » ou plus succinctement « S-F » [4], et qu’on préfère à juste titre appeler de nos jours « Speculative Fiction » [5], il est nécessaire de rappeler ici qu’il était considéré à la fin du XIXème comme un auteur pour enfants, et qu’il fallut attendre une époque très récente pour qu’il soit reconnu comme un authentique écrivain, voire comme un créateur de génie.     Or, de tous les philosophes du XIXème siècle, Nietzsche nous apparaît comme le vrai contemporain de Jules Verne et de H.G.Wells, le seul penseur qui ne fasse en rien pâle figure non seulement à côté de ces deux grands précurseurs, mais de tous les auteurs de S-F de notre siècle dont l’imagination déchaînée continue à ravir des millions de lecteurs. Entre le penseur du « livre pour personne » et les « livres pour tous” de la Science-Fiction, des similitudes de style, de méthode et de contenu nous frappent ; loin d’être superficielles ou anecdotiques, elles touchent à l’essentiel. Partageant avec las auteurs de S-F un sens de l’infini cosmique sans lequel nouvelles et romans n’auraient pu s’arracher à la sphère terrestre, Nietzsche systématise la variation des points de vue et des échelles qui constitue la clef des récits de S-F ; la plupart des grands thèmes de la « Speculative Fiction” sont présents dans l’oeuvre nietzschéenne, oeuvre dans laquelle on trouve de multiples appels à une création artistique bouleversant nos frontières spatiales et temporelles. A l’issue de cette exploration et au vu de ces confrontations, nous nous demanderons s’il n’existe pas une source commune à la pensée nietzschéenne et à la S-F, source qui seule rendrait compte de cette étonnante fraternité.

    1) Le “sens de l’infini”
     
    Nietzsche et les écrivains de S-F ont un credo commun, dont la formulation la plus parfaite est peut-être àemprunter à ce géant de l’imaginaire que fut William Shakespeare : “There are more things in haven and earth, Horatio, than are dream’d of in your Philosophy” (Hamlet, IV, l66). La présence ou l’absence de ce sens de l’infini cosmique permettent d’établir une ligne de partage très nette entre deux catégories de philosophes, de poètes, d’écrivains. Il explique que certaines affinités et certains dégoûts nietzschéens de prime abord peu compréhensibles. D’Héraclite à Nietzsche, de Lucrèce à la Science-Fiction, une croyance initiale en l’infinie richesse des espaces et des temps, des cycles et des formes, unit des hommes et des oeuvres que parfois tout sépare. Cette affirmation de l’infinité cosmique, omniprésente dans les textes de jeunesse de Nietzsche, continue à scander les écrits des années 1878-1882, bien qu’elle se fasse alors plus discrète. Elle éclate dans les dernières oeuvres comme en un bouquet final.
     
    Les trois époques que nous venons de distinguer offrent chacune leur lot d’aphorismes consacrés à l’Infini, chaque époque traduisant la même préoccupation dans un langage différent et à l’aide de métaphores spécifiques révélant les dominantes de la pensée nietzschéenne en son évolution. Nous en retiendrons trois exemples caractéristiques. On ne s’étonnera pas de trouver dans les premiers écrits l’affirmation de l’infinité cosmique associée à des considérations esthétiques ; ainsi dans ces quelques lignes de 1872 dont on découvrirait facilement de multiples équivalents : « L’infinitéest le fait initial, originel..,. Dans le temps infini et dans l’espace infini, il n’y a pas de fins... Sans aucun appui de cette sorte, il faut que l’humanité puisse se tenir debout - tâche immense des artistes! » [6] L’infinité cosmique est donc perçue par le jeune Nietzsche comme une provocation de l’univers obligeant l’homme à entrer dans une lutte inégale qu’il ne peut éviter sous peine d’être anéanti ; elle est le “challenge”, pour reprendre le mot cher au philosophe et historien anglais Arnold Toynbee, qui contraint l’être humain à la grandeur ; la réponse à ce défi ne peut être qu’esthétique, et l’apostrophe adressée aux artistes par l’admirateur de Wagner n’est pas exempte de ferveur. Dans les années I878-I882, alors qu’il joue au positiviste, Nietzsche fait appel à la science pour renforcer sa certitude initiale et briser les illusions finalistes liées à une perception limitée et à un savoir clos. Le langage est alors beaucoup moins romantique, il unit des métaphores héraclitéennes aux froids concepts des sciences modernes , et le philosophe commence à renverser les perspectives en se référant au point de vue d’autres êtres vivants “Les astronomes”, écrit-il, ”nous laissent entendre que cette goutte de vie est sans importance dans le caractère général de l’immense océan du devenir et du périr. . . Peut-être dans la forêt la fourmi se figure-t-elle être le but et la fin de l’existence de la forêt avec autant de force que nous le faisons. [7]. La cosmologie moderne, le flux héraclitéen, et le choix ironique d’une perspective animale,ces trois points de vue que Nietzsche utilisa si souvent tour, viennent ici se fondre pour donner une force maximale à la critique de l’anthropocentrisme. Que le discours de la science ouvre ici le feu n’a rien d’accidentel : en cette période de son œuvre, le philosophe a cru trouver dans les découvertes scientifiques de son temps un formidable marteau afin d’ « éliminer les façons anciennes de penser et d’agir ».
     
                            C’est finalement dans le langage de la volonté de puissance que va être réaffirmé avec une force inégalée l’infini du “cycle des cycles” que seul le Surhomme sera capable d’affronter : “Et savez-vous ce qu’est le monde pour moi? … un monstre de force, sans commencement ni fin ... une mer de forces en tempêtes et en flux perpétuels, éternellement en train de changer...Voilà mon univers dionysiaque qui se crée et se détruit éternellement lui-même” [8]. Les intuitions nietzschéennes ont réussi à s’inscrire dans le langage qui leur est propre langage que certains ont parfois qualifié d’ambigu et de non philosophique, mais dont on devrait à l’inverse se demander avec Martin Heidegger s’il n’est pas d’une rigueur qui excède encore notre compréhension [9].   
             
     Il serait superflu de s’attarder à démontrer à quel point ce sens de l’Infini cosmique, si intense chez Nietzsche, est présentchez tous les auteurs de Science-Fiction ou de récits fantastiques (que nous ne distinguerons pas, les meilleurs spécialistes s’avouant parfaitement incapables de proposer un critère de distinction irréfutable entre ces deux genres si proches, la “Science-Fiction” et le « Fantastique »). Jonglant avec les univers, créant et détruisant des galaxies, multipliant les dimensions et les espaces parallèles, jouant avec les lignes du temps, lalittérature spéculative n’a cessé depuis sa création d’affirmer l’infinité cosmique, et a contribué, comme nous allons le voir, à en assurer la « maîtrise artistique » réclamée par Nietzsche dès ses premières oeuvres.
     
     2) La variation systématique des points de vue et des échelles.
     
    L’homme dans l’univers, la fourmi dans la forêt : l’équation que propose le texte cité plus haut tend évidemment à ébranler notre anthropocentrisme, à briser nos illusions téléologiques. Le procédé, certes, n’est pas nouveau : tous les sceptiques l’ont utilisé, Pascal y excellait. Mais ce changement d’échelle destiné, en nous arrachant à notre univers quotidien, à multiplier les lieux à partir desquels se découvre une nouvelle perspective sur notre situation, va être systématisé par Nietzsche comme il le sera par les écrivains de S-F.

    Une variation fréquemment utilisée par le penseur dans les années 1880-1885, et qui constitue aussi la source de nombreux récits fantastiques ou de S-F, est le renversement qui consiste à adopter le point de vue de l’animal sur l’être humain. L’une des plus belles oeuvres de la S-F du XXème siècle, Demain les chiens de Clifford D. Simak, nous rapporte les discours que tiennent, dans un lointain futur, les chiens qui ont succédé à l’humanité comme espèce dominante et qui gardent le souvenir du prédécesseur disparu devenu mythique : l’homme [10]. Soixante-dix ans avant Simak, Nietzsche était maître dans l’art de faire parler les animaux afin d’arracher l’être « trop humain » aux torpeurs de ses rêves anthropocentriques. Il utilise le plus souvent ce procédé dans ses attaques contre la morale, ce qui explique sa fréquence dans Aurore oit dans le Gai Savoir. Ainsi l’animal parlant fait-il son apparition dans Aurore : “Nous ne tenons pas les animaux pour des êtres moraux. Mais croyez-vous donc que les animaux nous tiennent pour des êtres moraux? Un animal qui savait parler disait : “L’humanité est un préjugé dont nous autres animaux, au moins, nous ne souffrons pas” [11]. Tous les lecteurs de Nietzsche connaissent également ce percutant aphorisme du Gai Savoir : « Bien et Mal sont les préjugés de Dieu, dit le serpent (§ 259), Et une longue étude serait nécessaire pour mettre à jour la fonction et l’importance du discours animal dans Ainsi parlait Zarathoustra.            
    De même Nietzsche joue souvent avec l’échelle temporelle, en montrant comment nos certitudes les plus inébranlables sont relatives à la durée de notre existence : l’hypothèse d’une autre temporalité est une épreuve à laquelle ne résiste aucun de nos “absolus”. Il est intéressant de noter que c’est par ce procédé que Nietzsche, dès I878, inaugure la critique du « Moi » et de l’identité personnelle qui deviendra l’une des constantes de ses dernières oeuvres : « Que le caractère soit immuable, ce n’est pas vrai au sens strict … si l’on imaginait un homme de quatre-vingt mille ans, c’est même un caractère absolument variable qu’on lui trouverait : au point qu’il y aurait toute une foule d’individus différents qui naîtraient successivement de lui” [12]. La même méthode est utilisé dans Aurore pour dénoncer la notion d’immortalité et le cortège de fantasmes qui l’accompagne : un seul être humain immortel inspirerait au reste l’humanité un tel dégoût que son fantastique privilège deviendrait vite l’objet d’une universelle répulsion [13]. Innombrables sont les nouvelles et les romans de S-F qui ont de la même manière bouleversé l’échelle temporelle et joué avec le thème de l’immortalité : de l’immortalité artificielle, telle celle des Immortels de Rock-Island dont seuls les cerveaux subsistent, à la longévité indéfinie des Enfants de Mathusalem de Robert Heinlein, toutes les variations possibles ont été explorées. Rares, il est vrai, sont les auteurs qui ont su, à l’instar de Nietzsche, méditer sur les métamorphoses psychiques et morales qu’impliquerait une vie infiniment plus longue. Une exception remarquable suffit pourtant à faire oublier le trop grand nombred’oeuvres médiocres qu’a inspiré ce thème : il s’agit de Jack Barron et l’éternité de l’américain Norman Spinrad, qui est sans doute l’un des meilleurs romans de la S-F contemporaine [14].    
                      
    A la variation de l’échelle temporelle s’ajoute parfois dans l’oeuvre nietzschéenne l’hypothèse d’une modification plus troublante encore : la modification de l’échelle perceptive. Dramatisant le relativisme kantien, Nietzsche compare l’être humain à une araignée s’imaginant que l’univers se résume à ce qui se laisse prendre dans sa toile. Il montre que l’unité de mesure fondamentale dont nous disposons n’est pas d’abord la raison, mais bien la sensibilité, ou plus exactement « la quantité d’expériences et d’excitations qui nous sont possibles en moyenne en un temps donné » [15] : c’est à cette aune que nous mesurons la durée et la qualité de notre existence comme de celle des autres êtres, et la variation de ce critère bouleverserait de fond en comble notre vision du monde et tout l’édifice de la connaissance. Le philosophe nous convie alors à imaginer des organismes capables de percevoir « des systèmes solaires entiers, contractés et resserrés sur eux-mêmes comme une cellule unique », ou inversement des êtres percevant une seule cellule comme un système solaire » [16].Les écrivainsde S-F répondront en nombre à l’appel nietzschéen, particulièrement dans la période qu’on nomme « l’âge d’or de la S-F »: contentons-nous ici de signaler une très belle nouvelle de Jack Williamson, Le cercle galactique, parue en 1935 [17]. En quelques dizaines de pages, l’écrivain  américain, jouant avec la relativité einsteinienne, a su utiliser tout le registre de l’échelle spatio-temporelle en nous entraînant dans un fantastique voyage circulaire. L’un des héros de cette odyssée pourra conclure : « Nous avons fait le tour de l’univers dans l’espace. Nous avons bouclé le cercle du temps. Nous avons parcouru le cycle de la taille … et nous voici ». Tout au long de la nouvelle, Williamson met en évidence les profondes modifications perceptives provoquées par un changement de taille, en nous entraînant dans une ronde propre à donner le vertige. Nietzsche et la Science-Fiction prolongent et accomplissent ainsi  une traditionmillénaire, ce1le des mythes et des contes de fées qui transforment les hommes en nains ou en géants, celle des baguettes magiques agrandissant un homme aux dimensions d’un univers [18]  ou rapetissantAlice pour la conduire auPays des Merveilles. 
                                   
    Mais la plus déroutante sans doute de ces variations d’échelles, celle qui mène à son paroxysme la critique de la morale et des valeurs  traditionnelles, consiste à jouer avec les degrés de l’échelle de « puissance ». A l’universalisme  kantien parachevant la morale chrétienne, Nietzsche oppose les différences de puissance qui situent les êtres dans des galaxies totalement étrangères les unes aux autres. L’homme le plus vertueux écrasera sans remords un insecte : les notions de droit et de devoir n’ont de réalité qu’à l’intérieur de cercles de puissance relativement homogènes. Or l’histoire a produit des individus différant les uns des autres du point de vue de la puissance au moins autant que le plus faible des hommes diffère de l’insecte qu’il tue. Dès lors faut-il  s’étonner que des êtres se situant à un niveau supérieur de l’échelle de puissance aient pu écraser d’autres hommes sans le moindre remords ? La question mérite d’être posée, même si elle semble monstrueuse à ceux qui préfèrent se voiler la face derrière une universalité de pure forme. « L’injustice du puissant,  qui nous révolte surtout dans l’histoire, n’est pas à beaucoup près aussi grave qu’il nous semble. Le sentiment héréditaire d’avoir, être supérieur, des droits supérieurs, rend déjà bien indifférent et laisse la conscience en repos ; nousperdons même  tous, quand la différence est très grande entre nous-même et un autre être, 1e moindre sentiment d’injustice et nous tuons par exemple une mouche sans aucun remords » [19]. La Science-Fiction a utilisé bien souvent procédé mis en œuvre par Nietzsche : à l’homme et à la mouche,elle a substitué fréquemment l’extra-terrestre et l’homme, elle a imaginé des degrés de puissance et d’intelligence par rapport auxquels l’être humain ne pèse guère plus qu’un insecte. Depuis le grand classique qu’est La guerre des mondes, dans lequel H.G. Wells nous a décrit d’ horribles extra-terrestres assassinant froidement et méthodiquement des milliers de terriens un peu comme à la même époque (et c’est sans doute ce sur quoi Wells voulait attirer l’attention) les Anglais massacraient sans remords les Papous, jusqu’à ces étranges pyramides bleues apparues un jour dans l’Himalaya et qui ont réduit 1es humains à 1’état de transistors organiques (La tribu des loups, de Frédéric Pohl et C.M Cornbluth), la Science-Fiction n’a cessé d’explorer ce thème et d’imaginer l’humanité victime de la violence et de l’amoralité qu’elle manifeste elle-même sur terre vis à vis des antres créatures. S’il est vrai qu’à l’époque classique de la S-F le thème des extra-terrestres a bien souvent servi d’exutoire aux impérialistes, il est devenu, dans la nouvelle Science-Fiction, beaucoup plus critique et contribue à une mise en question radicale de nos conceptions et de nos façons de vivre. Retrouvant ainsi les préoccupations nietzschéennes, la S-F est aujourd’hui l’un des lieus privilégiés des interrogations et des angoisses de l’homo moderne, Comme le dit fortbien un critique contemporain, elle a cessé d’être « le regard que notre humanité (rationnelle) porte sur son avenir », pour devenir « un regard autre (celui de 1’étranger, de l’extra-terrestre) braqué sur notre présent [20]. 
                     
    Philippe Granarolo 
     
    NOTES
     
    1) Ecrits posthumes 1870—1873 , 0.C. (Gallimard) p.277
     
    2) La revue Amazing Stories, dont le premier numéro paruten Avril 1926, puis la revue Astounding Stories, gui domina la scène de la S-F de 1938 à 1950, publieront des centaines de nouvelles qui allaient fixer les lois du genre pour une longue période. Certes très inégales, ces nouvelles avaient pour point commun une audace (ou une naïveté, comme l’on voudra) qui les portaient à rassembler des galaxies et des millions d’années en quelques dizaines de pages, ce qui devait donner aux meilleures de ces productions un ton et une poésie tout à fait remarquables. Cf. les anthologies réunies par Jacques Sadoul aux éditions “J’ai Lu” : Les meilleurs récits d’Arnazing Stories et Les meilleurs récits d’Astounding stories.
     
    3) Jules Verne est aujourd’hui connu de tous et les critiques les plus classiques n’hésitent plus â consacrer d’austères études à son oeuvre. On ne saurait en dire autant de Wells, qui n’avait peut-être pas la qualité d’écriture de Jules Verne, mais qui compensait largement cette infériorité par une imagination beaucoup plus audacieuse et une cohérence romanesque sans doute supérieure. Ses oeuvres les plus connues sont La machine à explorer le temps(1895), L’île du Docteur Moreau (1896), L’homme invisible (1897), La guerre des mondes (1898), oeuvres écrites en une très courte période à la fin du XIXème siècle. Tout ce que Wells écrira après 1900 sera d’une qualité nettement inférieure. Pour une information plus abondante, nous renvoyons le lecteur à Pierre Versins et à sa magistrale Encyclopédie de l’utopie et de la S-F (Editions L’Age d’Homme), mine de renseignements et instrument de travail irremplaçable.
     
    4) Bien que le premier quart du XXème siècle ait connu un fantastique bouillonnement et de grands auteurs, au premier rang desquels Wells, J.H. Rosny aîné, et Rice Burroughs, il faut attendre avril 1926 pour que le mot « Science-Fiction » apparaisse. Le premier numéro d’ Amazing Stories portait en effet comme sous-titre « The magazine of scientifiction » : avec le mot, la S-F moderne était née.
     
    5) L’expression « speculative fiction », qui permet de conserver les traditionnelles initiales « SF » tout en déplaçant leur signification, a été créée par Robert Heinlein vers 1938, etsert aujourd’hui de bannière, sous la variante de « New S-F » (« new speculative fiction ») à l’avant-garde anglo-saxonne du genre.
     
    6) Le livre du philosophe, I, § 20. Ed. Aubier-Flammarion). A rapprocher de la célèbre sentence du § 5 de La Naissance de la tragédie : « Ce n’est qu’en tant que phénomène esthétique que l’existence et le monde éternellement se justifient ».
     
    7) Le voyageur et son ombre, § 14 (in Humain, trop humain, tome II, O.C. p. 164-165). Un retour à un ton plus romantique est à noter durant l’automne 1880 avec ce fragment : « Infini ! Il est bon de sombrer en cette mer … » (Aurore, O.C., p. 567).
     
    8) La volonté de puissance, tome I, p. 216 (Gallimard)
     
    9) Cf. en particulier Le mot de Nietzsche : « Dieu est mort », in Chemins, p. 205 (Gallimard).
     
    10) Demain les chiens, de C.D. Simak (Ed. « J’ai lu »). N’est-ce pas déjà le chien qui, parmi tous les animaux, était choisi par Sextus Empiricus dans ses Hypotyposes (I, 62 sq.) afin de démontrer le caractère raisonnable de l’animal ?
     
    11) Aurore, livre IV, § 333 (O.C. p. 207).
     
    12) Humain, trop humain, § 41 (O.C., p. 56).
     
    13) Cf. Aurore, § 211 (« Aux rêveurs d’immortalité », O.C. p. 170).
     
    14) Robert Heinlein : Les enfants de Mathusalem (Ed. « J’ai lu »). Norman Spinrad : Jack Barron et l’éternité (Ed. Robert Laffont).
     
    15) Aurore, § 117 (« En prison », O.C. p. 98).
     
    16) Ibidem.
     
    17) The galactic circle, de Jack Williamson, publié en 1935 dans la revue Astounding Stories, et réédité par Jacques Sadoul dans le recueil déjà cité Les meilleurs récits d’ Astounding Stories.
     
    18) Voltaire, avec son Micromégas, a su parfaitement maîtriser ce procédé, et peut ainsi être considéré comme un authentique précurseur de la S-F. Richard Matheson créera en 1956 l’anti-Micromégas avec L’homme qui rétrécit dont un film fut tiré.
     
    19) Humain, trop humain, livre II, § 81 (O.C., p. 73-74).
     
    20) Robert Louis, dans un bon article consacré à la nouvelle S-F paru dans Le Nouvel Observateur (n° 351 du 2 août 1971, p. 34). Ce regard de la nouvelle S-F ne prolonge-t-il pas l’attitude des grands écrivains du passé ? C’est ce que pense le romancier de S-F J-G Ballard, qui écrivait dans le Magazine Littéraire (n° 88, p. 10) : « Homère, Shakespeare ou Milton ont créé des univers différents pour parler du nôtre. Le détournement de cette attitude vers un genre séparé à la réputation parfois douteuse nommé « science-fiction » est un phénomène récent, lié à la quasi disparition de la poésie dramatique et philosophique, et au lent dépérissement ru roman « traditionnel ».
     
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  • Cybernétique de la crise

    Cybernétique de la crise, c'est le titre du point de vue de l'écrivain Stéphane Audeguy que le journal Le Monde a publié dans la rubrique "Débats" de son numéro daté du dimanche 3 janvier 2010.

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    Cybernétique de la crise
    LE MONDE | 02.01.10 | 13h49  •  Mis à jour le 02.01.10 | 13h49

    a crise - la chose et le mot - fait l'objet d'un traitement si particulier que j'aimerais en dire ici deux ou trois choses. Non pas en tant que littérateur soucieux du beau langage ; simplement, un écrivain est un homme politique, dans un monde où la langue subit des dévoiements radicaux.

     

    Le discours dominant de la crise vise, curieusement, à masquer la crise. Et si le mot de crise est employé de façon absolue, comme disent les rhéteurs, c'est que le discours de la crise prétend régner absolument sur nous. Cet emploi est trompeur, car il désigne seulement, le plus souvent, une partie de la crise globale : celle qui concerne l'économie. Et nous sommes censés admettre que l'économie est tout. Simultanément, cette notion envahit tous les domaines de la vie sociale : sports, entreprises, santé publique, etc. Ces deux pratiques se complètent : la crise, en général, c'est la crise économique ; simultanément, tout est en crise, mais de façon dispersée, si l'on peut dire.

    Se trouve ainsi escamotée la réalité : la crise est en fait totale et cohérente : elle concerne notre civilisation, ou plutôt cette société marchande mondialisée qui n'est pas une civilisation, mais prétend s'y substituer, un peu à la façon dont le mot de culture a fini par désigner à peu près n'importe quoi, un peu à la façon dont le Centre national de la littérature est devenu Centre national du livre (chacun ajoutera ici, dans son domaine de compétence, des exemples).

    Pour Littré, la crise concernait les maladies : on parlait de crise heureuse ou funeste. L'issue était la mort ou la guérison. Le discours de la crise, lui, a rompu depuis longtemps avec cette façon de dire, et de penser. Le mot désigne des mutations du système économique mondialisé : simples crises de croissance d'une économie qui étend toujours davantage son empire. La seule mesure vraiment significative du sommet de Pittsburgh, c'est le passage du G8 au G20. Le G20 représente 80 % du PIB, et deux tiers de la population mondiale. Faut-il s'en réjouir ? Les décisions seront plus difficiles à prendre (car on voit mal sur quoi le Brésil et l'Inde pourraient tomber d'accord) ; d'autre part, le G20 ne représente pas ces deux tiers de la population, mais les assujettit aux lois de l'économie : que beaucoup désirent cette servitude ne change rien à l'affaire. Quant au tiers restant, il est atteint dans sa survie même (l'Afrique, sorte de tiers-état, est représentée au G20 par un seul pays : l'Afrique du Sud). Et tous, inexorablement, subissent la pollution, les mutations économiques brutales, les mouvements spéculatifs erratiques, dans un monde où l'on annonce une reprise de la consommation comme une bonne nouvelle ; à court terme, oui, en un sens ; mais, structurellement, c'est une catastrophe.

    Comment un monde qui érige la concurrence en principe intangible peut-il engendrer autre chose que des crises ? Comment les dirigeants et les experts, qui tous partagent une foi entière en la rationalité de l'économie, peuvent-ils produire autre chose qu'une gestion de la crise (expression en elle-même aberrante) ? Le politique s'est dégradé, et l'on ne s'étonne pas de voir la notion élastique de gouvernance (anglicisme qui nous vient du business, et auquel je préfère le mot de cybernétique) se substituer à celle de gouvernement : la gouvernance, sorte de transitivité occupée à maintenir l'état des choses et sa scandaleuse nocivité pour le vivant, tout en feignant d'en corriger les effets, incontrôlés parce qu'incontrôlables.

    Le mot crise renvoie en grec à l'idée de décision : un état critique appelle des décisions, des choix véritables. Le discours de la crise singe tout cela, mais énonce que nous n'avons pas le choix, puisque c'est la crise. Combien de gouvernants souhaitent secrètement se voir imposer des mesures par le Fonds monétaire international (FMI) ? Ils peuvent alors les présenter comme une douloureuse nécessité.

    Cette cybernétique s'appuie sur la figure de l'expert (d'où le succès, en Italie, d'un ploutocrate parvenu à la tête du pays en se réclamant du monde de l'entreprise). Nous sommes invités à réfléchir aux "leçons de la crise", y compris dans les colonnes du Monde (dossier du 22 septembre). Mais cette expression présuppose que la crise est un phénomène rationnel ; à vrai dire, il s'agit d'écouter les leçons de la crise, et non pas d'en tirer ; chose désormais impossible dans l'économie mondialisée, comme nous le répètent les libéraux les plus cyniques.

    Dans ce dossier du Monde, par exemple, un seul économiste, Thomas Philippon - il est jeune, et cette franchise lui passera - note entre autres choses que "l'égalité devant la loi est bafouée par la présence d'entreprises tellement grosses que personne ne sait comment les liquider sans mettre en danger l'ensemble du système" ; mais il ne songe pas à changer le système en question.

    La crise est l'instrument rêvé de la cybernétique moderne : j'en prendrai deux exemples, à dessein hors de l'économie. Après les attentats du 11-Septembre, les Etats-Unis ont créé un ministère de la sécurité intérieure. Ce Department of Homeland Security est censé lutter contre le terrorisme, l'immigration, et préserver l'intégrité des frontières. Création extraordinaire, pour un pays dont l'identité s'est longtemps constituée contre un ennemi extérieur ; mais qui prolonge, en fait, la guerre froide : l'ennemi est à chercher désormais partout, à l'intérieur (affaires de Waco, d'Unabomber, d'Oklahoma City) comme à l'extérieur (attentats du World Trade Center de 1993 et de 2001).

    Et si l'ennemi est ubiquitaire, l'état de crise devient la norme. En témoigne un gadget merveilleux, que chacun peut consulter sur le site du ministère. C'est un baromètre de la sécurité, qui affiche des niveaux de danger : le vert indique un risque faible ; le bleu, un risque général, jusqu'au rouge (danger extrême). Je le consulte depuis des années et, à ma connaissance, il n'a jamais été au vert ; le 5 octobre, par exemple, le "niveau de menace" est "élevé". De toutes façons, le vert n'est guère rassurant, car voici ce que le ministère conseille de faire alors : "Elaborez un plan d'urgence pour votre famille ; partagez-le avec vos amis, testez-le ; créez un kit de fournitures d'urgence pour la maisonnée ; informez-vous en vous procurant la brochure." Se préparer, c'est le bon sens : préparez-vous maintenant "sur le site www.ready.gov ; envisagez de prendre des cours de premiers secours auprès de la Croix-Rouge américaine, etc.". Voilà donc une crise de sécurité qui dure depuis sept ans, dont on ne voit pas la fin, et dont il est évident que le ministère n'a pas intérêt à voir la fin, puisqu'elle serait aussi la sienne.

    Mais en quoi consiste, dans les faits, une gestion d'une crise ? Prenons l'exemple du récent "scandale" de l'écurie Renault en F1. Voilà un constructeur automobile pris en flagrant délit de tricherie caractérisée. Les experts prévoient des sanctions sévères. Cependant, la Fédération internationale ne peut guère renvoyer des circuits une entreprise qui contribue autant à sa prospérité que Renault (ce qui frappe dans cette crise-là, comme dans la crise économique, c'est le degré d'intrication des acteurs, et la dépendance des instances censées réguler avec ce qu'elles sont censées réguler).

    On propose alors au public un bouc émissaire : le directeur de l'écurie, Flavio Briatore, est exclu à vie par la Fédération (la discussion sur la culpabilité réelle de cet homme équivalant ici, en inutilité, aux polémiques sur les bonus des traders, rouages sans importance du système). Un Italien tricheur, avec la gueule de l'emploi : quelle aubaine pour tout le monde, et par exemple pour L'Equipe, journal spécialisé dans l'indignation vertueuse ! Puis le verdict tombe : "Le Conseil mondial du sport automobile a décidé de suspendre la disqualification de Renault F1 jusqu'à la fin de 2011." Renault doit donc veiller à ne pas tricher avant la fin de la prochaine saison... Il n'est pas certain que cette gestion de crise fonctionne tout à fait bien : certains commanditaires de l'écurie Renault renâclent, semble-t-il, à continuer à associer leur nom à une entreprise malhonnête (car, s'il est possible que Renault ait ignoré la fraude de Briatore, c'est bien ce créateur d'automobiles qui a bénéficié de la tricherie et du titre afférent de champion du monde).

    Cette idéologie de la crise est un symptôme parmi d'autres d'une crise de la notion même de civilisation. La solution la moins pessimiste serait que le système connaisse, non pas une crise de plus, mais un effondrement. Nous en sommes là, entre désespoir et rage. Quand je dis nous, c'est une façon de parler ; car la ploutocratie mondialisée, elle, est assurée pour l'instant d'une quasi-immunité.

    On apprend par exemple que le jour de la faillite de Lehman Brothers, des recruteurs sont venus s'installer dans le restaurant d'à côté pour réembaucher ses cadres ; les employés des usines délocalisées, eux, reçoivent une lettre leur offrant un emploi à l'autre bout de la Terre, et pour un salaire de misère. Pour la ploutocratie, la crise peut être douloureuse, mais elle est passagère ; pour les autres, c'est-à-dire pour quasiment toute la population mondiale, c'est un mode d'assujettissement permanent et une catastrophe qui continue de s'étendre.


    Stéphane Audeguy

    Stéphane Audeguy, romancier et essayiste

    Auteur de La Théorie des nuages (2005) et de Fils unique (2006) chez Gallimard, a publié en 2009 Nous autres, In memoriam et L'Enfant du carnaval (Gallimard). Dans des chroniques intitulées Memorabilia, il évoque certains objets contemporains qui, tel le GPS, composent les signes de notre modernité (NRF, n° 592).


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  • Céline et la frénésie du "Soyez vicieuses" !

    A propos des Lettres de Louis-Ferdinand Céline, publiées dans la bibliothèque de la Pléiade, Bruno Chauvière nous envoie en commentaire ce petit texte qui mérite l'attention des visiteurs.

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    Elisabeth Craig

     

     

    La frénésie du "Soyez vicieuses"!

    Lettre de vœux du 31 décembre 1959, à Roger Nimier: « A vous deux biens chers amis tous nos plus fervents vœux de frénésie jeune ardente imprévoyante de sérénité vieillante follement riche égoïste bien vache. Une santé du tonnerre bien sûr pour cent ans… » ( page 1560)

    La correspondance de Céline n’est pas un fleuve à débit régulier, mais un torrent bouillonnant. L’homme est épris de mouvement. Dans son univers, tout bouge, comme les danseuses qu’il a tant aimées. Il souhaite pas seulement: bonne santé, mais « une santé du tonnerre » ; il n’en finit jamais , ni avec les images, ni avec la violence des mots.

    « Soyez vicieuses », conseille-t-il aux femmes qu’il a séduites à travers le monde.

    Il termine ses lettres par : « Je t’aime, je t’aime, je t’aime »

    Belles lettres d’amour adressées à sa danseuse américaine Elisabeth Craig ou à son amie autrichienne Cillie Ambor.
    Les femmes aiment cet aventurier, amateur, comme Georges Orwell des «  gens de peu » rencontrés dans les bas-fonds londoniens ou bien comme trafiquant d’ivoire au Cameroun. Tout ça exprimé avec virilité: « La destinée est une putain qui se tait quand on l’enfile »

    Et Céline de donner des conseils à ces dames, pour faire suite à des exercices pratiques, à renouveler avec leurs partenaires du moment. Il prodigue ses leçons avec un art poétique craquant. Ne conseille-t-il pas de « faire danser les alligators sur une flûte de paon » ? A Elisabeth Craig en 1927, celle qu‘il appelle,Dear little écureuil, il susurre: « Apporte un peu d’excitation à ton vieux copain- pas forcément au lit- mais juste des trucs, après tout c’est bien plus amusant, je suis prêt à entendre toutes sortes de combinaisons bizarres. »

    Dans chaque lettre, il y a quelque chose de Célinien pour exprimer le désabusement, la provocation, la réflexion, mais c’est toujours avec l’accent de Bardamu. Un cordon ombilical relie lettres et romans.

    Bruno Chauvière

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  • Dix clefs pour combattre l'Amérique

    Un texte sympathique de Jean de Lothier, cueilli sur le site de la revue Livr'Arbitres. Un point de désaccord avec son auteur, néanmoins : il paraît difficile de parler avec la même sérénité que lui d'un état qui mène en Europe, depuis plusieurs dizaines d'années, des opérations d'influence et de désinformation aussi détestables que celles menées par les Etats-Unis...

     

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    Dix clefs pour combattre l'Amérique

     

     

    1/La stratégie du retournement

    Il est primordial d’utiliser les armes de l’ennemi afin de lutter contre lui. C’est à dire conserver son identité, sa façon d’être au monde, tout en utilisant le dynamisme du modèle US et sa technologie, sans l’idéologie qui la structure. Ainsi, en guise de modèle, le réseau Internet devient un instrument de guerre que l’on retourne contre ses concepteurs. Il est un gigantesque forum où se préparent au quotidien les opérations intellectuelles, culturelles et politico-militaires contre la Pax Americana.

     

    2/L’appel au boycott

    L’appel au boycott des produits « made in Usa » est une entreprise de décontamination à grande échelle. Il s’agit de se démarquer (dans tous les sens du terme), de se singulariser, de s’identifier et de se libérer de la macule servile de la serpillière étoilée. Cette mesure implique la désertion des mangeoires bétaillères Mc Do, le refus de la coca-colonisation, et de toutes les autres formes d’aliénation culturelle aux couleurs de l’Amérique. S’affranchir du goût américain, c’est déjà rentrer en dissidence !

     

    3/L’esprit partisan

    Il importe de prendre fait et cause pour les guérillas, les rébellions, les résistances contre l’ordre américain. Les émules de Unabomber, les indépendantistes du Texas et d’Alaska, les zapatistes du Chiapas, les héritiers de Tupac Amaru, les spectres des fedayins disparus et les fils du « Vent divin » (kamikaze) sont nos frères d’armes dans la lutte contre l’américanisation du monde. A chacun d’apporter l’étincelle qui fera s’embraser les volontés et allumer les feux de la bataille finale contre l’odieux Uncle Sam.

     

    4/Le rire armé

    L’ennemi paraît d’autant plus indestructible qu’il impressionne. Dès l’instant où se dévoilent sa faiblesse, son inconséquence et sa niaiserie, sa crédibilité se décompose. L’étalage de l’imbécillité comique des artisans de l’hyperpuissance états-unienne indique une faiblesse. La libidineuse affaire Lewinski, l’attentat du bretzel étrangleur, les gesticulations du gouvernator Conard le Barbant donnent la juste mesure d’un pays où le ridicule est roi, et où triomphent le toc et le vulgaire. Derrière les gesticulations simiesques de la force brute, se révèle le néant par lequel un rire dévastateur peut s’engouffrer.

     

    5/La démythification de l’histoire US

     « L’Amérique ! Ses grands espaces de liberté, son idéal de justice,… ». Foutaises que tout cela ! Il est vital de dire, d’écrire, de proclamer inlassablement que l’histoire états-unienne est une litanie d’usurpations et de crimes : du génocide originel à Wounded Knee ; de la guerre hispano-américaine, premier acte militaire contre l’Europe, au bombardement des populations civiles du Havre, de Dresde et de Belgrade ; de l’atomisation des villes japonaises aux bombardements à fragmentation et à uranium appauvri contre l’Irak. Les Etats-Unis ou l’histoire d’un prédateur insatiable.

     

    6/L’anti-american way of life

    L’Amérique incarne un mode de vie placé sous le signe de l’utilité marchande, de la rentabilité économique et de l’intérêt matériel. A cela, il convient d’opposer une façon d’être au monde qui affirme le sens de l’acte gratuit, l’intelligence du cœur, la force de l’âme. Aux Etats-Unis, il faut savoir se vendre pour exister. En Europe et partout ailleurs, les ressources de l’âme doivent se mobiliser afin de renverser l’idole matérialiste états-unien.

     

    7/La voie eurasienne

    Trop longtemps habitués à regarder vers l’Ouest, les Européens doivent désormais regarder à l’Est où pourrait se lever demain l’aurore d’une Europe renaissante. La Russie dispose d’un potentiel identitaire et énergétique non négligeable. Elle partage avec l’Europe des racines communes Cette voie euro-sibérienne doit impérativement s’articuler autour d’un axe Paris-Berlin-Moscou. La maison commune eurasienne participerait alors à la construction d’un monde multipolaire qui ne soit plus écrasé par la domination amerloque. Les fils de l’Imperator Karolus Magnus doivent unir leur force à celles des enfants du Czar Pierre le Grand pour partir à l’assaut de la forteresse états-unienne qui enténèbre le continent européen.

     

    8/La désotanisation de l’Europe

    Il y a à ce jour 114 000 militaires US en Europe. C’est 114 000 de trop ! Une mesure symbolique et stratégique prise par les citoyens européens (lancement d’une campagne d’information, mettant en exergue le scandale de la présence américaine sur la terre d’Europe) devrait aboutir, par voie de manifestation populaire, au démantèlement de la présence militaire américaine en Europe, établissant de fait une doctrine Monroe européenne (« L’Europe aux Européens ! ») mettant un terme à la permanente ingérence états-unienne dans les affaires continentales.

     

    9/L’alliance euro-arabe

    La phobie auto-entretenue et les idées courtes qui circulent à propos de l’Islam (tous les musulmans ne sont pas salafistes !) nous font perdre de vue que l’Europe et le monde arabo-musulman partagent des intérêts géopolitiques communs. L’espace méditerranéen offre la possibilité d’une alliance culturelle et stratégique euro-arabe face à l’impérialisme militaire et marchand des Etats-Unis. La Méditerranée doit redevenir la mer intérieure (Mare Nostrum) qu’elle était dans l’Antiquité, en se libérant prioritairement de la VIe flotte US qui souille ses eaux. Cela ne peut être que si est établie une paix juste entre Israël (dont on n’oubliera pas qu’elle est historiquement et culturellement reliée à la civilisation européenne)[1] et les pays arabes. Les intérêts de l’Etat hébreu ne sont pas ceux des USA[1].

     

    10/L’anti-américaine attitude

    Adoptons un comportement qui nous change la vie de tous les jours et améliore notre style (désaméricanisons notre langage), notre connaissance du monde (désorientons les voyageurs yankees demandant leur chemin), notre forme physique (cassons la gueule aux missionnaires illuminés et endiablés qui, harnachés dans leurs costards classieux arpentent les villes d’Europe, le sac en bandoulière, en dégainant à chaque rencontre the holy bible version New World), nos compétences techniques (piratons les autoroutes de l’information états-unienne). Pour cela, levons-nous chaque matin avec la flamboyante maxime de Unabomber : « une société est un système dans lequel les parties sont en interaction, et vous ne pouvez pas changer de façon permanente un élément sans que les autres éléments en soient simultanément affectés ».

     

     

     

    Jean de Lothier (Livr'Arbitres, 27 décembre 2009)



    [1] [1]Certains oublient l’activité des agents du Mossad aux Etats-Unis (notamment le cas de Jonathan Pollard, ancien analyste au service des renseignements militaire de la marine US – et agent israélien infiltré – incarcéré depuis 1986 pour avoir fourni, entre 1983 et 1984, les codes d’accès et de cryptage de la National Security Agency ainsi que des informations vitales à l’Etat hébreu, entre autre, sur le potentiel biologique, chimique et nucléaire de la Syrie, de la Libye ou de l’Iran). (Cf « Un réseau d'espionnage israélien démantelé aux Etats-Unis », Le Monde, 05.03.2002). De plus, les rapports troubles entre l’Oncle Sam et la dynastie Saoud ont créé une marge critique entre les orientations israéliennes et américaines. Cf. Frédéric Encel, François Thual, Géopolitique d’Israël : Dictionnaire pour sortir des fantasmes, Paris, Seuil, 2004. Enfin, quoi qu’en pense le sous-Farrakhan hexagonal Dieudonné, ce n’est pas l’arabophobie ni l’islamophobie qui anime les soldats de Tsahal mais plutôt l’esprit de défense des combattants antiques de Massada ou des insurgés héroïques du ghetto de Varsovie. Israël doit vivre comme la Palestine !

     

     

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  • Konrad Lorenz dans le fleuve du vivant (I)

    Une présentation par Alain de Benoist, de l'oeuvre de Konrad Lorenz, prix Nobel de médecine et fondateur de l'éthologie, publiée dans le numéro de mai 2009 de la revue Le Spectacle du Monde :

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    Konrad Lorenz : l'homme qui écoutait les oies
    Il y a vingt ans, disparaissait le biologiste et zoologiste Konrad Lorenz. Père de l’éthologie, prix Nobel de médecine et de physiologie, ses travaux pionniers sur le comportement animal et humain ont ouvert des voies décisives en resituant « l’homme dans le fleuve du vivant ».

    Il a sans doute été l’un des savants les plus populaires de son temps – ce qui ne l’a d’ailleurs jamais mis à l’abri des critiques ! L’un de ses premiers livres ayant été traduit sous le titre Il parlait avec les mammifères, les oiseaux et les poissons, Konrad Lorenz avait tout pour plaire aux enfants, mais aussi aux adultes, qui se le représentaient toujours suivi par une nichée d’oies sauvages ou plongé dans une conversation avec des choucas. Mais ce sont ses pairs de la communauté scientifique qui ont fait attribuer le prix Nobel à ce grand biologiste et zoologiste autrichien, mort il y a tout juste vingt ans.

    Konrad Lorenz est né le 7 novembre 1903 à Altenberg, en Autriche. Son père, Adolf Lorenz, chirurgien et orthopédiste, fut l’ami personnel de l’empereur François-Joseph. Dès la petite enfance, le jeune Konrad se passionne pour le monde animal. Il rêve de posséder une oie sauvage… à défaut de pouvoir en être une ! Il se passionne aussi pour la théorie de l’évolution. La fille de ses voisins, son amie Margarethe (Gretl) Gebhardt, partage ses goûts. Devenue gynécologue, elle finira par l’épouser en 1927, l’année même où il publiera, dans le journal d’ornithologie de Leipnitz, sa première étude scientifique.

    En 1922, son père l’envoie étudier la médecine à l’université Columbia de New York. Il y fait la connaissance de Thomas Hunt Morgan, l’un des pères de la génétique moderne. A son retour en Allemagne, il suit à l’université de Königsberg les cours de Ferdinand Hochstetter, célèbre anatomiste, qui lui apprend à reconstruire l’arbre généalogique des espèces à partir de leurs similarités et de leurs différences anatomiques. En 1927, il crée sa première colonie d’animaux. Ayant horreur de la domestication, il étudie les animaux dans leur milieu naturel, en vivant parmi eux. En 1929, il est docteur en médecine. Six ans plus tard, après avoir soutenu à Munich une thèse de doctorat sur le vol des oiseaux, il se tourne définitivement vers l’étude comparée des comportements animaux.

    Il commence, âgé de trente-deux ans, par enseigner la psychologie animale et l’anatomie comparée à l’Institut d’anatomie de Vienne. En 1936, à l’occasion d’un colloque à La Haye, il fait la connaissance du Hollandais Nikolaas Tinbergen, qui travaille sur les mêmes sujets que lui. En 1939, il devient professeur de psychologie à l’université de Königsberg, où il se voit confier la chaire d’Emmanuel Kant. C’est alors qu’il développe les théories qui le feront connaître après la guerre dans le monde entier.

    Ses premières recherches consistent à appliquer les méthodes de l’anatomie comparative à l’étude des comportements animaux. Chaque espèce, constate-t-il, développe une gamme de comportements stables, quasiment invariables, qui lui est propre. Ces formes de comportement, acquises au cours de l’évolution, peuvent se classer en quatre catégories : la dimension de causalité immédiate (réaction à un stimulus), la dimension ontogénétique (le comportement inné, préprogrammé), la dimension phylogénétique (les différences et les similarités entre les espèces), la dimension adaptative (les facteurs extérieurs ayant généré un comportement).

    Ainsi naît une nouvelle discipline, l’éthologie, qui se définit comme l’étude expérimentale des bases biologiques du comportement animal et humain. En montrant le caractère inné d’un grand nombre de comportements, l’éthologie permet à la psychologie scientifique de faire sa jonction avec la théorie de l’évolution.

    Lorenz réhabilite avec force la notion d’instinct, terme qu’on jugeait avant lui souvent trop flou ou caractéristique d’une philosophie « vitaliste » (Hans Driesch) scientifiquement discréditée. Pour ce faire, il s’inspire de la théorie des instincts développée par Erich von Holst en 1935 à partir d’une série de travaux sur le système nerveux central.

    La plupart des comportements innés sont des comportements instinctifs, c’est-à-dire des suites d’attitudes ou de mouvements stéréotypés caractéristiques qui, une fois déclenchés par un stimulus quelconque (visuel, tactile, sonore, odorifère, etc.), s’exécutent jusqu’à la fin, même si, en cours de route, ils ont perdu toute utilité. Leur caractère inné est établi par le fait que ces séquences de mouvements coordonnées sont identiques chez tous les représentants de l’espèce, qu’elles ne sont modifiées par aucune forme d’apprentissage et, surtout, qu’elles varient en forme et en diversité en fonction de la distance génétique séparant les groupes ou les espèces chez lesquels on peut les observer (c’est ce qu’on appelle la phylogenèse des comportements).

    Une autre preuve du caractère inné des mouvements instinctifs est qu’ils se produisent parfois en l’absence de tout stimulus. C’est ce que Lorenz appelle les « réactions à vide ». Un oiseau, par exemple, peut très bien accomplir tous les gestes de la chasse aux insectes alors qu’il n’y a aucun insecte près de lui et qu’il n’a jamais été témoin d’un comportement semblable chez un autre oiseau. Autre exemple : les mouches mutantes, nées sans ailes, exécutent les mêmes mouvements de nettoyage des ailes que leurs congénères normalement constituées. De même, un chat tente d’enterrer ses excréments en grattant par terre même s’il a toujours vécu dans un appartement, où il ne peut gratter que le parquet ou le carreau.

    Lorenz ne rejette évidemment pas l’idée d’apprentissage. Mais il souligne qu’aucun apprentissage n’est possible s’il n’existe pas de mécanismes génétiquement déterminés qui permettent d’apprendre. En d’autres termes, un animal ne peut apprendre que ce pour quoi son système nerveux est conçu, ce que les behaviouristes (qui n’y voient qu’une machine à réflexes) se sont toujours refusés à admettre. Chez l’homme, par exemple, la langue n’a rien de génétique, mais la faculté d’apprendre une langue dépend de ses capacités innées. L’acquis opère donc toujours à partir d’un matériau prédonné. C’est également la conclusion à laquelle aboutira le linguiste Noam Chomsky.

    C’est une grande erreur, écrit Lorenz, d’opposer l’inné et l’acquis comme des réalités contradictoires, à la façon d’un jeu à somme nulle où tout ce qui est gagné par l’un est automatiquement perdu par l’autre. L’inné et l’acquis se combinent en permanence, si bien qu’aucune de ces deux notions ne peut être conçue indépendamment de l’autre.

    Le phénomène de l’« empreinte » (imprinting), que Lorenz a été le premier à décrire en 1935, à partir des travaux sur les oiseaux du zoologiste Oskar August Heinroth, et en observant surtout les oies cendrées et les canards, montre bien la façon dont se combinent l’inné et l’acquis. Dès les premières semaines de son existence, un instinct pousse le petit animal à s’identifier au premier être vivant qu’il rencontre, à rechercher sa présence et à le suivre constamment. Le plus souvent, il s’agit de sa mère, mais il peut aussi bien s’agir d’un être humain. Konrad Lorenz a pu ainsi se faire suivre pendant des mois par une nichée d’oies sauvages qu’il avait élevées dès la naissance. C’est la nature (l’inné), explique-t-il, qui dit au petit animal qu’il doit s’attacher à quelqu’un, mais c’est la culture (l’acquis) qui lui suggère qui il doit suivre.

    Ces travaux sur l’empreinte ont, par la suite, donné naissance à d’innombrables études consacrées à la notion d’attachement (maternel, entre conjoints, entre membres d’un groupe, etc.) – notion complètement distincte de celle d’amour ou de lien sexuel – qui, depuis le début des années 1970, s’est pleinement intégrée dans le champ de la psychologie humaine, d’autant qu’on a pu en identifier récemment les bases neurobiologiques.

    Tous ces acquis n’ont pas été admis sans peine. En mettant l’accent sur la part innée des comportements animaux et humains, Lorenz ne réfute pas seulement l’opinion exprimée au XVIIe siècle par Descartes, qui faisait de l’animal une machine dépourvue d’émotions, ou la conception métaphysique idéaliste qui isole l’homme du reste du vivant. Il heurte aussi de plein fouet la croyance de la philosophie des Lumières en une toute-puissance du milieu qui s’exercerait, à partir de la naissance, sur un organisme considéré comme une cire vierge ou une table rase. Il contredit enfin les élèves de Pavlov et les tenants du behaviourisme américain (J.B. Watson, Burrhus F. Skinner), selon qui tous les comportements peuvent être obtenus par une combinaison de récompenses et de punitions, l’être humain pouvant être ainsi construit intégralement de l’extérieur comme un assemblage de réflexes conditionnés.

    Mobilisé à l’automne 1941 comme médecin psychiatre auprès des soldats allemands souffrant de traumatisme, Konrad Lorenz est fait prisonnier dès l’année suivante par l’armée Rouge aux environs de Witebsk. Il sera déporté en Arménie soviétique jusqu’en 1948. « C’est à cette occasion, dira-t-il plus tard, que j’ai pu observer le parallélisme frappant entre les effets psychologiques de l’éducation marxiste et de l’éducation nazie. J’ai alors commencé à comprendre la nature de l’endoctrinement. »

    A son retour en Autriche, en février 1948, il devient le successeur de Karl von Frisch à l’université de Graz. A partir de 1949, il dirige l’Institut d’éthologie comparée d’Altenberg, puis à partir de 1961, à Seewiesen, l’Institut Max-Planck de physiologie comportementale. C’est également à cette époque que ses thèses, exposées dans de nombreux livres, touchent un grand public. Sa barbiche et ses cheveux blancs contribuent bien sûr à populariser le personnage !

    En 1963, Konrad Lorenz publie un livre qui lui vaut une renommée mondiale. Traduit en France sous le titre fautif de l’Agression (car il porte en réalité sur l’agressivité, ce qui n’est pas la même chose), il y montre le caractère inné des pulsions agressives, tout en soulignant l’importance des rituels, qu’il interprète comme la forme adaptative qu’une culture impose à ses membres pour leur permettre de canaliser ou de sublimer certaines de ces pulsions et d’en limiter les effets.

    Chez l’animal, le comportement agressif répond à trois nécessités : assurer la répartition des individus d’une même espèce sur tout l’espace disponible (il existe un lien très fort entre l’agressivité et l’attachement au territoire : la combativité d’un animal atteint son maximum à l’endroit qui lui est le plus familier), opérer la sélection entre rivaux, notamment dans le domaine sexuel (l’affrontement entre les mâles permet aux plus vigoureux de se reproduire plus que les autres, et donc aux caractères portés par leurs gènes d’être mieux représentés à la génération suivante), assurer la défense de la progéniture (l’agressivité est ici directement associée à son contraire : Lorenz montre que les espèces où les parents portent à leurs petits une attention privilégiée sont aussi celles dont l’agressivité est la plus développée).

    L’agressivité intraspécifique existe chez de nombreuses espèces animales. Mais elle a ceci de remarquable qu’elle ne vise jamais à l’extermination des congénères. C’est ce qui distingue la guerre, telle qu’elle est pratiquée par les humains, des comportements prédateurs qui sont, chez les autres animaux, non seulement destinés à se nourrir, mais (à quelques exceptions près) essentiellement dirigés vers les autres espèces. La nature est violente, mais elle ignore la guerre de tous contre tous. La prédation, en outre, n’est pas à proprement dit un combat. C’est seulement chez l’homme que l’agression intraspécifique s’est généralisée.

    Son animal de prédilection Les travaux que Lorenz consacra aux oies cendrées restent, aujourd’hui encore, les plus complets jamais réalisés sur cette espèce. Outre l’étude de leurs caractéristiques physiologiques, il s’est intéressé à leur vie sociale, mettant notamment en évidence l’importance de certains rituels instinctifs.

    Au cours de l’évolution, différents rituels d’inhibition de l’agressivité ont été acquis. Ils sont fondamentaux dans la vie des espèces, qu’elles soient animales ou humaines. Lorenz montre ainsi que l’oie sauvage, son animal préféré, peut tomber en dépression si l’on modifie une seule de ses habitudes instinctives, si insignifiante qu’elle soit en apparence. Chez l’homme, les rites (de table, de vie amoureuse, d’appartenance, de conversation, de politesse, etc.) aident également à vivre. Sans les repères qu’ils confèrent aux individus et aux groupes, ceux-ci sont spirituellement et socialement déracinés. Le drame de l’espèce humaine, ajoute Lorenz, est que sa technologie meurtrière est toujours en avance sur ses habitudes morales, ce qui rend inopérants nombre de ces rituels : « L’homme qui appuie sur un bouton est complètement protégé des conséquences perceptives de son acte. » En cela réside le risque de son autodestruction.

    Lorenz montre ainsi le caractère ambigu de l’agressivité : destructrice dans bien des cas, elle est aussi indispensable à la survie et à bon nombre d’activités créatrices. « Avec l’élimination de l’agressivité, écrit-il à cet égard, se perdrait beaucoup de l’élan avec lequel on s’attaque à une tâche ou un problème. » Chez de nombreuses espèces animales, les parades nuptiales et les rites d’accouplement sont d’ailleurs des variations du comportement agressif. L’agressivité a en fait besoin d’un exutoire. Autant il serait utopique de vouloir la faire disparaître, autant il est nécessaire de la canaliser ou de la réorienter vers des substituts positifs ou des causes non meurtrières (c’est le phénomène de la catharsis). On aurait tort, en tout cas, d’en faire le synonyme du «mal»: « Stigmatiser un mal, c’est s’autoriser d’emblée à prendre des mesures pour l’anéantir ; là est la racine de toutes les formes de guerres religieuses. » Nier la réalité de la pulsion agressive, c’est se condamner à la voir se déchaîner de la plus atroce façon.

    Le 11 octobre 1973, c’est la consécration : conjointement avec l’Allemand Karl von Frisch et le Néerlandais Nikolaas Tinbergen, Konrad Lorenz reçoit le prix Nobel de physiologie et de médecine pour ses travaux sur les comportements. Aucun chercheur spécialiste du comportement ne recevra cette distinction après lui.

    Se faisant moraliste à la fin de sa vie, Konrad Lorenz, dans les Huit Péchés capitaux de notre civilisation (1971), développe l’idée d’une « autodomestication » de l’homme, qui est à la base de sa théorie de la « dégénérescence ». Comparant les animaux sauvages et les animaux domestiqués, Lorenz remarque chez les seconds des caractéristiques que l’on retrouve dans les sociétés humaines modernes : une tendance à l’obésité, des problèmes de régulation de la sexualité aboutissant souvent à une hypersexualisation, une régression infantile des individus, les adultes se comportant de plus en plus comme des individus immatures et narcissiques. N’étant plus contrainte par l’environnement sauvage, conclut-il, l’espèce humaine s’est progressivement autodomestiquée par des procédés de sélection (ou de contre-sélection) artificiels. Les pulsions élémentaires ne sont plus canalisées, et l’idéal d’« émancipation » se traduit trop souvent par une régression pure et simple aux instincts primaires.

    Lorenz met aussi en garde contre d’autres dangers : les armes atomiques, la dévastation de l’environnement, le surpeuplement démographique, la dégradation génétique, la « contagion de l’endoctrinement » et ce qu’il appelle la « tiédeur mortelle », expression qui désigne chez lui l’hypersensibilité croissante au déplaisir, le refus de toute contrariété, dont l’effet paradoxal est que la capacité de plaisir va s’émoussant. Trop facilement atteint, le plaisir se banalise, exigeant une surenchère permanente. Convaincu qu’il a le droit de voir satisfaits tous ses désirs, l’individu n’est lui-même jamais pleinement heureux puisqu’un désir satisfait en fait aussitôt naître un autre. Ayant mis en lumière l’importance des bases innées du comportement, Konrad Lorenz, contrairement à nombre de ses collègues anglo-saxons, se garde toutefois de tomber dans le réductionnisme. Trop averti des problématiques philosophiques pour céder à la tentation du positivisme scientiste, il souligne avec force que certaines propriétés émergentes distinguent l’homme des autres vivants, à commencer par sa faculté d’agir sur les conditions sociales-historiques de son existence. « Si vous dites que l’homme est un animal, vous avez raison, mais si vous dites que l’homme n’est qu’un animal, vous avez tort », me dit-il un jour, avec un sourire malicieux, dans sa maison d’Altenberg, près de Vienne, où j’étais allé le visiter. Chez l’homme, les instincts aussi sont présents, mais ils ne sont pas déterminés dans leur objet comme chez les animaux. Un animal sait d’instinct ce qu’il doit manger et ce qu’il doit éviter, ce qui n’est pas le cas de l’homme, alors qu’il éprouve le même besoin instinctif de se nourrir. Lorenz en conclut que l’homme peut s’adapter à beaucoup plus de situations différentes que la plupart des animaux, non parce qu’il n’a pas d’instincts, mais parce qu’il est un animal « inachevé », un être « ouvert au monde ». Alors que l’animal se voit entièrement dicter sa conduite par la sûreté de ses instincts, l’homme, spécialiste de la non-spécialisation, doit recourir à son libre-arbitre. Doté d’une « juvénilité persistante », il doit toujours faire des choix, et cette nécessité est le fondement même de sa liberté. Il doit ensuite transmettre ce qu’il a appris. « L’homme est par nature un être de culture », disait le philosophe Arnold Gehlen, l’un des auteurs que Lorenz cite le plus souvent.

    Konrad Lorenz est mort dans sa ville natale le 27 février 1989. Un autre Autrichien, Irenäus Eibl-Eibesfeldt, s’est, après lui, consacré uniquement à l’éthologie humaine, après avoir été l’un de ses principaux collaborateurs. Les acquis de l’éthologie ont parallèlement été développés par ce qu’on appelle aujourd’hui la psychologie évolutionnaire. Le mouvement des sciences ne s’arrête jamais.

    Alain de Benoist (Le Spectacle du Monde, mai 2009)

    A lire Evolution et modification du comportement. L’inné et l’acquis (Payot, 1967) ; Il parlait avec les mammifères, les oiseaux et les poissons (Flammarion, 1968) ; l’Agression, une histoire naturelle du mal (Flammarion, 1969) ; Essais sur le comportement animal et humain (Seuil, 1970) ; les Huit Péchés capitaux de notre civilisation (Flammarion, 1974) ; l’Homme dans le fleuve du vivant (Flammarion, 1981) ; les Fondements de l’éthologie (Flammarion, 1984) ; Sauver l’espoir (Entretiens avec Kurt Mündl, Stock, 1990).
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