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Textes - Page 28

  • Debord et la question des immigrés

    A l'heure où les medias s'agitent autour du pseudo-débat sur l'identité nationale, il paraît intéressant de se pencher sur cette note de Guy Debord, figure de proue du situationnisme et auteur de La société du spectacle, consacrée à la "question des immigrés", et écrite en 1985.

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    "Tout est faux dans la « ques­ti­on des im­mi­grés », ex­ac­te­ment comme dans toute ques­ti­on ou­ver­te­ment posée dans la société ac­tu­el­le ; et pour les mêmes mo­tifs : l’éco­no­mie — c’est-à-dire l’il­lu­si­on pseu­do-​éco­no­mi­que — l’a ap­portée, et le spect­a­cle l’a traitée.

    On ne di­s­cu­te que de sot­ti­ses. Faut-​il gar­der ou éli­mi­ner les im­mi­grés ? (Na­tu­rel­le­ment, le véri­ta­ble im­mi­gré n’est pas l’ha­bi­tant per­ma­nent d’ori­gi­ne étrangère, mais celui qui est perçu et se perçoit comme différent et de­s­tiné à le res­ter. Beau­coup d’im­mi­grés ou leurs en­fants ont la na­tio­na­lité française ; beau­coup de Po­lo­nais ou d’Es­pa­gnols se sont fi­na­le­ment per­dus dans la masse d’une po­pu­la­ti­on française qui était autre. Comme les déchets de l’in­dus­trie ato­mi­que ou le pétrole dans l’Océan — et là on définit moins vite et moins « sci­en­ti­fi­que­ment » les seuils d’intolérance — les im­mi­grés, pro­du­its de la même ges­ti­on du ca­pi­ta­lis­me mo­der­ne, res­te­ront pour des siècles, des millénai­res, tou­jours. Ils res­te­ront parce qu’il était beau­coup plus fa­ci­le d’éli­mi­ner les Juifs d’Al­le­ma­gne au temps d’Hit­ler que les maghrébins, et au­tres, d’ici à présent : car il n’exis­te en Fran­ce ni un parti nazi ni le mythe d’une race au­to­ch­to­ne !

    Faut-​il donc les as­si­mi­ler ou « re­spec­ter les di­ver­sités cul­tu­rel­les » ? In­ep­te faux choix. Nous ne pou­vons plus as­si­mi­ler per­son­ne : ni la jeu­nesse, ni les tra­vail­leurs français, ni même les pro­vin­ci­aux ou vi­eil­les mi­no­rités eth­ni­ques (Cor­ses, Bre­tons, etc.) car Paris, ville détrui­te, a perdu son rôle his­to­ri­que qui était de faire des Français. Qu’est-​ce qu’un cen­tra­lis­me sans ca­pi­ta­le ? Le camp de con­cen­tra­ti­on n’a créé aucun Al­le­mand parmi les Européens déportés. La dif­fu­si­on du spect­a­cle con­centré ne peut uni­for­mi­ser que des spec­ta­teurs. On se gar­ga­ri­se, en lan­ga­ge sim­ple­ment pu­bli­ci­taire, de la riche ex­pres­si­on de « di­ver­sités cul­tu­rel­les ». Quel­les cul­tu­res ? Il n’y en a plus. Ni chréti­en­ne ni musul­ma­ne ; ni so­cia­lis­te ni sci­en­tis­te. Ne par­lez pas des abs­ents. Il n’y a plus, à re­gar­der un seul in­stant la vérité et l’évi­dence, que la dégra­da­ti­on spec­ta­cu­lai­re-​mon­dia­le (améri­cai­ne) de toute cul­tu­re.

    Ce n’est sur­tout pas en vo­tant que l’on s’as­si­mi­le. Démons­tra­ti­on his­to­ri­que que le vote n’est rien, même pour les Français, qui sont élec­teurs et ne sont plus rien (1 parti = 1 autre parti ; un en­ga­ge­ment élec­to­ral = son con­trai­re ;
    et plus récem­ment un pro­gram­me — dont tous sa­vent bien qu’il ne sera pas tenu — a d’ail­leurs enfin cessé d’être déce­vant, de­puis qu’il n’en­vi­sa­ge ja­mais plus aucun problème im­portant. Qui a voté sur la dis­pa­ri­ti­on
    du pain ?). On avouait récem­ment ce chiff­re révéla­teur (et sans doute ma­ni­pulé en baisse) : 25 % des « ci­toy­ens » de la tran­che d’âge 18-25 ans ne sont pas in­scrits sur les lis­tes élec­to­ra­les, par sim­ple dégoût. Les abs­ten­ti­on­nis­tes sont d’au­tres, qui s’y ajoutent.

    Cer­tains met­tent en avant le critère de « par­ler français ». Ri­si­ble. Les Français ac­tu­els le par­lent-​ils ? Est-​ce du français que par­lent les an­alphabètes d’au­jourd’hui, ou Fa­bi­us (« Bon­jour les dégâts ! ») ou Françoise Cas­tro (« Ça t’ha­b­i­te ou ça t’eff­leu­re ? »), ou B.-H. Lévy ? Ne va-​t-​on pas clai­re­ment, même s’il n’y avait aucun im­mi­gré, vers la perte de tout lan­ga­ge ar­ti­culé et de tout rai­son­ne­ment ? Quel­les ch­an­sons écoute la jeu­nesse présente ? Quel­les sec­tes in­fi­ni­ment plus ri­di­cu­les que l’islam ou le ca­tho­li­cis­me ont con­quis fa­ci­le­ment une em­pri­se sur une cer­tai­ne frac­tion des idiots in­struits con­tem­porains (Moon, etc.) ? Sans faire men­ti­on des au­tis­tes ou débiles pro­fonds que de tel­les sec­tes ne rec­rutent pas parce qu’il n’y a pas d’intérêt éco­no­mi­que dans l’ex­ploi­ta­ti­on de ce bétail : on le laisse donc en char­ge aux pou­voirs pu­blics.

    Nous nous som­mes faits améri­cains. Il est nor­mal que nous trou­vi­ons ici tous les miséra­bles problèmes des USA, de la dro­gue à la Mafia, du fast-​food à la pro­liféra­ti­on des eth­nies. Par ex­emp­le, l’Ita­lie et l’Es­pa­gne, améri­ca­nisées en sur­face et même à une assez gran­de pro­fon­deur, ne sont pas mélangées eth­ni­que­ment. En ce sens, elles res­tent plus lar­ge­ment européennes (comme l’AIgérie est nord-​af­ri­cai­ne). Nous avons ici les en­nuis de l’Amérique sans en avoir la force. Il n’est pas sûr que le melting-​pot améri­cain fonc­tion­ne en­core long­temps (par ex­emp­le avec les Chi­ca­nos qui ont une autre lan­gue). Mais il est tout à fait sûr qu’il ne peut pas un mo­ment fonc­tion­ner ici. Parce que c’est aux USA qu’est le cent­re de la fa­bri­ca­ti­on du mode de vie ac­tu­el, le cœur du spect­a­cle qui étend ses pul­sa­ti­ons jusqu’à Moscou ou à Pékin ; et qui en tout cas ne peut laisser au­cu­ne indépen­dance à ses sous-​trai­t­ants lo­caux (la compréhen­si­on de ceci mont­re mal­heu­reu­se­ment un as­su­jet­tis­se­ment beau­coup moins su­per­fi­ciel que celui que vou­d­rai­ent détrui­re ou modérer les cri­ti­ques ha­b­i­tu­els de « l’impéria­lis­me »). Ici, nous ne som­mes plus rien : des co­lo­nisés qui n’ont pas su se révol­ter, les béni-​oui-​oui de l’aliéna­ti­on spec­ta­cu­lai­re. Quel­le préten­ti­on, en­vi­sa­ge­ant la pro­liférante présence des im­mi­grés de tou­tes cou­leurs, re­trou­vons-​nous tout à coup en Fran­ce, comme si l’on nous vo­lait quel­que chose qui se­rait en­core à nous ? Et quoi donc ? Que cro­yons-​nous, ou plutôt que fai­sons-​nous en­core sem­blant de cro­ire ? C’est une fierté pour leurs rares jours de fête, quand les purs es­cla­ves s’in­di­g­nent que des métèques me­na­cent leur indépen­dance !

    Le ris­que d’apart­heid ? Il est bien réel. II est plus qu’un ris­que, il est une fa­ta­lité déjà là (avec sa lo­gi­que des ghet­tos, des af­fron­te­ments ra­ci­aux, et un jour des bains de sang). Une société qui se décom­po­se entière­ment est évi­dem­ment moins apte à ac­cu­eil­lir sans trop de heurts une gran­de quan­tité d’im­mi­grés que pou­vait l’être une société cohérente et re­la­ti­ve­ment heu­reu­se. On a déjà fait ob­ser­ver en 1973 cette frap­pan­te adéqua­ti­on entre l’évo­lu­ti­on de la tech­ni­que et l’évo­lu­ti­on des men­ta­lités : « L’en­vi­ron­ne­ment, qui est re­con­struit tou­jours plus hâti­ve­ment pour le contrôle répres­sif et le pro­fit, en même temps de­vi­ent plus fra­gi­le et in­ci­te da­van­ta­ge au van­da­lis­me. Le ca­pi­ta­lis­me à son stade spec­ta­cu­lai­re rebâtit tout en toc et pro­du­it des in­cen­diai­res. Ainsi son décor de­vi­ent par­tout in­flamma­ble comme un collège de Fran­ce. » Avec la présence des im­mi­grés (qui a déjà servi à cer­tains syn­di­ca­lis­tes sus­cep­ti­bles de dénon­cer comme « gu­erres de re­li­gi­ons » cer­tai­nes grèves ouvrières qu’ils n’avai­ent pu contrôler), on peut être assurés que les pou­voirs exis­tants vont fa­vo­ri­ser le déve­lop­pe­ment en gran­deur réelle des pe­ti­tes expéri­en­ces d’af­fron­te­ments que nous avons vu mises en scène à tra­vers des « ter­ro­ris­tes » réels ou faux, ou des sup­por­ters d’équi­pes de foot­ball ri­va­les (pas seu­le­ment des sup­por­ters ang­lais).

    Mais on com­prend bien pour­quoi tous les re­s­ponsa­bles po­li­ti­ques (y com­pris les lea­ders du Front na­tio­nal) s’em­plo­i­ent à mi­ni­mi­ser la gra­vité du « problème im­mi­gré ». Tout ce qu’ils veu­lent tous con­ser­ver leur in­terdit de re­gar­der un seul problème en face, et dans son véri­ta­ble con­tex­te. Les uns feig­nent de cro­ire que ce n’est qu’une af­fai­re de « bonne vo­lonté an­ti-​ra­cis­te » à im­po­ser, et les au­tres qu’il s’agit de faire re­con­naître les droits modérés d’une « juste xéno­pho­bie ». Et tous col­la­bo­rent pour con­s­idérer cette ques­ti­on comme si elle était la plus brûlante, pres­que la seule, parmi tous les ef­fra­yants problèmes qu’une société ne sur­mon­te­ra pas. Le ghet­to du nou­vel apart­heid spec­ta­cu­lai­re (pas la ver­si­on lo­ca­le, folk­lo­ri­que, d’Afri­que du Sud), il est déjà là, dans la Fran­ce ac­tu­el­le : l’im­men­se ma­jo­rité de la po­pu­la­ti­on y est en­fermée et ab­ru­tie ; et tout se se­rait passé de même s’il n’y avait pas eu un seul im­mi­gré. Qui a décidé de con­strui­re Sar­cel­les et les Min­guettes, de détrui­re Paris ou Lyon ? On ne peut cer­tes pas dire qu’aucun im­mi­gré n’a par­ti­cipé à cet infâme tra­vail. Mais ils n’ont fait qu’exécuter stric­te­ment les ord­res qu’on leur don­nait : c’est le mal­heur ha­b­i­tu­el du sala­ri­at.

    Com­bi­en y a-​t-​il d’étran­gers de fait en Fran­ce ? (Et pas seu­le­ment par le sta­tut ju­ri­di­que, la cou­leur, le faciès.) Il est évi­dent qu’il y en a tel­le­ment qu’il faud­rait plutôt se de­man­der : com­bi­en res­te-​t-​il de Français et où sont-​ils ? (Et qu’est-​ce qui ca­ractérise main­ten­ant un Français ?) Com­ment res­terait-​il, bientôt, de Français ? On sait que la na­ta­lité baisse. N’est-​ce pas nor­mal ? Les Français ne peu­vent plus sup­por­ter leurs en­fants. Ils les en­vo­i­ent à l’école dès trois ans, et au moins jusqu’à seize, pour app­rend­re l’an­alphabétisme. Et avant qu’ils aient trois ans, de plus en plus nom­breux sont ceux qui les trou­vent « in­sup­por­ta­bles » et les frap­pent plus ou moins vio­lem­ment. Les en­fants sont en­core aimés en Es­pa­gne, en Ita­lie, en Algérie, chez les Gi­t­ans. Pas sou­vent en Fran­ce à présent. Ni le lo­ge­ment ni la ville ne sont plus faits pour les en­fants (d’où la cy­ni­que pu­bli­cité des ur­ba­nis­tes gou­ver­ne­men­taux sur le thème « ou­vr­ir la ville aux en­fants »). D’autre part, la con­tra­cep­ti­on est répan­due, l’avor­te­ment est libre. Pres­que tous les en­fants, au­jourd’hui, en Fran­ce, ont été vou­lus. Mais non li­bre­ment ! L’élec­teur-​con­som­ma­teur ne sait pas ce qu’il veut. Il « choi­sit » quel­que chose qu’il n’aime pas. Sa struc­tu­re men­ta­le n’a plus cette cohérence de se sou­ve­nir qu’il a voulu quel­que chose, quand il se re­trou­ve déçu par l’expéri­ence de cette chose même.

    Dans le spect­a­cle, une société de clas­ses a voulu, très systéma­ti­que­ment, éli­mi­ner l’his­toire. Et main­ten­ant on prétend reg­ret­ter ce seul résul­tat par­ti­cu­lier de la présence de tant d’im­mi­grés, parce que la Fran­ce « dis­pa­raît » ainsi ? Co­mi­que. Elle dis­pa­raît pour bien d’au­tres cau­ses et, plus ou moins ra­pi­de­ment, sur pres­que tous les ter­rains.

    Les im­mi­grés ont le plus beau droit pour vivre en Fran­ce. Ils sont les représen­tants de la dépos­ses­si­on ; et la dépos­ses­si­on est chez elle en Fran­ce, tant elle y est ma­jo­ri­taire. et pres­que uni­ver­sel­le. Les im­mi­grés ont perdu leur cul­tu­re et leurs pays, très no­toire­ment, sans pou­voir en trou­ver d’au­tres. Et les Français sont dans le même cas, et à peine plus secrète­ment.

    Avec l’éga­li­sa­ti­on de toute la planète dans la misère d’un en­vi­ron­ne­ment nou­veau et d’une in­tel­li­gence pu­re­ment men­songère de tout, les Français. qui ont ac­cepté cela sans beau­coup de révolte (sauf en 1968) sont mal­venus à dire qu’ils ne se sen­tent plus chez eux à cause des im­mi­grés ! Ils ont tout lieu de ne plus se sen­tir chez eux, c’est très vrai. C’est parce qu’il n’y a plus per­son­ne d’autre, dans cet hor­ri­b­le nou­veau monde de l’aliéna­ti­on, que des im­mi­grés.

    Il vivra des gens sur la sur­face de la terre, et ici même, quand la Fran­ce aura di­s­pa­ru. Le mélange eth­ni­que qui do­mi­ne­ra est imprévi­si­ble, comme leurs cul­tu­res, leurs lan­gues mêmes. On peut af­fir­mer que la ques­ti­on cen­tra­le, pro­fondément qua­li­ta­ti­ve, sera cel­le-​ci : ces peu­ples fu­turs au­ront-​ils dominé, par une pra­tique éman­cipée, la tech­ni­que présente, qui est glo­ba­le­ment celle du si­mu­la­c­re et de la dépos­ses­si­on ? Ou, au con­trai­re, se­ront-​ils dominés par elle d’une manière en­core plus hiérar­chi­que et es­cla­va­gis­te qu’au­jourd’hui ? Il faut en­vi­sa­ger le pire, et com­batt­re pour le meil­leur. La Fran­ce est assurément reg­ret­ta­ble. Mais les reg­rets sont vains."

    Guy De­bord 1985 (in Guy Debord, Correspondance, volume 6  janvier 1979 - décembre 1987)

     

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  • Une crise, trois leçons !

    L'éditorial de Robert de Herte (alias Alain de Benoist) dans le numéro 133 de la revue Eléments disponible en kiosque ou ici :

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    Une crise, trois leçons
     

    Il y a au moins trois enseignements à tirer de la crise financière mondiale qui s'est ouverte aux États-Unis à l'automne 2008. La première, la plus immédiatement évidente, est un démenti flagrant de la thèse libérale, longuement exposée par Mandeville dans sa Fable des abeilles, selon laquelle les vices privés seraient synonymes de vertu publique: les comportements égoïstes individuels contribueraient à l'avantage collectif, car en cherchant à maximiser leur intérêt individuel, les agents économiques dégageraient une richesse globale dont la société entière finirait par bénéficier. Les intérêts du marchand se confondraient avec les intérêts de tous. La dérégulation de l'économie depuis les années Reagan-Thatcher montre au contraire que la rapacité érigée en loi générale aboutit en réalité à l'enrichissement de quelques-uns et à l'appauvrissement du plus grand nombre. Économie entièrement laissée à elle-même, spéculation effrénée, recherche d'une plus-value instantanée, frénésie de l'endettement, «bulles» explosant en série, revente accélérée des produits titrisés, tout cela n'a eu qu'un seul résultat: une «catastrophe sociale et humaine de première grandeur» (Jacques Julliard).

    La deuxième leçon a trait à la« main invisible» qui, selon les théoriciens libéraux, non seulement permettrait à l'offre et à la demande (solvable) de s'ajuster miraculeusement, mais aussi au capitalisme de triompher naturellement de ses crises, le système du marché étant à la fois autorégulateur et autorégulé. «La crise est la preuve que le marché se régule », est-on allé jusqu'à dire récemment! Le postulat est celui d'une conception normative de la vie sociale reposant sur le laisser-faire intégral et l'auto suffisance d'un marché conçu comme une puissance morale ayant toujours raison. Mais en fait d'autorégulation et de «main invisible », c'est vers la très visible main de l'État que les grandes sociétés d'assurance et les banques menacées de faillite se sont tournées dès que la crise a éclaté. Ce même État dont on prétendait que les interventions en matière économique et financière ne pouvaient que nuire au « libre jeu» de la concurrence, mais dont on était brusquement bien content de pouvoir profiter des largesses. C'est l'État qui est venu au secours des responsables de la crise en injectant des liquidités par milliards dans des circuits en perdition (<< sauvez les banques! ») dont on «socialisait» ainsi les pertes. Après quoi, on peut bien continuer de prétendre que le capitalisme purge de lui-même ses crises périodiques, voire que le libéralisme« n'est pas la cause, mais la solution à la crise du capitalisme mondialisé» (Nicolas Baverez) ! La crise démontre en réalité que la planète financière est incapable de s'autoréguler et que sa capacité de rebond est avant tout due à des injections massives de fonds publics, c'est-à-dire à l'intervention ponctuelle d'une sphère étatique dont les libéraux sont les premiers à souligner que le principe fonctionne à l'inverse de l'action spontanée des marchés.

    Enfin, ce qui est frappant dans la crise actuelle, c'est qu'alors même que tout le monde répète que le capitalisme est cycliquement affecté par des crises, personne (ou peu s'en faut) ne semble jamais capable d'en prévoir aucune. L'économie se prétend pourtant une science, et qui plus est une science dont les principes permettraient d'éliminer le risque et d'assurer une croissance linéaire permanente. Une science exacte «mesure et calcule en vue de prévoir» (Bergson). Pourquoi les économistes du courant dominant ne parviennent-ils jamais à prévoir ni les crises ni à discerner les moyens d'y remédier? Parce que la thèse d'un sujet social réductible à l'Homo œconomicus laisse pour le moins à désirer. La réalité sociale ne se laisse pas mettre en équations, car l'homme n'est ni un agent fondamentalement rationnel cherchant toujours à maximiser son propre intérêt, ni seulement un producteur-consommateur. De ce fait, il est impossible d'isoler un «objet économique pur », distinct des faits humains et sociaux auxquels il est inéluctablement associé. L'économie libérale, néoc1assique, prétend que l'homme est calculable de part en part. La crise actuelle fournit la preuve de l'échec de cette prétention à la «transparence ». L'histoire est en réalité imprévisible. Elle abonde autant en nécessités qu'en hasards, en paradoxes, en incertitudes, en hétérotélies et en aléas.

    Le monde de l'interconnexion universelle, de la liquidité parfaite, permettant une circulation totalement« libre» du capital, n'est qu'un rêve. On n'échappe pas à 1'« opacité» - à commencer par celle des marchés financiers. La mathématisation croissante de la théorie économique à laquelle on assiste depuis vingt ans, surtout dans le domaine du calcul des risques, ne donne à cet égard qu'une apparence de scientificité. La formalisation mathématique fait gagner en élégance à l'économie ce qu'elle lui fait perdre en réalisme. Elle amène surtout à négliger tous les facteurs impossibles à quantifier, à commencer précisément par la notion de risque, qui dépend avant tout du sens que l'on donne aux événements.

    Les causes immédiates de la crise (la pression concurrentielle mondiale née de la globalisation, qui a généralisé le modèle d'un capitalisme basé sur la déflation salariale, le partage de la valeur ajoutée au détriment des salariés, la baisse de la demande et sa stimulation artificielle à travers le crédit, la montée en puissance des marchés financiers et la hausse de l'exigence de rentabilité du capital) ne doivent pas faire illusion. La crise actuelle n'est pas un accident de parcours. Elle n'est pas une crise qui survient à l'intérieur du capitalisme, mais une crise systémique du régime d'accumulation et de suraccumulation, c'est-à-dire du capitalisme lui-même, d'un capitalisme qui ne domine plus seulement formellement, mais bien réellement, la société globale. De ce point de vue, il ne sert à rien de dénoncer les excès, les «dévoiements» ou les dysfonctionnements d'un système qui est lui-même excès de façon intrinsèque. La Forme-Capital est vouée à l'accélération perpétuelle de son propre mouvement, c'est -à-dire à l'aggravation des déséquilibres. L'éternel problème du capitalisme est de trouver toujours à vendre plus à des hommes ayant de moins en moins de moyens d'acheter. Antique malédiction de la chrématistique, c'est-à-dire de l'argent (ta chremata).

    L'idée fondamentale est que le capitalisme voué à lui-même ne peut que s'autodétruire, qu'il ne peut qu'être miné par ses contradictions internes, qui résultent de son idéal d'illimitation par accumulation et donc de sa dynamique propre: le mouvement du capital atteint sa limite lorsqu'il ne parvient plus à faire système, c'est-à-dire lorsque le faire de son monde n'arrive plus à reproduire le monde de son faire. Maigre consolation pour ceux qui préfèrent croire gu'i! serait mieux d'en triompher en le combattant frontalement? Peut-être. Mais c'est aussi l'idée que tout ce qui existe meurt de ce qui l'a fait naître: le système de l'argent périra par l'argent. Il en va de même de tous les systèmes qui engendrent l'aliénation: c'est ce qui les fait vivre à un moment donné gui crée aussi les conditions de leur disparition. L'article de foi qui domine aujourd'hui est que le capitalisme est promis à la vie éternelle. Même si cela ne se mesure pas à l'aune des impatiences individuelles, la vérité est que la démonie de l'avoir, l'économie politique du seul profit, même si elle s'essaie à l'éternisation de son parcours, n'échappera finalement pas à son destin.

    Robert de Herte


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  • La France doit quitter l'Afghanistan...

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    La position du philosophe Alain de Benoist sur l'engagement français en Afghanistan :

     

    La France doit quitter l’Afghanistan

     

    Alors que les violences redoublent en Afghanistan à l’approche de l’élection présidentielle prévue pour le 20 août, les opinions publiques européennes semblent se lasser. C’est tout particulièrement vrai en France. En 2008, 55 % des Français déclaraient souhaiter le retrait des troupes d’Afghanistan. Ils sont désormais 68 %, soit plus des deux tiers de la population, à désapprouver la décision de Nicolas Sarkozy d’envoyer de nouvelles troupes à Kaboul. Cette position est même majoritaire (53 %) dans le propre parti du président – les sympathisants du Front national étant les seuls à se singulariser, en étant pratiquement aussi nombreux à approuver la guerre américaine qu’à s’y opposer.

    Lors de la création, le 20 décembre 2001 par le Conseil de Sécurité de l’ONU, de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS), la tâche de l’armée française se bornait à assurer la sécurisation de Kaboul et de ses environs, à lutter contre les narcotrafiquants et à participer à la « reconstruction » du pays, tout en permettant à certaines de ses forces spéciales de participer à des missions ciblées de lutte antiterroriste. Mais très vite, le conflit s’est transformé. Au départ, deux opérations distinctes se juxtaposaient : une opération multinationale sous contrôle européen, celle de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS), et une opération américaine. Cette distinction s’est ensuite effacée. Le tournant a eu lieu en août 2003, lorsque la FIAS est passée sous le commandement de l’OTAN, c’est-à-dire de fait sous l’autorité de Washington, ce qui a eu pour effet d’élargir le mandat de la Force internationale.

    Progressivement, la situation a été de moins en moins maîtrisée. Sur place, la confusion s’est instaurée, du fait d’une absence totale de concertation et de stratégie globale, tant en matière d’objectifs que de moyens. A Paris, alors que Jacques Chirac avait limité la participation des troupes françaises au strict minimum, Nicolas Sarkozy a voulu faire du zèle pour satisfaire ses amis américains. Au sommet de l’OTAN de Bucarest, en avril 2008, l’envoi d’un contigent supplémentaires de 700 soldats a été annoncé. Peu après, la France décidait de réintégrer l’OTAN, que le général de Gaulle avait quitté en 1966.

    Il y a maintenant 12 500 militaires français déployés en Aghanistan et dans la région (un chiffre supérieur à celui des contingents allemand et italien). Ces troupes sont engagées dans de très mauvaises conditions de cohérence opérationnelle, du fait que leurs actions dépendent de l’appui et du renseignement tactique de moyens de la coalition. 26 soldats français ont été tués, dont dix dans une embuscade tendue dans la vallée d’Uzbin le 21 août 2008.

    Le adversaires de la guerre avancent deux raisons : cette guerre n’est pas la nôtre, et elle ne peut pas être gagnée. Alors que le gouvernement répète sans convaincre qu’un désengagement favoriserait le retour d’un régime taliban à Kaboul et la réimplantation d’Al-Qaïda dans une région géopolitique sensible, les Français constatent que les Talibans, expression de l’identité tribale patchoune, la principale ethnie du pays, ne sont pas des exportateurs de violence, et que la France et les Afghans n’ont aucun objet de litige.

    Ils constatent surtout que, sur le terrain, jamais la situation n’a été aussi mauvaise : les forces internationales ont plus perdu d’hommes en juillet dernier qu’en aucun autre mois depuis le début de la guerre. Le président Karmid Zaraï, chef d’un gouvernement faible et corrompu, ne bénéficie que d’une légitimité douteuse et d’un contrôle très réduit de son propre pays (quelques grandes villes et axes stratégiques). Ben Laden n’a toujours pas été capturé. La population afghane vit dans l’insécurité permanente, à la merci des exactions des chefs de guerre, des Talibans, des forces officielle et de militaires américains peu regardants sur le choix de leurs cibles. La vaste majorité des Afghans éprouvent en fait un violent sentiment de rejet vis-à-vis de l’étranger installé sur leur sol. Quant à la lutte contre le narcotrafic, principale source de revenus des Talibans, elle s’est soldée par une augmentation de la production du pavot, qui touche aujourd’hui 195 000 hectares, soit une surface supérieure à celle consacrée en Amérique latine à la culture de la coca.

    Alors que la stratégie américaine vise maintenant à étendre la guerre dans l’ouest du Pakistan, extension qui contient en germe une probable déstabilisation de ce pays, il apparaît chaque jour un peu plus qu’il n’y a pas de solution militaire à ce conflit aux allures de bourbier.

    Au cours de sa visite à Washington en novembre 2007, Nicolas Sarkozy déclarait : « La France restera engagée en Afghanistan aussi longtemps qu’il le faudra, car ce qui est en cause dans ce pays, c’est l’avenir de nos valeurs et celui de l’Alliance atlantique ». Des « valeurs » qui semblent se confondre avec la possible ouverture d’un gazoduc qui, passant par l’Afghanistan, devrait un jour relier la mer Caspienne à la côte pakistanaise de l’océan Indien.

    Alain de Benoist

    (15 août 2009)

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  • Douze thèses pour un gramscisme technologique

    Nous reproduisons ici un texte remarquable de Jean-Yves Le Gallou publié sur le site de la fondation Polémia.

    Douze thèses pour un gramscisme technologique

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    L’intitulé de cette communication me conduit à l’introduire par un double rappel historique.

    D’abord par l’évocation d’Antonio Gramsci, référence intellectuelle du parti communiste italien dans les années 1920, surtout connu par ses  « Ecrits de prison », œuvre dans laquelle il s’interroge sur l’absence de la révolution mondiale prônée et annoncée par Marx et sur le maintien des institutions capitalistes. Pour Gramsci, la suprématie de la bourgeoisie s’explique certes par la force mais aussi et surtout par le consentement du prolétariat ; consentement obtenu par « l’hégémonie culturelle ». Selon Gramsci, pour imposer ses vues et sa direction à la société, une oligarchie dominante doit d’abord faire prévaloir ses valeurs et sa conception du monde.

    Cette conception métapolitique a été reprise, dans les années 1965/1985, par le courant de la Nouvelle Droite pour qui la bataille des idées primait sur la bataille politique. « Le Figaro Magazine », à l’époque de Louis Pauwels, fut le fer de lance médiatique de cette stratégie avant d’être « normalisé » par le pouvoir publicitaire qui en a fait un produit tristement banal.

    Il m’a paru intéressant de porter ce type de regard métapolitique sur la situation actuelle et d’examiner les différents moyens que les nouvelles technologies peuvent offrir dans la lutte contre l’idéologie dominante.

    Cela sera l’occasion de développer douze thèses pour un gramscisme technologique.

    1re thèse : Les instruments utilisés pour influencer l’opinion n’ont jamais été aussi puissants.

    D’abord, parce que le temps passé devant la télévision représente aujourd’hui en France près de 20% de la vie éveillée de nos compatriotes (40% du temps hors transports et travail), et que les producteurs d’émissions de télévision se servent de l’information pour faire passer leurs opinions et du divertissement pour promouvoir leurs valeurs (ou antivaleurs).

    Ensuite, parce que les crédits consacrés à la communication et à la publicité n’ont jamais été aussi importants et représentent aujourd’hui plusieurs points du produit intérieur brut (PIB). Or publicité et communication ne se contentent pas de promouvoir des produits commerciaux ou politiques, elles véhiculent aussi des images et des valeurs. Télévision, publicité et communication sont d’ailleurs d’autant plus efficaces pour influencer l’opinion qu’elles agissent davantage au travers de l’émotion qu’au travers de la raison.

    Enfin, pour compléter le dispositif du totalitarisme soft, l’école et l’entreprise sont aussi mobilisées au service du conformisme dominant.

    2e thèse : Ces moyens d’influence ont été utilisés par les élites dominantes pour imposer une idéologie de rupture avec les traditions du passé.

    Au début du XXe siècle, de bons auteurs s’inquiétaient de La Révolte des masses (Ortega y Gasset), mais c’est à La Révolte des élites que nous assistons depuis quarante ans. Pour Christopher Lasch, ce sont les élites économiques, médiatiques et politiques qui imposent aux peuples une idéologie de rupture avec le passé.

    Pour Polémia, http://www.polemia.com/search.php, « la tyrannie médiatique » impose le carré carcéral de l’idéologie dominante et ses 4 dogmes :

    – les bienfaits de la mondialisation ;
    – la rupture avec la tradition ;
    – la gauche présentée comme ontologiquement meilleure que la droite ;
    – l’antiracisme et la culpabilisation des peuples.

    3e thèse : L’idéologie politiquement correcte n’est pas seulement dominante, elle est aussi devenue idéologie unique.

    « La plus grande ruse du diable est de faire croire qu’il n’existe pas », dit-on. La force de l’idéologie politiquement correcte est d’avoir imposé l’idée que les débats idéologiques étaient dépassés. Mais comme l’a finement observé Dominique Venner dans « Le Siècle de 14 », nous ne vivons pas dans une société a-idéologique mais dans une société saturée d’idéologie, d’une idéologie unique.

    C’est pour cela qu’il n’y a plus de débat idéologique dans les grands médias puisque seuls peuvent s’exprimer – y compris dans les pages « opinions » des quotidiens – ceux qui respectent les canons de l’idéologie unique.

    Depuis 1968, en quarante ans, sur fond de répression judiciaire et de bannissement intellectuel, politique ou médiatique, la liberté d’opinion et la diversité d’expression n’ont cessé d’être réduites.

    4e thèse : L’apparition et le développement d’Internet change la donne dans la bataille des idées.

    La « révolte des élites » a été imposée aux peuples par l’intermédiaire des grands médias centraux : télévisions, radios et grands journaux ; leur mode de fonctionnement est vertical : l’information part d’un émetteur et descend vers un récepteur.

    Internet inverse le rapport de force entre le centre et la périphérie. Sur Internet chacun est à la fois récepteur et émetteur.

    Le monopole de la presse est ainsi brisé. Jean-Paul Cluzel, président de Radio France, en fait le constat désabusé dans « Les Echos » du 14 octobre 2008 : « Sur les sites Internet, les internautes, les jeunes en particulier, trouvent une information brute qui leur paraît plus objective et plus honnête. »

    Plusieurs caractéristiques d’Internet contribuent à briser le monopole de l’idéologie unique diffusée par l’hyperclasse mondiale :

    – d’abord, Internet permet l’extension de la parole privée qui, par nature, est plus libre que la parole publique ; l’usage du pseudonyme peut encore renforcer cette attitude ; et les tabous qui s’imposent dans la vie quotidienne existent moins, voire pas du tout, sur Internet ;

    – ensuite, Internet permet une propagation virale des messages ; propagation qui peut être extrêmement rapide et qui contraint de plus en plus souvent les médias centraux à diffuser des informations initialement occultées ;

    – enfin, les moteurs de recherche n’ont pas – pas encore en tout cas – de conscience politique, ils sont neutres : un fait ou une analyse non conformes ont donc une bonne espérance de vie et de développement sur Internet.

     

    5e thèse : Internet est un instrument de mobilisation de la majorité silencieuse contre les élites, c’est un outil incomparable de démocratie directe.

    L’usage et les conséquences politiques d’Internet mériteraient d’être analysés de manière approfondie, notamment au regard des expériences étrangères, mais le temps ne m’a pas permis de procéder à cette étude.

    S’agissant de l’expérience française, trois leçons peuvent néanmoins être retenues, à titre d’hypothèses provisoires :

    – Lors d’élections présidentielles ou législatives, le jeu d’images (des hommes ou des formations politiques) imposé par les grands médias centraux reste déterminant ;

    – Lors d’un référendum, l’ensemble des prises de position politiques, patronales, syndicales, intellectuelles et culturelles s’exprimant dans les grands médias peut en revanche être battu en brèche par les opinions dissidentes, relayées sur Internet. C’est ce qui s’est passé le 29 mai 2005, lors du référendum sur la Constitution européenne ;

    – Lors d’actions locales, Internet peut faire éclater la contradiction entre la « révolte des élites » favorables aux ruptures et au déracinement et l’opinion majoritaire qui n’en veut généralement pas. Cela peut servir pour pousser à refuser telle subvention à un groupe de « rap » ou condamner telle attitude trop complaisante à l’égard d’un campement de nomade illégal : car alors le décideur ne reçoit pas seulement les instructions – tacites ou explicites de prétendues « autorités morales » – il est aussi soumis à la pression en sens contraire de la majorité silencieuse.

    C’est l’un des grands mérites du mouvement des Identitaires que d’avoir théorisé, mais aussi mis en pratique, cette démarche.

     

    6e thèse : Internet est un moyen de s’affranchir de la tyrannie médiatique et de construire sa réflexion et/ou son action de manière indépendante.

    L’idéologie unique ne s’impose pas seulement par sa pression omniprésente sur les esprits ; elle s’impose aussi par l’élimination pure et simple de la concurrence : dans les grands médias centraux, les pensées (et les actions) dissidentes sont traitées soit par le silence soit par la diabolisation ; le dilemme  pour les non-conformes est alors le suivant : ne pas exister médiatiquement ou parvenir à l’existence audiovisuelle comme agent du « mal », éventuellement repenti.

    Ce phénomène est d’autant plus pervers qu’il structure la représentation et l’action de la dissidence qui se trouve ainsi sommée de choisir entre la pasteurisation de son expression (qui lui fait perdre tout intérêt) et la provocation (qui donne une vision caricaturale des hommes et des idées, surtout quand elle est amenée à être répétée).

    Internet permet de construire la représentation de la pensée et de l’action dissidentes autrement que dans une stricte dépendance à l’égard des médias centraux. Internet rend possible une démarche intellectuelle et/ou pratique indépendante de la pression médiatique.

     

    7e thèse : Internet est un moyen de contourner le silence médiatique et de redonner le goût de l’action.

    Les adversaires de l’idéologie unique sont parfois démotivés : l’« aquabonisme » contribue à la démobilisation. A quoi bon réfléchir ou agir si nul n’en a connaissance ? A quoi sert-il de produire un texte, s’il n’est pas édité ? A quoi sert-il de conduire une opération, si elle n’est pas rapportée ?

    Internet permet de contourner le silence des grands médias centraux : l’auteur d’un texte devient son propre éditeur ; l’organisateur d’une action devient son propre narrateur ; et si ce qui a été dit ou fait le mérite, la diffusion en sera largement assurée par la propagation virale.

    Certes, cela joue plus à l’échelle des réseaux de proximité que sur un ensemble national ou mondial. Mais une multitude de petites actions valent mieux qu’une… grande inaction ; et de petits tréteaux locaux valent mieux que l’attente eschatologique de la représentation quinquennale du grand spectacle présidentiel.

    D’autant que de petites victoires peuvent construire et structurer des réseaux ensuite disponibles pour d’autres batailles.

     

    8e thèse : Internet est un moyen de contourner la diabolisation.

    Je voudrais ici évoquer avec prudence un sujet que je connais mal et sur lequel, là aussi, la réflexion devrait être approfondie : le web 2.0, les réseaux sociaux, type « Facebook ».

    Il est certes facile d’en discerner les limites et/ou les inconvénients :

    – faire accéder tout le monde à la « peopolisation » et à ses travers : mais à tout prendre les valeurs véhiculées par une peopolisation de base ont bien des chances d’être plus saines que celles portées par la peopolisation des élites décadentes ;

    – permettre une grande visibilité et donc une grande traçabilité de la vie des participants, en raison de leur sortie de l’anonymat ; mais, a contrario, le web 2.0 donne accès à des profils locaux, intellectuels ou professionnels susceptibles d’être facilement joints (et donc éventuellement mobilisés) par courriels.

    Toute médaille à son avers : et toute personne incluse dans un réseau social peut ensuite, par petites touches, faire connaître ses préférences personnelles, même lorsqu’elles sont dissidentes, avec un moindre risque de diabolisation parce qu’alors les idées (ou les actions) sont incarnées par une personne, et qu’il est plus difficile de diaboliser son prochain que son lointain.

    L’enracinement local a toujours été un moyen de limiter la « diabolisation ». Il en va dans le monde virtuel d’Internet comme dans la vie réelle.

     

    9e thèse : Accroître le contenu disponible sur Internet en mobilisant toutes les générations et en mettant en ligne davantage d’essais et d’articles de revue.

    La présence et les modes d’expression sur Internet varient naturellement selon l’âge. Mais toutes les générations sont susceptibles d’être mobilisées par le cyber militantisme.

    Il y a d’ailleurs un message à faire passer aux hommes de l’écrit traditionnel : Internet n’est pas le concurrent mais le complément du livre ou de la revue.

    L’édition classique garde sa place parce qu’elle est plus confortable à la lecture, qu’elle est plus adaptée à des textes longs et reste encore souvent jugée plus valorisante. En l’état actuel des choses, Internet n’a pas vocation à remplacer l’essai ou l’article de fond imprimé.

    Pour autant, il est dommage que bien des textes intéressants, importants, voire fondamentaux, ne soient pas disponibles sur Internet. Les arguments malthusiens – à savoir protéger les ventes payantes – couramment utilisés contre la mise en ligne ne sont pas recevables :

    – d’abord, parce qu’en matière d’essais et de revues d’idées, il n’y a pas de modèles économiques purement commerciaux qui soient viables ;

    – parce que la visibilité sur Internet permet souvent d’accéder à de nouveaux clients, y compris payants ;

    – parce que la mise à disposition d’un texte sur Internet lui permet de trouver une nouvelle vie ainsi qu’une diffusion nouvelle ;

    – enfin, parce que la mise en ligne de textes supplémentaires augmente le volume de contenus des sites et contribue ainsi à améliorer leur référencement.

    Il y a donc, pour la bataille des idées, un champ d’expansion à investir : la mise en ligne de textes écrits aujourd’hui en jachère, au regard de la diffusion numérique

     

    10e thèse : Livrer la bataille de l’information équitable.

    A la différence des vérités de nature religieuse et des vérités d’ordre scientifique, il n’est en matière d’information et de réinformation que des vérités relatives. Dans l’absolu, une information brute n’existe pas, elle est toujours « anglée ».

    Dans la bataille des idées et de l’information, notre objectif n’est pas d’imposer notre point de vue mais simplement de le faire entendre. Bref de réintroduire de la pluralité dans un monde dominé par l’idéologie unique. Beaucoup d’actions – individuelles à effectuer depuis son ordinateur – sont possibles dans ce domaine : nourrir de commentaires les articles des grands journaux, ou compléter l’encyclopédie collaborative Wikipedia. Ces opérations doivent être conduites avec nuance et intelligence : il s’agit non de substituer une opinion à une autre mais de réexposer des faits dans leur pluralité ou de réparer des omissions.

    Ainsi, sur Wikipedia, l’action la plus utile n’est pas de chercher à changer, à la marge, les rubriques les plus controversées et donc les plus verrouillées (au risque de s’épuiser dans d’incessants allers et retours) ; l’opération la plus performante sera de faire connaître des auteurs ignorés ou incomplètement présentés, des thèses, des théories aujourd’hui non rubriquées ou insuffisamment développées. Il y a tant de vide (et de cases vides) à combler !

    De même, il est possible de « nourrir » le site de vente de livres Amazon de critiques d’ouvrages qui paraissent recommandables. Là aussi cette démarche doit être conduite dans un esprit de réinformation (donner à connaître) et non de propagande (assener une vérité).

     

    11e thèse : Développer les synergies et explorer la possibilité d’un site de réinformation professionnel.

    L’architecture d’Internet se prête à une logique de gratuité, de bénévolat et de coopération. Des sites sources alimentent des sites majeurs qui sont eux-mêmes  relayés par une multitude de sites rediffuseurs, spécialisés ou localisés.

    Ces différents sites doivent pouvoir entretenir sans complexes des liens entre eux sans se laisser frapper de sidération par la crainte de la diabolisation par contamination ; certes, dans ce domaine, un minimum de prudence n’est pas interdit, mais un naturisme décontracté et assumé est préférable à un excès de pudibonderie !

    Ce n’est pas à l’idéologie dominante de nous dicter notre carnet de relations ou nos liens numériques ! Ici, la résistance morale doit être au service de l’efficacité.

    Reste que les sites majeurs nécessitent des moyens toujours plus importants. De même, un portail européen identitaire comme le suggère Javier Ruiz Portella sur http://www.elmanifiesto.com/ impose de trouver des moyens pour constituer une revue d’articles produits de l’espagnol, du français, de l’italien, de l’anglais et de l’allemand.

    Or dans la bataille de l’information sur Internet, les tenants du politiquement correct avancent eux aussi leurs pions : des journaux en ligne tels que Backchich-info, Mediapart ou Rue 89 apparaissent.

    Il est clair qu’il y aurait la place – et certains y pensent – pour un « Rue 89 de droite ». Mais est-ce possible ?

    Pour faire fonctionner un vrai journal généraliste capable de couvrir sérieusement et régulièrement l’actualité il faudrait au moins une dizaine de permanents, donc de salariés.

    Y a-t-il pour un tel projet un modèle économique viable ? Sachant qu’il ne faut compter ni sur l’abonnement payant (ce n’est pas l’esprit des internautes), ni sur la publicité commerciale classique (privative de liberté), ni sur les marchés de complaisance (ni souhaitables, ni possibles).

    Quelles ressources peut-on alors envisager ? Le mécénat, les dons et les abonnements volontaires, d’une part ; les liens Google commerciaux, d’autre part ; les ventes de produits dérivés (livres notamment) enfin.

    Un équilibre économique et commercial est-il possible dans ces conditions ?
    Je l’ignore mais je pense que la question mérite d’être posée et étudiée. Et je propose de faire avancer l’idée d’un fonds de développement des médias identitaires ou d’un fonds de développement de la réinformation.

     

    12e thèse : Utiliser le développement de la radio numérique.

    La radio numérique terrestre va arriver. Même si cela peut entraîner des coûts supplémentaires elle offre, à terme, une triple opportunité, en particulier pour Radio Courtoisie, dont toute l’action, et pas seulement le Bulletin de réinformation, est une action de réinformation. C’est notamment :

    – l’opportunité d’une extension de la couverture territoriale de la radio permettant de toucher à terme plus de 80% de la population ;

    – la faculté pour l’auditeur d’écouter la radio en tout lieu (voiture, train, métro) grâce à un terminal de poche ;

    – la possibilité, toujours pour l’auditeur, d’interrompre puis de reprendre une émission.

    Conclusions

    Je ne suis pas naïf.
    Je ne crois pas à la martingale toujours gagnante.
    Je connais les tentatives de censure et de répression sur Internet.
    Je n’ignore pas que ce bel outil peut aussi servir d’alibi à la passivité de l’homme-tronc derrière son écran.
    Et je vois chaque jour les puissants investir la Toile où ils ont, là comme ailleurs, l’avantage de l’abondance financière.

    Pour autant, alors que depuis quarante ans la pression de l’idéologie dominante, l’idéologie perroquet, n’a cessé de se renforcer, Internet peut bouleverser la donne :

    – d’abord, parce que c’est un instrument qui retire du « temps de cerveau disponible » (Le Lay) aux grands médias : c’est toujours ça de pris !

    – ensuite, parce que c’est une arme utilisable du faible au fort ;

    – enfin, parce que c’est une arme au service des minorités agissantes qui sont aussi celles qui font l’histoire.

    Je souhaite donc que le camp libertaro-identitaire ou communautaro-conservateur l’utilise encore davantage, toutes générations confondues.

    Je ne peux m’empêcher d’établir un parallèle entre l’arrivée d’Internet dans les années 1995 et la montée progressive des mouvements populistes en Europe : en Suède, en Norvège, au Danemark, aux Pays-Bas, en Flandre, en Suisse, en Autriche, en Italie et même plus récemment en Grande-Bretagne et en Irlande.

    Je ne peux m’empêcher d’interpréter non plus, de manière optimiste, les résultats des dernières élections autrichiennes. Les 16/18 ans sont ceux qui passent relativement le moins de temps devant la télévision et le plus de temps sur Internet : or ils ont voté à plus de 50% pour deux partis populistes qui incarnent la liberté et les valeurs traditionnelles de l’Autriche. Ne boudons pas les bonnes nouvelles !

     

    Jean-Yves Le Gallou

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