Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Ne devenons pas ce que nous combattons : appel à la liberté d’esprit...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Yann Vallerie cueilli sur Breizh-Info consacré à la nécessité de ne pas reproduire à droite les travers de la gauche en matière de politiquement correct et de police de la pensée...

Orwell_Soljenitsyne.jpg

Ne devenons pas ce que nous combattons : appel à la liberté d’esprit

Il y a, dans toute bataille d’idées, un piège auquel peu résistent : celui de se laisser façonner par l’adversaire au point d’en devenir le négatif exact. On croit le combattre, on lui ressemble. On le dénonce, on l’imite. Et l’on finit par penser comme lui, parler comme lui, anathématiser comme lui — simplement avec d’autres cibles. Cette mécanique-là travaille aujourd’hui en profondeur une partie de la droite française, et il faut avoir le courage de le dire, fût-ce au prix d’égratigner quelques susceptibilités amies.

Pendant trois décennies, le camp conservateur, identitaire, enraciné — appelons-le comme on voudra — a livré un combat légitime et nécessaire contre l’hégémonie culturelle de gauche, contre la déconstruction systématique, contre la repentance permanente, contre l’effacement organisé de notre héritage. Ce combat était juste. Il l’est toujours. Mais à force de se mesurer à un adversaire dont la principale arme est l’excommunication, une fraction de ce camp a fini par adopter ses procédés. Le procès en sorcellerie, hier dénoncé à juste titre quand il visait nos amis, devient un instrument acceptable dès lors qu’il vise les nôtres. La pureté idéologique, hier moquée chez les militants progressistes, devient une exigence imposée à chaque commentateur, chaque candidat, chaque essayiste classé dans notre camp. Le moindre écart de pensée, la moindre nuance, la moindre tentative de penser par soi-même contre la doxa interne du moment, et c’est la curée.

Le refus de l’anathème

L’anathème est l’outil de ceux qui ne savent plus penser, ou qui n’osent plus. C’est plus simple de disqualifier que d’argumenter. Plus rapide de coller une étiquette que de comprendre une position. Plus confortable de hurler à la trahison que d’admettre qu’un compagnon de route soulève une objection qui mérite qu’on s’y arrête. La gauche radicale a fait de cette pratique son industrie : chacun se souvient des purges méthodiques, des silences imposés, des carrières brisées pour un mot, des amitiés rompues pour une signature. Nous l’avons combattue, à raison.

Mais regardons-nous, honnêtement. Qu’un intellectuel, un journaliste, un militant exprime une réserve sur un sujet sensible — la guerre en Ukraine, la stratégie électorale du Rassemblement national, le bilan de telle ou telle figure médiatique, l’attitude à adopter face à Israël ou à la Russie, l’analyse de tel événement récent —, et le voilà aussitôt sommé de choisir son camp, accusé de tiédeur, soupçonné d’avoir vendu son âme, classé parmi les traîtres. Le débat, ce vieil exercice européen, devient impossible à l’intérieur même du camp qui se réclame de la civilisation européenne. C’est un paradoxe qui devrait nous alerter.

Penser librement, c’est aussi penser seul

L’autre symptôme, c’est le culte du gourou. Ils sont rares, ils sont influents, ils ont parfois du talent, souvent du courage médiatique, et leurs analyses peuvent être pertinentes. Mais une chose est de reconnaître la qualité d’un penseur ou la justesse d’un essayiste sur tel sujet précis, autre chose est de s’inféoder à sa parole comme à un évangile. Une partie du public conservateur a pris l’habitude de calquer son opinion sur les déclarations de quelques voix dominantes, de relayer mécaniquement leurs prises de position, de moduler ses propres jugements en fonction des leurs. C’est confortable. C’est aussi le contraire exact de ce que devrait être un esprit libre.

Aimer un auteur, suivre attentivement un commentateur, partager les analyses d’un intellectuel : tout cela est légitime et même salutaire. Mais penser à sa place, jamais. L’homme libre est celui qui prend chez chacun ce qui lui semble juste, qui examine, qui pèse, qui doute, qui se trompe parfois, et qui assume ses propres conclusions — quitte à diverger de ceux qu’il admire. Le militantisme du suiveur, à droite comme à gauche, est une démission de l’intelligence. Et de la dignité.

Les figures intellectuelles que nous admirons, justement, ont en commun une caractéristique : elles ont toutes, à un moment ou à un autre, contredit leur propre camp. Pasolini contre la gauche de son temps. Soljenitsyne contre l’Occident qui l’avait accueilli. Orwell contre les compagnons de route qui croyaient l’avoir enrôlé. Ce sont précisément ces désaccords assumés, ces refus de s’aligner par confort grégaire, qui font la grandeur d’un esprit. Imite-t-on Orwell en signant en chœur ce que signent tous les amis d’Orwell ? Non. On l’imite en gardant la tête froide quand le groupe s’échauffe.

Le miroir et la dignité

Il y a quelque chose de profondément triste à voir un camp qui s’est construit, pendant des décennies, sur le refus du conformisme imposé, devenir lui-même un fabricant de conformisme. Quelque chose de tragique à voir des hommes et des femmes intelligents reprendre, sans s’en apercevoir, les méthodes mêmes qui les ont longtemps fait souffrir : la dénonciation publique, l’ostracisme rapide, l’injure pour solde de tout débat, la lecture morale du moindre désaccord, le procès d’intention permanent. Devenir le miroir de ce qu’on combat, c’est lui donner raison rétrospectivement. C’est accepter, implicitement, que ses méthodes étaient les bonnes — il suffisait simplement de les retourner contre lui.

Or notre force, si nous en avons une, ne peut pas résider là. Elle réside, ou elle devrait résider, dans la défense intransigeante de quelque chose que la gauche radicale a abandonné depuis longtemps : la liberté réelle de pensée, le goût du débat contradictoire, le respect de l’interlocuteur même quand on le combat, la conviction qu’une idée se réfute par une autre idée et non par une exclusion. Voilà ce qui fait, depuis des siècles, la singularité européenne : la dispute féconde, l’agora, l’amour de la nuance, la culture du contradicteur loyal. Nous prétendons défendre cette civilisation. Commençons par en pratiquer les vertus à l’intérieur de notre propre maison.

L’honneur de l’homme libre

Se comporter en homme libre, ce n’est pas refuser tout combat. C’est combattre sans cesser de penser. C’est tenir une ligne sans devenir un automate. C’est défendre des convictions tout en acceptant qu’un ami puisse en avoir de légèrement différentes, et qu’il reste un ami. C’est refuser de hurler avec les loups, même quand ces loups sont les nôtres. C’est accepter que le débat interne fasse parfois mal, parce qu’il est le prix de l’intelligence collective. C’est avoir le courage de dire à son propre camp, quand c’est nécessaire : ici, je ne suis pas d’accord, et voici pourquoi.

C’est aussi, peut-être surtout, refuser cette posture victimaire qui s’est installée jusque dans nos propres rangs. Pleurer son sort, énumérer ses persécutions, comptabiliser ses censures sur les réseaux, exiger une reconnaissance que personne ne nous doit : tout cela appartient à la grammaire psychologique d’un camp qui n’est pas le nôtre. La dignité commence par le refus de quémander. La force, par le refus du gémissement. Nous avons longtemps incarné, à droite, une certaine idée du caractère : on encaisse, on tient debout, on rend coup pour coup sans se plaindre. Reprenons cette tenue. Elle nous va mieux que la complainte.

Le pari du recul

Ce texte ne plaira pas, et c’est peut-être un bon signe. Il ne propose ni mot d’ordre, ni nom à exclure, ni liste à dresser, ni adversaire à abattre. Il propose simplement une chose : du recul. Le pas de côté qui permet de regarder ce que nous sommes en train de devenir, et de nous demander si c’est bien ce que nous voulions être. Si la victoire que nous cherchons depuis si longtemps mérite vraiment d’être obtenue au prix de notre propre transformation en réplique inversée de ceux que nous combattons. Si la civilisation que nous prétendons défendre survit au procédé qui consisterait à la défendre par les méthodes de ses fossoyeurs.

Penser. Douter. Discuter. Refuser l’anathème. Garder l’estime pour celui qui pense un peu différemment. Ne suivre aucun gourou aveuglément. Lire largement, y compris ceux d’en face. Ne céder ni à la pression du groupe ni à la facilité de l’injure. Cultiver le débat plutôt que la meute. Voilà, peut-être, le plus court chemin vers la victoire véritable — celle qui ne consiste pas à remplacer une tyrannie morale par une autre, mais à rétablir, enfin, l’espace dans lequel des hommes libres peuvent penser ensemble sans avoir à se ressembler.

Ce sera plus difficile que de hurler avec le camp. Ce sera plus exigeant que de relayer le dernier mot d’ordre. Ce sera moins gratifiant, à court terme, que la pose tribunicienne. Mais c’est la seule voie qui permette, à la fin, de regarder son reflet sans en avoir honte. Et cela, aucune victoire électorale ne le remplace.

Yann Vallerie (Breizh-Info, 19 mai 2026)

Lien permanent Catégories : Points de vue 0 commentaire Pin it!

Écrire un commentaire

Optionnel