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Textes - Page 26

  • L'ennemi de l'ultra-capitalisme et l'ennemi de l'économie, ou presque

    Nous reproduisons ici un point de vue intéressant, publié le 10 janvier 2010 sur le site de De Defensa sous la plume de Géo, un lecteur, et consacré à deux critiques du capitalisme, celle d'Alain de Benoist et celle de Michel Aglietta.

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    L'ennemi de l'ultra-capitalisme et l'ennemi de l'économie, ou presque

    Alain de Benoist et Michel Aglietta n'ont pas grand’chose en commun, si ce n'est leur hostilité à l'économisme. Le premier relève d'une droite à la réputation sulfureuse, le second ressemble plus a un hétérodoxe de gauche, qui n'a évidemment pas l'audience d'un Baverez, mais n'a jamais subi le feu roulant des médias.

    À noter du premier l'article «Contre Hayek» (http://www.alaindebenoist.com/pdf/contre_hayek.pdf) texte à la fois soutenu et d'un format supportable sur écran, qui montre en particulier un Hayek déguisant en tradition la subversion ultra-capitaliste. Ceci peut intéresser les lecteurs d'un site qui oppose parfois la tradition à la raison devenue folle:

    [...] «La société moderne forme donc pour Hayek un “ordre spontané” qu'aucune volonté humaine ne saurait reproduire ni surtout dépasser, et qui se serait formé selon un modèle inspiré du schéma darwinien. La civilisation moderne ne relèverait en effet fondamentalement ni de la nature ni de l'artifice, mais d'une évolution culturelle où la sélection se serait opérée d'elle-même.

    »Dans cette optique, les règles sociales jouent le rôle attribué aux mutations dans la théorie néodarwinienne : certaines sont retenues parce qu'elles se révèlent “plus efficaces” et confèrent un avantage à ceux qui les adoptent (ce sont les “règles de juste conduite”), tandis que les autres sont abandonnées.

    »“Les règles sont, non pas inventées a priori, mais sélectionnées a posteriori, écrit Philippe Nemo, à la faveur d'un processus d'essais et d'erreurs et de stabilisation”. Une règle sera retenue ou rejetée selon qu'à l'expérience elle se révèlera ou non utile à l'ensemble du système constitué par les règles déjà existantes. Hayek écrit: “C'est la sélection progressive de règles de conduite de plus en plus impersonnelles et abstraites, libérant le libre arbitre individuel tout en assurant une domestication de plus en plus stricte des instincts et pulsions hérités des phases précédentes de son développement social qui ont permis l'avènement de la Grande Société en rendant possible la coordination spontanée des activités de groupes humains de plus en plus étendus”. Et encore: “Si la liberté est devenue une morale politique, c'est par suite d'une sélection naturelle qui fait que la société a progressivement sélectionné le système de valeurs qui répondait le mieux aux contraintes de survie qui étaient alors celles du plus grand nombre”. La culture est donc bien avant tout “la mémoire des règles de comportement bénéfiques sélectionnées par le groupe”.»

    […] «La vraie nature du “traditionalisme” hayékien apparaît d'ailleurs clairement dans sa critique de l'“ordre tribal”, dont les différentes formes de constructivisme constitueraient autant de résurgences anachroniques. L’“ordre tribal” n'est en effet rien d'autre que la société traditionnelle par opposition à la société moderne, ou encore la communauté par opposition à la société. Et ce sont précisément tous les traits caractéristiques des sociétés traditionnelles et communautaires, organiques et holistes, que l'on trouve condamnés chez Hayek, comme autant de traits antagonistes de la “grande société”.

    »La tradition dont Hayek se fait le défenseur, est au contraire une “tradition” qui ne connaît ni finalité collective ni bien commun, ni valeur sociale, ni imaginaire symbolique partagé. En bref, c'est une “tradition” qui n'est valorisée que pour autant qu'elle naît de la désagrégation des sociétés “archaïques” et qu'elle la parachève. Paradoxe d'une pensée antitraditionnelle qui s'avance sous le masque de la “défense des traditions”! »

    Traditionalistes, l'ultra libéralisme a les moyens de vous tenter! Ou de se prétendre des vôtres. Il pointe aussi, l'hostilité absolue et revendiquée de cette pensée à toute forme de justice sociale ou de soucis d'un bien commun:

    «On doit obéissance à l'ordre du marché parce qu'il n'a été voulu par personne et qu'il s'est imposé tout seul. L'homme doit suivre l'ordre établi sans chercher à le comprendre ni surtout à se rebeller contre lui. Subsidiairement, les “perdants” doivent se doter d'une nouvelle morale philosophique selon laquelle “il n'est que normal d'accepter le cours des événements lorsqu'ils vous sont défavorables”. C'est l'apologie sans nuance de la réussite, quelles qu'en soient les causes, en même temps que la négation radicale de l'équité au sens traditionnel du terme.»

    (Et même au sens de Rawls, peut-on ajouter.)

    Le propos de l'article était de critiquer l'idée d'un “capitalisme national” se donnant de telles références. À une époque où on importe en France les recettes ultra-libérales tout en se gargarisant à l'identité nationale, il vaut d'être relu.

    Aglietta, venu d'un autre horizon, est plus radical en ceci qu'il ne s'attaque pas à telle variante extrémiste de l'économisme mais à l'imprégnation idéologique qui marque à peu près toute l'économie. Exemple:

    «La monnaie est ce par quoi la société rend à chacun de ses membres ce qu’elle juge qu’il lui a donné. Définition générale [qui] n’a de sens que si la société est une entité différente de la somme de ses membres. Elle s’oppose donc à l’individualisme méthodologique qui est le postulat standard de la démarche économique. Mais au nom de quoi cette opposition est-elle légitime ? Au nom d’un principe d’appartenance qu’on appelle la souveraineté. C’est un mode d’existence du collectif sans lequel aucune société humaine ne peut exister. Il est radicalement irréductible à toute relation interindividuelle. La raison ontologique se trouve dans la limite infranchissable de l’existence humaine qui est la mort. La source de la souveraineté se trouve à l’extérieur de toute existence humaine : l’immortalité postulée de la société face à l’expérience de la mortalité de ses membres. qu’elle est pérenne, la société déploie une puissance de protection de la vie de ses membres. Sans cette puissance il n’y a pas de groupe humain et pas de vie possible. La contrepartie de cette puissance est la dette de vie membres de la société à l’égard du souverain.»

    L'économie ne comprend rien à la monnaie par ignorance de la souveraineté, affirmation frappante de l'article “monnaie et histoire”, (http://economix.u-paris10.fr/pdf/journees/mmei/2007-01-30_Aglietta.pdf) sur lequel je me permet d'attirer de nouveau l'attention des lecteurs de dedefensa.

    Le rapatriement de l'économie dans la société qui est le centre de cette pensée est un soulagement pour l'esprit. Il ne s'agit pas seulement de détruire les positions de tel prophète du marché mais de libérer l'économie de tout prophétisme, et de montrer les premiers résultats d'un tel travail: la démystification, comme en passant, de toute une série d'écoles très largement à l'honneur.

    Sur Aglietta, l'Encyclopédia Universalis 2007 démarre ainsi sa présentation:

    «L'école de la régulation est l'une des rares écoles de théorie économique contemporaine à posséder une dimension fortement française. À partir des travaux fondateurs de Michel Aglietta et de Robert Boyer, elle apparaît au milieu de la décennie de 1970, dans un moment très particulier qui, aux États-Unis comme en Europe, est celui du passage avéré de la croissance à la crise, signifiant la fin des Trente Glorieuses. La théorie de la régulation se constitue ainsi, en affrontant un défi particulier : tenter d'expliquer le passage de la croissance à la crise, sans recourir à des deus ex machina, ou autrement dit sans invoquer de chocs externes. »

    Sans invoquer non plus les démons spéculateurs. J'ignore s'il faut considérer cette “dimension fortement française” de l'école de la régulation comme une manifestation de la tradition de souveraineté du pays ou comme effet de la forte imprégnation marxiste des années soixante-dix en France. Les deux peut-être.

    Il y a d'autres démystificateurs, l'effondrement en cours suscitant une littérature à mesure, ou rendant audible celle qui préexistait. Mais peu me semblent attaquer si frontalement que Aglietta ce qu'il y a d'oppressant dans le discours économique, tant standard que fanatique.

     

    Géo

     

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  • Résolument a-croissant !

    A l'occasion de la sortie d'un numéro hors-série (janvier-février 2010) du mensuel Sciences et Avenir, intitulé Vivre autrement, Pierre le Vigan, collaborateur régulier de la revue Eléments, réaffirme ses positions sur la décroissance et le développement durable.

     

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    Résolument a-croissant.

     Alain Grandjean est spécialiste de l’impact du carbone sur l’environnement. Il explique : « (...) je ne parle pas de « croissance verte ». Cette expression laisse croire que les technologies vertes ou alternatives résoudront le problème. Mais ca ne suffit pas. La première chose à faire, c’est la sobriété et l’efficacité énergétique. En fait, je n’utilise ni le terme de croissance ni celui de décroissance : il peut y avoir une croissance souhaitable (de l’emploi ou de la qualité de la vie par exemple) et une décroissance souhaitable (de produits énergivores). Tout ne passe pas par la sobriété et toute solution n’est pas que technologique. » (Sciences et avenir, hors série Climat. Vivre autrement, janvier-février 2010). De son coté, Jacques Le Cacheux, économiste à l’OFCE écrit : « (…) je ne crois pas à l’idée de décroissance. Cette notion est judicieuse s’il s’agit de nous faire sortir d’un système qui essaie de nous convaincre de consommer toujours plus, un système trop gourmand en énergie et en matières premières et qui engendre des gaspillages éhontés. En revanche, si on prend au pied de la lettre le mot d’ordre de décroissance, on bute rapidement sur la difficulté du partage. » (Sciences et avenir, op. cit.). Enfin, Serge Latouche, économiste et anthropologue, résume fort bien le caractère de slogan qui ne peut être pris au pied de la lettre de la notion de décroissance : « La décroissance c’est d’abord un slogan provocateur. Si l’on y réfléchit la position qui consisterait à vouloir « décroitre pour décroitre » est ridicule, indéfendable. Mais moins que la proposition inverse, « croitre pour croitre ». La décroissance est donc une manière de critiquer la théologie de la croissance dans laquelle nous vivons. Dans un sens, je suis « a-croissant » comme il y a des athées. » (Sciences et avenir, id.). C’est bien ainsi que la Nouvelle droite, ou les « Alter-Européens » selon l’excellente expression de Frédéric Pichon, doit se positionner, au carrefour de la phronesis (la prudence, la mesure) et de l’esprit d’ambition et de construction qui est celui de l’aventure européenne. Ni croissance indéfinie et sans axe, ni décroissance pour la décroissance (comme si « moins » était toujours mieux). Résolument a-croissant. C’est ce que nous avions expliqué dés 2008 dans l’article ci-après dont nous reprenons les principaux passages.

    Pierre Le Vigan

     

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     Pour un développement vraiment durable

    Nous vivons dans une curieuse société : les élites sont bilingues français-anglais – mais, au vrai, elles parlent de moins en moins bien le français (aucun homme politique ou presque ne sait plus écrire comme écrivait François Mitterrand ou Edgar Faure). Dans le même temps les travailleurs manuels sont de plus en plus issus – surtout dans les grandes métropoles - de l’immigration, ce qui, pour beaucoup, veut dire des gens illettrés en français, ne comprenant pas le langage de base de nombreux corps de métier. Conséquence : une formidable césure culturelle s’est installée entre les donneurs d’ordre que sont les clients et les exécutants. Bien entendu, l’appel à des immigrés très peu qualifiés se fait sur la base de la recherche du coût minimum, par les bas salaires ou l’utilisation de travailleurs sans papiers, par des prix « tirés » vers le bas au maximum, et des profits maximum pour la superclasse des dirigeants – qui ne sont pas les patrons de petites entreprises. Tout ceux qui ont connu le monde ouvrier jusque dans les années 1960 - 70 le savent : un certain capitalisme mondialisé et immigrationniste a réussi à mettre en place un formidable recul de civilisation, un recul du savoir-faire et de l’amour du métier.


    Appelons cela la perte de la patrie de nos âmes communes. « La patrie, écrivait Montherlant dans L‘équinoxe de septembre, c’est le pays où nous nous faisons comprendre à demi-mot ; où aucune des incidentes de la conversation ne nous échappe. » Il n’y a plus guère, en ce sens, de patrie, ou encore de « monde commun » entre des « prolos » de moins en moins français et aussi de moins en moins francophones (il suffit de pratiquer les chantiers de bâtiment pour le voir) et des bourgeois eux-mêmes de plus en plus cosmopolites pour les grands bourgeois, et de plus en plus paupérisés et acculturés pour les petits bourgeois.


    Le lien social se délite : un délitement dont sont victimes au premier chef les couches populaires françaises car ce lien était déjà fragilisé par une modernité plus ancienne, plus prégnante, plus dangereusement installée dans les âmes et les esprits d’Europe que chez les immigrés, en un sens restés plus proches de leurs racines « authentiques ». Ce qui est certain est que cela ne fait pas une société viable. La société d’immigration de masse est aussi, indissociablement, la société de l’obsession de la croissance et la société des superprofits de groupes multinationaux peu nombreux mais hyperpuissants. Cette société est la société de la super classe politico-médiatico-financière, la nouvelle classe dirigeante. C’est aussi la société qui tue à la fois la campagne et la ville (cf. par exemple Guy Burgel, Paris meurt-il ?, Perrin, 2008).


    Jacques Attali indiquait – en contradiction avec ce qu’il défendait trente ans auparavant – : « Opposer écologie et croissance est une bêtise intellectuelle profonde. En réalité on ne peut pas améliorer l’environnement sans croissance. Ce n’est pas la croissance qui pollue, c’est la production. Si on veut changer la nature de la production il faut évidemment croître. Croître autrement, pour transformer la production. » (Europe 1, 24 octobre 2007). Il est au contraire bien évident que la recherche de la croissance à tout prix est incompatible avec l’écologie.


    Pour sa part, Albert Jacquard remarquait : « Sur une planète dont les dimensions et les richesses sont finies, tout processus exponentiel ne peut qu’être éphémère. La croissance de la consommation est en réalité l’équivalent d’une drogue ; la première dose crée l’euphorie mais les suivantes mènent inévitablement à la catastrophe. Prétendre résoudre un problème, par exemple le chômage, par la croissance, s’est s’enfoncer délibérément dans une impasse. » (Mon utopie, Stock, 2006). Pour autant, il y a danger de confusion à employer certains mots. Et parmi eux le mot de « décroissance ». Tous les mots sont bien sûr polysémiques. Mais certains peuvent véhiculer beaucoup d’illusions. Sait-on ainsi que la faible croissance économique de certaines années récentes (de 2001 à 2004 en gros) a pu favoriser l’économie de rente plus que l’économie d’investissement et d’innovation ? Sait-on qu’elle a pu favoriser la rémunération du capital plus que celle du travail ? Bien entendu, il ne faut pas, à l’inverse, être dupe de tout ce que l’on appelle « innovation » et qui ne sont pas toutes d’un intérêt décisif pour l’homme, mais on ne peut non plus refuser la dose nécessaire d’ivresse dont toute société a besoin. Internet n’est-elle pas une invention merveilleuse – ce qui ne veut pas dire sans danger ? Sommes-nous destinés à n’être que du coté des grincheux qui regrettent le monde d’avant et ne goûtent rien de la créativité du monde d’aujourd’hui ?


    Jean-Claude Besson-Girard écrit avec justesse : « La décroissance est d’abord une expression provocante. Elle s’oppose directement au dogme quasi religieux de la croissance. Mais, pour commencer à comprendre le sens de cette provocation, il faut aussitôt affirmer que la décroissance n’est pas une idée économique mais relève d’une représentation du monde où l’économie n’aurait plus le dernier mot. » (« La décroissance, un nouveau romantisme révolutionnaire », Libération, 2 mars 2007). Mais ce théoricien de la « décroissance harmonique » poursuit de manière plus contestable : « La société de croissance n’est pas soutenable, et le "développement durable" n’est qu’un gadget à ranger sur le rayon des tartes à la crème. Ce n’est pas l’adjectif "durable" ou "soutenable" qui est en cause, mais la notion même de développement. » Il poursuit : « C’est évidemment sur ce point que la notion de décroissance est extrêmement choquante puisqu’elle sous-entend qu’il y aurait un "au-delà du développement", idée presque impensable qui remet en question tout l’imaginaire occidental, fondé sur une croyance aveugle dans le mythe du progrès depuis plus de deux siècles. » Cette thèse est proche de celle de Serge Latouche comme quoi c’est la notion même de développement qui doit être abandonnée (« L’imposture du développement durable ou les habits neufs du développement », Mondes en Développement Vol.31-2003/1, et Survivre au développement. De la décolonisation de l'imaginaire économique à la construction d'une société alternative, Mille et une nuits, 2004), tandis que des idées proches sont avancées par Vincent Cheynet (Le choc de la décroissance, Seuil, 2008).


    Pour séduisant que soit le radicalisme des « antidéveloppementistes », il a l’inconvénient de mal peser les conditions de la sortie de l’économie mondialisée – entendons par là l’autonomie des économies européennes, nationales, et locales par rapport au système économique mondial. La décroissance dans certains domaines sera nécessaire mais l’autocentrage de l’économie européenne nécessitera des objectifs de développement ambitieux dans d’autres domaines. Sachons-le : nous ne contribuerons pas en amont à un mouvement idéologique d’économie relocalisée et de démocratie enracinée sans faire leur place aux questions de la puissance. Or, il n’y a pas de puissance si tout développement est assimilé à un mal sans bénéfice d’inventaire. C’est pourquoi il faut être a-croissant ; la priorité c’est l’économie européenne autocentrée par un protectionnisme européen, raisonnable et raisonné.


    Etre a-croissant implique de voir de manière favorable la notion de développement durable. Certes, la notion de « développement durable » est devenue une auberge espagnole. C’est pourquoi beaucoup préfèrent parler de « décroissance ». Cela ne rend pas le débat plus clair. La décroissance, est-ce que c’est croître moins, ou est-ce une croissance négative, c’est-à-dire une diminution des richesses produites en termes monétaires. La vérité est qu’il faut être a-croissant c’est-à-dire ne plus se déterminer en fonction de la croissance. Nous avons vu que toute croissance n’est pas bonne. Mais toute diminution de a croissance n’est pas pour autant forcément positive.


    Le développement durable est une notion plus à même que celle de décroissance de traduire la volonté d’aller vers des progrès (des progrès du lien social entre générations, des progrès dans la maîtrise des énergies locales, des progrès vers des transports réduits et plus propres, etc) – sans croire au Progrès – d’une autre façon et selon une autre logique. Le climatologue Jean-Marc Jancovici écrit justement : « La vraie définition [du développement durable], répondre aux besoins présents sans pénaliser les générations futures, n’est pas compatible avec notre consommation actuelle. Les ressources naturelles ne permettent pas à six milliards de personnes d’avoir une voiture » (20 minutes, 31 mars 2008). Quant le développement est vraiment durable c’est en fait un projet révolutionnaire mais réaliste et concret qui implique économie solidaire, relocalisée et sortie du laissez faire économique.


    Le développement durable implique de cesser de croire bonne toute croissance en soi ; il implique de cesser de croire positif le développement toujours plus intense et toujours plus mondial des échanges. Poussé à fond, le développement durable est une idée révolutionnaire. Le développement n’est pas une voie unique, chaque peuple doit le concevoir à sa façon, qui ne se réduit pas au modèle occidental. Il faut démondialiser les économies, il faut développer l’autocentrage de l’économie européenne, il faut développer une nouvelle protection sociale faite de contreparties, de solidarités concrètes, communautaires et locales, de dons et de contre-dons, il faut développer l’auto-subsistance des hommes des pays du tiers monde chez eux et non ici. Il faut développer les échanges en monnaie européenne et au plan sociétal les échanges non monétaires. Il faut développer les préférences nationales et régionales au détriment des échanges mondiaux. Il faut développer les circuits courts par rapport aux circuits longs. Il faut développer la part de la vie qui échappe au règne de l’économie. « L’économisme déresponsabilise et démobilise en annulant le politique et en imposant toute une série de fins [objectifs] indiscutées, la croissance maximale, l’impératif de compétitivité, l’impératif de productivité et, du même coup, un idéal humain, que l’on pourrait appeler l’idéal F.M.I. (Fonds Monétaire International » notait Pierre Bourdieu (Le Monde Diplomatique, Manière de voir, n°72, 1997). Sortir de l’économisme, c’est cela le développement vraiment durable. C’est alors non plus un concept fourre-tout mais une idée à la fois révolutionnaire et mobilisatrice.


    Aussi pouvons-nous affirmer : La croissance est une imposture – tout comme Le « Progrès » l’est. La société d’hypercroissance et d’immigration massive et désordonnée ne peut survivre qu’en devenant une société post-démocratique et totalitaire. C’est ce qui menace, et c’est ce à quoi nous devons opposer la liberté des peuples et le génie créateur des hommes. Mais dans le même temps il faut affirmer clairement qu’une société a besoin d’un horizon : des croissances sont nécessaires, des croissances des transports en commun, des croissances des infrastructures fluviales, des croissances des modes de prises en charge des personnes dépendantes, des croissances du budget d’une défense populaire et civique, des croissances des politiques d’inversion des flux migratoires. Pour que les élites africaines servent à l’Afrique et que l’Europe assume tous les métiers avec ses concitoyens. Pour que l’immigration pillage des élites ou alibi pour financer les retraites soit abandonnée.


    En d’autres termes, l’ouverture aux autres est nécessaire, mais non la perte dans l’autre. La compétition économique est nécessaire mais à arme égale, dans des conditions définies et dans la même sphère de civilisation et de modèle social, comme ce fut le cas avec le « modèle rhénan » ou encore le fordisme à l’européenne. Cette sphère de civilisation, c’est ce que doit être l’Europe, c’est le partage d’une même Grande Patrie. C’est une patrie au sens où Cocteau écrivait le 12 mars 1942 dans son Journal : « Une patrie c’est la rencontre d’hommes qui se trouvent instantanément au même niveau. »

    Pierre Le Vigan

     

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  • "L'homme et l'œuvre" selon Guy Debord

    Un beau texte de Guy Debord, tiré d'une lettre adressée à Guy Leccia le 7 décembre 1976, concernant les rapports qu'il convient d'établir, ou pas, entre l'auteur en tant qu'homme et son œuvre.

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    "[...]Sur «l'homme et l'œuvre », j'admets tout à fait que l'on ne doit pas juger un auteur sur sa moralité, son comportement politique (ou social, etc.) ; autrement dit sur n'importe quoi de manifestement extérieur à l'œuvre qui est le seul point de départ de la discussion et la seule origine du fait même qu'on ait parlé de cet homme. Mais presque toutes les œuvres d'aujourd'hui dont nous parlons ont choisi de mêler - et d'abord parce qu'elles sont dépourvues d'un critère interne vraiment décisif – à leur tissu même le critère de la vérité politique, ou du pittoresque biographique : parce qu'elles croyaient plus ou moins en avoir besoin, pour se soutenir. Et il est normal que «qui tire l'épée périsse par l'épée». Ainsi, tandis qu'il est pleinement indifférent que Shakespeare n'ait jamais vu Vérone ou Venise, il n'est pas insignifiant qu'un pompeux mythomane comme Malraux n'ait jamais mis les pieds en Chine dans les années 20, quoique ayant alors fondé sa violente publicité mondaine de bouche à oreille sur cette aventure (mais si La Condition humaine valait intrinsèquement le Don Quichotte, cela redeviendrait sans importance).

    Il faut comparer le comparable; et le contraire de Malraux, dans ce temps, était Orwell quand il a écrit La Catalogne libre, à tout point de vue un meilleur livre que, par exemple, 1'Espoir

    et qui se trouve être aussi le plus véridique sur 1a révolution espagnole. Il est, aujourd'hui encore, infiniment moins connu. La politique y intervient. Les intellectuels de gauche d'alors (1937) voulaient cacher cette «opinion» gênante et Malraux qui soutenait le Komintern était soutenu par les staliniens et «mitterrandistes» du moment et les Delfeil de Ton de ce temps soutenaient Malraux, non Orwell. On ne peut nier qu'un Sartre ait consacré la moitié de ses écrits à la question du communisme, et comme il s'est toujours trompé, ou a toujours menti sur ce sujet, voilà déjà la moitié de son œuvre perdue, et le reste, à mon avis, avis, n'est pas grand chose. Au contraire, le fait que Villon ait été socialement un voleur et un assassin n'enlève rien – ni n'ajoute rien - à l'authenticité et à la réussite de son lyrisme. Les Mémoires de Retz ou L'Homme de cour me paraissent des livres admirables, quoique je n'aime guère les cardinaux et les Jésuites. Le fanatisme politique ne m'aveugle même pas au point de trouver mauvais tous les livres politiques écrits dans une perspective contraire à la mienne. Tocqueville est un ennemi de la révolution de 1848, mais les Souvenirs qu'il lui a consacrés sont un chef-d'œuvre dans l'analyse de l'action historique et aussi, bien sûr, littérairement.

     

    En fait, je déteste surtout les multiples bandes de la révolution falsifiée ; et comme leur monde est vulgairement faux, leurs livres sont tous ratés, même en tant que livres.[...]"

     

    Guy Debord, Correspondance, volume 5, janvier 1973 – décembre 1978, Librairie Arthème Fayard

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  • Boulevard des Maréchaux

    L'éditorial de Dominique Venner, publié dans le dernier numéro de la Nouvelle Revue d'histoire et intitulé "Boulevard des Maréchaux", est en ligne sur le site personnel de l'auteur, tout comme la présentation du dossier central de la revue.

     

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    Boulevard des Maréchaux

    (Edito de la Nouvelle Revue d'Histoire n°46)

    Leur nom continue d’identifier les boulevards d’une capitale unique bien que défigurée : Berthier, Murat, Jourdan, Masséna, Soult, Brune, Bessières et les autres. Par son décret du 19 mai 1804, Napoléon avait créé quatorze premiers maréchaux d’empire, auxquels s’ajouteront ensuite une dizaine d’autres. Oui, leur nom subsiste encore sur le pourtour d’un Paris peu sensible à leur gloire.
    Bonaparte n’avait pas chômé. La décision de rétablir le maréchalat suivit de vingt-quatre heures le sénatus-consulte qui lui donnait le titre d’empereur des Français.
    Les titres de noblesse de l’Ancien Régime avaient été abolis en 1790. Dès son accession au trône, Napoléon voulut instituer une noblesse impériale, ce qu’il fit en plusieurs étapes, jusqu’au décret du 1er mars 1808 établissant une hiérarchie de titres héréditaires. En tant que distinction sociale, la noblesse était ainsi octroyée par l’Etat pour récompenser ses partisans. Bien entendu, un titre ne garantit jamais la noblesse du caractère ou de l’âme.

    Napoléon s’efforçait visiblement de renouer avec la tradition monarchique, mais aussi avec une tradition beaucoup plus ancienne. En quelques années fulgurantes, imitant la Rome antique, la France était passée de la République à l’Empire. À la différence cependant de son modèle, elle était dépourvue du socle que constituait l’aristocratie sénatoriale des patres (1). Était-ce à cette carence que voulait répondre l’Empereur ? Le destin n’a pas ratifié son intention.
    Il n’a pas été le successeur des empereurs romains, mais il fut le premier des césars modernes. Son pouvoir s’édifiait sur les décombres de la royauté, mais plus encore sur ceux de l’ancienne noblesse qui, depuis au moins deux siècles, s’était laissée peu à peu priver de sens, dépossédée de ses fonctions sociales et politiques par la voracité de la monarchie administrative. Cette monarchie ne supportait pas une noblesse libre et vigoureuse. Elle voulait des fonctionnaires dépendants et soumis. Elle en est morte, contrairement à l’Angleterre et à d’autres grandes monarchies européennes qui s’appuyaient toujours sur des noblesses actives à la veille encore de 1914. 
    Ensuite, sur le vide créé par la catastrophe de la Grande Guerre, les césars se sont multipliés. Mais, en dépit de diverses tentatives, nulle nouvelle noblesse n’a pu se constituer. On ne fonde pas une noblesse avec des fonctionnaires, même en uniforme. Spengler avait défini l’ancienne noblesse prussienne par deux propriétés morales en apparence peu conciliables : « être libre et servir ». Il était difficile de dire mieux en si peu de mots.
    J’ai effleuré ce sujet dans un précédent éditorial (NRH 45). Il avait pour titre « De secrètes aristocraties ». Plusieurs lecteurs m’ont interrogé. Pourquoi « secrètes » ?
    C’était une image. Et ce que suggèrent les images a souvent plus de portée que tous les raisonnements. Peut-être eut-il été plus exact de parler d’une aristocratie « implicite », mais c’eut été moins fort. Je voulais d’abord éviter toute confusion avec les rêveries de fausses chevaleries dont font usage des mystificateurs et leurs dupes. Je voulais écarter aussi les songes dont se régalent les romantismes politiques. Je voulais enfin suggérer qu’existe dès maintenant à titre individuel une élite invisible, étrangère aux distinctions de classes. Ce sont des hommes et des femmes qui, par souci d’excellence personnelle, s’imposent silencieusement des devoirs supérieurs. On les rencontre dans bien des milieux. Nul lien ne les associe et nul signe apparent ne les distingue aux yeux du commun.
    Les Japonais disent que ce sont justement à des signes invisibles que l’on reconnaît d’emblée un « maître », c’est-à-dire celui ou celle qui atteint une certaine perfection dans son existence ou dans un « art » pas nécessairement martial. Fonder une aristocratie « secrète » fut, en son temps, l’un des buts du génial créateur du scoutisme. Il avait l’expérience de la très ancienne aristocratie britannique, toute malade qu’elle fût, l’expérience aussi d’une armée encore pénétrée par un esprit de noblesse remontant à l’Iliade. Son dessein reste actuel, à condition de le purger durement de tout « bon-garçonnisme ».

    Dominique Venner


    Notes

    1. Sur la permanence de l’aristocratie romaine et son rôle sous l’Empire, on peut se reporter à l’étude du professeur Yann Le Bohec, publié dans la NRH n° 43, p. 46.

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  • Nietzsche et la science-fiction (II)

    La suite du texte de Philippe Granarolo, Nietzsche et la science-fiction.

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    Nietzsche et la science-fiction (2ème partie)

                     
    3) Présence des grands thèmes de la S-F dans l’oeuvre nietzschéenne
        
     Si Nietzsche, comme nous venons de le montrer, systématise la variation des points de vue et des échelles en mettant en mettant en œuvre des procédés qui seront largement utilisés par les écrivains de S-F, il est peut-être plus étonnant encore de constater dans son oeuvre la présence de tous les thèmes qui seront ceux de la S-F. Nous nous contenterons ici d’une énumération qui n’a nullement la prétention d’être exhaustive.
     
    Partons de la vie extra-terrestre, évoquéeplus haut : déjà présupposée par Fontenelle ou Kant, elle l’est nettement plus chez Nietzsche, où elle s’accompagne quelquefois du thème de l’apocalypse.  Le plus bel exemple en est cette véritable saga interstellaire que l’on trouve dans Aurore sous le titre « Une issue tragique de la connaissance » : « On n’a encore jamais posé le problème de savoir quel besoin de connaissance pourrait pousser l’humanité à se sacrifier elle-même, à mourir, un éclair de sagesse prémonitoire au fond des yeux. Peut-être que s’il s’établit un jour une fraternité dans l’intérêt de la connaissance avec les habitants d*autres planètes, et si au cours des millénaires le savoir s’est propagé d’étoile en étoile, peut-être alors l’enthousiasme de la connaissance culminera à cette hauteur [21].La vie extra-terrestre sert ici de médiation entre deux idées très fréquentes chez le penseur, surtout dans ses oeuvres de jeunesse : l’idée d’un savoir devenu valeur suprême aux antipodes d’une connaissance conçue comme simple gagne-pain, et celle d’une disparition de l’espèce humaine pouvant présenter tous les degrés du sens, depuis la pure absurdité astronomique jusqu’au mythe romantique évoqué dans le texto cité. L’éventualité d’un sacrifice offert sur l’autel de la connaissance n’a rien de spécifiquement nietzschéen ; il faut reconnaître par contre que cette épopée d’une humanité future qui, après avoir échappé aux frontières terrestres, accepterait sa propre disparition, a de bien étranges résonances. Est-il trop audacieux de supposer que Nietzsche, en écrivant ces lignes, songe à un voyage intersidéral dont les hommes du futur n’auraient qu’une chance infime de revenir ? Rien dans ce texte très allusif ne semble s’opposer une telle interprétation, aussi surprenantequ’elle puisse paraître : force nous est alors de reconnaître que si notre lecture est correcte, Jules Verne n’a été qu’un bien timide visionnaire comparé au penseur allemand.
                                                     
               Le thème d’une apocalypse causée par la science et les techniques qu’elle engendre, thème devenu dominant dans la S-F depuis la seconde guerre mondiale et particulièrement depuis Hiroshima, est omniprésent dans les écrits de Nietzsche. On pourrait composer un très substantiel recueil avec toutes les critiques et les mises en garde par lesquelles le philosophe accuseune science qui devient l’ennemie de la vie, un savoir qui tend à s’inscrire toujours davantage dans un processus suicidaire. « Un âge de barbarie commence, les sciences se mettront à son service ! » [22]. Nietzsche, comme avant lui Hegel, a beaucoup rêvé dans ses premières oeuvres à une Grèce sans doute idéalisée qui ignorait le divorce entre la théorie et la pratique, à des Grecs pour qui le savoir n’avait de valeur qu’en tant que guide de l’existence, qui avaient le génie d’intégrer de façon quasiment biologique la connaissance et de la mettre au service de la vie. C’est cette référence constante à la Grèce qui permet à Nietzsche de dénoncer une culture moderne fondée sur la dichotomie du savoir et de la vie, une connaissance dont l’abstraction grandissante transforme celui qui la possède en une sorte de Janus dont les deux faces n’ont plusaucune ressemb1ance, ou, si l’on préfère, en un schizophrène qui ne cherche ni ne trouve plus dans sa vie le moindre reflet de son savoir ni dans son savoir le plus petit écho de sa vie. L’idéalisme forcené qui conduit la science à oublier qu’elle est terrestre et qu’elle n’existe que par lesvivants qui la construisent et la valorisent, peut mener l’humanité à la barbarie voire à l’anéantissement. Ce qui semb1e si évident à tout individu de notre vingtième siècle finissant n’était, ne l’oublions pas, de la «science-fiction » à la fin d’un siècle persuadé que les lendemains chanteraient sous la houlette d’une technique orchestrant le bonheur universel.  
                                                                                                                                 
     Mais l’hypothèse d’une autre fin de l’humanité, moins brutale et peut-être plus vraisemblable, est celle d’une lente dégénérescence guidée précisément par ces progrès matériels divinisés par l’idéologie scientiste. Persuadés d’avoir atteint la perfection parce que la médecine et la chimie auront adouci la mort et écarté la douleur, anesthésiés sur une planète d’où la technique aura annihilé la dureté des conditions climatiques et effacé les dangers et les provocations de la nature, uniformisés dans le moule plantaire d’un mode de vie et d’une morale identiques, les hommes ne vont-ils pas prendre sans s’en rendre compte le chemin d’un assoupissement mortel ? Et qui osera encore lancer une parole de mise en garde ? « Celui qui sent d’une autre manière, à l’asile des fous il entre de plein gré » [23] .Le paragraphe cinq du prologue d’Ainsi parlait Zarathoustra décrit de façon hallucinante ce monde du « dernier homme » annoncé pas Nietzsche en de multiples pages de son œuvre : ces quelques dizaines de lignes peuvent être considérées comme le véritable archétype de toutes les anti-utopies du vingtième siècle, dont la plus célèbre est sans doute A brave new world d’Aldous Huxley [24]. Le talent des écrivains de S-F ne sauraitfaire oublier que son génie a permis à Nietzsche d’exprimer davantage en un court paragraphe que bien des romanciers en plusieurs centaines de pages. 
                  
     A supposer cependant qu’un cataclysme nucléaire brise le meilleur des mondes et ramène l’humanité à un stade pré-technologique, les rapports des hommes à la technique et la valeur accordée à la connaissance risquent d’être entièrement bouleversés. Les descriptions de la terre à l’issue d’un conflit nucléaire, les peintures d’un monde post-atomique dans lequel la science est devenue synonyme de mort et où refleurissent les coutumes les plus barbares et les croyances les plusarchaïques, constituent, depuis 1945 surtout, la part la plus prolifique de la création littéraire (et depuis peu cinématographique) de Science-Fiction. L’exemple le plus connu en est le roman de Richard Matheson Je suis une légende[25] et le film qu’en a tiré Boris Sagal Le survivant (1971), qui nous dépeignent, dans un monde ravagé par un conflit planétaire, le combat des quelques rares survivants ayant encore foi en une renaissance technologique contre des mutants sacrifiant à une religion fondée sur la haine de la science. Cette idée d’une haine pour la science et d’un retour à des croyances archaïques est souvent présente dans l’oeuvre de Nietzsche. Il l’a particulièrement développée dans un paragraphe très dense de Humain, trop humain qui, prenant appui sur l’extrapolation selon laquelle la science, s’hypertrophiant monstrueusement, ne procurera plus de plaisir qu’à un nombre infime de chercheurs, évoque la dévalorisation de la connaissance et le retour à des croyances et à des modes de pensée plus prodigues en récompenses idéologiques. Nietzsche conclut ainsi ce paragraphe : « La ruine des sciences, la rechute dans la barbarie en seront la conséquence immédiate ; l’humanité devra se remettre à tisser sa toile après l’avoir, telle Pénélope, défaite pendant la nuit. Mais qui nous garantira qu’elle on retrouvera toujours la force ? » [26]. Nous trouvons dans ces quelques lignes l’intuition d’un éternel retour négatif, l’idée d’une série de recommencements ouvrant des parcours qui iraient en se rétrécissant, l’esquisse d’une entropie de la civilisation dont les spirales se réduiraientpour finalement se réduire à un point. Nous montrerons par ailleurs que cet éternel retour négatif , qui apparaît dans d’autres textes nietzschéens, a autantde réalité et d’importance que l’éternel retour positif, voire “sélectif”, que l’interprétation contestable de Gilles Deleuze a mis exagérément en avant. Si l’on s’amuse à projeter dans le passé l’hypothèse que Nietzsche situe ici dans l’avenir on aboutit à la fiction de l’Atlantide ou à tous les récits qui s’en rapprochent en supposant que 1’humanité a déjà atteint dans un passé plus ou moins lointain un stade technologique au moins égal à celui qui est le sien aujourd’hui. Certains de ces récits adoptent sans le savoir le postulat nietzschéen suivant lequel la nouvelle boucle n’aura pas nécessairement autant d’ampleur que la précédente.
     
     Quant à  l’hypothèse extrême d’une disparition totale de l’espèce humaine, point n’a été besoin d’attendre l’explosion des premières bombes atomiques pour que la S-F en parcoure les multiples éventualités. Dès 1935, dans une nouvelle intitulée La nuit [27], Don A. Stuart décrivit avec beaucoup de poésie la planète morte que découvre un voyageur temporel rejoignant la Terre en un moment où le système solaire est proche de sa fin : même les merveilleuses machines avaient fini par s’arrêter après des millions d’armées de survie à la lueur blafarde d’un soleil de fin du monde. Si l’auteur avait lu Nietzsche, il aurait pu mettre en exergue de sa nouvelle cet aphorisme de l’été 1879 : « Via Appia - enfin tout repose - un jour la terre sera un tombeau flottant dans l’espace » [28]. 
                                                                                                        
    Nous ne pouvons évidemment, dans les limites de cette étude, mettre en relation les multiples descriptions du futur présentes dans 1’œuvre nietzschéenne et les mondes imaginaires de la S-F du vingtième siècle. On ne nous tiendra pas rigueur d’isoler ici un exemple parmi beaucoup d’autres possibles. Dans un paragraphe d’Aurore intitulé « Scènes d’un avenir possible » [29], Nietzsche décrit une société future dans laquelle « le malfaiteur se dénonce lui-même, « où il se dicte lui-même publiquement sa punition » : une telle société pourrait renoncer à tout notre arsenal policier, et son univers moral et juridique serait bien sûr très différent du nôtre. Nous retrouvons cette hypothèse au point de départ d’une intrigue fort astucieusement élaborée par William Tenn (Châtiment payé d’avance [30] : l’auteur imagine un système juridique permettant aux “candidats criminels” de purger leur peine avant de commettre leur forfait. Deux de ces candidats au crime connaissent bien des tortures psychologiques avant de renoncer finalement au crime dont ils avaient pourtant déjà purgé la punition.

    Evoquons, pour mettre un terme à ce catalogue très partiel un procédé de plus en plus utilisé par la S-F contemporaine et dont on trouve également plusieurs applications chez Nietzsche : il s’ait du « présent alternatif » ou l’ « uchronie » [31], qui consiste à imaginer un autre présent – à la suite de variations plus ou moins importantes affectant les événements passés. L’américain Poul Anderson, dans une des nouvelles ayant été réunies pour composer son plus célèbre ouvrage La patrouille du temps (1960), nous donne une très curieuse description du vingtième siècle d’une histoire dans laquelle Rome aurait été vaincue par Carthage. Dans Le Maître du Haut-Château (1962), Philip K. Dick, l’un des écrivains les plus doués  de ces dernières années,trace le portrait d’une Amérique dominée par les nazis et les Japonais aprèsla victoire totale de l’Axe [32]. Nietzsche les a précédés en imaginant dans Aurore un monde dans lequel les idées morales et politiques de Platon se seraient imposées : ces idées, remarque-t-il, n’étaient pas plus irréalisables que celles du christianisme ou que celles de Mahomet qui ont pourtant réussi à modeler la civilisation pour des siècles. « Quelques hasards en moins et quelques hasards en plus, et le monde aurait connu la platonisation du midi européen » [33]. La même certitude selon laquelle l’histoire n’est ni logique ni encore moins guidée par l’Esprit ou la Raison, mais n’est que le royaume du hasard, inspire Nietzsche comme les écrivains de Science-Fiction. 
                   
    Vie extra-terrestre, apocalypse scientifico-technique, civilisation décadente du dernier homme, renaissance de croyances et de pratiques archaïques, disparition de la biosphère, morales et comportements révolutionnaires, présents alternatifs : aucun des chemins arpentés par l’imagination des écrivains de S-F du vingtième siècle n’était inconnu de l’auteur du Zarathoustra. Et si le film de S-F le plus remarquable de ces dernières années (certains n’hésitent pas à dire : l’un des plus beaux films de toute l’histoire du cinéma) 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, fait allusion à Nietzsche en illustrant une de ses séquences les plus importantes par la musique de Richard Strauss Ainsi parlait Zarathoustra [34], n’est-ce pas parce que Kubrick, en artiste accompli, a deviné dans l’oeuvre nietzschéenne une étonnante fraternité avec les univers de la Science-Fiction ?          

    4) Nietzsche théoricien de la Science-Fiction ?
     
    On s’étonnera moins, à partir des éléments qui précèdent, de découvrir sous la plume de Nietzsche de véritables appels à une création artistique et en particulier littéraire bouleversant nos frontières spatiales et temporelles.   Nous avons peu évoqué  jusqu’à présent un domaine fort riche de la S-F qui répond parfaitement à ces bouleversements : il s’agit de la « politique-fiction ». Chacun connaît l’œuvre de Georges Orwell 1984 [35],devenu un classique de la littérature : l’écrivain anglais y décrivait, au lendemain de la seconde guerre mondiale, une société totalitaire dans laquelle le mystérieux « Big Brother »  incarnait un pouvoir insaisissable et omniscient. Mais 1984 était encore à la limite de l’extrapolation, il se rapprochait davantage des scénarios construits aujourd’hui par les futurologues et leurs ordinateurs que des récits éclatés de la nouvelle S-F. Depuis quelques années la S-F, et en particulier la S-F française, souvent très politisée,  construit des univers politiques qui semblent parfois, au premier abord, assez proches des nôtres. Mais les références à notre réalité historique n’y sont que des mirages destinés à nous faire perdre pied au moment où nous croyons trouver un rassurant appui. La torture psychologique à la fois si proche et si lointaine dont usent les maîtres du futur qui hantent les nouvelles d’un Dominique Douay [36], les mondes à la fois si familiers et si étranges d’un Jean-Pierre Andrevon [37], font de la politique-fiction une invention du futur qui n’a plus rien à voir avec les extrapolations de la S-F classique. Est-il interdit de penser que c’est à des créations de ce type que songeait Nietzsche lorsqu’il appelait de ses voeux une production imaginaire libérée des tabous du réalisme et de la servitude historique. Les auteurs de la nouvelle S-F ne sont-ils pas ceux qui répondent le mieux à l’appel lancé par le philosophe en 1877 : « Pourquoi ne pas imaginer entièrement des histoires de peuples, de révolutions, de partis politiques ? Pourquoi le romancier ne rivalise-t-il pas avec l’historien ?  Je vois là un avenir pour la poésie » [38]
     
    Quatre ans plus tard, dans Aurore, l’interpellation nietzschéenne se fait plus pressante et traduit un désir plus ardent encore. Le philosophe demande aux poètes de redevenir des « voyants », il attend des créateurs littéraires qu’ils soient les peintres du futur, les démiurges de l’improbable, il supplie les écrivains de s’arracher au présent, de décoller du réel, de rompre les amarres : « S’ils voulaient nous faire ressentir quelque chose des vertus futures ! Ou des vertus qui n’existeront jamais sur la terre, bien qu’elles puissent exister quelque part au monde, - des constellations flamboyantes de pourpre et des immenses voies lactées du beau ! Où êtes-vous, astronomes de l’idéal ? » [39] Là encore, n’est-ce pas la S-F qui a su, mieux que tout autre courant artistique, relever le défi nietzschéen ? On nous objectera que la psychologie des extra-terrestres ou des terriens du futur n’a bien souvent été qu’une facile projection des comportements et des structures mentales do du vingtième siècle, que les conflits si abondamment décrits par le « space opera » [40] n’étaient que l’agrandissement galactique des luttes terrestres entre grandes puissances ou de médiocres avatars de la guerre froide : c’est bien entendu parfaitement exact. Mais la S-F a su depuis une vingtaine d’années (et avait déjà su chez les plus grands auteurs de l’époque antérieure) rompre avec ces stéréotypes et libérer toutes les puissances de l’imaginaire. Ces vertus extra-terrestres dont Nietzsche réclamait la peinture, nous en trouvons unétonnant catalogue dans les écrits de la nouvelle Science-Fiction. Ainsi dans Le temps des changements [41], Robert Silverberg dresse le portrait psychologique des hommes d’une civilisation lointaine dans laquelle le « Moi » est non seulement haïssable, mais rigoureusement prohibé, ce tabou constituant le pilier de la morale et de l’ordre social de ce monde. La rencontre d’un individu de cette planète, qui a toujours cru que parler de soi était la faute la plusgrave, avec un terrien fier de son individualité, provoquera un conflit fort habilement analysé. Seuls les auteurs de S-F ont eu. l’audace d’imaginer entièrement des mondes avec leur histoire, leur culture, leur morale, leur science et leur technologie : les « astronomes de l’idéal » réclamés par Nietzsche ne sont-ils pas aujourd’hui des romanciers comme Frank Herbert, qui nous a donné avec Dune [42] l’une des fresques les plus achevées de la S-F et l’une des descriptions le plus riches et les plus cohérentes d’une civilisation étrangère â la nôtre, ou comme Cordwainer Smith (de son vrai nom Paul Linebarger), ce diplomate américain qui a consacré tous ses loisirs à rêver aux Seigneurs de l’Instrumentalité [43], nous apportant avec eux l’un des univers les plus étrangesde la littérature contemporaine ?         

    Notre interrogation se change en certitude à la lecture de ce fragment de l’automne 1880, dans lequel on peut voir non seulement un appel à une création imaginaire déchaînée mais une sorte de manifeste que pourraient faire leur tous les auteurs de Science-Fiction : « Les poètes ont encore à découvrir les possibilités de la vie, l’orbite stellaire s’ouvre devant eux, non plus Arcadie ni une vallée de Campanie : une imagination d’une audace sans limite, soutenue parles connaissances de l’évolution animale, est possible. Toute notre poésie est d’un terre-à-terre si « petit-bourgeois », la grande possibilité d’hommes supérieurs fait encore défaut. C’est seulement après la mort de la religion que pourra de nouveau proliférer l’invention dans le domaine du divin [44]. Le doute n’est désormais plus permis ; on ne saurait voir dans ce texte une simple accumulation de métaphores. C’est bien dans une création imaginaire capable de vaincre l’attraction terrestre pour se laisser attirer dans le sillage des étoiles, c’est bien dans une poésie cosmique n’hésitant pas à se situer à l’échelle galactique et non plus à celle de l’Arcadie, que le philosophe met ses espoirs. Après avoir souhaité en 1877 que les romanciers de l’avenir construisent des mondes aussi crédibles et cohérents que ceux décrits par les historiens, il attend en 1880 qu’une imagination libérée de toute barrière spatiale ou temporelle donne à la création artistique un autre souffle, une nouvelle dimension, et peut-être une force comparable à celle qu’avait le mythe dans la civilisation hellénique. A cette « imagination audace sans limite » répondent aussi bien les épopées galactiques du space opera que les recherches plus exigeante guidées par l’impulsion visionnaire dont se réclame l’anglais Moorcock, fondateur de la nouve1le Science-Fiction tt l’un de ses plus brillants représentants [45]. S’il est inévitable que cette absence de limites conduise souvent à des productions marquées par la facilité ou à l’inverse gâchées par un hermétisme suspect, elle est aussi à l’origine d’oeuvres d’une grande force poétique et visionnaire. Nous avons déjà montré comment « les connaissances de l’évolution animale » pouvaient servir de fil conducteur au roman de Simak Demain les chiens dans lequel une autre espèce dominante a succédé à la race humaine. Ces connaissances guident aussi la plus belle oeuvre de Theodore Sturgeon Les plus qu’humains [46] qui nous suggère comment cinq individus anormaux (dont un enfant trisomique) fontla synthèse de leurs pouvoirs particuliers et forment de cette manière uneentité nouvelle supérieure aux membres les plus brillants de la race humaine. La S-Fest pratiquement la seule à avoir su parcourir les « possibilités de la vie » â la découverte desquelles Nietzsche invitait les poètes. Depuis le début du sicle, elle a multiplié à l’infini les formes de vie dont notre planète offre pourtant déjà un échantillon d’une fantastique diversité, elle a surtout fait éclater les limites à l’intérieur desquelles se déplloie la vie terrestre en situant bien souvent l’homme à un degré le rapprochant davantage de l’amibe que des êtres les plus évolués. Quant â la « mort de la religion » située par Nietzsche dans un futur apparemment assez proche, André Malraux avait l’habitude de la considérer comme un phénomène contemporain. S’il avait raison, nous devrions commencer aujourd’hui à voir se manifester cette « invention dans le domaine du divin » prophétisée dans le texte cité. Ne peut-on en voir les prémisses dans l’onirisme sansfrein des meilleurs écrivains de S-F contemporains ? Parmi ces « inventeurs de divin », retenons ici l’américain Philip José Faner conjuguant dans Le faiseur d’univers[47] psychanalyse, cosmogonie et théologie, afin de nous retracer le fabuleux périple d’un homme-dieu retrouvant peu à peu la mémoire en gravissant les étages du monde dontil a oublié qu’il était le créateur, il nous propose une odyssée dignedes poètes antiques mais reflétant incontestablement les conceptions et la sensibilité d’une culture qui est bien celle de la « mort de la re1igion ». Quant à l’expression « invention dans le domaine du divin », elle pourrait prêter à contresens si elle n’était éclairée par l’allusion aux « hommes supérieurs » qui la précède immédiatement. Elle signifie en réalité invention dans le domaine du Surhumain, notion que le philosophe ne possède point encore en 1880 même si de nombreux aphorismes en préparent la venue. En nous offrant un extraordinaire kaléidoscope d’ « hommes supérieurs », en parcourantl’infinité des pouvoirs créateurs d’une humanité apte aux plus prodigieuses métamorphoses, la S-F n’est-elle pas aujourd’hui l’un des lieux privilégiés où se construit l’espèce à venir ? Elle a du moins pour effet d’étendre à des millions d’hommes la « grande nostalgie » éprouvée par Zarathoustra après qu’il ait été visité par l’ombre de la beauté du Surhomme : et cette nostalgie n’est-elle pas le moteur encore invisible des révolutions futures ?                                                                      
     
     La S-F est peut-être par excellence le laboratoire de cette civilisation expérimentale dont le philosophe allemand nous invitait à être les membres volontaires : « Nous sommes des expériences : soyons-le de bon gré ! » [48]. La prolifération des êtres, des cultures et des futurs créée par la S-F ne peut que nous y aider.
       
    Conclusion
            
    La parenté, dont nous avons tenté de dénouer les liens, entre la pensée nietzschéenne et la Science-Fiction, concerne donc aussi bien les intuitions initiales et les méthodes utilisées que les thèmes développés ; les appels lancés par le penseur en faveurd’une création artistique soutenue par une « imagination d’une audace sans limite » suffisent à justifier un rapprochement a priori peu évident. Cette parenté semble avoir pour fondement une conception du temps révolutionnaire au moment où Nietzsche l’a élaborée et que la S-F a puissamment contribué à « vulgariser » (au sens le plus noble comme au sens le plus péjoratif du terme).           

             Au schéma temporel imposé par le judéo-christianisme, celui d’un temps linéaire s’inscrivant nécessairement entre une origine déterminante et un point oméga programmé dès l’instant zéro, schéma à l’intérieur duquel s’est installée la dialectique hégélienne comme le matérialisme dialectique, se substitue une autre temporalité privilégiant la dimension du futur et ouvrant l’avenir à l’infini des possibles. Cette nouvelle conception du temps doit beaucoup aux grandes découvertes scientifiques du XIXème siècle, particulièrement aux découvertes biologiques et à la théorie évolutionniste. Si Darwin a, nul ne l’ignore, profondément marqué la pensée nietzschéenne, il fut aussi, on le sait moins, la lecture préférée de celui qu’on considère comme le véritable père de la Science-Fiction moderne : l’anglais H.G. Wells. Nous tenons sans doute avec l’auteur de L’origine des espèces un début de solution à notre problème. En effet la conviction scientifique selon laquelle l’homme n’est qu’un nouveau-né dans une chaîne biologique de plusieurs milliards d’années a pour conséquence d’ouvrir les portes de l’avenir ; la temporalité de l’espèce se substitue à celle de l’individu en permettant un brusque changement d’échelle. Alors que Hegel interdisait au philosophe de franchir le Rhodus et se gaussait de celui qui s’imagine dépasser son temps.
     
     Nietzsche n’hésite pas à bondir par dessus les millénaires en parcourant vers l’avenir le temps que Darwin avait remonté vers les origines : « Avançons ensemble de quelques milliers d’années, mes amis ! Il y a encore beaucoup de joie réservée aux hommes, dont le parfum même n’est pas encore arrivé aux vivants d’aujourd’hui », écrit-il dans Le voyageur et son ombre [50]. Mais Nietzsche se sépare radicalement de ceux qui voudraient réinscrire le transformisme darwinien dans le temps linéaire judéo-chrétien en bouclant l’évolution par une origine divine et/ou un aboutissement nécessaire. I1 ne cesse de rappeler que l’avenir n’est pas joué, qu’il appartient à l’homme de donner un sens à un processus historique qui en soi n’en a aucun. Ainsi le texte que nous venons de citer se poursuit par un voeu teinté d’inquiétude : « Nous avons certes le droit de nous promettre cette joie, bien mieux, de la prédire et de l’évoquer comme un événement nécessaire, pourvu que de la raison humaine ne s’arrête pas » [51]. L’avenir n’est en effet ouvert que parce que le passé lui-même ne répond à aucune finalité, que parce que l’histoire, fruit de la contingence, n’a aucun sens : mais cette histoire a produit sans le vouloir et sans le savoir, un être capable aujourd’hui de donner une signification à son devenir, capable de prendre en main sa propre évolution, et de se réconcilier par là avec le monde et avec le temps. « L’humanité peut d’ores et déjà faire absolument d’elle-même ce qu’elle veut » [52] : cette certitude exprimée nettement dès 1879 donne son sens aux paroles de Zarathoustra et éclaire les derniers écrits de Nietzsche. Elle est partagée par les écrivains de S—F qui, beaucoup plus sérieux que les futurologues, ne prétendent pas à la « logie » du futur mais seulement à la fiction de l’avenir. Cela signifie-t-il que la S-F se contente de rêver en laissant à d’autres le soin d’agir et de préparer effectivement cet avenir ? Ou au contraire, n’est-ce pas parce qu’elle sait se libérer du présent, comme a su le faire l’auteur des Inactuelles, que la S-F contribue à la construction du futur, parce qu’elle se réclame de l’imagnation qu’elle est réellement agissante ?          

    A la fin du XIXème siècle, Nietzsche nous a offert deux images : celle du « dernier homme » et celle du « Surhomme ». La S-F du siècle nous en a donné mille et une répliques, bâtissant par ses anti-utopies tous les univers de la décadence possible et rêvant les multiples formes de paradis galactiques et d’individus aux pouvoirs créateurs inouïs. La fonction du « dernier homme » et des anti-utopies est presque évidente : c’est une fonction préventive que Nietzsche avait rapidement perçue, puisque après avoir évoqué, dans Humain, trop humain un retour possible de l’homme au stade du singe, il affirme que « c’est justement parce que nous pouvons envisagercette perspective que nous serons peut-être être en état de parer à un tel aboutissement de l’avenir » [53]. L’abondance de la S-F apocalyptique de ces dernières décennies nous laisse à penser que ce doit être un mal extrême qui exige une aussi violente thérapeutique, mais on peut à l’inverse supposer que le déchaînement récent des images catastrophiques est déjà 1’indice d’une proche guérison. Quant à l’image du Surhomme et aux créations encore trop imparfaites qui en sont la continuation dans la S-F contemporaine, n’est-il flac encore trop tôt pour leur assigner un rôle qui ne pourrait aujourd’hui être conçu que de façon réductrice ? Ce n’est nullement se dérober que de laisser ouverte une telle interrogation, et de se contenter, en guise de conclusion, de supposer qu’à l’ombre de l’image grandiose du Surhomme, les allégories de la S-F contribuent à promouvoir la figure de l’être qui succédera à celui que la mort de Dieu a condamné à la métamorphose : ce n’est pas fuir que d’inviter maintenant le lecteur à écouter, à travers les rêves de la S-F, « l’avenir qui dicte sa règle à notre présent » [54].
     
     
    Philippe Granarolo 
    NOTES
     
     
     
    21) Aurore, livre I, § 45 (O.C., p. 48).
     
    22) Fragment posthume, hiver 1880-1881, in Aurore, O.C., p. 673.
     
    23) Ainsi parlait Zarathoustra, prologue, § 5.
     
    24) Parmi les dizaines d’ouvrages ayant précédé Le meilleur des mondes de Huxley, ou ayant repris le même thème, on peut retenir Quand le dormeur s’éveillera de Welles (1899), Métropolis de Théa Von Harbou (mis en scène par son mari le grand Fritz Lang), Fahrenheit 451 de Ray Bradbury (1951) adapté au cinéma par François Truffaut, et plus près de nous Les monades urbaines de Silverberg (1960) et Soleil chaud, Poisson des profondeurs de Michel Jeury (1976).
     
    25) Ed. Denoël, collection « Présence du futur ». Sur le même thème, parmi une production considérable, on peut détacher Cantique pour Leibowitz de Walter M. Miller (1959), Rêve de fer de Norman Spinrad et Malevil de Robert Merle (1972).
     
    26) Humain, trop humain, livre IV, § 251 (« L’avenir de la science », O.C. p. 176).
     
    27) Night, nouvelle publiée en 1935 dans la revue Astounding Stories par Don A. Stuart, pseudonyme de John W. Campbell, auteur qui devait jouer un rôle décisif dans l’évolution de la S-F avant de se consacrer uniquement à la direction de la revue Astounding qu’il assura jusqu’à sa mort en 1971. On trouve une traduction de cette nouvelle dans le recueil déjà signalé Les meilleurs récits d’Astounding Stories.
     
    28) Fragment posthume juillet 1879 (in Humain, trop humain, 0.C., tome II p. 413).
     
    29) Aurore, livre III, § 187 (O.C., p. 141). L’aphorisme se conclut par cette affirmation que ferait volontiers sienne n’importe quel écrivain de S-F : « Bien des tentatives doivent encore être faites ! Tant d’avenir doit encore voir le jour ! ».
     
    30) Time in advance de W. Tenn, nouvelle initialement parue dans la revue américaine Galaxy en août 1956, et traduite dans le volume n° 8 de la revue Marginal (juillet-août 1975, Editions Opta).
     
    31) Cf. l’article « Uchronie » dans l’encyclopédie de Pierre Versins déjà citée. Il n’est pas sans intérêt de noter qu’en 1876 paraissait un ouvrage anonyme ayant pour titre Uchronie, Esquisse historique du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait pu être, et que la préface de l’ouvrage était signée Charles Renouvier.
     
    32)La patrouille du temps de Poul Anderson (Editions Marabout). Le maître du haut château de Ph.K.Dick (Ed. J’ai Lu). Lemême procédé est utilisé parKeith Roberts dans Pavane (Ed. Opta,1971) qui décrit un monde occidental dominé par la papauté à la suite de l’assassinat d’Elizabeth 1er d’Angleterre et du triomphe de l’Invincible Armada.
     
    33)Aurore, livre V, & 496 (“Du principe mauvais », O.C.p.256).
     
    34) Poème symphonique composé en 1896 par Richard Strauss en hommage à Frédéric Nietzsche.
    35)Collection « Folio » ,Gallimard.
     
    36) Par exemple dans sa nouvelle Venceremos ! publiée dans le périodique Univers (n°1, juin 1975, Ed. « J’ai Lu »).
     
    37)Cf. en particulier son recueil de nouvelles Cela se produira bientôt (Ed. Denoël, collection « Présence du futur »). J.P. Andrevon peut être considéré comme le chef de file de cette école française de S-F qui, malgré un goût excessif pour certaines complications formelles souvent gratuites, a apporté un souffle original à un courant dominé jusqu’alors presque exclusivement par les anglo-saxons.
    38)Fragment posthume été 1877 (0.C. Humain,trop humain, T.I, p.473.
     
    39) Aurore, livre V, §551 (« Des vertus futures », .0.C. p.281.
     
    40) « Opérade l’espace », genre privilégié dans les années 1930-1950, et consistant à décrire de vastes entreprises de colonisation à l’échelle de l’univers ou de grandioses conflits galactiques. C’est ce type dé littérature qui, malheureusement, résume le plus souvent pour le profane le vaste domaine qu’est la S-F, ce qui détourne bien des lecteurs « cultivés » d’un genre pourtant extrêmement riche et divers.
     
    41) Le temps des changements, de Robert Silverberg, (Ed. Opta, collection « Anti-Mondes” (1971).
     
    42) Ed. Robert Laffont, collection « Ailleurs et demain ». Publié en 1965.
     
    43)Publié en 1959. Traduit en français aux Ed. .Opta (« Club du livre d’anticipation »). Le meilleur jugement sur Cordwainer Smith nous est donné par un autre grand romancier de S-F Rlobert Silverberg qui a pu dire: “Je pense que Smith est un visiteur d’une époque éloignée du futur vivant parmi nous, peut-être comme un exilé de sa propre ère historique, ou peut-être simplement en touriste, et s’usant à projeter une partie de ses connaissances du futur sous forme de science-fiction »
     
    44) Fragment posthume automne 1880 (in Aurore, O.C.,  p,565-566).
     
    45)Auteur de Elric le Nécromancien, ouvrage appartenant à ce que les anglo-saxons nomment l’ « héroïc fantasy », de Voici l’homme, et du Programme final (Ed. Opta). Moorcock écrit dans sa préface à l’anthologie The New S-F : « L’impulsion visionnaire s’est extrêmement raffinée depuis l’époque de Wells et d’Huxley. Aujourd’hui les romanciers assurent de plus en plus les responsabilités du poète ; ils cherchent à accorder leur technique à leur vision. Ils continuent à inventer une imagerie qui s’accorde à leur propos, et des techniques narratives qui s’accordent à l’un et à l’autre » (c’est nous qui soulignons).
     
    46) Publié en 1933. Traduction française aux Ed. « J’ai Lu ».
     
    47) Publié en 1963.Traduction française aux Ed. Opta (collection “Anti-Mondes »). Une autre belle réussite de la « mytho—fiction » est le livre de Roger Zélazny L’île des morts (Ed. « J’ai Lu »).
     
    48) Aurore, livre V,& 453(« Interrègne moral », O.C., p.241.
     
    49)Cf. en particulier la préface de la Philosophie du Droit.
     
    50) Le voyageur et son ombre, § 183 (« Colère et châtiment ont fait leur temps », in Humain, trop humain, 0.C. p.234.
     
    51) Ibidem.
     
    52) Opinions et sentences mêlées, § 179 (« Bonheur de ce temps », in Humain, trop humain, O.C., tome II, p. 234.
     
    53) Humain, trop humain, livre V, § 247 (« L’ humanité tourne en rond », O.C., p.173.
     
    54) Humain, trop humain, préface de 1886, § 7 (O.C., p. 20). Evoquant la mission de l’ « esprit libre », Nietzsche nous dit alors : « C’est notre vocation qui dispose de nous, même quand nous ne la connaissons pas encore; l’avenir qui dicte sa règle à notre présent ».
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  • Nietzsche et la science-fiction (I)

    Nietzsche et la science-fiction est un texte passionnant de Philippe Granarolo, dont la revue Eléments avait publié de larges extraits il y a quelques années. L'auteur, professeur de philosophie, spécialiste de Nietzsche et esprit libre, possède un site personnel, http://www.granarolo.fr/, sur lequel on trouvera de très nombreux études sur le philosophe de Sils-Maria ou sur d'autres auteurs ainsi que des points de vue sur l'actualité.

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    Nietzsche et la science-fiction (1ère partie)
     
    « Au détour de quelque coin de l’univers inondé des feux d’innombrables systèmes solaires, il y eut un jour une planète sur laquelle des animaux intelligents inventèrent la connaissance. Ce fut la minute la plus orgueilleuse de l’ « histoire universelle », mais ce ne fut cependant qu’une minute. Après quelques soupirs de la nature, la planète se congela et les animaux intelligents n’eurent plus qu’à mourir. »
     
     Ces quelques lignes ouvrent l’un des plus brillants écrits de jeunesse de Frédéric Nietzsche, Vérité et mensonge au sens extra-moral [1] : elles pourraient aisément constituer le préambule d’une de ces belles et poétiques nouvelles de Science-Fiction qu’écrivaient, dans les années 1930, les pionniers américains de ce genre littéraire qui commençait alors à s’affirmer comme un domaine majeur de la création imaginaire du XXème siècle [2].  
                                                                           
    Nietzsche écrivain de Science-Fiction ? Bien que De la Terre à la Lune ait été publié sept ans avant La naissance de la tragédie, le penseur de l’Eternel Retour semble avoir ignoré les romans de Jules Verne. Quant aux premières œuvres de H.G. Wells [3], que l’on s’accorde à considérer comme le véritable père de la Science-Fiction moderne, elles ne parurent que dans les dernières années du XIXème siècle, à un moment où le philosophe allemand avait cessé depuis de longues années d’être présent au monde de la pensée. Si chacun admet aujourd’hui que Jules Verne a donné ses lettres de noblesse à ce qui a d’abord été dénommé « Science-Fiction » ou plus succinctement « S-F » [4], et qu’on préfère à juste titre appeler de nos jours « Speculative Fiction » [5], il est nécessaire de rappeler ici qu’il était considéré à la fin du XIXème comme un auteur pour enfants, et qu’il fallut attendre une époque très récente pour qu’il soit reconnu comme un authentique écrivain, voire comme un créateur de génie.     Or, de tous les philosophes du XIXème siècle, Nietzsche nous apparaît comme le vrai contemporain de Jules Verne et de H.G.Wells, le seul penseur qui ne fasse en rien pâle figure non seulement à côté de ces deux grands précurseurs, mais de tous les auteurs de S-F de notre siècle dont l’imagination déchaînée continue à ravir des millions de lecteurs. Entre le penseur du « livre pour personne » et les « livres pour tous” de la Science-Fiction, des similitudes de style, de méthode et de contenu nous frappent ; loin d’être superficielles ou anecdotiques, elles touchent à l’essentiel. Partageant avec las auteurs de S-F un sens de l’infini cosmique sans lequel nouvelles et romans n’auraient pu s’arracher à la sphère terrestre, Nietzsche systématise la variation des points de vue et des échelles qui constitue la clef des récits de S-F ; la plupart des grands thèmes de la « Speculative Fiction” sont présents dans l’oeuvre nietzschéenne, oeuvre dans laquelle on trouve de multiples appels à une création artistique bouleversant nos frontières spatiales et temporelles. A l’issue de cette exploration et au vu de ces confrontations, nous nous demanderons s’il n’existe pas une source commune à la pensée nietzschéenne et à la S-F, source qui seule rendrait compte de cette étonnante fraternité.

    1) Le “sens de l’infini”
     
    Nietzsche et les écrivains de S-F ont un credo commun, dont la formulation la plus parfaite est peut-être àemprunter à ce géant de l’imaginaire que fut William Shakespeare : “There are more things in haven and earth, Horatio, than are dream’d of in your Philosophy” (Hamlet, IV, l66). La présence ou l’absence de ce sens de l’infini cosmique permettent d’établir une ligne de partage très nette entre deux catégories de philosophes, de poètes, d’écrivains. Il explique que certaines affinités et certains dégoûts nietzschéens de prime abord peu compréhensibles. D’Héraclite à Nietzsche, de Lucrèce à la Science-Fiction, une croyance initiale en l’infinie richesse des espaces et des temps, des cycles et des formes, unit des hommes et des oeuvres que parfois tout sépare. Cette affirmation de l’infinité cosmique, omniprésente dans les textes de jeunesse de Nietzsche, continue à scander les écrits des années 1878-1882, bien qu’elle se fasse alors plus discrète. Elle éclate dans les dernières oeuvres comme en un bouquet final.
     
    Les trois époques que nous venons de distinguer offrent chacune leur lot d’aphorismes consacrés à l’Infini, chaque époque traduisant la même préoccupation dans un langage différent et à l’aide de métaphores spécifiques révélant les dominantes de la pensée nietzschéenne en son évolution. Nous en retiendrons trois exemples caractéristiques. On ne s’étonnera pas de trouver dans les premiers écrits l’affirmation de l’infinité cosmique associée à des considérations esthétiques ; ainsi dans ces quelques lignes de 1872 dont on découvrirait facilement de multiples équivalents : « L’infinitéest le fait initial, originel..,. Dans le temps infini et dans l’espace infini, il n’y a pas de fins... Sans aucun appui de cette sorte, il faut que l’humanité puisse se tenir debout - tâche immense des artistes! » [6] L’infinité cosmique est donc perçue par le jeune Nietzsche comme une provocation de l’univers obligeant l’homme à entrer dans une lutte inégale qu’il ne peut éviter sous peine d’être anéanti ; elle est le “challenge”, pour reprendre le mot cher au philosophe et historien anglais Arnold Toynbee, qui contraint l’être humain à la grandeur ; la réponse à ce défi ne peut être qu’esthétique, et l’apostrophe adressée aux artistes par l’admirateur de Wagner n’est pas exempte de ferveur. Dans les années I878-I882, alors qu’il joue au positiviste, Nietzsche fait appel à la science pour renforcer sa certitude initiale et briser les illusions finalistes liées à une perception limitée et à un savoir clos. Le langage est alors beaucoup moins romantique, il unit des métaphores héraclitéennes aux froids concepts des sciences modernes , et le philosophe commence à renverser les perspectives en se référant au point de vue d’autres êtres vivants “Les astronomes”, écrit-il, ”nous laissent entendre que cette goutte de vie est sans importance dans le caractère général de l’immense océan du devenir et du périr. . . Peut-être dans la forêt la fourmi se figure-t-elle être le but et la fin de l’existence de la forêt avec autant de force que nous le faisons. [7]. La cosmologie moderne, le flux héraclitéen, et le choix ironique d’une perspective animale,ces trois points de vue que Nietzsche utilisa si souvent tour, viennent ici se fondre pour donner une force maximale à la critique de l’anthropocentrisme. Que le discours de la science ouvre ici le feu n’a rien d’accidentel : en cette période de son œuvre, le philosophe a cru trouver dans les découvertes scientifiques de son temps un formidable marteau afin d’ « éliminer les façons anciennes de penser et d’agir ».
     
                            C’est finalement dans le langage de la volonté de puissance que va être réaffirmé avec une force inégalée l’infini du “cycle des cycles” que seul le Surhomme sera capable d’affronter : “Et savez-vous ce qu’est le monde pour moi? … un monstre de force, sans commencement ni fin ... une mer de forces en tempêtes et en flux perpétuels, éternellement en train de changer...Voilà mon univers dionysiaque qui se crée et se détruit éternellement lui-même” [8]. Les intuitions nietzschéennes ont réussi à s’inscrire dans le langage qui leur est propre langage que certains ont parfois qualifié d’ambigu et de non philosophique, mais dont on devrait à l’inverse se demander avec Martin Heidegger s’il n’est pas d’une rigueur qui excède encore notre compréhension [9].   
             
     Il serait superflu de s’attarder à démontrer à quel point ce sens de l’Infini cosmique, si intense chez Nietzsche, est présentchez tous les auteurs de Science-Fiction ou de récits fantastiques (que nous ne distinguerons pas, les meilleurs spécialistes s’avouant parfaitement incapables de proposer un critère de distinction irréfutable entre ces deux genres si proches, la “Science-Fiction” et le « Fantastique »). Jonglant avec les univers, créant et détruisant des galaxies, multipliant les dimensions et les espaces parallèles, jouant avec les lignes du temps, lalittérature spéculative n’a cessé depuis sa création d’affirmer l’infinité cosmique, et a contribué, comme nous allons le voir, à en assurer la « maîtrise artistique » réclamée par Nietzsche dès ses premières oeuvres.
     
     2) La variation systématique des points de vue et des échelles.
     
    L’homme dans l’univers, la fourmi dans la forêt : l’équation que propose le texte cité plus haut tend évidemment à ébranler notre anthropocentrisme, à briser nos illusions téléologiques. Le procédé, certes, n’est pas nouveau : tous les sceptiques l’ont utilisé, Pascal y excellait. Mais ce changement d’échelle destiné, en nous arrachant à notre univers quotidien, à multiplier les lieux à partir desquels se découvre une nouvelle perspective sur notre situation, va être systématisé par Nietzsche comme il le sera par les écrivains de S-F.

    Une variation fréquemment utilisée par le penseur dans les années 1880-1885, et qui constitue aussi la source de nombreux récits fantastiques ou de S-F, est le renversement qui consiste à adopter le point de vue de l’animal sur l’être humain. L’une des plus belles oeuvres de la S-F du XXème siècle, Demain les chiens de Clifford D. Simak, nous rapporte les discours que tiennent, dans un lointain futur, les chiens qui ont succédé à l’humanité comme espèce dominante et qui gardent le souvenir du prédécesseur disparu devenu mythique : l’homme [10]. Soixante-dix ans avant Simak, Nietzsche était maître dans l’art de faire parler les animaux afin d’arracher l’être « trop humain » aux torpeurs de ses rêves anthropocentriques. Il utilise le plus souvent ce procédé dans ses attaques contre la morale, ce qui explique sa fréquence dans Aurore oit dans le Gai Savoir. Ainsi l’animal parlant fait-il son apparition dans Aurore : “Nous ne tenons pas les animaux pour des êtres moraux. Mais croyez-vous donc que les animaux nous tiennent pour des êtres moraux? Un animal qui savait parler disait : “L’humanité est un préjugé dont nous autres animaux, au moins, nous ne souffrons pas” [11]. Tous les lecteurs de Nietzsche connaissent également ce percutant aphorisme du Gai Savoir : « Bien et Mal sont les préjugés de Dieu, dit le serpent (§ 259), Et une longue étude serait nécessaire pour mettre à jour la fonction et l’importance du discours animal dans Ainsi parlait Zarathoustra.            
    De même Nietzsche joue souvent avec l’échelle temporelle, en montrant comment nos certitudes les plus inébranlables sont relatives à la durée de notre existence : l’hypothèse d’une autre temporalité est une épreuve à laquelle ne résiste aucun de nos “absolus”. Il est intéressant de noter que c’est par ce procédé que Nietzsche, dès I878, inaugure la critique du « Moi » et de l’identité personnelle qui deviendra l’une des constantes de ses dernières oeuvres : « Que le caractère soit immuable, ce n’est pas vrai au sens strict … si l’on imaginait un homme de quatre-vingt mille ans, c’est même un caractère absolument variable qu’on lui trouverait : au point qu’il y aurait toute une foule d’individus différents qui naîtraient successivement de lui” [12]. La même méthode est utilisé dans Aurore pour dénoncer la notion d’immortalité et le cortège de fantasmes qui l’accompagne : un seul être humain immortel inspirerait au reste l’humanité un tel dégoût que son fantastique privilège deviendrait vite l’objet d’une universelle répulsion [13]. Innombrables sont les nouvelles et les romans de S-F qui ont de la même manière bouleversé l’échelle temporelle et joué avec le thème de l’immortalité : de l’immortalité artificielle, telle celle des Immortels de Rock-Island dont seuls les cerveaux subsistent, à la longévité indéfinie des Enfants de Mathusalem de Robert Heinlein, toutes les variations possibles ont été explorées. Rares, il est vrai, sont les auteurs qui ont su, à l’instar de Nietzsche, méditer sur les métamorphoses psychiques et morales qu’impliquerait une vie infiniment plus longue. Une exception remarquable suffit pourtant à faire oublier le trop grand nombred’oeuvres médiocres qu’a inspiré ce thème : il s’agit de Jack Barron et l’éternité de l’américain Norman Spinrad, qui est sans doute l’un des meilleurs romans de la S-F contemporaine [14].    
                      
    A la variation de l’échelle temporelle s’ajoute parfois dans l’oeuvre nietzschéenne l’hypothèse d’une modification plus troublante encore : la modification de l’échelle perceptive. Dramatisant le relativisme kantien, Nietzsche compare l’être humain à une araignée s’imaginant que l’univers se résume à ce qui se laisse prendre dans sa toile. Il montre que l’unité de mesure fondamentale dont nous disposons n’est pas d’abord la raison, mais bien la sensibilité, ou plus exactement « la quantité d’expériences et d’excitations qui nous sont possibles en moyenne en un temps donné » [15] : c’est à cette aune que nous mesurons la durée et la qualité de notre existence comme de celle des autres êtres, et la variation de ce critère bouleverserait de fond en comble notre vision du monde et tout l’édifice de la connaissance. Le philosophe nous convie alors à imaginer des organismes capables de percevoir « des systèmes solaires entiers, contractés et resserrés sur eux-mêmes comme une cellule unique », ou inversement des êtres percevant une seule cellule comme un système solaire » [16].Les écrivainsde S-F répondront en nombre à l’appel nietzschéen, particulièrement dans la période qu’on nomme « l’âge d’or de la S-F »: contentons-nous ici de signaler une très belle nouvelle de Jack Williamson, Le cercle galactique, parue en 1935 [17]. En quelques dizaines de pages, l’écrivain  américain, jouant avec la relativité einsteinienne, a su utiliser tout le registre de l’échelle spatio-temporelle en nous entraînant dans un fantastique voyage circulaire. L’un des héros de cette odyssée pourra conclure : « Nous avons fait le tour de l’univers dans l’espace. Nous avons bouclé le cercle du temps. Nous avons parcouru le cycle de la taille … et nous voici ». Tout au long de la nouvelle, Williamson met en évidence les profondes modifications perceptives provoquées par un changement de taille, en nous entraînant dans une ronde propre à donner le vertige. Nietzsche et la Science-Fiction prolongent et accomplissent ainsi  une traditionmillénaire, ce1le des mythes et des contes de fées qui transforment les hommes en nains ou en géants, celle des baguettes magiques agrandissant un homme aux dimensions d’un univers [18]  ou rapetissantAlice pour la conduire auPays des Merveilles. 
                                   
    Mais la plus déroutante sans doute de ces variations d’échelles, celle qui mène à son paroxysme la critique de la morale et des valeurs  traditionnelles, consiste à jouer avec les degrés de l’échelle de « puissance ». A l’universalisme  kantien parachevant la morale chrétienne, Nietzsche oppose les différences de puissance qui situent les êtres dans des galaxies totalement étrangères les unes aux autres. L’homme le plus vertueux écrasera sans remords un insecte : les notions de droit et de devoir n’ont de réalité qu’à l’intérieur de cercles de puissance relativement homogènes. Or l’histoire a produit des individus différant les uns des autres du point de vue de la puissance au moins autant que le plus faible des hommes diffère de l’insecte qu’il tue. Dès lors faut-il  s’étonner que des êtres se situant à un niveau supérieur de l’échelle de puissance aient pu écraser d’autres hommes sans le moindre remords ? La question mérite d’être posée, même si elle semble monstrueuse à ceux qui préfèrent se voiler la face derrière une universalité de pure forme. « L’injustice du puissant,  qui nous révolte surtout dans l’histoire, n’est pas à beaucoup près aussi grave qu’il nous semble. Le sentiment héréditaire d’avoir, être supérieur, des droits supérieurs, rend déjà bien indifférent et laisse la conscience en repos ; nousperdons même  tous, quand la différence est très grande entre nous-même et un autre être, 1e moindre sentiment d’injustice et nous tuons par exemple une mouche sans aucun remords » [19]. La Science-Fiction a utilisé bien souvent procédé mis en œuvre par Nietzsche : à l’homme et à la mouche,elle a substitué fréquemment l’extra-terrestre et l’homme, elle a imaginé des degrés de puissance et d’intelligence par rapport auxquels l’être humain ne pèse guère plus qu’un insecte. Depuis le grand classique qu’est La guerre des mondes, dans lequel H.G. Wells nous a décrit d’ horribles extra-terrestres assassinant froidement et méthodiquement des milliers de terriens un peu comme à la même époque (et c’est sans doute ce sur quoi Wells voulait attirer l’attention) les Anglais massacraient sans remords les Papous, jusqu’à ces étranges pyramides bleues apparues un jour dans l’Himalaya et qui ont réduit 1es humains à 1’état de transistors organiques (La tribu des loups, de Frédéric Pohl et C.M Cornbluth), la Science-Fiction n’a cessé d’explorer ce thème et d’imaginer l’humanité victime de la violence et de l’amoralité qu’elle manifeste elle-même sur terre vis à vis des antres créatures. S’il est vrai qu’à l’époque classique de la S-F le thème des extra-terrestres a bien souvent servi d’exutoire aux impérialistes, il est devenu, dans la nouvelle Science-Fiction, beaucoup plus critique et contribue à une mise en question radicale de nos conceptions et de nos façons de vivre. Retrouvant ainsi les préoccupations nietzschéennes, la S-F est aujourd’hui l’un des lieus privilégiés des interrogations et des angoisses de l’homo moderne, Comme le dit fortbien un critique contemporain, elle a cessé d’être « le regard que notre humanité (rationnelle) porte sur son avenir », pour devenir « un regard autre (celui de 1’étranger, de l’extra-terrestre) braqué sur notre présent [20]. 
                     
    Philippe Granarolo 
     
    NOTES
     
    1) Ecrits posthumes 1870—1873 , 0.C. (Gallimard) p.277
     
    2) La revue Amazing Stories, dont le premier numéro paruten Avril 1926, puis la revue Astounding Stories, gui domina la scène de la S-F de 1938 à 1950, publieront des centaines de nouvelles qui allaient fixer les lois du genre pour une longue période. Certes très inégales, ces nouvelles avaient pour point commun une audace (ou une naïveté, comme l’on voudra) qui les portaient à rassembler des galaxies et des millions d’années en quelques dizaines de pages, ce qui devait donner aux meilleures de ces productions un ton et une poésie tout à fait remarquables. Cf. les anthologies réunies par Jacques Sadoul aux éditions “J’ai Lu” : Les meilleurs récits d’Arnazing Stories et Les meilleurs récits d’Astounding stories.
     
    3) Jules Verne est aujourd’hui connu de tous et les critiques les plus classiques n’hésitent plus â consacrer d’austères études à son oeuvre. On ne saurait en dire autant de Wells, qui n’avait peut-être pas la qualité d’écriture de Jules Verne, mais qui compensait largement cette infériorité par une imagination beaucoup plus audacieuse et une cohérence romanesque sans doute supérieure. Ses oeuvres les plus connues sont La machine à explorer le temps(1895), L’île du Docteur Moreau (1896), L’homme invisible (1897), La guerre des mondes (1898), oeuvres écrites en une très courte période à la fin du XIXème siècle. Tout ce que Wells écrira après 1900 sera d’une qualité nettement inférieure. Pour une information plus abondante, nous renvoyons le lecteur à Pierre Versins et à sa magistrale Encyclopédie de l’utopie et de la S-F (Editions L’Age d’Homme), mine de renseignements et instrument de travail irremplaçable.
     
    4) Bien que le premier quart du XXème siècle ait connu un fantastique bouillonnement et de grands auteurs, au premier rang desquels Wells, J.H. Rosny aîné, et Rice Burroughs, il faut attendre avril 1926 pour que le mot « Science-Fiction » apparaisse. Le premier numéro d’ Amazing Stories portait en effet comme sous-titre « The magazine of scientifiction » : avec le mot, la S-F moderne était née.
     
    5) L’expression « speculative fiction », qui permet de conserver les traditionnelles initiales « SF » tout en déplaçant leur signification, a été créée par Robert Heinlein vers 1938, etsert aujourd’hui de bannière, sous la variante de « New S-F » (« new speculative fiction ») à l’avant-garde anglo-saxonne du genre.
     
    6) Le livre du philosophe, I, § 20. Ed. Aubier-Flammarion). A rapprocher de la célèbre sentence du § 5 de La Naissance de la tragédie : « Ce n’est qu’en tant que phénomène esthétique que l’existence et le monde éternellement se justifient ».
     
    7) Le voyageur et son ombre, § 14 (in Humain, trop humain, tome II, O.C. p. 164-165). Un retour à un ton plus romantique est à noter durant l’automne 1880 avec ce fragment : « Infini ! Il est bon de sombrer en cette mer … » (Aurore, O.C., p. 567).
     
    8) La volonté de puissance, tome I, p. 216 (Gallimard)
     
    9) Cf. en particulier Le mot de Nietzsche : « Dieu est mort », in Chemins, p. 205 (Gallimard).
     
    10) Demain les chiens, de C.D. Simak (Ed. « J’ai lu »). N’est-ce pas déjà le chien qui, parmi tous les animaux, était choisi par Sextus Empiricus dans ses Hypotyposes (I, 62 sq.) afin de démontrer le caractère raisonnable de l’animal ?
     
    11) Aurore, livre IV, § 333 (O.C. p. 207).
     
    12) Humain, trop humain, § 41 (O.C., p. 56).
     
    13) Cf. Aurore, § 211 (« Aux rêveurs d’immortalité », O.C. p. 170).
     
    14) Robert Heinlein : Les enfants de Mathusalem (Ed. « J’ai lu »). Norman Spinrad : Jack Barron et l’éternité (Ed. Robert Laffont).
     
    15) Aurore, § 117 (« En prison », O.C. p. 98).
     
    16) Ibidem.
     
    17) The galactic circle, de Jack Williamson, publié en 1935 dans la revue Astounding Stories, et réédité par Jacques Sadoul dans le recueil déjà cité Les meilleurs récits d’ Astounding Stories.
     
    18) Voltaire, avec son Micromégas, a su parfaitement maîtriser ce procédé, et peut ainsi être considéré comme un authentique précurseur de la S-F. Richard Matheson créera en 1956 l’anti-Micromégas avec L’homme qui rétrécit dont un film fut tiré.
     
    19) Humain, trop humain, livre II, § 81 (O.C., p. 73-74).
     
    20) Robert Louis, dans un bon article consacré à la nouvelle S-F paru dans Le Nouvel Observateur (n° 351 du 2 août 1971, p. 34). Ce regard de la nouvelle S-F ne prolonge-t-il pas l’attitude des grands écrivains du passé ? C’est ce que pense le romancier de S-F J-G Ballard, qui écrivait dans le Magazine Littéraire (n° 88, p. 10) : « Homère, Shakespeare ou Milton ont créé des univers différents pour parler du nôtre. Le détournement de cette attitude vers un genre séparé à la réputation parfois douteuse nommé « science-fiction » est un phénomène récent, lié à la quasi disparition de la poésie dramatique et philosophique, et au lent dépérissement ru roman « traditionnel ».
     
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