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Métapo infos - Page 1303

  • Pourquoi le peuple fait secession ?...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous un entretien avec le sociologue Michel Maffesoli, cueilli sur le site du Figaro et consacré aux résultats des élections européennes...

    Michel Maffesoli vient de publier, avec Hélène Strohl, un essai intitulé Les nouveaux bien-pensants (Editions du Moment, 2014).

    Le Monde 27 mai 2014.png

     

    Abstention, vote FN : pourquoi le peuple fait sécession

    Vous parlez dans votre livre Les nouveaux bien-pensants de «la secessio plebis, cette séparation politique d'un peuple ne se reconnaissant plus dans l'erratique discours d'une élite on ne peut plus déphasée.». A-t-on assisté dimanche 25 mai à l'éclatante manifestation de cette secessio plebis, tant par le score du Fn que par celui de l'abstention? Est-ce inquiétant?

    Le résultat des élections de dimanche dernier traduit, d'une manière paroxystique, le décalage grandissant existant entre les élites et le peuple que celles-ci sont censées représenter. Élites? Intelligentsia? tous ceux qui ont le pouvoir de dire et celui de faire: politiques, journalistes, divers experts et autres hauts fonctionnaires.

     

     

    Ce n'est pas la première fois, pour reprendre une expression classique de la pensée politique qu'une telle secessio plebis se manifeste.

    C'est à partir d' une telle mise en perspective que l'on peut comprendre, à la fois, le vote du Front national, mais plus encore celui de l'abstention. (26,8 millions d'abstentions, 4,7 millions de votes FN). On a pu, à cet égard, remarquer que celle-ci était particulièrement forte chez les jeunes générations (73% d'abstentions pour les 18-35 ans). Tout cela, bien entendu ne manque pas d'être inquiétant. En tout cas nous force à penser, en profondeur, la nouvelle époque qui s'amorce. Puis-je, à cet égard, rappeler que ce mot tout à fait anodin: «époque», signifie en grec parenthèse . Et n'oublions pas qu'une parenthèse s'ouvre et une parenthèse se ferme. La parenthèse moderne est en train de se fermer et l'incapacité des élites à voir celle qui s'ouvre conduit aux conséquences que l'on vient d'énoncer. D'où la méfiance qu'elle suscitent, en particulier chez les jeunes générations qui, blogs, forums de discussion et autres sites communautaires aidant, ne s'en laissent plus conter!

    Quels sont les ressorts profonds de cette rupture entre les élites et le peuple que vous décrivez? Est-ce un phénomène typiquement français?

    Les racines d'une telle rupture, dans le sens fort du terme d'un tel désaccord, se trouvent, certainement, dans le fait que cette intelligentsia reste figée sur les certitudes théoriques qui lui paraissent comme autant d'assurances, mais qui en fait l'empêchent, tout simplement, d'accompagner les mutations dont il est vain de nier l'importance. On peut pourtant, quand on regarde sur la longue durée les histoires humaines, observer que le déclin d'un vivre-ensemble s'accompagne toujours de l'émergence d'une autre forme de socialité. Ce processus, je l'appelle saturation .C'est-à-dire qu'une nouvelle construction va s'élaborer à partir des éléments tombés en décadence.

    Par exemple, à l'individualisme qui avait prévalu, succède un idéal communautaire qu'il est abusif et surtout dangereux de nommer communautarisme. En effet, dans tous les domaines, le «Nous» prévaut sur le «Je». C'est en comprenant un tel glissement que l'on peut saisir les nouvelles formes de solidarité, de générosité qui sont en train de s'élaborer sous nos yeux. De même, le rationalisme (c'est-à-dire une systématisation de la raison dans la vie sociale) est en train de laisser la place à une conception plus ouverte de la rationalité: pour user d'un oxymore, je dirais que ce qui est en jeu est le désir d'une raison sensible où l'imaginaire occupe une place de choix. Cela s'observe dans l'émergence des passions, des émotions collectives. C'est ainsi que les affects ne sont plus cantonnés derrière le mur de la vie privée, mais tendent à se capillariser dans l'ensemble du corps social. Et il est très réducteur de réduire, comme le font la plupart des politiques, les valeurs populaires au pouvoir d'achat et à la recherche de la sécurité économique. Enfin, le simple progressisme, la recherche de la société parfaite dans le futur, la tension vers les «lendemains qui chantent», tout cela est en train de laisser la place à une accentuation sur le présent, un vivre ici et maintenant et ce à partir des racines, à partir des traditions. Tout cela peut se résumer au travers du terme de progressivité qui insiste sur ce qu'on peut appeler l'enracinement dynamique. Le lieu fait lien!

    La dilution des valeurs qui firent la modernité (individualisme, rationalisme, progressisme) serait la cause du rejet de l'Europe de Bruxelles?

    Oui, l'accentuation d'une Europe purement institutionnelle au détriment d'un sentiment européen et d'une expression de la culture et de la tradition européennes vivantes ont certainement détourné nombre d'électeurs du vote.

    Les élites ne comprennent pas un tel glissement. Elles méconnaissent l'importance de la communauté (le «Temps des tribus» est bien arrivé!), de l'émotionnel, d'un présent partagé . Elles sont, ainsi, éloignées de la vie de tous les jours, ce qui ne manque pas d'entraîner la rupture avec les conséquences que l'on voit. C'est en se contentant de répéter, mécaniquement, des mots incantatoires que, d'une manière inexorable, l'on se coupe de ce que Auguste Comte nommait le «pays réel». Quand ceux qui sont censés le faire ne savent plus dire ce qu'est la conscience collective il n'est plus étonnant que celle-ci n'ait plus confiance!

    Vous avez dénoncé dans votre livre «les nouveaux bien-pensants», un entre-soi politico-médiatique en rupture totale avec la réalité. Qu'est-ce que cette bien-pensance que vous dénoncez? N'est-ce pas un mot galvaudé?

    Certes la «Bienpensance» est un mot qui, utilisé sans distinction, peut devenir une formule vide de sens. Pour ma part, c'est en me souvenant des vigoureuses analyses de Georges Bernanos qui, dans ses écrits de combat, s'élevait contre les facilités de pensée et les divers conformismes du moment, que je reprends, à mon tour, ce terme. Et ce en rappelant que le conformisme logique, les «éléments de langage» et autre «langue de bois» favorisent un «entre-soi» . Une véritable endogamie engendrant une rupture totale entre le peuple et ceux qui sont censés le représenter.

    Vilfredo Pareto, avec justesse et acuité, soulignait d'ailleurs que quand une époque s'achève, on voit s'amorcer une «circulation des élites». C'est quelque chose de cet ordre qu'il faut avoir à l'esprit, alors que les générations vieillissantes, et surtout figées sur leurs certitudes, s'accrochent à leur pouvoir, politique, économique, intellectuel, social. La pensée «établie» fonctionne à partir d'une conception moraliste du monde, c'est-à-dire, pour reprendre une expression de Max Weber, envisageant le monde comme «il devrait être» et non pas «comme il est». Ce faisant, ce dernier reprenait l'ironique remarque de Nietzsche parlant de la «moraline» suintant d'un corps moribond . C'est cette sécrétion nauséabonde qui fait fuir ceux qui ont envie de respirer un air pur. Peut-être est-ce en ayant cela à l'esprit que l'on peut comprendre le dégoût qui se manifeste vis-à-vis des diverses élites contemporaines.

    Une conception morale de la politique qui propose de «changer l'homme..

    On peut penser que les derniers débats dits sociétaux, c'est-à-dire ceux proposant une dénaturation de la structure anthropologique qu'est l'altérité sexuelle, la manie du niveau dans le rapport entre les sexes, obsession de l'asepsie sociale dans le domaine de santé et de prévention , tout cela tient moins du détournement: ne pas parler du chômage, que de cette volonté paranoïaque de plier la société à un modèle unique, considéré comme le meilleur.

    En ce sens l'Europe, considérée par de nombreux Français comme responsables des multiples règlements régissant notre vie quotidienne, ( règlements souvent impulsés par nos bureaucrates nationaux) a payé ce refus d'une intrusion étatique dans l'intimité.

    La montée du Front National traduit-elle un sentiment d'exaspération, de saturation par rapport à la politique politicienne des partis établis, ou bien une véritable adhésion aux thèses de Marine Le Pen? En d'autres termes: assiste-t-on à une «droitisation de la société» ou à un simple désir de changement?

    Je ne suis pas certain que les exacerbations s'exprimant dans les diverses élections que l'on vient de vivre traduisent une adhésion aux thèses du Front national. Il est également trop facile, et cela s'inscrit bien dans la bienpensance, c'est-à-dire dans la routine philosophique, de croire que l'on assiste en France ou dans d'autres pays européens à «une droitisation de la société». De la même manière il est peut-être trop rapide de voir là un simple désir de changement. En fait, tout simplement, comme la représentation philosophique ( c'est-à-dire les systèmes de pensée hérités du 18ème et du 19ème siècles) ne parait plus pertinente, les peuples n'ont plus envie de se reconnaître dans une représentation politique restant figée sur un mode de pensée quelque peu obsolète. Il est fréquent de dénoncer, ou à tout le moins de moquer le bon sens populaire. Or celui-ci d'une manière plus ou moins souterraine est au cœur même du vivre-ensemble. On retrouve chez des auteurs aussi différents que Descartes ou Joseph de Maistre des analyses insistant sur la nécessité de s'accorder «à la droite raison et au bon sens réunis».

    Pour ma part je considère que c'est cette conjonction qui s'exprime dans les diverses «humeurs» sociales dont on n'a pas fini de mesurer les effets. En bref, on ne supporte plus l'aspect péremptoire, intolérant de ce que Tacite nommait , «tristis arrogantia», l'arrogance triste de ces moralistes ayant, pour tous les problèmes, une réponse universelle . Solution, de surcroît, inefficace! Tout est bon pour leur rappeler leur impuissance.

     

     

    Pour le dire en d'autres termes, la verticalité du pouvoir (politique, médiatique, universitaire, administratif) ne fait plus recette et il va falloir s'ajuster à une horizontalité de plus en plus importante dans nos sociétés. C'est cela la mutation de fond, et la rabattre sur une soit-disant adhésion aux thèses de Marine Le Pen est une pensée à courte vue. Élargissons le débat, sachons ,véritablement, penser de ce qui est en jeu . En son temps, Jean Baudrillard avait attiré l'attention sur le «ventre mou du social» ou sur les «majorités silencieuses». Voilà que ce silence devient assourdissant! Le lepénisme n'est qu'un pré-texte parmi d'autres ; il faut savoir repérer et lire le vrai «texte».

    N'y a-t-il pas un danger à dire que le peuple a toujours raison, parce qu'il est peuple? Quand le FN se réclame systématiquement du «peuple», ne risque-t-il pas de basculer dans la démagogie pure?

    Le FN sait être sensible au fait que c'est le peuple et ses valeurs qui sont au fondement même de tout vivre ensemble.

    Les classiques de la pensée politique rappellent qu'il n'existe de Nation qu'à partir d'une «affectio societatis». Ce désir d'être et de vivre ensemble. C'est cela le peuple. Il est frappant d'observer que ces mots, en soi si riche de peuple ou de populaire, sont, la plupart du temps, interprétés par les élites en termes de populisme . Avec , bien sûr, la connotation péjorative que ne manque pas d'avoir un tel mot . C'est quand justement, l'élite ne sait plus dire ce qui est vécu que l'on peut voir le succès des diverses formes de démagogie. Je ne sais pas si le Front national dit que le peuple a toujours raison, mais ce qui est certain, c'est qu'il ne sert à rien de le diaboliser lorsque il rappelle que l'on ne peut penser et agir qu'en référence aux racines populaires.

    Pour ma part, je considère que c'est si , et uniquement si, on sait s'accorder à de telles assises, que l'on pourra penser, avec justesse, le nouveau vivre-ensemble postmoderne en gestation. En rappelant que , lorsqu'on observe sur la longue durée les histoires humaines le pouvoir n'est légitime que lorsqu'il reste enraciné dans la puissance populaire . C'est cette constatation de bon sens que l'intelligentsia française tend à oublier ou qu'elle ne sait pas dire . Souvenons, ici, d'Albert Camus: «mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde». Aussi convient-il de trouver les mots pertinents qui, dés lors, deviendront paroles fondatrices.

    Michel Maffesoli (FigaroVox, 30 mai 2014)

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  • Le destin de Mishima...

    Les éditions Dissidenz films viennent de publier en DVD le film de Koji Wakamatsu intitulé 25 novembre 1970 : le jour où Mishima a choisi son destin. Auteur de nombreux films, Koji Wakamatsu a notamment réalisé United Red Army (2008), qui s'intéresse l'Armée rouge japonaise, une organisation terroriste des années 70...

     

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    " Le 25 novembre 1970, un homme se donne la mort dans le quartier général du commandement de l’armée japonaise à Tokyo, geste qui va durablement marquer le pays du soleil levant. Il laisse derrière lui une longue liste de chefs-d’œuvre littéraires et une controverse qui ne s’est jamais éteinte. Cet homme s’appelait Yukio Mishima, un des romanciers les plus célèbres et les plus respectés du Japon.

    Quelques heures auparavant, avec quatre membres de son armée personnelle, le Tatenokai, Mishima avait pris en otage le commandant du quartier général. S’adressant aux soldats rassemblés dans la cour, il leur demanda de l’aider à renverser le régime et restaurer le pouvoir de l’Empereur. Lorsque pour toutes réponses il ne reçut que des insultes, il interrompit son discours, se retira dans le bureau du commandant et choisit de commettre le seppuku, le suicide rituel du samouraï.

    Que voulait exprimer Mishima à travers ses derniers actes ? Quel était le sens de son action et comment des centaines d’étudiants en sont-ils venus à s’engager à ses côtés ?

    Afin de saisir l’ampleur de ce geste extrême dans l’histoire et la vie politique japonaise, le dernier grand film de Wakamatsu relate les dernières années de Mishima ainsi que ses nombreux combats idéologiques. Alors qu’il est en lice pour un Prix Nobel, l’artiste entame un rigoureux entraînement militaire où il fait la rencontre d’étudiants de droite. Ensemble, ils forment une milice privée, le Tatenokai (la société du Bouclier), voué à  la défense des valeurs japonaises et de l’honneur des samouraïs. Selon Mishima en effet, seule la restauration du pouvoir de l’Empereur peut sauver le Japon, et il est prêt à tout pour concrétiser ce projet, même y laisser sa vie.

    Avec cette fresque biographique, Koji Wakamatsu, l’enfant terrible du cinéma pink, poursuit un cycle entamé en 2007 avec United Red Army, où il relate les sombres chapitres de l’histoire contemporaine de son pays. En traçant le portrait chaotique de l’un des plus grands romanciers de son époque, le réalisateur du Soldat Dieu signe une critique sévère mais juste des sacrifices qu’entraîne inévitablement le militantisme poussé à l’extrême, qu’il soit de gauche ou de droite. Wakamatsu ne représente pas Mishima comme un héros, mais plutôt comme un homme déchiré par ses propres principes, et surtout interroge ses motivations et celles de ses jeunes disciples, en quelques mots : les notions d’engagement et d’action individuelle vs collective qui lui sont chères.

    Et bien qu’il traite d’événements ayant eu lieu il y a près d’un demi-siècle, 25 novembre 1970 : Le jour ou Mishima choisit son destin n’en demeure pas moins un film rouge d’actualité. Il s’agit de la lettre qu’adresse un cinéaste de la révolte aux jeunes manifestants du monde entier, alors que le vent commence à tourner…"

     

     

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  • Gauchisme culturel et démocratie du chaos...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous une conférence de Jean-Pierre Le Goff sur le thème « Gauchisme culturel et démocratie du chaos», prononcée le 29 mars 2014 devant le cercle Politique autrement.

     

     

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  • A propos d'un anniversaire...

     

     

    Spectacle du monde 201406.jpg

    Le numéro de juin 2014 de la revue Le spectacle du monde est en kiosque. 

    Le dossier est consacré au soixante-dixième anniversaire du débarquement en Normandie. On pourra y lire, notamment, des articles d'Eric Branca ("Une semaine en juin" ; "La France rentre chez elle"), de François d'Orcival ("Le « champ de tueries » de la poche de Falaise") et de Christian Brosio ("Le martyre normand".

    Hors dossier, on pourra aussi lire, notamment, des articles d'Alain de Benoist ("Michel Villey, la mémoire du droit"), d' Alain Kimmel ("Un océan nommé Shakespeare"), de Stéphane Guégan ("La renaissance des cathédrales"), de Michel Marmin ("En Angleterre occupé") et de Bruno de Cessole ("J.L. Borges dans ses labyrinthes"). Et on retrouvera aussi  les chroniques de François d'Orcival ("Crise militaire au sommet de l'état"), de Patrice de Plunkett ("Le pape et les sorciers"), de Fabrice Madouas ("Comment on manipule l'histoire") et d'Eric Zemmour ("La place du mort").

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  • Une petite histoire de la préférence nationale...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous un texte de Pierre Milloz, cueilli sur Polémia, dans lequel l'auteur dresse un historique éclairant de l'idée de préférence nationale...

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    La préférence nationale et la République : un regard historique

    On connaît les arguments des adversaires de la préférence nationale : ils s’appuient de manière assez peu convaincante sur les textes constitutionnels et font surtout référence à la philosophie des droits de l'homme et aux Déclarations qui l'expriment. Le présent article n'a pas pour objet de recommencer ce débat devenu classique. Cet article prétend plutôt s'en tenir à la réalité historique et, sans se perdre dans une discussion théorique, il entend montrer que, dans les faits, la préférence nationale a toujours pleinement appartenu à la tradition républicaine.

    Quand René Cassin, père des droits de l’homme, légitimait la préférence nationale

    Afin de ne pas donner le sentiment de vouloir fuir le sujet des droits de l'homme, cet article mettra brièvement en relief le jugement que portait sur la préférence nationale l'un des plus célèbres thuriféraires de ceux-ci. On fait allusion ici à celui qui fut l'auteur principal de la Déclaration universelle de 1948, qui fut le président de la Cour européenne des droits de l'homme, qui fut la figure emblématique honorée du « Prix des droits de l'homme des Nations unies », en un mot celui qui dans le monde moderne est le chevalier des droits de l'homme : René Cassin.

    Car René Cassin s'est intéressé au sujet qui nous occupe ici : la préférence nationale. Dès 1948, il l'évoquait succinctement devant l'Assemblée générale de l'ONU. Et en 1951 il s'exprimait plus longuement à l'occasion de cours donnés à l'Académie de droit international de La Haye. Il écrivait alors : « Une société démocratique peut instaurer des limitations des droits fondamentaux dictées par de justes exigences de l'ordre public et du bien-être, plus rigoureuses pour les étrangers que pour les nationaux. On ne saurait donc considérer que le progrès vers l'universalité dont témoigne la déclaration conduise à l'uniformité du régime de l'étranger et du national ».

    On ne peut être plus clair. Les droits de l'homme et l'idée républicaine qui leur est si étroitement liée n'exigent nullement que soient traités identiquement Français et étrangers sur le territoire national et la France est parfaitement fondée à prendre des dispositions plus rigoureuses pour les étrangers lorsque l'exigent l'ordre public ou le bien-être de ses citoyens : la préférence nationale est légitime. Et d'ailleurs toute l'histoire de la République française est marquée par ce concept. Voyons-en un bref aperçu en nous bornant aux droits fondamentaux évoqués par René Cassin. Préférence nationale et droits politiques

    On passera rapidement sur les droits politiques. Sur ce plan la 1ère République (pour la commodité, on y assimilera la période comprise entre la réunion inaugurale des Etats généraux et la chute de la monarchie) a, dès ses débuts, confirmé les dispositions de l'Ancien Régime. Pour être électeur aux Etats généraux, il fallait être français et dès juillet 1789, l'assemblée constituante, issue de ces derniers, invalidait deux députés « attendu qu'ils sont étrangers ». La Convention confirmera cette attitude le 25 décembre 1793 en refusant aux étrangers le droit de représenter le peuple français. Aucune des cinq républiques qui se sont succédé depuis lors ne s'est (le cas particulier de l'Union européenne mis à part) départie de cette attitude. Jusqu'ici du moins.

    Préférence nationale et droits publics

    Dans le domaine des droits publics, la question est plus complexe.

    La première République a rapidement manifesté une vive méfiance envers les étrangers. En juin-juillet 1791, divers décrets s'intéressent à eux : l'un les soumet à la surveillance des municipalités, l'autre subordonne leur droit de quitter le territoire à la délivrance d'un passeport par le ministre des Affaires étrangères, un autre ordonne aux habitants de Paris de déclarer les noms et qualités des étrangers même s'ils sont domiciliés à Paris.

    Avec la Convention leur situation devient plus difficile, même si on considère seulement les étrangers relevant de nations neutres dans le conflit de l'époque. Des textes divers (et surtout la loi sur les étrangers du 23 mars 1793) imposent à tous les étrangers arrivant à Paris de déclarer dans les 24 heures leur habitation et leurs occupations journalières, étendent cette obligation à ceux qui arrivent en un point quelconque du territoire, puis imposent à tous de déclarer leurs moyens d'existence. Dans chaque commune, un comité local composé de 12 citoyens est chargé de les surveiller (quant aux étrangers relevant de pays en guerre avec la France, des mesures particulières s'ajoutent aux précédentes pour aggraver encore leur situation).

    Sous le Directoire la situation des étrangers est moins difficile en raison de l'abrogation de la loi du 23 mars 1793, mais ils restent soumis à des restrictions à leurs libertés : le ministère de la police est habilité à prendre contre eux « des mesures particulières de police en conformité avec la constitution ». Des traités passés notamment avec la République helvétique et les Pays-Bas interdisent aux Etats cocontractants de donner asile aux émigrés et déportés.

    Cette tradition discriminatoire est reprise par la IIe République : une loi du 3 décembre 1849 permet au ministre de l'Intérieur ou à un préfet de prononcer l'expulsion d'un étranger sans avoir à la motiver et sans aucune possibilité de recours contentieux. Une autre loi, en date du 15 mars 1850, subordonne à autorisation ministérielle la possibilité pour un étranger de devenir directeur d'un établissement d'enseignement primaire ou secondaire.

    IIIe République et discrimination systématique au détriment des étrangers

    Mais c'est surtout la IIIe République qui allait pratiquer une discrimination systématique au détriment des étrangers et multiplier les textes les maintenant en une position diminuée à divers points de vue.

    • Exercice des libertés individuelles.

    En 1893 une loi du 9 août, reprenant et renforçant les dispositions d'un décret de 1888, obligeait les étrangers à s'inscrire sur un registre d'immatriculation, ouvert à la mairie de leur domicile. Et toute personne hébergeant un étranger devait en faire la déclaration dans les 24 heures.

    La guerre de 1914 suscitait une mesure complémentaire : la création d'une carte d'identité « étranger » autorisant le séjour en France. Elle cédait la place en 1927 à une carte d'identité, valable deux ans et imposée à tout étranger voulant résider plus de deux mois en France.

    Dans le même ordre d'idées, il faut relever la soumission de la presse étrangère au pouvoir exécutif (le conseil des ministres pouvait interdire de circulation les journaux publiés à l'étranger, et le seul ministre de l'Intérieur pouvait frapper de la même mesure un simple numéro).

    • Exercice de responsabilités sociales

    Dans le dernier quart du XIXe siècle, la République interdit aux étrangers l'accès aux fonctions suivantes : administrateur d'un syndicat, délégué à la sécurité minière, membre du conseil des prud'hommes, représentant des salariés, et enfin (sauf autorisation ministérielle) directeur d'un établissement d'enseignement supérieur.

    De plus, en 1933, la loi Armbruster réservait aux Français l'exercice de la médecine et de la chirurgie dentaire, tandis que les avocats édictaient la mesure équivalente pour l'accès au barreau.

    • Protection de la main-d'œuvre

    Toute une série de textes (1889, 1922, 1926) tendait par des moyens divers à protéger la main-d'œuvre nationale : fixation de pourcentages maximum d'étrangers pour l'exécution de certains travaux publics, délivrance de la carte d'identité liée à l'état du marché du travail, interdiction du débauchage de la main-d'œuvre étrangère, etc. Cette série de textes fut couronnée par la loi du 10 août 1932, qui donnait au gouvernement le droit de fixer, soit par profession, soit par région, soit pour l'ensemble du pays, le pourcentage maximum de main-d'œuvre étrangère employable. Le gouvernement de Front populaire n'abrogea point cette loi.

    Il est vrai que la Ligue des droits de l'homme pratiquait, elle aussi, la préférence nationale : elle admettait, certes, les étrangers en son sein, mais elle leur refusait la possibilité d'accéder aux bureaux de ses sections et de ses fédérations (résolution votée à son congrès des 26/27 décembre 1926)…

    La préférence : une obligation existentielle pour une communauté politique

    La préférence accordée à un compatriote est une attitude naturelle qui de tout temps s'est imposée au sein de toutes les unités politiques constituées.

    Comment, en outre, nier la nécessité pour tout groupe de distinguer entre ses membres et les autres ? Comment nier qu'à confondre les uns et les autres, on compromet nécessairement l'existence du groupe en tant que tel ?

    Les différents régimes français (et pas seulement les républiques) l'ont bien compris qui, jusqu'aux années 1970, n'ont jamais hésité sur ce point. Il aura fallu le triomphe de l'idée cosmopolite et sa traduction dans les lois Pleven (1972) et Gayssot (1990) pour voir cette tradition républicaine et française abandonnée. On en voit bien le résultat quarante ans plus tard.

    Concluons avec ce texte de Rousseau dans l'Encyclopédie : « Voulez-vous que les peuples soient vertueux ? Commençons par leur faire aimer la patrie. Mais comment le pourrions-nous, comment le feraient-ils si elle n'est rien de plus pour eux que pour les étrangers et qu'elle ne leur accorde que ce qu'elle ne peut refuser à personne ? » .

    Pierre Milloz (Polémia, 31 octobre 2012)
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  • Les snipers de la semaine... (86)

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    Au sommaire cette semaine :

     - sur Egalité & Réconciliation, Emmanuel Ratier prend dans sa lunette de tir Richard Malka, l'avocat qui monte, fils spirituel de Georges Kiejman, et qui compte parmi ses clients Caroline Fourest, Marek Halter ou Anne Sinclair...

    Qui est Richard Malka ?

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    - sur Le Monde, le sociologue Jean-Pierre Le Goff, flingue la réforme territoriale de la France décidée à la va-vite par François Hollande

    Non à un redécoupage "techno" de la France

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