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etats-unis - Page 2

  • Alain de Benoist : « Le spectacle que donne la droite trumpiste en Europe est consternant. »

    Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné par Alain de Benoist à Breizh-Info et consacré au basculement géopolitique provoqué par la politique de Trump.

    Philosophe et essayiste, directeur des revues Nouvelle École et Krisis, Alain de Benoist a récemment publié Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017), Contre le libéralisme (Rocher, 2019),  La chape de plomb (La Nouvelle Librairie, 2020),  La place de l'homme dans la nature (La Nouvelle Librairie, 2020), La puissance et la foi - Essais de théologie politique (La Nouvelle Librairie, 2021), L'homme qui n'avait pas de père - Le dossier Jésus (Krisis, 2021), L'exil intérieur (La Nouvelle Librairie, 2022), Nous et les autres - L'identité sans fantasme (Rocher, 2023), Martin Buber, théoricien de la réciprocité (Via Romana, 2023) et, dernièrement Un autre Rousseau - Lumières et contre-Lumières ( Fayard, 2025).

     

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    « Le spectacle que donne la droite trumpiste en Europe est consternant. ». Entretien avec Alain de Benoist

    Breizh-info.com : En quoi le second mandat de Trump marque-t-il une rupture plus profonde encore avec l’ordre mondial hérité de l’après-guerre froide ?

    Alain de Benoist : Lors de son premier mandat, Donald Trump n’était pas encore préparé à prendre le tournant qu’il prend actuellement. Durant la présidence Biden, il a eu tout le temps  d’identifier ses objectifs, de peaufiner sa façon de voir les choses et de faire l’inventaire de son entourage afin de savoir sur qui il peut vraiment compter. Dès sa réélection, il s’est lancé dans une frénésie d’annonces qui a laissé (et laisse toujours) le reste du monde stupéfait. D’abord en raison de sa personnalité un peu spéciale. Prenez un narcissique paranoïaque et mégalomane, un tribun politique et un requin des affaires, mélangez le tout et vous obtenez Donald Trump. Un personnage à mi-chemin d’Ubu et de Caligula.

    La rupture la plus profonde, la plus lourde de conséquences, c’est le « découplage » entre l’Europe et les Etats-Unis. En l’espace de quelques mois, elle a provoqué l’éclatement de l’« Occident collectif », sapé les fondements de l’Alliance atlantique et modifié les règles du commerce international. Elle menace maintenant l’existence même de l’OTAN. Même si beaucoup ne s’en rendent pas compte, c’est une événement véritablement historique, qui va peser sur les décennies qui viennent. Croire que tout cela va s’apaiser lorsque Trump quittera la Maison-Blanche serait une erreur. Une fois que la confiance a disparu, il lui faut un temps considérable pour cicatriser. D’autant qu’après Trump, on a de bonnes chances de voir J.D. Vance lui succéder. Or, Vance est souvent présenté comme un homme qui a « toutes les qualités de Trump sans en avoir les défauts ». On ne reviendra pas en arrière.

    Breizh-info.com : Peut-on parler d’un basculement définitif vers un monde multipolaire, ou l’hégémonie américaine reste-t-elle intacte malgré le discours trumpien ? Trump se présente comme un président « non interventionniste » et pourtant, ces derniers mois, il multiplie les interventions. Assiste-t-on réellement à la fin du messianisme américain ou à une simple redéfinition de ses formes ?

    Alain de Benoist : Elle reste intacte, mais elle se reformule dans un monde qui a déjà changé considérablement. Trump sait très bien que nous allons vers un monde multipolaire, que l’hégémonie américaine est menacée et que la société étatsunienne est plus éclatée que jamais. Comme il admire les forts et qu’il méprise les faibles, il est porté à reconnaître que Vladimir Poutine et Xi Jinping ont une certaine légitimité à dominer dans leurs sphères d’influence respectives. Mais il ne va pas au bout de cette logique, comme le montrent ses interventions en Iran et au Proche-Orient. La réputation qu’on lui a faite d’être « non interventionniste » est totalement fausse. Le cœur de sa base électorale est favorable à l’isolationnisme, mais ce n’est pas son cas. En même temps, il rompt avec ses prédécesseurs sur au moins quatre points.

    D’abord, il ne veut pas d’interventions qui s’éternisent. Il craint plus que tout, et à juste titre, un enlisement du type Afghanistan ou Vietnam. Il préfère les interventions qui se comptent en jours (bombardement de l’Iran), voire en heures (kidnapping de Maduro). Second point, qui est le plus révélateur : il n’éprouve plus le besoin d’habiller ses interventions des mantras qu’invoquaient ses prédécesseurs pour avoir l’appui de la « communauté internationale » (autre entité en voie de disparition). Il ne dit plus qu’il veut défendre la « liberté et la démocratie » (freedom and democracy), il avoue sans états d’âme que tel est son bon plaisir. Retour à la loi de la jungle. Au moins on ne peut pas lui reprocher d’être hypocrite ! Troisième point : il ne cherche pas à mobiliser ses alliés, il les met devant le fait accompli pour l’excellente raison qu’il ne les considère plus comme des alliés. Cela va de pair avec son abandon du multilatéralisme. Enfin, montrant par là qu’il ignore tout de la nature du politique, il ne condamne les guerres traditionnelles qu’en mettant toute sa confiance dans les guerres commerciales, comme le démontre le caractère punitif de ses décisions en matière de droits de douane. C’est une révolution.

    Breizh-info.com : Son discours à Davos contre l’Union européenne et l’OTAN vous semble-t-il relever de la posture électoraliste ou traduire une stratégie géopolitique cohérente ?

    Alain de Benoist : Certainement pas de la posture électoraliste. C’est tout simplement la mise en application des nouvelles orientations consignées dans cet autre document historique qu’est la « stratégie de sécurité nationale » (National Security Strategy) rendue publique le 5 décembre dernier par la Maison-Blanche. Les Etats-Unis y font savoir sans états d’âme que l’hémisphère occidental est désormais leur zone d’influence exclusive – leur chasse gardée. Les « réseaux d’alliance et alliés » des Etats-Unis y sont mentionnés à la rubrique « moyens à la disposition de l’Amérique pour obtenir ce que nous voulons », ce qui a le mérite de la clarté. Révélateurs sont également les mots utilisés par Stephen Miller, conseiller politique de Trump, pour justifie l’intervention militaire américaine à Caracas : « Nous vivons dans le monde réel, un monde régi par la force, la puissance et le pouvoir ».

    Breizh-info.com : La remise en cause du rôle de l’OTAN par Trump peut-elle précipiter l’effondrement de l’Alliance atlantique telle que nous la connaissons ?

    Alain de Benoist : Dans les faits, l’Alliance atlantique a déjà disparu. L’OTAN, fondée en 1949, avait pour but de donner aux alliés un statut de vassaux. Cette organisation « du Traité de l’Atlantique-Nord » aurait dû disparaître lorsque le système soviétique a implosé. Au lieu de cela, elle est devenue un outil habilité à intervenir partout dans le monde pour défendre les intérêts américains. Lorsque Trump a annoncé son intention de s’emparer du Groenland, qui est aujourd’hui sous l’autorité du Danemark, le fait que les Danois appartiennent à l’OTAN ne l’a pas fait hésiter un instant. Copenhague s’est alors retrouvée dans une position grotesque, ne pouvant invoquer contre les Etats-Unis que l’OTAN qui appartient aux Etats-Unis. La vérité est que Trump a déjà décidé de se désengager progressivement de l’OTAN, au simple motif que cette organisation lui coûte plus qu’elle ne lui rapporte.

    Le drame est que les Européens, devant cette situation radicalement nouvelle, sont dans le déni. Au lieu de tirer les leçons du « découplage » américain, ils font tout pour s’y opposer et proclament de toutes les façons possibles qu’ils veulent demeurer de fidèles alliés. Se proclamer l’allié de quelqu’un qui ne veut plus avoir d’alliés, c’est aussi stupide que de s’obstiner à ne pas considérer comme un ennemi celui qui a décidé de vous regarder comme un ennemi.

    Breizh-info.com : L’Europe apparaît plus que jamais dépendante militairement et énergétiquement. A-t-elle encore une chance de s’émanciper stratégiquement ?

    Alain de Benoist : Ce n’est pas une affaire de « chance », mais une question de volonté. L’Europe est en effet plus dépendante que jamais des Etats-Unis, et ce sur tous les plans (de l’armement à l’intelligence artificielle, des logiciels aux cartes de crédit). A-t-elle les moyens de reconquérir sa souveraineté ? Potentiellement oui, mais à condition de le vouloir – et en sachant que pareil objectif nécessitera au moins quinze ou vingt ans. L’Union européenne, qui est bien décidée à ce que l’Europe-marché ne se mue pas en Europe-puissance, ne veut pas en entendre parler. Les Etats-membres sont divisés. Donald Trump, qui les considère comme moins que rien (hélas, pas à tort), les insulte et les humilie tous les jours, mais ils n’en continuent pas moins à se fournir aux Etats-Unis pour satisfaire leurs besoins vitaux. Face à la menace d’invasion du Groenland, le Danemark pouvait faire trois choses : donner deux mois Aux américains pour évacuer la base militaire qu’ils y possèdent, rendre coup pour coup en matière de tarifs douaniers, et annuler sa récente commande d’avions F-35 américains. Au lieu de cela, on en est resté au stade de la réprobation indignée. C’est à ce spectacle que l’on assiste presque partout.

    Breizh-info.com : La rivalité sino-américaine structure-t-elle désormais toute la géopolitique mondiale, au détriment des conflits régionaux ?

    Alain de Benoist : Bien sûr. Tout le monde sait que cette rivalité constituera la toile de fond de la décennie qui vient. Les faiblesses de Trump envers Poutine s’expliquent par le fait que le président américain n’a pas perdu tout espoir de voir le Kremlin prendre ses distances avec Pékin. Ce en quoi il se leurre.

    Breizh-info.com : Trump affirme vouloir faire payer davantage les alliés des Etats-Unis. Assiste-t-on à la fin de la « protection gratuite » accordée par Washington depuis 1945 ?

    Alain de Benoist : D’abord il n’y a jamais eu de « protection ». Le parapluie américain était nécessairement troué, puisqu’aucun pays ne peut s’exposer à une riposte nucléaire en tentant de protéger un pays autre que le sien. Le principe même de la dissuasion nucléaire est qu’elle ne peut pas s’exercer au bénéfice d’un tiers. La protection dont vous parlez n’était en outre pas « gratuite », puisque nous l’avons payée (et continuons de la payer) de l’américanisation de nos mœurs. N’oublions pas, enfin, que l’OTAN a été dès le départ une initiative et un outil des Etats-Unis, et que ceux-ci en ont toujours tiré argument pour empêcher l’émergence d’une défense européenne autonome. Le renversement de position auquel on assiste aujourd’hui n’en est que d’une ironie plus amère.

    Breizh-info.com : Peut-on voir dans le trumpisme une forme de « réalisme civilisationnel » face au globalisme libéral ?

    Alain de Benoist : D’une certaine façon oui, puisque l’interventionnisme américain, devenu ponctuel, ne prétend plus inspirer un ordre normatif universel. Trump veut pouvoir intervenir partout où il veut, mais il ne cherche pas à instaurer un nouvel ordre mondial. C’est une autre rupture fondamentale. Comme l’a dit le Premier ministre canadien Mark Carney à Davos, « l’ordre ancien ne sera pas rétabli, nous ne devons pas le pleurer ». Nous sortons d’un monde régi par la démocratie libérale, l’Etat de droit, le libre-échange et l’idéologie des droits de l’homme. Nous entrons dans le monde des rapports de force sans habillage idéologique et moral, dans le monde des « grands espaces » et des « Etats civilisationnels ». En matière de relations internationales, le réalisme vaut toujours mieux que les abstractions moralisantes. Et l’on y verra déjà plus clair quand le nouvel état de choses sera reconnu pour ce qu’il est.

    On en est loin, malheureusement. Le spectacle que donne la droite trumpiste en Europe, au nom d’un « occidentalisme » qui a depuis longtemps perdu toute signification, est consternant. Ces gens-là se félicitent de voir Donald Trump travailler à faire retrouver sa grandeur à l’Amérique sans comprendre que cet objectif exige l’abaissement de l’Europe. Ils jubilent à l’idée que Trump fasse l’éloge de la souveraineté sans saisir qu’en matière de souveraineté, Trump ne reconnaît que la sienne. Ils parlent les pieds dans le vide. Donald Trump ne peut pas être notre ami, car nos intérêts respectifs seront toujours divergents. Dire qu’il a pris certaines mesures « qui vont dans le bon sens » ne doit pas faire croire que pour en prendre chez nous de semblables, avec moins de brutalité espérons-le, il faut se soumettre à ses exigences. Mais il est vrai qu’en matière de désignation de l’ennemi, les droites européennes n’ont jamais vu beaucoup plus loin que le bout de leur nez…

    Alain de Benoist, propos recueillis par Yann Vallerie (Breizh-Info, 27 janvier 2026)

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  • 50 ans de droite française : l'étonnant dessous des cartes...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous sur TV Libertés  une conversation entre Paul-Marie Coûteaux et le journaliste Eric Branca, connaisseur hors-pair de la politique intérieure et passionné par l’histoire des relations internationales du XXème siècle.

    Eric Branca a publié notamment des livres comme Histoire secrète de la droite, 3000 ans d'idées politiques , L'ami américain - Washington contre De Gaulle 1940-1969 (Perrin, 2017), Le Roman des damnés (Perrin, 2021) ou La République des imposteurs - Chronique indiscrète de la France d'après-guerre 1944-1955 (Perrin, 2024).

     

                                              

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  • L’intervention des USA au Vénézuela : la fin de la souveraineté des États...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Alain de Benoist consacré à l'affaire du Venezuela vue comme l'entrée dans une nouvelle ère politique...

    Philosophe et essayiste, directeur des revues Nouvelle École et Krisis, Alain de Benoist a récemment publié Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017), Contre le libéralisme (Rocher, 2019),  La chape de plomb (La Nouvelle Librairie, 2020),  La place de l'homme dans la nature (La Nouvelle Librairie, 2020), La puissance et la foi - Essais de théologie politique (La Nouvelle Librairie, 2021), L'homme qui n'avait pas de père - Le dossier Jésus (Krisis, 2021), L'exil intérieur (La Nouvelle Librairie, 2022), Nous et les autres - L'identité sans fantasme (Rocher, 2023), Martin Buber, théoricien de la réciprocité (Via Romana, 2023) et, dernièrement Un autre Rousseau - Lumières et contre-Lumières ( Fayard, 2025).

     

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    L’intervention des USA au Vénézuela : la fin de la souveraineté des États

    Les récents événements au Venezuela ont été commentés de façon purement partisane. Ceux qui détestent Nicolás Maduro ont applaudi à son kidnapping, ceux qui l’apprécient ont crié au scandale. Deux façons également détestables de passer à côté de l’essentiel. L’essentiel en effet n’est pas de savoir si Maduro est un « good guy » ou un affreux dictateur, mais de comprendre qu’avec cet enlèvement on est entré définitivement dans une ère nouvelle : celle où la souveraineté des États n’est plus reconnue par la puissance dominante.

    L’enlèvement de Maduro a eu lieu le 3 janvier, trente-six ans jour pour jour après celle du président panaméen (et ancien informateur de la CIA) Manuel Noriega. Mais aussi un mois après la grâce accordée par le même Donald Trump à l’ancien président du Honduras Juan Orlando Hernández, condamné en 2024 à quarante-cinq ans de prison pour trafic de drogue par un tribunal new yorkais. Donald Trump a décidé de cette intervention militaire, baptisée « Absolute Revolve », sans tenir compte du droit international (il est vrai très maltraité depuis plusieurs décennies) et même sans consulter le Congrès, comme la Constitution l’y obligeait en principe. Elle lui a permis de réaliser l’enlèvement du président en exercice d’un État souverain. La vraie leçon de ce kidnapping, c’est que Washington revendique désormais le droit d’agir unilatéralement partout où il le veut, y compris contre des États souverains ou des pays alliés. Dès leur fondation les Nations Unies s’étaient définies comme une « ligue d’États souverains ». S’il n’y a plus d’États souverains, elles n’ont plus de raisons d’être.

    C’est aussi un coup de force contre la démocratie, puisque celle-ci repose sur la souveraineté populaire : le Venezuela n’appartient en toute rigueur ni à Trump ni à Maduro, mais d’abord au peuple vénézuélien. Trump n’a pas appelé à de nouvelles élections au Venezuela, il a préféré annoncer aux Vénézuéliens que c’est désormais lui qui dirigerait leur pays.

    Les trumpistes européens sont généralement souverainistes. Ils devront désormais s’accommoder d’un président qui, en matière de souveraineté, ne reconnaît que la sienne. Alors que les partis populistes italiens ou espagnols se sont ouvertement réjouis de l’enlèvement de Maduro, seule Marine Le Pen a eu le courage de déclarer : « Il existe une raison fondamentale pour s’opposer au changement de régime que les États-Unis viennent de provoquer au Venezuela. La souveraineté des États n’est jamais négociable, quelle que soit leur taille, quelle que soit leur puissance, quel que soit leur continent. Elle est inviolable et sacrée. Renoncer à ce principe aujourd’hui pour le Venezuela, pour n’importe quel État, reviendrait à accepter demain notre propre servitude ».

    L’alibi du « narcoterrorisme »

    L’accusation lancée contre Maduro d’être l’un des chefs du « narcoterrorisme » n’a convaincu personne : le Venezuela n’est pas un producteur de cocaïne et aucun pays d’Amérique latine ne fabrique de Fentanyl. L’accusation d’être le chef d’un prétendu « cartel des Soleils » a d’ailleurs été discrètement abandonnée au moment de son inculpation. Pour expliquer l’enlèvement de Maduro, l’ambassadeur américain auprès de l’ONU a invoqué une autre raison : les États-Unis, a-t-il tout bonnement déclaré, « ne peuvent pas avoir des adversaires qui contrôlent les plus grandes réserves de pétrole au monde » !

    Le Venezuela possède les plus grandes réserves mondiales prouvées de pétrole (303 milliards de barils, soit 17 % du total mondial). Leur exploitation est certes dans un état lamentable, car les prix mondiaux actuels ne rendent rentables ni son extraction ni son raffinage. Mais une infrastructure pétrolière peut être reconstruite quand on en possède les clefs. Même si les États-Unis sont autosuffisants dans ce domaine, le contrôle stratégique du pétrole vénézuélien est de première importance. D’autant que la Chine était jusqu’ici le principal acheteur du pétrole vénézuélien (entre 55 et 90 % selon les mois).

    L’enlèvement de Maduro est surtout de nature à montrer que la politique de Donald Trump n’a rien d’une politique isolationniste. L’isolationnisme aux États-Unis trouve son origine dans le célèbre discours prononcé en 1796 par George Washington au moment de quitter son mandat, pour adjoindre les Américains de « ne s’engager en aucune façon dans des alliances permanentes (no entangling alliances) avec aucun pays étranger ». « Notre grande règle de conduite, vis-à-vis des nations étrangères, est d’avoir avec elles le moins possible de relations politiques, tout en développant nos rapports commerciaux […] L’Europe a une série d’intérêt primordiaux qui ne signifient pas grand-chose pour nous [..] Il serait donc insensé de notre part de nous engager par des liens artificiels à prendre part aux vicissitudes de sa politique ou aux multiples combinaisons qu’engendrent ses alliances et ses inimitiés ». Trump n’adhère pas du tout cette position. Ce qu’il retient du discours de Washington, c’est que les États-Unis ne doivent pas s’engager dans des alliances qui ne leur seraient pas profitables.

    Ce n’est bien sûr pas nouveau. Les États-Unis sont depuis longtemps habitués à intervenir dans les affaires du monde. Depuis 1947, ils même ont participé à plus de 70 changements de régime, en violation flagrante du droit international ! Pascal disait que la force sans le droit est injuste – mais le droit sans la force nécessaire pour l’instituer et le garantir n’est qu’un mirage ou un vœu pieux.

    Trump est interventionniste comme l’ont été presque tous ses prédécesseurs, mais il l’est d’une façon nouvelle. D’une part, il souhaite se borner à des interventions rapides (quelques semaines pour l’Iran, quelques heures pour Maduro), sachant que sa base électorale n’acceptera pas un enlisement du type Vietnam ou Afghanistan. D’autre part, et surtout, il abandonne sans état d’âme le vernis idéologique ou moral dont les Américains étaient jusqu’ici coutumiers. Abandonnant toute hypocrisie, il ne prétend pas se battre pour imposer « la démocratie libérale et la liberté » (freedom and democracy). Et c’est sans aucun souci de justification idéologique ou morale qu’il s’arroge un droit quasi souverain sur le destin politique de tous les États qui ne lui déplaisent.

    Trump a annoncé que les États-Unis vont désormais « diriger » le Venezuela. Il n’a pas dit comment (Marco Rubio comme gouverneur ?). Dans l’immédiat, l’enlèvement de Maduro est un précédent dont la Chine pourra se prévaloir lorsqu’elle envahira Taiwan, et dont Poutine pourra se servir pour ridiculiser les prétentions des Occidentaux à lui donner des leçons en matière de respect des frontières. A Kiev, Zelensky a déjà suggéré à Donald Trump de faire enlever le président tchétchène !

    Cette tactique est en revanche en parfaite consonance avec les orientations de la nouvelle « stratégie de sécurité nationale » (National Security Strategy) rendue publique le 5 décembre dernier par la Maison-Blanche. Les États-Unis y font savoir sans états d’âme que l’hémisphère occidental est désormais leur zone d’influence exclusive – leur chasse gardée. Les « réseaux d’alliance et alliés » des États-Unis y sont mentionnés à la rubrique « moyens à la disposition de l’Amérique pour obtenir ce que nous voulons », ce qui a le mérite de la clarté. Révélateurs sont les mots utilisés par Stephen Miller, conseiller politique de Trump, pour justifie l’intervention américaine à Caracas : « Nous vivons dans le monde réel, un monde régi par la force, la puissance et le pouvoir ». Ce qui signifie clairement que les droits de l’homme, les considérations morales et l’État de droit n’appartiennent pas au « monde réel ».

    Business first !

         Trump en raisonne en hommes d’affaires, en termes de deals et de profits. Abandonnant aussi la doctrine du libre-échange, il utilise les tarifs douaniers pour en faire des outils de politique et de géostratégie. Dans tous les domaines, les États-Unis assument désormais un réalisme brutal : seuls comptent les rapports de force. On peut parler de « loi du plus fort » ou de « loi de la jungle », ou encore de retour à l’« état de nature » tel que le concevait Thomas Hobbes. Mais on peut aussi se demander si ce tournant radical ne marque pas plus simplement un retour à une conception réaliste de ce qu’est véritablement la politique, dont le moteur et la marque caractéristique ont de tout temps été l’inimitié.

    Le tournant majeur est donc celui-ci : Washington veut toujours pouvoir intervenir partout dans le monde où il le veut, mais ne prétend plus agir en garant d’un ordre normatif universel. Il n’agit plus en défenseur de l’ordre libéral international mis en place après 1945, mais en fonction de ses seuls intérêts nationaux et régionaux. Qu’importent les frontières et les États amis ou alliés, seuls comptent les intérêts de l’Amérique. Comme l’a écrit l’ancien secrétaire d’État Pierre Lellouche, « cette Amérique a volontairement abdiqué son rôle de leader du “monde libre”, et plus encore de garant d’un ordre international reposant sur des règles. Ce qui compte, ce sont ses intérêts ». Dans ce contexte, la légalité internationale n’est qu’un instrument comme les autres, au même titre que le dollar ou l’extraterritorialité du droit américain.

    A qui le tour maintenant ? La prochaine intervention américaine visera-t-elle l’Iran, Cuba, le Groenland, la Colombie ou le Mexique ? Le Groenland est un territoire constitutif du royaume du Danemark (il l’était déjà avant que ne soit proclamée l’Indépendances des États-Unis !) Il recèle 1,5 million de tonnes de « terres rares » (contre 2 millions aux États-Unis). Outre son intérêt géostratégique évident, son annexion par Washington permettrait aux États-Unis de devenir le pays le plus vaste de la Terre (22 millions de km2, contre 17 millions à la Russie et 9,5 millions à la Chine). Pourquoi le Groenland ? Réponse de Trump : « Parce que les États-Unis en ont besoin ». C’est aussi simple que cela. Le Danemark est aussi membre de l’OTAN. Et alors ?

    Trump parle déjà de « mon hémisphère », comme il dirait « ma femme » ou « ma voiture ». Pour revendiquer tous les droits dans les pays d’Amérique latine, qu’il considère comme son arrière-cour, il allègue la célèbre « doctrine Monroe ». Mais l’interprétation qu’il en donne ne correspond pas à la réalité historique.

    Une « doctrine Monroe » dévoyée

    Dans son discours du 2 décembre 1823, le président James Monroe n’avait nullement voulu conférer aux États-Unis le droit d’intervenir à leur gré dans l’hémisphère occidental ou de s’immiscer outre-mesure dans les affaires des pays du continent latino-américain. Sa « doctrine » consistait uniquement à refuser toute intervention européenne sur le continent américain. C’est aux Européens qu’il s’intéressait lorsqu’il affirmait, « comme principe touchant les droits et les intérêts des États-Unis, que les continents américains […] ne sauraient être considérés comme des sujets de colonisation future par quelque puissance européenne que ce soit ». C’est bien pourquoi Carl Schmitt s’était prononcé en son temps en faveur d’une « doctrine Monroe européenne », interdisant aux pays anglo-saxons toute présence ou intervention militaire sur le territoire européen, mers comprises.

    On ne peut certes pas reprocher à Trump de vouloir défendre en priorité les intérêts de son pays. On devrait plutôt se demander pourquoi les Européens ne se préoccupent pas d’abord de défendre les leurs. La réponse est simple. La construction européenne ayant été liée depuis ses débuts au lien transatlantique, ils ne parviennent pas à comprendre que l’Europe pourrait aussi se construire sans eux.

    La démission de l’Europe

    Les Européens répètent qu’ils ont besoin des États-Unis et qu’ils veulent rester à tout prix leurs alliés au moment où ceux-ci leur font savoir qu’ils n’ont nullement besoin d’eux. Habitués à se tenir en vassaux soumis, ils sont tétanisés de peur à l’idée de s’opposer frontalement à la Maison-Blanche. Alors que l’on assiste en direct à un « découplage » historique au sein de l’Alliance atlantique, ils se refusent à en tirer la leçon. Ils s’accrochent à Washington comme un chien qui prétendrait négocier la longueur de sa laisse. Au lieu de rechercher les moyens de devenir une puissance autonome, ils sont prêts à accepter d’être humiliés comme l’a été Ursula von der Leyen, lorsqu’elle s’est rendue le 27 juillet dernier sur le golf privé de Trump en Écosse et a cédé sans protester à ses exigences en matière de droits de douane imposés à l’Europe.

    S’en remettre aux Américains du soin de garantir leur défense, ce que les Européens font depuis des décennies, impliquait déjà de leur part un abandon de souveraineté. Au moment où la garantie américaine disparaît, loin de vouloir récupérer leur souveraineté, ils multiplient les démarches pour se proclamer plus que jamais des vassaux. Qu’il s’agisse des données, d’intelligence artificielle, de mise à jour de logiciels, de moyens de défense, l’Europe reste à la merci du bon vouloir américain, au moment même où les États-Unis déclarent froidement qu’il ne faut plus compter sur une protection qui leur coûte trop cher. Ils invoquent le droit international, qui a quasiment disparu, ils parlent de solidarité occidentale alors que l’« Occident » a également disparu, ils persistent à vouloir rester au sein de l’OTAN alors que celui-ci est en passe d’éclater. N’ayant toujours pas compris que l’on est en train de changer de monde (de Nomos de la Terre), ils se raccrochent désespérément au monde ancien qui disparaît sous leurs yeux.

    En cas d’annexion du Groenland, ils protesteront, mais se garderont bien d’engager des représailles. Or, la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, pourrait très bien, par exemple, revenir sur sa récente décision d’acquérir des avions de chasse F-35 américains, au lieu de s’équiper d’avions européens (quand la France s’en était étonnée, elle avait répondu que son pays se sentirait toujours plus proche de Washington que de Paris !). Les Européens donneront de la salive et de la voix, et rien d’autre. Une fois encore, ils seront inexistants, faute de moyens, et surtout de volonté.

    On en revient au constat fait il y a plus de 2000 ans par Thucydide : «Les forts font ce qu’ils peuvent et les faibles subissent ce qu’ils ont à subir ». Les faibles, aujourd’hui, ce sont les Européens.

    Alain de Benoist (Site de la revue Éléments, 16 janvier 2026)

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  • L'Europe, nouvelle Grèce des Romains d'outre-Atlantique ?...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous la chronique de David Engels sur Ligne droite, la matinale de Radio Courtoisie, datée du 12 janvier 2026 et consacrée à la faiblesse résignée de l'Europe...

    Historien, essayiste, enseignant chercheur à l'Instytut Zachodni à Poznan, à l'Institut Catholique de Vendée ainsi qu'au Mathias Corvinus Collegium de Bruxelles, David Engels est l'auteur de trois essais traduits en français, Le Déclin - La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine (Toucan, 2013), Que faire ? - Vivre avec le déclin de l'Europe (La Nouvelle Librairie, 2024) et, dernièrement, Défendre l'Europe civilisationnelle - Petit traité d'hespérialisme (Salvator, 2024). Il a  également dirigé deux ouvrages collectifs, Renovatio Europae - Plaidoyer pour un renouveau hespérialiste de l'Europe (Cerf, 2020) et Aurë entuluva! (Renovamen-Verlag, 2023), en allemand, consacré à l’œuvre de Tolkien.

     

                                           

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  • Affaire Maduro : la civilisation s’efface, le temps des pirates est là...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Eric Delcroix, cueilli sur Polémia et consacré à l'enlèvement par les Américains du président vénézuélien, qui semble signer l'enterrement définitif de l'ordre westphalien...

    Juriste et ancien avocat, Eric Delcroix a publié notamment Le Théâtre de Satan- Décadence du droit, partialité des juges (L'Æncre, 2002), Manifeste libertin - Essai révolutionnaire contre l'ordre moral antiraciste (L'Æncre, 2005) et Droit, conscience et sentiments (Akribeia, 2020).

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    Affaire Maduro : la civilisation s’efface, le temps des pirates est là

    Ambiguïtés journalistiques

    Le rapt du président en exercice du Venezuela, à Caracas, ainsi dans son propre pays, pour être livré à la justice de droit commun d’un autre pays est un précédent très grave. Que ce dictateur ait été une fripouille castriste évidemment peu recommandable est une chose, mais le traitement qui lui a été infligé indépendamment de sa qualité est un précédent qui revêt une importance universelle majeure.
    D’abord, entendons-nous bien et nommons les choses pour sortir de l’ambiguïté et de l’à-peu-près journalistique. Non, Nicolas Maduro n’a pas été capturé, il a été enlevé ; non, il n’a pas été exfiltré du Venezuela, comme on le fait pour sauver son agent, il a été extradé illégalement. Non plus, il n’est pas un président déchu comme le présentent les médias : seul le Venezuela pourrait le déchoir de son titre selon les institutions de ce pays ou par un coup d’État.
    Et son procès, en violation de son immunité de chef d’État, dans un pays tiers et sous la loi de ce pays étranger est le signe de la généralisation du désordre et de la dissolution ultime de la différence que l’on avait coutume de faire entre la raison d’État et la simple piraterie.

    Régime des États et lois de ceux-ci

    Depuis le traité de Westphalie (Münster et Osnabrück, 1648), les États étaient reconnus comme des entités souveraines, ne dépendant que d’elles-mêmes. Les responsables des États ne devant rendre de comptes, en tant que tels, qu’à leur propre ordre intérieur. Il est vrai que ces règles, pour dominantes qu’elles fussent, étaient des règles européennes, devenues universelles de par l’influence européenne sur le monde, influence qui n’est plus…
    Déjà, sous le poids des Américains, lors du grand procès de Nuremberg (1945-1946), ces règles avaient été transgressées et des voix s’étaient élevées, y compris aux États-Unis, telles celles du sénateur Taft ou du juge de la Cour suprême Harlan Fiske Stone.
    À une plus petite échelle, les Américains avaient déjà procédé à l’arrestation de Manuel Noriega après l’invasion du Panama par l’armée américaine (1989), mais le statut effectif de l’« homme fort », qui régnait alors plus ou moins officiellement sur le Panama, en fait un cas probablement marginal.
    Ces dernières décennies ont vu, à l’initiative des Américains mais non sans la complicité de leurs vassaux européens, l’application barbare de la liquidation des chefs vaincus, tels l’Irakien Saddam Hussein, exécuté sous supervision américaine (2006), ou le Libyen Mouammar Kadhafi, odieusement lynché sous supervision franco-américaine (2011).
    Aujourd’hui Napoléon serait pendu par les Anglais et je ne crois pas que cela aurait été souhaitable, ni pour notre histoire ni pour celle de la civilisation.

    Fin des souverainetés et immunités : Vae victis !

    Selon la justice des États-Unis, Nicolas Maduro est accusé de trafic de drogue, mais même en éliminant l’obstacle dirimant de l’immunité précitée, et donc à titre subsidiaire, le point de savoir s’il est illégal de commercialiser telle ou telle drogue relève de la souveraineté des États. Lors de la prohibition de l’alcool aux États-Unis (1920-1933), le président américain n’allait pas envoyer des commandos pour enlever, et juger sous sa loi nationale, le chef de l’État canadien ou le président du Mexique, pays dont les productions d’alcool alimentaient la contrebande des vertueux Américains.
    Et pendant que nous y sommes, pourquoi notre armée n’irait-elle pas maintenant enlever, pour le juger à Paris entre deux malandrins, le chef du gouvernement hollandais dans son pays à partir duquel le cannabis et ses dérivés sont légalement commercialisés, et alimentent pour finir le trafic de drogue en France…
    Ceux qui se réjouissent du sort fait au sinistre Maduro ont tout simplement des têtes de colibri, comme Trump, sauf que ce dernier a pour lui le pouvoir et la puissance qu’il ne conjugue qu’au présent (au futur sera-ce la Chine ?). Le démantèlement de l’ordre mondialiste américano-centré instauré depuis 1945 est une chose positive, en revanche la dissolution des débris de la paix de Westphalie fait disparaître les distinctions entre actes de souveraineté et actes de piraterie et cela est effroyablement dangereux.
    Une parenthèse de civilisation tri-centenaire vient de se refermer. C’était pourtant bien, la civilisation. Mais c’était avant…
    Attention aux lendemains qui déchantent. Vae victis !

    Éric Delcroix (Polémia, 9 janvier 2026)

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  • L’Amérique sonne le glas de l’Europe – et l’Europe ne l’entend pas...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré à la nouvelle tournure des relations entre les États-Unis et l'Europe...

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    L’Amérique sonne le glas de l’Europe – et l’Europe ne l’entend pas

    Dans ma cuisine de Lechiagat, là où les vents du large s’invitent comme des hôtes anciens, une langue de bœuf d’un kilo quatre repose dans une grande marmite et s’attendrit à feu doux. Ce morceau, autrefois le plus humble des abats, presque un cadeau du boucher, est devenu un bien précieux, preuve minuscule mais obstinée de l’augmentation générale du prix de la vie, y compris des nourritures les plus frugales. Son bonheur, c’est qu’elle se prête à plusieurs apprêts. À la sauce tomate elle devient franche et populaire, à la vinaigrette elle prend un tour aristocratique, presque madré. Et puis elle nourrit plusieurs jours, ce qui n’est pas un mince avantage pour qui mène, comme moi, une existence partagée entre mer, papier et solitude.

    Pendant qu’elle cuit paisiblement, je suis à ma table où s’accumulent journaux froissés, peaux d’oignons, casseroles qui sèchent et je lis le document qu’a publié la Maison-Blanche, censé présenter au monde la vision géostratégique de l’Amérique. J’avais promis de le parcourir sans hâte, parce qu’un tel texte demande plus que de l’attention, il exige cette vieille discipline personnelle à laquelle les Bretons étaient attachés, mélange de prudence et d’obstination.

    Je m’attendais à un exercice rhétorique, à des formules convenues. Je découvre un acte de rupture.

    Le fragment le plus saisissant du document américain ne tient pas seulement dans l’usage de quelques mots durs, mais dans la construction méthodique d’un réquisitoire, presque d’un acte d’accusation contre l’Europe. Jamais, depuis la rédaction du Traité de l’Atlantique Nord, Washington n’avait parlé de son «alliée» dans un ton si dénudé, sans fard, sans onction diplomatique.

    L’Europe y apparaît comme un continent engagé non pas dans une simple crise passagère, mais dans un processus historique d’effacement, un glissement lent et continu vers ce que les Américains nomment sans trembler «civilizational erasure». L’expression revient à plusieurs reprises, avec une précision clinique. Elle n’appartient ni au registre polémique ni au lexique politique habituel: elle relève de la morphologie historique, presque du diagnostic anthropologique.

    Les rédacteurs du texte décrivent une Europe qui aurait perdu, morceau après morceau, ce qui constituait sa colonne vertébrale. Ils évoquent une «perte de confiance culturelle», formule qui résume en quatre mots l’épuisement moral d’un continent qui doute désormais de sa légitimité à exister. Ils parlent de «cratère démographique», image frappante, rappelant un sol crevé, affaissé, incapable de soutenir la moindre construction durable. Ils insistent sur des politiques migratoires qualifiées d’auto-destructrices, non parce qu’elles accueillent, mais parce qu’elles remplacent.

    Le texte ne s’arrête pas là. Il décrit des gouvernements instables, incapables de représenter des majorités réelles, enfermés dans des coalitions fragiles, dépendants de minorités bruyantes. Il y a quelque chose d’impitoyable dans la manière dont les Américains écrivent que nombre d’États européens sont gouvernés «par des responsables qui n’ont plus le soutien de leur population», comme si la démocratie représentative, chez nous, n’était plus qu’un théâtre d’ombres.

    Puis vient la phrase qui, pour l’Europe, devrait résonner comme un coup de tocsin: l’idée que plusieurs nations pourraient devenir «majoritairement non européennes», non pas dans un avenir lointain, mais «dans quelques décennies au plus tard».

    Le document ne suggère pas un risque, il annonce une transformation irréversible, presque accomplie : «Si les tendances actuelles se poursuivent, le continent sera méconnaissable dans vingt ans.»

    Ce n’est pas une image, c’est une prophétie.
    Ce n’est pas une alerte, c’est un verdict.

    Voilà ce que l’Amérique pense désormais de nous. Voilà ce qu’elle ose écrire, en pleine lumière, sans prendre soin de ménager les susceptibilités européennes. Le voile diplomatique est tombé: il ne reste plus que la nudité du jugement.

    Mais le plus extraordinaire n’est pas seulement le diagnostic. C’est ce qui le suit. Car Washington ne propose pas d’aider l’Europe à se sauver d’elle-même. Elle propose d’ouvrir un siège à l’intérieur même des nations européennes, de «cultiver la résistance à leur trajectoire actuelle». Autrement dit: soutenir, encourager, financer, accompagner toutes les forces politiques qui voudraient rompre avec l’ordre institutionnel et idéologique dominant.

    Ce n’est plus un rapport stratégique. C’est une intervention doctrinale, une feuille de route pour remodeler l’Europe en profondeur, au profit des intérêts américains.

    Et l’on comprend soudain que ce texte marque une rupture radicale dans l’histoire atlantique.

    Les Américains ne craignent plus de dire qu’ils doutent de l’Europe. Ils doutent de ses gouvernements. Ils doutent de sa survie civilisationnelle. Ils doutent même de sa capacité à rester une alliée fiable.

    Ils ne voient plus en nous un partenaire. Ils voient un champ de bataille idéologique, culturel, démographique.

    Voilà la nouveauté. Voilà la bombe politique. Voilà le morceau de vérité brutale qui, d’un seul coup, éclaire tout le reste.

    Il faut mesurer ce que représente une telle franchise. Depuis Woodrow Wilson, souvent guidé par l’influence moins visible mais décisive du colonel House, les États-Unis ont développé un universalisme qu’ils ont présenté comme un idéal mais qui fut avant tout un outil. La Société des Nations puis l’Organisation des Nations unies n’étaient pas natives d’une philanthropie désintéressée. Elles étaient des instruments destinés à organiser le monde autour d’un pivot: Washington.

    Après la Seconde Guerre mondiale, l’Europe, ruinée par un désastre dont les États-Unis avaient été à la fois les arbitres et les bénéficiaires, fut reliée à l’Amérique par deux chaînes scintillantes: le crédit et l’OTAN. Nous avons vécu avec cette alliance comme avec un mariage arrangé dont on finit par oublier qu’il fut d’abord une tutelle.

    L’administration Trump ne se contente pas de rappeler cette vérité. Elle la proclame et l’assume. Et elle franchit un seuil jamais atteint: elle annonce vouloir «cultiver la résistance à la trajectoire actuelle de l’Europe au sein même des nations européennes». Ce n’est pas un détail. C’est une doctrine.

    En clair: les États-Unis soutiendront désormais les forces politiques européennes qui contestent l’ordre institutionnel, migratoire et idéologique dominant en Europe. Ils ne s’adresseront plus seulement aux gouvernements, mais aux peuples, aux partis, aux courants souterrains.

    C’est un renversement total de posture. Une révolution géopolitique en gants de boxe.

    Les Européens, que disent-ils? Rien ou presque. Les chancelleries se raidissent, s’indignent de la forme, regrettent la brutalité, invoquent les fameuses «valeurs». On ne conteste pas le diagnostic, on conteste le ton. Comme si l’esthétique d’un texte importait plus que son contenu.

    Il y a dans ces réactions une sorte de vacuité tragique. Les dirigeants européens ne semblent pas comprendre ce qui leur est dit. Ils persistent à croire que l’Amérique demeure ce protecteur bienveillant dont il suffirait de caresser l’humeur. Ils pensent que la rupture n’est qu’un orage. Elle est tectonique.

    Pourtant, depuis des décennies, des voix européennes avertissent de cette dépendance. Alain de Benoist a montré que l’atlantisme avait fonctionné comme une dissolution de la souveraineté. Guillaume Faye, avec sa verve prophétique, expliquait déjà que les États-Unis n’hésiteraient pas un jour à se délier de l’Europe si leurs intérêts l’exigeaient. Alexandre Douguine voyait dans l’Union européenne un espace intermédiaire incapable d’être sujet. Même Ernst Jünger, dans ses méditations tardives, pressentait que les nations européennes étaient sur le point de perdre le contrôle sur les grandes forces historiques.

    Ce que Trump dit aujourd’hui n’est que l’écho brutal de ces diagnostics longtemps méprisés.

    Et pourtant, paradoxalement, ce texte américain pourrait être pour l’Europe un électrochoc salutaire. Jamais, depuis soixante-dix ans, les Européens n’avaient reçu une telle invitation à redevenir adultes. L’Amérique ne veut plus être notre tuteur. Elle nous dit: assumez-vous. Défendez-vous. Devenez ce que vous prétendez être.

    Mais nos dirigeants n’entendent rien. Ils ne parlent que de ton, jamais de fond. Ils répètent que «l’alliance est indéfectible», comme si le verbe suffisait à conjurer la réalité.

    La langue est prête. Je coupe le feu, la vapeur s’élève, douce et matérielle, un souffle d’autrefois dans une cuisine bretonne. Je referme le document américain. Je reste un instant immobile, les mains tièdes de chaleur et d’inquiétude.

    Ce gouvernement Trump, par son cynisme franc, nous rappelle une vérité que nous avions soigneusement ensevelie sous des couches de bons sentiments et de discours atlantistes: les États-Unis ne sont pas nos amis. Ils sont une puissance. Une grande puissance, certes, mais une puissance qui agit pour elle-même et non pour nous.

    Rien n’est plus normal, d’ailleurs. Rien n’est plus sain.

    Le vrai scandale n’est pas qu’ils défendent leurs intérêts. Le scandale est que l’Europe ne sache plus défendre les siens.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 7 décembre 2025)

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