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Points de vue - Page 202

  • Macron et les années 30...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Michel Geoffroy cueilli sur Polémia et consacré aux déclarations du Président de la République sur la ressemblance de notre époque avec celle des années 30... Ancien haut-fonctionnaire, Michel Geoffroy a récemment publié La Superclasse mondiale contre les peuples (Via Romana, 2018).

     

     

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    Retour des années 30 ? Macron ne croit pas si bien dire

    Emmanuel Macron est déjà entré en campagne pour les élections européennes. Il a choisi la diabolisation de ses adversaires qui, selon lui, incarneraient « la lèpre nationaliste » ; alors que, lui, représenterait bien entendu le camp « progressiste », celui du Bien.

    Un clip de propagande, financé par le contribuable, valorise ainsi l’Europe de Bruxelles et présente Matteo Salvini et Viktor Orban comme les artisans diaboliques de la désunion européenne.

    Et dans une interview à Ouest France [1] Emmanuel Macron a renchéri : « Le moment que nous vivons ressemble à l’entre-deux-guerres. »

    La ficelle est évidemment un peu grosse et revient à suggérer que ceux que les médias nomment les populistes seraient des fascistes voire des nazis. Et qu’Emmanuel Macron serait un valeureux résistant contre la nouvelle peste brune…

    La réalité est tout autre.

    Un contresens historique

    La leçon d’histoire d’Emmanuel Macron tente de nous faire, ne peut qu’amuser car elle repose sur un grave contresens historique.

    Mais il faut dire qu’en digne représentant de la Davocratie, Emmanuel Macron ne connaît pas l’histoire. Il n’a d’ailleurs que mépris pour « le monde d’avant ». Ce n’est pas de sa faute, car, à l’Ena, on n’enseigne que l’économie et le droit, pas l’histoire ni les humanités.

    Prétendre assimiler au fascisme la révolte des peuples européens contre l’oligarchie mondialiste qui règne à Bruxelles repose sur un total contresens.

    Car, précisément, ceux que l’on désigne aujourd’hui sous le terme de populistes ne veulent pas instaurer la dictature – celle du prolétariat ou celle d’un Chef comme dans les années 30 – mais au contraire restaurer la démocratie.

    Une démocratie que, justement, les oligarchies européennes ont détruite en instaurant la dictature des minorités ainsi que le gouvernement des juges et en transférant la souveraineté des Etats à la bureaucratie mondialiste de l’Union européenne.

    Les progressistes sont en réalité les nouveaux totalitaires

    Quand Emmanuel Macron fait mine de défendre l’Union européenne contre les méchants populistes, en réalité il défend le totalitarisme post-démocratique que la Davocratie a imposé à l’Europe.

    Un nouveau totalitarisme qui consiste à imposer aux peuples des évolutions qu’ils rejettent, notamment s’agissant de l’immigration de peuplement ou de la déconstruction « sociétale » des mœurs et des identités.

    Comme le disait si bien Daniel Cohn Bendit, un fidèle soutien d’Emmanuel Macron : « Il faut arrêter de dire que le peuple a toujours raison [2] ».

    On ne saurait mieux démontrer que l’oligarchie mondialiste a la démocratie en horreur.

    Les prétendus progressistes – qui, soit dit en passant, ne cessent de déconstruire l’histoire sociale de l’Europe – sont en réalité les nouveaux totalitaires. Des totalitaires qui veulent museler les peuples européens en imposant partout leur censure et leur propagande.

    Ce sont donc bien eux qu’il faut arrêter et non les populistes !

    En réalité la situation est bien pire que dans les années 30 !

    La référence macronienne à l’entre-deux-guerres comporte cependant une part de vérité, mais pas du tout dans le sens où l’entendent le Président de la République et les médias de propagande à sa dévotion !

    En réalité, la situation actuelle est bien pire que dans les années 30.

    En effet, de nos jours, comme dans les années 30, les régimes parlementaires sont incapables de faire face aux événements : ils sont impuissants face au chômage de masse car ils pratiquent la même politique récessive consistant à augmenter les impôts et à baisser les salaires et les pensions.

    A la différence que, dans les années 30, les frontières existaient encore en Europe alors qu’aujourd’hui on les a détruites au nom du libre-échangisme mondialiste. Mais, comme dans les années 30, la pauvreté et la précarité s’installent partout et les inégalités sociales sont de plus en plus criantes.

    Car, comme dans les années 30, la bourgeoisie et les nouveaux riches méprisent les peuples. Avec cette différence que, dans les années 30, les riches avaient peur de la révolution communiste, alors que de nos jours ils n’ont plus peur de rien et se croient tout permis.

    L’impuissance des régimes parlementaires, comme dans les années 30 !

    Dans les années 30, les régimes parlementaires sont également incapables de résoudre pacifiquement la question des minorités nationales et des réparations de guerre, fruit amer du catastrophique traité de Versailles imposé par les politiciens français et les Etats-Unis, à toute l’Europe.

    Comme de nos jours les gouvernements de l’Union européenne ne savent pas comment faire face aux flux migratoires vers l’Europe ; ni comment résoudre la communautarisation et l’islamisation croissante de la société.

    Dans les années 30, les gouvernements tournent dans le vide car ils sont victimes de l’instabilité parlementaire.

    De nos jours, ils tournent dans le vide car ils ont perdu les moyens de gouverner : ils ont tout abandonné à l’Union Européenne, aux Banques et aux grandes firmes mondiales ! Et comme dans les années 30, la corruption du personnel politique s’amplifie parce que les lobbies dictent leur loi en toute impunité.

    Comme dans les années 30, la crise est morale et politique !

    Comme dans les années 30, l’Europe connaît une profonde crise morale.

    Dans les années 30, la crise résulte de la catastrophe européenne de la Grande Guerre.

    De nos jours elle résulte de l’épuisement du cycle libéral-libertaire qui débouche sur un profond nihilisme et sur l’effondrement individualiste de la société.

    Comme dans les années 30, la violence politique et sociale ne cesse d’augmenter. On a même vu un ministre de l’Intérieur [3] affirmer, le jour de son départ, que la situation serait incontrôlable d’ici 5 ans ! Ou un chef d’Etat major des Armées avertir que si les banlieues de l’immigration s’embrasaient, les Armées n’auraient pas les moyens d’y faire face [4].

    Mais à quoi sert donc l’Etat ?

    Comme dans les années 30, la défiance vis-à-vis des gouvernants de plus en plus illégitimes, car ils ne protègent plus les peuples, ne cesse d’augmenter. Le pays réel s’éloigne donc de plus en plus du pays légal.

    Une analogie trompeuse

    Alors Emmanuel Macron a raison mais malgré lui : la situation rappelle en effet, mais en bien pire, celle de l’entre-deux-guerres en Europe.

    Mais Emmanuel Macron nous trompe sur le sens de son action : il n’incarne pas en effet ceux qui résistent au chaos qui vient, mais au contraire ceux qui le provoquent par leur aveuglement idéologique libéral, libertaire et mondialiste et par leur autisme. Notamment par leur refus d’écouter ce grand cri de douleur européen qu’est le populisme.

    Comme hier, les politiciens refusent d’écouter la misère des peuples et leur aspiration à retrouver leur fierté nationale.

    Comme dans les années 30, les Français attendent aujourd’hui des hommes politiques qui soient à la hauteur des heures décisives que l’Europe et la France vont devoir affronter.

    Mais on sait déjà, hélas, qu’Emmanuel Macron, Jupiter fatigué, ne sera pas au rendez-vous de cette histoire qui vient.

    Michel Geoffroy (Polémia, 5 novembre 2018)

     

    Notes :

    [1] Le 31 octobre 2018

    [2] Le Figaro.fr du 5 juillet 2016

    [3] Gérard Collomb

    [4] Selon Philippe de Villiers , le 2 novembre 2018 à l’émission Les terriens du samedi,  l’ancien chef d’état major des armées aurait averti le président de la république « Si ça pète dans les banlieues, on n’est pas capable de faire face, on n’a pas les moyens de faire face, on n’a pas les hommes. »

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  • Le populisme, un instinct de survie des peuples ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Caroline Galactéros cueillli sur le Figaro Vox et consacré au populisme. Docteur en science politique, Caroline Galactéros est l'auteur de  Manières du monde, manières de guerre (Nuvis, 2013) et intervient régulièrement dans les médias. Elle vient de créer, avec Hervé Juvin, Geopragma qui veut être un pôle français de géopolitique réaliste.

     

     

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    Caroline Galactéros : «Le populisme exprime l'instinct de survie des peuples»

    La dénonciation d'une vague populiste planétaire, signe prétendu d'une montée des périls et de l'arrivée d'une nouvelle «peste brune» qui voudrait abattre les démocraties libérales et progressistes européennes, mais aussi américaine, brésilienne ou philippine, témoigne d'une gravissime incompréhension de la vérité même de l'expression démocratique contemporaine dans de vastes parties du monde. La solution, nous dit-on la mine grave? «Faire front»… en poursuivant la fuite en avant politicienne et la défausse technocratique. Haro sur le baudet! Tous ces apprentis dictateurs qui, en Hongrie, Pologne, République Tchèque, Autriche, Italie, aux États-Unis, aux Philippines et désormais au Brésil l'emportent sur les partis traditionnels sont les ennemis d'une «démocratie» incomprise, et leurs électeurs d'ignorantes victimes qui ne savent pas ce qu'ils font en votant pour eux.

    Comme c'est commode! Gommant comme par magie toutes les turpitudes de gouvernants déchus souvent corrompus ou démagogues, qui n'ont en commun que leur arrogance et leur inefficacité dans la gestion de leurs pays respectifs, on les idéalise et l'on s'y identifie même, nous considérant immaculés et surtout «du bon côté», de celui de l'humanisme irénique, de la fin consentie des États, des nations et des frontières, du progressisme sociétal sans frein, de l'accueil d'une diversité ethnique et religieuse dont on veut ignorer la charge déstabilisatrice.

    Qu'est-ce que le populisme? La crispation rétrograde de masses ignorantes et précarisées par une mondialisation qui a pris le mors aux dents et les traite comme des nombres et des ensembles, qu'il faut faire taire en leur assurant un minimum vital? Ou bien le chant malheureux et de plus en plus insistant d'un abandon ressenti et d'un refus de l'engloutissement progressif de ce qui faisait la riche diversité des nations, leur tonalité culturelle et politique spécifique et irréductible? Discréditer cette heureuse résilience, c'est se tirer une balle dans le pied. Le melting-pot américain lui-même est en souffrance. L'Amérique, nous dit-on, est en guerre civile froide… Mais le problème des démocrates américains lors de la dernière présidentielle - et l'une des causes de la défaite d'Hillary Clinton - fut de croire pouvoir gagner en misant sur le communautarisme et en segmentant furieusement le corps électoral sans percevoir son besoin de rassemblement. Trump, quels que soient ses travers et ses fautes, a su incarner ce besoin de cohésion, de destinée collective. C'est tout le génie de son «Make America great again». Ce n'est pas pour rien que ses adversaires l'accusent sans cesse de diviser le pays. Il manifeste violemment un manque de souffle collectif et ne met pas la poussière sous le tapis lénifiant de grandes déclarations creuses. Et puis, dans le cas américain, il existe encore un garde-fou: la conviction d'une vocation «impériale» et le sentiment diffus d'appartenance à une grande nation, qui sont toujours bien vivants dans la population, tandis qu'ils succombent chez nous sous les inhibitions et la repentance même de ceux qui devraient le défendre bec et ongles.

    Mais ces incantations courroucées contre le danger «populiste» et la réaffirmation martiale du «no pasaran» contre des «valeurs démocratiques et républicaines» sont sans objet et seront sans effet. Et même contre-productives. Premièrement, car les mots ne valent pas action. Confusion particulièrement aiguë chez les élites françaises. Deuxièmement, car la peur n'évite pas le danger. C'est le déni de la réalité, l'ignorance et l'aveuglement qui sont dangereux, pas les réalités électorales et politiques désormais lourdes que nos Cassandre démagogues prétendent ainsi conjurer. Les peuples parlent, les peuples crient même désormais, et c'est là une preuve de vitalité démocratique, d'instinct de survie. Ils manifestent leurs angoisses identitaires, leur «insécurité culturelle» tout autant qu'économique, mais surtout leur refus de se résigner à l'indifférence et au mépris que l'on témoigne depuis trop longtemps à leur bon sens et souvent à leur clairvoyance. Ils ne supportent plus l'incurie satisfaite de ceux qui prétendent les diriger et disent les comprendre. Alors, ils votent avec leurs pieds, (comme en France), ou bien ils écoutent chaque jour d'avantage les voix qui leur promettent des «solutions» aussi radicales et simplistes fussent-elles, celles qui mettent les pieds dans le plat et abordent les questions taboues et celles qui fâchent, depuis trop longtemps délaissées par les partis traditionnels. Car ils veulent que leurs politiciens retombent sur terre, prennent la mesure de phénomènes planétaires qui menacent leur sentiment toujours vivace d'appartenance à des nations... en danger. Ils voudraient bien, quel scandale, voir émerger des leaders… dotés de leadership, d'une vision, d'une volonté de les protéger de l'insécurité culturelle mais aussi de l'insécurité tout court.

    Des gros mots? Non, simplement des évidences qui gênent les utopistes et les politiciens qui depuis longtemps ont abdiqué leurs responsabilités et oublié ce que signifie précisément gouverner en démocratie: écouter, comprendre, représenter et servir les intérêts du peuple de vos mandants qui vous a délégué sa souveraineté. Servir, c'est d'abord s'oublier, totalement, penser plus grand que soi et agir par total dévouement. C'est voir loin et penser librement. C'est oser décider et affronter l'impopularité immédiate de décisions nécessaires. C'est convaincre. C'est protéger ceux qui vous ont fait confiance. C'est leur dire la vérité. C'est comprendre la complexité des mutations planétaires, qu'elles soient démographiques, économiques, culturelles, religieuses, environnementales. C'est prendre la mesure de leur signification géopolitique et de l'évolution probable des rapports de force dans lesquels il faut préserver l'intérêt national. C'est enfin parvenir à conjuguer la préservation des libertés politiques et des droits humains sans laisser la collectivité nationale se fragmenter autour de corporatismes revendicatifs qui insidieusement, privatisent peu à peu l'espace public et l'exposent à toutes les instrumentalisations internes et externes.

    Gouverner, c'est donc trouver l'alchimie délicate entre libéralisme économique, progressisme tempéré et un certain conservatisme sociétal autour des notions de lien, de famille, de patrie aussi. C'est ne pas sauter à pieds joints, juste pour «être dans le coup», dans les fantasmes transhumanistes et les ruptures anthropologiques en cours, cyniquement présentées comme des vecteurs de progrès humain, en fait accélérateur de la satisfaction illimitée du tout-puissant désir des individus. Ce désir qui est une tyrannie, qui arase tout sur son passage, la famille, l'Histoire, la filiation, le cœur même de l'humanité de l'homme. Évidemment, tout cela est difficile, aléatoire, ingrat. Il est plus aisé de pratiquer frénétiquement la méthode Coué et de faire tourner les moulins à vent en stigmatisant les relents de «fascisme» au lieu de traiter enfin les problèmes.

    En Europe, c'est la question migratoire qu'il faut en premier affronter, car elle est à l'origine du sentiment croissant d'insécurité culturelle. La décision d'Angela Merkel de l'été 2015 lui a coûté sa popularité mais a surtout fait se lever une immense inquiétude sur tout le continent. C'est une faute stratégique majeure. L'arrivée de formations politiques très à droite est directement liée à cet angélisme ahurissant complètement hors sol. En second lieu, il faut oser traiter sans mollir l'explosive question du rapport entre l'Islam et le socle historique, culturel et religieux européen, donc celle des conditions et proportions de leur compatibilité pratique. C'est ensuite les conditions de l'autonomisation économique de l'Europe, qui passe par un affrontement avec la prétention américaine à décider du niveau de prospérité des économies européennes comme de leur indépendance énergétique via l'imposition d'une extraterritorialité juridique léonine devenue un pur et simple avantage concurrentiel. C'est enfin décider notre sortie de l'enfance stratégique, repenser notre relation avec notre grand voisin russe, et structurer une défense européenne autonome permettant une affirmation géopolitique devenue impérative pour échapper à la tenaille américano-chinoise qui se referme lentement mais sûrement sur notre pusillanimité.

    La démagogie est donc de fait l'inverse du populisme qu'il faut cesser de diaboliser. La démagogie est du côté des élites dont l'indifférence aux peurs et au bon sens des peuples est si forte qu'elle s'apparente à un silence assourdissant et conduit au «dégagisme» que l'on voit à l'œuvre partout. L'autorité n'est pas l'autoritarisme. Écouter les peuples n'est pas de la démagogie. Comprendre leur besoin de leadership et de sécurité n'est pas menacer nos libertés, c'est les préserver et refuser de nous laisser dévorer en silence par un communautarisme qui va achever de fragmenter puis tuer notre démocratie.

    Cessons de nous payer de mots, de nous gargariser de nos fantasmes confortables. L'indifférence des grands partis de gouvernement comme de la superstructure européenne aux craintes populaires est suicidaire. La démocratie n'est pas une statue d'airain figée dans une pureté absolue. C'est un équilibre fragile et meuble, qu'il faut sans cesse consolider en l'adaptant aux menaces qui l'attaquent et qui ne sont certainement pas l'instinct de survie des peuples exprimé fébrilement dans les urnes. La démocratie libérale occidentale doit se repenser, oser questionner ses fondements et les conditions de sa sauvegarde, de son ressourcement, qui passent notamment par des freins à mettre sur l'ultra mondialisation, qui a déclassé et fragilisé les classes moyennes, les rendant vulnérables à des discours extrémistes. Elle doit repenser son lien avec le peuple, mais aussi les notions de limite, de frontière, de droits et de devoirs. Elle est, depuis une génération surtout, devenue le creuset d'un communautarisme qui la dissout et elle a, au nom de la tolérance et du progrès humain, totalement mésestimé les dangers politiques de celui-ci et l'influence domestique, notamment sécuritaire, de problématiques géopolitiques lointaines et globales.

    Si on continue de croire faire disparaître le danger en le niant, nous allons subir nous aussi un effet de boomerang difficile à dominer. Le danger en effet, c'est l'arrivée, par la voie des urnes, de partis extrémistes et démagogiques dont le discours rassure mais qui n'ont que des solutions outrancières. C'est l'expression à leur profit des instincts de repli et de fermeture de populations fragilisées. L'urgence est donc, pour les partis européens dits de gouvernement, de se reconnecter au niveau de conscience et de lucidité des peuples et d'entendre leurs craintes sans les mépriser. Car l'Europe entière, plongée dans un environnement international inquiétant qu'elle ne comprend pas ou si mal, coincée dans un idéalisme complètement dépassé, semble courir à tombeau ouvert vers son engloutissement. Ainsi faut-il redéfinir l'identité européenne en brisant les tabous et en refusant l'ouverture de notre ensemble à tous vents, car des offensives politiques et confessionnelles sont en cours qui misent sur notre manque de lucidité et notre goût immodéré pour la contrition.

    Sur le plan stratégique, c'est la même chose. Nous n'avons plus d'autre choix que de sortir de l'impuissance et de cesser de galvauder la notion de souveraineté pour enfin la pratiquer. C'est valable évidemment pour l'Europe, mais déjà pour la France. Pour ne prendre qu'un exemple, celui si triste de la Syrie, quel est aujourd'hui l'intérêt de Paris à persister à défendre l'indéfendable? La France ne peut être le fossoyeur d'États laïcs. Après avoir miraculeusement su éviter de participer à la destruction de l'Irak, elle s'est fourvoyée dans une entreprise de déstabilisation régionale en Lybie et en Syrie, parfaitement contraire à ses intérêts nationaux et dont elle doit très vite se désolidariser. Elle ne peut non plus continuer, pour quelques milliards toujours dus, d'appuyer même à mi-mots, un régime saoudien dont la réalité moyenâgeuse, à mille lieues de toute modernité ou progressisme, apparaît au grand jour, rendant plus indécente encore l'indignation embarrassée de ses soutiens cyniques. La France doit être faiseur de paix. La paix concrète, la paix qui passe par la reconnaissance de la survie d'un État, la Syrie, qui ne s'est pas laissé abattre. Faire la paix, c'est d'abord reconnaître ses erreurs de jugement, ses choix politiques erronés, et prendre part à un processus constructif qui préserve nos intérêts et nos valeurs, loin des diabolisations ridicules qui ne satisfont qu'une cohorte d'intellectuels éthérés, auxquels on pourrait d'ailleurs recommander un stage in situ, à Idlib par exemple, pour enfin ouvrir les yeux et comprendre que le martyre du peuple syrien a assez duré et que rien ne le justifie plus.

    Notre déni du réel devient plus que ridicule: il est tragique. Nos gouvernants doivent enfin écouter leurs mandants, reconnaître leur impéritie sécuritaire, leurs incohérences diplomatiques dont les effets sanglants se ressentent sur le territoire national, cesser d'alimenter le communautarisme en favorisant l'expression d'intérêts corporatistes et des dépendances destructrices de la cohésion nationale comme de l'enracinement multiséculaire de l'identité française sur un socle judéo-chrétien et humaniste. Dire cela n'a rien à voir avec de l'intolérance religieuse, tout à voir avec le refus de se voir dicter par l'extérieur des «canons» confessionnels, culturels ou politiques d'expression «identitaire» qui n'ont rien à voir avec la république, la laïcité, l'histoire, les valeurs et la loi françaises. Le fracas du monde doit nous éclairer. Les peuples n'ont pas tort parce qu'ils sont peuples. Ils refusent juste d'être des «populations» et des «territoires» gérés comme de simples réalités statistiques interchangeables.

    Le pragmatisme, c'est une honnêteté essentielle, c'est le courage de se reconnecter au réel, ici, et là-bas, même s'il nous déplaît ou nous heurte. C'est entrer en cohérence comme on entre en religion pour conjurer le véritable danger: l'éclatement des nations sous les coups conjugués de l'ultra individualisme et du communautarisme. Réconcilier progrès et ordre, cesser de confondre autorité et autoritarisme. Revisiter le conservatisme qui n'est pas une régression mais une marque aussi d'humilité et de limite mise à l'hubris narcissique de l'homme, désormais galvanisée par les illusions technologiques. Faire des choix difficiles qui nous sauveront, sauveront notre crédit et notre ascendant moral. La lumière est au bout du chemin de cette mue douloureuse. La popularité aussi, pour celui qui saura en convaincre son peuple et en tenir l'exigence dans le temps. Il faut crever l'abcès maintenant.

    Caroline Galactéros (Figaro Vox, 2 novembre 2018)

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  • Le cadavre Mao dans le placard bobo...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Xavier Raufer, cueilli sur Boulevard Voltaire, dans lequel il rappelle l'engouement pour le maoïsme d'une partie de l'intelligentsia française au début des années 70...

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    Les génocides ? Parlons-en ! Le cadavre Mao dans le placard bobo

    « Bourgeoise » ou « prolétarienne », la gauche adula jadis Mao Tsé-Tung. Début 1961, de retour de Chine, François Mitterrand affirme à L’Express (23 février) que Mao est « un humaniste » et que « le peuple chinois n’est en aucun cas au bord de la famine ». Or, de 1958 à 1962, le Grand Bond en avant de Mao fait 36 millions de morts (plus qu’en 1939-1945), famines, tortures, cannibalisme, nécrophagie, massacres massifs – 45 millions en comptant la guerre mondiale, 450 fois Nagasaki. En pleine paix, sans nul désastre naturel – juste un délire idéologique du Grand Timonier.

    Dans les archives du PC chinois, par volumes entiers : « Un paysan exhume quatre cadavres pour en dévorer la viande […] une fillette abandonnée tue et mange son petit frère de quatre ans. » Quatre ans après, c’est la révolution culturelle prolétarienne : la Chine à nouveau ravagée. Seule nuance : le fanatisme remplace la famine. Lors de banquets cannibales, les Gardes rouges dévorent « cœurs, foies et sexes de victimes », même « des enfants en bas âge ». Les « éléments noirs » (réactionnaires) sont enterrés vivants, lapidés, noyés, éventrés, émasculés, ébouillantés, explosés à la dynamite, souvent en groupe.

    L’enquête du PC chinois parle d’« assassinats effroyables », de « tueurs pire que des bêtes […] à la cruauté et sauvagerie révoltantes ». Yang Jisheng, le Soljenitsyne chinois (lui-même communiste), dénonce « l’une des pires convulsions de l’histoire humaine ». Que fait Mao, durant ces atrocités ? « En 1966, quand les gardes rouges massacrent ses ennemis, Mao (72 ans) est au bord de sa piscine avec de jolies filles de 17-18 ans. »

    Sur la rivière Xiao, un témoin voit, au fil de l’eau, passer cent cadavres à l’heure. Ainsi de suite, partout en Chine. Des morts par millions, encore. Pour le PC chinois (enquête de 1981), « la révolution culturelle (1966-1976) fut la pire catastrophe pour le Parti, l’État et le peuple, depuis 1949 ».

    Alors que la famille Zhou – et tant d’autres – subit le martyre, que fait l’intelligentsia française ? Elle a-do-re le maoïsme. L’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (UJCML) « étudie la pensée de Mao ». Sémillants intellos, Philippe Sollers et Julia Kristeva « couvrent les bureaux de Tel Quel [leur revue] des pensées de Mao »… Kristeva (entre deux contacts avec le KGB bulgare…) exalte Mao qui a « libéré les femmes et résolu l’éternelle question des sexes »… Pour Maria Antonietta Macciocchi, « la révolution culturelle inaugurera mille ans de bonheur »… Christian Jambet et Guy Lardreau font du Petit Livre rouge « la réédition des évangiles », de Mao, « la résurrection du Christ ». Fin 1976, encore, Macchiocchi, Sollers, etc., pleurent l’éviction des bourreaux-mao de la direction du PC chinois (Le Monde, 20 novembre, « Qu’est devenu l’idéal de la démocratie prolétarienne ? »).

    La Gauche prolétarienne – dont l’héritage médiatique vomit, à présent, le « populisme » – écrit, le 14 mars 1970 (le génocide chinois allant bon train) : « Nous sommes des maoïstes […] La vérité est du côté du peuple et est une arme toute-puissante. » Les 17 et 18 avril 1975, Libération glorifie l’amorce du génocide des Khmers rouges : « Le drapeau de la résistance flotte sur Phnom-Penh » et « Sept jours de fête pour une libération ». Plutôt trois ans d’enfer par la dictature pour les pauvres Cambodgiens qui y laissèrent un tiers de leur population.

    Depuis, c’est le grand silence (des cimetières). Ces journaux ont vaguement dénoncé ces horreurs, mais « oublié » les maoïstes. Exemple – parmi d’autres : pour les hagiographes du Monde, Jacques Rancière est « un auteur d’essais mondialement connus » […] philosophe dont « l’œuvre entretient un dialogue permanent avec le texte platonicien et un compagnonnage constant avec la littérature ». Or, Rancière fut un mao si fanatisé qu’il trouvait (dit l’ex-mao Jean-Pierre Le Dantec) l’UJCML bien molle et trop encore « dans le camp des mandarins ».

    Telle est l’intelligentsia qui, la poussière balayée sous le tapis, sans honte sur son terrible passé, fait encore la morale à tout un chacun. Avis à ces ex-gardes rouges des quartiers chics : pas vous et pas ça.

    NB : les détails et sources des affaires ci-dessus exposées sont à disposition de tout fact checker vétilleux.

    Xavier Raufer (Boulevard Voltaire, 5 novembre 2018)

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  • Fascistométrie et rééducation des masses...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François-Bernard Huyghe, cueilli sur son site Huyghe.fr et consacré aux tentatives, grossières, du système politico-médiatique d'assimiler la vague populiste à une résurgence du fascisme... Spécialiste de la guerre de l'information, François Bernard Huyghe, auteur de nombreux livres, a récemment publié La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015) et Fake news - La grande peur (VA Press, 2018).

     

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    Fascistométrie et rééducation des masses

    Les années trente reviennent, paraît-il. Certes les esprits tatillons, très « vieux monde », pourraient trouver quelques différences mineures : une guerre mondiale encore fraîche avec ses millions de morts et ses anciens combattants au désespoir, une crise économique pré-keynésienne notamment dans une Allemagne ruinée et saisie par un chute folle de la monnaie, des revendications territoriales (ou des occupations) entre pays européens, le péril bolchévique qui terrifiait sur fond de grèves ou d’émeutes, des gens armés en chemise de couleur se battant partout, les puissances d’une Europe divisée reposant sur leur colonies, guère de concurrence économique d’Asie mais aussi guère d’État providence, réarmement partout, des migrations essentiellement inter-européennes, des sociétés encore largement chrétiennes et rurales, un nationalisme assumé par les classes dirigeante à rebours ce qu’elles professent aujourd’hui, des gouvernements très instables, la montée de partis politiques totalitaires s’assumant comme tels… Passons.

    Chacun a bien compris qu’Emmanuel Macron jouait sur le point Godwin en nous suggérant un quasi retour du fascisme contre lequel il serait le dernier rempart. Fascisme est pour le moins un terme polysémique et nous nous sommes livrés à un petit test comparatif. En Italie puisque l’épouvantail Salvini est si souvent évoqué.

    Prenons d’abord un définition « classique » par Umberto Eco qui, en 1995, énonce quatorze caractéristiques sinon de tous les fascismes, du moins du fascisme comme « ur-fascsimo », archétype (plutôt un schéma d’un fascisme absolu ou poussé à l’extrême, même si chaque fascisme particulier diverge légèrement par rapport à lui) :

    - Culte de la tradition
    - Refus du monde moderne
    - Culte de l’action pour l’action
    - Refus de l’esprit critique
    - Culte de l’unité du peuple
    - Appui sur les classes moyennes
    - Obsession du complot
    - Exaltation de la lutte contre un ennemi surpuissant
    - Rejet de tout pacifisme comme trahison
    - Élitisme de masse (notre communauté est supérieure)
    - Culte du héros
    - Machisme
    - Droits des peuples contre droits des individus
    - Recours à un néo-langage porteur de forts contenus idéologiques

    Nous pourrions discuter chacun de ces points et nous demander plus en détail lesquels s’appliqueraient au stalinisme ou au maoïsme et lesquels seraient vraiment typiques de Salvini. Mais admettons qu’il s’agit d’un idéal-type, de tendances poussées à l’extrême et reconnaissons qu’Eco propose au moins des catégories significatives.

    Petite comparaison avec un texte qui fait grand bruit en Italie vingt-trois ans plus tard L’Espresso publie en ligne un test intitulé « fascistometro » donc destiné à mesurer le degré de fascisme du lecteur suivant son nombre de réponses positives ou d’approbation à 56 affirmations. Ces affirmations que nous n’avons pas la place de reproduire ici peuvent apparaître comme de bon gros lieux communs, mais sont présentés par l’hebdomadaire centriste comme autant d’étapes sur le chemin qui nous mènerait aux années les plus sombres.

    Quelques exemples :
    - l’Italie est un pays ingouvernable
    - Il nous faudrait un régime présidentiel
    - Les journalistes sont tous au service du pouvoir
    - Je vous rappelle que ces gens-là votent
    - Il faudrait les recenser
    - Je pense à nos garçons des forces armées
    - C’est facile de parler quand on est bien au chaud
    - Un pays sans frontière n’est pas un pays.
    - Etc.

    Le lecteur pourra consulter la liste complète, et, s’il le veut, procéder au test. On lui accordera que les phrases ne sont pas d’une immense finesse (cela dit : essayez d’inverser - un pays sans frontière est un pays, l’Italie est un pays gouvernable, je ne pense pas à nos garçons des forces armées, c’est courageux de parler quand on est bien au chaud- et faites vous des copains…) . Certes, nous ne cherchons pas à démontrer que les rédacteurs de l’Espresso (la romancière M. Murgia qui a rédigé le test) sont légèrement moins fins que l’auteur du « Nom de la rose ». Il y a une terrible différence de registre. Analyser le fascisme pour Eco, c’est penser quelques catégories fondamentales d’où découlent des attitudes. Pour L’Espresso c’est criminaliser des phrases de bistrot, avec une bonne dose de mépris de classe. C’est accessoirement culpabiliser des réactions populaires spontanées pour y dénoncer le germe de la nouvelle lèpre. Le fascisme le produit spontané de la niaiserie des masses : difficile de faire plus contre-productif.
    Du reste, Mme Murgia publie en ce moment avec H. Janeczek intitulés « Attention au fascisme qui vit en vous ». L’idée est claire. Nous sommes tous potentiellement fascistes. Racismes et violences sont universels (ce serait donc une pulsion de nature et non une construction de quelques cultures dominantes ?). Il faut donc apprendre à s’autoanalyser et à s’autodiscipliner. Dressage et repentance. Le problème du fascisme n’est pas un problème politique, c’est un problème psychanalytique.Vigilance, camarades, dressons un barrage contre les pulsions des masses.

    Proposition de test pour L’Espresso :
    « Si vous étiez un fasciste désireux de gagner les prochaines élections que feriez vous aux électeurs ?

    A) Je leur enverrais des gens en uniforme leur parler de dieux antiques, de mort au combat, de mobilisation totale du peuple tout entier, de la prochaine guerre à entreprendre contre un adversaire surpuissant...
    B) Je leur ferais lire L’Espresso pour les persuader que ceux qui souhaiteraient plus d’emplois pour leurs concitoyens ou qui critiquent les fonctionnaires sont des nôtres : la preuve que le ventre est encore fécond d’où est sortie la bête immonde
    C) je traduis le clip gouvernemental français (évoqué à l’article précédent)
    D ) Je reprends les slogans psys de Mai 68 sur la libération de la parole et je crie « à bas le Surmoi ».

    François-Bernard Huyghe (Huyghe.fr, 3 novembre 2018)

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  • Ni végans, ni industriels : soutenons les éleveurs paysans !...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Jocelyne Porcher, cueilli sur Figaro Vox et consacré à l'imposture du véganisme. Sociologue et directrice de recherches à l'INRA, Jocelyne Porcher est l'auteur de Vivre avec les animaux (La Découverte, 2011).

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    Ni végans, ni industriels : soutenons les éleveurs paysans !

    La journée mondiale du véganisme, sortie tout droit du chapeau des communicants végans, storytelling édifiant à l'appui, a été fixée au 1er novembre, jour de tous les saints, suivi depuis des siècles par la fête des morts. De fait, cette journée végan annonce effectivement des fossoyeurs, ceux qui s'apprêtent à enterrer nos dix millénaires de vie commune avec les animaux.

    L'objectif du véganisme en effet est d'exclure les animaux de tous les pans de notre vie ; de l'alimentation, de l'habillement, des loisirs et de l'ensemble de la vie quotidienne: pas de saucisse, pas de yaourt ni de miel, pas de cuir, pas d'équitation, pas de chien. Les animaux domestiques ont été faits prochains par les théoriciens de la «libération animale». Ils ne sont donc ni appropriables, ni tuables, ni comestibles. Il n'est donc plus question de vivre avec des vaches, non plus qu'avec des chevaux car monter sur leur dos est la preuve de la domination que nous exerçons sur eux. Plus question non plus de vivre avec des chiens, porteurs de collier, vaccinés, identifiés, éduqués, exploités à la maison, dans la police ou auprès des aveugles.

    Bien sûr, les thuriféraires du véganisme ne s'attardent pas sur l'exclusion programmée des chevaux ou des chiens car la majorité des amis des animaux, contributeurs des associations végans, ne conçoivent pas de vivre sans leurs compagnons. Silence donc sur cette partie du projet végan. Plutôt que de laisser nos concitoyens penser les conséquences réelles de cette idéologie de la rupture avec les animaux domestiques - avec tous les animaux domestiques - qu'est le véganisme, les théoriciens et les militants préfèrent minimiser leurs intentions et proposent de suivre une voie discursive autant que distractive, un conte de fées d'une vie avec les animaux «autrement» dans laquelle personne n'exploitera personne ni n'aura faim ni ne travaillera ni ne devra affronter une nature hostile. Cela toutes choses égales, par ailleurs, dans le meilleur des mondes capitalistes.

    Si les laudateurs du véganisme taisent leurs intentions de «libérer» les chevaux et les chiens, ils sont par contre beaucoup plus prolixes sur la nécessité de libérer les animaux de ferme. Quelle que soit la façon dont ils sont élevés car «bio ou pas bio, petit éleveur ou élevage intensif, la finalité est la même». Or, précisément, la finalité n'est pas du tout la même. La finalité des productions animales, industrielles et intensifiées, c'est le profit. Il n'y en a pas d'autres. Les animaux dans ces systèmes sont des choses. Leur existence est niée. Tout comme l'existence des salariés enfermés avec eux dans les usines. L'industrie des productions animales est fondée sur la violence et sur le déni de la vie. Ce qui est juste l'inverse en élevage, là où l'on élève les animaux. La finalité du travail dans ce monde-là, individuelle et collective, est de vivre avec les animaux. Et pour cela de travailler avec eux. Et donc de produire et de tirer un revenu de cette production. Et donc in fine d'abattre des animaux car dans un système de ressources finies, si des animaux naissent, d'autres doivent partir. Et nous devons manger tous les jours. Mais dans ce monde-là, on ne transforme pas de la matière animale, on donne la mort à des animaux comme on leur a donné la vie. Avec respect.

    Ce qui est en jeu n'est donc pas de sortir les animaux de ferme de nos vies, mais de transformer les conditions de notre vie commune au travail. Que l'on soit omnivore ou végétarien, les animaux et nous-mêmes avons besoin d'un véritable élevage, d'un élevage paysan et d'éleveurs libres. Libres de choisir la race des animaux qu'ils élèvent, libres de leur mode d'existence, libres de maîtriser leur vie mais aussi leur mort. Soutenir l'abattage à la ferme, c'est œuvrer bien plus efficacement pour les animaux que de verser une obole aux fossoyeurs. Car les fossoyeurs sont riches, et même très riches. On le comprend. Après tout, nolens volens, ils servent des intérêts puissants.

    Car que mangerons-nous lorsque l'élevage aura disparu? Du soja et de la viande in vitro. Avec qui vivrons-nous quand les chevaux et les chiens auront disparu? Avec des robots. Coïncidence. Les mêmes multinationales, et en premier lieu les GAFA, soutiennent l'agriculture cellulaire et le développement des robots. Coïncidence. Les laudateurs du véganisme soutiennent aussi la viande in vitro. Pas pour eux-mêmes bien sûr, mais pour nos concitoyens incapables de se passer de viande. Ainsi «comme de nombreuses personnes refusent de renoncer à leur dépendance à la viande, PETA souhaite les aider à passer à une chair qui ne cause ni souffrance ni mort». Imposer une agriculture sans élevage, c'est donc ce sur quoi repose la collusion d'intérêts entre une start-up de la communication végane comme L214 et les start-up de l'agriculture cellulaire soutenues par les multinationales et par les fonds d'investissement les plus puissants. Au nom de la protection de la planète et de la défense des animaux, il s'agit bien d'exclure les animaux et de les remplacer par des substituts plus rentables. Préparer le terrain des substituts chez les consommateurs en œuvrant par tous les moyens à les dégoûter de la viande, voilà le travail réel des supposés défenseurs des animaux. Leur objectif n'est pas de sortir les animaux des systèmes industriels et de leur permettre enfin de vivre leur vie, mais tout simplement de les faire disparaître.

    Hier lors de la journée du véganisme, les militants n'ont pas manqué de nous abreuver d'images d'abattoirs et de mauvais traitements infligés aux animaux. Cela en boucle, alors même que des milliers d'éleveurs vont passer cette même journée auprès de leurs animaux à travailler, et pour cela, à écouter les animaux, à les comprendre, à les admirer et à les regretter. Ils vont aussi passer leur journée à se battre contre l'administration, les règlements, les services sanitaires et les militants végans qui viendront les insulter et renverser leurs étals de fromage. Ils vont se battre pour pouvoir bien travailler malgré tout.

    Ouvrons les yeux. Le véganisme est le pire et le plus stupide projet qui soit concernant les animaux domestiques et le pire et le plus triste projet pour tous ceux qui aiment les animaux et ne conçoivent pas leur vie sans eux.

    Ouvrons les yeux. Le véganisme est la voie d'un asservissement accru aux multinationales de l'agroalimentaire et des biotechnologies.

    Ouvrons les yeux. Sortons définitivement de l'industrie des productions animales, prenons nos responsabilités envers les animaux en tant que consommateurs et citoyens. Si nous refusons la violence industrielle, refusons ses produits.

    Ouvrons les yeux. Soutenons l'élevage paysan. Soutenons une belle vie pour les vaches, les cochons, les poules. Une belle vie qui vaille la peine d'être vécue. Et une mort digne. Car il y a que ce qui ne vit pas qui ne meurt pas. Et nous comme les animaux, nous vivons et nous sommes mortels.

    Pour une journée mondiale de l'élevage et des animaux domestiques, je l'affirme et je signe.

    Jocelyne Porcher (Figaro Vox, 2 novembre 2018)

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  • Le chemin de la vassalité...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Caroline Galactéros, cueilli sur le site du Courrier de Russie et consacré à l'enfermement de la diplomatie française dans un vassalité sans issue vis-à-vis des États-Unis...

     

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    Le chemin de la vassalité

    Et voilà ! The cat is out of the bag. Impossible, désormais, de croire ou même de faire semblant de croire à nos propres mensonges ou aveuglements. La sauvagerie du monde, la froide détermination de certains régimes, les faux-semblants et le cynisme radical des donneurs de leçons les plus bruyants, tout cela est brutalement mis à mal et nous force à ouvrir les yeux. Et si l’on profitait enfin de cet effet de réalité pour prendre des décisions salutaires ?

    Entre le directeur chinois d’Interpol soudainement volatilisé, le journaliste saoudien peut-être découpé en rondelles par un commando dans son consulat d’Istanbul et la « révélation » opportune, par le ministère russe de la Défense (Fake news ! dira-t-on sans doute ; pas impossible, mais l’anathème ne suffit plus et l’affaire Skripal n’a clairement pas révélé tous ses secrets), de l’existence en Géorgie d’un laboratoire militaire américain spécialisé dans la production d’agents biologiques toxiques, on se pince pour sortir d’un cauchemar entêtant… alors qu’il faudrait juste arrêter de rêver.

    Rêver, par exemple, d’une Arabie saoudite devenue révolutionnaire sous la férule miraculeuse d’un despote éclairé de 30 ans et brusquement convertie à la modernité et au progressisme, pour justifier notre soutien militaire et politique à un régime bel et bien moyenâgeux. Un soutien empressé et cupide qui illustre un suivisme sidérant vis-à-vis de Washington. Or les motivations américaines pour appuyer Ryad ‒ accréditer contre toute évidence ce nouveau « phare de la démocratie » orientale et, par contraste, accuser de régression politique et sociale l’Iran, pays récalcitrant, concurrent pétrolier majeur et potentiel Game Changer moyen-oriental fort préjudiciable à Israël ‒ ne sont pas les nôtres. Pour quelques juteux contrats, nous y perdons notre âme, notre crédit diplomatique global et toute marge de manœuvre en Syrie et en Irak, sans même parler du marché iranien ou de celui de la reconstruction en Syrie… Le cynisme n’est pas le réalisme, c’est l’avatar d’un moralisme au petit pied, indéfendable pour une démocratie telle que la nôtre qui prétend se préoccuper des droits de l’homme… et de la femme… « Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts » ‒ il est plus que temps de se souvenir de cette juste maxime gaullienne, car la préservation de notre ADN symbolique relève aussi de la défense de nos « intérêts » au sens où la puissance est faite d’influence.

    Pour revenir à l’affaire Khashoggi et la mettre en perspective, il est savoureux de voir combien la Turquie du président Erdoğan prend à cœur la disparition du journaliste saoudien et mène l’enquête… Il faut dire que la lutte est féroce entre Ankara et Ryad pour la tutelle du monde sunnite et la bienveillance ou la clémence américaine envers leurs agissements. Ankara reste à la manœuvre à Idlib, conserve de fortes ambitions en Syrie… et vient opportunément de libérer le pasteur américain qu’elle retenait il y a quelques jours.

    Cette affaire fait en tout cas désordre et révèle la schizophrénie structurelle du vaste dessein de la Dream Team moyen-orientale que constitue le trio américano-israélo-saoudien : promouvoir le royaume saoudien comme tête de pont sunnite occidentalo-compatible face à la montée en puissance de Téhéran. Or, quand on songe au martyre réservé à ce journaliste critique du régime, quelle crédibilité accorder au plan « vision 2030 » du Prince Salman ? Faire muter l’économie saoudienne d’une structure de rente pétrolière à une puissance touristique et technologique ? Peut-être. Faire converger la société civile saoudienne vers des canons occidentaux ? Jamais. De la poudre aux yeux et une impossible alchimie. Permettre aux Saoudiennes de conduire ne suffira pas à convaincre que le pouvoir saoudien goûte et pratique notre progressisme jugé à jamais décadent… sauf à Marbella ou Monte Carlo peut-être. Mais fi de ces détails ! L’Aramco ouvre son capital et il y a tant d’argent à la clef que les hurlements de Jamal Khashoggi, débité à la scie électrique, ne sauraient ternir longtemps la fama usurpée d’un tyran mégalomane, ni remettre en cause la tenue, dans moins de deux semaines, du « Davos du désert », sommet économique où vont se presser tous ces passionnés… de pétrodollars. Les protestations – très formelles ‒ de Washington et l’envoi, toutes affaires cessantes, du secrétaire d’État Pompeo à Ryad pour remettre au pas le supplétif local n’empêcheront pas les officiels américains et le gotha de la finance internationale, en dépit de quelques défections, de se retrouver pour monnayer l’alliance cardinale désormais explicite entre Israël et le Royaume, avec, en ligne de mire, la bascule du monde sunnite au profit de l’État hébreu et la diabolisation de l’axe chiite… et de Moscou. « Cachez ce sein que je ne saurais voir », semblent dire, agacées, ces personnalités prises la main dans le sac de leurs intérêts bien compris, contraintes de s’indigner pour la galerie. Encore quelques jours et l’on accréditera peut-être jusqu’à la thèse d’une provocation ou d’un piège tendu à l’impétueux prince du désert…

    Pendant ce temps en Syrie, les islamistes forcenés retranchés à Idlib jouent les prolongations pour mettre en échec l’accord de cessez-le-feu russo-turc conclu le 17 septembre. Tant que chacun croira pouvoir glaner encore un peu d’effet de levier sur le dos de ce pays dévasté, la paix n’arrangera personne. La bronca antirusse, elle, se poursuit, cette fois via la question religieuse, avec l’autocéphalie subite de l’église ukrainienne, aussi minoritaire dans le pays que fortement encouragée outre Atlantique.

    Au-delà de ces soubresauts tragiques, l’attitude américaine semble traduire à la fois une exaspération impériale et un emballement punitif devant la perte de contrôle sur certaines zones et certains États, mais aussi l’autonomisation intempestive d’acteurs régionaux qui, telle Ankara, vendent désormais cher leur allégeance au plus offrant. C’est inquiétant pour Washington. Pour nous aussi, Européens, orphelins de ce « grand frère » auquel nous accordions une confiance aveugle, par principe, par facilité, par paresse et faiblesse, et qui nous fait à présent ouvertement chanter, nous menace même du pire au cas où nous oserions désobéir, nous culpabilise comme de mauvais élèves devant porter le bonnet d’âne. Ainsi en va-t-il des Allemands, par exemple, auxquels les envoyés américains reprochent tout de go leur dépendance gazière envers Moscou. « Vous osez acheter du gaz russe ? C’est un scandale… ! Vous pactisez avec le Diable en personne ! Choisissez donc le gaz américain !! Et tant que vous y êtes, achetez aussi des armes américaines si vous voulez que l’OTAN ‒ donc l’Amérique ‒ vous protège de l’ogre russe ! »

    On peut évidemment considérer tout cela comme l’écume du réel et du souhaitable. On peut aussi, face à l’extension manifestement sans fin des sanctions américaines à tout État n’obéissant pas à Washington (cf. l’Inde, qui a le mauvais goût d’acheter des systèmes S-400 à Moscou), estimer qu’il n’y a d’autre issue que de se soumettre. À la moindre démonstration d’autonomie de décision ou esquisse de concurrence, l’extraterritorialité du droit américain, nouvelle arme fatale, s’abat sur le récalcitrant telle la vérole sur le bas clergé. Quant à l’Europe, sidérée, elle subit les clauses léonines de notre Grand Allié et se fragilise chaque jour davantage, acquiesçant à sa propre réduction au statut de proie économique pour le futur combat de Titans entre la Chine et l’Amérique. Les entreprises françaises font même du zèle pour savoir laquelle sera la plus rapide à quitter l’Iran (Italiens et Allemands, eux, sont toujours là et capitalisent sur notre empressement suicidaire…).

    Certes, dans les conférences et débats policés parisiens, on s’insurge bruyamment contre l’extraterritorialité du droit américain. Certes, on vote la « loi de blocage » à Bruxelles pour protéger les entreprises européennes des foudres de Washington et travailler en Iran. Mais il ne vient à l’idée de personne de sonner haut et fort la fin du délire, et d’oser répliquer brutalement sur tous les fronts, de la même façon que nous sommes agressés. Le courage est tout, sauf une vertu répandue. Il faut toujours un éclaireur pour montrer le chemin et entraîner la troupe. Il semble malheureusement que nous soyons prisonniers d’un « syndrome de Stockholm » aggravé, enchaînés volontaires, otages ravis de n’avoir pas le choix et de ne pas devoir penser par eux-mêmes, encore moins de prendre le risque d’agir en rupture. Lourde affliction que celle qui ronge les élites européennes et leurs relais face à une Amérique qui trace sa voie, croit son imperium bousculé mais intact, et méprise souverainement ses alliés les plus anciens.

    Pourtant, il y aurait un moyen très simple de faire enfin « bouger les lignes » d’un rapport de force qui nous étrangle. Parlons sans ambages : que gagne l’Europe à maintenir des sanctions voulues par Washington contre Moscou ? Ne peut-on étendre le mécanisme de blocage à la Russie et en profiter pour suspendre les sanctions décrétées par l’UE, qui ne servent qu’à cristalliser stupidement l’hostilité croissante de Moscou sur fond de dépit ? La Crimée et le Donbass ne trouveront aucune issue tant que l’on prétendra tordre le bras à Moscou. Pas plus que Paris n’aura la moindre chance sérieuse de retrouver un rôle en Syrie. En revanche, la bascule de cet acteur global vers le pôle chinois s’en trouvera accélérée à notre plus grand détriment. C’est là une évidence stratégique, et notre aveuglement confine à la stupidité. L’Italie vient de faire savoir combien elle jugeait cet entêtement « absurde » sur le plan tant économique que social et culturel. Le refus d’un seul État de prolonger les sanctions suffit à les rendre caduques. Attendra-t-on que Rome prenne le lead de l’UE en la matière ? Ce serait là l’humiliation ultime pour Paris et une formidable occasion manquée.

    Caroline Galactéros (Le Courrier de Russie, 16 octobre 2018)

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