Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

eurasie

  • Le pivot géographique de l’histoire...

    Les éditions de l'Asymétrie viennent de publier un des textes fondateurs de la géopolitique, datant de 1904, Le pivot géographique de l'histoire, du géographe britannique Halford J. Mackinder, avec une présentation de Raffaele Sciortino.

    Mackinder_Le pivot géographique de l'histoire.jpg

    " Issu d'une conférence de 1904, « Le pivot géographique de l'histoire » est le premier jalon d'un paradigme géopolitique anglo-américain focalisé sur la « masse eurasiatique » et voué à en empêcher l'unification. Avec ce texte, le géographe britannique H.J. Mackinder a mené une réflexion primordiale sur le rapport entre l'espace mondial et la politique internationale. En contextualisant de façon critique ses thèses et leurs implications, la présentation de R. Sciortino en fait ressortir toute l'actualité, à un moment historique où - après la crise de la mondialisation - la rivalité entre grandes puissances reprend le dessus. Le contrôle de l'Île-monde n'a jamais été un enjeu aussi crucial. "

    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!
  • Forgerons et héros civilisateurs...

    Les éditions Les Belles Lettres viennent de publier un essai de Nissim Amzallag intitulé Forgerons et héros civilisateurs - Métallurgie, croyances et sociétés à l'Âge du Bronze. Ancien chercheur à l'université Ben Gourion de Beer Sheba, Nissim Amzallag travaille depuis plus de vingt ans sur la dimension culturelle des techniques, notamment la métallurgie, et leur incidence sur les croyances religieuses dans l’Antiquité.

     

    Amzallag_Forgerons et héros civilisateurs.jpg

     

    "Les forgerons de l’Antiquité sont aujourd’hui regardés comme d’anonymes producteurs d’outils, d’armes, de machines et de bijoux. Mais il en était tout autrement à l’âge du bronze, où ces artisans faisaient figure de héros civilisateurs, bravant l’autorité des dieux comme des puissants de ce monde. La mythologie les désigne également comme des devins, poètes, musiciens, médecins, les sages parmi les peuples et les gardiens de leur mémoire.
    Au nom de quoi cet artisanat fut-il investi d’un tel prestige ? Et comment a-t-il pu répandre dans toute l’Eurasie un nouveau type de valeurs en rupture avec la mentalité des sociétés agraires du Néolithique ? Combinant les données de l’archéologie et de la mythologie avec les croyances religieuses et les connaissances techniques du passé, ce livre dévoile une réalité oubliée : la production de cuivre fut jadis entendue comme une création de matière.
    Imprimant à l’homme une hardiesse sans précédent, elle l’invita à se hisser au rang des dieux. Elle l’incita à élaborer un monde à sa mesure, faisant jaillir un élan civilisateur propre à métamorphoser le cours de l’Histoire.
    L’expérience de la métallurgie servit de source d’inspiration à un univers de croyances organisé autour de la sanctification de l’acte créateur et de sa préservation. Et c’est sur cette base que furent jetés les fondements des civilisations de l’Eurasie, dont nous sommes aujourd’hui les héritiers."

    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!
  • Entre Moscou et Washington, l’illusion eurosibérienne...

    Nous reproduisons ci-dessous  un point de vue de Balbino Katz (chroniqueur des vents et des marées !...), cueilli sur Breizh-Info et consacré à la question des rêves divergents entre les partisans de l'empire en Europe et en Russie...

    Eurasie.jpg

    Entre Moscou et Washington, l’illusion eurosibérienne

    Se rendre au bar de l’Océan, au , un dimanche midi est une épreuve, non seulement car il est souvent bondé, mais parce qu’il est fort malaisé d’y accéder par la rue de la Marine, changée en marché et noire de monde où l’on avance au pas. Pour y parvenir, je choisis les quais, longeant les chalutiers à l’arrêt. Je savais qu’à cette heure mon amie Paule, cette dame sinisante d’esprit sagace, serait sans doute là. J’avais grand intérêt à l’entretenir de cette rencontre à Washington où le président Zelensky, escorté d’une cohorte d’Européens, allait implorer auprès de Donald Trump quelque esquisse de cessez-le-feu.

    Discuter de la Russie avec mon amie est toujours profitable. Elle ne l’envisage pas comme un simple État, mais comme un empire de glaces, dont la capitale, Moscou, a trop longtemps été perçue comme une copie imparfaite de l’Occident, alors qu’elle puise ses rites et sa majesté jusque dans l’héritage de Pékin. Qui se souvient encore que le protocole de la cour impériale russe s’inspirait de celui des empereurs chinois, fruit lointain des chevauchées asiatiques qui avaient pénétré jusqu’au cœur de l’Europe orientale ?

    En marchant, mes pensées s’envolèrent vers Bruxelles, dans ces années 1980 où j’avais rencontré Jean Thiriart. Il avait façonné une partie de l’imaginaire de la droite radicale par sa vision d’une Europe euro-sibérienne. Je m’étais laissé séduire par cette logique de projection continentale, qui promettait à l’Europe un destin impérial de Vladivostok à Dublin. Je me souviens encore du manifeste que j’avais rédigé sous le titre « Pour que la France et l’Allemagne rejoignent le pacte de Varsovie », texte que Guillaume Faye avait relu et encouragé. Placardé sur les murs de la péniche à Sciences Po, il avait désarçonné les communistes, qui nous haïssaient, autant qu’il intriguait la droite libérale, qui nous croyait des leurs. Ce fut un instant d’ambiguïté délicieux, presque schmittien, où l’ami et l’ennemi échangeaient leurs masques.

    C’est dans ce climat intellectuel que j’avais adhéré à l’association France-URSS. Le premier article que je publiai dans leur revue éponyme fut une chronique anodine sur l’exposition d’un peintre russe à Paris, mais pour moi il signifiait un pas de plus : j’entrais dans l’âge adulte avec la conviction d’un destin euro-sibérien, nourri par Thiriart, par la mouvance de la Nouvelle Droite, et par une franche hostilité à tout ce qui portait l’empreinte américaine.

    Je dois ici dire combien j’ai aussi subi l’influence de la revue Elements comme celle d’Alain de Benoist dont la phrase provocatrice qu’il avait lancée : « je préfère porter la casquette de l’Armée rouge plutôt que manger des hamburgers à Brooklyn » m’avait fortement marqué. Jean-Yves Le Gallou s’en est souvenu dans sa contribution au Liber amicorum Alain de Benoist – 2 :  « Quel tollé ! On criait alors au scandale, au moment même où les chars soviétiques semblaient à une étape du Tour de France. Imprudence pour un journaliste de Valeurs actuelles, assurément pas le meilleur moyen de faire fortune, d’être décoré de la Légion d’honneur et d’entrer à l’Institut. Mais quelle lucidité, quand on mesure, quarante ans plus tard, les ravages de l’américanisation du monde ! L’empire, l’empire américain, l’empire marchand fut ensuite et reste encore au centre de ses critiques. Cette condamnation du « système à tuer les peuples », selon le titre d’un livre de Guillaume Faye paru aux éditions Copernic, garde aujourd’hui une pertinence absolue.»

    Puis vint la fin du monde communiste. La désillusion fut rapide, brutale. Ce que nous avions rêvé comme un titan politique n’était qu’une société en ruine, minée de contradictions. Et l’arrivée, dans mon horizon, d’Alexandre Douguine m’obligea à mesurer l’abîme. Ses paroles révélaient que la Russie ne pensait pas comme nous, qu’elle ne voulait pas ce que nous voulions.

    Thiriart, que j’avais tant admiré, restait un rationaliste. Son Eurosibérie était une construction géopolitique, laïque, matérialiste, où l’Europe et la Russie devaient fusionner pour rivaliser avec l’Amérique. Douguine, lui, parlait un autre langage. Là où Thiriart ne voyait qu’un équilibre des puissances, il voyait une mission quasi divine. Là où Thiriart rêvait d’un État continental centralisé et moderne, Douguine convoquait l’orthodoxie, la métaphysique et la mémoire impériale.

    Les différences étaient béantes. Thiriart voulait dépasser les petits nationalismes pour bâtir un peuple continental, rationnel et uniforme. Douguine, lui, affirmait la singularité russe et son rôle messianique, au cœur d’un empire pluriel, bigarré, tourné vers l’Orient. Thiriart voyait l’ennemi principal dans l’atlantisme américain, tandis que Douguine désignait la modernité occidentale tout entière comme l’adversaire à abattre. L’un était stratège, l’autre prophète. L’un citait Schmitt, l’autre Evola.

    Alors j’ai compris que ces deux visions ne se rejoindraient jamais. L’Eurosibérie de Thiriart ne trouverait pas son ciment en Russie, et l’eurasisme de Douguine n’admettrait jamais l’Europe comme partenaire, mais seulement comme province sous tutelle. C’est là que s’est brisée pour moi l’illusion eurosibérienne. Douguine, en s’imposant comme la voix d’une Russie redevenue impériale, a mis fin à ce rêve pour toute une génération européenne. Il a révélé, par sa vigueur même, que notre projet n’était qu’une chimère née sur le papier.

    J’avais cru que nos deux demi-continents pouvaient s’unir dans un même élan. J’ai découvert que les Européens, concentré de faiblesses intellectuelles et morales, sont incapables de ce grand dessein, et que les Russes, enfermés dans leur univers mystique et tragique, ne songent qu’à eux-mêmes.

    En dépassant le kiosque des balades en mer de Soizen, juste en face du bar, la conclusion m’était venue naturellement : nous, Européens d’extrême Occident, sommes coincés. Coincés entre un empire russe auquel nous ne sommes pas compatibles, et un voisin hyperpuissant, les États-Unis, qui représentent tout ce que nous ne sommes pas. Dans notre faiblesse intellectuelle, morale et militaire, nous n’avons d’autre recours que de tendre la main, tantôt vers l’un, tantôt vers l’autre, pour obtenir le droit de survivre.

    J’ai compris ce jour-là que Douguine, par la vigueur de son verbe et la certitude de sa foi, avait clos un cycle. Il était le fossoyeur du rêve eurosibérien, celui qui révélait que la Russie n’avait jamais voulu partager notre destin mais seulement nous absorber. En l’écoutant, j’ai reconnu la fin d’un monde, le nôtre, et Spengler n’avait pas tort : l’Europe chancelle, elle se recroqueville comme un vieil arbre dont les racines pourrissent sous terre.

    Et pourtant, tout n’est pas perdu. Notre péninsule, aussi malade qu’elle paraisse, n’est pas encore tout à fait morte. Elle ressemble à ce corps fiévreux que la médecine croit condamné mais qui attend, peut-être, l’électrochoc qui réveillera son pouls. Le souffle peut revenir, si la volonté renaît.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 19 août 2025)

    Lien permanent Catégories : Points de vue 0 commentaire Pin it!
  • Akinakès : Une histoire des épées divines en Eurasie...

    Les éditions Lemme edit viennent de publier un essai de Iaroslav Lebedynsky intitilé Akinakès - Une histoire des épées divines en Eurasie.

    Historien spécialiste des anciennes cultures des steppes eurasiatiques et du Caucase, Iaroslav Lebedynsky enseigne l’histoire de l’Ukraine à l’Institut national des langues et civilisations orientales à Paris.

     

    Lebedynsky_Akinakes.jpg

    " De l’akinakès des anciens nomades de la steppe, à l’Excalibur d’Arthur, en passant par le « glaive de Mars » que prétendait détenir Attila, Batradz, le héros caucasien dont le corps est une lame d’acier trempé, le mythique Zulfikar d'Ali, ou les sabres des héros chinois et japonais, les cultures d’Eurasie connaissent de nombreuses traditions d’épées divines. Certaines légendes ont des similitudes frappantes... Remontent-elles à une source commune ?
    Sans omettre la part de rêve attachée à ces armes surnaturelles, ce livre recense les principales histoires d’épées "magiques" d’Eurasie, nous entraînant par là même de la Bretagne à l’Extrême-Orient, des steppes d’Ukraine aux pics du Caucase. "

    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!
  • Les ambitions inavouées...

    Les éditions Tallandier viennent de publier le nouvel essai de Thomas Gomart intitulé Les ambitions inavouées - Ce que préparent les grandes puissances. Historien et directeur de l'Institut français des relations internationales, Thomas Gomart est membre des comités de rédaction de Politique étrangère, de la Revue des deux mondes et d'Etudes et est déjà l'auteur de L'affolement du monde - 10 enjeux géopolitiques (Tallandier, 2019) et de Guerres invisibles (Tallandier, 2021).

     

    Gomart_Les ambitions inavouées.jpg

    " Que savons-nous des plans échafaudés par nos partenaires et adversaires ? La guerre en Ukraine nous a brutalement rappelé qu’une décision prise par un chef d’État a un impact sur le sort de millions de personnes. Pour rompre avec une vision du monde souvent nombriliste, la France doit mieux comprendre les ambitions des autres grandes puissances. C’est l’objectif de cet essai inédit et stimulant.

    Quelle importance accorder à la foi religieuse dans les stratégies conduites par la Turquie d’Erdogan, l’Iran de Khamenei et l’Arabie saoudite de MBS ? De quelle manière les orientations
    prises par l’Allemagne de Scholz, la Russie de Poutine et la Chine de Xi Jinping reconfigurent-elles l’Eurasie ? Le Royaume-Uni et les États-Unis se définissent désormais comme des «démocraties maritimes ». Qu’en est-il de l’Inde ?

    Combinant temps long et ruptures récentes, Thomas Gomart nous invite à regarder «d’en haut» neuf grandes stratégies. Pour concevoir sa propre vision, Paris doit intégrer celle des pays
    avec lesquels elle entretient des relations cruciales tout en considérant le contexte global : réchauffement climatique, crise énergétique, conflits, innovations technologiques ou encore flux économiques et numériques. Au regard des transformations à l’œuvre, il y a urgence pour la France à repenser sa stratégie pour les décennies à venir si elle veut encore compter dans le monde. "

    Lien permanent Catégories : Géopolitique, Livres 0 commentaire Pin it!
  • Une perspective d’Orient...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Dario Rivolta, consacré au point de vue de l'Orient sur l'Occident et l'Europe. L'auteur est analyste géopolitique et ancien député italien et membre de la Commission des Affaires Étrangères.

    Amérique du Nord, Analyse, Articles, Asie, Chine, Eurasie, Europe, géoéconomie, Organisations Internationales, Panorama de la Gouvernance mondiale, Politique et Relations internationales, Stratégie Globale, dario rivolta

    Une perspective d’Orient

    Notre monde sous une autre perspective : comment l’orient nous perçoit-il ?

    Pour obtenir de bons résultats dans une négociation internationale, qu’elle soit commerciale ou politique, il est indispensable de bien comprendre quels sont les véritables centres d’intérêts de l’interlocuteur (même non déclarés) et ses « lignes rouges« . Pour cela, il faut essayer d' »entrer » dans sa tête, connaître les racines culturelles dans lesquelles il a grandi et, surtout, savoir comment il nous perçoit ainsi que le monde dont nous sommes le fruit. Au contraire, l’erreur la plus courante et la plus contre-productive dans laquelle nous tombons consiste interpréter la négociation au travers nos codes de lecture en projetant nos propres canons de jugement sur l’autre et en présupposant l’existence de valeurs et réflexes communs.

    Malheureusement, quand nous regardons l’Asie et le reste du monde depuis l’Occident, nous n’avons pas l’habitude de nous dépouiller de nos préjugés et de nos habitudes culturelles. Pire encore : il nous semble évident que notre façon de voir le monde est le seul possible ou du moins la meilleure de toutes les alternatives.

    Cependant, quiconque souhaite jeter au moins un aperçu de la façon dont les Asiatiques voient le monde occidental ferait bien de lire le livre de Kishore Mahbubani : « Occident et Orient : qui perd et qui gagne« .

    Mahbubani est un parfait « médiateur culturel » ayant été diplomate singapourien pendant trente ans ayant assumé différentes hautes responsabilités auprès du Conseil de sécurité des Nations unies. Son éducation culturelle débute à Singapour avec une licence en philosophie et un mémoire de master sur la confrontation entre Karl Marx et John Rawls. Il a étudié la littérature européenne, indienne et chinoise et parle plusieurs langues. Entre autres choses, il a enseigné aux USA à Harvard et a été doyen et professeur de la Lee Kuan Yew School of Public Policy (Singapour). Il a également écrit plusieurs livres, dont un sur Machiavel. Foreign Policy l’a inclus dans la liste des plus grands intellectuels mondiaux et le Financial Times le considère parmi les cinquante économistes capables de débattre raisonnablement de l’avenir de l’économie capitaliste.

    Son jugement sur l’Occident part de l’hypothèse que le plus grand cadeau qu’il ait fait au monde est le pouvoir du raisonnement logique. Mode désormais également adopté par l’Orient mais peu à peu revisité ou même abandonné en Asie : « … L’Occident a perdu la capacité de se poser des questions fondamentales et s’est réfugié dans une bulle auto référentielle et complaisante…« .

    Dans le volume susmentionné, il nous rappelle que depuis le début de l’histoire jusqu’au XIXe siècle, les deux plus grandes économies du monde étaient la Chine et l’Inde et ce n’est qu’au cours des deux derniers siècles que l’Europe et le monde anglo-saxon sont devenus politiquement et économiquement dominants. Cependant, cette situation s’est clairement inversée, surtout au cours des deux dernières décennies. La part du PIB mondial en 1980 était clairement en faveur de l’Occident (au sens large, y compris le Japon et la Corée du Sud, considérés politiquement « occidentaux« ) avec une part supérieure à 60 %, mais aujourd’hui cette part est tombée à moins de 40 % et se contracte continuellement en faveur des économies des pays émergents. Déjà en 2015, les membres du G7 ont contribué à hauteur de 31,7 % à la croissance mondiale, tandis que la Chine + l’Inde + le Brésil + le Mexique + la Russie + l’Indonésie et la Turquie (E7) ont atteint 36,3 %. En termes de pouvoir d’achat, en 1980, la Chine représentait un dixième de l’économie américaine, en 2014 elle est devenue la plus grande économie du monde.

    Pour confirmer le revirement, des enquêtes ont par exemple établi qu’en 2016, 90 % des jeunes Indonésiens se déclaraient heureux alors qu’en Europe, seuls 57 % de leurs pairs étaient heureux. Il est clair pour tous que le sentiment de bonheur potentiel découle davantage des attentes concernant l’avenir que des conditions du moment.

    Mahbubani décrit un aveuglement des élites occidentales dans le fait que nous continuions à croire que l’événement le plus important de l’histoire mondiale récente ait été le 11 septembre 2001 (Twin Towers). Tout en attribuant la présence d’excellentes universités et d’intellectuels talentueux dans le monde occidental, il est surprenant que l’importance absolue de l’adhésion de la Chine à l’OMC sur les développements futurs dans le monde n’ait pas été comprise et mieux interprétée dans ce qu’elle signifie à l’échelle planétaire. C’est cet événement qui a conduit au début du déclin économique occidental. La Banque des règlements internationaux, elle aussi, le dit dans un rapport officiel de 2017 : l’entrée d’un milliard de nouveaux travailleurs hautement productifs dans le système commercial mondial a entraîné une « destruction créative » massive et la perte de nombreux emplois en Occident. D’où l’instabilité politique et l’appauvrissement économique croissants, les populismes et les luttes entre pauvres qui dévastent nos sociétés. Un fait intéressant (citant un universitaire américain) est le suivant : « En moyenne en 1965, le PDG d’une entreprise américaine gagnait 20 fois le salaire d’un de ses ouvriers. En 2013, toujours en moyenne, ce ratio est passé à 296 fois« . Exactement ce qui a continué à se produire en Europe aussi, contribuant à exacerber les conflits sociaux.

    Concernant la croyance répandue parmi nous selon laquelle les Chinois souffrent tous d’un régime exceptionnellement despotique, il écrit : « Si cette perception occidentale était vraie, comment 100 millions de Chinois voyageraient-ils à l’étranger ? … Et puis, 100 millions de Chinois rentreraient-ils librement chez eux s’ils se sentaient vraiment opprimés ?« . Il ne s’agit pas de nier que de nombreux cas de mécontentement populaire se manifestent aussi en Chine, mais des formes de protestation, parfois violentes, se produisent également dans nos pays démocratiques et la seule différence (importante) tient à la façon dont les gouvernements respectifs réagissent.

    Parlant de visions stratégiques, Mahbubani est très clair. Selon lui, « l’intervention la plus malavisée a été d’envahir l’Irak en 2013. En théorie, la guerre en Irak s’est déroulée au lendemain du 11 septembre. En pratique, ce n’était qu’une démonstration de l’arrogance et de l’incompétence stratégique de l’Occident, et des États-Unis en particulier. En détruisant Saddam et en attaquant les talibans, les États-Unis ont beaucoup aidé la puissance iranienne… et créé un gâchis colossal« . L’Irak est maintenant devenu l’exemple type de comment ne pas envahir un pays. Lee Kuan Yew, Premier ministre de Singapour et ami des Américains, a sarcastiquement noté que « même les Japonais avaient fait mieux pendant la Seconde Guerre mondiale« .

    Selon lui, une deuxième bévue stratégique occidentale majeure a été d’ »humilier davantage la Russie déjà humiliée« . Il cite Churchill qui a soutenu que « dans la victoire, vous avez besoin de magnanimité« . Au contraire, après avoir remporté la guerre froide, l’Occident a voulu étendre l’OTAN aux frontières de la Russie. À ce propos, Thomas Friedman (c’est toujours Mahbubani qui le cite) dans le New York Times du 4 mars 2014 (après le Maïdan) écrivait : « J’ai lutté contre l’expansion de l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie après la guerre froide, quand la Russie était de loin la plus démocratique et la moins menaçante de tous les temps. Cela reste l’une des choses les plus stupides que nous ayons jamais faites et, évidemment, a jeté les bases de l’ascension de Poutine.« 

    Autre aspect abordé par le cultivé diplomate singapourien est l’accusation lancée contre la Russie d’avoir tenté de s’ingérer dans les élections présidentielles américaines de 2017 : « Aucun dirigeant américain ne s’est posé la question : mais les USA ne se sont-ils jamais rendus coupables d’ingérence dans des élections dans d’autres pays ? » Et la réponse est citée par une étude (2016) de l’Institute of Politics and Strategies de l’Université Carnegie Mellon qui a constaté que de 1946 à 2000 bien plus de quatre-vingts cas d’ingérence américaine ont été documentés.

    Le troisième point qu’il considère comme une erreur de jugement de l’Occident sont les soi-disant « révolutions de couleur”. Une liste partielle comprend : la Yougoslavie (2000- Bulldozer), la Géorgie (2003- Rose), l’Ukraine (2005- Orange et 2014- Maidan), Irak (2005- Violet), Kirghizistan (2005- Tulipes), Tunisie (2010- Jasmin), Égypte (2011- Lotus). Sans oublier la Libye et la Syrie. Il souligne que certaines de ces « révolutions » ont été générées en interne mais que l’Occident s’est empressé de les soutenir au nom de « l’exportation de la démocratie« . Une exportation qui n’a jamais concerné des pays « amis » comme par exemple, l’Arabie Saoudite et (peut-être) la Turquie.

    Garcia Marquez, après le 11 septembre, a écrit au président Bush : « … Comment vous sentez-vous maintenant que l’horreur éclate dans votre jardin et non dans le salon de votre voisin… Savez-vous qu’entre 1824 et 1994, votre pays a fait 73 invasions en Pays d’Amérique latine… Depuis près d’un siècle, votre pays est en guerre avec le monde entier… Qu’est-ce que ça fait, Yankee, de découvrir qu’avec le 11 septembre, la longue guerre est enfin arrivée chez vous ? « .

    Bien sûr, le livre de Mahbubani contient de nombreuses autres considérations vues d’orient qu’il nous est utile de découvrir. Attention, il n’est pas un ennemi de l’Occident et a même été élu membre de la prestigieuse Académie Américaine des Arts et des Sciences. C’est simplement quelqu’un qui nous regarde d’un autre point de vue et, dans de nombreuses circonstances, regrette ce qu’il juge être nos erreurs.

    Le livre se conclut par un constat très intéressant sur la diversité des intérêts des États-Unis et de l’Europe, pas toujours conciliables, et sur son étonnement de voir comment les élites européennes suivent servilement les volontés américaines, même si elles constituent souvent un préjudice pour le Vieux Continent.

    La lecture de Kishore Mahbubani nous oblige à une nouvelle perspective, à travers le spectre asiatique et mondial et nous offre différents angles d’analyse pour observer le globe dans lequel nous vivons trop souvent en guerres inutiles.

    Dario Rivolta (Geopragma, 29 décembre 2022)

    Lien permanent Catégories : Géopolitique, Points de vue 0 commentaire Pin it!