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eurasie - Page 2

  • Quinze visions de l'Europe...

    Nous reproduisons ci-dessous la traduction d'un article d'Erik Lehnert, de Benedikt Kaiser et de Till-Lucas Wessels cueilli dans le numéro d'octobre 2018 de la revue "néo-droitiste" allemande Sezession et consacré aux principales visions de l'Europe qui existent ou ont pu exister dans l'espace politico-idéologique.

     

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    Nation et Europe - Quinze conceptions

    Mitteleuropa
    La conception la plus connue de la Mitteleuropa repose sur le livre du même nom de l'homme politique libéral Friedrich Naumann (1860-1919). Paru en 1915, il devint rapidement un best-seller. Dans le contexte du débat général sur les buts de guerre, Naumann y revendiquait un "impérialisme libéral", par lequel il voulait avant tout assurer la survie des deux États allemands, l'Empire allemand et l'Autriche-Hongrie.
    Le long débat autour de ce livre a montré qu'en Allemagne, personne n'avait sérieusement réfléchi aux buts de guerre avant le début de la guerre et que beaucoup n'étaient pas d'accord avec les exigences exagérées des cercles völkisch.
    Le point de départ des réflexions de Naumann était la fusion de l'Empire allemand avec la double monarchie, d'abord sur le plan économique, puis sur le plan politique. Les causes en étaient la guerre, qui remettait en question la survie, et le fait, postulé par Naumann, que seuls les grands espaces économiques étaient capables de survivre à long terme.
    Naumann était convaincu que non seulement les deux pays seuls, mais aussi les deux ensemble étaient trop petits pour survivre et qu'il fallait donc, si l'on ne voulait pas sombrer dans l'isolement, se joindre à l'Angleterre ou à la Russie pour pouvoir survivre ensemble en tant que "monde".
    Mais la souveraineté n'existerait que si l'on devenait soi-même un centre, en réunissant un territoire plus grand, à l'instar du Zollverein allemand. L'Allemagne entière devait donc devenir une puissance économique de "première classe" et, pour ce faire, intégrer les autres États et nations d'Europe centrale afin de devenir ensemble un corps économique mondial propre.
    Naumann n'a été concret qu'en ce qui concerne l'union des deux États allemands, il est resté discret sur d'autres points et a misé sur l'attractivité de la nouvelle Mitteleuropa, à laquelle les États se rallieraient ensuite d'eux-mêmes.
    Fidèle à ses convictions nationales et sociales, Naumann voulait faire de ce projet l'affaire du peuple. La Mitteleuropa est l'une des "idées de 1914" qui ont finalement échoué à l'issue de la guerre, mais qui sont restées d'actualité en raison du chaos provoqué en Europe centrale par les traités de la banlieue parisienne. (EL)

    Paneurope/États-Unis d'Europe
    L'Union paneuropéenne du publiciste austro-japonais Richard Nikolaus Coudenhove-Kalergi (1894-1972) peut être considérée comme l'un des projets précurseurs de l'UE pendant un temps les plus réussis. L'élément central de l'œuvre de Coudenhove-Kalergi de 1923 était la création en plusieurs étapes d'une fédération européenne d'États : mise en place d'un traité d'arbitrage européen, d'une alliance défensive et d'une union douanière.
    Cette union d'États devait à son tour servir de point de départ à une unification globale sur le modèle des États-Unis, son objectif principal étant d'empêcher de nouveaux conflits armés en Europe et d'affirmer le continent face à l'Union soviétique et aux États-Unis d'Amérique.
    Coudenhove-Kalergi était donc tout aussi réticent à la participation de la Russie à cette alliance qu'à celle de la Grande-Bretagne, liée par essence aux États-Unis, bien qu'il n'exclue pas par principe l'adhésion de l'un ou l'autre pays.
    En revanche, les colonies d'outre-mer des États européens devaient être intégrées. Coudenhove-Kalergi les considérait comme une opportunité féconde pour nourrir la population croissante de l'Europe. En règle générale, Coudenhove-Kalergi est aujourd'hui perçu comme le représentant et le précurseur d'une union européenne démocratique.
    Winston Churchill s'est ainsi référé à lui lorsqu'il a appelé à la création des "États-Unis d'Europe" dans son "Discours à la jeunesse universitaire". Comme Coudenhove-Kalergi, il excluait toutefois la Grande-Bretagne et la Russie de cette Europe. (TLW)

     

    Union douanière européenne/Noyau européen (Kerneuropa)
    L'"Union douanière européenne" souhaitée par Otto Strasser (1897-1974) et d'autres nationaux- révolutionnaires dissidents a été modifiée à plusieurs reprises. Dans les années 1920, on a d'abord formulé l'objectif d'un "noyau européen". Celui-ci donnerait naissance à un marché intérieur qui comprendrait, outre l'Allemagne, les pays d'Europe centrale apparentés sur le plan économique, à savoir la Hongrie, le Danemark, les Pays-Bas, le Luxembourg et la Suisse.
    On soulignait expressément qu e la création réussie d'un noyau européen avec un système monétaire commun signifierait qu'à partir de ce noyau, d'autres étapes de mutualisation pourraient avoir lieu au niveau de l'Europe.

    Les "États-Unis d'Europe"
    Les "États-Unis d'Europe" – avec l'Allemagne comme hégémon naturel – ont été évoqués comme objectif à long terme. Dans les années 1960 et 1970, les partisans de Strasser, autour de leur inspirateur, défendaient l'idée d'une "fédération européenne" qui, en fin de compte, s'en tenait à l’union douanière de la "Kerneuropa" dominée par l'Allemagne.
    Strasser formulait après la Seconde Guerre mondiale que cette fédération possédait une légitimité "si elle préservait la spécificité des peuples européens et assurait leur possibilité de développement". Comme Oswald Mosley ou Pierre Drieu la Rochelle, Strasser soulignait la nécessité de s'opposer à tout nivellement, car la diversité proprement européenne constituait "la force et la beauté de l'Europe" - la fédération européenne autour du noyau dur de l'Europe devait être conçue de manière à préserver la plus grande autonomie d'action possible pour chaque peuple.
    Contrairement à Drieu (avant 1945) et Mosley (après 1945), Strasser ne voulait pas que les États-nations se fondent dans un État européen, mais voulait "confédérer" les différentes nations ; la correspondance de Strasser avec Mosley, en particulier, illustre le fossé qui le sépare de la "nation Europe". (BK)

    L'Europe intermédiaire (Zwischeneuropa)
    De nombreux nouveaux États-nations sont nés en Europe centrale et orientale de l'héritage des empires disparus lors de la Première Guerre mondiale. Après la consolidation de l'Union soviétique, il est devenu clair qu'ils n'auraient guère de chance de survivre isolément.
    C'est dans ce contexte que des intellectuels et des hommes politiques ont discuté de différentes variantes de coopération transnationale, qui ont été balayées par la Seconde Guerre mondiale et la domination communiste qui s'en est suivie et qui ne sont redevenues d'actualité qu'après la fin de la Guerre froide et la dissolution de l'Union soviétique en différents États nationaux.
    Le précurseur de cette idée fut le maréchal polonais Piłsudski, qui voulait rétablir la Pologne dans ses frontières médiévales. A long terme, il envisageait la création d'une fédération slave qui s'étendrait de la mer Baltique à la Méditerranée (Miedzymorze, "mer intermédiaire").
    Cette idée, qui perdure aujourd'hui sous le nom d'Intermarium, a toujours été caractérisée par une opposition frontale à l'Allemagne à l'ouest et à la Russie à l'est. Le journaliste et économiste Giselher Wirsing (1907-1975) élargit l'idée et forgea en 1932 le terme d'"Europe intermédiaire" pour les États situés entre l'Allemagne et l'Union soviétique.
    Dans son livre du même nom, il préconisait que l'Allemagne, après l'échec de son incursion dans l'océan mondial et sa vaine recherche d'amitié avec l'Ouest, se tourne vers l'Est. L'Allemagne devait se rapprocher des peuples de l'Europe intermédiaire afin de développer une forme d'économie autonome, qui devait s'opposer aussi bien au marxisme doctrinaire qu'au capitalisme impérialiste.
    Il avait en tête une structure fédéraliste de l'espace germano-intereuropéen basée sur les nations, tout en ne reniant pas le modèle de l'Union soviétique. Le seul moyen d’affirmer une identité était que les États ne disposent que d'une souveraineté de façade.
    La renaissance actuelle du concept d'Intermarium n'a rien à voir avec Wirsing et est propagée comme une alternative à l'UE dominée par l'Allemagne, bien que la plupart des États concernés soient entre-temps eux-mêmes devenus membres de l'UE. Une variante de cette idée relevant de la realpolitik se cache derrière le regroupement des pays dits de Visegrád (Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovaquie) dans une union douanière, qui subsiste aujourd'hui sous le toit de l'UE en tant qu'alliance informelle. (EL)
    Eurasie
    La notion d'"Eurasie", utilisé notamment dans l'entourage du philosophe Alexandre Douguine (né en 1962), n'est qu'une ébauche d'une conception concrète de l'organisation. En fait, Douguine a d'abord formulé une série de théories sur les grands espaces qui examinent si et comment la Russie appartient à l'Europe et le contraire.
    Chez Douguine, le terme "Eurasie" a en outre une composante métaphysique et parfois même spirituelle. Les partisans de l'"Eurasie" défendent la thèse selon laquelle il existe un bloc eurasien qui s'oppose diamétralement à la partie atlantique et occidentale du monde.
    Il existe différentes idées sur l'étendue de ce bloc. Elles vont de l'espace couvert par l'Union économique eurasienne (composée en premier lieu de l'Arménie, du Kazakhstan, du Kirghizstan, de la Biélorussie et de la Russie) à l'"Eurasie de Dublin à Vladivostok", promue un temps par Douguine.
    Quoi qu'il en soit, les peuples européens et asiatiques en font partie à part égale, et la Russie occupe une position hégémonique naturelle. Du côté de la Révolution conservatrice et du nationalisme social-révolutionnaire de gauche, des revendications correspondantes avaient déjà été formulées avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, et elles se sont exprimées en conséquence après la guerre, par exemple par la voix d'Ernst Niekisch, d’Ernst von Salomon ou d’Otto Strasser.
    Au niveau européen, deux autres penseurs eurasistes, Jean Thiriart et son élève Carlo Terracciano, prenaient le relais. Le premier, athée matérialiste, propageait une approche rationnelle et géopolitique de la thématique, tandis que Terracciano se référait fortement à des aspects de la philosophie de Julius Evola et ne se limitait donc pas à la promotion d’une alliance anti-américaine, mais soulignait, comme les premiers eurasistes russes autour de Nikolaï Trubetskoï, le besoin d'un renouveau spirituel. (TLW)

     

    Ordre du grand espace
    Le juriste Carl Schmitt (1888-1985) a produit un approfondissement du concept d'empire en 1939 avec sa conférence intitulée "Völkerrechtliche Großraumordnung mit Interventionsverbot für raumfremde Mächte" (Le droit des peuples réglés selon le grand espace proscrivant l'intervention de puissances extérieures). Il y reprend les idées de base de la doctrine Monroe de 1823, dans laquelle le président américain Monroe avait proclamé, outre l'exigence d'indépendance des États américains, la non-intervention des puissances extra-américaines dans cet espace, avec en même temps la non-intervention de l'Amérique dans des espaces extra-américains.
    Selon Schmitt, le principe "l'Amérique aux Américains" a été interprété par la suite comme un droit de domination des Nord-Américains sur l'ensemble de l'Amérique, qui a finalement été étendu au monde entier en 1917 avec l'entrée en guerre des Américains.
    La raison en est que les Américains considèrent le monde comme un marché de capitaux ouvert, qui fonctionne au mieux avec une constitution libérale et démocratique, ce qui justifie toute intervention contre des forces réticentes. Schmitt reprend l'idée d'un grand espace concret et l'applique à l'Europe et à la situation précédant immédiatement le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.
    Dans l'esprit de la doctrine Monroe originelle, il revendique pour l'Allemagne le droit de régler elle-même les affaires allemandes mais aussi européennes, sans ingérence de puissances étrangères à l'espace, et proclame un grand espace européen.
    Celui-ci s'oriente vers les frontières continentales et exclut donc la Grande-Bretagne. Ce grand espace est déterminé par l'Empire allemand, qui se trouve au centre de l'Europe et donc en position de front contre les deux universalismes : l'Est bolchevique et révolutionnaire mondial et l'Ouest libéral et démocratique assimilant les peuples.
    En revanche, le Reich doit défendre la "sainteté d’une organisation de la vie non universaliste, populaire et respectueuse des peuples", qui prend forme dans le Großraum. Schmitt voyait dans cette association la condition d'un véritable ordre nouveau, capable d'intégrer à la fois le peuple et l'État dans les représentations spatiales du XXe siècle.
    L'Empire allemand devait être pour les peuples d'Europe le garant de leurs formes de vie. Cette conception a été profondément discréditée par la suite, mais reste vivante en tant que forme opposée aux idées de politique européenne de l'après-guerre, si l'on conçoit l'UE comme le contraire du grand espace européen imprégné par l’idée d’empire. (EL)

     

    Eurofascisme
    L'eurofascisme était un courant intellectuel idéo-politique qui connut son apogée de 1934 à 1945, avant que ses dernières ramifications ne se fondent diversement dans la "nation Europe" (Mosley) ou dans l'"Eurasie" (Douguine/Thiriart). Géographiquement, l'Etat fédéral euro-fasciste, tel qu'il était essentiellement défendu par Pierre Drieu la Rochelle (1893-1945), mais aussi par les Belges José Streel et Pierre Daye, englobait l'Europe actuelle sans la Russie, mais avec la Grande-Bretagne ; d'un point de vue purement géographique, il était identique au concept de Mosley.
    La différence résidait dans le degré de fédéralisation : le concept de Mosley était plus centralisé, celui de Drieu plus subsidiaire et fédéraliste selon la ligne "région, nation, Europe". Drieu voyait les obstacles à une unification européenne surmontés par une résolution des questions frontalières européennes au moyen de fonctions de pont régionales dans une "Paneurope" sociale (à ne pas confondre avec Coudenhove-Kalergi).
    Il faudrait d'abord se détourner de l'Europe "bourgeoise" pour aller vers une Europe "jeune", débarrassée du chauvinisme, de la décadence et de l'individualisme. L'eurofascisme en tant que phénomène "roman" était en outre un mouvement de protestation contre l'"Europe" allemande national-socialiste ("Grand Reich germanique", etc.).
    Le 15 juillet 1944, Drieu publie un règlement de comptes avec la politique étrangère nazie ; jusqu'à aujourd'hui, ce Bilan fasciste est considéré comme un texte clé des mondes d'idées "européistes" de droite. Dans l'environnement nazi lui-même, il n'y avait que des projets isolés, principalement économiques, d'instituts subordonnés ("Communauté économique européenne") [NDT : la lecture du récent essai de Georges-Henri Soutou, Europa ! - Les projets européens de l'Allemagne nazie et de l'Italie fasciste (Tallandier, 2021) permet de nuancer fortement ce propos.].
    Outre le juriste Alexander Dolezalek, l'historien Karl Richard Ganzer a également réfléchi au nouvel ordre européen dans son ouvrage Das Reich als europäische Ordnungsmacht (1941). Ces tentatives et d'autres sont restées marginales jusqu'à la fin de la guerre, tandis que l'européisme des tranchées propre à la Waffen-SS a survécu à l'année 1945 dans les cercles de vétérans. (BK)

     

    Union européenne
    Les débuts de l'actuelle Union européenne ne sont pas le fruit de théories politiques européennes, mais s'inscrivent dans la tradition de la politique d'alliance classique. Dans le Pacte de Bruxelles de 1948, la France, la Grande-Bretagne et les pays du Benelux s'étaient réunis pour former une alliance défensive.
    L'arrière-plan était la guerre froide qui se profilait et la peur de l'Allemagne, dans laquelle on voyait un danger potentiel malgré la démilitarisation. Avec l'adhésion de l'Union occidentale à l'OTAN, créée un an plus tard, les efforts d'unification européenne se sont ensuite concentrés sur le domaine économique, auquel l'Allemagne a également pu participer.
    La Communauté du charbon et de l'acier de 1951, qui avait pour objectif principal d'harmoniser les industries allemande et française de l'acier et du charbon, et qui a également impliqué l'Italie et les pays du Benelux et créé pour la première fois une autorité supranationale, est considérée depuis lors comme l'embryon de la future Communauté européenne.
    Quatre ans plus tard, l'Allemagne a obtenu une souveraineté limitée par le traité de Paris et a adhéré au pacte de Bruxelles (aujourd'hui Union de l'Europe occidentale) et à l'OTAN, ce qui a cimenté la division de l'Europe en deux blocs. En 1957, les traités de Rome ont été suivis par la Communauté économique européenne et la Communauté de l'énergie atomique.
    Ces communautés sont devenues la Communauté européenne, à laquelle ont adhéré en 1973 quelques pays d'Europe du Nord. En 1981, la Grèce, le Portugal et l'Espagne, jusqu'alors exclus en raison de leur régime autoritaire, ont suivi.
    Le souhait exprimé depuis le milieu des années 1980, surtout par la France, d'élargir la CEE pour en faire un marché intérieur européen a été exaucé en 1992 avec le traité de Maastricht, qui a créé l'UE en tant qu'union économique et monétaire.
    En 1995 a suivi le deuxième élargissement au nord, en 2002 l'introduction de l'euro (que 19 pays ont aujourd'hui comme monnaie), et à partir de 2004 l'adhésion des pays d'Europe centrale et orientale. Le traité de Lisbonne, adopté en 2007 et définissant l'UE comme un super-État centralisé, était un compromis, la Constitution européenne n'étant pas applicable en raison de l'échec des référendums en France et aux Pays-Bas.
    La Croatie a été le dernier pays à rejoindre l'UE en 2013, ce qui signifie que 28 [NDT : article écrit en 2018, donc avant le Brexit] des 47 Etats européens font désormais partie de l'UE. (EL)

    Nation Europe
    Le concept européen de "Nation Europe" est dû à Oswald Mosley (1896-1980). Mosley a été d'abord un politicien tory dans l'entre-deux-guerres, puis est passé au parti travailliste avant de se faire connaître en tant que fondateur du parti British Union of Fascists (BUF).
    Mosley et son entourage se sont progressivement détournés du fascisme et de l'un de ses fondements, le nationalisme. Dans les années 1930, l'image de la "nation européenne" centrée sur l'Occident avait déjà été esquissée, mais la conception proprement dite date de la période allant de 1945 à la mort de Mosley, 35 ans plus tard.
    L'objectif de la "nation Europe" était, comme le résume Mosley dans un texte de programme (Je crois en l'Europe, 1962), de former un État unitaire européen qui devait "préserver les peuples européens du nivellement et du mélange", "que ce danger vienne de l'américanisation ou de la bolchevisation".
    Marquée par les "guerres fratricides" européennes, la guerre froide et le déclin de l'énergie vitale européenne, la pensée de Mosley s'orientait vers un projet de grand espace qu'il concevait comme une union de tous les pays européens - y compris la Grande-Bretagne et l'espace colonial africain ("Eurafrique"), à l'exclusion de la Russie - conjugant les spécificités régionales et nationales afin d'agir ensemble comme un bloc de pouvoir avec un gouvernement central commun et une armée commune.
    Les différents pays devaient jouer un rôle similaire à celui des composantes fédérales de la Grande-Bretagne ou de l'Allemagne : selon Mosley, un Écossais restait finalement un Écossais même au Royaume-Uni, et un Bavarois un Bavarois même dans une Allemagne unifiée.
    Les idées de Mosley ("socialisme européen" dans un "Etat européen") ont circulé au sein de la droite d'après-guerre dans l'environnement de la (première) revue Nation Europa, de l'European et de certains cercles d'intellectuels autour de Maurice Bardèche, avant que l'idée de la nation européenne ne soit peu à peu reléguée à l'arrière-plan de la droite et développée par d'anciens "mosleyens" comme Jean Thiriart, par exemple dans le domaine eurasiatique. (BK)

    Une Europe à plusieurs vitesses
    Depuis la création de la Communauté européenne, des efforts ont été déployés pour rapprocher les situations juridiques des pays membres et aplanir les différences, notamment économiques, par le biais de la redistribution. Ces efforts, regroupés sous le terme de "politique de réforme", se basent sur l'Acte unique européen, entré en vigueur en 1987.
    La politique de cohésion qui en a résulté a permis de redistribuer dans le temps de sa mise en œuvre environ mille milliards d'euros. L'idée est que les conditions de vie au sein de l'UE doivent être aussi semblables que possible.
    La crise de l'euro en 2010 a mis un frein à cette idéologie, car il est devenu évident qu'il existait de trop grandes différences entre les économies des différents pays membres pour pouvoir les combler uniquement par des transferts.
    La crise a donc entraîné une renaissance de la vieille idée selon laquelle les pays européens au développement similaire devraient coopérer plus étroitement que les autres pays moins proches. L'application cohérente de cette idée aurait dû limiter l'euro à quelques pays.
    Toutefois, l'introduction de la monnaie unique ne reposait pas sur l'hypothèse de vitesses de développement différentes à long terme en Europe, mais suivait l'idéologie de ce que l'on appelle l'intégration par étapes.
    Celle-ci s'attendait d'une part à ce que la zone euro s'aligne rapidement et à ce que le reste des pays remplisse également rapidement les critères de l'euro grâce à des transferts (fonds de cohésion).
    L'appel à un euro du Nord et à un euro du Sud, qui diviserait la zone euro en deux, est l'expression d'une Europe à plusieurs vitesses, pensée de manière cohérente, qui veut éviter une Europe reposant sur le transfert sans remettre en question l'unification européenne.
    Le discours sur le noyau dur de l'Europe, qui englobe le Benelux, la France et l'Allemagne, a une tradition nettement plus longue. Jusqu'à présent, cette idée ne s'est concrétisée que par la création d'unités militaires communes.
    Parfois, la notion de noyau européen se réfère à l'"Europe intérieure", qui prend alors comme référence commune l'adhésion à l'OTAN, la participation aux accords de Schengen et l'euro, et qui englobe des États aussi différents que l'Allemagne, le Portugal et l'Estonie. (EL)

    L'Europe des patries
    Le slogan d'une "Europe des patries" est particulièrement apprécié parmi les populistes de droite, de l'AfD au Rassemblement national. L'expression remonte au général et président français Charles de Gaulle (1890-1970), qui l'a forgée au début des années 1960 pour la distinguer des "États-Unis d'Europe" et de l'intégration européenne qui y était liée.
    Avec ce concept, De Gaulle voulait satisfaire les intérêts nationaux des différents États et assurer le rôle de leader de la France face à l'influence américaine. La France devait rester le centre de l'Europe et les autres États devaient s'organiser autour d'elle comme un anneau satellite.
    Un noyau européen carolingien composé de la France, de l'Allemagne et des pays du Benelux devait ouvrir la voie et, par son rayonnement, favoriser la détente et les rapprochements entre les blocs. L'objectif à long terme était une "Europe de l'Atlantique à l'Oural". En 2018, on entend généralement par "Europe des patries" une alliance de coopération d'États-nations souverains coopérant dans certains domaines.

     

    Les pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif incombent aux États membres respectifs et il n'y a pas d'autorité centrale. La position hiérarchique des différents États d'une telle Europe est caractérisée par une tension permanente, car les questions d'hégémonie militaire et économique ne sont pas soumises à une régulation extérieure, mais dépendent de la fidélité aux traités et des relations diplomatiques des différents États.

    (TLW)

    L'Europe des régions
    L'idée d'une "Europe des régions" a régulièrement circulé au sein de la droite au cours des dernières décennies. Ce concept a d'abord été associé au penseur du fédéralisme et de la subsidiarité Denis de Rougemont (1906-1985) et à son image de l'Europe aux nombreuses régions associées qui, grâce à la participation des citoyens et à l'autogestion, rendraient l'État-nation superflu.
    Guy Héraud (1920-2003) a poursuivi ce travail en se concentrant sur le libre développement des minorités ethniques dans une Europe régionaliste grâce à la suppression des États centraux. Dans le sillage de Rougemont et d'Héraud, Henning Eichberg (1942-2017), par exemple, a proposé de dissoudre l'État-nation et de le remplacer par des dizaines de régions.
    Alain de Benoist a, un temps, défendu une image similaire de l'Europe comme mosaïque d’unités régionales spécifiques, avant de trouver la triade "région, nation, Europe", dans laquelle aucun niveau ne doit plus être absolutisé. Felix Menzel, qui réanime à notre époque le concept d'une Europe structurée par régions, part du principe "qu'une Europe des régions n'est pas une construction de rêve qui méconnaît les dangers de la fragmentation. Il s'agit simplement d'un premier pas pour remplacer le pouvoir abstrait de la domination bureaucratique par un ordre gérable conforme à ce que les gens souhaitent localement".
    Les approches de la droite libérale quant à une "Europe des régions" sont également connues. Hans-Hermann Hoppe s'attend à une "guerre civile fiscale" en Europe, car les différences régionales et nationales entre les cultures économiques sont trop importantes.
    Il espère qu'après l’effondrement des États-nations d'Europe et de l'UE, des sociétés de droit privé indépendantes et structurées par régions verront le jour.(BK)

    Un empire latin
    Au printemps 2013, le philosophe italien Giorgio Agamben (né en 1942) a publié un court article intitulé "Un empire latin contre la suprématie allemande". Agamben y reprenait des idées que le philosophe Alexandre Kojève (1902-1968) avait adressées à Charles de Gaulle en 1945 dans un essai intitulé L'Empire latin.
    Kojève affirmait alors que l'Allemagne redeviendrait en peu de temps la première puissance économique d'Europe, reléguant ainsi la France au rang de puissance européenne secondaire. Kojève partait également du principe que les États-nations allaient disparaître.
    Ceux-ci devraient, par analogie avec le remplacement du féodalisme par l'État-nation, céder la place à des entités politiques dépassant les frontières nationales. Il a appelé ces entités "empire". L'Empire soviétique et l'Empire anglo-saxon (composé du Royaume-Uni et des États-Unis) lui semblaient être des modèles à suivre.
    La France devrait donc se placer à la tête d'un empire latin qui réunirait les grandes nations latines, la France, l'Espagne, l'Italie, sur le plan économique et politique. Agamben associe à cette idée une critique de l'UE réellement existante, comme entité fragile.
    A l'idée économique, il oppose celle des héritages culturels et des modes de vie, qui risquent de disparaître dans la volonté d'unité de l'UE dominée par l'Allemagne. Agamben reprend également l'affect anti-allemand de Kojève, qui voulait faire de l'Allemagne un Etat agraire et la mine de charbon de l'Empire latin.
    Si cet article d'Agamben n’a guère suscité de réactions d'indignation, c'est surtout parce qu'il ne réclamait pas d'empire germanique et restait discret sur les possibilités d'unification offertes à d'autres héritages culturels et modes de vie.
    Agamben ne fait pas référence aux réflexions de Mussolini, qui considérait les peuples romans comme des alliés naturels. (EL)

    L'Eurosibérie
    Le concept aventureux d'un "Empire solaire eurosibérien" est dû au Français Guillaume Faye (né en 1949), qui part du principe que, suite à une convergence de catastrophes économiques, écologiques et politiques, une réorganisation multipolaire du monde devrait avoir lieu.
    Cette réorganisation implique l'effondrement des États-nations européens et la formation de nouveaux collectifs régionaux qui s'unissent finalement à la Fédération de Russie pour former la "Grande Patrie", une fédération eurosibérienne.
    Cette conception repose sur la conviction de Faye que la Fédération de Russie possède une plus grande stabilité que le noyau européen dans une période de catastrophes. Par ailleurs, Faye voit dans l'union de l'Europe et de la Russie une nécessité géopolitique, notamment en ce qui concerne les ressources naturelles.
    Alors que dans le modèle de Faye prévalent au niveau mondial des blocs quasi-impériaux qui rappellent la pensée de Schmitt sur les grands espaces ou les théories géopolitiques des eurasistes, les différentes régions de sa fédération sont autonomes à bien des égards, par exemple en ce qui concerne les questions de système politique, de langue, d'éducation et de culture.
    Dans ses écrits, Guillaume Faye souligne toujours que sa prétention n'était pas de présenter un concept d'organisation de l'espace prêt à l'emploi. Il s'agissait plutôt pour lui de montrer l'image d'un ordre post-catastrophique possible. La Fédération eurosibérienne doit donc être considérée moins comme un modèle achevé que comme un réservoir d'idées qui ne peuvent être comprises que dans le contexte de ses autres approches théoriques ("convergence des catastrophes", "archéofuturisme"). (TLW)

     

    République d'Europe
    Ulrike Guérot (1964), grâce à ses nombreux articles d'opinion, ses participations à des talk-shows, ses livres-programmes et sa position de professeur/chercheur dans le domaine de la politique européenne et de la démocratie, est la défenseur libérale de gauche la plus connue d'une "République d'Europe".
    Dans cette république, les nations classiques ne sont pas considérées comme des éléments constitutifs parmi d'autres, mais doivent être niées comme "dépassées". La fondatrice du European Democracy Lab (EDL) est le prototype de l'idéaliste européenne, qui sur la base d’analyses en partie justes - par exemple la "nostalgie d'une autre Europe" distincte de l'UE, la critique des réponses égoïstes et économistes – en arrive, du fait de son manque d'attachement aux patries charnelles et à leurs terroirs, à des conclusions fondamentalement erronées.
    "Son" Europe, au-delà des idées des Lumières et du cosmopolitisme, ne connaît pas de particularités ethniques, religieuses ou culturelles qu'il faudrait préserver en tant qu'héritage authentiquement européen. Le citoyen de la "République d'Europe" vit sans attaches, donc par hasard, sur le territoire de l'Europe.
    Elle exige le droit de vote pour tous les habitants de l'Europe, qui devraient élire un gouvernement central. Son modèle prévoit un député pour un million de voix et contient la rupture totale des liens nationaux : un Européen, une voix.
    On trouve également chez Guérot la revendication de la dissolution des États-nations : 60 à 80 régions et "métropoles" les remplaceraient, un État unitaire européen servant de structure chapeau. Une particularité de Guérot et de ses partisans : la politologue est favorable à la création de nouvelles villes pour les réfugiés et les immigrés extra-européens, au sein de la République d'Europe.
    Qu'il s'agisse de la "nouvelle Alep" ou de la "nouvelle Damas", les Européens devraient autoriser la création de nouvelles agglomérations, tout comme les Européens pouvaient autrefois créer de nouvelles colonies en Amérique - Guérot n'inclut pas les différences culturelles des nouveaux immigrants dans sa comparaison.
    La fondation de la République européenne est prévue pour le 8 mai 2045. La question de savoir si, d'ici-là, elle trouvera un peuple pour celle-ci reste ouverte. (BK)

    Erik Lehnert, Benedikt Kaiser et Till-Lucas Wessels (Sezession 86, Octobre 2018)

    Traduction Métapo infos, avec DeepL

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  • L'Europe en tant que cible...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Hervé Juvin, cueilli sur son site personnel et consacré aux trois questions auxquelles l'Europe doit impérativement se confronter sous peine d'impuissance stratégique : celle du Brexit et de sa véritable signification, celle de l'Eurasie et celle des Etats-Unis...

    Économiste de formation et député européen, Hervé Juvin est notamment l'auteur de deux essais essentiels, Le renversement du monde (Gallimard, 2010) et La grande séparation - Pour une écologie des civilisations (Gallimard, 2013). Il a également publié un manifeste intitulé France, le moment politique (Rocher, 2018).

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    L'Europe en tant que cible

    Pendant que la mécanique à produire de la règle, de la norme et du règlement fonctionne à plein régime au sein de l’Union européenne, l’Europe est en proie à une guerre qui ne dit pas son nom, livrée par des ennemis qui ne disent pas leur nom et que nul en son sein n’ose désigner.

    Pour que la boussole stratégique ait quelque chance d’être autre chose qu’une machine à cacher le réel, mieux vaudrait sortir du non-dit et regarder en face trois réalités éclatantes.

    D’abord, le Brexit. Le choix incontestable de sortir de l’Union européenne décidée par les Britanniques à une nette majorité à l’occasion d’un referendum marqué par une très forte participation n’a pas été vu pour ce qu’il était et pour ce qu’il entraînait. Ce qu’il était ? Le choix du grand large, le choix d’une puissance maritime rejoignant les États-Unis dans la défiance à l’égard d’un continent qui pourrait disputer aux Anglo-saxons la suprématie mondiale. Ce qu’il entraînait ? La mobilisation de la diplomatie et des services britanniques contre une Union européenne qu’après l’avoir quittée, après s’être jugée mal traitée par les négociateurs européens, la Grande-Bretagne n’a aucune raison de ménager.

    Dans les Balkans comme en Ukraine, en mer Baltique comme dans l’Indo-Pacifique, en Afrique subsaharienne comme aux Proche et Moyen Orients, nous commençons seulement à voir les effets d’un jeu britannique qui retrouve avec bonheur ses constantes ; diviser pour régner, semer les graines de la discorde et de la guerre à l’extérieur pour avoir la paix chez soi, confronter les Unions bricolées à leur inconsistance et à leur faiblesse existentielle. Inutile d’ajouter que l’Union dans ses dérives prête le flanc aux opérations britanniques !

    Ensuite, l’Eurasie. L’avertissement de Mackinder est dans toutes les consciences américaines et britanniques ; qui contrôle l’océan de terre qu’est l’Eurasie contrôle le monde. Chacun connaît la constante de la politique britannique à l’égard du continent ; semer la division et la discorde pour que jamais aucune puissance terrestre européenne ne puisse menacer la suprématie britannique sur les mers ; les familiers de la thèse de doctorat de Kissinger se rappelleront que c’est à une science consommée de l’équilibre européen que Metternich et Castelreagh, avec l’aimable appui de Talleyrand, doivent de rétablir très vite la France de 1815 dans l’intégrité de son territoire afin de prévenir une suprématie de la Russie tsariste incontrôlable — une science qui fera totalement défaut à Woodrow Wilson et aux Alliés quand ils imposeront à l’Allemagne une paix introuvable en 1918.

    Moins nombreux sans doute sont ceux qui distinguent les forces à l’œuvre. Et chacun devrait voir que la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne a changé le jeu, ce que l’alliance Aukus signifie — pas une affaire de sous-marins, une affaire de puissance dominatrice dont l’Europe est exclue. Ajoutons cette conviction rappelée par Kissinger ; un système ternaire est par nature instable, tôt ou tard les « non -alignés » doivent choisir leur camp. Dans l’affrontement déjà en cours entre l’hyperpuissance américaine fondée sur l’attractivité unique d’un modèle de société qui promettait à chacun d’avoir toutes ses chances, et un « rêve chinois » qui prend une consistance imprévue et largement sous-estimée en Europe, Russie comme Europe sont les variables d’ajustement que ne sont pas l’Afrique, l’Amérique latine ou même l’Inde.

    Tout le jeu anglo-américain consiste à éviter l’émergence d’une Europe libre comme troisième puissance mondiale, une place qui lui reviendrait à bien des égards (à l’exception du militaire), tout en s’assurant que jamais l’Europe ne puisse lier son destin à l’Eurasie et à son indépendance. Cette position suit le mot d’ordre du premier patron de l’OTAN, Lord Jenkins ; «  tenir l’Allemagne en bas et la Russie dehors ». Elle est aussi justifiée par l’attitude de la majorité des pays européens, fort heureux d’avoir financé un luxe social sans équivalent dans le monde en faisant payer leur sécurité extérieure par les États-Unis, et en abandonnant le soin d’y veiller à l’OTAN (la France représentant une partielle et remarquable exception).        

    Enfin, les États-Unis. Tout citoyen d’une Nation européenne sait ce qu’il doit aux États-Unis — ou devrait savoir qu’il leur doit bien moins la victoire sur le nazisme, remportée par la Russie soviétique au prix d’inconcevables sacrifices, que la libération de l’Europe de l’Est du joug soviétique, provoquée par une pression stratégique intense aboutissant à l’explosion interne du régime. Sans guerre, faut-il rappeler à ceux qui s’obstinent à voir dans la Russie une puissance belliqueuse ; un Empire qui se dissout sans conflit est une exception dans l’histoire trop peu signalée. Tout Européen doit aussi savoir que pour l’Europe notamment, les États-Unis ont été une puissance d’ordre et de progrès, maître pendant cinquante ans (jusqu’au bombardements de la Serbie) de la paix sur un continent recru de guerres civiles.

    Mais tout citoyen européen devrait aussi savoir que le moralisme dévoyé qui continue de dominer la posture stratégique américaine — nous le Bien, les autres, le Mal, revu et corrigé par le mouvement LGBT, l’idéologie « Woke » et le racialisme — ne laisse que peu de place au réalisme, à des alliances entre égaux, ou à la définition d’ententes partielles et d’accords limités. « Vous êtes avec nous, ou vous êtes contre nous » ; l’oukaze de Georges Bush jr exprime une position constante de la diplomatie américaine dont les Européens devraient tirer toutes les conséquences ; les États-Unis n’ont pas d’alliés, ils n’acceptent que des supplétifs — ou des mercenaires.

    A l’exception incertaine de la Grande-Bretagne, les pays européens qui se reposent sur l’alliance américaine ne doivent pas s’y tromper ; ils peuvent être requis à tout moment de s’engager dans des guerres qui ne sont pas les leurs, pour des enjeux qui ne sont pas les leurs, au nom de choix qui ne sont pas les leurs, et d’ailleurs qu’ils ne comprennent pas. Et ils sont instrumentalisés par des campagnes de désinformation d’une exceptionnelle violence notamment contre la Russie et désormais contre la Chine, destinée à faire oublier cette réalité ; sur les cinquante ans écoulés depuis la décision de Nixon de suspendre la convertibilité du dollar en or, le plus constant adversaire de l’indépendance européenne et de l’avènement d’une Europe puissance d’équilibre dans un monde multipolaire, aura été les États-Unis, malgré, ou en raison même de la dépendance consentie à leur égard.

    S’il est un thème qui sonne juste dans le discours d’Emmanuel Macron, c’est celui de l’autonomie européenne, au prix d’un effort de défense dont chacun voit qu’il s’inscrit en dehors de l’OTAN — mais un thème qui résonne dans le vide, aucun des États membres de l’Union ne le reprenant à son compte.

    Ces trois facteurs déterminent la situation actuelle ; l’Union européenne est attaquée de l’extérieur. Ceux qui l’attaquent pour la diviser et l’affaiblir sont ses alliés désignés qui entendent la ranger à leurs côtés dans la lutte naissante pour un nouveau partage du monde. La lecture la plus vraisemblable de l’épisode ukrainien est simple ; provoquer la Russie en multipliant les bases américaines à ses frontières immédiates, et en ignorant au nom de grands principes sa légitime préoccupation de sécurité (principe de liberté des alliances et d’immuabilité des frontières, au mépris en Crimée et dans le Donbass ou à Donetzk de la volonté des peuples) a d’abord pour effet d’assurer la dépendance stratégique des pays d’Europe, une dépendance marquée aussi bien par les achats démesurés au complexe militaro-industriel américain que par l’absence totale de sens critique à l’encontre des manipulations de l’information — allant jusqu’à reprocher à la Russie de faire manœuvrer ses troupes sur son propre territoire, mais ignorant la présence coloniale de troupes américaines en Europe !

    Combien de collaborateurs de l’occupation américaine au sein du Parlement européen ? Combien s’empressent de saper les volontés françaises d’autonomie affirmées dans la PFUE au nom des soumissions confortables au parti de l’étranger ?

    Il est clair que l’Union européenne est la grande perdante de l’affaire ukrainienne. Elle en sort marginalisée, dépendante, et apeurée. Il est clair que, malgré les réserves allemandes et françaises, un suivisme européen béat a dégradé les conditions du dialogue stratégique entre la Russie et les pays de l’Union européenne. Et des pays ont accepté les bases américaines et les systèmes d’armes américains qu’ils refusaient jusque là, l’exemple de la Bulgarie parlant de lui-même !

    Comme il est clair que les tensions régionales réveillées à cette occasion, y compris avec la Serbie, la Bosnie et Républika Srpska ou avec l’importation de djihadistes de Syrie vers les foyers de crise européenne préparent déjà les opérations de déstabilisation qui permettront de couper les « Routes de la Soie » et de réaliser ce « containment » de la Chine qui, sous prétexte de « conditionnalité », est l’obsession actuelle des « puissances de la mer » pour diviser, opposer et affaiblir l’Europe.  

    L’Union européenne est sur le reculoir. La haute prétention du Haut représentant, Josep Borrell — représentant de quoi ? — ne fera pas longtemps illusion. En Europe comme en Afrique, aux Moyen et Proche-Orient comme en Asie, l’Union européenne réalise la sentence de Kant ; elle a les mains propres, mais elle n’a pas de mains ! Et répond en écho la question de Staline ; l’Union européenne, combien de divisions ?

    Que ce soit aux Balkans ou dans le Donbass, la Grande-Bretagne et les États-Unis n’auront aucun mal à provoquer les conflits locaux qui feront éclater l’inconsistance stratégique de l’Union. Pour améliorer sa situation, elle doit au plus vite intégrer les conséquences géopolitiques du Brexit, reconnaître sa condition continentale et eurasiatique, accepter qu’à la fois le « toujours plus d’Union » et le bénéfice de l’adhésion à l’Union ne vont plus de soi. Elle doit plus encore reconnaître que l’intérêt national ne commande plus l’adhésion à l’Union comme par le passé. Aujourd’hui, pour nombre de pays et pas seulement à l’Est, entre la sujétion à une Union intrusive et punitive, et la sécurité fournie à bas prix par les États-Unis, le calcul est vite fait !

    D’autant que le Brexit change la stature de l’Union, et son intérêt. D’abord parce que la France demeure la seule puissance dont la diplomatie est mondiale et l’empreinte présente sur cinq continents et quatre océans — oublions même sa force nucléaire. La capacité d’intelligence du monde dont peut faire preuve l’Union n’en sort pas grandie. Le départ de la Grande Bretagne prive l’Union de bien plus qu’un État membre de 60 millions d’habitants ; d’une conscience du monde et d’une présence au monde.

    Est-ce un hasard si les accords de coopération militaire de Lancaster House ont laissé plus de bons souvenirs à nos armées que les accords de coopération franco-allemands ? Ensuite, parce que la dynamique britannique qui a abouti au Brexit donne à réfléchir ; plus la pression post nationale, intégratrice, destructrice des libertés nationales augmente, plus les bénéfices concrets de l’Union doivent être tangibles, plus l’Union doit délivrer de la valeur pour faire passer ses « valeurs » frelatées — la dissolution des Nations qui livre les peuples sans résistance aux élites du capital. Des Pays-Bas à la Pologne et de la Grèce à la Bulgarie, chaque Nation fait la balance des coûts et des bénéfices, chaque Nation compare les coûts de l’Union et ses avantages. Voilà ce qui est en jeu derrière les débats avec le groupe de Visegrad, et voilà ce qui devrait rendre prudente l’Union dans ses menaces et ses sanctions à l’encontre de la Pologne et de la Hongrie.

    Car elles sont loin d’être seules à se poser la question ; cette Union qui prétend décider d’un modèle de société et d’un type de vie, où en sera-t-elle demain ? Le Pacte de Migration, la soumission au lobby LGBT, les injonctions touchant aux mœurs et à la parentalité n’ont jamais été dans les traités. Le coup d’État permanent qu’entendent conduire les Cours européennes insulte l’histoire et la civilisation européennes. Et les Nations européennes sont nombreuses à envisager une réponse détonante ; si la sécurité extérieure est fournie par les États-Unis à bas prix, si les accords commerciaux sont mondiaux, globalisés et le marché intérieur européen inconsistant, le rapport coût-avantage ne joue plus en faveur de l’Union. Un Polexit, avant et avec d’autres, devient d’autant plus possible que la diplomatie britannique et l’empreinte américaine se font plus présentes, plus engageantes et plus pressantes.

    Et l’alliance de la diplomatie britannique et de l’argent américain peut faire merveille en ce domaine. La boussole stratégique en parlera-t-elle ? Nous vivons un moment semblable à celui de 1974, quand tout le poids des États-Unis se porta sur une Europe qui faisait semblant de diverger de la voie qui lui était tracée, entre Michel Jobert, Willy Brandt, Edward Heath, et qu’une autre génération de dirigeants, dont Valéry Giscard d’Estaing, ramena bien vite à la soumission. La Communauté européenne avait vécu son moment gaullien ; il reviendra aux travaillistes d’abord, puis aux socialistes, de la plier à l’agenda américain.   

    Le grand jeu qui oppose la Chine et les États-Unis lui aussi va peser lourd sur l’Union. Bien sûr, les États-Unis souhaitent isoler, contrôler et enrôler l’Union dans leur combat, comme ils l’expriment sans fards avec cette « conditionnalité » généralisée des échanges qui est un autre nom du protectionnisme intelligent. Mais il faudrait être naïf pour s’enfermer dans la vieille équation ; «  les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». La Chine elle non plus ne fait pas preuve d’un immense respect pour la souveraineté des Nations européennes, comme elle le montre face à la Lithuanie, elle ne manifeste pas une admiration révérencielle pour l’Union, et son soutien à l’affirmation d’une Europe puissance est pour le moins réservé.

    La réalité est que la Chine s’accommode bien du face à face avec les États-Unis, et de la simplicité d’un système binaire qui conduit au partage du monde — toute la question étant ; qui contient l’autre, des États-Unis qui multiplient les bases militaires et les laboratoires de guerre biologique aux confins de la Russie (Géorgie, Bulgarie, etc.) ou de la Chine qui étend ses « Routes de la Soie » à l’Argentine et à l’Équateur ? Les provocations américaines en Ukraine ont eu pour premier effet que la Russie tourne le dos à l’Union européenne et même, qu’elle ferme ses portes à ses vieux interlocuteurs qu’étaient la France et l’Allemagne — mieux vaut parler au maître qu’au serviteur, doit penser le Kremlin.

    Ont-elles un autre objectif que l’abaissement de l’Europe, aussi bavarde qu’impuissante ? Et la Chine ne peut que se réjouir du reclassement en cours depuis bientôt quinze ans, qui attire la Russie à l’Est et fait du Pacifique le cœur géopolitique du moment. L’Union européenne comme la Russie devraient se souvenir qu’à l’origine, le rapprochement sino-américain s’est fait contre l’Union soviétique, et que l’histoire coloniale oppose bien davantage la Chine à l’Europe et la Russie qu’à des États-Unis qui ont longtemps soutenu la lutte anticoloniale puis antisoviétique de la République populaire de Chine !        

    Dans le grand jeu du renversement du monde qui s’engage, l’Europe est une cible. Comme l’industrie automobile allemande a été une cible désignée à maintes reprises par Donald Trump, désormais réduite à dépendre à 80 % des USA pour le soft et à 80 % de la Chine pour les batteries. Comme l’industrie européenne et d’abord française de l’armement est une cible, qui doit être privée de sa capacité à exporter des matériels non soumis aux contraintes américaines — et la coalition allemande de s’y employer. Le mode de vie européen est une cible, que les Verts émargeant aux Fondations américaines agressent avec une énergie punitive que rien ne justifie sur le continent le plus respectueux de l’environnement qui soit, et qui a vu la pollution dans ses villes se réduire par un facteur 5 en cinquante ans (d’où l’absurdité des mesures qui frappent des millions d’automobilistes) !

    Le commerce européen est une cible, qui doit se plier aux conditions imposées par Washington, aux embargos et sanctions unilatérales frappant les pays non alignés, et à la dictature financière des géants de Wall Street et de la City. L’Europe doit être réduite à la dépendance du GNL américain, donc Nordstream2 doit être coupé et plus encore, le nucléaire Européen doit être fragilisé pour que la précarité énergétique réduise l’Europe à l’obéissance. L’Europe est une cible, et tout l’intérêt de la manœuvre ukrainienne est d’avoir réduit à rien le dialogue stratégique de l’Europe avec la Russie, malgré les efforts pour une fois méritoires d’Emmanuel Macron et les arrière-pensées manifestes de l’Allemagne.

    Qui a envie de dépendre du gaz de schiste et du GNL américain ? Le recul stratégique de l’Europe est considérable, et il faudra des années pour le rattraper. La Chine a pris conscience de la faiblesse et de l’inconsistance européenne ; qu’il lui sera facile de diviser pour régner ! La Russie ne croit plus que soit utile le dialogue avec l’Europe, et l’Europe ne mesure pas ce qu’elle a perdu en souscrivant aux manipulations américaines — et d’abord, tout respect pour son intelligence stratégique.

    Car voilà le vrai jeu, le grand jeu du moment. La recomposition de l’Eurasie est en cours. Elle est d’importance mondiale. Aukus en est un signe, comme en sont tant d’autres, par exemple ces « five eyes » dont la France est exclue. L’arbitraire des sanctions économiques et commerciales comme celui des embargos, la menace de rupture des relations financières à travers Swift, comme la montée en puissance des contrats en yuan gagés sur le marché de l’or de Shanghaï (de l’or physique, pas du papier or !), ont pour effet de coaliser les cibles, des cibles qui représentent les deux tiers de la population et la moitié de l’économie mondiale.

    Et le moment est venu pour chaque Nation d’Europe de s’interroger ; son intérêt est-il de rester lié à un système parasité par les monopoles et par une finance tentaculaires, qui se mue en économie de rente, et à une puissance qui ne sème que le chaos et la destruction sur son passage, ou bien de se tourner vers le soleil qui se lève à l’Est, et promet à l’Europe le beau destin d’une puissance d’équilibre, capable de faire la balance entre toute puissance qui entendrait dominer le monde, capable de se tenir debout, et fière, et seule, entre terre et mer, entre Est et Ouest, sans dépendance, sans soumission, et sans collaboration ?

    Hervé Juvin (Site officiel d'Hervé Juvin, 18 et 20 février 2022)

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  • Sommes-nous en pleine 4ème guerre mondiale ?...

    Le 10 juillet 2020, Martial Bild recevait, sur TV libertés, Michel Geoffroy, à l'occasion de la publication de son essai La nouvelle guerre des mondes (Via Romana, 2020). Ancien haut-fonctionnaire, Michel Geoffroy a publié le Dictionnaire de Novlangue (Via Romana, 2015), en collaboration avec Jean Yves Le Gallou, et un essai, La Superclasse mondiale contre les Peuples (Via Romana, 2018).

     

                                          

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  • L’Eurasie : le nouveau Far East économique et stratégique pour la France et l’UE ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Caroline Galactéros, cueilli sur le site de Geopragma et consacré à la question de l'Eurasie. Docteur en science politique, Caroline Galactéros est l'auteur de  Manières du monde, manières de guerre (Nuvis, 2013) et de Vers un nouveau Yalta (Sigest, 2019). Elle a créé en 2017, avec Hervé Juvin, entre autres, Geopragma qui veut être un pôle français de géopolitique réaliste.

     

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    L’Eurasie : le nouveau Far East économique et stratégique pour la France et l’UE ?

    « Celui qui domine le Heartland commande « l’ile-monde » (l’autre nom de l’Eurasie) ; celui qui domine « l’ile-monde » commande le monde. » 

    Ainsi parlait le géographe- stratège britannique Mackinder …en 1904 ! L’Amérique a fait son mantra géopolitique de cet oracle et le grand Z. Brezinski conseiller de bien des présidents américains jusqu’à Barack Obama, l’a candidement expliqué dans son remarquable « Grand échiquier » en 1997.

    Eh bien nous y sommes ! La hantise de la géopolitique américaine a toujours été l’unification de l’Eurasie et l’émergence d’une puissance continentale la contrôlant. Les Etats-Unis s’appliquent à dominer cet espace géopolitiquement concurrent par l’éparpillement et l’affaiblissement des souverainetés étatiques européennes et eurasiatiques. Via l’embrigadement otanien, l’extraterritorialité juridique, les sanctions contre la Russie, les intimidations et chantages de tous ordres, etc… Divide et impera. C’est la raison de toute la pression exercée depuis 60 ans sur l’UE – comme de toutes les politiques antirusses -, afin que jamais l’Europe de l’Ouest n’ose se tourner vers l’est du continent. Car, sans même parler d’union ou d’intégration, un simple rapprochement tactique assumé entre l’UE et l’Eurasie amoindrirait mathématiquement l’influence américaine globale et régionale, y compris face désormais à la puissance chinoise.  

    A l’autre bout du monde, le nouveau « deuxième Grand » du duopôle stratégique, la Chine, via les Nouvelles routes de la Soie, cherche à prendre l’Europe en sandwich. Et que dit la malheureuse proie ? Elle s’insurge mollement, se laisse faire et se croit même maligne en jouant la Chine contre la Russie. La tenue en 2016 du Forum de « l’initiative des Trois mers » (Baltique, Adriatique, Mer noire) a vu s’ébaucher le raccordement de 12 pays d’Europe centrale et orientale au projet des Routes de la Soie…mais contre la Russie. En 2020 doit se tenir 1er forum UE-Asie centrale, qui sera lui aussi dirigé indirectement contre la Russie. L’UE veut donc bien collaborer avec l‘Asie centrale…. Mais en en excluant la puissance centrale et stratégiquement pivot ! Elle voit l’Eurasie…. à moitié. Ce n’est évidemment pas un hasard, mais c’est une erreur stratégique lourde qui procède d’un aveuglement atlantique. Encore une fois, nous faisons le jeu américain sans voir que nous en sommes la cible. 

    Pourtant, si l’UE (et ses acteurs économiques petits ou grands) se rendaient compte du potentiel économique, géopolitique et sécuritaire qu’un dialogue institutionnel et une coopération étroite avec l’Eurasie au sens large (Asie centrale plus Russie) recelait, elle sortirait ipso facto de sa posture si inconfortable entre USA et Chine et constituerait une masse stratégique-économique considérable qui compterait sur la nouvelle scène du monde. 

    Or, ce sujet n’est quasiment jamais abordé dans son potentiel véritable et est totalement absent des radars de l’UE et de celle de la plupart de nos entreprises. Par anti-russisme primaire, inhibition intellectuelle, autocensure, aveuglement.  

    Les parties orientale et occidentale du continent eurasiatique sont les 2 plus grandes économies mondiales : UE et Chine. Pour ne parler que de l’UEE  -pendant de l’UE- : un marché de plus de 180 millions d’habitants (sans parler de tous les accords de partenariat en cours de négociation). L’Organisation de Coopération de Shangaï (OCS) représente 43% de la population mondiale mais est dominée par la Chine. La force de l’Eurasie tient à son capital en matières premières et ressources minérales. 38% production mondiale d’uranium sont notamment concentrés au Kazakhstan. 8% du gaz et 4% du pétrole aussi, pour les seuls pays d’Asie centrale, sans compter naturellement la Russie. La construction d’infrastructures gigantesques à l’échelle continentale de l’Eurasie est la grande affaire du 21 siècle. Avec le passage des corridors et routes de transit, on est face à un gigantesque hub de transit eurasiatique. 

    L’Eurasie est donc l’espace naturel du maintien de la puissance économique européenne et de son renforcement stratégique à court, moyen et long terme.Bref, c’est le socle du futur dynamique de l’Europe. Nous devons nous projeter vers cet espace plutôt que de nous blottir frileusement en attendant que Washington, qui poursuit à nos dépens ses objectifs stratégiques et économiques propres, consente à nous libérer de nos menottes. 

    On retorquera que rien n’est possible sans le règlement des questions de l’Ukraine et de la Crimée ? C’est faux ! Ce sont des freins largement artificiels et gonflés pour les besoins d’une cause qui n’est pas la nôtre et nous paralyse. Ce syndrome de Stockholm nous affaiblit et justifie les sanctions interminables pour limiter les capacités économiques et financières russes face à Pékin et neutraliser le potentiel économique européen. Tout cela saute aux yeux. Pourquoi, pour qui se laisser faire ? Il nous faut prendre conscience d’une communauté d’intérêts et d’une urgence à changer drastiquement d’approche en y associant des partenaires européens parfois contre-intuitifs, tels la Pologne, pont logistique idéal entre les deux espaces.

    Comme la Russie, l’Europe est en effet prise entre USA et Chine. Le point de rencontre -et de concurrence- Russo-chinois est l’Asie centrale. Certes il existe depuis 2015 un accord d’intégration de l’UEE dans les projets de la Routes de la Soie conclu entre les présidents Poutine et Xi Jing Ping. Mais c’est un accord inégal, du fait des masses économiques et financières trop disparates entre Moscou et Pékin qui avance à grands avec l’OBOR et au sein de l’OCS pour contrôler l’Asie centrale, pré carré russe, puis se projeter vers l’UE.

    Nous avons en commun avec la Russie tant de choses, mais certainement une commune crainte d’un engloutissement ou du dépècement chinois. Ainsi, l’Eurasie est prise entre deux poids lourds et promise à la dévoration si UE et Russie ne se rapprochent pas autour d’enjeux économiques industriels et sécuritaires notamment. La Russie est en conséquence, n’en déplaise à tous ceux qui la voient encore comme une pure menace, l’alliée naturelle de l’UE dans cette résistance qui ne se fera ni par le conflit, ni par l’intégration stricte, mais par la coopération multilatérale et multisectorielle. Il faut en conséquence ne pas craindre d’initier des coopérations économiques, politiques, culturelles, scientifiques et évidemment sécuritaires entre ces deux espaces. 

    L’intégration continentale eurasiatique en tant que coopération des sociétés et des économies à l’échelle du continent eurasiatique tout entier doit devenir une priorité pour l’UE et la nouvelle Commission européenne. La modernisation et la puissance économique sont en train de changer de camp. L’Europe s’aveugle volontairement par rapport à cette révolution. Ses œillères géopolitiques et l’incompréhension dans laquelle elle demeure, face à la Russie qui est pourtant son partenaire naturel face à la Chine comme face aux oukases américains extraterritoriaux, l’empêchent de tirer parti des formidables opportunités économiques, énergétiques, industrielles, technologiques, intellectuelles et scientifiques qu’une participation proactive aux projets d’intégration eurasiatique lui permettrait. Il faut en être, projeter nos intérêts vers cet espace d’expansion et de sens géopolitique si proche et si riche, et cesser de regarder passer les trains en attendant Godot.

    Caroline Galactéros (Geopragma, 3 février 2020)

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  • L’Occident doit se repenser en grand et stratégiquement...

    Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné par Caroline Galactéros au site Le Saker à l'occasion de la sortie de son recueil de chroniques Vers un nouveau Yalta (Sigest, 2019). Docteur en science politique, Caroline Galactéros est déjà l'auteur de  Manières du monde, manières de guerre (Nuvis, 2013) et intervient régulièrement dans les médias. Elle a créé récemment, avec Hervé Juvin entre autres, Geopragma qui veut être un pôle français de géopolitique réaliste.

     

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    L’Occident doit se repenser en grand et stratégiquement

    SF : Bonjour Mme Galactéros, merci d’avoir accepté cet interview avec le Saker Francophone. J’avoue que vos chroniques sont d’une telle richesse qu’il a été difficile de sélectionner un nombre limité de questions. Vous balayez en 390 pages une grande partie de l’histoire du 20ème siècle depuis la Seconde Guerre Mondiale jusqu’aux derniers développement de la Guerre en Syrie.

    Pour commencer, je voudrais revenir sur cette curiosité pour moi qu’est le choix des éditions Sigest ? Est-ce le signe de l’excellence de leur travail ou un choix par défaut devant des portes fermées ? D’ailleurs, si on s’intéresse aux sources de publications de vos chroniques, on perçoit un net glissement de sites institutionnels vers des sites disons alternatifs y compris votre propre blog. La réalité de vos analyses est-elle si insupportable à entendre pour certaines oreilles ?

    CG : Les Editions Sigest me semblent sérieuses et ce n’est pas un choix par défaut, mais le résultat d’une rencontre cordiale avec leur directeur, Jean Sirapian et de l’opportunité concomitante d’une découverte de l’Arménie que je ne connaissais point. Un voyage passionnant et la confirmation d’un rôle potentiel important de ce pays comme pont entre la France et l’Eurasie…

    À ma connaissance, nul ne m’a encore ouvertement fermé de porte et je ne les force jamais. Sans doute le devrais-je parfois, considérant l’urgence de la situation de mon pays et sa déroute diplomatique et stratégique. Par ailleurs, j’achève un essai sur la politique étrangère française telle que je souhaite pour mon pays, qui paraîtra – je l’espère au printemps prochain- chez un grand éditeur connu et reconnu. Mes analyses que je veux mesurées, équilibrées et sans parti pris ou biais idéologique, dérangent parfois – précisément du fait de ces caractéristiques- certains esprits engoncés dans une pensée dogmatique et hors sol. Ce n’est pas bien grave. Il leur devient de plus en plus difficile de nier certaines évidences géopolitiques et stratégiques. J’ai toujours réfléchi et écrit par conviction et en liberté. C’est l’histoire en marche qui déchire la fumée d’utopies dangereuses et met désormais du vent dans mes voiles. Du moins je souhaite le croire. Par ailleurs, je publie régulièrement dans le Figaro Vox et chez Marianne qui ne me semblent pas vraiment des médias « alternatifs » …

    SF : Comment s’informe Caroline Galactéros en 2019 ? On parle de l’effondrement du poids des médias officiels. Le ressentez-vous vous aussi ? Quelles sont vos autres sources d’information, notamment des sources étrangères ?

    CG : Je lis beaucoup, je voyage aussi le plus possible et je rencontre moults personnes de tous horizons géographiques et politiques. J’écoute le tumulte du monde et j’essaie de sortir de l’ethnocentrisme qui nous afflige tous plus ou moins pour me mettre à la place des autres. Pour mieux comprendre, il faut aussi ressentir. Je me suis toujours appliquée, depuis le début de ma vie professionnelle, à laisser les situations et les êtres résonner en moi. Je cherche le lien et le partage, qu’il soit celui du malheur, de la fureur ou de l’espoir. J’essaie d’opérer cette « conversion du regard » essentielle pour l’intelligence du monde et des hommes. Au fil des ans et des expériences, cet effort n’en est plus vraiment un, mais bien plutôt un goût et un réflexe. Pour le reste, je structure mon analyse du monde et des questions stratégiques au sens large à partir de mon expérience pratique des questions internationales et des théâtres de crise ou de conflit qu’il m’a été donné d’approcher.

    SF : Que pensez vous de cette nouvelle opinion sur Internet qui se pique de se mêler de tout y compris de géopolitique ? Quelles passerelles sont possibles ? Comment imaginez-vous de recréer ces liens distendus ou rompus avec le peuple ?

    CG : Je crois que la géopolitique est centrale pour appréhender le monde dans sa richesse et sa complexité. Les affaires sont plus que jamais géopolitiques, l’économie aussi. Nos concitoyens en prennent conscience et s’essaient eux aussi à l’interprétation. Cela donne le pire et le meilleur aussi parfois. Les réseaux sociaux sont une chambre d’écho formidable des préoccupations humaines de toute nature, pas seulement les vecteurs de désinformation, de manipulation ou de fake news. Finalement, la liberté de conscience progresse et il devient plus difficile pour certains médias encore prisonniers plus ou moins consentants de tabous politiques ou d’inhibition intellectuelle, de contrôler la diffusion et l’interprétation des faits. Après, tout est question de capacité à recouper, à douter, à exercer son esprit critique.

    SF : Pour en venir à votre livre, ce titre un « nouveau Yalta » suggère fortement l’idée que le monde serait à nouveau sur le point d’être découpé en zones d’influence. L’avez-vous écrit pour conjurer le sort ou n’y a-t-il aucune échappatoire face aux forces centrifuges qui menacent d’instaurer une Guerre Froide 2.0 ?

    CG : Je crois que le monde, entré en vibration en 1989 puis en 2001, est en train de chercher son équilibre. La « guerre » n’est plus froide mais d’une tiédeur diffuse. L’idéologie occidentale qui se prétendait neutre et universelle a fait la preuve de son cynisme dans bien des pays. L’Occident doit se repenser en grand et stratégiquement, il ne pourra survivre que sur trois pieds : États-Unis (si ils le veulent), Europe et Russie, dans une projection vers l’Eurasie. Je m’attache en conséquence à faire de la pédagogie stratégique sur cette nécessité vitale à mon sens, et ce n’est pas simple tant les intérêts institutionnels, corporatistes ou matériels sont puissants et rétifs à évoluer. Quoiqu’il en soit, deux grands ensembles autour de la Chine et de l’Amérique se constituent, mais il n’y aura pas cette fois-ci, d’alignement strict et inconditionnel en dessous de ce nouveau duopôle. Les autres grands acteurs régionaux ou globaux entendent nouer des partenariats « à la carte » et ont compris que, dans cette nouvelle configuration, leur sécurité comme leur développement dépendront de leur agilité à faire valoir leurs atouts et leur capacité de nuisance aussi…

    SF : Votre premier texte fait remonter le début de nos mauvaises décisions à la Guerre du Kosovo puis au si fameux 11 Septembre. D’autres pensent que c’est la fin du dollar-or en 1971 et plus encore la fin de l’URSS qui sont les vraies dates du début du déclin de l’Empire occidentaliste, comme si la chute d’une civilisation était inscrite dans les gènes de sa surpuissance. Qu’en pensez-vous ? Peut-on même remonter plus loin, aux révolutions industrielles, peut-être, selon la citation « Les Lumières, c’est désormais l’industrie » qui aurait terrifiée Stendhal ?

    CG : C’est la conception de la victoire comme d’une destruction de toute altérité, une volonté de dominer en écrasant les autres et le refus de chercher un équilibre et une coopération sur un pied d’égalité et qui ne soit pas un asservissement qui sont à l’origine du déclin occidental. Dans le domaine militaire, cela se voit évidemment plus clairement encore comme en témoigne sinistrement l’explosion du terrorisme islamiste. C’est ce que l’on appelle l’impuissance de la puissance. Quant à l’utopie technicienne, elle est source de progrès mais aussi de régressions humaines. J’en avais déjà beaucoup parlé dans mon livre de 2013 « Manières du monde, manières de guerre » (ed Nuvis)

    SF : On peut sentir sans rien trahir votre inclination pour une alliance avec la Russie pour contrebalancer le monde anglo-saxon mais aussi une forte défiance envers la Chine. Si pour la Russie, ce choix est presque appelé par beaucoup en dehors du Système, la Chine, si elle est une redoutable nation-commerçante, n’a jamais fait preuve d’impérialisme comme l’Occident ou le monde islamique. Pourquoi alors une telle position qui peut laisser supposer une sorte d’alignement  sur la position d’un Kissinger, jouer la Russie contre la Chine ? Pourquoi pas la Russie et la Chine pour permettre aux trois pôles plus l’Iran et la Turquie, de s’équilibrer tout au long des Routes de la Soie qui ne seraient plus dès lors une exclusivité chinoise ?

    CG : Je suis tout à fait d’accord avec vous ! C’est ce que nous devons faire. L’Eurasie est la bonne et juste dimension d’une nouvelle ère de croissance et de coopération pour l’Europe comme pour la Russie et, à l’autre bout du bloc eurasiatique, pour la Chine. Mais il faut pour cela changer profondément d’état d’esprit en Europe, prendre nos intérêts en main, cesser de nous voir comme trop petits ou divisés, jouer collectif et souverain à la fois, ce qui n’est nullement antinomique. Notre problème est un problème de perception, de trop longue inhibition et d’acceptation de diktats d’outre Atlantique qui ne sont plus audibles et qui surtout sont destructeurs pour nos sociétés et nos économies. On me rétorquera que la France comme l’Europe, n’ont d’autre choix que d’obéir à Washington, car sinon, l’Amérique nous fera payer cher notre rébellion, ruinera nos économies, nous fermera ses marchés, nous isolera, nous diabolisera ad nauseam. En fait, les règles du jeu et le rapport de force changeront du tout au tout lorsque le dollar aura enfin été détrôné de sa suprématie dans les échanges internationaux et que la Lawfare pratiquée par les États-Unis pour imposer l’extraterritorialité de leurs règles et désignations de l’ennemi en fonction de leurs seuls intérêts aura vécu. C’est en cours mais cela va prendre encore un peu de temps.

    Pour l’heure, l’État qui aurait l’audace de prendre la tête d’une telle fronde, par exemple en refusant d’appliquer les sanctions contre la Russie ou l’Iran serait séance tenante cloué au pilori. Ce n’est pas un risque, c’est sans doute une forte probabilité… tant que nous serons seuls. Mais nous ne le serions pas longtemps. Une fois le choc initial tenu, nombre d’autres États européens -notamment tout le sud de l’Europe- dont les économies sont entravées à l’instar de la nôtre par l’extraterritorialité américaine, nous rejoindraient et les États-Unis alors devraient très vite réviser leurs positions sauf à voir une grande partie de l’Europe leur échapper. Il en va d’ailleurs de même face à l’OTAN, qui ne protège plus l’Europe mais veut juste lui faire rendre gorge pour poursuivre des engagements militaires hasardeux. Et puis, quel sort plus enviable nous attend-il si nous restons pétrifiés et aux ordres ? La double dévoration américano-chinoise, la découpe et la vente par appartements de l’UE, et la certitude d’une insignifiance stratégique définitive. L’Amérique elle-même, obsédée depuis plus de dix ans au moins par son nouveau challenger chinois, ne veut maintenir son emprise stratégique et commerciale que pour nous neutraliser et nous empêcher de grandir stratégiquement en faisant masse critique avec la Russie, avec laquelle nous avons pourtant d’évidents intérêts sécuritaires, industriels, énergétiques communs. Les États-Unis lorgnent ultimement sur le marché énergétique chinois, mais ils n’y arriveront pas.

    Au plan civilisationnel, il y a évidemment selon moi une bien plus grande convergence entre la Russie et l’Europe qu’entre l’Europe et la Chine, mais je ne vois pas du tout la Chine comme une ennemie ni même une adversaire. C’est un concurrent et un partenaire potentiel crucial pour notre avenir en Eurasie. Je suis la première à considérer légitime qu’une puissance, quelle qu’elle soit, cherche à promouvoir ses intérêts nationaux. Je suis aussi fervente partisane d’une coopération entre l’Europe et la Chine, mais, de même qu’une alliance stratégique et sécuritaire ne signifie pas l’allégeance, la coopération économique ne doit pas se transformer en dépendance critique ni en renoncement souverain. L’Europe doit s’affranchir de la tutelle économique, stratégique et normative américaine sans tomber sous une autre dépendance. La dynamique des Routes de la Soie appliquée à certains pays africains ou asiatiques a déjà montré qu’il faut rechercher une coopération équilibrée donc renforcer nos propres économies.

    SF : Sur notre blog, on suit deux dossiers autour de la technologie occidentale et en l’occurrence américaine, les déboires du Boeing 737 Max et ceux du F-35. La corruption généralisée aux États-Unis pourrait même laisser envisager la disparition de Boeing et de Looked-Martin. Comment analyser vous cette situation ? Qu’est ce que cela dit de l’Empire Américain ?

    CG : Vous allez bien vite en besogne à mon avis. La lutte en ces domaines est planétaire, et ses enjeux financiers et économiques, donc électoraux, sont colossaux. Ne sous-estimons pas l’Empire, même affaibli.

    SF : Si on prolonge cette question, vous tournez pas mal autour du pot mais en filigrane, vous portez un message assez fort sur nos « partenaires » américains qui se permettent assez largement de s’essuyer les crampons sur les états européens et qui seraient/sont le principal obstacle à notre souveraineté. Du coup, suivez vous par exemple les débats autour des volontés sécessionnistes aux États-Unis, de la Californie au Texas, les hispanophones qui lorgnent vers le Mexique, même le Vermont qui se sent pousser des ailes ? Ce pays pourrait-il basculer dans une guerre civile avec une partition du pays de facto avant de l’être de jure ? N’y aurions nous d’ailleurs pas intérêt ?

    CG : Je ne suis nullement favorable à la déstabilisation ou au démembrement des États, quels qu’ils soient. La non-ingérence est pour moi l’une des pierres angulaires de la coexistence internationale. Je critique assez les ingérences ou l’interventionnisme occidental au Moyen-Orient ou en Europe même pour ne pas m’autoriser à souhaiter la déstabilisation américaine.

    SF : Pour beaucoup il faut compléter la grille de lecture géopolitique par d’autres à la fois connexes et intriquées. Que pensez vous du rôle de l’énergie dans nos sociétés et des risques en terme d’approvisionnement notamment en Europe ? Avez vous un avis sur ce fameux Peak Oil théorisé notamment par l’ASPO ? Que pensez vous aussi de la thermodynamique et du concept d’entropie à l’échelle de notre civilisation ?

    CG : La civilisation humaine est structurellement entropique. De même que le conflit est partie inhérente, essentielle, des relations humaines de toutes natures. Polemos est au principe même de l’humanité. Quant au Peak Oil, il n’est pas advenu et la fin du pétrole n’est pas pour demain. Même s’il est intéressant de voir tous les grands groupes énergétiques et pétroliers se lancer dans la recherche de nouvelles sources d’énergie… et de profit. Plus généralement, la grille de lecture énergétique des conflits me semble structurante pour leur compréhension, notamment pour celle des ingérences extérieures, mais cette dimension est presque systématiquement sous-estimée dans les analyses mainstream qui lui préfère l’explication par les élans moralisateurs et démocratiques ou la ferveur droit-de-l’hommiste qui dissimulent pourtant de bien prosaïques arrières pensées…

    SF : On peut aussi parler de la monnaie. Avec la fin de l’hégémonie américaine, on assiste à la fin du dollar comme monnaie de réserve mondiale. Voyez vous venir un nouveau Bretton Woods ? À quoi peut-on s’attendre ? Que pensez-vous aussi des DTS du FMI ?

    CG : Vous voyez large… Le Yuan deviendra sans doute un jour la monnaie du « contre monde » dans laquelle se fera une grande partie du commerce mondial. Le dollar devra composer et l’extraterritorialité américaine perdra son levier principal de pression sur une grande partie du monde qui aura alors le choix de pouvoir s’affranchir sans mourir. Derrière cette lutte se déploie un conflit normatif fondamental, celui de visions différentes du monde et du développement humain et politique souhaitable portées par des « modèles » concurrents. C’est le propre d’une dimension impériale que de chercher à influer sur tous les aspects du développement des sociétés humaines, bien au-delà de ses propres frontières. On peut le faire par la guerre, l’économie, l’exemple ou les trois… Le hard, le soft, le smart ou le sharp power ne sont que des vecteurs de conviction dans cette projection tous azimuts de la puissance et de l’influence.

    SF : Pour revenir sur la Russie, ce pays semble avoir tout pour lui, de l’espace, des ressources en tout genre, de l’eau, et même une âme… Pourrait-elle avoir à moyen terme, surtout en cas de raréfaction énergétique, une politique donnant-donnant, énergie contre le retour d’une réelle souveraineté des états européens, gage de sécurité pour elle par rapport à une incroyable et ignominieuse cabale russophobe organisée par les oligarchies occidentales ? Pourquoi devrait-elle nous alimenter en énergie si cela est si mal payé en retour ? Est ce que le fameux discours aux ambassadeurs d’Emmanuel Macron en cette fin août n’est pas le signe d’un pivot européen vers la Russie, timide certes ?

    CG : Je l’appelle de mes vœux depuis des années et je l’espère profondément. Nous avons perdu bien du temps en faux procès et en dogmatisme infantile. Pour l‘instant, la Russie cherche son positionnement optimal entre Chine et États-Unis, se déploie vers l’Eurasie, structure à travers l’OCS (Organisation de Coopération de Shangaï) et l’UEE (Union Economique Eurasiatique) une « contre OTAN » et un nouvel espace d’influence politico-économico-sécuritaire. Elle déploie son influence au Moyen-Orient de manière magistrale (Syrie, Libye, Arabie Saoudite, Égypte, etc…), place ses pions en Afrique (où elle pourrait selon moi utilement coopérer avec la France en matière sécuritaire et économique pour faire pièce aux ambitions chinoises et américaines) et pose les limites de sa bonne volonté en Europe. Les États-Unis (et les Européens avec eux qui en font plus directement les frais, as usual) ont fait une faute stratégique majeure en cherchant à faire basculer de force l’Ukraine dans l’Alliance atlantique. Ce choc initial pour Moscou a paradoxalement été l’occasion d’un coup d’arrêt mis à son élan trop longtemps unilatéral vers la coopération politique vers l’UE. L’Ukraine a été un moment de double bascule initiant le reflux de l’influence américaine en Europe et le déploiement de l’influence russe au Moyen-Orient à la faveur du drame syrien.

    SF : Page 35 de votre livre, vous parlez de Nouveau Gouvernorat Mondial. Pourquoi pas gouvernance mondiale ou Nouvel Ordre Mondial, cette fameuse et si controversée expression pourtant employée par nombre de présidents des pays occidentaux dans les années 90 et 2000 ? Que pensez-vous du mondialisme comme idéologie ? Du désir de certaines élites comme les hommes de Davos de faire disparaître les nations issues du traité de Westphalie ?

    CG : La gouvernance mondiale est en crise. Le Nouvel ordre mondial est une utopie occidentaliste qui a vécu. L’hyper puissance américaine aussi. Les États et les peuples sont partout en rébellion de plus en plus ouverte. Et pas seulement contre des potentats ou des tyrans. Ils résistent à l’arasement identitaire et culturel. Le populisme que l’on dénonce est essentiellement la marque d’un sentiment de dépossession profonde et de mise à mal du sentiment d’appartenance culturelle et nationale. Il est regrettable que les grands partis de gouvernement, pour céder à l’air du temps ou éviter d’avoir à trancher, se soient à ce point coupés des préoccupations profondes de leurs électorats et les aient jetés dans les bras de formations extrêmes qui ont beau jeu de les récupérer en leur proposant d’autres réductions idéologiques tout aussi stupides que les doxas indigentes des premiers. Il faut aider les nations et cesser de croire en un mondialisme qui est une violence et une uniformisation grave de la diversité humaine. Le mondialisme, comme tous les -ismes, est une dérive, une perversion. À rebours des tartes à la crème libertarienne, les États et les frontières sont les plus grands protecteurs des individus, surtout les plus faibles. Les efforts pour les faire éclater n’ont abouti qu’à la propagation d’un communautarisme dangereux car instrumentalisé par l’extrémisme religieux, et souvent ridicule car outrancier dans ses revendications corporatistes, dérisoires voire indécentes à l’échelle de la misère du monde… J’appelle de mes vœux un équilibre mondial fondé sur le respect de la souveraineté des États, celui de leurs frontières, la non-ingérence dans leurs affaires intérieures, la coopération sur un pied d’égalité, le dialogue et la confiance. Comme vous le voyez, la route reste longue, mais passionnante.

    SF : Merci Madame Galactéros.

     

    Caroline Galactéros (Le Saker francophone, 24 novembre 2019)

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  • Les racines de l'identité...

    Les éditions Ars Magna viennent de publier un recueil de textes d'Alexandre Douguine intitulé Les racines de l'identité. Théoricien politique influent, un moment proche d'Edouard Limonov, Alexandre Douguine est la figure principale du mouvement eurasiste en Russie. Outre L'appel de l'Eurasie (Avatar, 2013), le texte d'une longue conversation entre lui et Alain de Benoist, plusieurs  de ses ouvrages ou recueils de ses textes sont déjà traduits en français comme La Quatrième théorie politique (Ars Magna, 2012), Pour une théorie du monde multipolaire (Ars Magna, 2013), Vladimir Poutine, le pour et le contre - Écrits eurasistes 2006-2016 (Ars Magna, 2017), Le Front de la Tradition (Ars Magna, 2017) ou Les mystères de l'Eurasie (Ars Magna, 2018).

     

    Douguine_Les racines de l'identité.jpg

    " Les Racines de l’identité (écrits eurasistes - 2012-2015) rassemble la totalité des textes publiés en français par Alexandre Douguine entre les années 2012 et 2015. L’ouvrage entre dans un projet plus vaste qui est de rassembler dans plusieurs volumes tous les textes du théoricien du néo-eurasisme parus depuis la fin des années 1980.
    En effet, dispersée dans des revues rapidement difficiles d’accès et dans des blogs et sites plus ou moins éphémères, l’oeuvre d’Alexandre Douguine bien que vaste en français est au final d’un accès peu aisé du fait des médias où elle s’est exprimée.
    Ce livre, et les volumes qui le précèdent ou qui le suivront, devraient pallier cela et permettre à tous, militants, étudiants ou chercheurs, de découvrir d’une manière simple une pensée vaste, originale et souvent révolutionnaire. Quant à son titre, il évoque le principal thème autour duquel ce recueil s’organise sans en épuiser la richesse. "

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