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  • Regard las sur la République Française...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Philippe Grasset, cueilli sur son site De Defensa et consacré au lent déclin de notre pays...

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    Regard las sur la République Française

    Ils pourraient parodier leur mot fameux du temps du sang contaminé et nous dire, comme on présente son coupe-file : “Irresponsables, pas coupables”. Cela sonnerait juste, parce que la France du temps présent, dans le chef de ses élites et de sa direction politique, n’en finit pas de s’effondrer avec une certaine lenteur épuisée, avec contrition proclamée, dénégations, impuissance, soupirs réformistes et discours chantonnant le rythme “sociétal”, les jambes trop courtes pour se retenir de toucher le fond, le souffle si court qu’elle se noierait avant de se noyer.

    On dit bien “la France”, et pas Cahuzac, Ayraud, Hollande & Tartempion, ou bien Libé, Le Grand Journal & Le Figaro, ou bien Copé, Sarko & Compagnie… Il n’y en a pas un pour accrocher le regard et faire naître le goût de la malédiction, pour susciter des réflexions hautes, pour vous plonger dans un abîme de méditation grave et insondable sur la décadence des grandes choses, sur la façon dont les civilisations abandonnent leur histoire, sur le sens de cette civilisation-là devenue contre-civilisation. Il n’y en a pas un qui soit à la hauteur de leur chute et de la Chute.

    On aurait pu écrire ces mots sans nécessité de l’incident du jour, sans l’entraînement du brouhaha absolument indigné de la panique pressante et présente, de toutes ces vertus outragées et soudain érigées en guillotines postmodernes, le verbe moralisant au bout du poing, mais il se trouve que le larron fait l’occasion. Le Cahuzac arrogant et portant beau, brillant et insupportable, et magouilleur en son temps comme il faut, et soudain plongé dans un abîme de désespoir effondré, devenu malheureux homme jusqu’à l’abandon de soi, et pour la vie duquel les rares amis qui lui restent expriment toutes les craintes possibles, c’est bien la triste occasion. Qu’on ne compte pas sur le chroniqueur qui sait ce que mission veut dire pour pilonner le coupable, car ce n’était qu’un irresponsable comme eux tous, qui est aujourd’hui un homme traqué par lui-même, et soumis à sa torture intime. L’indignation qui s’élève, à la hauteur d’une Bastille encore debout et sur les mannes d’une Révolution dont ils ne finissent pas de se parer de la vertu supposée, c’est celle de la panique générale qui s’empare d’eux ; ce que Cahuzac a fait, affichant le soi-disant “mensonge d’État” comme manière d’être, – ce qui supposerait que l’État existe encore, – c’est témoigner symboliquement que le roi devenu République est nu, en symbolisant pour eux tous ce qu’est devenu leur monde.

    Ils ne sont pas “tous pourris”, ce serait leur faire bien de l’honneur et bien mal les considérer, et faussement sans nul doute. Ils sont absolument de leur temps présent, de la même matière folle et médiocre, sans rien qui dépasse, bien en rang, “bien pliés” comme ils disent. Je me demande même s’ils sont aussi vils qu’ils le paraissent, et bien entendu je ne le crois pas une seule seconde. Ils sont aussi bien affreusement prisonniers que médiocres profiteurs, autant absolument angoissés de leur sort qu’avec l’illusion futile de l’impunité du pouvoir. Simplement, ils ont perdu leur colonne vertébrale et ils ont fourré le fameux éclair au chocolat de Teddy Roosevelt à la place.

    Ils n’osent dire tout haut ce qu’ils n’osent même pas savoir avant que le monde le leur fasse connaître. “Je ne savais pas que la crise allait durer si longtemps”, disait ce Président après tout plein de bonnes et vaines intentions, quelques jours avant la crise du jour. Son étonnement discrètement interloqué nous cloue sur notre chaise et suspend un instant notre plume : lui et moi, parlons-nous du même monde ? Il lui a fallu une élection et quelques mois d’exercice de ce pouvoir qu’ils nomment “suprême” pour saisir au vol cette évidence qui écrase notre temps ?

    Le jeune Emile Michel Cioran écrivait en 1941, et peut-être pour la dernière fois en roumain avant de passer au français, un texte court et fulgurant (*) qui est un paradoxe même pour le jugement courant, mais qui est si évident pour qui mêle l’intuition à l’intelligence ; un texte débordant d’amour et d’estime haute pour la France, et d’un accablement désolé et irrépressible de devoir éprouver un tel mépris désespéré pour la France, – en un seul souffle, en une seule émotion, ceci et cela… Le jeune Cioran mesure avec minutie et sans ciller bien que les larmes ne soient pas loin, ce qui fut et ce qui est. Auparavant dans son texte, avant la citation qui nous importe, il avait observé que l’un des deux Moments de la France, où la Gloire de la grande Nation fut la plus haute, se trouvait dans cette «époque de la construction des cathédrales», ce que Georges Duby nomma le “Temps des cathédrales” ; il y revient indirectement plus loin, au constat de la désolation de la France, et du monde avec elle. (…Puisque la France reste exemplaire dans la décadence et l’effondrement, même inspiratrice de cela pour les autres, et Cioran en lui lançant cette terrible accusation du déclin ultime scellait en même temps son amour nouveau et désormais irréfragable pour elle, – vous voyez bien qu’il ne faut jamais désespérer d’elle, même dans le paradoxe de la gloire et de la chute mêlées. Disant “pays avancé” dans l’extrait ci-dessous, Cioran disait “avancé dans la civilisation”, très développé et longtemps considéré comme la référence de cette civilisation, “avancé” jusqu’au-delà de la civilisation, jusqu’à représenter la décadence terrible de cette civilisation, quand toutes les amarres sont rompues...) :

    « Un pays avancé ne souffre d’aucune complicité avec un quelconque idéal. Il rassemble en lui tout ce qui pourrait constituer une négation du gothique, c’est-à-dire de l’élan, de la transcendance, de la hauteur. Son énergie ne tend pas vers le haut, elle penche. La France est Notre-Dame reflétée dans la Seine – une cathédrale refusant le ciel. »

    L’argument péremptoire et terrible de ce pamphlet d’amour désespéré de Cioran, c’était “la France abaissée, humiliée” de la défaite et de la capitulation. Sa réelle portée transcendante fait que c’est aussi, et même bien plus encore, la France de notre temps. Un autre poète embastillé avant d’être fusillé pour avoir été du parti de cette “France abaissée, humiliée” et s’en être trouvé satisfait jusqu’à l’outrecuidance et l’inhumanité, disait du fond de sa cellule de Fresnes, et montrant en cela qu’il restait d’une humaine nature, revenu de sa faiblesse coupable pour affronter le martyre : «Mon pays m’a fait mal.» C’est qu’il faut savoir souffrir pour lui, selon ce que l’on fut et selon ce que l’on fit. On ne parle pas ici de la justice des hommes, on parle de la tragédie de l’Histoire et de la transcendance du monde.

    La question qui nous dévore devant cette France du temps présent, cette France des restes de ce qu’elle fut, est bien celle-ci : tous, ceux-là qui manigancent, qui discourent, qui paniquent, qui moralisent, qui s’égaient, qui s’affolent, qui se tordent les mains d’une angoisse soudaine, soudain horrifiés et dérangés dans leurs discours quotidiens, tous ceux-là savent-ils encore souffrir avec et pour leur pays et savent-ils encore ce qu’est la souffrance du monde ? … Cioran écrit “une cathédrale refusant le ciel” ; pour épouser notre temps courant et parce que 2013 n’est pas 1941, l’on dirait plutôt mais bien plus lourdement, mais logiquement cette lourdeur certes, – Notre-Dame “embrassant le ciel faussaire reflété dans la Seine par l’illusion de l’inversion”. Sauront-ils, en même temps que découvrir la souffrance du monde, en même temps que leur propre souffrance, sauront-ils déchirer le voile qui les bâillonne, qui les aveugle, qui les subvertit et les invertit, et qui les emprisonne ? Questions sans réponse, tout cela, ce qui n’est même pas façon de répondre, ce qui est suspendre le temps et son vol, – et attendre le verdict…

    Que dire encore ? Le Sénat continue à travailler sur le mariage pour tous. La République fonctionne, que diable ; la dérision lui répond en écho : au travail la belle, et plus soft sera la chute vertigineuse… Pas si sûr d’ailleurs, car l’on annonce que le vote sera si serré qu’on n’est plus sûr du tout qu’il soit acquis ; et certains de dire, dans ces temps du soupçon, que cela répercute à la façon démocratique et postmoderne ce qui semblerait finalement bien être une crise ; parce qu’un échec même temporaire du vote sur le mariage pour tous, voyez-vous, ce serait pour tous ces gens un symbole terrible et le signe ultime dans le ciel vertueux de la République laïque. Pas si soft, finalement, la chute ? Ces temps-là sont sans pitié...

     

    Philippe Grasset (De Defensa, 5 avril 2013)

     

    Note

    (*) De la France, republié à L’Herne en 2009.

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  • Budget de la défense : touché, coulé ?...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous une chronique percutante de Jean-Michel Quatrepoint sur Xerfi Canal consacrée aux lourdes menaces qui pèsent sur le budget de la défense et aux conséquences qu'aurait le sacrifice des derniers vestiges de notre puissance militaire.

    Journaliste spécialiste des questions économiques, Jean-Michel Quatrepoint a dernièrement publié un ouvrage intitulé Mourir pour le Yuan ? Comment éviter une guerre mondiale (François Bourin, 2011).

     

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  • Immigration : des vérités difficiles à dire ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Malika Sorel-Sutter, cueilli sur le site de Marianne et consacré à la question de l'immigration. Membre du Haut-conseil à l'intégration, Malika Sorel est l'auteur de plusieurs essais, dont Immigration, intégration : le langage de vérité (Mille et une nuits, 2011).

     

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    Immigration : ces vérités si difficiles à dire

    Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire, ce n'est pas de subir la loi du mensonge triomphant qui passe» (Jean Jaurès). Notre époque aurait-elle à ce point manqué de courage qu'elle a, depuis près de quarante ans, accepté de subir la loi du mensonge dans la question de l'immigration-intégration, sujet pourtant capital puisqu'il engage le destin de notre cohésion sociale et nationale ?

    Une multitude de facteurs se sont conjugués pour empêcher que de simples vérités ne soient dites quand, dans le même temps, les esprits libres se sont faits de plus en plus rares. Une concordance inattendue d'intérêts entre les univers politique, médiatique, financier et économique a coulé la chape de plomb d'une pensée unique qui a conduit à la castration du politique. Pour Hannah Arendt, «la politique, c'est cet espace intermédiaire où se joue la liberté, où agissent les hommes libres». Le retour de la politique est le défi que nos sociétés démocratiques doivent de toute urgence relever si elles ne souhaitent pas être balayées.

    Entre mensonges et interdits

    L'immigration est une chance pour la France, et même la chance d'une Europe qui ne fait plus assez d'enfants. L'immigration rapporte plus qu'elle ne coûte. Il n'y a pas de problème d'intégration des descendants de l'immigration extraeuropéenne. Ce que vous croyez voir et vivre au quotidien n'est que le produit de vos fantasmes, ceux d'esprits racistes et étriqués. Voilà ce qui est assené chaque jour aux Français depuis de nombreuses années.

    Un discours lucide a été tenu dès 1981 par Georges Marchais, alors secrétaire général du PCF, puis en 1990 par Michel Rocard, Premier ministre de l'époque. Mais, comme le dit l'adage, nul n'est prophète en son pays. Leurs avertissements sont restés lettre morte. En janvier 1981, Georges Marchais parlait de «cote d'alerte atteinte» et disait qu'il fallait «résoudre l'important problème posé dans la vie locale française par l'immigration». Il évoquait des «familles aux traditions, aux langues, aux façons de vivre différentes» et le fait que cela rendait «difficiles leurs relations avec les Français». Etablissant un lien entre la poursuite de l'immigration et la menace du chômage qui pesait sur les ouvriers, il voulait «stopper l'immigration officielle et clandestine». Il déplorait «l'idée lamentable» que ses «détracteurs, qui vont de la droite au Parti socialiste» se faisaient des «travailleurs» : «bornés, incultes, racistes».

    On serait bien en peine de dire ce qui a changé depuis, hormis que ce procès a été étendu à tous les Français qui défendent le socle des valeurs de la République, ainsi qu'à ceux des enfants de l'immigration extraeuropéenne qui se sont culturellement intégrés. C'est un fait, une partie non négligeable de nos élites, et leurs prises de position l'attestent, ont pris le parti de ceux qui ne s'intégraient pas dans la communauté nationale, et même de ceux qui ne s'inséraient pas dans notre société, une société dont les normes collectives sont de plus en plus rejetées, et parfois aussi combattues. Or, même s'il s'élève dans l'échelle sociale, un enfant de l'immigration ne sera à terme adopté par la communauté nationale que si, et seulement si, il est perçu par les Français comme partageant leur conception de principes fondamentaux tels que la liberté individuelle, l'égalité homme-femme, la fraternité, la laïcité, la liberté d'opinion. En matière d'intégration, c'est le corps social, et non le politique au travers de l'administration, qui décide qui est français et qui ne l'est pas.

    Du discours de Michel Rocard à l'Assemblée nationale, on n'a voulu retenir qu'une infime partie : «Nous ne pouvons pas - hélas - soulager toutes les misères de la planète.» On a enterré le cœur de son intervention, qui détaillait la menace qui pesait sur notre société si elle persistait à accueillir un «flux massif et incontrôlé», ce qui finirait par hypothéquer «gravement et tout ensemble d'abord l'équilibre social de la nation, ensuite les chances d'intégration des étrangers installés, enfin l'avenir même de nouvelles vagues d'arrivants et des pays d'où ils viennent [...]». Et pour conclure, Michel Rocard refusait de «croire définitivement inconciliables la politique et la sagesse».

    Tout ce que Michel Rocard avait anticipé s'est finalement produit. L'équilibre social de la nation se trouve aujourd'hui gravement hypothéqué. L'intégration des étrangers déjà installés et de leurs descendants est largement compromise par la reproduction des sociétés culturelles d'origine sur la terre d'accueil, conséquence directe des flux migratoires dont l'explosion est nourrie, entre autres, par l'exigence d'endogamie qui pousse à aller chercher époux ou épouse dans le pays d'origine. Elle est compromise aussi du fait des attaques en règle dont le modèle français d'intégration est la cible constante, et de l'évolution d'un certain nombre de facteurs sur la scène internationale. Nonobstant les conséquences ravageuses des errements sur cette question, un rapport sur l'intégration qui vient d'être remis au Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, cloue au pilori toute approche qui serait fondée sur le respect des «grands concepts et valeurs suprêmes» du peuple d'accueil, et recommande d'entériner l'impuissance de l'Etat à faire respecter les règles d'accueil et de séjour de la République, en délivrant des titres dits «de tolérance» qui aboutiraient à une régularisation massive des clandestins.

    Politique et sagesse définitivement inconciliables ?

    Le vœu de Michel Rocard n'a pas été exaucé : la politique et la sagesse ne sont toujours pas réconciliées. Le personnel politique a persévéré dans la voie du laisser-faire, accompagné d'un discours public fondé sur le déni puis le camouflage du réel, prenant au passage les citoyens pour des esprits simples capables de gober mensonges et inepties. Le puzzle de l'intégration a été sans cesse réduit à sa plus petite pièce, la pièce socio-économique. Les pièces décisives ont été écartées : distance culturelle, rôle central des parents, causes profondes qui empêchent l'école d'assurer sa mission première. En outre, on n'a eu de cesse de dresser les enfants de l'immigration contre notre société, en les persuadant qu'ils étaient les victimes des Français et en leur taisant la réalité des investissements considérables consentis par l'Etat - certes souvent peu fructueux puisque le diagnostic de départ était erroné.

    Le résultat ? C'est la menace qui pèse désormais sur notre démocratie et, en premier lieu, sur nos élites. Selon l'enquête d'Ipsos «France 2013, les nouvelles fractures», 72 % des sondés considèrent que le système démocratique fonctionne plutôt mal en France et 82 % jugent que les hommes et les femmes politiques agissent principalement pour leurs intérêts personnels. Les items relatifs aux questions d'ordre identitaire éclairent d'une lumière crue le gouffre béant qui sépare désormais les élites des citoyens. La défiance touche également les médias, qui sont mis dans le même sac que la classe politique. Devant tant de voyants qui ont viré au rouge, on s'attendrait à un sursaut de la part des élites. Espérons que politique et sagesse finiront par se réconcilier.

    Malika Sorel-Sutter (Marianne, 22 mars 2013)

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  • La francophonie, bataille d'avenir ?...

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    Le numéro de mars 2013 de la revue Le spectacle du monde est en kiosque. 

    Le dossier est consacré la francophonie. On pourra y lire, notamment, des articles de Julien Thouéry ("Le roman vrai de la langue française" ), de Jean-Baptiste Piriou ("La Francophonie pour quoi faire ?", "Anglais à tous les étages"), d'Alain Kimmel ("Un réseau culturel en péril", "Littérature francophone"), de Sophie Mockel ("L'îlot français du Québec", ""Les confettis francophones de la Nouvelle-France"), ou de Richard Millet ("Veilleurs au crépuscule") ainsi que des entretiens avec Marc Fumaroli ("Le génie de notre langue garde un certain degré de fascination") et Michel Mourlet ("Le français n'a de raison d'exister que si la France existe").

    Hors dossier, on pourra aussi lire des articles de Michel Marmin ("Jacques Vergès, frère de Stendhal"), de Dominique Venner ("Lincoln sans légende"), de François Bousquet ("IIIe République. La dynastie des Daudet"), de Michel Thibault ("Allemagne. L'art comme culture") ou de Joséphine de Varax ("Anges et démons. La face sombre du romantisme"). Et on retrouvera aussi  les chroniques de Patrice de Plunkett et d'Eric Zemmour ("Quand marine cherche son cap").

     

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  • Guerres franco-françaises...

    Nous reproduisons ci-dessous un excellent texte d'Alain Kimmel, cueilli sur le site de la revue Le Spectacle du Monde et consacré à la vieille, mais toujours vivace, tradition française de la guerre civile...

     

     

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    Guerres franco-françaises

    En voulant imposer le mariage homosexuel et ses conséquences, François Hollande a créé un nouveau clivage, une nouvelle ligne de fracture entre les Français tels que le pays n’en avait pas connu depuis la querelle de l’école libre, en 1984. Prenant ainsi le risque de raviver la flamme d’une nouvelle « guerre franco-française ». Mais au-delà de l’opposition virulente entre partisans et adversaires du « mariage gay », force est de constater que, depuis quelques années, l’idée de guerre civile refait surface en France.

    En 2006, l’historien Jacques Marseille publiait Du bon usage de la guerre civile en France (Perrin), essai dans lequel il montrait que l’affrontement entre Français est une véritable passion nationale qui « s’opère autant dans le sang, les déchirures que dans les mises en scène de la refondation ». Plus récemment, l’économiste Nicolas Baverez lançait cet avertissement : « Les décennies de déclin tranquille appartiennent au passé. Sa poursuite entraînerait une brutale chute du niveau de vie qui déboucherait inéluctablement sur la violence politique et une guerre civile froide. » (Réveillez-vous ! Fayard, 2012.) Et lors de la dernière campagne présidentielle, Jean-Luc Mélenchon prédisait « un énorme tumulte », appelant de ses voeux une « insurrection citoyenne ».

    Au début du XIXe siècle, le grand théoricien de la guerre Carl von Clausewitz ne parle pas de « guerre civile », mais de « dissensions civiles » ou de « discordes intérieures », ce qui n’entre pas dans le champ de la guerre stricto sensu. Celle-ci désigne, en effet, comme l’a montré Rousseau, les conflits qui opposent un Etat à un autre et dont le moteur est la « volonté de puissance », alors que dans la guerre civile, il s’agit d’antagonismes religieux ou politiques (idéologiques). Ce ne sont pas deux pays qui s’affrontent, mais deux partis ou deux idéologies, partageant « en deux camps les sujets d’un même Etat ; la guerre est intestine, ne concerne que les membres de la cité » (Marie-Danielle Demélas-Bohy, « La notion de guerre civile en question », http : // clio.revues.org).

    En 1871, Karl Marx publie la Guerre civile en France, pamphlet en défense et illustration de la Commune de Paris, qui venait d’être vaincue par les troupes versaillaises. Cet épisode tragique de notre histoire est évoqué dans le livre de Jean-Claude Caron Frères de sang. La guerre civile en France au XIXe siècle (Seyssel, Champ Vallon, 2009), dans lequel l’auteur s’efforce de définir le concept de guerre civile à travers l’histoire, la philosophie et le droit. Selon lui, il faut, notamment sur le plan juridique, la distinguer de la rébellion, de la sédition ou de l’insurrection. On peut parler de guerre civile lorsqu’il y a « intolérance absolue envers un autre construit comme une menace pour l’unité de la Communauté ». Il s’agit donc d’un affrontement violent qui vise à l’« anéantissement » de l’adversaire. Au XIXe siècle, la guerre internationale est encadrée, depuis les traités de Westphalie (1648), par le droit de la guerre, tandis que la guerre civile est une guerre sans droit. Pour nombre de penseurs allemands (Fichte, Hegel, Nietzsche) et français (Maistre, Cousin, Renan), les guerres extérieures sont « bonnes » et les guerres intérieures « mauvaises ». Proudhon exalte « le triomphe de la vertu par la guerre entre les nations », mais estime que la guerre civile, « de citoyen à citoyen », constitue un abandon moral.

    Pour sa part, le politologue Julien Freund, dans un article posthume intitulé « Aperçus sociologiques sur le conflit » (Krisis, « La guerre ? » n° 33, avril 2010), distingue deux types de conflit : « le conflit non belliqueux et le conflit belliqueux ». Le premier implique « une intention hostile », mais sans « volonté délibérée au départ d’anéantir physiquement l’autre ». Le second « se caractérise par l’usage de la violence » ; il s’agit alors de la guerre, qu’elle soit « interétatique » (guerre étrangère) ou « intra-étatique » (guerre civile). Le conflit belliqueux est « celui du tiers exclu, car il se réduit à la relation duale de l’ami et de l’ennemi ». Ainsi, « les guerres civiles peuvent commencer avec une pluralité de camps, mais très rapidement elles se développent selon le schéma de la dualité ami/ennemi ». On assiste alors à la montée aux extrêmes et au déchaînement de la violence.

    Ces phénomènes ont été évoqués dès 1615 par le poète italien Giambattista Marino, protégé de Louis XIII, connu en France sous le nom de Cavalier Marin, qui écrit : « La France est toute pleine de contradictions et de disproportions, lesquelles cependant forment une discorde concordante, qui la perpétue. Des coutumes bizarres, des fureurs terribles, des mutations continuelles, des extrêmes sans demi-mesures, des tumultes, des querelles, des désaccords et des confusions : tout cela, en somme, devrait la détruire et, par miracle, la tient debout. » Par-delà le constat final plutôt optimiste, on constate l’emploi d’une série de mots (discordefureurstumultesquerelles…) qui caractérisent des situations de « guerre franco-française ».

    La formule apparaît pour la première fois, en 1950, sous la plume de Louis-Dominique Girard, ancien chef de cabinet du maréchal Pétain et auteur d’un livre au titre éponyme, la Guerre franco-française. Si l’expression est nouvelle, ce qu’elle recouvre ne l’est pas. Dans l’introduction à l’ouvrage collectif les Guerres franco-françaises(Vingtième Siècle, revue d’histoire, n° 5, janvier-mars 1985), on lit que « la plupart des crises profondes qui ont divisé les Français peuvent être assimilées à des failles géologiques ».

    Les failles répertoriées ici sont les guerres de Religion, la Révolution française, l’affaire Dreyfus, les affrontements des années 1930, Vichy, la guerre d’Algérie et la guerre scolaire de 1984. Un des auteurs de ce recueil, Michel Winock, a publié ultérieurement la Fièvre hexagonale : les grandes crises politiques de 1871 à 1968 (Points histoire, 2009), ouvrage dans lequel il décrit les convulsions et les spasmes du siècle qui va de la fin de la Commune aux événements de Mai-68. Ces crises, ces poussées de fièvre ponctuent non seulement ce siècle, mais jalonnent la longue marche de notre histoire nationale. « De leurs ancêtres les Gaulois, dont César, déjà, avait noté la propension aux luttes intestines, les Français ont hérité le goût de la guerre civile. Il n’est pas de siècle, dans leur longue histoire, qui n’ait eu la sienne. » (André Fontaine, le Monde, 9 novembre 1981.)

    De fait, Armagnacs et Bourguignons, catholiques et protestants, jésuites et jansénistes, frondeurs et monarchistes, Montagnards et Girondins, Bleus et Blancs, communards et Versaillais, dreyfusards et antidreyfusards, cléricaux et laïcs, gaullistes et pétainistes, résistants et collaborateurs, partisans de l’Algérie française et soutiens du FLN, soixante-huitards et antisoixante-huitards, mitterrandistes et adversaires des «socialo-communistes », défenseurs de l’école privée et partisans de l’école publique ont laissé dans la mémoire nationale la trace de leurs « épidémies psychiques » et de leurs « convulsions historiques » (Sigmund Freud).

    Dans son maître ouvrage le Mal français (Plon, 1976), Alain Peyrefitte note que « l’histoire de France est celle d’une longue guerre civile, pleine d’assassinats, de charges de police et de déraison ». Ces conflits, dit-il, « naissent, vivent et meurent avec une brutalité d’orage ». Souvent cruelles et sanglantes, les guerres franco-françaises furent toujours des guerres de religion ou des guerres idéologiques. De son côté, Pierre Chaunu, dans son magistral essai la France (Robert Laffont, 1982), met l’accent sur cette exception française qu’est l’« aptitude à la déchirure et à la déchirure idéologique ». Il en explique les raisons par le fait que « la France est une terre de fractures » qui sont « purement affectives, cérébrales, parfois spirituelles ». Ces fractures sont d’autant plus graves qu’elles sont «inexpiables, [qu’] elles vivent profondément dans la mémoire, [qu’] elles se régénèrent inlassablement ».

    Avec l’avènement de la Ve République, dont la Constitution cristallise la bipolarisation du pays, l’antagonisme des deux France demeure vivace et marqué par des périodes de forte tension. Celles des dernières années de l’Algérie française, avec le putsch des généraux et les combats de l’OAS, ou celle de Mai-68, avec les barricades du Quartier latin, la grève générale et la grande manifestation sur les Champs-Elysées de ceux qui refusent la « chienlit ».

    Treize ans plus tard, le 10 mai 1981, François Mitterrand, au soir de son élection, distingue « une France sociologique » et « une France politique », tandis que son Premier ministre, Pierre Mauroy, oppose « le peuple de gauche » à « ceux du château » et affirme qu’« il y a deux lectures de l’Histoire, de l’avenir, de la politique ». Cette double lecture apparaît notamment dans le discours d’investiture de François Mitterrand, le 21 mai, lorsqu’il fait commencer l’histoire de France en 1792, évoque ensuite ses « grandes dates » (1830, 1848 et 1870) et glorifie « le peuple » qui l’a « façonnée ». Lecture de gauche à laquelle répond la lecture de droite du maire de Paris, Jacques Chirac, qui, accueillant le nouveau Président à l’Hôtel de ville, invoque des personnages historiques comme sainte Geneviève, Jeanne d’Arc et Henri IV. Pour l’histoire contemporaine, là où Chirac cite l’Appel du 18 juin 1940, Mitterrand se réfère à la libération de Paris, le 25 août 1944.

    Pour Alain Peyrefitte, les Français semblent condamnés à se débattre « dans le cauchemar de querelles sans fin », une partie d’entre eux étant toujours tentés « d’imposer à une autre sa volonté, et même sa vérité. Mais comme l’adversaire n’est jamais anéanti, une solution de cet ordre porte en germe de nouvelles luttes. Car elle ravive la mentalité dogmatique qui ne supporte pas la contradiction. Elle transforme les désaccords qui auraient pu nourrir un dialogue en conflit. Elle ronge jusqu’au sentiment de l’identité nationale, faute duquel une société malade ne saurait retrouver la voie d’un consensus ».

    Si les conflits qui ont opposé les Français ont souvent été, au fil de leur histoire, des guerres « chaudes », ils ont souvent pris naissance, au XXe siècle, sur ce que Jean-Marie Domenach (Regarder la France, Perrin, 1997) appelle « le terrain du symbolique et de l’imaginaire ». Désormais, note-t-il, « on a affaire à des revendications quasi ontologiques mêlées à la défense d’intérêts catégoriels » : pour ou contre le Pacs, pour ou contre le « mariage homosexuel », d’un côté ; pour ou contre la retraite à soixante ans, pour ou contre la taxation à 75 % des plus hauts revenus, de l’autre. C’est peut-être cette évolution qui a incité Pierre Chaunu à conclure sa réflexion sur la France en se demandant si les discordes qui déchirent les Français « les séparent moins qu’elles ne les unissent dans ces tensions complémentaires qui sont, tout ensemble, notre difficulté d’être et notre richesse ».

    Constat optimiste auquel d’aucuns opposeront les craintes exprimées par d’actuels acteurs et observateurs de la société française, qui laissent à penser que le spectre de la guerre civile ne cesse de hanter notre pays, « ce vieux pays […] accablé d’Histoire, meurtri de guerres et de révolutions » (Charles de Gaulle).

    Alain Kimmel ( Le Spectacle du Monde, février 2013)

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  • Tour d'horizon... (43)

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    Au sommaire cette semaine :

    - sur Les Influences, Christian Harbulot pense que la crise italienne donne l'occasion à la France de proposer à l'Europe un vrai projet politique. On peut toujours rêver...

    Europe : meurtre à l'italienne

    Meurtre-a-l-italienne.jpg

    - sur Le Monde, Etienne de Durand, directeur des études de sécurité de l'IFRI, plaide en faveur d'un maintien du budget de la défense, et plus généralement des budgets régaliens...

    Ne réduisons pas le budget de la défense

    Rafales Paris.jpg

    - sur Le Monde, Sylvia Zappi évoque la dérive mafieuse des cités et le racket systématique sur les entreprises engagées dans les chantiers de rénovation urbaine

    Racket sur les chantiers de rénovation urbaine

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