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Points de vue - Page 19

  • JO : la grande distraction en attendant le naufrage ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Michel Geoffroy cueilli sur Polémia et consacré aux Jeux Olympiques.

    Ancien haut-fonctionnaire, Michel Geoffroy a publié le Dictionnaire de Novlangue (Via Romana, 2015), en collaboration avec Jean-Yves Le Gallou, et deux essais, La Superclasse mondiale contre les Peuples (Via Romana, 2018), La nouvelle guerre des mondes (Via Romana, 2020), Immigration de masse - L'assimilation impossible (La Nouvelle Librairie, 2021), Le crépuscule des Lumières (Via Romana, 2021)  et dernièrement Bienvenue dans le meilleur des mondes (La Nouvelle Librairie, 2023).

     

     

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    JO : la grande distraction en attendant le naufrage

    À en croire nos médias et nos « ministres démissionnaires », les Français ne vivraient plus qu’au rythme des JO. Ainsi les caméras officielles montrent-elles à l’envi des supporteurs enthousiastes qui agitent des drapeaux tricolores. Il y a même des journalistes qui en pleurent d’extase… Une France qui gagne, unie dans le « sport », l’inclusion et la diversité, quel beau spectacle ! Car il s’agit bien aussi d’un spectacle, qui nous cache malheureusement une réalité qui promet d’être nettement moins réjouissante. Une distraction utilisée sans vergogne pendant que l’oligarchie avance son agenda.

    Pendant les JO, les magouilles vont bon train

    Pendant qu’on compte nos médailles, Emmanuel Macron poursuit ses magouilles politiciennes en vue de confisquer les résultats des élections européennes et législatives.

    On a des médailles mais on a déjà aussi de nouveau Mme Braun-Pivet comme présidente de l’Assemblée nationale et Mme von der Leyen comme présidente de la Commission européenne. Et M. Attal est toujours Premier ministre de fait.
    Mais qui donc disait « élections piège à c… » dans les années 1960 ? Ceux qui aujourd’hui sont justement au pouvoir et n’entendent pas le lâcher.

    Après les JO, bientôt les vraies épreuves

    Pendant qu’on glose sur la pureté de l’eau de la Seine, la France fait l’objet, de la part de la Commission européenne, d’une procédure pour déficit excessif. Une procédure qui implique que notre pays présente en septembre un plan de redressement pour y remédier, d’autant que nous avons plus de 3 100 milliards d’endettement.
    Après la fête, on va donc vite nous présenter l’addition car ce sont les Français – c’est-à-dire la France périphérique et les classes moyennes – qui la paieront, pas les richissimes sponsors des JO. Le grand reset fiscal est pour bientôt et n’attend plus qu’un Premier ministre pour le mettre en œuvre.

    Pendant qu’on regarde les « épreuves » sportives, des épreuves nettement plus graves nous attendent donc, et la crise financière, nourrie de la récession aux États-Unis, se développe dans un profond silence médiatique.
    Mais il ne faut pas gâcher la magie des JO, n’est-ce pas ?

    La guerre nucléaire, mais pour nous seulement

    Pendant qu’on célèbre nos « Bleus », les États-Unis ont annoncé, à l’issue du dernier sommet de l’OTAN, l’implantation de missiles nucléaires à portée moyenne en Europe, enterrant définitivement l’accord signé en 1985 entre Reagan et Gorbatchev. L’Allemagne vassale a bien sûr donné son accord.

    Ainsi la guerre nucléaire redevient possible en Europe, mais épargnera les États-Unis, comme les sanctions contre la Russie… Pour mémoire, une guerre nucléaire en Europe ferait, selon l’université de Princeton, environ 90 millions de morts… Cela ferait beaucoup de sportifs en moins.

    Mais où sont passés les pacifistes d’autrefois qui refusaient les missiles Pershing en RFA ? Sans doute regardent-ils aussi les JO, pendant que les foyers d’affrontement se multiplient dans le monde.
    Mais, chut ! Ne jouons pas les « peine-à-jouir », comme dirait Mme Hidalgo.

    Vous allez adorer la France post-JO

    Pendant qu’on célèbre nos nageurs et nos judokas, la Commission européenne réclame une nouvelle censure des réseaux sociaux, et notre « ministre démissionnaire » de l’Intérieur promet que les leçons de la sécurisation de Paris pour les JO seront retenues pour la suite. Et tout le monde de saluer nos « forces de l’ordre » qui sont, il est vrai, le dernier soutien de la macronie.

    Vous avez aimé les voies du périphérique fermées, les rues grillagées, les QR codes, les policiers armés dans les rues et les décisions de l’ARCOM ?
    Vous allez adorer la France post-JO.

    Les JO du Titanic

    Bien sûr, c’est l’été et, à défaut de vacances, puisque la fréquentation touristique est en baisse à peu près partout en France (ce qui n’intéresse pas non plus nos médias), nos concitoyens se délassent comme ils peuvent en soutenant leurs sportifs.
    On peut le comprendre même si cela ressemble un peu à l’orchestre du Titanic jouant jusqu’à la fin pour égayer l’inéluctable naufrage.
    Mais la façon dont le système politico-médiatique se sert des JO pour nous ahurir et nous endormir n’en est pas moins profondément perverse.

    Michel Geoffroy (Polémia, 10 août 2024)

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  • Comment peut-on être Hongrois ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Ghislain de Castelbajac cueilli sur Geopragma et consacré à la position originale et indépendante de la Hongrie...

    Membre fondateur de Geopragma , Ghislain de Castelbajac est spécialiste des questions d'intelligence économique et enseigne à l’École de Guerre Economique.

     

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    Comment peut-on être Hongrois ?

    Jouer aux échecs à Szechenyi, les jambes trempées dans un bouillon d’eau chaude, le reste du corps porté par les vents glaciaux d’un « Moscou express » hivernal sans pitié, et porter son flegme plus britannique qu’un lord victorien : le pragmatisme magyar semble faire fi des vicissitudes d’un pays qui a perdu 70% de sa superficie au traité de Trianon, fut occupé par l’armée rouge durant 45 ans, et avant par les turcs durant 150 ans.

    Le rôle de ce petit pays de 10 millions d’habitants intra-muros, auxquels il faut ajouter 5 millions de magyars dispersés en Slovaquie, Roumanie, Slovénie, Serbie, Croatie et Ukraine constitue un contre-exemple flagrant de l’application du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes institué parfois avec hypocrisie par des puissances au mieux cyniques, au pire ignorantes de l’Histoire.

    Composée principalement d’une plaine pannonienne qui n’est pas sans rappeler les vastes étendus pontiques du sud de l’Ukraine, la Hongrie n’en finit pas d’étonner / d’affoler les capitales européennes qui ne savent prendre le train de l’Histoire.

    L’arrivée au pouvoir du parti FIDESZ en 2010, le parti du premier ministre actuel Viktor Orbán établit pour la Hongrie sa seconde révolution après la chute du communisme en 1989. Sa constitution adoptée en 2012 tranche avec celle héritée de l’immédiate après-guerre. Cette loi fondamentale traite en préambule de son engagement envers les Hongrois vivant à l’étranger, en affirmant que ces derniers sont des membres à part entière de la société hongroise, leur assurant protection linguistique, culturelle, et garantit que les Magyars de l’étranger ont le droit de retourner en leur mère-patrie à tout moment.

    Il convient de rappeler que tous les voisins de la Hongrie qui possèdent des minorités magyares sur leurs territoires leurs accordent des droits équivalents à ceux des autres citoyens, à l’exception de Kiev, qui a interdit l’usage de la langue hongroise dans la région transcarpatique, annexée par la R.A. Ukraine, composante de l’URSS, en 1945.

    Il est fondamental de lire la politique étrangère actuelle de la Hongrie à l’aune des nombreux articles constitutionnels de ce pays qui traitent les Magyars de l’étranger (határontúli magyarok) :

    Profitant de l’intermède estival post électoral au parlement européen qui coïncide avec la présidence tournante de Budapest au conseil de l’Union Européenne, Viktor Orbán fait feu de tout bois pour tenter un activisme qui sort les belligérants prota et deutéragonistes du sanglant conflit ukrainien de leur torpeur.

    Après une visite à Kiev le 2 juillet dernier pour une rencontre directe avec Volodymir Zelensky, Orbán s’est envolé pour Moscou, où il a rencontré Vladimir Poutine. Il a aussi été reçu le 8 juillet par Xi Jinping à Beijing.

    Le plan Orbán consiste principalement à valider auprès des forces en présence le principe d’un cessez-le-feu à durée limitée, qui permettrait la mise en place d’un accord de paix le moins inéquitable possible. Pour autant, il demeure assez réaliste et vise en préambule un état des lieux des volontés des belligérants qui, selon ses entretiens croisés avec MM. Zelensky et Poutine, n’avaient pas l’intention de stopper les combats.

    Le premier ministre hongrois dresse également un « audit » de la situation internationale en 2024 qui a vu les Européens voter sans qu’aucune voie commune pour un plan de paix concret ne sorte de la campagne électorale ni des urnes. Il admet également que la campagne électorale américaine en cours sera principalement dirigée vers les affaires domestiques, et que l’aide américaine à l’Ukraine tendra à baisser, ce qui par effet de balancier fera porter plus de poids aux européens pour soutenir Kiev.

    D’un constat réaliste et loin de l’idéologie et des caricatures d’une certaine presse, Viktor Orbàn prend acte des impasses actuelles, y compris de l’échec des discussions de Bürgenstock qui furent boudées par Moscou car l’Ukraine mettait en préalable l’évacuation de la Russie des oblasts qu’elle a annexé.

    L’idée d’un cessez-le-feu intégral et limité durant la tenue de réelles négociations de paix devrait être la norme pour tout conflit sanglant, telles que celles portées par le pape Benoit XV et l’officier belge Sixte de Bourbon-Parme, beau-frère de l’empereur d’Autriche-Hongrie, durant la première guerre mondiale.

    L’on pourra éternellement maugréer de l’injustice de valider une annexion par la force (Zaporija, Mariupol) ou par la ruse (Crimée, Donetsk, Luhansk) par la Russie, en échange de préserver le peu de vies humaines qui demeurent valides en Ukraine, dans la perspective d’une paix des braves.

    Il est aisé, du haut de notre confort d’une nation française repue dans ses confortables frontières, de critiquer l’initiative hongroise de tenter d’arracher un cessez-le-feu en Ukraine, mais n’oublions pas les efforts de Budapest d’avoir établi des relations apaisées avec ses voisins depuis la signature des accords du Pacte de Stabilité sur les frontières en Europe de mars 1995 qui permit à la Hongrie de faire le deuil de ses frontières récentes, tout en conservant et renforçant le lien avec les Magyars de l’étranger.

    Les relations très tendues que la Hongrie entretenait avec la Slovaquie avant la signature de ce Pacte sont un contraste avec la complicité actuelle entre les deux premiers ministres nationalistes Orbàn et Fico.

    En nommant ambassadeur de Hongrie à Paris Georges de Habsbourg-Lorraine, fils d’Otto et petit-fils de Charles, dernier empereur d’Autriche-Hongrie et son cousin Éduard, ambassadeur près le Saint-Siège, le gouvernement hongrois montre bien aux européens les plus avertis que Budapest et l’ensemble des Magyars ont une parole bien particulière à apporter dans la construction d’une Europe durable, apaisée, et n’ayant rien à prouver en terme de « vivre ensemble » des peuples qui composent notre continent, ni en résistance face à l’occupation soviétique.

    Sur le plan géopolitique, Budapest  tente également de se placer en clef-de-voûte centrale de l’édifice otano-européen qui rééquilibrerait le centre de gravité face à la nomination de l’estonienne Mme Kaja Kallas à la tête de la diplomatie européenne, qui concentre tous ses efforts à une confrontation frontale avec Moscou, et aussi à Mme Meloni à Rome qui souhaite recentrer la cause des européens vers la Méditerranée avec la lutte contre les trafics humains migratoires qui font de plus en plus de victimes des passeurs, et des ONG financées par des idéologues.  

    Loin des clichés vendus à l’opinion publique contre la Hongrie par des groupes aux visées souvent peu avouables dans la perpétuation sans fin d’un conflit sanglant, nous pourrions aussi rappeler leur double standard alors que nous nous souvenons qu’il y a tout juste cinquante ans, la Turquie envahissait la république de Chypre, un État aujourd’hui membre de l’UE, qui reste toujours occupé par une armée étrangère, sans que cela n’émeuve les caciques de nos grandes capitales si éprises de bien-pensance.

    Ghislain de Castelbajac (Geopragma, 28 juillet 2024)

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  • Ostracisme du RN : réaction nobiliaire à l'Assemblée nationale...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Philippe Fabry cueilli sur Figaro Vox et consacré à l'ostracisme dont est victime le Rassemblement national à l'Assemblée nationale. Philippe Fabry est historien des institutions et des idées politiques, et avocat. Il a publié entre autres Le Président absolu, la Ve République contre la démocratie (Scripta Manent, 2022).

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    «Ostracisme du RN : réaction nobiliaire à l'Assemblée nationale»

    Quoique spectaculaire, la grève de bienséance qu'on a pu observer à l'Assemblée nationale de la part des députés du Nouveau Front populaire ne fût guère surprenante : le théâtre antifasciste est un classique depuis quarante ans, et au-delà une tradition de la gauche française.

    Mais en vérité, cette récente progression est moins un argument de plus au soutien du droit du RN à disposer de postes qu'une raison supplémentaire pour Ensemble d'avoir fait ce choix de l'ostracisation ; c'est précisément la progression du RN qui est insupportable au centre macronien, non tant pour des raisons idéologiques – le passé récent montre, encore une fois, que ce n'était pas le problème – que pour des raisons sociologiques : cette irruption rapide d’un parti populiste dans les cercles de pouvoir est inadmissible pour les élites traditionnelles de la République.

    Plus étonnant a été de voir se prêter à cet exercice de mépris des bonnes manières républicaines une ministre sortante, pur produit du macronisme, Agnès Pannier-Runacher. L'anecdote serait sans doute de peu d'intérêt si elle n'illustrait la vraie surprise de ces deux journées de session de la nouvelle Assemblée : la décision par Ensemble de poursuivre au sein du Parlement la politique du «cordon sanitaire» en excluant le Rassemblement national de tous les postes-clés de l'Assemblée nationale.

    Cette soudaine crispation des centristes face à la montée rapide du Rassemblement national évoque la réaction nobiliaire qui marqua les dernières années de l'Ancien Régime, et qui fut une des multiples causes de la Révolution. Nul n'ignore combien, en construisant l'Etat royal, la monarchie s'était régulièrement appuyée sur les forces vives du royaume, les roturiers enrichis, les intégrant dans son système par l'anoblissement. Naturellement ce mouvement créait une concurrence toujours plus forte pour l'accès aux hautes fonctions de l'Etat, en particulier au détriment de la vieille et haute noblesse. Celle-ci, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, et en particulier sous le règne de Louis XVI, joua de son influence politique pour tenter de restreindre l'accès des hommes nouveaux aux postes de pouvoir, notamment dans l'armée (édit de Ségur, 1781) en obligeant les candidats officiers à justifier de quatre générations d'appartenance à la noblesse. Crise identitaire d'une caste peinant à se distinguer encore des roturiers enrichis et éduqués, ce réflexe de repli sur soi provoqua une grave rupture sociologique et politique entre la bourgeoisie montante et la noblesse installée, alors que jusque-là elles avaient été reliées par une forme de continuité via les possibilités d'anoblissement et les mariages. Cette rupture favorisa l'émergence de la figure de l'aristocrate arrogant, désormais ennemi de la roture enrichie plutôt que partenaire éventuel de son ascension, et précipita la Révolution en donnant à la bourgeoisie le sentiment que la poursuite de cette ascension ne passait plus par la coopération, mais par la confrontation.

    La soudaine crispation du centre politique face à la montée en puissance parlementaire du Rassemblement national tient sans doute du même genre de réaction : désormais ce peuple qui avait été exclu du Parlement durant des décennies y est fortement présent, et sa présence n'est plus marginale ou seulement minoritaire : un moment, on a cru qu'il pourrait prendre le pouvoir. Aux postes à responsabilité à l'Assemblée ces deux dernières années, il ne s'est pas montré moins compétent que les élites habituelles, et a par conséquent largement effacé la distinction qui existait précédemment. Cela provoque chez les élites en place une crainte de la dépossession et une crise identitaire, et par conséquent un besoin de réaffirmer leur singularité et de poser les bornes de leur pré carré.

    Ce cordon sanitaire n'est donc plus idéologique, il est sociologique : il s'agit pour la noblesse de la République de refuser l'irruption du peuple dans son lieu de vie et de pouvoir.

    Dans ce cas, demandera-t-on, pourquoi ne pas faire preuve de la même rigidité avec le Front Populaire, voire, comme Agnès Pannier-Runacher, le rejoindre dans son refus du contact physique avec le RN ? C'est qu'il existe deux peuples pour la noblesse de la République, l'un acceptable, et l'autre inacceptable. Comme toute élite, elle considère noble ce qui lui est familier, et ignoble ce qui lui est étranger. L'idéologie de toute élite est avant tout une simple glorification de son mode de vie naturel, d'où ses multiples contradictions, déstabilisantes pour ceux qui prennent son discours au pied de la lettre, et pensent à tort la mettre en difficulté en les pointant ; le bobo écolo qui va travailler en vélo et prend l'avion pour partir loin en vacances ne souffre pas de la contradiction puisque les deux éléments soulignent sa supériorité sociale : il peut aller travailler en vélo parce qu'il a les moyens de vivre intra muros, et il peut prendre l'avion pour se rendre dans les îles. L'idéologie écologiste lui permet surtout de condamner le Français périphérique qui doit utiliser sa voiture pour aller travailler, c'est-à-dire a un mode de vie ignoble au sens premier du terme. La question des émissions de CO2 n'est qu'un vernis moral sur un mépris social.

    Ainsi, pour la noblesse de la République, le peuple acceptable est celui qu'elle fréquente usuellement et qui fait partie de son mode de vie : le prolétariat immigré ou d'origine immigrée qui lui sert de domesticité et sans lequel elle «serait dans la m… pour faire son ménage» (selon le mot de Dupond-Moretti à Zemmour). Elle n'est pas gênée par le «peuple de gauche», elle y est habituée : ce sont ses femmes de ménage, ses nounous issues de l'immigration, mais aussi les enseignants de ses enfants, les intermittents qui jouent dans les spectacles qu'elle va voir. Elle ne les considère certainement pas comme ses égaux, mais est accoutumée à leur présence, qui fait partie de son mode de vie ; leur présence familière est même un miroir de la supériorité morale nobiliaire : elle permet de se convaincre que l'on a une conscience sociale, de prétendre qu'on n'est pas déconnecté du peuple. Mais le Français de province, indépendant, le fils d'artisan, de commerçant ou d'ouvrier qui n'appartient à aucune domesticité bourgeoise de grande ville, lui est un corps à la fois radicalement étranger et d'une insolente autonomie puisque, ne lui étant pas subordonné dans son travail, il prétend encore à l'égalité civique.

    À travers le «barrage républicain», la noblesse de la République a utilisé le Nouveau Front populaire comme sa domesticité, sa clientèle. Tous deux ont fait ensemble, aux trois derniers scrutins, leurs meilleurs résultats dans les métropoles. Il demeure que la noblesse entend rester le vrai maître et a vite renvoyé, passé l'élection, la domesticité dans ses quartiers. Mais elle a pu compter sur elle pour l'aider à maintenir les gueux du RN, impudemment sortis de leur périphérie, hors du Bureau de l'Assemblée.

    Pour combien de temps ? Ce genre de crispation de classe est plutôt un comportement de fin de régime qu'un signe de bonne santé. La réaction nobiliaire, on s'en souviendra, n'a pas porté bonheur à l'aristocratie française : la roture ne trouvant plus chez elle le partenaire de son ascension opta par la suite pour son anéantissement.

    Pour l'heure, la première conséquence de cette manœuvre au Bureau de l'Assemblée est que la noblesse de la République s'y retrouve minoritaire, la domesticité ayant profité du désordre pour s'y installer. Cela n'annonce pas un destin beaucoup plus favorable que celui de son ancêtre d'Ancien Régime.

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  • La géopolitique, grande oubliée du récent épisode électoral...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Jean-Philippe Duranthon, cueilli sur Geopragma et consacré à l'absence des questions géopolitiques dans les débats politiques des élections. Jean-Philippe Duranthon est haut-fonctionnaire et membre fondateur de Geopragma.

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    La géopolitique, grande oubliée du récent épisode électoral

    Bien sûr on a parlé d’Europe : difficile de ne pas le faire quand on élit le Parlement européen.

    Mais on n’est guère allé au-delà de l’opposition facile entre une Europe-paradis et une Europe prison. On n’a guère discuté de la façon dont l’Europe peut stopper son affaiblissement économique et stratégique ; du rôle qu’une région dont le poids démographique diminue peut à l’avenir jouer dans le monde ; de ce que signifient pour les peuples extra-européens des « valeurs » que l’Europe revendique fièrement et voudrait universelles. Bref, on n’a guère débattu de ce que l’Europe veut faire d’une souveraineté qu’elle réclame sans relâche sans lui donner grand contenu.

    Bien sûr on a échangé des invectives à propos du caractère terroriste du Hamas, de la reconnaissance d’un Etat palestinien ou de la tragédie à Gaza. Mais on n’a guère discuté sérieusement des cheminements susceptibles de déboucher, sinon sur une paix durable au Moyen-Orient, du moins sur un apaisement salvateur en Palestine, et l’on ne s’est pas demandé ce que la France, au-delà de déclarations souvent grandiloquentes, pourrait faire concrètement pour y contribuer.

    La guerre en Ukraine n’a pas non plus suscité beaucoup de débats. On aurait pu s’attendre à ce que l’annonce par le Président Macron, fin février, de l’envoi officiel d’instructeurs français sur le sol ukrainien puis, plus récemment, l’autorisation donnée aux Ukrainiens d’utiliser des armes fournies par la France pour frapper le territoire russe, donnent lieu à des échanges nourris ; les frémissements de dialogue (ou d’esquisse de l’acceptation de l’éventualité d’un dialogue) constatés de la part des protagonistes et des pays qui leur sont proches et, à l’inverse, le souhait de certains membres de l’OTAN de faire en sorte que l’Ukraine soit traitée de facto comme un membre de l’organisation avant de l’être de jure, auraient aussi pu faire réfléchir à la façon dont la France doit se positionner.

    De même, n’aurait-il pas fallu, à quelques jours du 75ème anniversaire de la création de l’OTAN et à l’occasion du remplacement du secrétaire général de l’organisation, s’interroger sur l’avenir des relations transatlantiques ? N’aurait-il pas fallu débattre des évolutions possibles ou souhaitables compte tenu des déclarations du candidat Donald Trump ? Faut-il accepter que l’OTAN coordonne l’envoi des armes occidentales à l’Ukraine ? La France doit-elle continuer à se replier sur un Occident dominé par les Etats-Unis tout en voyant se renforcer un bloc de réprouvés (Chine, Russie, Iran…) dont le récent sommet du groupe de Shangaï et le déplacement du président Modi à Moscou montrent le pouvoir d’attraction sur le reste de la planète ?

    Les nombreuses questions que pose la montée des tensions en Asie n’ont, elles non plus, pas été débattues. Comment faire face à l’influence grandissante et aux revendications croissantes d’une Chine dont il est, du point de vue économique, difficile de négliger le marché ? La France doit-elle se contenter d’être un simple observateur entre, d’une part une Chine renforçant ses liens avec la Russie ou l’Inde et grignotant îlots ou archipels, et, d’autre part, une alliance des pays anglo-saxons associés au Japon ? Le fait que l’embrasement de la Nouvelle-Calédonie ait été « oublié » pendant la campagne électorale signifie-t-il que la France se désintéresse du Pacifique, ou n’a plus les moyens de s’y intéresser ?

    Enfin, n’aurait-il pas été logique de se demander comment la France, après avoir tant investi, financièrement et militairement, pour aider les pays africains, doit agir aujourd’hui face à la déliquescence ou l’autoritarisme de certains régimes et face à la prise de contrôle, militaire ou financière, du continent par la Russie et la Chine ? Les déboires qu’Orano rencontre au Niger sont-ils un cas isolé ?

    Les interrogations, les inquiétudes et les décisions à prendre, on le voit, sont nombreuses. Pourtant, la géopolitique a été quasiment absente des débats électoraux de ces dernières semaines. Comment l’expliquer ?

    Ecartons bien sûr l’hypothèse selon laquelle la politique étrangère ferait l’objet, comme cela a parfois pu être le cas dans le passé, d’un consensus national : il y a bien longtemps que ce n’est plus le cas.

    On peut aussi penser que les Français aimeraient pouvoir influer sur les choix mondiaux mais éprouvent un sentiment d’impuissance à l’égard des évolutions du monde et des décisions des pays proches ou lointains : il est malheureusement vrai que la France, à force d’additionner maladresses et erreurs stratégiques, joue un rôle de plus en plus limité dans le dialogue international.

    Reste l’hypothèse selon laquelle les Français ne sont pas conscients de ce que leur vie dépend étroitement de décisions prises, soit dans le cadre interétatique, soit à un niveau supranational. L’irréalisme des programmes économiques que les partis ont élaborés pour séduire les électeurs est une autre expression de cette erreur d’analyse ou de cette inconscience.

    A moins qu’il ne s’agisse d’un étrange sentiment de supériorité : la France, à qui l’on doit les Lumières et l’Idéal Révolutionnaire, personnifie la Raison, le Droit et le Bien, il lui suffit d’exprimer une opinion pour que la terre entière s’y rallie.

    Les désillusions succèdent toujours aux illusions ; reste à savoir si elles seront bénignes ou douloureuses.

    Tout cela, bien sûr, va changer dans quelques jours : la France va montrer à la planète entière sa capacité à organiser des JO « modernes, solidaires, engagés, responsables, inclusifs… » (mais pas très planet friendly). Reconnaissons toutefois que le message universel véhiculé par des compétitions sportives est un peu maigrichon par rapport à celui que portaient jadis les Lumières. Reconnaissons aussi qu’il serait plus enthousiasmant de former de futurs médaillés Fields que de fabriquer les médailles destinées à quelques athlètes méritants.

    Jean-Philippe Duranthon (Geopragma, 15 juillet 2024)

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  • J. D. Vance, colistier de Trump et figure de proue des nationaux-populistes...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Gabriel Piniés, cueilli sur le site de la revue Éléments et consacré à J. D. Vance, le sénateur choisi par Donald Trump pour l'accompagner dans la course à la Maison Blanche en tant que candidat au poste de vice-président. Un personnage qui, manifestement, ne correspond pas au format classique des politiciens américains...

     

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    J. D. Vance, colistier de Trump et figure de proue des nationaux-populistes

    Qui est J. D. Vance, le sénateur de l’Ohio choisi par Donald Trump pour être son vice-président lors de la campagne présidentielle de 2024 ? Cet intellectuel entré en politique sur le tard cristallise des réactions opposées. Surtout connu pour son essai à succès « Hillbilly Elegy », la presse de gauche voit en lui une personnalité politique incompatible avec la démocratie. L’universitaire française Maya Kandel, spécialiste des États-Unis à la Sorbonne Nouvelle, une faculté résolument située à gauche, range J. D. Vance parmi les « stratèges de la colère » développant « une rhétorique apocalyptique et fascisante ». De son côté, l’« alt-right » (par l’entremise de Nick Fuentes et consorts) a également réagi, toujours avec hostilité, sur les réseaux sociaux, reprochant à Vance tantôt son soutien à Israël, tantôt l’origine indienne de son épouse, pourtant diplômée de Yale et de Cambridge, avocate issue de la riche caste Kamma qui domine l’État de l’Andhra Pradesh, dans le sud de l’Inde, arguant qu’il ne serait pas assez dur sur l’immigration. Alors, qui est-il vraiment ?

    James David Vance est né en 1984 à Middletown, dans l’Ohio, dans une famille modeste rongée par les maux de l’Amérique blanche rurale des Appalaches : un père absent, une mère toxico-dépendante aux opioïdes et instable affectivement. Rien ne le prédisposait à sa carrière future. À 18 ans, il s’engage dans les Marines peu avant le déploiement en Irak en 2003, servant de correspondant de combat au sein de la 2nd Marine Aircraft Wing. De retour aux États-Unis, il effectue des études de sciences politiques, philosophies, à l’université d’État d’Ohio, avant d’entamer un cursus de droit à Yale, où il a rencontré sa femme. En 2016, il rejoint Mithril Capital Management, société de capital-risque cofondée par Peter Thiel, milliardaire américain soutien de Trump, membre de la « Mafia Paypal » avec Elon Musk et proche du courant dit NRx, les néo-réactionnaires autour de l’intellectuel Curtis Yarvin. C’est Peter Thiel qui l’a réconcilié avec Trump, Vance ayant commencé la politique en tant que « Never Trump », ces Républicains refusant de soutenir Donald Trump, et c’est aussi Thiel qui a financé sa campagne victorieuse aux sénatoriales de 2022.

    Quelles sont ses vues ? C’est la politique étrangère qui aurait été l’élément déterminant de la conversion de J. D. Vance au trumpisme. Le 31 janvier 2023, il écrivait un billet d’opinion dans le Wall Street Journal pour soutenir Trump quand la mode était à Ron DeSantis. Son argument principal portant sur la politique étrangère et l’isolationnisme de l’ex-président. Il fait partie de ces Républicains se qualifiant « Asia First », dans le sillage du « pivot vers l’Asie », une ligne initiée par Barack Obama lors de son premier mandat et approfondie de manière plus brutale par Donald J. Trump dans son bras de fer avec Xi Jinping. Pour Vance comme pour les trumpistes, les États-Unis doivent se désengager de l’Europe pour se tourner vers l’Asie, une politique en réalité dans la lignée des dernières administrations tant démocrates que républicaines.

    L’obsession chinoise

    Au Sénat, il était le chef de file des sénateurs souhaitant réduire l’aide à l’Ukraine, appelant les alliés européens à augmenter leurs dépenses. Il déclarait même début 2022, peu après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, ne pas se soucier de ce qui pouvait arriver à l’Ukraine. Dans un discours à la Heritage Foundation, il qualifiait la Chine de seul « real enemy » des États-Unis. Il faut dire que c’est à la Chine que les États-Unis sont directement confrontés au quotidien, tant dans les affaires de vol de propriété intellectuelle que dans la rude concurrence technologique que lui mène le pays asiatique. Une ligne transpartisane.

    Actuellement, c’est Jake Sullivan qui est l’architecte et l’idéologue de la politique étrangère de Joe Biden. Cet ancien de l’administration Obama, qui avait été un des maillons du rééquilibrage stratégique vers l’Asie, est l’actuel conseiller à la Sécurité nationale (National Security Advisor, poste clé de toute administration américaine, qui synthétise la vision des intérêts stratégiques des différents départements). Une continuité est donc à prévoir en politique étrangère sur le dossier chinois. Il a qualifié de « great piece of legislation » le CHIPS and Science Act de Joe Biden visant à stimuler la production de semi-conducteurs aux États-Unis pour sortir de la dépendance technologique vis-à-vis de la Chine et de Taïwan.

    La galaxie conservatrice

    Quel type de conservateur est-il ? La nomination de J. D. Vance approfondit la rupture de Donald Trump avec l’establishment classique du Parti républicain pour forger un conservatisme plus populiste, anti-immigration et rompant avec le néo-conservatisme. Il est la figure de proue du mouvement des NatCons, les « nationaux-conservateurs », un courant créé par l’intellectuel israélo-américain Yoram Hazony à partir de son ouvrage The virtue of nationalism, paru en 2018 et élu livre conservateur de l’année en 2019. Ce courant théorise a posteriori le trumpisme et constitue un large renouveau de la doctrine du Parti républicain, développant une critique de la mondialisation, un fort patriotisme économique et un refus de l’immigration. À la dernière conférence des NatCons ce mois de juillet 2024, peu avant la tentative d’assassinat de Trump, Stephen Miller, le conseiller immigration de Trump durant sa présidence, a été une des stars, s’illustrant par un discours d’une grande fermeté. Lors de cette conférence, J. D. Vance a affirmé porter un nationalisme fondé sur « la terre natale, pas sur des idées ». Ce courant, organisant chaque année une conférence sous la houlette de l’Edmund Burke Foundation, think tank dirigé par Yoram Hazony, a pour particularité d’être très « européen », cherchant à mettre en lien nationaux-conservateurs européens et américains. Tucker Carlson, mais aussi Giorgia Meloni, Viktor Orbán, le gouverneur de Floride Ron DeSantis ont figuré parmi les invités. À Londres en 2023, Suella Braverman, ancienne Home Secretary en 2022 et 2023, connue pour ses positions anti-immigration, était intervenue, tout comme le député conservateur d’alors Jacob Rees-Mogg.

    Mais Vance a un profil intellectuel plus original. Tout indique qu’il rassemble toutes les sensibilités conservatrices et radicales américaines actuelles. Kevin Roberts, le président de la Heritage Foundation, think tank conservateur qui s’est largement développé sous l’ère Reagan, portant la voix de la droite chrétienne, voit en lui le leader du mouvement de la « nouvelle droite » américaine, tandis que Tucker Carlson dit de lui qu’il est aujourd’hui le plus intelligent et plus profond des sénateurs américains. Au Sénat, il côtoie Josh Hawley et Tom Cotton, partageant avec eux un national-populisme tout en étant issu des meilleures universités américaines.

    Converti au catholicisme en 2019, il est proche de Patrick Deneen, philosophe catholique avec qui il a participé à une conférence en 2023, et de Rod Dreher, autre intellectuel conservateur converti au catholicisme (aujourd’hui immigré en Hongrie, séduit par Viktor Orbán) qui avait précisé les contours des « Crunchy Conservatives », ces conservateurs modernes, cools et sensibles à l’écologie.

    Vers l’illibéralisme ?

    Vance est aussi inspiré par le courant NRx, appelés parfois « droite tech », un courant néoréactionnaire né dans une partie des élites de la Silicon Valley autour de Curtis Yarvin. J. D. Vance a cité ce blogueur à l’origine de l’expression RAGE (« Retire All Government Employees ») à propos de son idée de faire marcher à plein régime le « spoil system » américain (ce système permet à tout nouveau président de remplacer un certain nombre de postes dans l’administration) et de chasser jusqu’aux employés d’échelon inférieur, quitte à aller à l’encontre de la Cour suprême, si jamais elle devait s’y opposer. Ce courant, qui compte parmi ses soutiens des gens comme Elon Musk et Peter Thiel, est très critique de la démocratie libérale et prône un retour de l’ordre (pour certains de la monarchie), parle ouvertement des différences biologiques entre groupes humains. J. D. Vance se dit lui-même tenant d’une « post-liberal right », ce qui peut être synonyme d’illibéral. La gauche est effrayée par ce cocktail original préparant de manière assumée l’après-Trump.

    Gabriel Piniés (Site de la revue Éléments, 19 juillet 2024)

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  • Ariane 6, l'Europe et l'espace...

    Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné par Olivier Mousis, professeur d'astrophysique, et une tribune de Clarisse Angelier et de l'Association Nationale de la Recherche et de la Technologie, cueillis sur Figaro Vox et consacrés au décollage de la fusée Ariane 6 et à la politique spatiale européenne.

     

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    Espace : « En dépit du succès d’Ariane 6, l'Europe est en passe d'appartenir à l'histoire »

    FIGAROVOX. – Avant le lancement d'Ariane 6, l'Agence spatiale européenne (ESA) ne disposait plus d'aucun accès à l'espace depuis un an. Quels étaient les freins de l'Europe dans le domaine spatial ?Olivier MOUSIS. – Le projet Ariane 6 n'est pas tout à fait un succès : les problèmes techniques et l'organisation à Kourou en Guyane, ont retardé le lancement. C'est une bonne nouvelle si l'Europe détient son propre lanceur, mais il ne faut pas en tirer un fait de gloire. Cet événement a permis de démontrer la complexité de la machine européenne. En effet, du côté américain et du côté chinois, les avancées en matière spatiale sont majeures. Selon moi, si elle continue ainsi, l'Europe est en passe d'appartenir à l'histoire. Pour conjurer le sort, il nous faudrait une vision et de la volonté, afin d'entraîner les jeunes générations. Malheureusement, elles ne s'intéressent plus au domaine spatial.

    Le lancement d'Ariane 6 en Guyane, ce mardi 9 juillet, a été un succès. Cette réussite permet-elle à l'Europe de retrouver une forme de souveraineté spatiale ?

    Le lanceur Ariane 6 représente un outil d'indépendance, mais ne nous permet pas de retrouver notre souveraineté spatiale. L'hégémonie de la France date des années 1990-2000, avec le lanceur Ariane 5. Mais le déclin commence lors de l'échec du programme Hermès (ce projet de navette spatiale européenne abandonné). Et le lancement d'Ariane 6 ne change pas la donne. Thomas Pesquet n'a pas été lancé par une Ariane 6, mais par l'entreprise SpaceX. Tout est dit. Le lancement d'Ariane 6 arrête simplement et brièvement l'hémorragie, mais ne met pas un terme au problème européen d'indépendance dans le domaine spatial. Pour ce faire, il faudrait un sursaut supranational, c'est-à-dire un sursaut européen.

    Le contexte géopolitique a-t-il accentué les vœux d'indépendance de l'Europe dans ce domaine ?

    En effet, la guerre en Ukraine a bouleversé le continent européen, et sa stratégie en matière spatiale. Le soutien au pays envahi a nécessité des fonds. Je ne remets pas du tout en cause l'aide française et européenne à l'Ukraine, je la soutiens. Mais le contexte géopolitique complexifie et affaiblit les ambitions spatiales européennes, vis-à-vis de nos concurrents, c'est-à-dire les États-Unis et la Chine.La concurrence américaine, en la personne d'Elon Musk et de son entreprise SpaceX, peut-elle limiter les aspirations européennes ? Est-elle la seule ?

    SpaceX écrase tout le marché. Cette année, l'entreprise d'Elon Musk doit réaliser près de 150 lancements, soit près de trois par semaine. De plus, grâce au recul que nous avons aujourd'hui, nous savons que leurs lanceurs fonctionnent et qu'ils sont d'une grande fiabilité. De l'autre côté de la planète, la Chine organise sa stratégie spatiale sur le long terme : ils élaborent des feuilles de route, et présentent des plans quinquennaux. La Chine a décidé de faire du spatial un enjeu stratégique. Selon moi, elle pourrait potentiellement se rendre sur la lune avant les États-Unis. Au-delà des concurrents extra-européens, la France subit aussi une compétition à l'intérieur de l'Europe. L'Allemagne en est le meilleur exemple : elle n'a jamais joué un rôle très clair avec la France.

    Il y a trois ans, vous disiez dans nos colonnes : «La stratégie des Européens se résume à un rôle de second couteau, de bon suiveur ». La réussite du lancement d'Ariane 6 a-t-elle fait évoluer votre jugement ?

    Non, mon jugement n'a pas changé. Ariane 6 a seulement permis à l'Europe de maintenir son écosystème et d'alimenter les entreprises afin de préserver leurs expertises. Mais le système français reste complexe : la surcharge administrative étouffe les ambitions et décourage les petites entreprises qui souhaiteraient se lancer dans l'aventure spatiale. De plus, il existe aussi un problème de latence. En Europe, entre une décision stratégique et sa réalisation, le temps passe trop lentement.

    La France et l'Europe manquent d'ambition. À l'époque, Hubert Curien, ministre l'Enseignement supérieur et de la Recherche de France de 1988 à 1993, avait largement contribué à pousser les projets spatiaux français et européens. Aujourd'hui, la France manque d'hommes de cette envergure. La recherche est un enjeu stratégique, or l'insuffisant investissement dans la recherche contribue à l'insuffisance de la France et de l'Europe en matière spatiale. Nous obtiendrons l'indépendance spatiale lorsque nous enverrons un astronaute européen dans l'espace par nos propres moyens. Alors, nous parlerons d'égal à égal avec les Américains et les Chinois. L'espoir n'est pas mort, mais il dépend d'investissements financiers importants et d'une vision à long terme qui n'est plus présente dans notre paysage politique. En l'absence d'un tel sursaut, la France et l'Europe appartiendront au passé.

    Olivier Mousis, propos recueillis par Gilbert Clarisse (Figaro Vox, 12 juillet 2024)

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    Espace : «Disposer d'un lanceur, c'est bien, restaurer l’unité européenne, c'est mieux !»

    Avec le lancement réussi d'Ariane 6 en ce 9 juillet, notre continent accède de nouveau à l'espace de façon autonome et sort enfin d'une période de fébrilité, marquée par l'absence de lanceurs. Cette dizaine de mois a laissé l'Europe spatiale dans un état de crispation, tendant le dialogue entre partenaires. Pourtant, les signes de fragmentation sont autant de vecteurs de fragilisation, alors qu'il est urgent de restaurer l'unité européenne pour garantir son avenir extra-atmosphérique.

    Ses capacités de lancement recouvrées, l'Europe peut à nouveau se projeter et remettre sur le métier l'élaboration urgente d'une stratégie continentale pour l'espace. Disposer d'un lanceur, c'est bien ; définir une stratégie pour son usage au-delà de cette décennie, c'est mieux.

    Ces dernières années, de nombreux États européens se sont dotés de stratégies spatiales nationales précises (Italie en 2020, Allemagne en 2023), à l'inverse de la France où l'élaboration d'un tel document est toujours en chantier, ainsi que le soulignait récemment le rapport du sénateur Jean-François Rapin sur le financement de la recherche spatiale. Or, pour le citer encore, les stratégies spatiales sont des outils à même de «renforcer l'engagement public vis-à-vis des citoyens, des pays partenaires et des investisseurs privés» dont il serait présomptueux de se passer, à l'heure d'une compétition spatiale accrue. Aux États-Unis, la planification stratégique en matière d'espace est un effort constant, auquel s'est même jointe la US Space Force qui vient de publier sa stratégie commerciale. En Chine, les ambitions spatiales sont réglées sur le métronome des plans quinquennaux et l'Inde a présenté sa stratégie courant 2023.

    Du côté de l'Europe, cet effort de planification existe. L'Union européenne dispose par exemple d'une stratégie pour le spatial de défense, et l'Agence spatiale européenne (ESA) avait missionné en 2022-2023 un comité de haut niveau sur le thème de l'exploration spatiale. Mais il manque par-dessus tout cette stratégie d'ensemble, lisible et claire d'une Europe réellement engagée vers l'avenir spatial ; la ligne de conduite d'une Europe qui ne s'excuse pas de pouvoir devenir une puissance spatiale et qui le manifeste dans un document coordonné et officiel qui engage les parties prenantes. Cette coordination devra harmoniser les forces composites d'une Europe spatiale, riche d'un tissu industriel et scientifique reconnu ; challengée par la dualité ESA-UE.

    Pour être efficace, une stratégie spatiale européenne doit se déployer pleinement sur quatre piliers : l'accès à l'espace, fondamental pour l'autonomie ; les télécommunications stratégiques et les données spatiales, nécessaires à la souveraineté économique ; l'exploration de l'espace dont la Lune, outil de coopération et de diplomatie scientifique ; et enfin, la présence active dans les instances multilatérales élaborant l'avenir du droit et de la gouvernance spatiale. Les accords Artémis initiés par les États-Unis ont démontré que la fabrique de la norme était un domaine stratégique à part entière. En s'engageant sur ces quatre fronts, l'Europe peut redevenir pleinement le troisième pôle de la coopération spatiale internationale, en parallèle des États-Unis et de la Chine. Car il faut bien avoir en tête ce mouvement de rebipolarisation du spatial mondial, ce dont témoigne la constitution de deux blocs autour des programmes lunaires Artémis de la NASA d'un côté, et ILRS de la Chine de l'autre. L'Europe spatiale du XXIe siècle doit être la troisième voie, jouant sur un tissu de coopérations agiles regardant vers les deux blocs dominants mais aussi vers les États non alignés. C'est aussi sur le socle d'une autonomie stratégique solide que notre continent pourra déployer ses ambitions dans le domaine de l'exploration spatiale, et en particulier vers la Lune.

    Mais la réalisation des ambitions européennes, au-delà du ciel, a besoin d'une indéfectible coopération continentale, car un simple appel à la mobilisation solidaire ne suffit pas. L'unité européo-spatiale se disperse et se délite dangereusement, dès lors qu'il s'agit de lanceurs, mais aussi d'autres applications spatiales, notamment satellitaires. On apprenait en effet, il y a quelques jours, qu'Eumetsat a choisi, pour lancer son prochain satellite météo, une fusée SpaceX. Un choix étonnant et déstabilisant tandis qu'Ariane 6 s'apprêtait à quitter la Guyane. Ce revirement est un signal inquiétant de plus pour l'unité spatiale européenne, manifestement déjà menacée lors du dernier Sommet de Séville. Dans la capitale espagnole de l'exploration, les partenaires européens avaient eu des échanges plus que tendus sur l'avenir de la filière des lanceurs, marchandant les contributions et les coûts, au détriment d'une vision stratégique de long terme, au-delà de la fin de la décennie.

    Or tandis qu'aux États-Unis, en Chine et en Inde, l'espace est plus que jamais facteur de puissance, monnaie d'échange et de négociation diplomatique, l'Europe doit prendre position et jouer son rôle dans le deuxième acte de la conquête spatiale. Le risque est grand de ne pas faire front uni : en matière spatiale, comme dans d'autres domaines à haute intensité technologique, le passage par une stratégie européenne est la garantie de la viabilité budgétaire et de la solidité technique.

    Alors, il faut rejouer pleinement la carte continentale : privilégier les développements européens, consacrer une préférence européenne pour la passation de marchés publics, ne pas oublier les rôles clés d'une politique spatiale fondée sur des besoins stratégiques spécifiques et correctement financés, diluer les logiques exclusivement nationales pour favoriser un développement réellement européen, faire primer l'autonomie stratégique et l'innovation au service de l'intérêt général sur la seule rentabilité. Notre continent a su le faire et il peut le faire à nouveau. Le sommet ministériel de l'Agence spatiale européenne, qui aura lieu en Allemagne en 2025, sera crucial pour l'avenir continental au-delà du ciel. À nous, Européens, d'en faire le sommet le plus restructurant de ces dernières deux décennies.

    Clarisse Angelier et Alban Guyomarc'h (Figaro Vox, 15 juillet 2024)

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