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Entretiens - Page 6

  • L’Europe finira-t-elle comme la Grèce antique ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné par Guy Mettan à Figaro Vox et consacré à l'avenir de l'Europe. Responsable du Club suisse de la presse et ancien directeur-rédacteur en chef de la Tribune de Genève, Guy Mettan a notamment publié Russie-Occident : une guerre de mille ans (Syrtes, 2015) et Le continent perdu (Syrtes, 2019).

     

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    Guy Mettan: «Si elle ne s’unit pas, l’Europe finira comme la Grèce antique»Figaro Vox,

    FIGAROVOX.- Votre critique de l’Europe actuelle est d’autant plus rude que vous avez été, par le passé, un défenseur de la construction européenne, notamment en Suisse. Pourquoi avez-vous changé d’avis?

    Guy METTAN.- Comme étudiant suisse en France puis comme jeune journaliste, pendant les années 1980 et 1990, j’ai eu l’occasion de voyager, de travailler et d’enquêter dans divers pays d’Europe, de la Grande-Bretagne à la Pologne, de l’Allemagne à l’ex-Yougoslavie et à la Hongrie. En 1989, la chute du Mur puis la disparition de l’Union soviétique laissaient envisager d’immenses possibilités pour l’Europe unie. Mais après Maastricht, le destin de l’Union a semblé dérailler: ultralibéralisme conquérant, élargissement de l’OTAN et mise à distance de la Russie, soutien à certains nationalismes contre d’autres (slovène et croate contre serbe, ukrainien, géorgien et baltes contre russe par exemple) et surtout déficit démocratique croissant avec la mise à l’écart des peuples, au profit d’une superstructure opaque et technocratique censée dispenser le bien à travers une profusion de normes, de directives et de traités internationaux contraignants. Pour un démocrate qui se respecte, ce n’est pas acceptable.

    Vous citez notamment l’exemple de la Grèce antique, qui s’est «vidée de son sang et de sa vitalité tout en hellénisant les peuples voisins». À son image, les pays d’Europe auraient donné leurs principes et leurs découvertes scientifiques au monde entier, et se consumeraient désormais, ouverts à toutes les influences extérieures. Mais est-ce la faute des institutions européennes, ou les peuples européens sont-ils simplement fatigués?

    L’Europe, tout comme la Grèce antique, s’est précipitée dans des guerres civiles destructrices - la guerre du Péloponnèse pour la Grèce, la Grande Guerre civile européenne de 1914 à 1945 pour l’Europe - qui ont eu pour résultat de casser le ressort de leurs civilisations respectives. La Grèce comme l’Europe se sont peu à peu vidées de leur vitalité politique, économique et culturelle au profit de puissances tierces qu’elles ont contribué à renforcer: Égypte alexandrine et Rome pour la Grèce, États-Unis et Chine pour l’Europe. Pour résister à ce déclin relatif et conjurer les guerres civiles, toutes deux ont essayé de créer des ligues ou des confédérations d’États. Chaque fois, leurs divisions les incitaient à recourir à des aides de puissances extérieures qui ont fini par être leur être fatales. C’est ainsi que Rome a mis fin à l’indépendance grecque en 146 avant notre ère. Les Européens ont fait de même en appelant les États-Unis à l’aide pour résoudre leurs conflits: en 1917, en 1941, puis en 1947 avec la guerre froide. Les Américains ont mis fin à notre indépendance militaire à travers l’OTAN, et sont en passe de soumettre notre souveraineté économique, en nous obligeant à suivre leurs sanctions économiques, en nous imposant leur droit ou en contrôlant notre commerce via le dollar. Il faut donc créer une Europe unie libre, indépendante et souveraine.

    Vous évoquez aussi dans votre livre les différentes tentatives d’unification européenne dans l’Histoire, depuis Charlemagne puis le Saint-Empire romain germanique, jusqu’au nazisme et au communisme. Ces projets ont tous échoué. Pourquoi l’Union européenne, fondée sur le commerce plutôt que sur la foi ou l’idéologie, est elle-aussi condamné à échouer selon vous?

    Les tentatives d’unification européenne par la force - Charlemagne, Napoléon, Hitler et Staline - ont toutes échoué assez rapidement. Celles qui ont misé sur la concertation et la coopération entre États membres - Saint-Empire romain germanique et empire austro-hongrois - ont mieux réussi. L’Union européenne privilégie cette approche et c’est un bon point pour elle. Elle respecte également mieux les deux valeurs cardinales de l’Europe, celle de liberté et d’égalité, qui sont chères au cœur des Européens et qu’Hitler et Staline avaient cru pouvoir bafouer. Mais elle a, dès le départ, tout misé sur le commerce et l’économie en croyant pouvoir mettre de côté le politique, c’est-à-dire l’association des peuples à l’exercice du pouvoir. Elle pensait que le politique finirait par suivre. Cela ne s’est jamais produit et les peuples, frustrés, ont réagi soit par cette forme d’euroscepticisme qu’est l’abstention, soit par le vote populiste qu’on voit s’épanouir partout. Il est donc urgent de recréer les bases d’une vraie participation populaire, et de remettre les peuples et les citoyens au cœur de la construction européenne plutôt que de les dénigrer en dénonçant leur populisme.

    Vous définissez l’Union européenne actuelle par trois aspects saillants: «Tutelle américaine, exclusion russe, hégémonie allemande». Que peut concrètement gagner l’Europe à se défaire de cette situation, en particulier en se rapprochant de l’Oural?

    Les Américains exercent une influence qui dépasse de loin le pouvoir qu’on accorde à un allié. D’un autre côté, en prolongeant les préjugés antirusses hérités de la Guerre froide, on a délibérément raté l’opportunité de construire un authentique partenariat avec la Russie, qui est pourtant une puissance européenne par sa culture, sa religion, ses valeurs et sa civilisation. Ce n’est pas à la France, qui a largement cultivé la proximité avec la Russie en 1914 puis avec de Gaulle, qu’il faut rappeler ces faits... Pourquoi accepter le joug des États-Unis, et cultiver l’hostilité vis-à-vis de la Russie qui est européenne? On retrouve là les germes des divisions qui ont été fatales à la Grèce antique.

    Quant à l’Allemagne, son poids croissant depuis la réunification de 1991 en a fait une superpuissance qui menace l’équilibre interne de l’Europe. Elle a colonisé l’Europe centrale et orientale. C’est pourquoi il faut créer rapidement une vraie Europe fédérale qui fixerait un cadre à cette hégémonie croissante. Sinon, comme une géante rouge, l’Allemagne finira par satelliser tout le monde. Dans ce sens, un rapprochement avec la Russie serait aussi souhaitable.

    Vous écrivez: «l’Europe, qui n’arrive pas à être cet empire non-impérial voulu en son temps par José-Manuel Barroso, devrait essayer d’être un anti-empire». Pour qu’elle préserve sa civilisation, vous recommandez à l’Europe d’adopter le modèle suisse, fondé sur le fédéralisme. Mais comment procéder pour construire un nouveau projet européen aujourd’hui?

    Pour survivre comme civilisation et continuer à peser sur le monde, l’Europe n’a pas d’autre choix que de sauter le pas du fédéralisme. Un vrai État fédéral européen permettrait à l’Europe de récupérer son indépendance, sa créativité tout en assurant sa prospérité. Il permettrait aussi de préserver les équilibres internes tout en maintenant des traditions nationales fortes. Sur le plan extérieur, grâce à sa diversité, un État fédéral européen libre pourrait jouer constituer un facteur d’équilibre entre des États-Unis de plus en plus crispés et une Chine qui ne cesse de s’affirmer. La méthode pour y parvenir existe, la Suisse l’a appliquée avec succès dans des circonstances similaires après les guerres napoléoniennes. Elle repose sur une alliance entre les élites et les peuples, les premières acceptant de partager une partie de leur pouvoir et de leurs richesses avec leurs peuples afin de créer la confiance nécessaire. Il faut donc consulter les peuples, leur octroyer des droits d’initiative et de référendum, doter le parlement européen d’un pouvoir législatif complet et entier et redistribuer aux citoyens une part des richesses qu’ils produisent.

    Cela exige toutefois une générosité dont les élites européennes ne semblent pas capables: faire confiance au peuple et élargir ses droits de participer aux décisions. Si les élites continuent à penser qu’en donnant des droits au peuple, celui-ci en profitera pour s’octroyer dix mois de vacances par an, alors c’est fichu! L’autre problème, c’est que les Français ne comprennent rien au fédéralisme, à cause de leur tradition monarchique et jacobine, et que les Allemands le comprennent trop bien et qu’ils ne veulent plus partager avec les autres le pouvoir qu’ils ont concentré dans leurs mains. Les libéraux, contrairement à ce qu’ils disent, ne veulent pas d’un État fédéral qui régulerait le marché capitaliste et, les souverainistes sont incapables de comprendre qu’un État fédéral serait le meilleur garant de l’intégrité des nations qui le composent.

    Des pays comme la France ou la Grande-Bretagne, qui ont cultivé leur propre grandeur et une forme d’universalisme, peuvent-ils vraiment se fondre dans l’entité neutre que vous imaginez?

    La France et la Grande-Bretagne devront faire le deuil de leurs prétentions, comme l’Allemagne et l’Italie ont dû le faire en 1945 et l’Autriche en 1918. Ces pays n’en ont pas moins survécu, et plutôt bien. D’ailleurs la France a renoncé elle-même à une bonne part de sa grandeur après avoir abandonné la politique gaullienne et réintégré l’OTAN pratiquement sans condition. Mais elle pourrait aussi rebondir au sein du nouvel État fédéral européen. Je préfère d’ailleurs le terme de non-alignement, qui procède d’un choix, à celui de neutralité qui évoque un statut imposé et passif. La grandeur britannique et française est passée et ne reviendra jamais, sauf à la revitaliser à travers une Europe non-alignée, et qui serait de ce fait en mesure d’imposer pacifiquement ses vues aux deux grandes puissances rivales de notre époque, les États-Unis et la Chine. Il est vital que nous empêchions ces deux puissances de s’affronter et que nous les poussions à lutter ensemble contre le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité. Je crains plus que tout l’alignement de l’Europe sur les États-Unis et de la Russie sur la Chine, qui peut conduire à l’émergence d’un nouveau monde bipolaire beaucoup plus dangereux que celui que nous avons connu pendant la guerre froide.

    Guy Mettan, propos recueillis par Luc Lenoir (Figaro Vox, 1er juillet 2019)

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  • Quand la guerre au chromosome Y est déclarée...

    Nous reproduisons ci-dessous entretien avec Alain de Benoist, cueilli sur Boulevard Voltaire, dans lequel il évoque les délires du féminisme. Philosophe et essayiste, directeur des revues Nouvelle École et Krisis, Alain de Benoist a récemment publié Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017), Ce que penser veut dire (Rocher, 2017) et Contre le libéralisme (Rocher, 2019).

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    Alain de Benoist : « Dans la nouvelle guerre des sexes, l’homme est appelé à la rédemption en se défaisant de son identité… »

    Le féminisme d’autrefois luttait pour faire avancer les droits des femmes. L’actuel néoféminisme en vient maintenant à nier les notions mêmes de masculinité et de féminité. Comment expliquer ce glissement ?

    Il s’est produit en deux temps. Dans un premier temps, les féministes de tendance universaliste (celles qui conçoivent l’égalité comme synonyme de mêmeté) ont voulu montrer que les femmes étaient « des hommes comme les autres ». Il s’agissait, par exemple, de prouver qu’il n’y a pas de métier réservé par nature à l’un ou l’autre sexe, qu’il peut y avoir des femmes soldats, des femmes pilotes d’avion, etc. Pourquoi pas ? Mais évidemment, s’il n’y a plus de « métiers d’hommes », il n’y a plus que des métiers unisexes. Parallèlement, on a exigé la parité dans tous les domaines, en présupposant que les deux sexes ont, non seulement les mêmes capacités, mais aussi les mêmes appétences et les mêmes aspirations. Cette exigence s’est progressivement généralisée jusqu’à l’absurde – même s’il n’y a pas encore beaucoup d’éboueuses ou de sages-hommes ! Bien entendu, l’absence de parité n’est présentée comme choquante que là où elle s’exerce au bénéfice des hommes : que la magistrature soit féminisée à 66 % (plus de 86 % chez les 30-34 ans), le personnel de l’Éducation nationale à 68 % (82 % dans l’enseignement primaire) ne suscite pas la moindre protestation. Quand on regarde, aujourd’hui, un téléfilm policier, on a même du mal à imaginer qu’il y a aussi des hommes dans la police nationale !

    Les choses se sont aggravées avec la théorie du genre, qui nie que le sexe biologique soit un élément déterminant de la vie sexuelle, en fait une « construction sociale », et lui oppose la multiplicité des « genres ». L’idée générale est, ici, qu’à la naissance, tout le monde est plus ou moins transsexuel. Vous aurez noté l’importance du « trans » dans le discours LGBTQI+ : bien que les véritables transsexuels ne soient qu’une infime minorité, le recours à la vision « queer » du monde permet d’affirmer que tout est dans tout et inversement. Des enfants de quatre ou cinq ans se voient ainsi expliquer qu’ils peuvent choisir leur « genre » à leur gré.

    Les notions de masculinité et de féminité sont donc en effet niées, mais en même temps, sous l’influence du politiquement correct, on ne cesse de ressusciter le masculin pour le mettre en accusation. D’un côté, on affirme que le biologique ne détermine rien du tout, de l’autre que l’homme est par nature un violeur potentiel et que le patriarcat (la « culture du viol ») est en quelque sorte inscrit dans ses gènes. On conteste l’idée d’un « éternel féminin » mais on essentialise le mâle au motif qu’il n’a cessé, de tout temps, de se montrer agressif et « dominant ».

    On s’oriente alors vers une dévaluation générale de la masculinité ?

    Oui, on peut même dire que la guerre au chromosome Y est déclarée. Non seulement il faut traquer le « sexisme » jusque dans ses manifestations les plus anodines, puisqu’il y aurait continuité du « harcèlement » jusqu’au « féminicide », mais il faut tout faire pour que les hommes renoncent à leur virilité – ce qu’on appelle, désormais, la « masculinité toxique ». Hier, les femmes voulaient être « des hommes comme les autres », aujourd’hui, ce sont les hommes qui doivent apprendre à devenir « des femmes comme les autres ». La masculinité devient une condition pathologique. Nouveau mot d’ordre orwellien : l’homme est une femme (Dieu aussi, sans doute – lesbienne, de surcroît). Les hommes doivent donc se féminiser, cesser de « se comporter comme des hommes », ainsi qu’on le leur recommandait autrefois, laisser libre cours à leurs émotions (larmes et jérémiades sont recommandées), faire taire leur goût du risque et de l’aventure, se tourner vers les produits de beauté (le capitalisme et la société des pousseurs de Caddie™ y trouvent leur compte) et surtout – surtout – ne jamais considérer les femmes comme un objet de désir. Nouvelle version de la guerre des sexes, où l’ennemi est appelé à la rédemption en se défaisant de son identité.

    Les précieuses ridicules de l’écriture inclusive et les mères fouettardes du « girl power » exigent désormais des hommes qu’ils se rallient à l’« intersectionnalité » des luttes « décoloniales », qu’ils communient dans une vertueuse dévotion pour les « vainqueuses » du foot féminin, qu’ils militent pour l’« élargissement de la visibilité des sexualités alternatives » et se mobilisent contre la « précarité menstruelle », en attendant sans doute de se convertir à l’androgynat généralisé dans un monde transformé en gynécée régi par Big Mother, l’État thérapeutique prescripteur de conduites. Halte aux « cisgenres », place aux « non-binaires », aux « gender fluid » qui ont su s’extraire des stéréotypes de l’univers « hétérocentré » !

    Telle est la raison pour laquelle notre époque n’aime pas les héros, leur préférant les victimes. Voyez la façon dont, lors des cérémonies de la fin du centenaire de la Première Guerre mondiale, on s’est employé à « démilitariser » l’événement, en célébrant le « retour de la paix » pour ne pas avoir à parler de la victoire. Comme si les poilus voulaient seulement que les combats s’arrêtent sans se soucier de savoir qui finirait par gagner la guerre ! Certes, les classes populaires admirent spontanément l’héroïsme du colonel Beltrame ou celui des deux commandos marine tués au Mali, Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello. L’esprit du temps, lui, appelle plutôt à se reconnaître dans le travesti Bilal Hassani, « représentant de la France » à l’Eurovision et titulaire du « prix LGBTI » de l’année. Ce n’est pas tout à fait la même humanité.

    Vous parlez de dévaluation de l’héroïsme. Mais alors, comment expliquer au cinéma la vogue des « super-héros » ? Une forme de compensation ?

    Sans doute, mais là n’est pas l’essentiel. Il faut bien voir, en fait, que le super-héros n’est pas un héros à l’exponentielle, mais le contraire même du héros. Le héros est une figure tragique. C’est un homme qui a choisi d’avoir une vie glorieuse mais brève, plutôt qu’une vie confortable mais quelconque. Le héros est un homme qui sait qu’un jour ou l’autre, il devra donner sa vie. Rien de tel chez Iron Man, Superman, Spiderman et autres tristes productions de chez DC ou Marvel. Ce ne sont pas des héros parce qu’ils sont invincibles, qu’ils ne ressentent pas la moindre peur, qu’il n’y a rien de tragique en eux. Ce ne sont des surhommes que sous l’angle de la testostérone. Au sens propre, ce sont des « hommes augmentés », tels que se les représentent les tenants du « surhumanisme ». On est à mille lieues d’Achille ou de Siegfried.

    Alain de Benoist, propos recueillis par Nicolas Gauthier (Boulevard Voltaire, 23 juin 2019)

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  • Le mythe du “couple franco-allemand”...

    Nous reproduisons ci-dessous entretien avec Alain de Benoist, cueilli sur Boulevard Voltaire, dans lequel il évoque la question des relations franco-allemandes. Philosophe et essayiste, directeur des revues Nouvelle École et Krisis, Alain de Benoist a récemment publié Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017), Ce que penser veut dire (Rocher, 2017) et Contre le libéralisme (Rocher, 2019).

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    Alain de Benoist : « Le “couple franco-allemand” est un mythe ! »

    Rien ne va plus, apparemment, entre Emmanuel Macron et Angela Merkel, qui reconnaissaient récemment que leurs « différences de mentalités » ont abouti à des « confrontations ». Le couple franco-allemand serait-il au bord du divorce ?

    Le « couple franco-allemand » est un mythe. Cette expression, née sous Giscard, n’est d’ailleurs presque jamais employée en Allemagne. Il ne faut pas se raconter d’histoires : que ce soit avec Mitterrand et Helmut Kohl, Chirac et Gerhard Schröder, Pompidou et Willy Brandt, et même avec le général de Gaulle et Konrad Adenauer, la convergence de vues entre la France et l’Allemagne n’a jamais été totale. L’idée d’un « couple » franco-allemand est seulement née de l’idée que les deux plus grands pays d’Europe ont, en principe, tout intérêt à s’associer. « N’oubliez jamais, disait le général de Gaulle, que pour la France, il n’y a pas d’alternative à l’amitié avec l’Allemagne. ». Si l’on s’étonne, aujourd’hui, d’un possible « divorce », c’est que les positions de Merkel et de Macron paraissaient très proches au lendemain de l’élection présidentielle de 2017. Depuis, le Président français a déchanté : les Allemands ne l’ont suivi pratiquement sur aucune de ses propositions. Angela Merkel est également déçue : elle pensait collaborer avec un chef d’État crédible, elle réalise qu’elle est tombée sur un « communicant » narcissique, instable et psychorigide.

    84 % des Français ont, aujourd’hui, une « bonne image » de l’Allemagne, mais ils n’ont jamais très bien compris comment pensent les Allemands. Les Allemands, de leur côté, adorent la France, mais la trouvent également éruptive, imprévisible, irréformable ; bref, pas très sérieuse. Enfin, la France et l’Allemagne ne se sont jamais fait la même idée de la construction européenne. Pour les Français, c’était un facteur de prestige et un instrument d’influence ; pour les Allemands, un vecteur de respectabilité lui permettant de solder définitivement son passé. Leurs intérêts, leurs objectifs et leurs orientations ne sont pas, non plus, les mêmes. Les Allemands, pour ne donner que cet exemple, n’ont jamais imaginé l’avenir de l’Europe autrement qu’en étroite alliance avec les Américains. Le nouveau traité franco-allemand signé en janvier dernier à Aix-la-Chapelle ne prévoit, à cet égard, rien qui puisse sérieusement réduire ces divergences.

    La France et l’Allemagne s’affrontent, d’ailleurs, maintenant sur la répartition de nombreux postes européens. Pour remplacer Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission européenne, la chancelière, qui n’a pas apprécié de voir Macron prendre ses distances vis-à-vis du groupe PPE, s’en tient à la règle du « Spitzenkandidat » et soutient la candidature du Bavarois Manfred Weber, tandis que Macron souhaite voir confier le poste au Français Michel Barnier.

    Que ce soit au Parlement européen, à la Commission européenne ou à la Banque centrale européenne, l’Allemagne pèse aujourd’hui plus que la France. On parle aussi d’une « mutualisation » du siège permanent de la France au Conseil de sécurité de l’ONU ? Vous êtes de ceux qui s’en inquiètent ?

    Même si le mur de Berlin n’est visiblement pas encore tombé dans toutes les têtes, il serait peut-être temps d’admettre que l’Allemagne ne sera jamais la principauté du Liechtenstein ! C’est vrai qu’elle est, aujourd’hui, grâce au dynamisme de ses Länder, la principale puissance économique et industrielle d’Europe, même si elle commence à s’essouffler et que les perspectives démographiques lui sont très défavorables. Mais si l’on trouve, en France, que l’Allemagne pèse trop lourd, que devraient dire les Danois ou les Islandais ? Les Allemands, de leur côté, ont le sentiment qu’ils sont la vache à lait de tous les nécessiteux européens, à commencer par les « pays du Club Med ». Ils aiment à citer le « modèle Arte » : sur la chaîne de télévision franco-allemande, ce sont les Français qui décident des programmes et c’est l’Allemagne qui paie ! Ce n’est, en fait, pas l’Allemagne qui est trop forte, mais ses partenaires qui sont trop faibles. Souvenez-vous de ce que disait Jean Mistler, en 1976 : « L’Europe serait presque parfaite si les Français restaient chaque jour une heure de moins au bistro et les Allemands une heure de plus au lit ! »

    Le Conseil de sécurité des Nations unies est clairement daté, puisqu’il réunit uniquement les grands pays vainqueurs de la Deuxième Guerre mondiale et ne reflète donc pas l’ordre du monde actuel. L’Allemagne y aurait parfaitement sa place, de même que deux ou trois autres pays. Paris et Berlin peuvent en avoir la « volonté commune » sans que cela signifie un siège commun. Un siège « partagé » entre la France et l’Allemagne n’aurait, en revanche, aucun sens.

    Les souverainistes, qui sont les premiers à s’émouvoir de la « domination allemande », n’ont jamais compris que l’Allemagne aurait bien moins de poids dans une véritable Europe fédérale que dans l’Europe des nations qu’ils appellent de leurs vœux. C’est précisément la raison pour laquelle l’Allemagne a rejeté toutes les propositions macroniennes visant à accélérer la fédéralisation (création d’un budget et d’un Parlement de la zone euro, etc.). L’Allemagne se satisfait très bien de l’Europe telle qu’elle est.

    Aujourd’hui, quelle marge de manœuvre pour Macron en Europe ?

    Macron a cru, un certain temps, à une alliance privilégiée avec les Anglais, mais le projet a avorté en raison du Brexit. Alors qu’il se présentait après son élection comme le sauveur de l’Europe, il s’y retrouve aujourd’hui de plus en plus isolé. Il s’est brouillé avec l’Italie, il s’est brouillé avec la Hongrie, il s’est brouillé avec la Pologne – et ni Trump ni Poutine ne sont disposés à l’aider. À l’heure actuelle, il ne peut guère compter que sur l’appui des Premiers ministres espagnol et portugais, pour ne rien dire du très démonétisé « Belgicain » Charles Michel. Quant à Angela Merkel, elle est maintenant sur le départ et l’on sait déjà que la nouvelle patronne de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer, ne sera pas un partenaire facile pour le Président français.

    Alain de Benoist, propos recueillis par Nicolas Gauthier (Boulevard Voltaire, 13 juin 2019)

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  • Quand le gouvernement triche sur les chiffres de la délinquance...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous un entretien donné par Xavier Raufer à Boulevard Voltaire, dans lequel il revient sur les propos du Premier Ministre concernant la sécurité dans sa déclaration de politique générale.

    Criminologue et auteurs de nombreux essais, Xavier Raufer a publié ces dernières années Les nouveaux dangers planétaires (CNRS, 2012) et Criminologie - La dimension stratégique et géopolitique (Eska, 2014) et, tout récemment, Le crime mondialisé (Cerf, 2019).

     

     

                             

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  • Ce sont les minorités agissantes qui font l'histoire...

    Vous pouvez ci-dessous découvrir un entretien avec Marion Maréchal, réalisé par Edouard Chanot pour son émission Parade - Riposte, et diffusé le 14 juin 2019 sur Sputnik, dans lequel elle dresse le bilan de la première année d'existence de l'Institut de Science Sociale Économique et Politique (ISSEP) qu'elle a créé.

     

                                  

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  • L'islamophobie ? Un terme piégé !...

    Nous reproduisons ci-dessous entretien avec Alain de Benoist, cueilli sur Boulevard Voltaire, dans lequel il évoque la question de l'islamophobie. Philosophe et essayiste, directeur des revues Nouvelle École et Krisis, Alain de Benoist a récemment publié Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017), Ce que penser veut dire (Rocher, 2017) et Contre le libéralisme (Rocher, 2019).

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    Alain de Benoist : « L’islamophobie ? Un terme piégé ! »

    L’islamophobie, mot récent et assez flou, tend à envahir l’espace public. Il est même désormais dans le dictionnaire. Mais, au fond, qu’est-ce que cela veut dire ?

    Au sens propre, le terme fait allusion à la peur ou à la répulsion (phobos), mais l’idéologie dominante préfère le tirer vers la détestation et la haine. La peur étant contagieuse et la haine suscitant la haine, il manque évidemment un terme pour désigner l’effet de réciprocité. Cela dit, il y a bien entendu des gens qui haïssent par principe l’islam et tout ce qui s’y apparente, et leurs obsessions convulsives inondent tous les jours les réseaux sociaux. Mais, en réalité, vous le savez bien, la dénonciation contemporaine des « phobies » fait surtout partie d’une tactique désormais bien rodée consistant à faire usage d’un mot-repoussoir pour développer une rhétorique lacrymale, délégitimer radicalement certaines positions et placer en état de sidération ceux qui pourraient tenter de s’y rallier. Cela vaut pour l’islamophobie comme pour l’homophobie, la gynophobie, la judéophobie, la cathophobie, l’américanophobie, la transphobie, la grossophobie, et j’en passe (n’oublions pas la trypophobie, qui est la phobie des trous !).

    Dans le cas de la dénonciation de l’« islamophobie », il s’agit d’abord de faire apparaître toute critique, même modérée, de l’islam comme moralement insupportable, politiquement odieuse et pénalement répréhensible. Selon la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), les Français seraient ainsi « islamophobes » à 86 % concernant le port du voile intégral, mais seulement à 24 % concernant le jeûne du ramadan (on ne précise pas si l’« islamophobie » baisse encore, s’agissant des jolies Beurettes). Dans son livre récent, Islamophobie : intoxication idéologique, Philippe d’Iribarne montre parfaitement que l’usage de ce mot a deux objectifs : persuader les musulmans qu’ils font l’objet d’une discrimination omniprésente et sont donc des victimes (aujourd’hui, on passe tout aux victimes) et entretenir chez les Européens un sentiment de culpabilité qui les rende incapables de voir la réalité telle qu’elle est.

    Si l’on pense, par exemple, qu’il y a nécessairement un rapport entre l’islam et le djihadisme, puisque, jusqu’à plus informé, c’est d’Allah que les terroristes islamistes se réclament et non de Jupiter ou du bouddhisme zen, alors on est présumé faire un « amalgame » et appeler à la haine contre les musulmans, ce qui est ridicule. On se retrouve ainsi coincé entre ceux pour qui « ça n’a rien à voir » et ceux, pareillement aveugles, pour lesquels tout s’explique par les sourates du Coran. Ceux, dont je suis, qui estiment qu’aucune religion ne doit être statutairement mise à l’abri de la critique (ce qui vaut aussi pour des religions séculières comme la religion des droits de l’homme, la religion du progrès ou la religion du profit), se retrouvent sommés de choisir entre des slogans simplificateurs tout aussi inacceptables.

    L’appel de Christchurch, rassemblant chefs d’État et grands patrons du Web, a été lancé après le massacre de 51 musulmans commis le 15 mars dernier par le nommé Brenton Tarrant dans deux mosquées néo-zélandaises. Un exemple de détestation radicale de l’islam, inspiré des actes d’Anders Behring Breivik ?

    Sauf erreur de ma part, Breivik n’a jamais tué un seul musulman. Il s’en est pris à ceux de ses compatriotes qu’il jugeait favorables à l’immigration. Concernant l’exemple suivi par Brenton Tarrant, il vaudrait mieux chercher ailleurs.

    Le 25 février 1994, un extrémiste juif orthodoxe nommé Baruch Goldstein faisait irruption à Hébron, dans le tombeau des Patriarches, et y massacrait à l’aide d’un fusil d’assaut 29 musulmans palestiniens en prière, hommes, femmes et enfants, en blessant plus ou moins gravement 125 autres. Ce geste me paraît très comparable à celui de Tarrant. La différence est qu’aujourd’hui, le nom de Brenton Tarrant est honni dans le monde entier, tandis qu’en Israël, la tombe de Baruch Goldstein est devenue un lieu de pèlerinage pour un certain nombre de colons israéliens qui le considèrent comme un « héros ». Il y a eu un appel de Christchurch, il n’y a jamais eu d’appel de Hébron.

    Parler d’« islamophobie » plutôt que d’hostilité à l’islam ou de détestation des musulmans, cela change quoi ?

    Cela change tout. Chacun a ses dilections et ses détestations, rationnelles ou irrationnelles, sympathiques ou antipathiques, justifiées ou parfaitement injustifiées, et chacun devrait être libre de les exprimer, ce qui n’implique évidemment pas qu’on soit tenu de les partager. La phobie, considérée par Freud comme le symptôme d’une « hystérie d’angoisse » et fréquemment associée à la névrose, est un terme de psychologie clinique. Qualifier une détestation de « phobie » revient à médicaliser ce qui n’est, en définitive, qu’une opinion (qu’on peut elle-même juger détestable). La conséquence perverse est qu’il devient dès lors impossible d’en démontrer la fausseté : on ne réfute pas une maladie. Il en va de même chaque fois que l’on choisit, non plus de médicaliser, mais de criminaliser. Dès l’instant où l’on affirme que telle ou telle opinion n’est « pas une opinion mais un crime », on s’interdit du même coup de la réfuter, car on n’argumente pas avec le crime. Dans les deux cas, le débat est impossible et la liberté de l’esprit se retrouve bafouée.

    Alain de Benoist, propos recueillis par Nicolas Gauthier (Boulevard Voltaire, 12 juin 2019)

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