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04/10/2018

Géographie du continent virtuel...

Vous pouvez découvrir ci-dessous un entretien donné par Laurent Gayard au mensuel L'Incorrect pour évoquer l'univers d'Internet et ses impensés. Enseignant en classes préparatoires, Laurent Gayard est également chroniqueur dans de nombreux magazines, comme Causeur ou Conflits. Il est déjà l'auteur de Géopolotique du Darknet : Nouvelles frontières et nouveaux usages du numérique (ISTE, 2017) et de Darknet, GAFA, Bitcoins - L'anonymat est un choix (Slatkine, 2018) ... 

 

                                    

                       Laurent Gayard : géographie du continent virtuel from L'Incorrect on Vimeo.

03/10/2018

Un grand effacement de l’Histoire pour préparer le Grand Remplacement des populations...

Vous pouvez découvrir ci-dessous un entretien avec Eric Zemmour, sur Boulevard Voltaire, à l'occasion de la sortie de son nouvel essai Destin français (Albin Michel, 2018)...

 

                               

01/10/2018

Populisme de gauche, populisme de droite, les fronts bougent…

Nous reproduisons ci-dessous entretien avec Alain de Benoist, cueilli sur Boulevard Voltaire, dans lequel il évoque l'apparition d'un populisme de gauche hostile à l'immigration... Philosophe et essayiste, Alain de Benoist a récemment publié Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017), Ce que penser veut dire (Rocher, 2017) et L'écriture runique et les origines de l'écriture (Yoran, 2017).

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Alain de Benoist : « Populisme de gauche, populisme de droite, les fronts bougent… »

En Allemagne, une femme politique d’extrême gauche, Sahra Wagenknecht, a récemment défrayé la chronique en annonçant la création d’un mouvement qui réclame un strict contrôle de l’immigration. Cette initiative a aussitôt déclenché des cris d’orfraie de ce côté-ci du Rhin. Cela vous paraît-il anecdotique ?

Pas du tout. Je pense même que c’est un événement très important. Non seulement parce que cela se déroule en Allemagne, qui ne nous a pas habitués à ce genre d’initiative, mais aussi compte tenu de la personnalité de Sahra Wagenkencht. Née à Iéna d’un père iranien et de formation marxiste (elle est l’auteur d’une thèse sur l’interprétation de Hegel par le jeune Karl Marx), épouse depuis quatre ans du célèbre politicien d’extrême gauche Oskar Lafontaine, membre du Parlement européen, elle est aussi vice-présidente du parti Die Linke, héritier de l’ancien SED d’Allemagne de l’Est. On comprend que le lancement, au début du mois dernier, de son nouveau mouvement, Ausftehen (« Debout »), ait fait du bruit. D’autant que 100.000 adhérents de Die Linke s’y seraient déjà inscrits.

Encore ne faut-il pas se méprendre sur ses intentions. Favorable au droit d’asile, sous réserve d’un contrôle très strict (les bénéficiaires devront revenir dans leur pays dès que les circonstances qui les ont amenés à le quitter auront disparu), elle condamne en revanche avec force toute politique laxiste en matière d’immigration, au motif notamment que les classes populaires y sont hostiles et que l’ouverture des frontières exerce sur les salaires une pression à la baisse : « Le problème de la pauvreté dans le monde ne peut être résolu par une immigration sans frontières, dont le seul effet est de fournir de la main-d’œuvre bon marché au patronat. »

N’est-ce pas une trahison des principes de gauche, à seule fin de récupérer les votes de l’Alternative für Deutschland (AfD), qui semble s’imposer comme une force montante dans le paysage politique allemand ?

C’est ce que tente de faire croire une analyse superficielle. Mais je pense que Sahra Wagenknecht a surtout compris que la cause première du succès de l’AfD, qui explique aussi que le Rassemblement national soit devenu le premier parti ouvrier de France, est que la gauche a trahi sa raison d’être : la défense des travailleurs et la lutte contre le capital. En se ralliant à la société de marché et à l’idéologie du « désir » individuel, la gauche s’est coupée du peuple, dont elle ne partage plus les aspirations. De ce point de vue, la naissance d’Aufstehen ne marque pas une trahison des principes de gauche, mais bien plutôt la réapparition d’un socialisme fidèle à ses origines.

On a un peu vite oublié que Karl Marx condamnait déjà la concurrence déloyale que représentaient les travailleurs immigrés pour le prolétariat autochtone : l’immigration était, selon lui, l’« armée de réserve du capital ». Dans les années 1950, le Parti communiste, en même temps qu’il dénonçait la contraception et l’avortement comme des « vices bourgeois », ne raisonnait pas autrement : internationalisme et cosmopolitisme n’étaient pas, à ses yeux, synonymes. Jean-Claude Michéa le répète aujourd’hui : la mondialisation n’est rien d’autre que l’extension planétaire d’un capitalisme spéculatif et déterritorialisé dont les peuples font les frais. N’oubliez pas, non plus, les prises de position d’André Gérin, ancien maire communiste de Vénissieux (« L’immigration n’est pas une chance pour la France ») ni celles du syndicaliste communiste Jacques Nikonoff, ancien président d’ATTAC (« Il faut stopper l’immigration et organiser le retour sur une base volontaire ») ni, bien sûr, la lettre adressée en 1981, à une époque où le FN n’était encore qu’un groupuscule, par Georges Marchais au recteur de la mosquée de Paris : « La cote d’alerte est atteinte. Je précise bien : il faut stopper l’immigration officielle et clandestine. »

Cela pose la question de savoir si un populisme de gauche est possible en France ?

Un chiffré-clé à cet égard : selon un sondage IFOP de janvier dernier, 51 % des électeurs de Mélenchon trouvent que l’immigration s’effectue en France à un rythme trop élevé, contre seulement 31 % chez ceux d’Emmanuel Macron. Un sur deux ! Ce n’est, en fait, un secret pour personne que La France insoumise a deux électorats tout à fait différents. C’est ce qui explique la guerre de moins en moins feutrée que se livrent dans ses rangs les progressistes libertaires du type Danièle Obono ou Clémentine Autain, et les tenants d’un véritable populisme de gauche. Djordje Kuzmanovic, porte-parole de FI pour les questions internationales et qui se range dans la seconde catégorie (il s’est présenté comme « candidat patriote » aux dernières législatives), a récemment donné à L’Obs un entretien, qui a lui aussi fait des vagues, dans lequel il déclarait ne pas trouver tout à fait normal que, sur l’immigration, la gauche tienne le même discours que le patronat. « La bonne conscience de gauche, ajoutait-il, empêche de réfléchir concrètement à la façon de ralentir, voire d’assécher les flux migratoires. » Jean-Luc Mélenchon, dont j’ai de bonnes raisons de croire qu’il n’en pense pas moins, a cru bon de le désavouer par crainte des conséquences électorales. C’est, à mon sens, une grosse bourde stratégique.

Il faut lire le dernier livre de Chantal Mouffe, Pour un populisme de gauche (Albin Michel), pour comprendre les enjeux de cette querelle. Chantal Mouffe était l’épouse d’Ernesto Laclau, philosophe politique argentin décédé voici quelques années, qui fut précisément le grand théoricien du populisme de gauche (ce qui lui a valu les attaques conjointes de la droite et de la gauche classique). Très marquée par la pensée de Carl Schmitt, elle a elle-même exercé une nette influence sur Mélenchon et sur certains dirigeants de Podemos en Espagne. L’initiative de Sahra Wagenkencht est à replacer dans ce cadre, tout comme le revirement des sociaux-démocrates danois, qui s’opposent désormais à l’immigration. C’est la confirmation que les fronts bougent.

Alain de Benoist, propos recueillis par Nicolas Gauthier (Boulevard Voltaire, 25 septembre 2018)

15/09/2018

« Je ne serais pas étonné que l’EI, après la perte de la Syrie et de l’Irak, continue à essaimer dans d’autres pays »

Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné par François-Bernard Huyghe au site Algérie Résistance, animé par le journaliste Mohsen Abdelmoumen, à propos de la lutte contre l'Etat islamique. Spécialiste de la stratégie et de la guerre de l'information et directeur de recherches à l'IRIS, François Bernard Huyghe, auteur de nombreux livres, a récemment publié La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015), Daech : l'arme de la communication dévoilée (VA Press, 2017) et Fake news - La grande peur (VA Press, 2018).

 

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« Je ne serais pas étonné que l’EI, après la perte de la Syrie et de l’Irak, continue à essaimer dans d’autres pays »

Mohsen Abdelmoumen : Les gouvernements occidentaux sont-ils impuissants face au terrorisme ?

Dr. François-Bernard Huyghe : Nous avons des attentats terroristes en Occident depuis la fin du XIXe siècle. Il y en a eu pour diverses raisons, tantôt par des anarchistes, tantôt par des indépendantistes, tantôt l’extrême-gauche, l’extrême-droite, etc. et personne n’a trouvé la solution miracle. En ce moment par exemple, en France, nous vivons une situation où en dépit de l’écrasement militaire de Daech, il y a tous les deux mois un attentat ou une tentative d’attentat se réclamant du califat mené avec plus ou moins de moyens, donc il y a une sorte de routine terroriste qui s’installe. Évidemment, on a pris des tas de lois, je crois qu’en France on a du prendre vingt lois contre le terrorisme et bien sûr, la lutte a des limites et d’abord des limites quantitatives car il y a plusieurs dizaines de milliers d’individus susceptibles d’être djihadistes ou d’être absorbés par le djihadisme en France, donc cela pose des problèmes de surveillance d’autant plus difficiles que ces djihadistes dans leur vision stratégique ont le droit de s’attaquer à n’importe quelle cible. C’est évidemment différent de l’époque où il fallait protéger les présidents de la République, les magistrats ou les généraux mais pas le citoyen au coin de la rue.

Que pensez-vous de la restructuration de Daech et notamment de la naissance du groupe Khorasan ?

Toute la stratégie de Daech et tout son discours étaient basés sur le fait qu’on allait enfin établir le califat au pays de Sham et qu’il rayonnerait dans le monde entier. Bon, il a été écrasé mais on voit maintenant qu’il y a une phase 2 avec des groupes se réclamant de Daech qui viennent venger l’écrasement de ce califat, il y en a de Khorasan, et on a vu des attentats en Afghanistan, on en a vu aussi en Indonésie, etc. Donc, il est très possible qu’un certain nombre de groupes continuent à prospérer et à mener des actions de manière décentralisée après la perte du califat qui tenait une place centrale. Après tout, je vous rappelle que l’on combat Al-Qaïda depuis le début des années 1990. On a mis d’énormes moyens militaires pour l’écraser  et elle sévit toujours aujourd’hui et je ne serais pas étonné que Daech, après la perte de la Syrie et de l’Irak, continue à essaimer dans d’autres pays.

Le gouvernement Macron a lancé un 3eplan pour lutter contre la radicalisation. Vous maîtrisez bien ce sujet. Ces mesures s’en prennent-elles vraiment à la racine, à savoir l’idéologie takfiriste ou non ?

Personnellement, je suis très très sceptique sur les méthodes de déradicalisation. Ce mot ne veut pas dire grand-chose. Empêcher les gens de retourner à leurs racines, qu’est-ce que cela veut dire vraiment ? On a fait plusieurs tentatives en France sous le gouvernement précédent et sous le gouvernement Macron, menées par des associations qui essayaient de réadapter les jeunes tentés par le djihadisme, on les traitait un peu comme des alcooliques ou des drogués et cela a échoué lamentablement. On a l’exemple presque comique d’un centre de déradicalisation qui avait coûté une fortune, il y avait une seule personne qui y allait et encore, je pense que c’était parce qu’elle avait le chauffage et la douche gratuits. Donc, ces méthodes-là ont échoué.

Telles que caresser un hamster et utiliser un bâton japonais…

Par ailleurs, on a bien vu qu’on ne sait pas mener un contre-discours contre les djihadistes parce qu’on a fait plusieurs campagnes sur internet en disant « c’est affreux, on tue des gens, vous allez mourir ». Mais justement, les gens vont là-bas pour tuer et pour mourir, donc ça ne marche pas très bien. Il y a donc une faiblesse dans ce domaine-là. Comme solution, il y aurait une part de travail de l’école, certainement. Je souhaiterais en effet que l’école rende aux petits citoyens la fierté de leur pays et des valeurs républicaines. Mais est-elle capable de le faire au moment où, en France, on n’est même pas capable de leur apprendre à lire et à compter correctement ? Donc, on a de vrais problèmes et beaucoup de gens cherchent une solution dans une action des autorités islamiques pour dire que ce que fait Daech, ce que fait le califat, n’est pas dans le Coran, que c’est une déviance, une hétérodoxie, une interprétation délirante. C’est bien, et j’ai déjà vu passer des textes de religieux sunnites condamnant d’un point de vue théologique et dogmatique ce que fait le califat avec ses déviances. Le problème est que l’on voit que cela n’a pas vraiment atteint les capacités de recrutement de Daech qui disqualifie toutes les autorités musulmanes traditionnelles comme étant des hypocrites dans leur système mental, ce qui veut dire des mauvais sunnites qui en réalité coopèrent avec les sionistes, les chrétiens, les athées, etc.

Je reviens toujours au mot qui m’a frappé dans vos travaux. Ne pensez-vous pas qu’il y a une impuissance des gouvernements occidentaux face à la problématique des returnees (ndlr : les djihadistes qui reviennent d’Irak et de Syrie)?

Oui, on a également un gros problème de ce côté-là, on le voit déjà en France avec le retour de plusieurs centaines d’entre eux. C’est un problème en partie juridique : de quoi faut-il les inculper ? À partir du moment où l’on n’utilise pas contre eux une incrimination pénale du genre « coopération avec une puissance étrangère », « avoir porté les armes contre la France », etc., il faut les juger au cas par cas pour ce qu’ils ont fait et ce qui est prouvé et, évidemment, c’est long, car il est difficile de trouver des preuves. Par ailleurs, nous avons un système pénal qui n’est pas extraordinairement répressif, ce qui fait que certains djihadistes qui sont revenus après avoir combattu en Syrie, pourront sortir de prison vers 2020. Sans parler évidemment du recrutement qui pourrait se faire dans les prisons. Il y a dans la loi française l’idée de les regrouper dans un seul endroit, c’est probablement mieux que de les disperser partout où ils vont faire du prosélytisme, mais effectivement, on est face au problème des returnees ou des foreign fighters avec tout ce que cela comprend : les femmes qui vont revenir, qu’il sera difficile de condamner aussi sévèrement…

Et les enfants soldats de Daech

Et les enfants bien entendu. J’ai vu des vidéos abominables où il y avait des petits français, des gamins de moins de dix ans, qui égorgeaient des gens ou des choses similaires. Je ne sais pas quel est le psychologue qui saura les soigner et les ramener gentiment à l’école. C’est un véritable problème, ce qui fait qu’une grande partie de l’opinion française n’a pas très envie de voir revenir les foreign fighters.

J’ai évoqué le sujet avec l’ambassadeur d’Irak à Bruxelles qui m’a dit qu’il y a eu des contacts pour notamment rapatrier les foreign fighters. Vous pensez qu’il faut qu’ils soient jugés sur place ?

Oui, il y a sûrement eu des contacts. Nous sommes dans une situation juridiquement un peu embarrassante parce que, après tout, ce qu’ils ont fait, s’ils ont tué des gens, commis des crimes, c’est en Irak, et nous, la France, nous sommes censés soutenir le gouvernement irakien et faire partie d’une coalition de soutien qui considère le gouvernement irakien comme un gouvernement démocratique. Nous sommes un peu dans une situation schizophrénique. C’est vrai que notre système de droit réclame qu’on les rapatrie en France où ils ne risqueront pas la peine de mort, où les conditions de la défense sont mieux respectées, etc. De leur côté, j’imagine bien que les Irakiens n’ont pas une forte envie de les épargner, et ça me paraît normal. Nous sommes donc dans une situation un peu schizophrénique et embarrassante. Je vous rappelle que la ministre des Armées en France avait dit dans une interview, qu’après tout, si ces gens ne revenaient pas en France, ça ne lui ferait pas énormément de peine.

Ne pensez-vous pas que ces gens-là utilisent votre démocratie, c’est-à-dire le système démocratique occidental, pour mieux vous abattre ?

Bien évidemment. La réponse est oui.

Ils deviennent procéduriers, ils connaissent la procédure, le droit, ils utilisent les failles juridiques, etc.  pour mieux vous égorger. Ils s’appuient sur votre propre « démocratie », vos « droits de l’homme », etc. pour se retourner contre vous.

Oui, évidemment. Dans la mesure où ils affichent le plus grand mépris pour la démocratie, où, dans leur tête et dans la littérature djihadiste, ils passent leur temps à raconter que la seule loi est la loi de dieu, qu’il faut punir, et quand ils parlent entre eux, ils ne reconnaissent pas notre système juridique, notre démocratie, notre État, notre armée, etc. Et bien entendu, quand ils sont pris, ils font de la taqiya (ndlr : art de la dissimulation), de la dissimulation, ils gagnent du temps et utilisent le système juridique, les avocats, les droits de l’homme, etc. Je vous donne un exemple qui est très simple : on n’interviewe pas tellement les djihadistes revenus en France mais en revanche quand ils se font prendre par les Kurdes, par exemple, souvent les Kurdes les interrogent en français – il y a des tas de combattants kurdes français, car beaucoup de Français sont allés rejoindre leurs frères là-bas, ils ont un passeport français et parlent parfaitement français -, et donc ils ont fait parler 4 ou 5 djihadistes qu’ils avaient pris et évidemment ils disent « je me suis trompé » ou « on m’a trompé » « je voulais faire de l’humanitaire ».

Ils font ce que l’on appelle soi-disant « des révisions » mais en fait c’est de la taqiya, de la dissimulation.

Oui, c’est exactement de la dissimulation.

Ils s’adaptent. Ils ont une faculté d’adaptation incroyable à toutes les situations, vous ne trouvez pas ?

Ceci dit, le problème s’est toujours posé pour tout terroriste, pour toute personne accusée d’un attentat et qui sont des gens  qui sont contre le système et qui vont être obligés de jouer avec les mécanismes du système.

Pensez-vous que l’on peut combattre ces gens-là avec des outils juridiques ? Peut-on combattre un terroriste avec l’arsenal juridique d’un État de droit ?

Non, parce que l’on voit très bien qu’ils vont utiliser toutes les faiblesses de notre système et sauf peut-être pour des cas extrêmement graves, ils ne vont pas être condamnés à des durées très longues. J’aimerais parler d’un autre facteur très inquiétant, je ne sais pas si vous connaissez un livre remarquable qui s’appelle « Les revenants »…

Oui, le livre « Les Revenants » de David Thomson.

Voilà. Il montre très bien que maintenant il y a une deuxième génération, qu’il y a des gens qui étaient déjà engagés du temps d’Al-Qaïda, qui étaient déjà engagés du temps du GIA algérien, qui ont fait de la prison et qui sont toujours djihadistes. Donc, je ne voudrais pas être pessimiste, mais ceux qu’on prend maintenant seront peut-être toujours djihadistes dans dix ans.

A-t-on appris, en France, la leçon du drame algérien et du combat du peuple algérien contre les terroristes ? Lorsque j’ai parlé à l’Ambassadeur d’Irak, il m’a dit qu’Al-Qaïda, Daech, GIA, étaient des noms différents pour une même matrice.

Effectivement, c’est la même idéologie, ce sont des djihadistes salafistes qui se réclament de la même tradition et de la même stratégie.

Oui, le corpus idéologique est le même.

Bien sûr, il y a des petites différences stratégiques, le GIA voulait combattre en Algérie, Al-Qaïda voulait frapper l’ennemi lointain et le califat voulait créer le califat tout de suite. Ce sont des différences stratégiques mais pas des différences idéologiques. On est bien d’accord là-dessus. Avons-nous appris les leçons ? Eh bien, j’espère qu’on va les apprendre. Bien sûr c’est autre chose, parce qu’en Algérie, vous avez eu des forces de guérilla et on ne peut pas vraiment comparer militairement. Effectivement, ce ne serait pas mal qu’on retienne un peu ces leçons-là d’un pays qui a payé un prix du sang élevé.

Certains experts bien sourcés que j’ai interviewés m’ont affirmé que Daech a repris ses positions de 2013 en Irak alors que les médias nous présentent la défaite militaire de Daech. Ne pensez-vous pas que contrairement à ce que les médias disent, il n’y a pas eu de défaite militaire mais un repli tactique en Irak et que l’idéologie reste intacte ?

Je pense que vos experts ont probablement raison en ce sens qu’il faut se souvenir qu’effectivement, vers 2013 – 2014, peu de gens avaient réalisé le danger. C’était une petite scission d’Al-Qaïda et donc il s’agissait de gens qui n’occupaient pas de villes et qui n’essayaient pas de conquérir des territoires. Ils ont quand même subi des pertes considérables, mais ils ont probablement une capacité de survie en situation de guérilla dans des pays où le contrôle du territoire est très difficile et où il y a des tas de groupes armés. Effectivement, qu’ils se soient repliés est très possible. Après tout, pendant des années ils ont échappé à l’aviation, à l’armée, etc. Ils ont certainement du garder une grande capacité  à survivre. Je vois plusieurs scénarios : il y a ceux qui vont repartir dans d’autres pays pour aller combattre, par exemple en Afghanistan…

En Europe ?

Au Maroc, c’est possible, pour ceux qui vont partir faire le djihad ailleurs. Peut-être que certains passeront des accords et rejoindront des groupes d’Al-Nosra, etc.  Et puis il y a ceux qui reviendront en France…

En Europe ?

En Europe, en général. Je pense qu’il y en a un certain nombre qui continueront à être sur place. Ça me paraît logique.

Dans votre livre très important et très riche en documentation notamment concernant la communication chez Daech « Daech : l’arme de la communication dévoilée », ne pensez-vous pas que Daech a gagné la bataille de la communication ?

Ils ont été très bons en tous cas. Il est vrai qu’ils ont réussi à produire un appareil de propagande par l’image, par le texte, par les réseaux sociaux, qui a été fantastique. On ne savait pas faire grand-chose face à cela. Ce qui a changé maintenant, c’est qu’il est techniquement de plus en plus difficile de trouver la propagande djihadiste car ils ont moins de moyens de production et ils ne peuvent plus faire des films d’exécutions avec 15 caméras, des moyens de montage, et des super-caméras. Il y a un autre facteur qui joue, c’est que les réseaux sociaux ou plus exactement les grands d’internet, les GAFA, sont intervenus pour changer les algorithmes des moteurs de recherche, pour retirer des comptes, pour chiffrer les contenus, et très honnêtement, il est très difficile maintenant de trouver des contenus djihadistes pro-Daech sur internet. En tous cas, c’est infiniment plus difficile qu’au moment où j’ai écrit ce livre.

Vous pensez que votre livre a eu de l’impact ? 

Oh lala ! Je ne suis pas si immodeste. Je ne me prête pas un rôle aussi important (rires). En revanche, sur le plan technique, ils continuent à communiquer. Je vous donne un petit exemple : l’autre jour, on a arrêté en France un Égyptien qui préparait un attentat avec un poison très dangereux. Je ne sais pas jusqu’à quel point il aurait eu les connaissances techniques pour réaliser ce projet, mais lui, il communiquait sur l’application cryptée Telegram qui est une application très sécurisée. On l’a quand même arrêté et la police n’a pas expliqué ce qu’il a fait, peut-être que les policiers se sont infiltrés dans sa page de diffusion Telegram, peut-être qu’ils ont pris son téléphone et qu’ils ont pu regarder ses messages. Mais en tous cas, les djihadistes sont devenus très très prudents sur la communication et, si j’ose dire, le secret est très difficile à concilier avec la publicité, donc c’est plus difficile de trouver leurs messages si vous n’êtes pas initié.

Ne pensez-vous pas qu’ils peuvent revenir à des méthodes de communication plus artisanales, telles que l’ancienne méthode du bouche à oreille ?

Bien sûr. Le bouche à oreille a toujours fonctionné en ce sens que les loups solitaires qui deviennent djihadistes en regardant des groupes terroristes commettre des attentats, moi je n’en connais pas. Cela n’existe pas. Il y a toujours des copains, il y a des frères, des camarades, il y a des mentors. Souvent d’ailleurs, on voit que ce sont des groupes d’une localité, ils connaissent les gens, les copains d’enfance, ils se sont rencontrés à l’école, à la mosquée ou au centre de loisirs, donc le facteur humain est très important pour permettre aux gens de communiquer entre eux.

Dans votre livre cosigné avec Alain Bauer « Les terroristes disent toujours ce qu’ils vont faire » dans lequel on trouve bien des questions, vous attirez l’attention sur le corpus idéologique qui est fondamental pour devenir terroriste. Or, j’ai fait une petite recherche et j’ai trouvé que dans de nombreuses bibliothèques municipales des pays européens, on trouve des livres des théoriciens du takfirisme, du genre Sayyid Qotb ou Ibn Taymiyya. Comment expliquez-vous que les pays occidentaux tolèrent ces ouvrages ?

Effectivement, mais je ne sais pas si les djihadistes vont les consulter à la bibliothèque…

Ils les échangent dans les prisons, en tous cas.

Alors là, effectivement, ce n’est pas une très bonne idée d’autoriser cela (rires). Je suis d’accord avec vous. On sait qu’il y a un très grand effort de traduction et de diffusion de ces livres. Les textes d’Abdelwahhab, etc. sont édités par l’Arabie saoudite. Il y a des tas de théologiens qui sont djihadistes et les salafistes saoudiens les lisent et les diffusent aussi.

Comment expliquez-vous que l’Arabie saoudite soit un allié stratégique des Américains et des Français, avec lesquels elle fait du business, sans parler du Qatar, alors que ces pays génèrent le terrorisme ?  Ne faudrait-il pas revoir vos alliances ? J’ai parlé avec un expert du renseignement européen qui me disait que les enjeux économiques étaient prépondérants.

J’ai peur qu’il n’ait un petit peu raison et qu’en fait, il y a d’énormes intérêts économiques qui sont engagés dans tout cela – et là on parle de très gros business avec l’Arabie saoudite. Soyons honnêtes, vous voyez bien que les médias et l’opinion s’indignent beaucoup moins de ce que fait l’Arabie saoudite que ce que font d’autres pays.

Donc, les contrats économiques passent avant la sécurité des citoyens, si je comprends bien ?

D’une certaine façon, oui. Il est clair qu’il y a des gros intérêts économiques en jeu.

Vous avez beaucoup travaillé sur les médias et la communication de Daech, comment expliquez-vous que sur un réseau social comme Twitter ou Facebook on trouve des comptes inféodés à Daech ou Al Qaïda ? Ne pensez-vous pas que les États et leurs services doivent intervenir pour mettre ces médias sociaux face à leurs responsabilités ?

Ils l’ont un petit peu fait, et d’ailleurs il y a de temps en temps des reproches à ce sujet. Il y a eu des modifications des algorithmes sur Facebook, Google, etc. Il y a eu des mesures qui ont été prises mais le problème est aussi largement quantitatif et je vous assure que rechercher des groupes djihadistes sur Google, c’est beaucoup plus difficile maintenant qu’il y a quelques années.

Personnellement, j’ai trouvé quelques comptes sur Twitter, notamment un groupe en Afghanistan.

C’est une question d’algorithmes et de recréation très très rapide de ces comptes.

Ne pensez-vous pas qu’en jouant sur le conflit entre les Chiites et les Sunnites comme on l’a vu au Moyen Orient, les Américains ont ouvert la boite de Pandore ? Ne risquent-ils pas de dévaster ce qu’il reste de cette région martyrisée ?

Je ne peux répondre que oui à une telle question. Bien sûr, c’est évident. Ils ont joué avec le feu, avec une ignorance incroyable de la situation. Vous savez le mot qu’on rapporte quand Bush avait lancé la guerre d’Irak, on lui avait dit qu’il fallait tenir compte des Chiites, et il avait répondu « les Chiites, les Chiites, je croyais que tout le monde était musulman là-bas » (rires). Vous voyez le degré d’ignorance. C’est sûr qu’il y a eu un déclanchement de la poudrière après 2004. On peut aussi discuter de ce qu’on a fait en Libye.

Que pensez-vous du retrait de Trump de l’accord sur le nucléaire iranien ? Ne pensez-vous pas que Donald Trump est en train de jouer à un jeu très dangereux pour l’humanité ?

Oui, et il joue avec une alliance objective avec Netanyahu, avec l’Arabie saoudite, et il ridiculise accessoirement l’Europe dans cette histoire. Là encore, on ne peut qu’être d’accord sur le danger de déconstruire ce qui a été construit.

François-Bernard Hughe, interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen (Algérie résistance, 9 juillet 2018)

11/09/2018

Alain de Benoist : « Je voudrais être sûr que la cause animale est plus affaire de sensibilité que de sensiblerie »

Nous reproduisons ci-dessous entretien avec Alain de Benoist, cueilli sur Boulevard Voltaire, dans lequel il évoque la cause animale... Philosophe et essayiste, Alain de Benoist a récemment publié Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017), Ce que penser veut dire (Rocher, 2017) et L'écriture runique et les origines de l'écriture (Yoran, 2017).

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Alain de Benoist : « Je voudrais être sûr que la cause animale est plus affaire de sensibilité que de sensiblerie »

La cause animale a beaucoup progressé ces dernières années, ce qui ne l’a pas empêchée de tomber dans des excès dont témoignent la persécution des chasseurs ou des amateurs de corrida, sans oublier la montée du « véganisme » et les attaques de boucherie. On dit que vous vivez entouré de chats. Qu’en pense l’ami des animaux que vous êtes ?

Il s’en réjouit, bien sûr. Je ne suis pas seulement l’ami des animaux, mais quelqu’un qui les aime. L’étymologie du mot « animal » nous dit qu’il est animé, et donc porteur d’une anima, c’est-à-dire d’une âme. Je n’ai pas de mal à penser, par exemple, que la chienne Diesel, tuée lors de l’assaut du RAID mené il y a trois ans à Saint-Denis contre des terroristes islamistes, avait une plus belle âme que ceux qui l’ont assassinée ! Cependant, quand on aime les animaux, on ne doit pas non plus idéaliser leur mode de vie, comme le font tant de bobos vivant en milieu urbain. La préoccupation première des animaux, c’est de survivre au sein de la chaîne alimentaire. Lorsque mes chats croquent un mulot, cela me fait de la peine pour le mulot, mais je sais qu’un tel comportement est dans la nature des chats. Bref, si je me félicite des succès de la cause animale, je voudrais être sûr qu’elle est plus affaire de sensibilité que de sensiblerie.

Les excès de certains animalistes sont aussi grotesque que sont monstrueux et criminels les agissements de ceux qui maltraitent (ou abandonnent) les animaux. Je suis frappé, par exemple, que des associations comme L214, qui ont eu le mérite d’attirer l’attention sur les conditions abominables dans lesquelles fonctionnent certains abattoirs, ne fassent aucune différence entre l’élevage industriel du type poules en batterie ou « ferme des mille vaches » et le traditionnel élevage fermier. D’autres ne font pas non plus de différence entre la chasse traditionnelle (et les traditions de la chasse) et le massacre des bêtes par des viandards. Ils ne veulent voir dans la corrida qu’un « spectacle cruel » alors qu’elle est d’abord une cérémonie sacrée. Je remarque, aussi, que ceux qui s’en prennent aux boucheries ne visent jamais l’abattage rituel. Et je ne dis rien des délires des végans, qui souhaitent de manière quasi terroriste nous transformer en herbivores, ce qui aurait pour conséquence de faire disparaître toutes les espèces domestiques.

Si nos ancêtres divinisaient certains animaux ou en faisaient volontiers des attributs des dieux, est-ce une raison pour que les antispécistes nous fassent mettre désormais hommes et acariens sur un pied d’égalité ?

L’« antispécisme » s’est formé sur le modèle de l’antiracisme ou de l’antisexisme, ce qui en montre les limites. Le terme est d’autant plus ridicule que personne ne s’est jamais déclaré « spéciste ». Mais il est surtout foncièrement équivoque. S’agit-il de dire qu’il n’y a aucune différence entre les espèces, qu’elles sont toutes « égales » ou qu’elles n’existent pas ? En la matière, on est passé d’un excès à l’autre. On a d’abord voulu faire croire que l’homme n’appartient que très marginalement à l’univers du vivant, et même que c’est en se coupant de la nature qu’il affirme le mieux son humanité. On a opposé la nature et la culture à la façon dont, auparavant, on opposait le corps à l’âme ou à l’esprit. Cette façon de voir a nourri pendant des siècles un anthropocentrisme destructeur. Ensuite, certains se sont au contraire mis en devoir de nier ce qui nous appartient en propre pour voir dans les chiens et les chats des « personnes comme les autres ».

L’attitude la plus raisonnable est de se tenir à l’écart de ces deux positions extrêmes. L’homme est sans aucun doute apparenté à tous les vivants : il n’y a pas eu une évolution pour les humains et une autre pour les animaux ; notre ADN est, d’ailleurs, à 98 % identique à celui des chimpanzés ou des bonobos. En revanche, c’est au niveau humain que l’on voit progressivement émerger des propriétés que l’on n’observe pas ailleurs : non pas la conscience de soi, par exemple, mais la conscience de sa propre conscience ; non pas l’histoire, mais la conscience historique.

On parle aussi beaucoup des « droits des animaux ». On parle aussi, d’ailleurs, de la nécessité d’accorder bientôt des droits aux robots ! Une approche justifiée ?

Le langage des droits a, aujourd’hui, tout envahi. Pour les auteurs libéraux, l’homme se caractérise par le droit d’avoir des droits, après quoi cette définition a été étendue à tous les vivants (en attendant de l’être aux robots), alors que ces deux propositions sont absurdes. Le grand théoricien des droits des animaux, le philosophe utilitariste australien Peter Singer, soutient que les animaux possèdent des droits au seul motif qu’ils sont des êtres « rationnels » et conscients d’eux-mêmes. Or, l’animal ne peut être sujet de droit pour l’évidente raison qu’il est incapable de faire lui-même valoir ses droits.

Dans sa Métaphysique des mœurs, Kant déclare froidement que « l’homme ne peut avoir de devoirs envers d’autres êtres que les hommes », ce qui veut clairement dire qu’il n’en a aucun vis-à-vis des animaux. Il rejoint ainsi Descartes, qui voyait dans les animaux de simples « automates ». Les deux approches sont inacceptables. Les animaux n’ont pas de droits, mais nous avons des devoirs envers eux, et ces devoirs sont considérables. Comme le dit Alain Finkielkraut, « jamais le lion ne se sentira responsable de l’antilope. Seul l’homme peut se sentir responsable des deux. »

Alain de Benoist, propos recueillis par Nicolas Gauthier (Boulevard Voltaire, 14 août 2018)

07/09/2018

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Criminologue et auteurs de nombreux essais, Xavier Raufer a récemment publié Les nouveaux dangers planétaires (CNRS, 2012) et Criminologie - La dimension stratégique et géopolitique (Eska, 2014) et a également coordonné l'ouvrage collectif intitulé La première cyber-guerre mondiale ? (Eska, 2015).