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28/02/2017

Quand les contours d’un monde que nous avons connu, et parfois aimé, se dissipent sous nos yeux...

Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné par Alain de Benoist à Breizh Info à l'occasion de la sortie de son nouvel essai intitulé Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017).

 

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Les contours d’un monde que nous avons connu, et parfois aimé, se dissipent sous nos yeux

Breizh-info.com : « Droite et gauche, c’est fini ! » : tel est le sous-titre de votre ouvrage. Sur quoi basez-vous votre constat, sachant tout de même que, notamment en France et on le voit bien à l’occasion de cette période pré-électorale, les candidats se réclament toujours, pour la plupart, de la droite ou de la gauche (en incluant les « extrêmes ») ?

Alain de Benoist : Je consacre tout un chapitre de mon livre à l’histoire du clivage droite-gauche. Outre qu’il a toujours existé une multitude de droites et de gauches différentes, je montre que ce à quoi renvoie ce clivage n’a cessé d’évoluer dans le temps. Etre de gauche en 1880, c’était militer pour le colonialisme ; être de droite, c’était être hostile à la séparation de l’Eglise et de l’Etat ! La gauche était naguère le parti de la lutte des classes, c’est aujourd’hui le parti des droits individuels, tandis qu’une large partie de la droite s’est ralliée à la défense du marché, à l’axiomatique de l’intérêt et à l’explication économique du monde.

Les politologues, de leur côté, ne sont jamais parvenus à donner une définition de la droite et de la gauche qui fasse autorité. En proie à une crise d’identité significative, les partis de droite et de gauche sont eux aussi devenus incapables de donner un sens précis à ces termes. Ajoutez à cela que les familles sociologiques où l’on votait toute sa vie pour un parti donné ont aujourd’hui disparu : les gens « zappent » de droite à gauche ou le contraire, sans pour autant assister à autre chose qu’à une politique de droite faite par des partis de gauche ou à une politique de gauche faite par des partis de droite. Quant aux essais politiques qui paraissent en librairie, il est de plus en plus difficile de dire si leurs auteurs (Marcel Gauchet, Jean-Claude Michéa, Michel Onfray, etc.) sont eux-mêmes « de droite » ou « de gauche ».

La vérité est que la dyade droite-gauche est devenue obsolète pour décrire le paysage politique actuel. Le clivage gauche-droite n’est plus fonctionnellement opérant que sous le poids des habitudes : il y a une pesanteur historique de la logique bipolaire qui est entretenue par la politique politicienne, notamment au moment des élections. Mais quand on se réfère aux sondages d’opinion, on s’aperçoit qu’aux yeux d’une majorité de Français, ce clivage est de plus en plus dépourvu de sens. En 1980, ils n’étaient encore que 30 % à considérer les notions de droite et de gauche comme dépassées. En mars 1981, ils étaient 33 % ; en février 1986, 45 % ; en mars 1988, 48 % ; en novembre 1989, 56 % ; en 2011, 58 %. Ils sont aujourd’hui 73 % ! Progression extraordinairement significative.

La montée des mouvements populistes, qui articulent souvent des éléments de droite et des éléments de gauche dans une même demande politique et sociale émanant de la base, face à une offre politique « d’en haut » jugée décevante, voire insupportable, est l’une des conséquences de cette évolution. D’une part, le populisme substitue à l’axe horizontal droite-gauche un axe vertical « ceux d’en haut vs. ceux d’en bas », mais il suscite, accompagne et accentue de nouveaux clivages qui remplacent de plus en plus le clivage droite-gauche : clivage entre ceux qui profitent de la mondialisation et ceux qui en sont les victimes, clivage entre ceux qui pensent en termes de peuples et ceux qui ne veulent connaître qu’une humanité formée d’individus, clivage entre la France périphérique et la France urbanisée, le peuple et les élites mondialisées, les gens ordinaires et la Nouvelle Classe, les classes populaires ainsi que des classes moyennes en voie de déclassement et la grande bourgeoisie mondialiste, les tenants des frontières et les partisans de l’« ouverture », les « invisibles » et les « sur-représentés », les conservateurs et les libéraux, etc.

La formidable vague de défiance envers les élites (politiques, financières, médiatiques et autres) qui ne cesse d’alimenter le populisme a pour effet direct d’éliminer – Mélenchon dirait de « dégager » – l’ancienne caste des partis dits de gouvernement. La Démocratie chrétienne et le parti communiste ont été balayés en Italie, Syriza en Grèce a quasiment fait disparaître le Pasok, la dernière élection présidentielle en Autriche s’est jouée entre un écologiste et un populiste. On pourrait donner bien d’autres exemples.

En va-t-il différemment en France ? Je n’en ai pas l’impression. Parmi tous les scénarios qui restent possibles concernant la prochaine élection présidentielle, un duel Macron-Le Pen au second tour n’est pas le plus improbable. Personne ne semble réaliser que dans une telle hypothèse, et pour la première fois dans l’histoire de l’élection présidentielle, aucun des deux grands partis qui ont en alternance dirigé la France depuis plus de trente ans ne serait présent au second tour, ce qui représenterait un tournant historique de première importance.

Breizh-info.com : Les couches populaires semblent effectivement exaspérées, lassées, de la façon dont la cité est gérée. Mais sont-elles toutefois force de proposition ? Le taux d’abstention aux élections, le peu de mobilisation dans les grandes manifestations sociales ou sociétales ne sont-ils pas les signes d’un abandon de la vie de la cité par le peuple ?

Alain de Benoist : Ils sont plutôt la preuve de l’ampleur d’un malaise qui s’enracine dans la crise de la représentation : les gens ayant le sentiment de ne plus être représentés par leurs représentants, beaucoup estiment que cela ne sert plus à rien de faire usage le jour de l’élection d’une souveraineté dont ils savent qu’ils la reperdront dès le lendemain. C’est pourquoi les populismes aspirent à des formes de démocratie plus directe, référendaire ou participative, conscients qu’ils sont des dysfonctionnements et des limites d’une démocratie libérale qui a remplacé la souveraineté populaire par la souveraineté parlementaire et qui est aujourd’hui dirigée par une caste oligarchique qui ne cherche à défendre que ses seuls intérêts.

Les classes populaires ne sont pas seulement exaspérées par la « façon dont la cité est gérée ». Elles veulent en finir avec la gestion administrative, c’est-à-dire avec le pouvoir d’une expertocratie qui prétend que les problèmes politiques ne sont en dernière analyse que des problèmes techniques (pour lesquels il n’existe évidemment qu’une seule solution rationnelle) et qui cherche à rabattre le gouvernement des hommes sur l’administration des choses. Elles réalisent que la « gouvernance » n’est qu’un moyen de gouverner sans le peuple. Ce que Vincent Coussedière a appelé le « populisme du peuple » n’est rien d’autre qu’une demande adressée aux hommes politiques pour qu’ils fassent véritablement de la politique au lieu de s’en tenir à la gestion.

Vous me demandez si les « couches populaires » sont « force de proposition ». D’abord, appelons les choses par leur nom : les « couches » populaires sont en réalité des classes populaires et leur opposition aux élites relève du rapport de classes, tout comme la critique du populisme traduit un mépris de classe, l’idéologie dominante n’étant autre chose que l’idéologie de la classe dominante. Que veut dire ensuite cette expression de « force de proposition » qui fleure bon la langue de bois ?

Le peuple représente le pouvoir constituant, et il est d’autant plus présent à lui-même qu’il a les moyens de décider par lui-même de ce qui le concerne. Que ce soit à propos de l’immigration, de la mondialisation ou du pouvoir de la Commission européenne, le peuple voit bien que l’on n’a cessé de décider à sa place, et que ces décisions ont bouleversé sa vie quotidienne. Il est parfaitement apte à juger de ce qui est bon et de ce qui est mauvais pour lui. Pour qu’il fasse des « propositions », il faut seulement qu’on le consulte ou qu’on lui donne les moyens de trancher.

Breizh-info.com : Pourquoi le mot « populisme » a-t-il si mauvaise presse – tout en qualifiant chacun de ses opposants – au sein de l’élite ?

Alain de Benoist : Il en va du « populisme » comme du « communautarisme », devenu lui aussi un mot-caoutchouc qu’on utilise comme repoussoir afin de délégitimer tout ce que l’on déteste. Le « populisme » a mauvaise presse auprès des élites parce qu’ils recouvre tout ce qu’elles exècrent et redoutent le plus : le retour des « classes dangereuses ». En clair : le réveil de peuples décidés à perpétuer leurs valeurs, leur mode de vie et leur sociabilité propres.

Ce n’est pas un hasard si la critique du populisme se transmue très vite en critique du peuple, représenté couramment comme une masse de ploucs ignorants. Le prolétaire dont on vantait naguère la dignité (« pauvre mais digne »), la tenue et l’honnêteté, est devenu dans les médias un mélange de Bitru et de Dupont-Lajoie, inculte, méchant, xénophobe et rétrograde, qui s’entête obstinément à ne pas faire confiance à « ceux qui savent » et ne vote jamais comme on veut qu’il le fasse. Il est ainsi entendu, soit que le peuple ne sait pas ce qu’il veut, soit, lorsqu’il fait savoir qu’il veut quelque chose, qu’il n’y a pas lieu d’en tenir compte. « Il y en a marre du peuple ! », éructait Daniel Cohn-Bendit au lendemain du Brexit. Il disait ainsi tout haut ce que d’autres pensent tout bas.

Breizh-info.com : La fin des idéologie a été marquée par des vagues « populistes » en Europe, mais aussi et surtout par l’avènement d’une forme de désenchantement du monde, largement dominé aujourd’hui par les puissances économiques via la publicité et la globalisation. A partir du moment où le fils du militant communiste stalinien enraciné dans sa banlieue rouge est devenu un globe trotter travaillant pour différentes firmes internationales et se sentant partout chez lui, comment refonder demain – et autour de quoi – un espoir collectif pour les peuples ? Et cela autrement qu’en flattant certains bas instincts…

Alain de Benoist : Une remarque tout d’abord : le désenchantement du monde, dont les racines sont loin d’être contemporaines, ne signale nullement la « fin des idéologies », expression commode mais qui ne veut strictement rien dire, précisément parce qu’aucune société ne peut exister ne soit soumise à la pression d’une idéologie dominante.

Nous vivons aujourd’hui dans l’idéologie de la marchandise, c’est-à-dire dans une époque où l’imaginaire symbolique a été largement colonisé par les seules valeurs marchandes (calculabilité, rentabilité, profit, etc.). La déliaison sociale, le technomorphisme, la montée de l’individualisme narcissique, se conjuguent avec ce « fétichisme de la marchandise » (Karl Marx) pour transformer l’individu en « sujet automate » qui a de plus en plus avec ses semblables une relation calquée sur la relation aux choses.

La réponse à la question que vous posez dépend précisément de la possibilité d’abandonner cette idéologie de la marchandise, conséquence logique de l’anthropologie libérale, qui fait de l’homme un être égoïste cherchant en permanence à maximiser son meilleur intérêt matériel et privé. Cela implique de réhabiliter la sphère publique par rapport à la sphère privée, et de recréer les conditions d’émergence d’un projet collectif.

J’ai coutume de dire que dans l’expression « bien commun », le mot qui compte le plus est le second. Le rôle du politique est en effet de produire du commun. Ce commun, qui est la condition du véritable « vivre ensemble » – expression aujourd’hui galvaudée pour lui donner un sens tout à fait contraire à celui qui est le sien –, s’enracine nécessairement dans des valeurs partagées, mises en forme par l’histoire et par la culture, et dans lesquelles pourrait se reconnaître votre « fils de militant communiste stalinien » aussi bien qu’un jeune Français tenté par l’exotisme djihadiste.

Mais il est clair que nous en sommes loin, dans une société qui ne veut connaître que des individus, qui a oublié que les raisons de vivre et les raisons de mourir sont les mêmes, et qui s’imagine que le lien social se ramène au contrat juridique et à l’échange marchand.

Breizh-info.com : Sous quelle forme pourrait intervenir ce « moment populiste » que vous évoquez ?

Alain de Benoist : Sous des formes différentes bien sûr, car le populisme n’est pas une idéologie (ce qui explique son caractère polymorphe).

Durant la seule année 2016, une représentante du Mouvement Cinq étoiles a été élue à la tête de la mairie de Rome, l’Angleterre est sortie de l’Union européenne, le FPÖ autrichien a manqué de peu l’élection d’un de ses représentants à la présidence de la République, le Front national a dépassé les 40 % dans certains élections locales, Podemos s’est emparé des mairies de Madrid et Barcelone, l’Alternative für Deutschland (AfD) a confirmé sa montée en Allemagne, Viktor Orbán s’est imposé au sein du groupe de Visegrád, Donald Trump a été élu aux Etats-Unis, Matteo Renzi a dû abandonner la présidence du Conseil en Italie, Hollande et Valls, Juppé et Sarkozy ont été (ou sont en passe d’être) renvoyés dans leurs foyers.

Le « moment populiste » n’est donc pas une éventualité : il est déjà là. Mais il est encore trop tôt pour en dresser un bilan qui, le moment venu, sera nécessairement contrasté.

Breizh-info.com : Y a-t-il des comparaisons historiques ou géographiques que vous pourriez faire avec la scène qui se déroule en Europe aujourd’hui ?

Alain de Benoist : Pas vraiment. On pourrait faire des comparaisons avec les populismes de la fin du XIXe siècle (le mouvement des narodniki en Russie, celui des fermiers grangers aux Etats-Unis) ou, en France, avec le mouvement boulangiste.

On pourrait aussi évoquer la fin de la République de Weimar. Mais je crois que tout cela ne nous mènerait pas bien loin. L’histoire ne repasse pas les plats, comme disait Céline, et les comparaisons historiques, si intéressantes qu’elles puissent être, trouvent rapidement leurs limites. Mieux vaut considérer que l’histoire est toujours ouverte, d’autant que nous voyons en ce moment se clore le grand cycle de la modernité.

Les contours d’un monde que nous avons connu, et parfois aimé, se dissipent sous nos yeux, tandis que le monde à venir reste nébuleux. Le populisme participe à sa façon de cette transition. Reste à savoir ce qu’il peut annoncer.

Breizh-info.com : Alain de Benoist, quelle est votre recette pour arriver à produire autant d’ouvrages, d’articles, précis, sources et argumentés, avec cette fréquence ?

Alain de Benoist : Il n’y a pas de recette. Pour moi comme pour tout le monde, les journées n’ont que vingt-quatre heures ! J’essaie seulement de bien m’organiser et de ne pas perdre mon temps en activités mondaines et en discussions inutiles.

Je travaille 70 heures par semaine, ce qui m’a permis de publier jusqu’à présent un peu plus de 100 livres, de 2 000 articles et de 600 entretiens (celui-ci sera le 638e !). Je n’en tire pas de gloire particulière : la quantité n’est pas gage de qualité, et je n’accorde au travail aucune valeur morale !

Breizh-info.com : Quels sont les derniers ouvrages que vous avez lus, appréciés, et que vous recommanderiez à nos lecteurs ?

Alain de Benoist : D’abord le livre de Jean Vioulac, Science et révolution (PUF), qui constitue une approche novatrice de la question de la technique à la lumière de la pensée phénoménologique de Husserl, ensuite le petit ouvrage de Ludwig Klages, L’homme et la Terre, qui date de 1913 et vient d’être traduit en français (chez RN Editions).

Dans un tout autre domaine : la réédition, aux éditions bretonnes Yoran Embanner, de trois importantes études de Françoise Le Roux et Christian-J. Guyonvarc’h : La civilisation celtique, Les fêtes celtiques et La souveraineté guerrière de l’Irlande (NDLR : voir à ce sujet nos chroniques sur Breizh-info.com)

Alain de Benoist, propos recueillis par Yann Vallerie (Breizh Info, 20 février 2017)

25/02/2017

Conversations avec Alain de Benoist... (3)

Nouvelle émission de TV Libertés, "Les conversations de Paul-Marie Couteaux", permettent de partir à la découverte d'une personnalité en six épisodes de 35 minutes. C'est l'occasion de découvrir les passions, les souvenirs et les éléments fondateurs de la vie d'une célébrité pour mieux comprendre son œuvre. Volontairement intimiste, "Les conversations de Paul-Marie Couteaux" sont filmés in situ, là où ces personnages hors du commun trouvent leurs forces et leur inspiration.

Vous pouvez découvrir ci-dessous le troisième épisode de ces conversations avec Alain de Benoist.

Voir l'épisode 1

Voir l'épisode 2

 

                                 

23/02/2017

Les vraies valeurs de la gauche caviar...

Le 17 février 2017, Elise Blaise recevait, sur TV libertés, Xavier Raufer pour évoquer les donneurs de leçons de la gauche bienpensante, qui brillent plus dans leurs paroles que dans leurs actes. Journaliste et criminologue, Xavier Raufer a publié récemment Criminologie - La dimension stratégique et géopolitique (Eska, 2014) et Cybercriminologie (CNRS, 2015).

 

                                   

21/02/2017

Sur la ligne Buisson...

Interrogé par Charlotte d'Ornellas, pour Boulevard Voltaire, François Bousquet, à l'occasion de la sortie de son essai La droite buissonnière (Rocher, 2017), évoque la fameuse "ligne Buisson", à la fois stratégie métapolitique et stratégie électorale...

 

                                      
                                François Bousquet : "La droite ne peut gagner... par bvoltaire

18/02/2017

Conversations avec Alain de Benoist... (2)

Nouvelle émission de TV Libertés, "Les conversations de Paul-Marie Couteaux", permettent de partir à la découverte d'une personnalité en six épisodes de 35 minutes. C'est l'occasion de découvrir les passions, les souvenirs et les éléments fondateurs de la vie d'une célébrité pour mieux comprendre son œuvre. Volontairement intimiste, "Les conversations de Paul-Marie Couteaux" sont filmés in situ, là où ces personnages hors du commun trouvent leurs forces et leur inspiration.

Vous pouvez découvrir ci-dessous le deuxième épisode de ces conversations avec Alain de Benoist.

Voir l'épisode 1

 

                                   

17/02/2017

A propos de l'Alt Right...

Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné par Richard Spencer au site Europe Maxima et consacré à l'Alt Right, mouvance politique américaine, dont il est une des principales figures de proue. Richard Spencer dirige le National Policy Institute.

 

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L’Alt Right s’exprime !

Europe Maxima : En préalable, pouvez-vous présenter le National Policy Institute (« Institut de politique nationale ») que vous dirigez ?

Richard B. Spencer : J’ai fondé et dirige le National Policy Institute, un cercle de réflexions indépendant à but non lucratif dédié au patrimoine, à l’identité et à l’avenir des Européens aux États-Unis et dans le monde. En parallèle, j’anime aussi le Washington Summit Publishers et je suis l’éditeur – créateur de Radix Journal (RadixJournal.com). J’ai enfin cofondé le site récemment lancé Alt Right (altright.com).

Europe Maxima : Les médiats vous perçoivent comme le porte-parole de la désormais célèbre Alt Right. Or, l’Alt Right est plus une nébuleuse constituée de différentes tendances qu’un mouvement homogène. Où vous situez-vous dans cette constellation intellectuelle et politique ?

Richard B. Spencer : J’ai inventé le terme « Alt Right » en 2008 afin de me différencier des échecs du conservatisme américain dominant. Je voyais ce dernier comme une forme purement réactionnaire qui cherche à préserver le statu quo au lieu de nous concentrer sur la transmission de nos traditions ancestrales majeures aux générations futures. Je me vois en avant-garde intellectuelle de ce mouvement.

Aujourd’hui, Alt Right a pris une acception générique afin de désigner ceux qui cherchent à sortir de la postmodernité libérale qui domine les États-Unis et l’Europe par des actions culturelles, sociales et politiques. La diversité actuelle de l’Alt Right correspond à son premier stade initial. Au fur et à mesure de son développement, nous affirmerons notre message et améliorerons notre communication auprès de nos homologues hors des États-Unis.

Europe Maxima : Plusieurs acteurs de l’Alt Right paraissent influencés par la « Nouvelle Droite » française, notamment par Guillaume Faye et Alain de Benoist. En ce qui vous concerne, vous avez invité ce dernier en 2013 pour traiter de la question identitaire. Qu’avez-vous appris de la « Nouvelle Droite » et croyez-vous par ailleurs que son influence soit si importante auprès des « Alt Righters » ?

Richard B. Spencer : La « Nouvelle Droite » française a eu un impact énorme sur l’Alt Right, ainsi que les premières interprétations de la Droite en Europe continentale, de Friedrich Nietzsche aux penseurs conservateurs révolutionnaires de l’Entre-deux-guerres. L’une des raisons de cette influence est que l’Europe continentale possède une riche tradition d’intellectuels de droite alors que les États-Unis n’en ont peu, proportionnellement à leur population. Outre un certain nombre d’exceptions notables, la droite aux États-Unis réunit aujourd’hui les néo-conservateurs, les libertariens et les paléo-conservateurs qui, soit ne répondent pas aux questions essentielles sur l’identité, soit ne vont pas assez loin dans la bonne direction.

Europe Maxima : Outre la « Nouvelle Droite » et quelques penseurs célèbres tels Julius Evola et Oswald Spengler, qui sont les penseurs américains, souvent méconnus des Européens, qui influencent l’Alt Right.

Richard B. Spencer : Certains de ces penseurs notables s’appellent Sam Francis, Patrick Buchanan, Murray Rothbard et Paul Gottfried. De diverses façons, ils ont critiqué la politique étrangère de Washington, appliquée par les néo-conservateurs et les interventionnistes libéraux, qui propage le chaos. Ils s’interrogent aussi sur le déclin de l’Occident et examinent les questions d’identité.

Europe Maxima : La Lügenpresse vous dépeint en « néo-nazi suprémaciste blanc » alors que vous vous définissez comme un « race realist (réaliste racial) ». Cela signifie-t-il que vous défendez un « beau pays blanc » ou bien acceptez-vous de vivre dans un pays multiculturel tant qu’il n’y a pas de mélange racial et culturel entre ses différentes communautés ?

Richard B. Spencer : Je me considère comme un identitaire. J’ai aussi répété à plusieurs reprises que pour aller de l’avant, nous devons rejeter toutes les idéologies du passé. Les partisans du libéralisme (y compris ceux qui s’inscrivent dans la gauche mainstream) usent contre tout opposant de mots-clés émotionnellement chargés. Cela montre la puissance de ces termes destinés à clore toute discussion rationnelle. Leur emploi témoigne de l’actuelle hystérie des élites mondialistes et de leurs partisans en raison du lent changement de paradigme qui aboutit, depuis le Brexit et – surtout – l’élection et l’investiture de Trump, à un populisme axé sur l’identité. Si vous regardez les échauffourées survenues le jour de l’inauguration de Trump ou celles de Berkeley (NDT : suite à la venue de Milo Yiannopoulos, l’éditorialiste du site Breibart News à l’université de Berkley en Californie, le 1er février dernier), vous remarquerez que ceux qui ont été attaqués – verbalement et physiquement – ne sont pas seulement des personnes comme moi, aux idées audacieuses et radicales, mais aussi des conservateurs de base à la casquette rouge (NDT : le couvre-chef des supporters de Trump). Nos assaillants ne font aucune différence entre nous. La nature explicite de cette distinction ami/ennemi est excellente : nos adversaires nous sont hostiles, voire violents, ce qui devrait convertir les plus réceptifs à notre message.

Europe Maxima : Le concept de race est-il pour vous plus qu’un simple matérialisme biologique ? Et que faire face à la vacuité spirituelle et au nihilisme qui affligent l’homme blanc post-moderne ?

Richard B. Spencer : Je ne souscris pas au déterminisme biologique pur. Je crois que l’identité de chacun est un jeu complexe de nature et de culture, de l’ADN jusqu’aux interactions culturelles et sociales et, bien sûr, à la géographie – le sens de l’enracinement dans son paysage natal. Nos homologues européens doivent comprendre l’unicité du développement américain : notre société est hyper-racialisée parce que notre histoire sur ce continent inclut l’esclavage, les diverses vagues d’immigration, provenant principalement d’Europe et, plus récemment, d’autres parties du monde, la ségrégation, et ainsi de suite. Alors que certaines communautés d’immigrants plus anciennes, comme les Irlandais par exemple, perdurent, la majorité des Américains d’ascendance européenne n’est pas seulement ethniquement mélangée, mais s’identifie simplement en tant que Blancs. C’est à la fois leur réalité en termes de perception de soi et en terme d’altérité, lorsqu’ils rencontrent des membres d’autres groupes ethniques. À certains égards, cette perception est similaire pour les Américains d’origine africaine, hispanique et autres. Pourtant, alors que ces groupes minoritaires sont encouragés à maintenir leurs identités respectives par le biais de leurs propres institutions et sur l’incitation de l’État via l’« affirmative action (la discrimination positive) » dans l’éducation, les Américains d’origine européenne ne bénéficient pas de ces facilités. Il est vrai que les Américains blancs détenaient, il y a peu de temps encore, l’hégémonie sociale et culturelle et n’éprouvaient donc aucun besoin d’avoir leurs propres organisations. La combinaison de la démographie, de l’immigration et d’une sorte de « Kulturkampf » multiculturaliste nuit maintenant aux Euro-Américains.

Europe Maxima : Depuis quelques années en France, des activistes comme Laurent Ozon ont forgé le concept de « remigration », soit le retour des populations étrangères dans leur pays d’origine d’une manière pacifique grâce, par exemple, à des accords bilatéraux. Pensez-vous que quelque chose de semblable pourrait se réaliser un jour aux États-Unis ?

Richard B. Spencer : L’Alt Right n’en est qu’à ses débuts. Nous devons utiliser notre temps judicieusement plutôt qu’avoir des yeux plus gros que le ventre en se fixant des objectifs politiques pour l’heure irréalisables. Toutefois, je crois que nous devons agir de façon collective uniquement dans notre propre intérêt, ce qui exclut, par définition, ceux qui n’en font pas parti. En théorie, cela pourrait être réalisé par divers moyens pacifiques et volontaires. Je n’exclus donc pas ce concept de « remigration » de la liste des possibles.

Europe Maxima : Quelle est votre avis sur l’islam ?

Richard B. Spencer : Dans les meilleures circonstances, nous pourrions « vivre et laisser vivre ». Envisager la question de l’immigration – ou de la migration de masse – vers l’Europe et les États-Unis en y mêlant l’islam est incorrect. L’islam est pratiqué dans des régions très différentes dans le monde : les musulmans indonésiens se distinguent de ceux du Liban et du Nigéria. L’Arabie Saoudite pratique avec horreur la décapitation, tandis que les musulmans tatars en Russie sont en grande partie des adhérents laïques à la culture générique russo-européenne. Ainsi, cette question devrait-elle non seulement s’inscrire dans le sens de la religion, mais aussi selon l’ethnie, la culture et la géographie. Ceci dit, à quelques exceptions près, comme celle des communautés minoritaires autochtones historiques, les migrations musulmanes à grande échelle n’ont pas leur place en Europe. Dans le même temps, Washington et ses alliés européens doivent arrêter le chaos et la destruction qu’ils ont provoqués au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Asie centrale, suscitant un flux apparemment sans fin de réfugiés de guerre et de migrants économiques, et même de terroristes. Je demeure surpris quand la question des réfugiés est débattue, presque personne – même pas les soi-disant militants gauchistes anti-guerre – ne mentionne que la meilleure solution, après l’arrêt des aides aux prétendus « rebelles modérés » et de contribuer à la lutte contre le terrorisme mondial, est la réinstallation des réfugiés accompagnée, peut-être, d’une aide à la reconstruction sur leurs propres terres ancestrales, pas en Europe ou aux États-Unis !

On se demande s’il sera possible un jour de « vivre et pouvoir vivre » avec l’islam, et non « vivre et pouvoir mourir ». J’ai suivi de loin les débats sur l’islam des années 2000. D’un côté, les libéraux (y compris George W. Bush) ont affirmé que l’islam était une « religion de paix »… De l’autre côté, des partisans conservateurs de Bush et de la « Guerre contre le terrorisme » ont assuré que l’islam était une religion de dingues vouée à installer la charia dans l’Oklahoma – ce pourquoi nous devrions nous livrer à des guerres sans fin pour la démocratie au Moyen-Orient. Inutile de dire que les deux camps se trompent. Bien que je déteste l’admettre, parce que je me suis opposé à la guerre en Irak avec beaucoup de véhémence, le côté conservateur contient un brin de vérité. L’islam – à son apogée (par exemple, l’islam wahhabite ou salafiste – l’islam en tant qu’idéologie politique) – n’est pas une confession pacifique comme le méthodisme ou le bouddhisme. L’islam arbore le pavillon noir. C’est une idéologie expansive, dominatrice, dirigée contre l’Europe. L’islam donne aux non-Européens un esprit de combat et les intègre dans un dépassement ontologique. L’islam, « civilisation » au sens de Huntington, est un grave danger pour les peuples européens.

Europe Maxima : En même temps qu’un ras-le-bol général, d’une méfiance envers les élites politiques et médiatiques et la montée du populisme, les tensions raciales et culturelles se développent de plus en plus des deux côtés de l’Atlantique. Est-ce à cause d’une crise économique et sociale, d’une crise politique, d’une crise d’identité, d’une crise de sens ou même de tout cela à la fois ?

Richard B. Spencer : La crise actuelle en Occident a des causes multiples, immédiates et profondes. La première est évidente : l’État-Providence en guerre favorise des crises à l’étranger et en accepte les conséquences (migrants et réfugiés), ce qui profite aux élites mondialistes et à leurs intérêts capitalistes transnationaux. Ce cycle perpétuel se produit dans un contexte de dégénérescence morale et culturelle marquée du passage de la culture du divertissement à la « tolérance » suicidaire. Même si c’est possible pour quelques cas, les réfugiés ne peuvent pas être assimilés, car il n’existe plus de culture viable pour les assimiler. Les résultats sont horribles. Pourtant, maintes des critiques de la présente situation ne veulent que revenir en arrière, idéalement trois ou quatre décennies en arrière, quand les choses semblaient raisonnablement « correctes », sans se poser des questions difficiles ou fondamentales. C’est une erreur. Après tout, c’est ce temps apparemment confortable qui nous a placés sur la trajectoire qui nous entraîne à la situation d’aujourd’hui. D’autres placent le déclin de l’Occident à l’ère des Lumières qui a engendré certaines des idéologies de la Modernité. D’autres encore aux origines du christianisme tandis que des penseurs (Heidegger) vont aussi loin que la Grèce antique et le « cadrage de l’être «. Nous devons donc nous poser des questions ardues : « Qui sommes-nous ? » et « Quelle est notre place dans l’histoire ? »

Europe Maxima : Croyez-vous que les concepts de gauche et de droite sont toujours valables ?

Richard B. Spencer : D’une part, le spectre politique auquel tout le monde est habitué est largement dépassé. Après l’effondrement du communisme, le libéralisme est devenu la seule idéologie debout de la modernité avec des aspirations globales, dans lesquelles la gauche et la droite traditionnelles représentent deux versions cosmétiques différentes d’une même trajectoire fondamentale. C’est ainsi de nombreux identitaires qui se définiraient eux-mêmes comme de droite, expriment un vif intérêt pour l’environnement et sa préservation, c’est-à-dire des questions traditionnellement associées au gauchisme « vert », ou bien souscrivent à une politique étrangère anti-interventionniste – une position plutôt à « gauche ». En même temps, dans un sens un peu abstrait et sémantique, on peut parler d’une Gauche et d’une Droite éternelles, quand la première correspond au mouvement horizontal, à la destruction des normes existantes, à la décentralisation, tandis que la seconde concerne l’éternité, le mouvement vertical, la centralisation, la consolidation, l’esprit créatif et la monumentalité. Ces formes sémantiques sont cycliques.

Europe Maxima : Donald Trump est finalement devenu président des États-Unis. Qu’attendez-vous de lui en matière de politique intérieure et étrangère ?

Richard B. Spencer : Mon espoir vis-à-vis de Trump reste pragmatique et donc modeste. Au mieux, il se focalisera sur les questions intérieures afin de tenter de résoudre justement à une multitude de problèmes de politique intérieure, tout en adhérant à la Realpolitik dans les relations internationales. Je ne m’attends pas à ce qu’il démantèle l’OTAN – bien que cette alliance soit une relique de la Guerre froide – à rebours des théories paranoïaques de ses adversaires. Mais il va sans dire que l’alliance doit être radicalement repensée. Pour moi, Trump est plus important en tant que symbole et type d’énergies qu’il a déchaînées plutôt que ses politiques réelles. Il a, par exemple, récemment nommé un protestant anglo-saxon, Neil Gorsuch, pour la Cour suprême. Dans la pratique, les décisions de Gorsuch vont probablement adhérer à l’examen du droit constitutionnel. Symboliquement, il représente cependant le fondateur de l’Amérique comme un État naissant, alors qu’aucune des sélections récentes n’a été représentative de celui-ci. De même, les commentaires de Trump, relatifs à une relation raisonnable avec la Russie, à l’interrogation explicite de l’immigration, donnent l’espoir d’un changement de paradigme à venir.

Europe Maxima : Comme le nom de notre site le suggère, nous défendons la Grande Europe. Quelle est votre opinion à la fois sur l’Europe en tant que civilisation et en tant que (pseudo-)structure politique et économique que l’on nomme Union européenne ?

Richard B. Spencer : Si vous regardez par exemple des cartes du Saint-Empire romain germanique dans le passé et de l’Union européenne, il y a un petit chevauchement. Cela prouve qu’il y a une vaste entité spirituelle, géographique et ethnoculturelle que nous pourrions appeler la Grande Europe. Pourtant, la forme de cette entité a été remplie de contenus différents à travers l’histoire. L’actuelle Union européenne représente tout ce qui ne va pas : de sa bureaucratie massive à ses politiques culturellement destructrices. Conclusion : la forme doit être remplie de contenus corrects en liaison avec de vraies identités et traditions européennes. J’ai exprimé mon scepticisme pour le « Brexit », ainsi que pour toutes les formes de nationalisme ethnique, c’est-à-dire ces nationalismes qui voient les autres Européens comme « l’Autre ». Qu’on le veuille ou non, les lignes de fracture du XXIe siècle – et au-delà – sont celles de la race et de la civilisation. Il faut aborder les problématiques et les crises à ce niveau. En ce sens, nous devons penser et agir de façon raciale. Reste à savoir comment exprimer exactement cet esprit identitaire en termes de structures politiques…

Richard Spencer, propos recueillis et traduits par Thierry Durolle (Europe Maxima, 12 février 2017)