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25/05/2018

Europe : Sortir de l’enfance stratégique...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Caroline Galactéros, cueilli sur son blog Bouger les lignes et consacré à la situation géopolitique du moment qui offre à l'Europe la possibilité de prendre (enfin...) son indépendance stratégique... Docteur en science politique, au diteur de l'IHEDN, Caroline Galactéros est l'auteur de  Manières du monde, manières de guerre (Nuvis, 2013) et intervient régulièrement dans les médias. Elle vient de créer, avec Hervé Juvin, Geopragma qui veut être un pôle français de géopolitique réaliste.

 

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Europe : Sortir de l’enfance stratégique

Il était une fois Europe, jeune princesse naïve et capricieuse, enfant gâtée ne voulant grandir à aucun prix. Elle se convainquait chaque jour qu’elle échapperait aux sorcières et autres monstres malfaisants du vaste monde si elle se soumettait gentiment à son Prince charmant. Celui-ci l’isolait dans une tour imprenable, mais, fièrement juché sur son blanc destrier de redresseur de torts universels, maniait aussi vaillamment l’épée autour d’elle. Pour son bien naturellement, il l’empêchait de se faire des amis, décidait de ses fréquentations, de ses projets et même de ses rêves. Son autorité implacable lui faisait si peur qu’elle subissait ce joug avec docilité, le confondant avec une protection sûre et amicale. Le jour de la déception vint lorsqu’elle comprit enfin, à force d’avanies, que son sauveur n’était qu’un rustre égoïste et jaloux qui faisait le vide autour d’elle, se moquait bien de ses rêves de liberté et de grandeur, et l’entraînait dans des impasses dangereuses pour sa vertu comme pour ses intérêts. Elle résolut alors de lui échapper et de grandir enfin, la vue dessillée mais sans rancune, sortant dans un même mouvement de l’enfance et de l’ignorance, déterminée à se faire une place à elle dans le monde des Grands… Elle ne se maria pas, mais eut beaucoup d’enfants.

Nous en sommes là. La dernière « crise » déclenchée par la sortie américaine de l’accord sur le nucléaire iranien est l’occasion pour l’Europe de faire enfin sa crise d’adolescence. Sortir de l’enfance stratégique est urgent. Il nous faut « tuer le père » pour savoir qui nous sommes et pouvons être. Comment faire ? Est-il possible de conquérir notre indépendance sans fracas, sans éclat, d’instaurer et de démontrer la légitimité d’une distanciation douce vis-à-vis de notre flamboyant tuteur américain, premier stade de l’autonomie de pensée et d’action ? Comment s’émanciper sans déclencher un mélodrame et surtout des réactions vengeresses ? L’Amérique a toujours confondu alliance et allégeance, amitié et servilité. Ce qui est bon pour elle s’impose à ses alliés, même si c’est aux antipodes de leurs intérêts propres. Le mythe du ruissellement de la richesse s’applique. Elle prend les meilleurs morceaux, eux les rataillons, et ils doivent encore s’incliner et remercier. Pourquoi ? Nul ne le sait plus. Parce que les États-Unis furent notre allié décisif durant les deux guerres mondiales ? Mais la Russie aussi…

L’Europe fait donc face à un choix qui n’est ni facile ni naturel. La faiblesse est naturelle, le courage l’exception. L’Europe est surtout divisée sur à peu près tous les sujets… C’est donc une révolution culturelle et mentale qu’elle doit oser, en prenant conscience de l’énormité du dernier camouflet que vient de lui infliger Washington qui a joué à quitte ou double… et a, semble-t-il, perdu. L’Amérique cherchait à polariser ses alliés-vassaux autour d’elle dans la désignation d’un nouvel ennemi après avoir connu un succès mitigé dans la diabolisation de Moscou ? Elle n’a pour l’instant réussi qu’à les polariser contre elle.

L’Europe doit donc changer de posture pour changer enfin de stature et de statut dans le concert international et d’abord aux yeux des Américains. La servilité en effet ne suscite que mépris et indifférence. On rétorquera que c’est trop dangereux, que nos entreprises vont se faire de nouveau attaquer et mettre à l’amende si elles osent l’insoumission à l’extraterritorialité du droit américain. Mais le principe actif des sanctions s’est dissous dans leur application outrancière. En Iran comme en Russie, trop de sanctions tue les sanctions et provoque la résistance entêtée du sanctionné et de tous ceux qui subissent de plein fouet les dommages collatéraux de sa mise à l’index. Les États-Unis jouent sur la division des Européens pour semer la peur parmi leurs gouvernements et entreprises. Si Bruxelles protégeait aussi son marché, menaçait de boycott et imposait de très lourdes sanctions aux opérateurs américains en cas de représailles américaines envers des entreprises commerçant avec l’Iran ou la Russie, que ferait-elle de si scandaleux finalement ? Elle imiterait juste le président américain dans sa tactique de mise sous pression maximale du concurrent commercial avant l’entrée en négociation…

Et puis… le cynisme du discours occidental sur Le Bien, Le Mal, la morale, le terrorisme est si patent qu’il a perdu toute crédibilité. Ce n’est pas l’Iran qui commet depuis vingt ans des attentats terroristes en Europe, ce sont bien les groupuscules islamistes sunnites que l’Occident tolère ou appuie dans tout le Moyen-Orient depuis près de quarante ans. C’est bien l’État islamique (EI) qui vient de revendiquer l’attentat en plein Paris de l’un de ses soldats hébétés. C’est l’EI toujours, qui renaît au Yémen de ses prétendues cendres (plutôt des braises encore bien rougeoyantes), et dont la Coalition néglige la réduction définitive, préférant braquer le projecteur sur la Perse qu’il faut estourbir sans attendre pour tenter de renverser un rapport de force régional défavorable à force d’entêtement dans des alliances incohérentes.

L’axe Washington-Tel Aviv-Riyad concentre sa vindicte sur Téhéran, source désignée du mal, qui sert en fait de leurre permettant d’escamoter le véritable scandale : les États-Unis et la Grande-Bretagne ‒ comme la France malheureusement ‒ ont soutenu durant des années les succédanés de l’ogre officiel Al-Qaïda qui pourtant fit tomber les tours jumelles de New York, secoue depuis la planète de centaines d’attentats, l’ensanglante de dizaines de milliers de morts à l’occasion des conflits irakien, libyen et syrien… que l’Occident a déclenchés ou favorisés. On a donc atteint les limites du cynisme. Le « plus c’est gros, plus ça passe » ne marche plus ; d’autant que, dans ce capharnaüm oriental, La Russie a beau jeu d’avancer ses pions en marchant sur les plates-bandes américaines, cherchant notamment avec Riyad des accords commerciaux, militaires et même politiques (dans la perspective du règlement du conflit syrien, puisque l’Arabie saoudite patronne toujours bien des « rebelles »). Quant à la Chine, elle observe avec gourmandise la foire d’empoigne de ces Occidentaux trop pressés, et attend de voir avec qui finalement elle assurera ses intérêts énergétiques et sa pénétration économique de l’Europe, et sur quels points d’appui moyen-orientaux.

La question urgente est désormais celle de la forme optimale du système de gouvernance mondiale. Si ce n’est plus l’ONU, alors quoi ? La loi du plus fort, celle de la jungle, celle du pur argent, celle d’une réalité virtuelle se substituant à celle qui nous dérange ou que l’on ne veut pas comprendre ? Notre entêtement à vouloir à tout prix que les relations internationales obéissent à des principes moraux nous rend incapables d’analyser le réel, d’agir sur lui et de voir le prosaïsme structurel du jeu international. Mais il nous empêche aussi, paradoxalement, de prendre des décisions humaines alors que nous nous targuons de défendre urbi et orbi nos « valeurs ». Or les grandes déclarations de principe sur l’avènement souhaitable de la démocratie au Moyen-Orient, sur les « bouchers » et autres « dictateurs sanguinaires » font le jeu des pires phalanges terroristes et beaucoup, beaucoup de morts, jusque chez nous. Ce discours faussement irénique nourrit la dislocation des États laïcs multiconfessionnels et justifie les régressions politiques dangereuses que sont le communautarisme et la confessionnalisation des antagonismes sociaux, vendus aux masses comme des moteurs d’affirmation identitaire et de liberté, alors que ce sont ceux de leur soumission ultime.

Et l’Europe dans ce magma ? Ne peut-elle enfin apprendre à dire non à Washington et voir qu’il en va de son intérêt politique, économique, culturel et stratégique de mettre à profit sa position médiane entre Washington et Moscou, piliers d’un Occident janusien qui a du mal à se concevoir dans sa globalité. Faut-il rappeler que (même) le Donald Trump de 2016, en businessman réaliste et de bon sens, l’avait compris qui voulait un véritable reset de la relation avec Moscou… avant qu’on ne le remette dans le droit chemin de l’anti-russisme primaire. L’alignement et la servilité ne sont pas une fatalité. Surtout pour la France qui n’a rien à y gagner, mais doit comprendre qu’elle a une place particulière aux yeux du monde. Quand Paris se trompe, se fourvoie, se couche, c’est un peu de l’espoir secret des autres Européens – et de bien des pays du monde qui croient encore en notre singularité et en notre capacité à sortir du rang – qui s’étiole.

Ultimement, si l’Europe veut exister stratégiquement, si elle souhaite enfin compter et être crue quand elle s’engage dans un conflit ou une médiation, elle doit faire sauter le tabou qui brûle toutes les lèvres : celui de l’OTAN. L’Alliance atlantique est-elle à jamais LA structure « naturelle » garantissant la sécurité européenne ? Peut-être est-ce vrai en matière de défense du continent contre une véritable agression (pas contre la construction délirante d’un bellicisme russe justifiant nos propres déploiements menaçants type pays baltes…). Certainement pas en matière de déploiement à l’extérieur, car l’OTAN, de fait dominée et dirigée par Washington depuis toujours et à jamais, est avant tout au service de la politique étrangère des États-Unis.

Tant que l’UE ne sera pas capable d’évaluer le degré d’adéquation des mécanismes et décisions de l’Alliance avec les siens propres, d’affirmer l’obligation d’inscrire ses opérations dans un cadre onusien et surtout la nécessité pour elle de compter en tant qu’acteur stratégique autonome face aux États-Unis, à la Russie et à la Chine, elle demeurera mineure stratégiquement. Pour sauver l’Europe, il faut donc oser éliminer les tares de naissance qui la minent depuis l’origine et ne sont pas que psychologiques. L’esquive interminable de la question pourtant cardinale de la souveraineté collective sous prétexte que l’économie finirait par entraîner la convergence politique n’est plus tenable. Il faut s’y atteler et définir les contours et limites de cette souveraineté complémentaire, dans le respect scrupuleux de celle des États membres.

Certains Européens objecteront que la sujétion atlantique fait leur affaire car ils n’ont pas les moyens militaires de cette indépendance ? Fort bien. Mais nous, oui. C’est donc à nous d’initier le mouvement d’émancipation et nous ferons école progressivement, lorsque l’intérêt d’une position propre deviendra évident pour échapper à la vaste manœuvre américano-chinoise de réalignement du monde autour de leur nouveau duo-pôle. Que nous a d’ailleurs sérieusement apporté depuis dix ans la réintégration du commandement militaire intégré de l’Alliance ? Cette question ne peut plus être éludée par un pays comme le nôtre. Ou alors il faut cesser de prétendre à une influence quelconque en Europe, au Moyen-Orient ou en Afrique et admettre une destinée de supplétif progressivement dissous dans une prétendue « solidarité euro-atlantique » qui n’est que l’autre nom de la soumission et du renoncement.

Partir demande parfois du courage. Rester peut éventuellement se justifier mais requiert une véritable analyse, pas simplement des cris d’orfraie sur « l’impensable » et « l’évident ». Rien n’est plus évident. Les cadres stratégiques de pensée de l’après-« guerre froide » ont tous implosé, et nous rassurer en enfouissant la tête dans le sable ne nous apportera rien d’autre que l’asphyxie. Encore une fois, il ne s’agit nullement d’embrasser la Russie sur la bouche ou de jeter le gant à Washington. Il s’agit d’avoir conscience de soi, de ce que l’on est, de ce que l’on représente, de ce que l’on peut et doit faire pour concourir à un apaisement global des foyers de tension de plus en plus nombreux et à une intelligence du monde et des hommes. Il s’agit de s’en donner les moyens, au risque de l’impopularité immédiate qui est presque toujours la première marque de la grandeur d’une décision. Disruptive indeed !

Caroline Galactéros (Bouger les lignes, 16 mai 2018)

11/05/2018

L'Iran n'est pas la Corée du Nord...

Vous pouvez découvrir ci-dessous une chronique d'Éric Zemmour sur RTL, datée du 10 mai 2018 et consacrée aux conséquences de la décision des États-Unis de dénoncer l'accord sur le nucléaire iranien... 

 

                                 

10/05/2018

Ingérence américaine...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Dmitry Orlov, cueilli sur le blog francophone du  Saker et consacré à l'implosion de la démocratie américaine... De nationalité américaine mais d'origine russe, ingénieur, Dimitry Orlov, qui a centré sa réflexion sur les causes du déclin ou de l'effondrement des civilisations, est l'auteur d'un essai traduit en français et intitulé Les cinq stades de l'effondrement (Le Retour aux sources, 2016).

 

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Ingérence américaine

Depuis novembre 2016, une bonne partie des classes bavardes aux États-Unis ont glosé sur l’« ingérence russe » dans l’élection présidentielle. Les détails ne cessent de changer, mais l’histoire reste la même : la Grande Méchante Russie a corrompu la démocratie américaine … comme si la démocratie américaine n’était pas corrompue dès le départ. Le DNC n’a-t-il pas truqué les primaires en faveur de Clinton ? Le FBI n’a-t-il pas reçu l’ordre par Obama d’arrêter d’enquêter sur Clinton qui avait mal géré les secrets d’État ? Clinton n’a-t-elle pas reçu les questions du débat [pour les présidentielles, NdT] avant le débat ? N’a-t-elle pas reçu des contributions de campagne de la part d’oligarques étrangers bien louches ? Et techniquement, n’aurait-elle pas remporté l’élection, si on n’avait pas tenu compte de cet étrange collège électoral sclérosé [les grands électeurs, NdT] ? Il semble que « l’ingérence russe », si elle est réelle, serait loin dans la liste des choses qui ne vont pas avec la démocratie américaine ; sur l’échelle des situations d’urgence, « maison en feu » s’évalue généralement plus haut que des « souris dans le garde-manger », n’est ce pas ?

Peut-être n’êtes-vous pas d’accord avec cette évaluation ? Dans ce cas, il y a une autre considération à prendre en compte. Il est certain que les États-Unis ne sont pas du tout une démocratie, ce qui implique que les Russes n’ont rien à voir là-dedans. Une étude de l’Université de Princeton menée par Gilens and Page a effectué une analyse de régression sur plus d’un millier de décisions politiques aux États-Unis. Ils ont déterminé que l’effet de l’opinion publique sur la politique publique est nul. C’est vrai, il n’y en a aucun. Peu importe comment vous votez parce que votre vote n’affecte pas le résultat de façon mesurable. Par extension, cela vaut aussi pour le fait de protester, de s’organiser, de vous arroser d’essence et de vous enflammer sur les marches du Sénat américain, ou quoi que ce soit d’autre que vous pourriez faire. Cela n’influencera pas ceux qui sont au pouvoir.

Et qui sont ceux au pouvoir ? Ce sont les oligarques, bien sûr, les gens qui possèdent à peu près tout, y compris vous-même. Oui, vous êtes à eux, leur propriété. Gilens et Page ont déterminé que les opinions de l’élite économique et des groupes d’affaires ont par contre un effet profond sur la politique publique. Si ce groupe est réticent par rapport à une volonté politique, elle ne sera pas adoptée : 0% de soutien par ce groupe signifie aucune chance d’adoption de cette politique. Si, en revanche, ce groupe est à 100% derrière quelque chose, les chances que cela soit adopté grimpent jusqu’à 70%. Bref, alors que voter pour ou contre une question ne compte pour rien, dépenser beaucoup d’argent pour l’un ou l’autre camp sur cette question importe beaucoup. Les partis politiques, les campagnes, les campagnes électorales et toutes ces bêtises ne sont qu’un spectacle.

Alors, pourquoi y a-t-il un besoin soudain de se concentrer sur une ingérence russe inexistante, pendant 15 mois, sans souffler ? Je crois que la réponse est évidente : le spectacle qui est celui de la « démocratie américaine » tout aussi inexistante n’est plus à même d’être diffusé, et le public doit être réorienté pour regarder ailleurs. Tout le système s’effondre. Rappelez-vous le plafond de la dette ? Ne vous embêtez plus, maintenant le ciel est la limite − jusqu’à ce que quelque chose craque, ce qui sera le cas, et votre bout de plastique cessera de vous permettre de payer pour acheter des biens. Les États-Unis viennent de bombarder la Syrie, et … tout ce qui s’est passé, c’est que les Syriens sont sortis dans la rue pour célébrer leur victoire, car rien ne s’est passé à part quelques éclairs lumineux et de fortes explosions dans le ciel. La CIA, en la personne de Mike Pompeo, vient de prendre le contrôle du Département d’État. Diplomatie ? De quoi parles-tu ? Le président américain vient de déclarer que le président Français était son jouet. Relations étrangères ? Désolé, ça va devoir attendre, ces messieurs sont occupés ! Oui, tout se transforme en blague, mais vous feriez mieux de ne le dire à personne ! Ce serait comme crier « Au feu ! » dans un théâtre bondé : si suffisamment de gens réalisent ce qui se passe, cela pourrait provoquer une panique et quelqu’un pourrait être piétiné.

Entre-temps, il y a beaucoup de problèmes aux États-Unis et ils ne sont pas résolus. Voici un exemple : supposons que vous vouliez empêcher les États-Unis de tomber dans l’enfer de la dette. Eh bien, alors vous devriez commencer par fabriquer des choses au lieu de les importer. Mais voici un problème sous-jacent : le revenu moyen des particuliers aux États-Unis est d’environ 27 000 $ par année, ce qui, selon les normes internationales, est un peu trop élevé pour qu’une entreprise manufacturière demeure compétitive sur le plan international, mais peu importe. Maintenant, l’assurance-maladie pour une famille de quatre personnes (où papa travaille dans une usine alors que maman est occupée à élever la prochaine génération de travailleurs industriels) est d’environ 26 000 $ par année. Alors, d’accord, la famille a 1 000 $ par année pour tout le reste. Mais que se passe-t-il si quelqu’un tombe malade ? Eh bien, il y a une franchise de 8 000 $ à payer avant que l’assurance-maladie n’entre en jeu. Ainsi, si la famille vit dehors, boit de l’eau de pluie et mange des pissenlits pendant huit ans, elle pourrait survivre à une seule maladie sérieuse comme l’appendicite. (Il y a 40% de chance que quelqu’un dans une famille de six en contracte une, et c’est juste une maladie commune parmi beaucoup d’autres). En bref, si vous voulez faire quelque chose d’économiquement utile aux États-Unis … ne vous embêtez même pas. Le système n’est pas configuré pour que vous réussissiez.

Tout cela est assez déprimant, n’est-ce pas ? C’est peut-être pourquoi quelque chose comme un quart des Américains est sous anti-dépresseurs. Regardez Nikki Haley, le représentant américain à l’ONU. Notez son côté glacé, lapin-pris-dans-les-phares et cet air à demi renfrogné. Notez son comportement délirant : il y a quelques jours, elle a essayé d’imposer de nouvelles sanctions à la Russie. Lorsqu’elle a été mise au défi, elle a insisté sur le fait qu’elle avait raison et que la Maison Blanche avait tort … avant ensuite de se dédire. Si vous pensez qu’avoir des gens délirants au Conseil de sécurité de l’ONU est une mauvaise idée, alors vous avez raison.

Ce que font les anti-dépresseurs, c’est que les personnes qui ont des raisons objectives d’être déprimées (par exemple, du fait que leur pays est en train de s’effondrer), commencent chaque jour avec un sourire et une attitude séduisante, pour être à-la-hauteur. Cela semble hors sujet. Les anti-dépresseurs leur permettent de se faire des illusions en pensant que « tout ira bien » alors que ce n’est absolument pas le cas et ça ne le sera jamais. Et quand un quart des gens dans la salle sont délirants, alors des décisions sérieusement erronées sont prises et les choses ont tendance à aller de mal en pis.

Si les antidépresseurs ne sont pas votre truc, il y a aussi des opiacés. Aux États-Unis, les décès par surdose s’élevaient à environ 60 000 en 2016, soit 20% de plus qu’en 2015. À ce rythme, en moins de dix ans, la moitié des gens seront sous tranquillisants et plus aucune décision ne sera prise, défectueuse ou non. À mon avis, les drogués américains sont moins une menace internationale que les Américains sous anti-dépresseurs. Les drogués aux États-Unis commencent généralement avec une prescription contre la « douleur » (parce que la vie aux États-Unis est en effet douloureuse). Quand cela se termine, ils passent à l’héroïne afghane, qui est bon marché et abondante grâce à l’occupation de l’Afghanistan par l’armée américaine.

Mais qu’y a-t-il à faire si rien de tout cela ne vous plaît ? Eh bien, c’est le printemps, alors plantez ! Plantez de la roquette et des tomates cerises, elles vont bien ensemble. Cultiver des piments, pour pimenter les choses. Ensuite, dans quelques semaines, vous devrez passer du temps à lutter contre les mauvaises herbes. Cela devrait détourner votre attention du fait que votre pays s’effondre. En tout cas, c’est ce que je prévois de faire. Et s’il y a une souris dans votre garde-manger, essayez de mettre quelques bouts de fromages pour l’appâter.

Dmitry Orlov (Le Saker francophone, 26 avril 2018)

03/05/2018

A qui profitent les crises ?...

Vous pouvez découvrir ci-dessous Le samedi politique de TV Libertés, présenté par Élise Blaise, qui recevait Michel Drac, pour évoquer la rencontre Trump - Macron et les frappes aériennes sur la Syrie. Essayiste non-conformiste et éditeur, mais aussi observateur et analyste rigoureux et mesuré de la situation politique, qui a notamment publié Triangulation - Repères pour des temps incertains (Le Retour aux sources, 2015),  Michel Drac vient de publier un livre intitulé Voir Macron - 8 scénarios pour un quinquennat (Le Retour aux sources, 2017)...

 

                                    

30/04/2018

Les mystères de l'Eurasie...

Les éditions Ars Magna viennent de publier un essai d'Alexandre Douguine intitulé Les mystères de l'Eurasie. Théoricien politique influent, un moment proche d'Edouard Limonov, Alexandre Douguine est la figure principale du mouvement eurasiste en Russie. Outre L'appel de l'Eurasie (Avatar, 2013), le texte d'une longue conversation entre lui et Alain de Benoist, plusieurs  de ses ouvrages ou recueils de ses textes sont déjà traduits en français comme La Quatrième théorie politique (Ars Magna, 2012), Pour une théorie du monde multipolaire (Ars Magna, 2013), Vladimir Poutine, le pour et le contre - Écrits eurasistes 2006-2016 (Ars Magna, 2017) ou Le Front de la Tradition (Ars Magna, 201è).

 

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" Les Mystères de l’Eurasie est un des tout premiers livres d’Alexandre Douguine puisqu’il fut d’abord publié en samizdat, dans une version abrégée, avant la disparition de l’URSS, puis dans sa totalité, en 1991, après la chute du régime soviétique. Ce qui frappe dans cet ouvrage est d’abord son côté spiritualiste et même mystique, tout à fait à l’opposé du « matérialisme historique » soviétique officiel du temps où il a été conçu. Douguine cherche des signes, et cherche à découvrir le mystère de l’histoire du monde, et surtout de l’histoire de la Russie. La deuxième chose frappante dans le livre est le patriotisme de l’auteur, un patriotisme mystique typiquement russe, très différent du nationalisme étroit qu’on connaît en Occident. Contrairement à d’autres dissidents, Douguine ne prit pas l’Occident pour modèle, et surtout pas le capitalisme et le libéralisme. Il comprit très tôt que la Russie devait échapper au « double abîme », celui du système soviétique (matérialiste et collectiviste) et celui du système occidental (mercantiliste et individualiste). Cette recherche d’une troisième voie finira par déboucher sur l’eurasisme qu’il développera dans ses écrits ultérieurs. "

23/04/2018

États-Unis, Russie : un affrontement en perspective ?...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Michel Lhomme, cueilli sur Metamag et consacré à l'affrontement qui vient entre les États-Unis et la Russie.

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États-Unis, Russie : un affrontement en perspective ?

Contrairement à ce que pensent nos experts, ce ne sera pas une nouvelle guerre froide. Pourquoi ? La nouvelle guerre n’est plus une bataille d’idéologies, un combat philosophique, une lutte d’idéaux mais une bataille entre une superpuissance déclinante, ses alliés et des pays en pleine renaissance comme la Russie et la Chine.

Dans la dernière semaine de mars, des dizaines de diplomates russes ont été désignés comme persona non grata dans plusieurs capitales européennes. Alors que la tension augmentait entre les États-Unis et la Russie, le Secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, avait déclaré qu’il était temps de relancer les canaux de communication de la guerre froide du siècle dernier. « Ces mécanismes sont démantelés. Il est temps de les raviver à nouveau » , avait-il souligné publiquement, avertissant que sinon, il y avait un danger que les choses puissent échapper à tout contrôle.

Un autre signal fort d’une guerre froide muée en guerre chaude fut la Nuclear Posture Review de l’administration Donald Trump, publiée en février de cette année. Le document révélait à la presse un plan pour augmenter l’arsenal nucléaire américain et justifiait à l’avance une utilisation plus permissive des armes nucléaires. Cette déclaration a été suivie par le discours du Président  Poutine sur l’État de l’Union, prononcé le 1er mars, dans lequel il annonçait lui-aussi le développement de nouveaux systèmes nucléaires et de missiles capables de frapper n’importe quel coin du monde. Poutine avait surtout mis l’accent (guerre psychologique?) sur le fait que la Russie avait la capacité de percer les boucliers de défense antimissile tant vantés par les États-Unis et disposait d’armes hypersoniques alors qu’en 2016, les États-Unis avaient installé un système antimissile de 800 millions de dollars dans une base militaire roumaine.

En Asie, ce même mois de mars 2018, le Parti communiste chinois a levé la restriction des mandats présidentiels en vigueur depuis le début des années 1990 et le président Xi Jinping est devenu président-empereur à vie. Les États-Unis avaient pourtant tenté en novembre et décembre 2017 de construire une alliance militaire pour conserver leur hégémonie dans la région Asie-Pacifique mais ils avaient échoué. Même les Philippines ne font plus confiance à l’Oncle Sam. Moscou et Pékin ont indiqué à Washington que si désormais l’un d’entre eux venait à être attaqué par l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) ou par tout autre groupe militaire parrainé par les États-Unis, les deux pays opposeront un front uni. Dès l’annonce des attaques contre la Syrie, quelques bâtiments de la marine chinoise rejoignaient la flotte russe en Méditerranée. Le ministre chinois de la Défense, Wei Fenghe, qui était à Moscou la première semaine d’avril pour assister à la 7ème conférence de Moscou sur la sécurité internationale, déclara aux médias que les deux pays avaient une « position commune » sur les question. Par ailleurs, on sait que Poutine et Xi ont convenu dans des pourparlers « secrets » de remplacer progressivement le dollar américain par un étalon-or comme monnaie de réserve pour le commerce international. La Chine a d’ailleurs déjà commencé à payer une partie de ses importations d’énergie en yuans. Les deux pays ont déjà établi des systèmes pour le commerce mondial qui contourneront à terme le dollar.

Donald Trump, un président toujours aussi imprévisible

Lors de sa campagne électorale, le candidat Trump avait donné l’impression qu’il était pour la normalisation des relations avec Moscou mais on ne s’arrache pas aussi facilement en Amérique à l’État profond et au lobby sioniste surtout lorsqu’on a fait sa carrière dans l’immobilier à New York. Du coup, depuis son élection, les relations américano-russes n’ont fait que se détériorer et l’on peut craindre qu’il n’y aura jamais de fête cette année pour la Coupe du monde de football qui devrait pourtant normalement se dérouler à Moscou. Donald Trump est  prisonnier de sa haute administration et cette dernière avait pris les devants en accélérant le déploiement des systèmes de missiles en Europe de l’Est. Face à un tel mécanisme qui n’a rien en Europe d’un mécanisme de défense, la Russie n’avait d’autre choix que de chercher des moyens de neutraliser la menace émergente.

Par ailleurs, les États-Unis n’ont pas pardonné à la Russie son intervention opportune dans le conflit syrien à l’invitation du gouvernement de Damas. Or cette intervention a sauvé la Syrie et probablement la région de la désintégration et du chaos. L’objectif des alliés était pourtant de priver la Russie du gaz et de sa base sous-marine de Tartous c’est-à-dire la priver du partage tacite de la Méditerranée entre les deux grandes puissances depuis la première guerre froide. Pour n’importe quel observateur militaire ou géopoliticien, priver Moscou des ports syriens ne peut pas être négociable. Depuis un an, tout a donc été bon pour mettre au ban de la communauté internationale la Russie : intervention présumée de celle-ci à l’élection présidentielle américaine, empoisonnement d’un agent double russe au Royaume-Uni, attaques chimiques sur la Ghouta orientale. Moscou a toujours nié avec véhémence toutes ces accusations

2014 : le grand début de la guerre chaude

Quand on refera l’histoire, on pointera du doigt l’année 2014 comme le grand début. La guerre en Syrie sera déclenchée un an après. L’Ukraine a inauguré une marque, celle de « la révolution orange » : un gouvernement démocratiquement élu à Kiev, aligné sur Moscou, fut renversé avec la participation des États-Unis et de l’Union européenne avec l’aide de militants néo-nazis ouvertement déclarés. La guerre civile a alors éclaté et les habitants de la péninsule de Crimée ont voté massivement pour revenir en Russie. En représailles, l’Occident a introduit des sanctions draconiennes contre la Russie. Là encore la France de Hollande était en première ligne.

La fin de la première guerre froide a vu l’alliance occidentale étendre son influence jusqu’aux frontières de la Russie mais les assurances données à l’Union Soviétique sur la dissolution de l’OTAN n’ont jamais été à l’époque honorées. L’expansion de l’OTAN vers l’Est a donc changé toute la donne géopolitique et brisé les rêves d’une paix européenne. En 2002, la décision américaine de se retirer du Traité sur les missiles anti balistiques (Traité ABM), traité qui était pourtant la pierre angulaire du système de sécurité international a tout fait capoter. De fait, si les États-Unis avec l’UE avaient dissous l’OTAN, poussé pour l’abolition nucléaire, et aidé à créer une nouvelle architecture de sécurité en Europe qui incluait la Russie, la première guerre froide serait morte de sa belle mort naturelle.

Ce que n’ont pas vu les Occidentaux c’est que pendant tout ce temps, la Chine progressait inexorablement vers le statut de superpuissance tandis que l’Amérique et le système financier mondial qui lui restait attaché était en déclin constant par le poids de la dette et la politique des banques centrales. Avec Xi Jinping, la Russie dispose maintenant d’un partenaire stratégique et économique fiable pour contrecarrer les machinations des faucons de guerre de Washington. De plus, les mésaventures des champs de bataille américains en Asie de l’Ouest, en Afghanistan, en Irak et en Libye ont accéléré le rythme du déclin des États-Unis et ses efforts pour provoquer une nouvelle guerre froide peuvent être considérés comme un certain chant du cygne, comme faisant partie de l’ultime tentative d’un Empire déclinant pour conserver son statut de superpuissance prééminente et d’empêcher ainsi la communauté internationale de le considérer comme rien.

Relevons que lors de la guerre froide des années 1960 et 1970, les conflits les plus intenses se sont déroulés en Asie et en Afrique

Au cours de la dernière décennie, les États-Unis ont construit tout un réseau de bases sur le continent africain. En 2007, utilisant la «guerre contre la terreur» et Boko Haram comme prétexte, Washington a mis en place le Commandement Afrique des États-Unis (AFRICOM). Nous avions analysé à l’époque cela. La montée des forces islamistes en Afrique subsaharienne ont permis aux États-Unis et à son principal allié dans la région, la France avec la force Barkhane d’étendre l’influence militaire occidentale en ajoutant plus de bases. Le dernier pays africain à avoir officiellement cédé une base militaire aux États-Unis est le Ghana. Le secrétaire américain à la Défense, James Mattis, avait annoncé à la fin de l’année dernière que le nombre de forces spéciales américaines sur le continent africain augmenterait encore en 2018. L’Afrique sera le prochain terrain de guerre de la nouvelle guerre froide. Or, la Chine est maintenant totalement occupée pour des raisons vitales (les matières premières) sur le continent africain.

Si jusqu’alors, l’objectif de Pékin a toujours été d’éviter les collisions géopolitiques et militaires avec l’Occident en mettant toujours l’accent sur le commerce et le développement, le fait que depuis 2009, la Chine a dépassé les États-Unis en tant que principal partenaire commercial de l’Afrique ne pourra pas la laisser sur la touche. Beaucoup d’États africains et c’est sans doute le cas de la République démocratique du Congo de Kabila , ont compris ce qui se passe e,t parfaitement lucides, sont désireux d’échapper coûte que coûte à l’embrasement stratégique américain.

Que ce soit donc pour protéger les projets de la route de la soie ou défendre ses intérêts en Afrique, la Chine semble comprendre ces dernières semaines qu’elle devra intervenir et elle renforce actuellement toutes ses forces de défense et la formation de ses soldats. La Chine a maintenant le deuxième plus grand budget militaire du monde, certes toujours dérisoire par rapport au budget de défense gargantuesque des États-Unis. Mais on en ignore aussi beaucoup de choses d’elle et de plus elle bénéficiera de l’expertise militaire séculaire de la Russie.

Il n’est pas du tout certain que la nouvelle guerre chaude sera encore une guerre conventionnelle. L’un de ses champs de bataille sera africain. L’autre sera-t-il Européen et de quelle Europe ?

Michel Lhomme (Metamag, 17 avril 2018)