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12/11/2018

Mythes et réalités de l'Espagne islamique...

Les éditions Jean-Cyrille Godefroy viennent de publier la traduction d'un essai historique de Dario Fernández-Morera intitulé Chrétiens, juifs et musulmans dans al-Andalus - Mythes et réalités de l'Espagne islamique. Diplômé de Harvard et professeur au département d’espagnol et de portugais de l’Université Nortwestern (Illinois),  Dario Fernández-Morera est l'auteur de nombreux livres sur l’Espagne médiévale et le Siècle d’or.

Sur le même sujet, on pourra également consulter Al Andalus, l'invention d'un mythe - La réalité historique de l'Espagne des trois cultures (Toucan, 2017) de Serafin Fanjul.

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" Universitaires, journalistes et hommes politiques, tous nous présentent « Al-Andalus », l’Espagne sous domination musulmane, comme un paradis multiculturel où musulmans, chrétiens et juifs vivaient en harmonie. Ce conte de fées est un mythe.

 Dans Chrétiens, juifs et musulmans dans al-Andalus, un ouvrage décapant, l’historien Darío Fernández-Morera révèle la réalité de l’ »Espagne arabo-musulmane », à partir de sources volontairement ignorées et de récentes découvertes archéologiques.

 Ce prétendu paradis de la coexistence heureuse a commencé avec la conquête de l’Espagne par le califat islamique. Les armées de l’islam, composées de Berbères incultes, détruisirent un Royaume Visigoth qui avait conservé l’héritage de la culture classique après la chute de l’Empire romain d’occident, et dont le niveau de civilisation était largement supérieur.

 Loin d’être un espace de tolérance, l’ »Espagne musulmane » fut le lieu d’une régression culturelle dans tous les domaines de la vie. Chrétiens et juifs y furent marginalisés et opprimés par des autocrates religieux. Considérés comme subalternes dans une société hiérarchisée, ils furent réduits au rang de dhimmis, et eurent le choix que les gangsters donnent à leurs victimes : payer pour être protégés, ou disparaître.

 Tandis que politiciens et idéologues continuent de célébrer l’ »Espagne musulmane » pour son « multiculturalisme » et sa « diversité », Darío Fernández-Morera montre que cette construction politiquement utile est une falsification de l’histoire. "

17/10/2018

La faillite de la gauche américaine...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue François-Bernard Huyghe, cueilli sur site Huyghe.fr et consacré à la gauche américaine, engluée dans le multiculturalisme. Spécialiste de la guerre de l'information, François Bernard Huyghe, auteur de nombreux livres, a récemment publié La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015) et Fake news - La grande peur (VA Press, 2018).

 

 

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La faillite de la gauche américaine

De quoi la gauche américaine est-elle coupable ? Et qu’est-ce que cela nous enseigne à nous autres Européens ? Après l’élection de Trump, beaucoup ont recouru au principe de causalité diabolique : c’était l’interférence russe, Trump avait triomphé de façon déloyale (il avait osé mentir et faire de la démagogie, ce qui est une première dans l’histoire de la démocratie), ou encore c’était de la faute des « déplorables », alcooliques racistes incultes dont il faudrait que le suffrage censitaire nous délivre un jour. L’indignation humaniste ou les appels à la résistance ont servi à faire oublier que la thèse « nous avons perdu parce que nous sommes les meilleurs » n’est pas très subtile. Un général vaincu une fois est excusable, un chef qui s’est laissé surprendre ne l’est guère, mais un stratège qui veut refaire ce qui a échoué et qui attribue sa défaite à la nature perverse de l’adversaire n’est pas un stratège.

Et puis, il y a des Américains intelligents qui se souviennent que si l’on est vaincu, c’est parce que l’on perd.
Nous avons déjà cité Y. Mounk (Le peuple contre la démocratie) qui reproche aux libéraux d’en avoir trop fait en méprisant le besoin d’appartenance des classes populaires, de ne pas avoir su faire fonctionner l’État providence au profit de ceux d’en bas. Mais aussi de n’avoir pas compris le rôle des médias sociaux face aux mass médias libéraux bien-pensants.

Dans un autre genre, F. Thomas (Pourquoi les riches votent à gauche) reproche au démocrates d’outre-Atlantique d’avoir laissé tomber les travailleurs qui formaient leur électorat traditionnel, donc d’avoir oublié les inégalités socio-économiques au profit de « la classe de la connaissance émergente ». Traduction : ce sont sinon les bobos, du moins les bénéficiaires de la globalisation, partisans d’une société ouverte, multiculturelle, méritocratique. Ceux qui se voient comme créatifs, dans le sens de l’Histoire, et moralement supérieurs puisque réceptifs à toutes les différences, donc prêts à s’allier avec toutes les minorités.

Un troisième livre apporte quelques lueurs complémentaires : La gauche identitaire de M. Lilla. Il se penche sur l’hystérie morale qui envahit son camp. Sa thèse est qu’après les grands changements de l’ère Roosevelt (la solidarité pour le bien commun comme programme) et de l’ère Reagan (exaltation de la réussite individuelle), l’Amérique est rentrée, au moins à gauche, dans un période post-politique. Comprenez que l’on ne fait plus de projets de réforme de la société par le pouvoir de l’État ou que l’on ne pense plus les rapports politiques comme affrontements d’intérêts et de valeurs, mais comme des problèmes moraux (et nous ajouterions anthropologiques : les ouverts contre les brutes). Pour Lilla, la gauche américaine révoltée dans les années 60/ 70 contre une Amérique ultra-conformiste, inégalitaire et impérialiste, n’a pas seulement abandonné les classes laborieuses. Elle ne s’est pas seulement choisi d’autres alliés (Noirs, hispaniques, femmes, homosexuels) pour accomplir les principes égalitaires diversitaires d’une société qu’elle approuvait globalement (ou du moins la gauche éduquée recrutée sur les grands campus).
À l’individualisme reaganien qui exaltait l’homo economicus sans entraves étatiques, elle a répondu par un bizarre culte du Moi.
Ce fut la lutte pour l’accomplissement de soi ou pour la libération des entraves - sexuelles, culturelles, morales, nationales, sociales...- qui empêchait chacun de se construire librement, hors de toute filiation et de tout déterminisme. Le pathos de l’authenticité et et bientôt de l’Autre l’autonomie s’est accompagné d’une dénonciation des dominants, dont l’inévitable quinquagénaire blanc hétérosexuel, rendus responsables d’une situation qu’il s’agissait de déconstruire (tout est culture et oppression, rien n’est nature et filiation).

Avec deux dérives dans ce mouvement de libération / dénonciation tous azimuts. La dérive communautaire : l’individualise anthropologique conduit à ne plus considérer les citoyens que comme des composés multi-appartenance (Noir, homo, etc.) parce que multi-souffrance. La dérive politique : puisqu’il ne s’agit plus que de dénoncer des méchancetés, on ne comprend plus la notion de Bien commun et moins encore celle de projet politique (avec ce que cela comporte de conquête de l’opinion, de force symbolique, mais aussi d’alliance de catégories et d’intérêts.

Pour reprendre la meilleure métaphore de Lilla : c’est « le modèle Facebook de l’identité : le moi comme page d’accueil que j’élabore à l’instar d’une marque personnelle, lié aux autres à travers des associations que je peux « liker » ou pas à volonté... Le modèle Facebook de l’identité a également inspiré un modèle Facebook de l’engagement politique...le modèle Facebook est entièrement consacré au moi, mon moi chéri, et non à nos histoires communes, ni bien commun, ni même aux idées. Les jeunes gens de gauche - par contraste avec ceux de droite - sont moisn enclins de nos jours à relier leurs engagements à un ensemble d’idées politiques. Ils sont beaucoup plus enclins à dire qu’ils sont engagés politiquement en tant que X, concernés par les autres X, et concernés par les problèmes concernant la Xitude »
Le triomphe de l’identitaire sur le social est celui de la supériorité morale sur l’affrontement politique.

Dans les trois livres de déploration et de remords, l’idée que la gauche américaine a démissionné, donc que plus elle paraît triompher comme idéologie ou comme pensée spontanée des médias et des élites, plus elle abandonne à son adversaire le terrain de la citoyenneté et de la solidarité. C’est sans doute une idée vraie et à laquelle réfléchir chez nous.

François-Bernard Huyghe (Huyghe.fr, 13 octobre 2018)

11/10/2018

Quand l'idéologie de la déconstruction implose...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Alexis Carré, cueilli sur Figaro Vox et consacré à l'effondrement des sciences sociales à l'université sous les coups du multiculturalisme et de l'idéologie victimaire. L'auteur est doctorant en philosophie politique à l’École normale supérieure.

 

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Une «culture du viol» chez les chiens ? La gauche identitaire au piège de ses propres obsessions

Des voix de plus en plus nombreuses à gauche voudraient faire de la défense des minorités opprimées le nouvel horizon indépassable de notre temps. Dans le cadre d'un tel projet d'hégémonie culturelle, il n'est pas compliqué de voir en quoi la gauche identitaire a besoin de l'université pour survivre et se développer. À une époque où l'accès aux classes supérieures est de plus en plus étroitement conditionné par l'obtention d'un diplôme universitaire, l'influence de cette institution sur les esprits qui nous gouvernent n'a certainement jamais été aussi grande. Et, si cela ne suffisait pas, la durée des études supérieures augmente elle aussi, et avec elle notre exposition aux discours et aux modes qui prévalent dans ce milieu. Or, nous n'avons presque que des raisons de nous en inquiéter. L'idée édifiante selon laquelle l'université serait un lieu, et même le lieu par excellence, d'apprentissage de l'esprit critique souffre en effet de bien des démentis à l'ère de l'éducation de masse et des classements internationaux. Et c'est la rigueur même des savoirs qu'elle transmet qui est aujourd'hui remise en cause par des expériences telles que celle effectuée par Helen Pluckrose, James Lindsay et Peter Poghossian.

Une mise en cause de la rigueur universitaire des études victimaires

Lindsay et Boghossian s'étaient déjà rendus célèbres il y a un an en faisant publier un premier canular: Le pénis conceptuel comme une construction sociale dans la revue Cogent Social Science. Un certain nombre de critiques avaient alors considéré que la portée de la démonstration demeurait limitée du fait que la revue n'était pas de premier ordre et qu'il était difficile de diagnostiquer l'état de tout un champ de recherche sur la base d'une seule bévue éditoriale. C'est donc avec l'aide d'Helen Pluckrose qu'ils ont cette fois-ci soumis 20 articles à l'approbation d'une pluralité de revues reconnues. Comme on le sait, 7 de ces articles furent acceptés, et 7 autres avaient une possibilité de l'être également au moment où les trois universitaires ont été obligés d'interrompre leur expérience du fait de l'emballement médiatique engendré par l'une de leurs publications.

Au-delà du caractère spectaculaire de l'entreprise, leur démarche invite à s'interroger sur les causes de cet engouement pour ce qu'ils appellent les «grievance studies», et qu'on pourrait traduire par «études plaintives» ou «victimaires», c'est-à-dire centrées sur les individus ou les groupes qui se disent victimes d'un tort dont le système organisant la société serait responsable. Cette désignation qui leur est propre regroupe en réalité une variété de disciplines et de niches allant de la théorie critique raciale aux études de blanchité en passant par les théories queer, féministe ou postcoloniale. Malgré leur prestige grandissant, la légitimité de ces nouveaux champs de recherche est souvent débattue du fait de leur politisation et des pressions qu'ils font peser sur les procédures qui gouvernent la production des savoirs. La question est de déterminer si ces manquements à la déontologie universitaire sont dus aux défauts individuels des chercheurs qui se consacrent à ces études ou bien si le cadre conceptuel qu'ils utilisent ne porte pas une part de responsabilité dans leurs erreurs.

Des racines européennes

Inspirée par la théorie française post-marxiste (Foucault, Deleuze, Derrida etc.) et par l'école de Francfort, cette pensée victimaire s'est élaborée à partir d'une réappropriation intellectuelle et militante de la déconstruction et de la théorie critique au service des minorités opprimées. Si elle comporte parmi ses défenseurs des universitaires établis comme Judith Butler, Kimberlé Crenshaw ou Kwame Appiah, elle repose également sur un vivier particulièrement actif de militants associatifs, de journalistes et d'adeptes des réseaux sociaux (pour ne citer que quelques noms: Ta-Nehisi Coates, Linda Sarsour, Tamika Mallory, Anita Sarkeesian etc.) chargés de mobiliser les communautés concernées autour d'un certain nombre de revendications.

Le mode d'action de ces activistes, malgré la multiplicité des chapelles que nous avons évoquées, comporte toujours ces deux dimensions: la lutte pour la reconnaissance et la critique de la domination. Or ces deux concepts, qui au premier abord semblent être tout à fait respectables, s'articulent ensemble dans une relation qui rend impossible la recherche de la vérité. Ce n'est donc pas par paresse intellectuelle, ou quelque autre cause remédiable, que ces revues prestigieuses ont pu se laisser ainsi berner par ces trois chercheurs, mais parce que l'idéologie qui les anime les y prédispose.

La remise en cause des ressorts mêmes de la discussion publique

L'idée de critique de la domination ne consiste pas à opposer au discours de légitimité du pouvoir un autre discours de légitimité mais à attaquer les catégories sur lesquelles tout pouvoir est censé se fonder. En s'attaquant par exemple à la distinction entre folie et salubrité, culpabilité et innocence, ignorance et connaissance, l'héritier de Foucault prétend remplir une fonction à la fois épistémologique et sociale. Dans un entretien récent, Geoffroy de Lagasnerie déclarait: «Dire la vérité de ces institutions et les mettre en question sont une seule et même chose.» L'intention sous-jacente à cette critique est en effet d'atteindre, derrière la fausseté des concepts sur lesquels elle repose, l'autorité du psychiatre, du juge ou du professeur sur le malade, le prévenu ou l'élève, afin que celui-ci puisse leur résister. Ce faisant, on part du principe que tout pouvoir s'exerce nécessairement aux dépens de celui qui le subit, réduisant l'activité de soigner, de juger ou d'enseigner à leur dimension disciplinaire. Cette discipline formant un système de contrôle social suppose évidemment un bénéficiaire dans la personne du dominant et du groupe privilégié auquel il appartient.

Alors que la gauche socialiste et la droite libérale se disputaient le même objet — il fallait organiser le travail pour l'une, le libérer pour la seconde —, la gauche identitaire s'attaque aux concepts mêmes qui nous servent à saisir la réalité. L'objectif n'est plus de corriger une compréhension de la justice qui serait erronée chez ses interlocuteurs mais de recourir à des récits communautaires qui dispensent du besoin et nient même l'existence d'une conception commune de la justice. Ce même Geoffroy de Lagasnerie ajoute ainsi dans l'entretien déjà cité: «Si vous construisez un mouvement politique en invoquant le concept de “citoyen”, vous attirez toujours ceux qui se pensent comme universels — la classe moyenne blanche.»

À qui doit-on s'adresser dans ce cas? Ce type d'argument révèle la faible valeur, et pire, la faible ambition argumentative ou rhétorique de ces théories. Leur rôle n'est pas de convaincre d'autres individus mais de définir les signes par l'adoption desquels ses membres exprimeront leur appartenance au groupe. Cette manière de comprendre le monde ne va être d'aucune utilité dans l'économie des rapports entre les individus qui en sont membres et ceux qui ne le sont pas. Ces derniers vont se voir soumis à des injonctions dont le but est de supprimer toute possibilité de discussion.

Le caractère subversif de la reconnaissance

La lutte pour la reconnaissance change en effet profondément les paramètres du discours, que celui-ci soit académique ou politique. Puisque les revendications des dominés ne sont plus médiatisées par une compréhension de la justice commune, c'est de leur souffrance elle-même qu'ils tirent la légitimité de leurs revendications. En l'absence d'action délibérée et revendiquée de la société en vue d'infliger de telles souffrances, ils ne peuvent comprendre la souffrance qu'ils ressentent sans un récit démystificateur qui prétend dévoiler les mécanismes de pouvoir invisibles à l'œil inexercé. Cette souffrance qui trouve son sens dans la mise en récit identitaire est indissociablement produite et exprimée par cette dernière. Se voir et se sentir victime du racisme d'État n'est pas une condition spontanée comme celle de se voir et se sentir victime d'une répression par une dictature militaire. Une telle compréhension de soi nécessite d'adhérer à une explication bien particulière de la structure de la société dont on est membre.

L'identité que fonde cette explication justifie la demande d'une reconnaissance de la souffrance subie. La règle commune n'est pas injuste parce que j'en démontre l'injustice ; l'injustice est démontrée par le fait que j'en souffre et qu'elle est donc conçue pour le bénéfice de ceux qui n'en souffrent pas.

Un jeu à somme nulle

Cette compréhension du monde finit par dicter une politique centrée sur des rapports de force et des jeux à somme nulle. Son objectif est moins de faire comprendre que de faire céder. Des arguments opposés peuvent engendrer un concept qui surmonte leur contradiction ou un compromis qui organise leur opposition pacifique. Alors que chacun se reconnaît dans ces solutions théoriques ou pratiques au problème, la demande de reconnaissance n'admet qu'une capitulation complète. Celui qui me reconnaît comme victime, admet par là même que son argument reposant sur une règle commune à lui et moi dissimulait en réalité sa volonté de perpétuer une situation d'oppression.

S'il est peu adapté à une conversation académique authentique, un tel discours unilatéral exploite des faiblesses morales et intellectuelles bien réelles. Lorsque nous sommes en désaccord avec quelqu'un, la recherche d'un principe sur lequel s'accorder à nouveau est incertaine et laborieuse, chacun a par ailleurs de bonnes raisons de douter de sa propre position. Alors qu'un argument est toujours discutable et dépend de l'intelligence de celui qui le défend, la grande efficacité de la posture victimaire sur beaucoup de gens de bonne volonté tient au contraire à ce qu'une souffrance authentiquement ressentie est un état de fait, même si le récit qui l'a produite s'avère erroné. Faire la démonstration de cette erreur requiert des capacités que certains n'ont pas et que d'autres n'ont pas envie de mettre en œuvre, tâche un peu vaine quand l'interlocuteur organise de toute façon l'impossibilité de la discussion.

L'agressivité de telles demandes explique certainement le peu de succès politique de cette stratégie qui ne s'épanouit que là où elle peut s'exprimer sans contradicteurs. C'est pourquoi l'influence galopante qu'elle acquiert partout où les institutions lui permettent d'exercer un pouvoir vertical sur l'opinion publique devrait être un réel motif d'inquiétude.

Une stratégie d'infiltration institutionnelle mise en échec

Aux États-Unis, Mark Lilla, Yascha Mounk, William Galston et dernièrement Francis Fukuyama ont déploré les effets néfastes de ces mouvements sur les capacités électorales des partis de gauche. Mais il n'est pas certain que les victoires électorales soient un objectif immédiat de la gauche identitaire tant le pouvoir dévolu aux élus est de toute façon bien souvent délégué à des administrateurs et des experts qui prendront à leur place les décisions affectant la vie de leurs électeurs.

Les commissions d'admission dans les universités prestigieuses, les comités d'éthique, les conseils d'administration des grandes associations caritatives, les directions des grands médias sont des lieux où le pouvoir de ces nouveaux militants peut s'exercer à l'abri et à l'encontre de la majorité, là où leur poste dépend, non pas d'électeurs qu'il faut convaincre, mais de pairs qui le sont déjà. Toutefois cette forme d'entrisme n'est pas sans conséquence pour ceux qui le subissent. Il est par exemple impossible de nier le rôle au moins partiel qu'a joué ce phénomène dans le divorce entre ces lieux de représentation et la société, qui ne se reconnaît plus en eux.

Obnubilée par les rapports de domination, la gauche identitaire souhaitait utiliser ces derniers afin de servir les groupes qu'elle se proposait de défendre. Cette instrumentalisation a nui à la crédibilité des autorités dont elle tâchait de s'emparer. Cela vaut particulièrement pour l'université, où la monoculture intellectuelle qui s'y est développée au nom de la diversité a considérablement appauvri les départements de sciences sociales et d'humanités. Elle amenuise chaque jour leur capacité à informer et leurs étudiants et le monde extérieur sur les enjeux qu'ils partagent. Comme ce canular le prouve, il devient impossible pour des chercheurs certainement dévoués à leur domaine d'étude, de faire la différence entre un charabia aléatoirement rassemblé et un authentique travail d'analyse. La déconstruction a vécu. Trop occupée à démontrer le caractère artificiel des normes de production du savoir, elle s'est mise hors d'état de produire une connaissance que des chercheurs étrangers à ses formes d'activisme politique pourraient vouloir préserver.

Alexis Carré (Figaro Vox, 8 octobre 2018)

10/10/2018

L'école du désastre...

Les éditions de Paris viennent de publier un essai d'Evelyne Tschirhart intitulé L'école du désastre - Lâcheté à droite... Destruction à gauche. Evelyne Tschirhart est une ancienne professeur de français.

 

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" Analyse impitoyable de la destruction de l’école, accélérée sous le règne de Hollande par Vincent Peillon et Najad Bel Kacem, ministres de l’Education nationale. L’auteur dénonce aussi la lâcheté de la droite qui a entériné la politique de la gauche. Au nom de l’égalitarisme et du multiculturalisme, celle-ci a sapé l’école, outil de transmission des connaissances, pour lui substituer un pédagogisme aberrant qui a déstructuré les élèves pour les façonner en citoyens, consommateurs et décérébrés. "

14/09/2018

De la rue des Poissonniers à Chemnitz...

Nous reproduisons ci-dessous une tribune de Gabriel Robin, cueillie sur le site de L'Incorrect dans laquelle il aborde les manifestations de Chemnitz contre la multiplication des violences commises par les migrants, en faisant d'abord un détour instructif par la rue des Poissonniers à Paris et par le quartier de Perseigne à Alençon...

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De la rue des Poissonniers à Chemnitz

Migrants, migrants, migrants. Migrants partout. L’Europe s’entredéchire sur la question des « migrants », pudique terme qualifiant des immigrés clandestins économiques bien plus que de véritables réfugiés de guerre. A-t-on tort de réduire les migrations modernes à de simples faits divers ? Oui. Par là, on s’interdirait toutes les réflexions les plus stimulantes ; anthropologiques, historiques, culturelles ou démographiques.

Reste que faire vibrer la corde de l’émotion est une arme politique essentielle à l’heure où elle est bien la seule à se faire entendre dans des débats qui ressemblent furieusement à des séances de thérapie collective pour personnes atteintes d’un stress post-traumatique. On câline. On cajole. On comprend. On dialogue. On entend « toutes les souffrances », « toutes les interrogations », « tous les parcours de vie ». Tous ? À la vérité, pas vraiment.

Trois cas extrêmement différents montrent à quel point l’accueil des « migrants » irrite les populations. Deux se sont produits en France, ne générant qu’une très faible couverture médiatique. Et pour cause, ils contredisent bien des préjugés. Jeudi 30 août, la préfecture de Paris annonçait renoncer à la création d’un « centre d’accueil temporaire de migrants » au rez-de-chaussée d’un immeuble HLM dans le 18ème arrondissement de la capitale. Très virulents, les riverains et les habitants de l’immeuble se sont mobilisés avec efficacité. Une fois n’est pas coutume, on leur a donné gain de cause. Un vrai petit miracle à l’heure où de minuscules « villages de paysans racistes » reçoivent sans broncher l’équivalent de la moitié de leur population en « migrants », venus d’on ne sait où. Mieux, ces ruraux qu’on dépeint en affreux jojos arcboutés sur leurs traditions archaïques manifestent parfois leur joie, font preuve d’un zèle sidérant pour aider leur prochain clandestin. « On va pouvoir reformer une équipe de foot ! Ces gens vont donner une nouvelle vie à notre bourg ! », peut-on lire ci et là dans les titres de la presse quotidienne régionale.
Dans le 18ème arrondissement parisien, on n’essaye même pas de donner l’impression d’être généreux, ouvert à l’autre, partisan forcené du « vivre ensemble » ; parce qu’on n’y a pas subi des décennies de culpabilisation, d’ethno-masochisme. En effet, les opposants aux migrants y sont eux-mêmes très majoritairement des immigrés extra-Européens de fraiche date, soit qu’ils aient été récemment naturalisés, soit qu’ils comptent pouvoir l’être dans l’avenir. Même scénario à Alençon, où des « jeunes » du quartier de Perseigne ont fini par tuer un Afghan et faire de nombreux blessés. Une bataille rangée a opposé un gang de migrants afghans – comme on en voit parfois rôder autour des gares des grandes villes, souvent héroïnomanes -, à une bande d’habitants « calibrés ». Agacés par la présence de ces immigrés clandestins, des immigrés maghrébins ou des enfants d’immigrés de seconde ou troisième génération ont donc fait parler la poudre. Ces tensions interethniques ne sont que les manifestations d’une atomisation générale du corps social que l’arrivée massive de jeunes hommes, venus d’Afrique ou du Proche-Orient, ne feront qu’augmenter exponentiellement.

Si le cas d’Alençon a été pudiquement relaté dans la presse, il n’en a pas été de même pour celui de Chemnitz (Saxe) en Allemagne, autrement moins meurtrier. Les manifestants qui ont rendu hommage aux victimes de migrants des dernières années, révoltés par l’assassinat à coups de couteau d’un jeune allemand par deux « demandeurs d’asile » syrien et irakien il y a quelques jours, ont été immédiatement décrits en « fascistes », extrémistes de droite assoiffés de sang, ou bien encore « hooligans ». D’aucuns, journalistes, ont même osé accoler des guillemets au terme victimes, pour décrire les propos qui étaient écrits sur les pancartes que portaient les citoyens de Chemnitz durant leur marche silencieuse. Rappelons néanmoins que les monstres avaient osé défiler derrière des drapeaux allemands ! Quant au gouvernement, il a apporté son soutien à une contre-manifestation pro migrants par la voix d’Heiko Maas, actuel ministre des Affaires étrangères : « La Seconde Guerre mondiale a commencé il y a 79 ans. L’Allemagne a causé des souffrances inimaginables à l’Europe. Si à nouveau des gens défilent aujourd’hui dans les rues en effectuant le salut nazi, notre histoire passée nous oblige à défendre résolument la démocratie ». Un mensonge éhonté au vu des vidéos du défilé, montrant des Allemands tout à fait normaux, du genre à porter des chaussettes avec leurs claquettes. Cette image du plouc « allemand » raciste est à peu de choses près celles qu’on donne du beauf raciste sous nos latitudes. Gageons que le plouc-émissaire teuton soit comme le cave : qu’il se rebiffe !

Gabriel Robin (L'Incorrect, 2 septembre 2018)

08/08/2018

Le tourisme de masse et la révolte des élites...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Laurent Ottavi, cueilli sur Figaro Vox et consacré au comportement des élites occidentales. Laurent Ottavi est journaliste à la Revue des Deux Mondes et collabore à Polony TV.

 

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Christopher Lasch, le tourisme de masse et la révolte des élites

Des touristes dans leurs propres pays … L'historien Christopher Lasch l'avait déjà souligné dans son testament politique, La Révolte des élites ou la trahison de la démocratie. Les «élites» des États-Unis (mais le constat vaut aussi pour celles des pays d'Europe occidentale, ce qui n'est pas l'objet du livre de Lasch) se réjouissent que «le monde bouge». Leur idéal est la mobilité, qu'elle soit géographique ou virtuelle. Elles choisissent les réseaux plutôt que le lieu, l'uniformisation accélérée contre les frontières et la diversité réelle. Elles se voient comme des citoyens du monde, se déchargeant ainsi des obligations civiques inhérentes à la citoyenneté. Elles dénigrent la nation, cadre de nos démocraties, en ce qu'elle entrave leur idéal d'émancipation et qu'elle les astreint à la solidarité politique et économique avec leurs concitoyens.

«L'homme de nulle part»

Christopher Lasch s'interroge: les élites se pensent-elles encore comme américaines? Elles ont plus en commun avec leurs homologues d'autres pays plutôt qu'avec leurs propres concitoyens! Les modes de vie et la vision du monde des gens ordinaires aux États-Unis leur sont rebutants voire étrangers. C'est pourquoi elles s'emploient à «créer des institutions parallèles ou alternatives» pour s'extraire du sort commun. L'Amérique des côtes méprise celle du centre, rétrograde à ses yeux car enracinée. L'Amérique des gens ordinaires, comme la France périphérique, ne souhaite pas vivre en touriste dans son propre pays. Elle ne cherche pas à se dépayser dans un univers climatisé et standardisé ; elle veut se sentir chez elle, dans la continuité de son histoire.

Le mot «touriste» remonte à Stendhal, quand l'écrivain «faisait des tours» sur les lieux de mémoire napoléonien. C'est bien autre chose aujourd'hui. Le touriste contemporain, même s'il s'agit ici d'une généralisation, n'est plus voyageur. Il est un consommateur en puissance qui traverse un monde débarrassé de ses négativités, transparent et par là exploitable. Il est vautré dans son confort, dans sa sécurité, dans son narcissisme (selfies). Il vit dans l' «Empire du même» (mêmes chaînes de restauration, même empire du globish, mêmes slogans …), bien qu'il clame sans cesse son amour de la différence. Il est en quête, permanente et pressée, de bonheur et ne veut pas s'entraver avec des dépendances.

Le touriste est l'«homme de nulle part» dont parle Hervé Juvin. Il n'a guère d'égards pour l'histoire et la géographie. L'histoire nationale n'est ainsi «valorisée» que dans le cadre des musées, c'est-à-dire «entre quatre murs», et l'on prend bien soin de l'accompagner d'une lecture binaire bourreaux/victimes. La muséification n'est pas le triomphe de l'histoire. Elle est le signe que nous pensons en finir avec le tragique de l'Histoire en le mettant en vitrine! Le passé, croit-on, est définitivement enterré. Les visiteurs de musées observent d'un œil superficiel ces hommes et civilisations étranges, guerrières, patriarcales, qui sont pourtant ceux qui nous ont rendus possibles, ceux sans lesquels nous ne serions pas. Quant à la géographie, les frontières sont un obstacle à la libre circulation des biens, des capitaux et des personnes, et aux réseaux dans lesquels les élites se meuvent avec aisance.

La quête de l'indifférenciation

La «construction européenne», artifice langagier pour masquer l'ampleur de la déconstruction, est une bonne illustration de ces refus des contraintes temporelles et spatiales. Elle fait fi de la diversité des nations. Elle est hors-sol, comme les élites qui l'ont produite et n'ont pas hésité à passer outre le vote des peuples (le référendum de 2005) pour maintenir leur bijou d'inconsistance.

«Il ne saurait y avoir de démocratie contre les traités» a-t-on entendu au moment de la crise grecque. La «vision touristique» du monde, de ceux qui nous «gèrent» plus qu'ils ne nous gouvernent (gouvernement), ne connaît pas le peuple, ni le politique. La démocratie, pourtant, implique d'abord l'existence d'un corps politique, d'un demos, souverain. Elle est pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple!

Il est significatif que les «élites» françaises en soient réduites à opposer un argument «touristique» aux critiques de l'euro, cette «monnaie sans visage» (Juvin). Grâce à l'euro, les touristes n'ont pas à changer leur monnaie dans les pays membres de la zone. Quel progrès! Que pèsent, à côté de cette immense réussite, les divergences économiques et politiques croissantes entre les pays, la désindustrialisation, le chômage? Ce type d'argument relève du mépris de classe.

La réalité aux oubliettes

Le touriste contemporain, contrairement au voyageur, se fait détester des locaux, alors qu'il prétend «aimer», œuvrer au mélange des cultures et à leur amitié, donc à leur pacification. Il est l'homme lige de la mondialisation heureuse! Son amour est pourtant fait de bien peu d'attachements: il suffit qu'une destination ne soit plus desservie pour qu'il se précipite sur une autre. Pour lui, tout est remplaçable! Il participe à l'uniformisation du monde (les lieux de vacances, les enseignes, le globish etc.), et à la destruction des ressources (destruction de terres fertiles, émission de CO2 etc.). Il n'en appelle pas moins (car il a un minimum de conscience!) à développer un «tourisme de masse soutenable», de même que les élites parlent de «croissance verte». Deux inepties.

La prétention des élites à répandre une conception du monde occidentale, maquillée souvent en discours «humanitaire», se paie de ressentiment! Car elle se fait au mépris des traditions, des coutumes, des mœurs et de la diversité des langues. Au discours sur le «monde ouvert», fluide, plus démocratique, «sans frontière», pacifique, répondent des murs toujours plus nombreux et des séparations au sein même des territoires. Le monde uni par la globalisation est d'autant plus fragmenté (sécessions, communautarismes, islamisme).

La destruction de la diversité du monde à laquelle participent les élites est une destruction de la réalité. Comme les touristes, dont l'imaginaire est façonné par l'industrie du loisir, elles vivent dans une «hyper-réalité». Ce n'est pas pour rien que la «construction sociale de la réalité» est leur dogme, comme le souligne avec justesse Christopher Lasch. Il suffirait de la déconstruire pour pouvoir la reconstruire à partir de zéro. L'idéologie du genre et les transhumanistes y contribuent avec ténacité!

Le multiculturalisme comme bazar universel

La société à reconstruire, selon ces élites, est évidemment multiculturelle. Leur vision du monde, là aussi, est touristique. Elles ont en tête l'image du bazar coloré, tolérant, festif et abondant, qui met à disposition les cuisines et les vêtements du monde entier. Elles voient dans l'immigration un moyen de faire entrer le monde chez soi et, par-là, d'être touristes chez elles.

Elles se réjouissent de la diversité des restaurants auxquels elles peuvent accéder et de la nounou d'origine étrangère qui garde leurs enfants. Le tout sans avoir à subir, protégées qu'elles sont au-dedans de leurs frontières invisibles (digicodes, contournement de la carte scolaire, homogénéité culturelle et sociale des immeubles qu'elles habitent), les conséquences désastreuses d'une immigration de masse sur l'intégrité et la pérennité d'une communauté nationale! Elles fonctionnent comme l'Union européenne, qui juge les hommes remplaçables: la population européenne baisse? Comblons «le manque» par les immigrés!

À cette approche s'ajoute une lecture binaire de l'histoire, entre bourreaux et victimes qui méritent réparation (discrimination positive). Des groupes particuliers dont on exagère la souffrance doivent obtenir de l'État une «estime de soi» (Christopher Lasch). Big Mother se charge avec douceur et bienveillance de ceux qui sont jugés victimes, et «psychiatrise» les fauteurs de «discriminations», l'usage de ce mot traduisant la haine de la différence réelle.

La discrimination, étymologiquement, est en effet un discernement. Ne pas distinguer, ne pas voir de différence, c'est se livrer à une unique option. Remarquons cette autre chose: ces discours sur les victimes de l'Histoire et les réparations induites ont des approches communautaristes ou individuelles, pas collectives. Quid de la démocratie, loi de la majorité, avec une telle conception?

Persévérer dans l'erreur

Les élites ont l'obsession du «modèle», non pas lié à une histoire et à une géographie, mais du «modèle» venu de l'extérieur: l'Allemagne pour l'économie, la Finlande pour l'éducation, la Suède pour le féminisme. Les singularités, quand elles ne vont pas dans le sens de l'émancipation des élites, sont à domestiquer, à mettre aux normes. Le monde est convoqué pour éradiquer le singulier! Philippe Murray parlait de «mondification», c'est-à-dire d'une «homogénéisation du monde», de sa «mise aux normes touristiques planétaires par indifférenciation de toutes les manières de vivre et de penser».

Un tel programme implique l'optimisme - démesuré - de penser que la guerre ne viendra jamais troubler la «fête». En nous désignant, l'ennemi islamiste nous a rappelés à notre impuissance: à nos pertes de souveraineté, au peu d'épaisseur de nos mœurs, à la faible intensité de notre sacré. Les élites n'ont pas pour autant (ou en tout cas insuffisamment) pris conscience de ce qui nous livre à l'adversaire. Comme le touriste, elles poursuivent leur parcours balisé et confortable, dans une bulle où le tragique de l'Histoire n'a pas sa place. Le Mal ressurgit dans l'Empire du Bien sous les traits de l'islamisme, gros de nos renoncements et nos lâchetés? À cela, celles qui pourraient donner leur direction à la société n'ont rien d'autre à proposer que de lever nos verres …

Laurent Ottavi (Figaro Vox, 27 juillet 2018)