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  • Marco Rubio, l’Acropole et les héritiers de l’Europe...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, cueilli sur Breizh-Info et consacré au discours du Secrétaire d'Etat amaéricain, Marco Rubio, prononcé devant l'Acropole et consacré à l'Europe...

    [Un lien vers la traduction officielle de ce discours en français : https://www.state.gov/translations/french/discours-du-secretaire-detat-rubio-a-athenes/]

    Acropole_avec et sans Rubio.jpg

    Marco Rubio, l’Acropole et les héritiers de l’Europe

    La terrasse du café de Barjols est fort agréable en cette saison. Le soleil provençal a perdu de son insolence estivale et dispense cette lumière dorée qui donne aux façades anciennes la patine des choses heureuses. Devant moi, un verre de rosé du pays, frais à souhait, laisse perler quelques gouttes sur la table. Je songe qu’il est des lieux où l’on comprend pourquoi les hommes ont inventé la civilisation. On y trouve encore les plaisirs simples, les conversations sans hâte, le goût du vin, la beauté des pierres et cette manière méditerranéenne de prendre son temps qui constitue peut-être l’une des dernières résistances à l’agitation universelle.

    Sur ma tablette, pourtant, le spectacle est moins réjouissant. Depuis plusieurs jours, les images des manifestations lycéennes et étudiantes françaises défilent sur les écrans. Barricades improvisées, incendies, affrontements avec les forces de l’ordre, slogans imbéciles, jeunesse travaillée par les agitateurs professionnels de l’extrême gauche. Il y a quelque chose de désolant à voir tant d’énergie juvénile dépensée dans cette agitation stérile. Le plus navrant n’est pas la violence elle-même, vieille compagne des passions politiques françaises, mais l’indigence intellectuelle de ceux qui s’y abandonnent. On leur a enseigné à s’indigner de tout, rarement à admirer quelque chose.

    Une scène récente, filmée dans l’église Saint-Hilaire de Soullans, en Vendée, donne à cette déchéance un tour particulièrement sordide. Des adolescents blancs y ont chanté et dansé sur un morceau de rap célébrant Mohamed Merah et faisant référence à Salah Abdeslam. Une enquête pour apologie du terrorisme a été ouverte. Il ne s’agissait pas de jeunes islamistes accomplissant quelque rite de leur religion, mais, semble-t-il, de ces adolescents bio-européens parfaitement intégrés à la culture de masse contemporaine. Voilà donc des jeunes gens issus du vieux pays qui empruntent leur imaginaire héroïque aux assassins islamistes et choisissent une église pour exhiber leur sottise. On aurait tort d’y voir seulement une gaminerie de mauvais goût. Il faut une singulière vacuité intérieure pour trouver matière à divertissement dans la glorification d’hommes qui ont assassiné des enfants et des innocents.

    C’est dans cet état d’esprit que j’ouvre le discours prononcé, le 7 octobre, par Marco Rubio devant l’Acropole d’Athènes. Le secrétaire d’État américain y présente une défense de la civilisation occidentale. La coïncidence a quelque chose de saisissant. D’un côté, une jeunesse européenne dont une fraction ne paraît plus connaître de son héritage que ce qu’il convient de conspuer ; de l’autre, un homme d’État nord-américain qui, devant les colonnes du Parthénon, parle de grandeur, de courage, de beauté, d’honneur et de fidélité aux ancêtres. Les jeunes Vendéens célébraient Mohamed Merah ; Marco Rubio invoquait Achille, Socrate et les trois cents Spartiates des Thermopyles. On chercherait difficilement contraste plus édifiant.

    Il y a, dans ce discours, beaucoup plus qu’une profession de foi conservatrice. Rubio ne se contente pas des habituelles invocations à la démocratie, aux droits de l’homme et aux institutions libérales. Il remonte aux sources de notre civilisation et s’interroge sur ce qui distingue l’homme européen, sur les qualités qui ont permis à nos ancêtres de créer une culture dont les réalisations continuent, après vingt-cinq siècles, de commander l’admiration. Il appelle l’Europe à sortir de son long sommeil, à retrouver la flamme qui l’animait jadis. À l’écouter, je songe à cette jeunesse française à laquelle on a appris à mépriser son passé, à détester ses frontières et à confondre toute autorité avec une oppression. Rubio ne la désigne pas nommément, bien entendu. Son propos est d’une autre ampleur. Il n’en constitue pas moins, par contraste, une sévère condamnation intellectuelle de cette culture du ressentiment qui empoisonne les esprits.

    Encore faut-il observer une circonstance qui me paraît capitale : ce discours est prononcé par Marco Rubio, et non par J. D. Vance. L’un et l’autre appartiennent au même gouvernement, mais ils ne viennent pas du même monde historique. La différence mérite que l’on s’y arrête, car elle éclaire singulièrement la manière dont chacun peut concevoir l’héritage européen.

    Deux Amériques, deux rapports à l’Europe

    Marco Rubio est né en Floride, dans une famille d’origine cubaine. Il appartient donc à cette autre Amérique que les Européens, particulièrement les Français, connaissent souvent fort mal : l’Amérique hispanique. Celle-ci possède avec notre continent une relation historique profondément différente de celle qu’entretiennent les États-Unis anglo-saxons. Le monde hispano-américain est né de la conquête espagnole, laquelle ne prétendait nullement abolir la civilisation européenne pour en fonder une nouvelle. Elle entendait, au contraire, la prolonger au-delà de l’Atlantique.

    L’Espagnol qui débarquait aux Indes emportait avec lui sa langue, son droit, sa religion, ses institutions, les souvenirs de Rome, ceux de la Reconquête, les formes de la monarchie et une conception de l’honneur héritée d’une longue histoire. Le conquistador était, au sens propre, un adelantado, un homme qui marchait en avant, mais qui avançait au nom d’un monde demeuré derrière lui. Il n’avait pas vocation à faire table rase. Il entendait étendre une civilisation déjà constituée, avec ses grandeurs, ses contradictions et ses violences. Les sociétés américaines nées de cette entreprise furent naturellement transformées par leurs rencontres et leurs conflits avec les populations indigènes. Elles n’en conservèrent pas moins, pendant des siècles, le sentiment d’appartenir à un prolongement de la civilisation espagnole.

    Il en alla différemment d’une partie de la colonisation anglaise de l’Amérique septentrionale. Les puritains de Nouvelle-Angleterre, ceux du Mayflower et de Plymouth, portaient une ambition religieuse de séparation et de refondation. Ils fuyaient les persécutions, mais aussi les compromissions d’un monde ancien qu’ils entendaient dépasser. Leur Nouvelle Jérusalem devait naître sur une terre nouvelle, débarrassée des pesanteurs de la vieille Europe. Ce récit des origines a profondément marqué l’imaginaire américain, même si l’ensemble des colonies anglaises ne saurait évidemment être ramené au seul puritanisme.

    J. D. Vance appartient, par ses origines familiales, à cet univers anglo-américain, plus précisément à celui des populations d’ascendance écossaise et irlandaise installées dans les Appalaches. Il serait inexact d’en faire personnellement un puritain : son itinéraire religieux l’a conduit, en 2019, à embrasser le catholicisme. Cette conversion est précisément ce qui rend la comparaison intéressante. Vance a retrouvé Rome au terme d’un cheminement intellectuel et spirituel. Dans l’héritage familial hispanique de Rubio, Rome, l’Église et la civilisation latine occupaient déjà une place naturelle. L’un est revenu vers une tradition dont son milieu s’était historiquement éloigné ; l’autre est issu d’un monde qui n’avait jamais entièrement rompu avec elle.

    Il ne s’agit pas ici de tirer de leur généalogie une explication mécanique de leurs convictions. Les individus ne sont pas prisonniers de leurs ancêtres, et les traditions américaines sont autrement plus mêlées que ne le suggère cette opposition. Reste que la distinction possède une réelle portée historique. Rubio peut évoquer devant l’Acropole une continuité allant de la Grèce à Rome, de la chrétienté à l’Espagne, de Magellan et Colomb jusqu’à Cortés, sans éprouver le besoin de faire commencer l’histoire en 1776. Son discours se situe spontanément dans une durée beaucoup plus ancienne que celle de la République américaine.

    Rubio a ainsi quelque chose de l’adelantado espagnol plutôt que du pèlerin de Plymouth. Il parle depuis le Nouveau Monde, mais avec la conscience d’appartenir à une civilisation née dans l’Ancien. C’est peut-être ce qui rend son intervention si différente de la rhétorique américaine habituelle.

    Une civilisation n’est pas une collection de valeurs

    Le passage le plus remarquable du discours est celui où Marco Rubio abandonne le terrain des institutions pour aborder celui de l’anthropologie. Selon lui, les Grecs n’ont pas seulement légué aux Occidentaux la démocratie, la philosophie, certaines conceptions du droit et les premiers éléments du gouvernement républicain. Ils ont donné une expression particulièrement accomplie à des dispositions humaines qui allaient caractériser la civilisation européenne.

    Rubio énumère l’individualité, l’ambition, la curiosité insatiable, le goût de la découverte, de l’exploration, du risque et de la gloire. Il évoque cette impatience devant l’impossible, cette volonté de repousser les limites de la connaissance, de comprendre les lois du cosmos et de s’aventurer dans l’inconnu. La civilisation grecque n’est plus seulement l’origine de certaines institutions politiques. Elle devient la manifestation d’un caractère historique particulier.

    C’est ici que le propos rencontre de manière frappante certaines réflexions développées par la Nouvelle Droite française depuis les années 1970. Une civilisation n’est pas un catalogue de valeurs abstraites que l’on pourrait transporter indifféremment d’un continent à l’autre. Elle est le produit d’une histoire, d’une mémoire et d’une manière particulière de concevoir le monde. Ses institutions procèdent de cette réalité profonde beaucoup plus qu’elles ne la constituent.

    Rubio emploie même l’expression d’« anthropologie commune ». Il entend par là une conception partagée de l’homme et de sa place dans l’univers, une certaine idée de la vertu, du destin, de la beauté, de la vérité et du bien. Cette proposition tranche avec l’universalisme politique ordinaire, qui tend à présenter les sociétés humaines comme des constructions interchangeables, appelées à converger vers un modèle institutionnel unique.

    Je ne sais si Marco Rubio a jamais ouvert un ouvrage de Guillaume Faye ou un numéro ancien de la revue Nouvelle Ecole ou Éléments. Je ne lui ferai pas l’injure de le supposer, ni celle de l’exclure. Toujours est-il que son propos aurait trouvé d’étranges résonances dans les débats de notre jeunesse, lorsque nous nous interrogions sur les fondements de l’identité européenne, sur la diversité des civilisations et sur les conditions de leur permanence.

    Une civilisation, dans cette perspective, ne se définit pas uniquement par ce qu’elle proclame, mais par ce qu’elle est devenue au cours des siècles. Ses œuvres, ses institutions, ses traditions et ses représentations du monde forment un ensemble historique que l’on ne saurait réduire à quelques principes universels.

    Le retour de l’homme héroïque

    Rubio poursuit son raisonnement en célébrant l’idéal grec d’excellence, l’aretê. La cité antique était, rappelle-t-il, un lieu de compétition permanente, dans la philosophie comme dans les arts, dans la poésie comme dans la guerre, dans les exercices du corps comme dans ceux de l’esprit. Les hommes y recherchaient la distinction et la gloire. Ils aspiraient à surpasser les autres, à réaliser pleinement leurs capacités, à atteindre la perfection dans l’activité qu’ils avaient choisie.

    Il oppose cette morale de l’excellence à certaines tendances des sociétés contemporaines, qui privilégient la sécurité, le confort et la prévention de l’échec. Là où les anciens cherchaient à élever les meilleurs, nous serions devenus trop enclins à abaisser les exigences afin que personne ne soit laissé en arrière. Rubio retrouve ainsi une critique de l’égalitarisme que l’on croyait bannie depuis longtemps du langage politique officiel.

    Le secrétaire d’État va plus loin encore. Il invoque le thumos, cette ardeur de l’âme que les Grecs associaient au courage, à la fierté, à la colère noble et à la volonté de se distinguer. Il en fait le ressort des grandes civilisations. Lorsque cette énergie disparaît, explique-t-il, les peuples perdent successivement la volonté de combattre, celle de se dépasser, puis celle de survivre.

    Comment ne pas songer aux pages de Nietzsche consacrées à l’esprit agonistique grec ? Comment ne pas retrouver, dans cette célébration de l’homme capable de se mesurer au destin, une part de l’ancienne éthique héroïque européenne ? Rubio rappelle que l’honneur, le devoir et le sacrifice ne sont pas de simples ornements rhétoriques. Ils constituent les éléments d’une conception de l’existence dans laquelle l’individu trouve sa grandeur en servant quelque chose qui le dépasse.

    Achille choisissant une vie brève et glorieuse plutôt qu’une longue existence sans éclat, Socrate acceptant la mort plutôt que de renoncer à sa recherche de la vérité, les Spartiates demeurant à leur poste aux Thermopyles : Rubio convoque les figures de cette fidélité tragique qui traverse l’imaginaire européen.

    Naturellement, l’héroïsme n’est pas le monopole de notre civilisation. Il existe des traditions comparables ailleurs, sous des formes différentes. Ce qui importe ici, c’est la façon particulière dont les Grecs ont donné une expression philosophique, littéraire et politique à cet idéal, et la place qu’il a ensuite occupée dans la mémoire européenne.

    Je repense alors à la scène de l’église vendéenne. Il serait absurde de juger toute une génération à partir des errements d’une poignée d’adolescents. Ceux-ci n’en offrent pas moins une image saisissante de la substitution des modèles. Lorsque les héros de l’Iliade, les grandes figures de notre histoire et les exemples de courage ont disparu de l’horizon culturel, d’autres personnages viennent occuper la place laissée vacante. Les assassins contemporains peuvent alors devenir les figures d’une rébellion de pacotille. Il ne suffit plus de dénoncer cette fascination morbide ; il faudrait s’interroger sur les raisons pour lesquelles notre société transmet si mal les modèles qui permettraient de lui résister.

    La mémoire, la souveraineté et la volonté de durer

    Un autre passage mérite d’être retenu. Marco Rubio déplore que les Occidentaux aient progressivement appris à rougir de leur propre histoire. Les monuments de leurs ancêtres sont contestés, leurs réalisations suspectées, leurs enfants invités à regarder leur héritage comme une succession de fautes dont ils devraient demander pardon.

    Il ne s’agit pas de prétendre que l’histoire européenne fut exempte de crimes, de violences ou d’injustices. Aucun historien sérieux ne soutiendrait pareille sottise. Il s’agit de savoir si une civilisation peut continuer à se transmettre lorsqu’elle se représente elle-même comme une entreprise fondamentalement coupable. La connaissance du passé exige la lucidité ; elle ne commande pas le reniement.

    Rubio rejoint ici une préoccupation essentielle des identitaires européens : un peuple qui cesse d’aimer ce qu’il a reçu éprouvera bien de la peine à le transmettre. La mémoire n’est pas seulement la conservation des faits anciens. Elle est cette fidélité qui relie les générations vivantes à celles qui les ont précédées et à celles qui leur succéderont.

    Le secrétaire d’État dénonce également les abandons de souveraineté, les délocalisations industrielles, le désarmement et l’ouverture incontrôlée des frontières. Il rappelle que les nations possèdent des intérêts particuliers, que la politique internationale demeure un rapport de forces et que les institutions communes doivent protéger les peuples plutôt que se substituer à eux.

    Sur ces questions, les convergences avec une pensée identitaire européenne sont nombreuses. La réindustrialisation, la maîtrise des frontières, le réarmement, la défense des intérêts nationaux et la restauration de la capacité politique des États appartiennent à un programme que bien des Européens pourraient faire leur. Rubio reconnaît d’ailleurs expressément que les nations n’ont nul besoin de renoncer à leurs identités distinctes pour reconnaître leurs intérêts communs.

    Il reste toutefois à savoir ce que signifie exactement cette reconnaissance lorsqu’elle est formulée par le chef de la diplomatie de la première puissance occidentale.

    Ce que Marco Rubio ne dit pas

    Car ce discours, si remarquable soit-il à plusieurs égards, présente aussi de singulières lacunes.

    La première concerne les origines mêmes de la civilisation européenne. Rubio fait commencer son histoire à Athènes, comme si la Grèce classique avait surgi presque spontanément des rivages de l’Attique. Or les Grecs appartenaient eux-mêmes à une histoire beaucoup plus ancienne. Leur langue était indo-européenne, comme le latin, les langues celtiques, germaniques, slaves et bien d’autres. Leurs dieux, leurs récits héroïques et certaines de leurs institutions s’inscrivaient dans des traditions dont les racines précèdent largement l’apparition de la cité classique.

    La civilisation européenne ne commence pas tout entière avec Périclès. Elle plonge dans les profondeurs de la préhistoire, dans les migrations et les établissements des populations anciennes, dans la formation progressive de peuples apparentés par leurs langues, parfois par certaines structures mythologiques, mais aussi profondément divers par leurs parcours. L’héritage grec constitue une manifestation éclatante de cette histoire, non son commencement absolu.

    Rubio passe également sous silence la question de la continuité démographique. Il parle abondamment des ancêtres, des peuples et de la volonté de survivre, mais ne s’interroge guère sur les conditions concrètes de cette permanence. Or une civilisation ne se transmet pas seulement par les livres, les monuments et les institutions. Elle se transmet également dans les familles, les communautés, les langues maternelles, les usages quotidiens et la succession des générations.

    La dimension biologique de cette continuité existe évidemment, puisque les populations possèdent une histoire démographique et des ascendances dont les sciences contemporaines permettent d’étudier les transformations. Il serait cependant abusif d’en déduire l’existence d’une unité biologique européenne simple et homogène. L’Europe s’est constituée à travers des peuplements, des migrations et des brassages successifs. Sa parenté historique ne saurait davantage être réduite à la génétique qu’à une collection de valeurs juridiques.

    Ce qui demeure absent du discours de Rubio est une réflexion sur l’avenir démographique des peuples européens. Vieillissement, faible natalité, transformation des structures familiales, transmission des langues et des cultures : autant de sujets qui engagent la longue durée et sur lesquels son intervention demeure silencieuse. Il évoque l’immigration de masse comme une question de frontières et de sécurité, non comme l’un des éléments d’une interrogation plus vaste sur la continuité des sociétés européennes.

    Enfin, Rubio inscrit assez naturellement la civilisation antique dans une histoire qui conduit au christianisme, puis à l’Amérique. Cette généalogie possède sa cohérence, particulièrement dans la tradition catholique hispanique dont il est issu. Elle laisse cependant dans l’ombre les ruptures profondes introduites par la christianisation de l’Europe. Pour ceux qui, comme moi, attachent une importance particulière à l’héritage religieux préchrétien, Rome ne se résume pas à la Rome des papes, et la civilisation européenne ne saurait être entièrement comprise à travers la seule histoire de la chrétienté.

    Ces réserves ne diminuent pas l’intérêt du discours. Elles indiquent simplement que nous ne parlons pas exactement de la même Europe.

    L’Europe n’est pas l’Occident américain

    Reste la difficulté principale, celle dont un Européen soucieux de l’indépendance de son continent ne saurait faire abstraction.

    Marco Rubio est le secrétaire d’État des États-Unis. Il ne parle pas en philosophe désintéressé, méditant sur les ruines du Parthénon. Il parle en représentant d’une puissance qui possède ses intérêts, ses ambitions et sa propre conception de l’ordre international. Son discours sur la civilisation s’inscrit dans une stratégie politique parfaitement identifiable : restaurer la puissance américaine et consolider autour de Washington une alliance occidentale capable de faire face aux autres grandes puissances.

    C’est ici que la confusion entre l’Europe et l’Occident devient problématique. L’Europe est une réalité historique et civilisationnelle bien antérieure à l’apparition des États-Unis. L’Occident géopolitique, tel qu’il s’est constitué au XXe siècle, est un système d’alliances et d’institutions organisé autour de la puissance américaine. Les deux ensembles se recouvrent partiellement, mais ils ne sont nullement identiques.

    Rubio évoque avec satisfaction le renforcement de l’OTAN, l’augmentation des dépenses militaires européennes et la coopération transatlantique. Il présente ces évolutions comme autant de signes du réveil de l’Europe. On peut toutefois soutenir que le réarmement européen ne constitue un véritable réveil politique que s’il s’accompagne d’une capacité autonome de décision. Des armées plus puissantes ne suffisent pas à faire une puissance indépendante lorsqu’elles demeurent tributaires de choix stratégiques élaborés ailleurs.

    L’exemple du Groenland est particulièrement révélateur. Rubio se félicite de l’accord récemment conclu entre Washington, Copenhague et Nuuk, qu’il présente comme une victoire pour toutes les parties et pour la sécurité de l’Alliance atlantique. Peut-être cet accord comporte-t-il des avantages réciproques. Il reste que la volonté américaine d’étendre son influence dans l’Arctique procède d’intérêts stratégiques propres aux États-Unis, qui ne se confondent pas nécessairement avec ceux des Européens ni avec les aspirations des Groenlandais.

    Cette distinction vaut pour l’ensemble des relations transatlantiques. Nous pouvons partager avec Washington certaines préoccupations concernant les frontières, la souveraineté, l’immigration, la défense ou la transmission culturelle, sans faire nôtres toutes les ambitions de la puissance américaine. Une Europe véritablement souveraine doit pouvoir coopérer avec les États-Unis lorsqu’elle y trouve son intérêt et s’en écarter lorsque ses intérêts divergent.

    Il existe une autre contradiction, plus profonde encore. Rubio appelle les Européens à retrouver leur identité, mais il ne dit presque rien du rôle joué par l’américanisation dans la transformation de nos sociétés. Depuis trois générations, les industries culturelles américaines, leurs productions audiovisuelles, leurs modèles commerciaux, leurs plateformes numériques et leurs représentations sociales exercent sur l’Europe une influence considérable. Une partie de ce que nous déplorons aujourd’hui dans les comportements de notre jeunesse provient précisément de cette culture de masse mondialisée, dont les États-Unis ont été les principaux propagateurs.

    Le modèle du consommateur déraciné, les modes éphémères, l’individualisme publicitaire, l’uniformisation des paysages commerciaux et la substitution d’une culture spectaculaire aux traditions locales ne sont pas tombés du ciel. Ils accompagnent pour une bonne part la diffusion planétaire du modèle américain, lequel comporte évidemment d’autres aspects, parfois admirables.

    Voilà pourquoi il faut distinguer soigneusement notre intérêt pour certaines orientations de l’administration Trump d’une adhésion à son projet géopolitique. Une Europe puissance ne saurait se contenter d’être le prolongement oriental de la puissance américaine. Elle doit posséder ses intérêts, ses alliances, son industrie, ses moyens militaires et, surtout, la liberté de déterminer elle-même son destin.

    Pourquoi bouder notre plaisir ?

    Toutes ces réserves étant faites, je reviens volontiers au discours de Marco Rubio. Il serait de mauvaise grâce de ne pas reconnaître ce qu’il a de nouveau et, pour un Européen de ma génération intellectuelle, de singulièrement réjouissant.

    Pendant des décennies, les identitaires européens se sont trouvés confrontés à un discours américain presque exclusivement formulé dans le langage de l’universalisme libéral. Il était question de marchés ouverts, de démocratie exportable, de droits individuels et de progrès indéfini. Les peuples, les traditions, les ancêtres et les différences historiques entre civilisations n’y occupaient qu’une place accessoire, lorsqu’ils n’étaient pas regardés avec suspicion.

    Aujourd’hui, un secrétaire d’État américain prononce devant l’Acropole un discours dans lequel il célèbre le caractère singulier de notre civilisation, la fidélité aux ancêtres, l’excellence, le courage, le devoir, le sacrifice et la volonté de survivre. Il dénonce la honte du passé, rappelle la légitimité des intérêts nationaux et affirme que les peuples n’ont pas à dissoudre leurs identités dans une communauté mondiale indifférenciée.

    Il serait excessif de prétendre que ces idées étaient totalement absentes de la tradition politique américaine. Elles y ont toujours possédé leurs représentants, souvent minoritaires dans les institutions dominantes. Ce qui est nouveau, c’est de les entendre exposées avec une telle netteté par le chef de la diplomatie américaine, au nom d’une administration en exercice.

    Les politiques migratoires engagées par Washington fournissent un autre terrain de rapprochement. L’administration Trump a donné une importance considérable aux expulsions d’étrangers en situation irrégulière et à la maîtrise des frontières. Certains milieux européens favorables à la remigration y voient une traduction pratique de préoccupations qu’ils défendent depuis longtemps. Les situations ne sont pourtant pas identiques : l’éloignement d’étrangers dépourvus de titre de séjour ne recouvre pas toutes les acceptions politiques que le mot remigration a acquises en Europe. L’expérience américaine n’en constitue pas moins un objet d’observation dont il serait peu judicieux de détourner les yeux.

    La question demeure de savoir si cette convergence de vocabulaire annonce une transformation durable des conceptions politiques américaines ou si elle restera subordonnée aux nécessités de la stratégie de Washington. Il faudra juger sur les actes, sur les institutions et sur la durée. Les discours les plus élevés peuvent accompagner les politiques les plus prosaïques.

    Je repose ma tablette. Le soleil descend doucement sur Barjols et le rosé a pris, dans mon verre, une teinte plus ambrée. Quelques conversations montent des tables voisines. La Provence poursuit tranquillement sa journée, indifférente aux grandes constructions géopolitiques et aux querelles idéologiques qui agitent les chancelleries. C’est peut-être là, dans cette continuité modeste de la vie européenne, que se trouve une part de ce que nous souhaitons préserver.

    Je ne demande pas à Marco Rubio de devenir un identitaire européen. Il est américain, et les intérêts de son pays constituent naturellement sa première préoccupation. Je ne lui demande pas davantage de partager notre conception de l’Europe, de son ancien héritage indo-européen, de sa diversité intérieure ou de son autonomie géopolitique. Il suffit déjà qu’un homme investi de telles responsabilités comprenne que notre civilisation possède une histoire singulière, qu’elle ne peut être réduite à quelques abstractions juridiques et que sa permanence exige autre chose que la prospérité matérielle.

    Nous ne parlons pas encore tout à fait la même langue. Pourtant, pour la première fois depuis bien longtemps, certains hommes qui gouvernent à Washington emploient des mots que nous reconnaissons. Voilà qui mérite d’être entendu, sans naïveté et sans renoncer à rien de ce qui nous distingue.

    Entre Athènes et Washington, il reste un océan. Entre l’Europe et l’Amérique, il demeure deux histoires et deux destins politiques. Marco Rubio a retrouvé le chemin de l’Acropole. À nous, Européens, de retrouver celui de notre propre puissance, sans confondre l’amitié des Américains avec l’obligation de marcher sous leur bannière.

    En attendant, je lève mon verre à ce petit miracle diplomatique : entendre, depuis l’autre rive de l’Atlantique, un homme d’État parler de nos ancêtres sans rougir et de notre civilisation sans demander pardon.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 10 octobre 2026)

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  • Les patriotes… de l’étranger !

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de David Engels cueilli sur le site de Politique magazine et consacré au nécessaire refus de la vassalisation de l'Europe...

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    Les patriotes… de l’étranger

    Il m’arrive de plus en plus souvent de refermer mon ordinateur avec un sentiment de lassitude. Dès que je critique la politique américaine, me voilà immédiatement soupçonné d’être un « agent secret du Kremlin » ; si j’exprime des réserves à l’égard de la Russie, je me fais dénoncer comme un « atlantiste » ; et à cette opposition commence d’ailleurs à s’ajouter une troisième puissance, la Chine, tandis que, dans certaines régions d’Europe, la Turquie apparaît lentement mais sûrement comme un pôle de référence… et je vous fais grâce d’Israël… Il ne s’agit plus de discuter d’un problème concret, d’examiner les intérêts de son propre pays ou de son continent, mais de choisir un protecteur, un camp, presque un suzerain : tout est réduit désormais à une discussion stérile sur l’adhésion à des « camps » dont aucun n’est dirigé par l’Europe.

    Le plus frappant, c’est que cette logique traverse aujourd’hui tous les courants politiques. À gauche comme à droite, parmi les souverainistes comme parmi les européistes, nombreux sont ceux qui semblent persuadés que l’avenir de leur nation dépendra avant tout de l’appui d’une puissance extra-européenne. Certains voient dans les États-Unis le seul rempart contre la Russie ; d’autres placent leurs espoirs dans Moscou pour contrebalancer l’influence américaine ; d’autres encore regardent vers Pékin ou vers Ankara. Même des gouvernements réputés farouchement patriotes, tel celui de Viktor Orbán (qu’il repose en paix), s’efforcent d’entretenir simultanément des relations privilégiées avec plusieurs de ces grands pôles de puissance. Et l’on en vient à ce paradoxe singulier : celui qui refuse de choisir un empire et pense avant tout à la civilisation européenne est souvent présenté comme un traître à sa nation, tandis que celui qui fonde explicitement la stratégie de son pays sur le soutien d’une puissance étrangère continue à se proclamer patriote.

    Depuis des siècles, les Européens peinent à penser leur destin à l’échelle de leur propre civilisation

    Mais est-ce vraiment tellement nouveau ? Ce parochialisme ne constitue-t-il pas plutôt une constante de l’histoire européenne ? Depuis des siècles, les Européens peinent à penser leur destin à l’échelle de leur propre civilisation et tendent à impliquer des puissances extérieures dans leurs luttes intérieures, ce qui n’est pas sans rappeler les cités grecques qui faisaient déjà appel aux Perses ou aux Romains contre leurs rivales.

    Le cas le plus emblématique et qui devrait le plus nous faire penser demeure sans doute celui de la guerre de Trente Ans. Chacun des protagonistes croyait défendre ses intérêts particuliers ; chacun estimait que l’appui d’une puissance étrangère lui permettrait d’obtenir un avantage décisif sur ses voisins. Les princes protestants accueillirent avec enthousiasme l’intervention suédoise ; les Habsbourg sollicitèrent l’aide de leurs cousins espagnols ; et bien évidemment ces patrons extérieurs, comme par exemple la France de Richelieu, n’agissaient pas du tout par sympathie idéologique mais par pur calcul politique afin d’affaiblir durablement le Saint-Empire. Tous ces petits princes et ducs allemands pensaient agir en « patriotes » et agir pour l’intérêt de leur petite parcelle de terre ; et tous contribuèrent pourtant à détruire l’équilibre politique de l’Europe centrale. L’Allemagne sortit exsangue d’un conflit dont les véritables bénéficiaires furent précisément les puissances périphériques appelées à arbitrer les querelles européennes.

    Hélas, cette incapacité à dépasser les rivalités internes constitue peut-être l’une des caractéristiques les plus désagréables de l’histoire politique européenne. Là où d’autres grandes civilisations ont progressivement appris à distinguer leurs conflits intérieurs de leurs intérêts géopolitiques fondamentaux, les Européens continuent souvent à considérer leurs voisins comme leurs principaux adversaires. Pour un patriote polonais, la menace première demeure fréquemment l’Allemagne et la Russie ; pour un patriote français, l’Allemagne ou parfois le Royaume-Uni ; pour un patriote allemand, la France ou la Pologne ; pour un Hongrois, Bruxelles ou Bucarest ; et ainsi de suite. Dans ce contexte, l’alliance avec une puissance extérieure apparaît presque naturellement comme le moyen de rétablir un équilibre favorable.

    Réapprendre à agir comme les composantes d’une même civilisation

    Pourtant, cette logique est profondément anachronique. Car le monde dans lequel évoluent aujourd’hui les nations européennes n’est plus celui des XVIIe, XVIIIe ou XIXe siècles. Les véritables pôles de puissance se situent désormais à une tout autre échelle et en dehors de notre continent. Les États-Unis, la Chine, la Russie, demain peut-être l’Inde et la Turquie, raisonnent comme des vrais empires civilisationnels dominés uniquement par leur propre raison d’État. Aucun stratège américain ne construit son analyse autour d’une véritable sympathie individuelle dans le contexte de l’antagonisme séculaire entre Français et Allemands ; aucun responsable chinois ne se demande s’il convient de durablement favoriser Varsovie contre Budapest ou Madrid contre Rome. Tous observent avant tout l’Europe comme un ensemble qu’il faut à tout prix fragmenter et dont ils cherchent à orienter l’évolution dans le sens de leurs propres intérêts en se servant consciemment de nos différents idéologiques et politiques afin de faire avancer leurs intérêts.

    Bien évidemment, toute grande puissance agit conformément à sa propre logique, et l’on peut déjà relire dans l’Arthashâstra de Kautilya la théorie selon laquelle il faut affaiblir son voisin et s’allier avec le voisin de son voisin. Les États-Unis souhaitent conserver un partenaire économiquement prospère mais politiquement dépendant ; la Russie préfère avoir face à elle un voisin divisé plutôt qu’une puissance continentale capable de lui faire contrepoids ; la Chine voit avant tout dans l’Europe un immense marché ; la Turquie poursuit ses propres ambitions régionales de retour sur les Balkans, etc. Rien de tout cela n’est exceptionnel. La Russie supporte aujourd’hui les milieux conservateurs en Europe ? On peut être sûr que, demain, si ces même milieux devenaient porteurs d’un vrai patriotisme européen, la Russie investirait dans le soutien des oppositions de gauche, tout comme François Ier, qui soutenait les Turcs contre Charles Quint tout en ayant promis de partir en croisade contre l’Islam, ou comme Richelieu, qui persécutait les protestants en France tout en les soutenant en Allemagne.

    Dans ce contexte, le « patriotisme » national cherchant désespérément un appui à l’extérieur cesse d’être une affirmation d’indépendance civilisationnelle pour devenir une forme de dépendance choisie : pour devenir le chef dans la cour des petits, l’on se place sous la tutelle de l’un des garçons de la cour des grands, sans réaliser que c’est exactement ce que font tous les autres également. Mais la véritable opposition aujourd’hui n’est pas celle qui séparerait les conservateurs des progressistes, ni celle qui divise les nationalistes et les mondialistes ; c’est celle qui oppose ceux qui continuent à penser exclusivement à l’échelle de leur État-nation à ceux qui comprennent que les nations européennes ne pourront préserver durablement leur liberté qu’en réapprenant à agir ensemble comme les composantes d’une même civilisation.

    Une des dernières fenêtres d’opportunité

    Il ne s’agit évidemment pas de ressusciter l’Union européenne telle qu’elle fonctionne aujourd’hui. L’Europe bureaucratique de Bruxelles, construite sur un universalisme abstrait, une technocratie désincarnée et la négation progressive des identités nationales, ne saurait constituer une réponse satisfaisante à la crise civilisationnelle que nous vivons, elle en est plutôt un symptôme. L’Europe dont nous avons besoin devrait être tout autre : une Europe consciente de son héritage grec, romain, païen et chrétien, respectueuse de la diversité historique de ses peuples, prête à défendre son identité civilisationnelle contre tout ennemi extérieur et intérieur, et fondée sur le principe de subsidiarité et de coopération entre des nations demeurant pleinement elles-mêmes.

    Paradoxalement, ceux qui prétendent aujourd’hui défendre avec le plus de vigueur l’État-nation sont souvent ceux qui contribuent le plus à le fragiliser, puisqu’ils l’enferment dans une solitude géopolitique désormais insoutenable tout en décrédibilisant durablement patriotisme et conservatisme dans les yeux de ceux qui ne veulent pas détricoter les acquis de l’idée européenne. À l’inverse, c’est peut-être en acceptant de replacer la nation dans le cadre plus vaste de la civilisation européenne qu’il sera encore possible d’en assurer la pérennité. Renforcer la France par une alliance avec la Russie afin d’affronter une Allemagne soutenue par les États-Unis, ce n’est pas un acte de patriotisme, mais de suicide géopolitique. En revanche, s’arranger entre voisins européens afin d’éviter, après le grand remplacement, la grande vassalisation, est le seul véritable acte de patriotisme qui a encore un sens à mes yeux.

    Nous disposons sans doute d’une des dernières fenêtres d’opportunité pour accomplir cette mutation. Les États-Unis semblent se détourner progressivement des affaires européennes ; la Russie demeure affaiblie par ses difficultés économiques et militaires ; la Chine, malgré son ascension, reste encore géographiquement éloignée de notre continent. Mais cette configuration exceptionnelle ne durera probablement pas, d’autant plus que la migration de masse, le retard technologique, la crise démographique, la haine des wokes pour notre identité et le déclin infrastructurel vont bientôt nous affaiblir durablement. Dans une décennie, les rapports de force auront donc changé encore plus à notre détriment, et les marges de manœuvre européennes risquent d’être beaucoup plus étroites.

    Refuser de choisir entre Washington, Moscou, Pékin, Ankara, Tel Aviv ou Dubaï ne signifie pas vouloir l’isolement de nos nations ; cela signifie au contraire vouloir leur éviter de devenir les provinces périphériques d’empires étrangers et de se concentrer sur la vraie lutte qui importe, celle contre les élites européistes et en faveur de nouvelles élites patriotiques. Ainsi, dans le monde qui s’annonce, l’alternative n’est plus entre l’Europe et les nations, mais entre une Europe capable de redevenir une puissance civilisationnelle et des nations progressivement réduites à chercher leur salut sous la protection d’autrui.

    David Engels (Politique magazine, 15 septembre 2026)

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  • Tour d'horizon... (310)

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    Au sommaire cette semaine :

    - sur Le Grand Continent,  Cristina Caffarra exhorte les Européens à se donner les moyens de la puissance dans le domaine de l'IA...

    L’Europe doit recommencer à construire

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    - sur le site de la revue sociale et identitaire Le Cri du Peuple, Loup Viallet réfléchit à la question de la "démocratie ethnique"...

    Le modèle de la démocratie ethnique appliqué au cas français

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  • La Lotharingie...

    Les éditions Godefroy de Bouillon viennent de publier un court essai de Marc Erard intitulé La Lotharingie - Un enjeu géopolitique pour hier, aujourd'hui et demain. Suisse romand, Marc Erard est déjà l'auteur d'un récit uchronique, Le Royaume perdu de Lotharingie (Le Polémarque, 2025).

     

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    " Au début de l’ère médiévale, entre France et Allemagne, vécut brièvement un royaume de Lotharingie. Ce dernier fut la triste proie des ancêtres de la France et de l’Allemagne. Dès lors, cette ancienne terre lotharingienne, de la mer du Nord à l’Italie, fut un enjeu majeur de la géopolitique européenne qui engendra de très nombreux conflits sanglants. Cet essai tente d’explorer ce vieux passé lotharingien pour donner quelques clés d’interprétation pour comprendre l’Europe contemporaine. Ce petit ouvrage ouvre de larges questionnements ; son but principal : inviter le lecteur à une réflexion originale sur les racines historiques de la civilisation occidentale. Au fond, bien humblement, ce livre pose peut-être plus de questions qu’il n’apporte de véritables réponses."

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  • L'Europe en guerre...

    Les éditions de L'Escadron viennent de publier un ouvrage de Franck Segrétain intitulé L'Europe en guerre 1918-1923. L'auteur est historien au Service historique de la défense.

     

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    " Alors que l’armistice de 1918 semble marquer la fin de la « Grande Guerre » à l'Ouest, l’Europe centrale et orientale bascule dans un chaos sanglant qui durera jusqu’en 1923. Franck Segretain retrace avec précision ces conflits méconnus : de l'Ukraine à la Turquie en passant par la Pologne et les pays baltes, où les empires mourants laissent place à des États-nations naissants au prix de guerres civiles et territoriales. Cet ouvrage analyse comment la volonté d'autodétermination des peuples, portée par le président Wilson, s'est heurtée à la réalité du terrain et aux ambitions bolcheviques, causant plus de cinq millions de victimes supplémentaires. Une synthèse historique essentielle pour comprendre les racines des tensions géopolitiques qui fragmentent encore l'Europe aujourd'hui."

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  • L'occidentalisme : maladie infantile des milieux droitiers...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Alain de Benoist, cueilli sur le site de la revue Éléments et consacré au retour de l'occidentalisme dans les milieux de droite...

     

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    Une publication sur X du compte de la Maison Blanche en 2025...

     

    Alain de Benoist : « La réapparition récente dans les milieux droitiers de cette maladie infantile qu’est l’occidentalisme me paraît consternante »

    À l’occasion de la sortie du quatrième hors-série de la revue Éléments, « États-Unis, nos meilleurs ennemis », issu de cinquante ans d’archives, Alain de Benoist revient sur la critique radicale de l’américanisme menée par la Nouvelle Droite. Entre fondements idéologiques, soft power et second mandat de Trump, il dresse un portrait sans concession de la puissance qui continue de façonner – et de menacer – l’identité européenne.

    ÉLÉMENTS. Dans ce hors-série qui couvre plus de cinquante ans d’analyses, quelle est selon vous la constante la plus marquante de la critique de l’« américanisme » par Éléments ? Qu’est-ce qui n’a presque pas changé depuis les années 1970, malgré les mutations de la puissance américaine ?

    ALAIN DE BENOIST. Il faudrait plutôt se demander pourquoi les États-Unis n’ont « presque pas changé » depuis leur fondation, il y a 250 ans ! On est en effet devant le cas, quasiment unique, d’une puissance qui depuis sa fondation n’a pratiquement cessé de se réclamer des mêmes principes (ce qui explique ses difficultés à comprendre la variété des idées et des doctrines qui caractérise la longue histoire européenne : pour les Américains, c’est trop « sophisticated », trop éloigné de la casual culture). Ces principes ne sont pas les nôtres. Ce que voulaient déjà les « Pères fondateurs » de l’Amérique, c’était rompre de façon radicale avec une Europe dont ils réprouvaient les valeurs et les mœurs. Héritiers d’une tradition puritaine et biblico-messianique, ils voulaient édifier de l’autre côté de l’océan une « cité sur la colline » (city upon a hill) qu’ils concevaient comme une nouvelle Jérusalem. Pour le pasteur puritain John Winthrop, inventeur de cette expression, l’Amérique devait à la fois se tenir à l’écart de l’Europe et constituer un modèle moral et politique appelé à servir d’exemple au « reste du monde » (rest of the world). D’où l’alternance de l’isolationnisme ou (exceptionnalisme américain) et de l’interventionnisme aux États-Unis.

         La principale constante de la critique de l’américanisme proposée par Éléments a consisté à montrer en quoi l’Europe se distingue des États-Unis (ou de l’« Occident ») et surtout en quoi les intérêts européens et les intérêts américains sont (et ne peuvent être que) divergents. Du point de vue géopolitique, les États-Unis ont succédé à l’Angleterre pour incarner la grande puissance de la Mer, l’Europe continentale correspondant au contraire à la puissance de la Terre. Au-delà des données purement géographiques, cette opposition entre la Mer et la Terre en recouvre d’autres. La Mer, qui ne connaît pas de frontières, est du côté des flux, des échanges, de la logique « maritime » du grand commerce, de l’homme désinséré de ses appartenances fixes, tandis que la Terre est du côté des frontières, des territoires, du politique, des valeurs telluriques, des modes de vie enracinés. L’Amérique, c’est le règne de la quantité et du « toujours plus » – le règne de l’avoir contre la vérité de l’être.

         Les États-Unis sont ainsi devenus le pôle central du capitalisme, du libéralisme et de l’idéologie des droits de l’homme, c’est-à-dire le moteur de la modernité. Leur universalisme leur interdit de reconnaître que le monde est un multivers, composé de cultures et des peuples qui n’ont nullement vocation à les prendre pour modèle. Pour eux, le monde n’est compréhensible qu’une fois américanisé. Cette incapacité à comprendre que le « reste du monde » ne raisonne pas forcément comme eux explique aussi leurs échecs militaires : surévaluant l’importance de la technologie, ils sont incapables, en temps de guerre, de prévoir le jour d’après (the day after), c’est-à-dire d’œuvrer à un règlement politique des causes du conflit. Ils ont une tactique (en fait un programme de frappe), mais pas de stratégie. On vient de le voir encore avec leur défaite face à l’Iran.

    ÉLÉMENTS. Comprenez-vous l’attirance, pour ne pas dire l’enthousiasme, d’une partie de la « droite » française, notamment chez les jeunes, pour l’aventure trumpiste et ses divers avatars, du techno-prométhéisme d’Elon Musk aux « lumières sombres » de Curtis Yarvin ?

    ALAIN DE BENOIST. On peut toujours « comprendre » ce que l’on réprouve, mais il est plus utile de l’expliquer. L’attirance, voire l’enthousiasme, dont vous parlez s’explique à mon avis par une sidérante montée de l’inculture qui, pour des raisons de génération (dont ils ne sont pas responsables), est un trait dominant chez la plupart de nos jeunes contemporains. Accrochés à leur iPhone, biberonnés aux réseaux sociaux, c’est-à-dire à l’addition de l’égout et de l’ego, ils sont idéologiquement dépourvus de repères, tout comme le sont de plus en plus leurs aînés. Rien ne les incite plus à se former, en particulier par la lecture d’auteurs fondamentaux. La droite a de tout temps été plus réactive que réflexive. La jeunesse est par ailleurs (et heureusement) l’âge de l’enthousiasme. Donald Trump est un personnage simple : avec lui, on n’a pas besoin de réfléchir. Elon Musk, Curtis Yarvin, Peter Thiel, les « lumières sombres », la rédemption par l’homme-machine, c’est nouveau, c’est amusant, on s’y rallie comme à une mode – qui passera. Il y a moins de dix ans, Raymond Kurzweil, l’un des gourous du « transhumanisme », annonçait la disparition de la mort pour 2029. On l’a déjà oublié. Musk, Yarvin et les autres ont un imaginaire façonné par la science-fiction et la Marvel culture. Ils rêvent de jeunesse éternelle et de colonisation des planètes. C’est idiot, mais ça fait rêver. Ils peuvent avoir à l’occasion des intuitions qui ne sont pas fausses, mais quand on va y voir de plus près, tout ce qu’ils proposent, c’est d’en finir avec la démocratie parce qu’elle repose sur la souveraineté du peuple, d’établir une nouvelle autocratie réactionnaire ressemblant à une monarchie technologique, dirigée par un roi-PDG, qui consacrerait définitivement (comme chez les libertariens) l’élimination du politique au profit de l’économie et du commerce.

         De façon plus générale, la réapparition récente dans les milieux droitiers de cette maladie infantile qu’est l’occidentalisme me paraît consternante. Péguy disait qu’il faut voir ce que l’on voit : ne pas comprendre ce qui distingue en profondeur l’Europe de l’Occident, c’est vraiment ne rien voir du tout. L’Occident est aujourd’hui une vieille baudruche dégonflée, assez sale de surcroît. Comme je l’avais prévu il y a déjà quarante ans, la montée des pays de ce qu’on appelait autrefois le « Tiers-monde » va, je l’espère, accélérer sa chute, condition nécessaire pour passer d’un Nomos de la Terre unipolaire à un ordre international fondé sur la pluralité des peuples et des cultures. Nous sommes des Européens, certainement pas des Occidentaux !

    ÉLÉMENTS. Vous écrivez que l’arrivée de Trump au pouvoir n’est pas un simple épisode, mais une « révolution ». Dans quelle mesure ce second mandat confirme-t-il, ou au contraire complexifie-t-il, la vision traditionnelle de la Nouvelle Droite sur les États-Unis comme « meilleurs ennemis » de l’Europe ?

    ALAIN DE BENOIST.  L’arrivée de Donald Trump représente un événement d’abord parce que le personnage est un caractériel de grande ampleur. Un paranoïaque égocentrique et parfois délirant. Son élection, c’est le couronnement du Père Ubu. Son seul mérite (et c’est en cela que consiste la « révolution ») est de dire tout haut, sans état d’âme, ce que ses prédécesseurs s’appliquaient à cacher : Trump ne masque pas ses ambitions impérialistes sous le discours convenu de la morale humanitaire (« freedom and democracy »), au contraire il les proclame. Et comme la politique se résume chez lui à des deals commerciaux, il se comporte comme un joueur de Monopoly : la bande de Gaza, le Groënland, le Canada, j’achète ! Certes, il a aussi pris des décisions (brutales) qu’on peut approuver, et je vois bien que certains droitiers aimeraient bien les voir mises en œuvre aussi de ce côté-ci de l’Atlantique. Le problème est que Trump exècre l’Europe et les Européens et qu’il ne manque pas une occasion de le dire, son principal argument étant que les Européens (qu’il s’agise de Macron, de Pedro Sánchez ou de Meloni) ne lui obéissent pas assez. Trump veut « rendre sa grandeur à l’Amérique », il n’a rien gagner à voir revenir la grandeur de l’Europe. C’est la raison pour laquelle, même si l’on veut faire comme lui, on devra le faire contre lui.

    ÉLÉMENTS. Le titre « nos meilleurs ennemis » évoque aussi bien l’impérialisme militaire que le soft power et l’arasement culturel. Quelle forme d’influence américaine vous paraît aujourd’hui la plus dangereuse pour l’identité européenne : l’économique, le militaire, ou la colonisation de l’imaginaire?

    ALAIN DE BENOIST. La dernière, probablement, parce que c’est celle qui nous inonde le plus tous les jours. L’influence militaire est en baisse (l’OTAN est en train de vivre ses derniers instants), l’influence économique n’est pas exclusivement américaine. Ce qui est aujourd’hui le plus frappant, c’est que Trump ne veut plus avoir d’alliés. Les Européens le découvrent avec la même consternation que les monarchies du Golfe, qui s’aperçoivent que les bases américaines qu’ils ont laissé s’installer sur leur sol les désignent comme des cibles, sans qu’ils puissent obtenir la moindre protection. Vous connaissez sans doute les mots de Henry Kissinger : « Être les ennemis de l’Amérique présente des dangers, mais être son ami est fatal ». C’est exactement ce que l’on a vu se produire, depuis le Sud-Vietnam jusqu’à l’Afghanistan. C’est ce que découvrira peut-être Israël d’ici quelques années. Pendant plus d’un demi-siècle, nous n’avons cessé de mettre en garde contre le « parapluie américain » dont les Européens espéraient, contre toute évidence, qu’il les protégerait des méchants Russes. Aujourd’hui, on constate que le parapluie était troué, et que les Américains ne prendront jamais le risque d’être vitrifiés pour nous sauver. Il reste à en assumer les conséquences.

    ÉLÉMENTS. À la lumière des archives rassemblées dans ce numéro et des bouleversements actuels, voyez-vous encore possible une relation d’alliance réelle et équilibrée entre l’Europe et les États-Unis, ou faut-il désormais penser en termes de détachement stratégique et culturel plus radical ?

    ALAIN DE BENOIST. La réponse est évidemment contenue dans la question. Toute alliance avec les États-Unis ne peut être que nuisible à l’Europe. Au regard de la situation actuelle, cette alliance est même désormais impossible, puisque le lien transatlantique a maintenant été brisé (à l’initiative de Washington). En profondeur, sur quoi pourrait-elle d’ailleurs s’appuyer ? Spéculer sur une éventuelle parenté d’origine ne conduit nulle part : voyez déjà à quel point l’histoire a fait des Allemands et des Anglo-Saxons des peuples aux mentalités opposées – cette opposition ayant été théorisée par plus d’un auteur, de Spengler et Schmitt jusqu’à Sombart –, alors qu’ils proviennent l’un et l’autre d’une même souche germanique. En plus de ses marchandises, l’Amérique nous envoie depuis des décennies la misandrie néoféministe, la théorie du genre, la Gay Pride, la cancel culture, les folies de la « déconstruction » et j’en passe. Le mieux pour elle serait de cesser de vouloir régenter le monde pour se recentrer sur ses problèmes, qui ne sont pas minces. Le mieux pour l’Europe est de se constituer en puissance autonome, creuset d’une culture et d’une civilisation qui lui soient propres. L’Europe ou le chaos.

    Alain de Benoist, propos recueillis par Xavier Eman (Site de la revue Éléments, 31 août 2026)

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