Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

europe

  • Les patriotes… de l’étranger !

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de David Engels cueilli sur le site de Politique magazine et consacré au nécessaire refus de la vassalisation de l'Europe...

    Europe_Civilisation.jpg

    Les patriotes… de l’étranger

    Il m’arrive de plus en plus souvent de refermer mon ordinateur avec un sentiment de lassitude. Dès que je critique la politique américaine, me voilà immédiatement soupçonné d’être un « agent secret du Kremlin » ; si j’exprime des réserves à l’égard de la Russie, je me fais dénoncer comme un « atlantiste » ; et à cette opposition commence d’ailleurs à s’ajouter une troisième puissance, la Chine, tandis que, dans certaines régions d’Europe, la Turquie apparaît lentement mais sûrement comme un pôle de référence… et je vous fais grâce d’Israël… Il ne s’agit plus de discuter d’un problème concret, d’examiner les intérêts de son propre pays ou de son continent, mais de choisir un protecteur, un camp, presque un suzerain : tout est réduit désormais à une discussion stérile sur l’adhésion à des « camps » dont aucun n’est dirigé par l’Europe.

    Le plus frappant, c’est que cette logique traverse aujourd’hui tous les courants politiques. À gauche comme à droite, parmi les souverainistes comme parmi les européistes, nombreux sont ceux qui semblent persuadés que l’avenir de leur nation dépendra avant tout de l’appui d’une puissance extra-européenne. Certains voient dans les États-Unis le seul rempart contre la Russie ; d’autres placent leurs espoirs dans Moscou pour contrebalancer l’influence américaine ; d’autres encore regardent vers Pékin ou vers Ankara. Même des gouvernements réputés farouchement patriotes, tel celui de Viktor Orbán (qu’il repose en paix), s’efforcent d’entretenir simultanément des relations privilégiées avec plusieurs de ces grands pôles de puissance. Et l’on en vient à ce paradoxe singulier : celui qui refuse de choisir un empire et pense avant tout à la civilisation européenne est souvent présenté comme un traître à sa nation, tandis que celui qui fonde explicitement la stratégie de son pays sur le soutien d’une puissance étrangère continue à se proclamer patriote.

    Depuis des siècles, les Européens peinent à penser leur destin à l’échelle de leur propre civilisation

    Mais est-ce vraiment tellement nouveau ? Ce parochialisme ne constitue-t-il pas plutôt une constante de l’histoire européenne ? Depuis des siècles, les Européens peinent à penser leur destin à l’échelle de leur propre civilisation et tendent à impliquer des puissances extérieures dans leurs luttes intérieures, ce qui n’est pas sans rappeler les cités grecques qui faisaient déjà appel aux Perses ou aux Romains contre leurs rivales.

    Le cas le plus emblématique et qui devrait le plus nous faire penser demeure sans doute celui de la guerre de Trente Ans. Chacun des protagonistes croyait défendre ses intérêts particuliers ; chacun estimait que l’appui d’une puissance étrangère lui permettrait d’obtenir un avantage décisif sur ses voisins. Les princes protestants accueillirent avec enthousiasme l’intervention suédoise ; les Habsbourg sollicitèrent l’aide de leurs cousins espagnols ; et bien évidemment ces patrons extérieurs, comme par exemple la France de Richelieu, n’agissaient pas du tout par sympathie idéologique mais par pur calcul politique afin d’affaiblir durablement le Saint-Empire. Tous ces petits princes et ducs allemands pensaient agir en « patriotes » et agir pour l’intérêt de leur petite parcelle de terre ; et tous contribuèrent pourtant à détruire l’équilibre politique de l’Europe centrale. L’Allemagne sortit exsangue d’un conflit dont les véritables bénéficiaires furent précisément les puissances périphériques appelées à arbitrer les querelles européennes.

    Hélas, cette incapacité à dépasser les rivalités internes constitue peut-être l’une des caractéristiques les plus désagréables de l’histoire politique européenne. Là où d’autres grandes civilisations ont progressivement appris à distinguer leurs conflits intérieurs de leurs intérêts géopolitiques fondamentaux, les Européens continuent souvent à considérer leurs voisins comme leurs principaux adversaires. Pour un patriote polonais, la menace première demeure fréquemment l’Allemagne et la Russie ; pour un patriote français, l’Allemagne ou parfois le Royaume-Uni ; pour un patriote allemand, la France ou la Pologne ; pour un Hongrois, Bruxelles ou Bucarest ; et ainsi de suite. Dans ce contexte, l’alliance avec une puissance extérieure apparaît presque naturellement comme le moyen de rétablir un équilibre favorable.

    Réapprendre à agir comme les composantes d’une même civilisation

    Pourtant, cette logique est profondément anachronique. Car le monde dans lequel évoluent aujourd’hui les nations européennes n’est plus celui des XVIIe, XVIIIe ou XIXe siècles. Les véritables pôles de puissance se situent désormais à une tout autre échelle et en dehors de notre continent. Les États-Unis, la Chine, la Russie, demain peut-être l’Inde et la Turquie, raisonnent comme des vrais empires civilisationnels dominés uniquement par leur propre raison d’État. Aucun stratège américain ne construit son analyse autour d’une véritable sympathie individuelle dans le contexte de l’antagonisme séculaire entre Français et Allemands ; aucun responsable chinois ne se demande s’il convient de durablement favoriser Varsovie contre Budapest ou Madrid contre Rome. Tous observent avant tout l’Europe comme un ensemble qu’il faut à tout prix fragmenter et dont ils cherchent à orienter l’évolution dans le sens de leurs propres intérêts en se servant consciemment de nos différents idéologiques et politiques afin de faire avancer leurs intérêts.

    Bien évidemment, toute grande puissance agit conformément à sa propre logique, et l’on peut déjà relire dans l’Arthashâstra de Kautilya la théorie selon laquelle il faut affaiblir son voisin et s’allier avec le voisin de son voisin. Les États-Unis souhaitent conserver un partenaire économiquement prospère mais politiquement dépendant ; la Russie préfère avoir face à elle un voisin divisé plutôt qu’une puissance continentale capable de lui faire contrepoids ; la Chine voit avant tout dans l’Europe un immense marché ; la Turquie poursuit ses propres ambitions régionales de retour sur les Balkans, etc. Rien de tout cela n’est exceptionnel. La Russie supporte aujourd’hui les milieux conservateurs en Europe ? On peut être sûr que, demain, si ces même milieux devenaient porteurs d’un vrai patriotisme européen, la Russie investirait dans le soutien des oppositions de gauche, tout comme François Ier, qui soutenait les Turcs contre Charles Quint tout en ayant promis de partir en croisade contre l’Islam, ou comme Richelieu, qui persécutait les protestants en France tout en les soutenant en Allemagne.

    Dans ce contexte, le « patriotisme » national cherchant désespérément un appui à l’extérieur cesse d’être une affirmation d’indépendance civilisationnelle pour devenir une forme de dépendance choisie : pour devenir le chef dans la cour des petits, l’on se place sous la tutelle de l’un des garçons de la cour des grands, sans réaliser que c’est exactement ce que font tous les autres également. Mais la véritable opposition aujourd’hui n’est pas celle qui séparerait les conservateurs des progressistes, ni celle qui divise les nationalistes et les mondialistes ; c’est celle qui oppose ceux qui continuent à penser exclusivement à l’échelle de leur État-nation à ceux qui comprennent que les nations européennes ne pourront préserver durablement leur liberté qu’en réapprenant à agir ensemble comme les composantes d’une même civilisation.

    Une des dernières fenêtres d’opportunité

    Il ne s’agit évidemment pas de ressusciter l’Union européenne telle qu’elle fonctionne aujourd’hui. L’Europe bureaucratique de Bruxelles, construite sur un universalisme abstrait, une technocratie désincarnée et la négation progressive des identités nationales, ne saurait constituer une réponse satisfaisante à la crise civilisationnelle que nous vivons, elle en est plutôt un symptôme. L’Europe dont nous avons besoin devrait être tout autre : une Europe consciente de son héritage grec, romain, païen et chrétien, respectueuse de la diversité historique de ses peuples, prête à défendre son identité civilisationnelle contre tout ennemi extérieur et intérieur, et fondée sur le principe de subsidiarité et de coopération entre des nations demeurant pleinement elles-mêmes.

    Paradoxalement, ceux qui prétendent aujourd’hui défendre avec le plus de vigueur l’État-nation sont souvent ceux qui contribuent le plus à le fragiliser, puisqu’ils l’enferment dans une solitude géopolitique désormais insoutenable tout en décrédibilisant durablement patriotisme et conservatisme dans les yeux de ceux qui ne veulent pas détricoter les acquis de l’idée européenne. À l’inverse, c’est peut-être en acceptant de replacer la nation dans le cadre plus vaste de la civilisation européenne qu’il sera encore possible d’en assurer la pérennité. Renforcer la France par une alliance avec la Russie afin d’affronter une Allemagne soutenue par les États-Unis, ce n’est pas un acte de patriotisme, mais de suicide géopolitique. En revanche, s’arranger entre voisins européens afin d’éviter, après le grand remplacement, la grande vassalisation, est le seul véritable acte de patriotisme qui a encore un sens à mes yeux.

    Nous disposons sans doute d’une des dernières fenêtres d’opportunité pour accomplir cette mutation. Les États-Unis semblent se détourner progressivement des affaires européennes ; la Russie demeure affaiblie par ses difficultés économiques et militaires ; la Chine, malgré son ascension, reste encore géographiquement éloignée de notre continent. Mais cette configuration exceptionnelle ne durera probablement pas, d’autant plus que la migration de masse, le retard technologique, la crise démographique, la haine des wokes pour notre identité et le déclin infrastructurel vont bientôt nous affaiblir durablement. Dans une décennie, les rapports de force auront donc changé encore plus à notre détriment, et les marges de manœuvre européennes risquent d’être beaucoup plus étroites.

    Refuser de choisir entre Washington, Moscou, Pékin, Ankara, Tel Aviv ou Dubaï ne signifie pas vouloir l’isolement de nos nations ; cela signifie au contraire vouloir leur éviter de devenir les provinces périphériques d’empires étrangers et de se concentrer sur la vraie lutte qui importe, celle contre les élites européistes et en faveur de nouvelles élites patriotiques. Ainsi, dans le monde qui s’annonce, l’alternative n’est plus entre l’Europe et les nations, mais entre une Europe capable de redevenir une puissance civilisationnelle et des nations progressivement réduites à chercher leur salut sous la protection d’autrui.

    David Engels (Politique magazine, 15 septembre 2026)

    Lien permanent Catégories : Points de vue 0 commentaire Pin it!
  • Tour d'horizon... (310)

    U-boat.jpg

     

     

    Au sommaire cette semaine :

    - sur Le Grand Continent,  Cristina Caffarra exhorte les Européens à se donner les moyens de la puissance dans le domaine de l'IA...

    L’Europe doit recommencer à construire

    IA_Europe.jpg

    - sur le site de la revue sociale et identitaire Le Cri du Peuple, Loup Viallet réfléchit à la question de la "démocratie ethnique"...

    Le modèle de la démocratie ethnique appliqué au cas français

    Viallet_Loup.jpg

    Lien permanent Catégories : Tour d'horizon 0 commentaire Pin it!
  • La Lotharingie...

    Les éditions Godefroy de Bouillon viennent de publier un court essai de Marc Erard intitulé La Lotharingie - Un enjeu géopolitique pour hier, aujourd'hui et demain. Suisse romand, Marc Erard est déjà l'auteur d'un récit uchronique, Le Royaume perdu de Lotharingie (Le Polémarque, 2025).

     

    Erard_La Lotharingie.jpg

    " Au début de l’ère médiévale, entre France et Allemagne, vécut brièvement un royaume de Lotharingie. Ce dernier fut la triste proie des ancêtres de la France et de l’Allemagne. Dès lors, cette ancienne terre lotharingienne, de la mer du Nord à l’Italie, fut un enjeu majeur de la géopolitique européenne qui engendra de très nombreux conflits sanglants. Cet essai tente d’explorer ce vieux passé lotharingien pour donner quelques clés d’interprétation pour comprendre l’Europe contemporaine. Ce petit ouvrage ouvre de larges questionnements ; son but principal : inviter le lecteur à une réflexion originale sur les racines historiques de la civilisation occidentale. Au fond, bien humblement, ce livre pose peut-être plus de questions qu’il n’apporte de véritables réponses."

    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!
  • L'Europe en guerre...

    Les éditions de L'Escadron viennent de publier un ouvrage de Franck Segrétain intitulé L'Europe en guerre 1918-1923. L'auteur est historien au Service historique de la défense.

     

    Segrétain_L'Europe en guerre.jpg

    " Alors que l’armistice de 1918 semble marquer la fin de la « Grande Guerre » à l'Ouest, l’Europe centrale et orientale bascule dans un chaos sanglant qui durera jusqu’en 1923. Franck Segretain retrace avec précision ces conflits méconnus : de l'Ukraine à la Turquie en passant par la Pologne et les pays baltes, où les empires mourants laissent place à des États-nations naissants au prix de guerres civiles et territoriales. Cet ouvrage analyse comment la volonté d'autodétermination des peuples, portée par le président Wilson, s'est heurtée à la réalité du terrain et aux ambitions bolcheviques, causant plus de cinq millions de victimes supplémentaires. Une synthèse historique essentielle pour comprendre les racines des tensions géopolitiques qui fragmentent encore l'Europe aujourd'hui."

    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!
  • L'occidentalisme : maladie infantile des milieux droitiers...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Alain de Benoist, cueilli sur le site de la revue Éléments et consacré au retour de l'occidentalisme dans les milieux de droite...

     

    Trump_King.jpg

    Une publication sur X du compte de la Maison Blanche en 2025...

     

    Alain de Benoist : « La réapparition récente dans les milieux droitiers de cette maladie infantile qu’est l’occidentalisme me paraît consternante »

    À l’occasion de la sortie du quatrième hors-série de la revue Éléments, « États-Unis, nos meilleurs ennemis », issu de cinquante ans d’archives, Alain de Benoist revient sur la critique radicale de l’américanisme menée par la Nouvelle Droite. Entre fondements idéologiques, soft power et second mandat de Trump, il dresse un portrait sans concession de la puissance qui continue de façonner – et de menacer – l’identité européenne.

    ÉLÉMENTS. Dans ce hors-série qui couvre plus de cinquante ans d’analyses, quelle est selon vous la constante la plus marquante de la critique de l’« américanisme » par Éléments ? Qu’est-ce qui n’a presque pas changé depuis les années 1970, malgré les mutations de la puissance américaine ?

    ALAIN DE BENOIST. Il faudrait plutôt se demander pourquoi les États-Unis n’ont « presque pas changé » depuis leur fondation, il y a 250 ans ! On est en effet devant le cas, quasiment unique, d’une puissance qui depuis sa fondation n’a pratiquement cessé de se réclamer des mêmes principes (ce qui explique ses difficultés à comprendre la variété des idées et des doctrines qui caractérise la longue histoire européenne : pour les Américains, c’est trop « sophisticated », trop éloigné de la casual culture). Ces principes ne sont pas les nôtres. Ce que voulaient déjà les « Pères fondateurs » de l’Amérique, c’était rompre de façon radicale avec une Europe dont ils réprouvaient les valeurs et les mœurs. Héritiers d’une tradition puritaine et biblico-messianique, ils voulaient édifier de l’autre côté de l’océan une « cité sur la colline » (city upon a hill) qu’ils concevaient comme une nouvelle Jérusalem. Pour le pasteur puritain John Winthrop, inventeur de cette expression, l’Amérique devait à la fois se tenir à l’écart de l’Europe et constituer un modèle moral et politique appelé à servir d’exemple au « reste du monde » (rest of the world). D’où l’alternance de l’isolationnisme ou (exceptionnalisme américain) et de l’interventionnisme aux États-Unis.

         La principale constante de la critique de l’américanisme proposée par Éléments a consisté à montrer en quoi l’Europe se distingue des États-Unis (ou de l’« Occident ») et surtout en quoi les intérêts européens et les intérêts américains sont (et ne peuvent être que) divergents. Du point de vue géopolitique, les États-Unis ont succédé à l’Angleterre pour incarner la grande puissance de la Mer, l’Europe continentale correspondant au contraire à la puissance de la Terre. Au-delà des données purement géographiques, cette opposition entre la Mer et la Terre en recouvre d’autres. La Mer, qui ne connaît pas de frontières, est du côté des flux, des échanges, de la logique « maritime » du grand commerce, de l’homme désinséré de ses appartenances fixes, tandis que la Terre est du côté des frontières, des territoires, du politique, des valeurs telluriques, des modes de vie enracinés. L’Amérique, c’est le règne de la quantité et du « toujours plus » – le règne de l’avoir contre la vérité de l’être.

         Les États-Unis sont ainsi devenus le pôle central du capitalisme, du libéralisme et de l’idéologie des droits de l’homme, c’est-à-dire le moteur de la modernité. Leur universalisme leur interdit de reconnaître que le monde est un multivers, composé de cultures et des peuples qui n’ont nullement vocation à les prendre pour modèle. Pour eux, le monde n’est compréhensible qu’une fois américanisé. Cette incapacité à comprendre que le « reste du monde » ne raisonne pas forcément comme eux explique aussi leurs échecs militaires : surévaluant l’importance de la technologie, ils sont incapables, en temps de guerre, de prévoir le jour d’après (the day after), c’est-à-dire d’œuvrer à un règlement politique des causes du conflit. Ils ont une tactique (en fait un programme de frappe), mais pas de stratégie. On vient de le voir encore avec leur défaite face à l’Iran.

    ÉLÉMENTS. Comprenez-vous l’attirance, pour ne pas dire l’enthousiasme, d’une partie de la « droite » française, notamment chez les jeunes, pour l’aventure trumpiste et ses divers avatars, du techno-prométhéisme d’Elon Musk aux « lumières sombres » de Curtis Yarvin ?

    ALAIN DE BENOIST. On peut toujours « comprendre » ce que l’on réprouve, mais il est plus utile de l’expliquer. L’attirance, voire l’enthousiasme, dont vous parlez s’explique à mon avis par une sidérante montée de l’inculture qui, pour des raisons de génération (dont ils ne sont pas responsables), est un trait dominant chez la plupart de nos jeunes contemporains. Accrochés à leur iPhone, biberonnés aux réseaux sociaux, c’est-à-dire à l’addition de l’égout et de l’ego, ils sont idéologiquement dépourvus de repères, tout comme le sont de plus en plus leurs aînés. Rien ne les incite plus à se former, en particulier par la lecture d’auteurs fondamentaux. La droite a de tout temps été plus réactive que réflexive. La jeunesse est par ailleurs (et heureusement) l’âge de l’enthousiasme. Donald Trump est un personnage simple : avec lui, on n’a pas besoin de réfléchir. Elon Musk, Curtis Yarvin, Peter Thiel, les « lumières sombres », la rédemption par l’homme-machine, c’est nouveau, c’est amusant, on s’y rallie comme à une mode – qui passera. Il y a moins de dix ans, Raymond Kurzweil, l’un des gourous du « transhumanisme », annonçait la disparition de la mort pour 2029. On l’a déjà oublié. Musk, Yarvin et les autres ont un imaginaire façonné par la science-fiction et la Marvel culture. Ils rêvent de jeunesse éternelle et de colonisation des planètes. C’est idiot, mais ça fait rêver. Ils peuvent avoir à l’occasion des intuitions qui ne sont pas fausses, mais quand on va y voir de plus près, tout ce qu’ils proposent, c’est d’en finir avec la démocratie parce qu’elle repose sur la souveraineté du peuple, d’établir une nouvelle autocratie réactionnaire ressemblant à une monarchie technologique, dirigée par un roi-PDG, qui consacrerait définitivement (comme chez les libertariens) l’élimination du politique au profit de l’économie et du commerce.

         De façon plus générale, la réapparition récente dans les milieux droitiers de cette maladie infantile qu’est l’occidentalisme me paraît consternante. Péguy disait qu’il faut voir ce que l’on voit : ne pas comprendre ce qui distingue en profondeur l’Europe de l’Occident, c’est vraiment ne rien voir du tout. L’Occident est aujourd’hui une vieille baudruche dégonflée, assez sale de surcroît. Comme je l’avais prévu il y a déjà quarante ans, la montée des pays de ce qu’on appelait autrefois le « Tiers-monde » va, je l’espère, accélérer sa chute, condition nécessaire pour passer d’un Nomos de la Terre unipolaire à un ordre international fondé sur la pluralité des peuples et des cultures. Nous sommes des Européens, certainement pas des Occidentaux !

    ÉLÉMENTS. Vous écrivez que l’arrivée de Trump au pouvoir n’est pas un simple épisode, mais une « révolution ». Dans quelle mesure ce second mandat confirme-t-il, ou au contraire complexifie-t-il, la vision traditionnelle de la Nouvelle Droite sur les États-Unis comme « meilleurs ennemis » de l’Europe ?

    ALAIN DE BENOIST.  L’arrivée de Donald Trump représente un événement d’abord parce que le personnage est un caractériel de grande ampleur. Un paranoïaque égocentrique et parfois délirant. Son élection, c’est le couronnement du Père Ubu. Son seul mérite (et c’est en cela que consiste la « révolution ») est de dire tout haut, sans état d’âme, ce que ses prédécesseurs s’appliquaient à cacher : Trump ne masque pas ses ambitions impérialistes sous le discours convenu de la morale humanitaire (« freedom and democracy »), au contraire il les proclame. Et comme la politique se résume chez lui à des deals commerciaux, il se comporte comme un joueur de Monopoly : la bande de Gaza, le Groënland, le Canada, j’achète ! Certes, il a aussi pris des décisions (brutales) qu’on peut approuver, et je vois bien que certains droitiers aimeraient bien les voir mises en œuvre aussi de ce côté-ci de l’Atlantique. Le problème est que Trump exècre l’Europe et les Européens et qu’il ne manque pas une occasion de le dire, son principal argument étant que les Européens (qu’il s’agise de Macron, de Pedro Sánchez ou de Meloni) ne lui obéissent pas assez. Trump veut « rendre sa grandeur à l’Amérique », il n’a rien gagner à voir revenir la grandeur de l’Europe. C’est la raison pour laquelle, même si l’on veut faire comme lui, on devra le faire contre lui.

    ÉLÉMENTS. Le titre « nos meilleurs ennemis » évoque aussi bien l’impérialisme militaire que le soft power et l’arasement culturel. Quelle forme d’influence américaine vous paraît aujourd’hui la plus dangereuse pour l’identité européenne : l’économique, le militaire, ou la colonisation de l’imaginaire?

    ALAIN DE BENOIST. La dernière, probablement, parce que c’est celle qui nous inonde le plus tous les jours. L’influence militaire est en baisse (l’OTAN est en train de vivre ses derniers instants), l’influence économique n’est pas exclusivement américaine. Ce qui est aujourd’hui le plus frappant, c’est que Trump ne veut plus avoir d’alliés. Les Européens le découvrent avec la même consternation que les monarchies du Golfe, qui s’aperçoivent que les bases américaines qu’ils ont laissé s’installer sur leur sol les désignent comme des cibles, sans qu’ils puissent obtenir la moindre protection. Vous connaissez sans doute les mots de Henry Kissinger : « Être les ennemis de l’Amérique présente des dangers, mais être son ami est fatal ». C’est exactement ce que l’on a vu se produire, depuis le Sud-Vietnam jusqu’à l’Afghanistan. C’est ce que découvrira peut-être Israël d’ici quelques années. Pendant plus d’un demi-siècle, nous n’avons cessé de mettre en garde contre le « parapluie américain » dont les Européens espéraient, contre toute évidence, qu’il les protégerait des méchants Russes. Aujourd’hui, on constate que le parapluie était troué, et que les Américains ne prendront jamais le risque d’être vitrifiés pour nous sauver. Il reste à en assumer les conséquences.

    ÉLÉMENTS. À la lumière des archives rassemblées dans ce numéro et des bouleversements actuels, voyez-vous encore possible une relation d’alliance réelle et équilibrée entre l’Europe et les États-Unis, ou faut-il désormais penser en termes de détachement stratégique et culturel plus radical ?

    ALAIN DE BENOIST. La réponse est évidemment contenue dans la question. Toute alliance avec les États-Unis ne peut être que nuisible à l’Europe. Au regard de la situation actuelle, cette alliance est même désormais impossible, puisque le lien transatlantique a maintenant été brisé (à l’initiative de Washington). En profondeur, sur quoi pourrait-elle d’ailleurs s’appuyer ? Spéculer sur une éventuelle parenté d’origine ne conduit nulle part : voyez déjà à quel point l’histoire a fait des Allemands et des Anglo-Saxons des peuples aux mentalités opposées – cette opposition ayant été théorisée par plus d’un auteur, de Spengler et Schmitt jusqu’à Sombart –, alors qu’ils proviennent l’un et l’autre d’une même souche germanique. En plus de ses marchandises, l’Amérique nous envoie depuis des décennies la misandrie néoféministe, la théorie du genre, la Gay Pride, la cancel culture, les folies de la « déconstruction » et j’en passe. Le mieux pour elle serait de cesser de vouloir régenter le monde pour se recentrer sur ses problèmes, qui ne sont pas minces. Le mieux pour l’Europe est de se constituer en puissance autonome, creuset d’une culture et d’une civilisation qui lui soient propres. L’Europe ou le chaos.

    Alain de Benoist, propos recueillis par Xavier Eman (Site de la revue Éléments, 31 août 2026)

    Lien permanent Catégories : Points de vue 0 commentaire Pin it!
  • Allemagne : l'AfD sur le point de remporter une élection majeure !...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous la chronique de David Engels sur Ligne droite, la matinale de Radio Courtoisie, datée du 26 août 2026, dans laquelle il évoque la possible victoire de l'AfD dans le Land de Saxe-Anhalt, dans l'est de l'Allemagne.

     

                                                

    Lien permanent Catégories : Multimédia, Points de vue 0 commentaire Pin it!