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16/06/2015

Le Populisme américain au cinéma de DW Griffith à Clint Eastwood...

Les éditions LettMotif viennent de publier un essai de David da Silva intitulé Le populisme américain au cinéma de D.W. Griffith à Clint Eastwood. Journaliste, David da Silva prépare actuellement une thèse sur le populisme américain.

 

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" L'objectif de cet ouvrage est de présenter la pensée populiste dans la culture américaine. Si on estime son apparition dès la guerre d'indépendance des colons britanniques d'Amérique du Nord contre la Grande-Bretagne de 1775 à 1783, le populisme américain a surtout connu son heure de gloire avec The People's Party en 1892. De fait, ce parti populiste a cristallisé la colère des fermiers américains (dont des Afro-américains) très endettés de la fin du XIXe siècle. Ce mouvement agraire était très attaché aux idéaux pionniers et se méfiait du développement économique et du salariat (qu'il jugeait incompatible avec la liberté et la démocratie). Les Populistes défendaient l'égalité des chances, une libre entreprise tempérée par le Common Sense (le bon sens) et un pouvoir détenu par des hommes vertueux. De plus, ils soutenaient également toute forme d'opposition à la haute-finance, aux machines politiques centralisées, au fédéralisme omniprésent, à l'intellectualisme citadin. Les héros des Populistes se nomment Thomas Jefferson, Andrew Jackson et Abraham Lincoln. Ce dernier incarne, en plus de l'humanisme, la possibilité pour l'homme ordinaire de devenir Président des États-Unis. /// L'idéologie populiste apparaît dans les premiers films américains. D'abord chez D.W. Griffith ou King Vidor avant de connaître son heure de gloire avec les films de John Ford, Frank Capra ou Leo McCarey dans les années trente. Après son déclin lors des années cinquante, le populisme hollywoodien va renaître dans les années soixante-dix avec des personnalités comme Clint Eastwood, Sam Peckinpah ou Michael Winner. Les années quatre-vingt vont prolonger ce retour avec le double mandat de Ronald Reagan. Oliver Stone, Sylvester Stallone ou encore John Carpenter ont continué à propager un message très proche de la tradition populiste américaine, avec notamment la mise en valeur de l'homme de la rue face à la corruption et la trahison des élites. Nous verrons donc si, de D.W. Griffith à Clint Eastwood, la fonction du héros populiste est de diviser ou d'unir le peuple américain ? "

20/02/2015

Clint Eastwood dans le jardin du bien et du mal...

A l'occasion de la sortie du film controversé de Clint Eastwood, American sniper, nous reproduisons ci-dessous une excellente critique de l’œuvre de l'acteur-cinéaste qu'a publiée Alexandre Devecchio dans le Figaro Vox...

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Clint Eastwood, ni facho, ni héros

Clint Eastwood serait-il rattrapé par ses vieux démons? Son dernier film, American Sniper, qui sort en France ce mercredi, a rencontré un immense succès public aux États-Unis, mais également engendré une intense polémique. Tout est parti d'un tweet du cinéaste Michael Moore: «Mon oncle a été tué par un sniper pendant la Seconde Guerre mondiale. On nous a appris que les snipers étaient des lâches.». American Sniper est l'adaptation de l'autobiographie de Chris Kyle, tireur d'élite ayant servi pendant la guerre en Irak. Connu pour être le plus prolifique de l'histoire, celui-ci aurait tué officiellement 160 personnes, femmes et enfants compris. Outre-Atlantique, certains critiques reprochent à Eastwood de glorifier un assassin et voient dans ce film une apologie de la violence. La polémique pourrait rebondir en France: le sénateur Yves Pozzo di Borgo a écrit à François Hollande pour demander au ministère de la Culture de reporter sa diffusion ou de l'interdire au moins de 16 ans, en vain. L'élu redoute que «compte tenu des évènements survenus au mois de janvier, le film contribue à la stigmatisation de la communauté musulmane de France».

Deux Eastwood en un

Clint Eastwood est un habitué des controverses. Bien avant American Sniper, L'inspecteur Harry, lui avait valu les foudres des libéraux américains. A propos du polar de Don Siegel, Pauline Kael, considérée comme la plus grande critique américaine de l'époque, écrivait dans le New Yorker en janvier 1972, «L'inspecteur Harry n'est évidemment qu'un film de genre, mais ce genre du film d'action a toujours recelé un potentiel fasciste, qui a fini par faire surface». «Facho» l'adjectif a longtemps collé à la peau de l'acteur, devenu entre-temps réalisateur. La revue Positif ira même jusqu'à qualifier de «Mein Kampf de l'Ouest» le western L'Homme des hautes plaine (1973). Une image désastreuse qui finit par se retourner à la fin des années 80 et au début des années 90 après une série de réalisations en apparence plus consensuelles: Bird (1987), Impitoyable (1992), Un monde parfait (1993), Sur la route de Madison(1995)… La plupart des critiques saluent la rédemption de l'acteur-réalisateur qui passe du statut de réac infréquentable à celui d'humaniste pour tous.

Il y aurait donc deux Eastwood. Le premier, celui des westerns et des films d'action, serait le champion de l'ordre moral, le chantre de la violence gratuite et le héros des ploucs du Sud profond tandis que le second incarnerait une Amérique libérale plus tolérante et ouverte sur le monde. «F-o-u-t-a-i-se!» aurait sans doute répliqué l'inspecteur Harry. Car cette vision binaire de la carrière d'Eastwood passe à côté de ce qui fait la singularité de son cinéma: sa profonde ambivalence et son refus absolu de tout manichéisme. Minuit dans le jardin du bien et du mal (1997), titre de son vingt-troisième long-métrage, pourrait résumer l'ensemble de son œuvre. S'il y a bien deux Eastwood, ces derniers cohabitent dans chacun de ses films et de ses personnages. L'acteur-réalisateur célèbre en effet le rêve américain, mais en montre également la face sombre. Profondément humains, ses héros sont habités par le pire et le meilleur: solitaires et individualistes, ils se cherchent néanmoins une famille de substitution ; farouchement campés sur leurs valeurs et leur modes de vie, ils n'en sont pas moins capables de tendre la main vers l'Autre. Ce goût d'Eastwood pour le clair-obscur se retrouve jusque dans ses choix esthétiques de réalisation, en particulier dans sa photographie qui joue constamment avec l'ombre et la lumière. Cette ambiguïté a été la marque de fabrique de ses westerns aussi bien en tant qu'acteur que réalisateur.

Cow-boy ou criminel?

Clint Eastwood aura d'abord marqué le genre de son empreinte à travers sa célèbre interprétation de l'homme sans nom dans la trilogie des dollars de l'Italien Sergio Leone. L'acteur est comparé à John Wayne qui l'adoube immédiatement comme son successeur. Tous deux ont pour point commun leur virilité sauvage. Mais, tandis que la plupart des cowboys incarnés par «the Duke» sont des héros qui exaltent les valeurs de la conquête de l'Ouest, Eastwood interprète des antihéros essentiellement motivés par l'appât du gain et capables de tirer dans le dos de leurs adversaires. Son style de jeu, volontairement impassible, est marqué par une certaine distance ironique. De même, l'Ouest dépeint par Leone est profondément désenchanté. On s'y entre-tue, non pour sauver la veuve et l'orphelin, mais pour une poignée de dollars. La dimension critique des westerns spaghettis passera pourtant longtemps inaperçue. Pendant des années, le genre sera réduit à un simple exercice de style inutilement violent. La brutalité des personnages d'Eastwood et du cinéma de Leone est pourtant loin d'être gratuite. Dans Le bon, la brute et le truand (1966), dernier opus de la trilogie des dollars, la guerre de Sécession est montrée dans toute sa cruauté: une longue scène dans un camp de prisonniers, au cours de laquelle une fanfare joue fort pour couvrir les cris des hommes torturés, évoque l'horreur des camps de concentration durant la Seconde Guerre mondiale. Le film suggère que l'Amérique s'est bâtie dans le sang.

Plus tard, Eastwood poursuivra cette démystification du western à travers ses propres films. On peut notamment citer Josey Wales hors-la-loi (1976), qui raconte la vengeance d'un paisible fermier après le massacre de sa femme et ses enfants par les tuniques bleus à la fin de la guerre civile. Une fois n'est pas coutume, les unionistes ne sont pas présentés comme les «gentils» de l'histoire. Eastwood brouille la frontière entre le bien et la mal et renvoie dos à dos sudistes et nordistes. Dans la spirale infernale de la guerre, les deux camps sont capables des pires exactions. Dans Impitoyable (1991), son dernier western, qui marque également le crépuscule du genre tout entier, Eastwood ira encore plus loin dans sa vision nihiliste de l'Ouest. Requiem d'une profonde noirceur, le long-métrage nous plonge dans une Amérique sans foi, ni loi. Comme dans Josey Wales hors-la-loi, les «bons» et les «méchants» ne sont pas forcément là où on l'attend puisque la figure du mal est ici incarnée par le shérif, sadique et psychopathe. Mais, le «héros» du film, Will Munny, interprété par Eastwood lui-même, est presque tout aussi criminel. Ancien chasseur de primes reconverti dans l'élevage, il accepte de reprendre du service pour venger une prostituée défigurée au couteau par un cow-boy ivre. Munny pensait que sa femme décédée l'avait transformé. Mais dans sa traque il va reprendre goût à la violence. Un personnage finalement pas si éloigné de Chris Kyle, le soldat d'American Sniper, sorte de cow-boy contemporain, accro à la guerre.

Un homme en colère

Outre le western, Clint d'Eastwood s'est illustré dans le genre du polar, souvent à travers des rôles de flic. Son personnage le plus emblématique et le plus controversé n'est autre que l'inspecteur Harry qui apparaîtra dans pas moins de cinq long-métrages. Est-il réellement le «fasciste moyenâgeux» décrit par la critique Pauline Kael? En réalité, comme tous les meilleurs personnages Eastwoodien, Harry Callahan brille par sa complexité derrière son apparence de brute. L'historien du cinéma Richard Schickel voit dans L'inspecteur Harry «le remarquable portrait d'un certain homme américain, furibard, perplexe, sur le point de craquer et de perdre tout son sens des convenances, et qui cependant, s'accroche désespérément à ses valeurs à mesure que la modernité ne cesse de les entamer». Pour Eastwood, «Le film ne parle pas d'un homme qui incarne la violence, mais d'un homme qui ne supporte pas que la société tolère la violence.» Pour l'américain ordinaire, Harry symbolise peut-être tout simplement le bon sens populaire.

Près de quarante ans après le premier inspecteur Harry, Eastwood semble avoir voulu revisiter ce personnage, un peu comme il avait revisité la figure du cow-boy dans Impitoyable. Dans Gran Torino (2009), son avant-dernière apparition en tant qu'acteur, il incarne Walt Kowalski, vétéran de la guerre de Corée et retraité de l'industrie automobile. Celui-ci habite dans la banlieue de Détroit, ville la plus ségrégée des États-Unis où sous l'effet de la désindustrialisation les quartiers ouvriers sont remplacés par des ghettos d'immigrés. Le vieil homme irascible, arme au poing, défend son carré de pelouse, sur lequel flotte le drapeau américain, face à ses voisins, des immigrants Hmongs venus d'Asie du Sud-Est. Dans la bouche de ce personnage politiquement incorrect, les insultes xénophobes pleuvent: «faces de citrons», «niakoués», «rebuts de rizière». Mais peu à peu Walt va s'apercevoir qu'il a plus en commun avec «ces bridés» qu'avec ses propres enfants, trop gâtés à ses yeux, dont un vrai sens de l'honneur et un certain respect des traditions. Lorsque ces derniers sont victimes de la brutalité d'un gang local, on s'attend à ce que Walt dégaine son flingue et fasse le ménage, comme Harry jadis. Mais contre toute attente dans une dernière scène christique, l'ancien soldat décide de se sacrifier pour les Hmongs. Certains critiques y ont vu la rédemption de l'inspecteur Harry. Et s'il fallait plutôt y voir encore et toujours le goût d'Eastwood pour les paradoxes? Derrière les faux moralistes, il y a parfois de parfaits hypocrites et derrière les faux réacs, il y a aussi de vrais humanistes. La colère de Walt, bien qu'elle semble parfois teintée de racisme, n'est-elle pas simplement l'expression d'une angoisse légitime face au communautarisme qui s'installe dans les quartiers en déshérence de l'Amérique profonde?

Minuit dans le jardin du bien et du mal

Comme la plupart des films d'Eastwood, Gran Torino est aussi une méditation sur la violence. Durant la guerre de Corée, Walt a tué un enfant, acte qu'il ne se pardonne pas et qu'il cherche à expier. Chris Kyle, le soldat d'American Sniper est lui aussi hanté par la mort d'un jeune garçon. Dans la première scène du film, littéralement insoutenable, Chris Kyle abat un jeune irakien et sa mère. Eastwood s'abstient pourtant de juger son personnage. Avait-il vraiment le choix? L'enfant était armé d'une bombe et s'apprêtait à tuer des dizaines de soldats. N'en déplaise à Michael Moore, Chris Kyle n'est pas présenté comme un monstre, mais comme un authentique patriote confronté à des situations impossibles. «J'aime que mes personnages soient ambigus, que les bons ne soient pas seulement bons et que les méchants ne soient pas que des méchants. Chacun a ses failles et ses raisons, et une justification à ce qu'il fait.». affirme Eastwood. Il ne s'agit en aucun cas de relativisme moral, plutôt d'une certaine hauteur de vue qui lui permet d'explorer encore et toujours la complexité de la condition humaine. Cela lui vaut régulièrement d'être attaqué par la gauche, mais aussi par la droite. Million Dollar Baby, peut-être son plus beau film à ce jour, se clôt par l'euthanasie du personnage principal, une boxeuse devenue tétraplégique, à laquelle se résout avec désespoir son père de substitution incarné par Eastwood. Un épilogue déchirant et dépourvu de toute intention militante, pourtant dénoncé par certains conservateurs américains. Comme l'écrit le critique Richard Schickel: chez Eastwood, «le destin tragique auquel on ne peut échapper transcende l'idéologie». Il n'y a ni facho, ni héros.

Alexandre Devecchio (Figarovox, 17 février 2015)

28/12/2014

Gérard Blain, le rebelle du cinéma français...

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Vous pouvez découvrir ci-dessous l'excellente émission qu'a consacré Arnaud-Guyot-Jeannin, dans « Nos chers vivants », sur TV Libertés, à l'acteur et cinéaste français Gérard Blain.

D'abord acteur, Gérard Blain a joué, notamment, dans Voici venu le temps des assassins de Julien Duvivier, Les Mistons de François Truffaut, Le beau Serge de Claude Chabrol, mais également dans le formidable Hatari de Howard Hawks, aux côtés de John Wayne et de Hardy Krüger. Puis, il s'est dirigé vers la réalisation. Il a ainsi à son actif, en particulier, Le pélican (1973), Un second souffle (1978), Le rebelle (1980), Pierre et Djemila (1986) et Ainsi soit-il (2000)...

Pour parler de ce grand oublié du cinéma français, son fils Pierre Blain, Michel Marmin, qui fut le scénariste de deux de ses films et Antoine de Baecque, historien du cinéma...

 

15/10/2014

Jünger et Genevoix, la passion des soldats de la Grande Guerre

Le Théâtre de l'Opprimé, à Paris (78 rue du Charolais, 12e arrondissement), donne du 15 au 26 octobre 2014 La passion des soldats de la Grande Guerre, une pièce de théâtre basée sur des textes de Maurice Genevoix et d'Ernst Jünger et mise en scène par Xavier Gras. Vous pouvez découvrir ci-dessous un court extrait de ce spectacle.

Vous pouvez obtenir plus de renseignements et réserver votre place sur le site du Théâtre de l'Opprimé.

 

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" De jeunes comédiennes et comédiens des deux nationalités se réunissent autour des textes de «Ceux de 14 » de Maurice Genevoix et d’« Orages d’acier » d’Ernst Jünger. Ils symbolisent les peuples allemand et français d’aujourd’hui. Ils font connaissance, plaisantent, échangent quelques mots de français pour les uns, d’allemand pour les autres. Chacune et chacun a sa personnalité propre, ses différences, sa langue, sa culture. Le spectacle commence en lecture et se transforme très vite en récit mis en scène. Entourés de leurs compagnons, Jünger et Genevoix racontent et partagent leur épopée. Le groupe ainsi constitué donne corps à la mémoire de tous les jeunes soldats sans distinction. Il est question des conditions de vie, des préoccupations au quotidien, des évènements tragiques et parfois burlesques choisis dans les récits croisés des deux auteurs, du départ au front jusqu’au dernier assaut qui les verra l’un et l’autre s’affronter et être gravement blessés sur le même champ de bataille à quelques jours d’intervalle. Drôles de coïncidences… "

 

29/08/2014

Défier le récit des puissants !...

« L'art peut servir de détonateur, être l'étincelle qui met le feu aux poudres.»

Les éditions Indigène viennent de publier un court livre de Ken Loach intitulé Défier le récit des puissants et consacré à sa pratique du cinéma. Cinéaste engagé, Ken Loach est l'auteur , notamment, de films marquant comme Hidden Agenda (1990), Raining stones (1993), Land and Freedom (1995), Sweet sixteen (2002), Le vent se lève (2006), Looking for Eric (2009).

 

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" Nous voici au coeur de la résistance et de la création tout à la fois.
Défier le récit des puissants, c’est défier ces films « parfaits » formatés par Hollywood, faisant de nous des citoyens passifs, dociles, sans esprit critique. Car il y a bel et bien une esthétique de la soumission. En revanche, y a-t-il une esthétique de la résistance ? Ken Loach répond « oui ».
Mais soyons clairs. S’il est un des rares aujourd’hui à assurer que la lutte des classes est toujours aussi vivante, il ne cède jamais pour autant à la propagande. Il dit : « Je ne filme jamais un visage en gros plan ; car c’est une image ostile, elle réduit l’acteur, le personnage à un objet. » Or on peut faire ce qu’on veut d’un objet, l’exclure, l’expulser… Mais si la caméra est comme un œil humain, alors elle capte toutes les présences, les émotions, les lumières, les fragilités. Et nous devenons tous des « film makers ». "

23/05/2014

Faut-il voir "Welcome to New York" ?...

La sortie de "Welcome to New York" le film d'Abel Ferrara, inspiré de l'affaire DSK, a suscité une violente polémique dans la presse et donné lieu à nombre de commentaires outrés... Le blog Eléments a publié le point de vue de Ludovic Maubreuil, bien connu des lecteurs de la revue... 

 

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Welcome to New York : un grand film d'Abel Ferrara, Gérard Depardieu époustouflant

Depuis quelques jours, la presse généraliste, quasi unanime, s’emploie à descendre « Welcome to New York », le dernier film d’Abel Ferrara, et l’on se prend à espérer que la critique cinématographique, une fois le scandale promotionnel retombé (scandale auquel tout le monde aura participé avec délectation, même en se bouchant le nez), saura se démarquer de ce mouvement de foule à la fois grossier et grotesque. Anne Sinclair vomit, DSK porte plainte pour monstruosité, les avocats s’indignent et les amis s’étranglent, y allant les uns après les autres de leur tribune indignée. Mais les arguments sont tellement pitoyables, tellement malhonnêtes, tellement absurdes surtout, qu’on en vient à penser qu’il est impossible que l’on ait vu le même film. Il est vrai que Didier Péron, l’envoyé spécial de Libération au festival de Cannes commence par se plaindre (ici) que « la qualité de la séance est mauvaise, notamment parce qu’à l’extérieur les fêtes battent leur plein et que la bande-son est doublée par les basses qui cognent dehors », avant de regretter que le film soit « cheap, objectivement sous-financé par rapport à ce qu’il conviendrait d’investir pour rendre crédible un tel séisme politico-médiatique». De toute évidence, il a manqué à ce cinéphile certifié une belle salle avec accueil personnalisé, ainsi que des plans en hélico de Manhattan, un haletant montage alterné entre salles de presse et chancelleries, quelques courses-poursuites signifiantes, et puis des flash-backs aux couleurs chaudes dans le village natal de Nafissatou… « Cheap », le mot qui revient aussi chez Etienne Sorin du Figaro (ici), l’insulte suprême qui en dit long sur une époque avide de surcharges, de rajouts, de dorures.

Une chose au moins est certaine : les apôtres du dérangeant, les fans du « malaise », les aficionados de la provoc’, qui se félicitent d’ordinaire qu’un film bouscule ou qu’une séquence choque, se retrouvent cette fois embarrassés pour de bon ! Et soudain, voilà que ce n’est plus très cool d’être chahuté ! Voilà que c’est scandaleux d’être scandalisé alors que c’est d’habitude une salutaire nécessité! Bien sûr que le cinéma doit gêner, mais pour de vrai! Il n’est pas là pour entériner ce qui va de soi, ce que tout le monde répète, ce qui est médiatiquement admissible. Il est aussi là pour brouiller les perspectives, disséminer les points de vue, montrer l’innommable. Et cela n’est pas forcément jubilatoire. Les films, contrairement à ce que pense Luc Besson et une partie de la critique, ne sont pas des « objets gentils ». Et quand Dan Franck s’insurge contre un film « mensonger et donc nul » (ici), cette relation de cause à effet dit tout de l’effrayante conception du cinéma de Dan Franck. Un film qu’il qualifie en outre de « néfaste » !  Mais au nom de quoi le cinéma est-il sommé de dire la vérité ? Et depuis quand un film doit-il avant tout rasséréner ?

Deveraux, un anti-héros digne de  Bad Lieutenant

Le malaise ressenti devant Welcome to New York est incontestable, et c’est justement là que réside sa force cinématographique, mêlant le réel (du moins sa recréation journalistique) à l’extrapolation fictionnelle, alternant le vertige du vrai aux puissances du faux, entrelaçant et confondant les portraits (DSK, Depardieu, Ferrara) jusqu’à obtenir ce golem phénoménal : Deveraux. Celui-ci, en droite ligne de l’anti-héros de Bad Lieutenantou de l’Eddie Israël de Snake eyes, toutes deux magnifiquement interprétés par Harvey Keitel, est comme eux un homme à la dérive, s’enfonçant toujours plus loin dans le mal, c’est-à-dire la méconnaissance de lui-même (ce qui est bien entendu l’ultime péché). Il garde la plus froide lucidité sur ces actes. « Comment imaginer sous les traits de cet homme au corps si lourd, à l’anglais si mauvais, l’ancien maître du monde qui dirigeait le FMI ? Le spectateur ne peut sérieusement y croire », se désole ingénument Sophie des Déserts dans Le Nouvel Observateur (ici), sans réaliser l’énormité de sa sentence. Comment peut-on à ce point méconnaître l’essence même du cinéma ?

Depardieu : son plus grand rôle depuis quinze ans.

Quant à l’accusation d’antisémitisme, elle est proprement insensée, allant jusqu’à faire dire à Bruno Roger-Petit sur son blog, que « Welcome to New York n'est pas un film de cinéma. C'est un spectacle de Dieudonné, sans Dieudonné, mais avec des dialogues de Dieudonné, des procédés de Dieudonné, des sous-titres de Dieudonné et des idées de Dieudonné » ! Le recours systématique à la reductio ad dieudoneam, déjà passablement stupide, devient maintenant complètement délirant ! Il suffit pour s’en convaincre de connaître un peu la filmographie de Ferrara (tout particulièrement The Addiction ouSnake eyes), ce qui est sans doute trop demander, ou tout simplement de savoir regarderWelcome to New York.  La première scène qui dégoûte tout le monde (enfin, plutôt le petit monde des pigistes-copains) est celle où Simone, le personnage inspiré d’Anne Sinclair, est félicitée pour son action envers Israël. Or cette scène est clairement là pour présenter ce personnage comme philanthrope, à l’inverse donc de son époux défini depuis 40 minutes comme jouisseur égoïste, et nullement pour l’incriminer ! Cette action serait-elle donc honteuse et répréhensible aux yeux de ceux qui y voient une accusation ? D’autant que pour le coup, malgré les nombreuses modifications existant entre Anne Sinclair/Simone ou DSK/Deveraux, cette caractéristique est commune à Simone et Anne Sinclair, cette dernière ne s’en étant jamais cachée ! Quant aux remarques désobligeantes de Deveraux à Simone concernant sa famille et la façon dont celle-ci aurait amassé sa fortune, ce sont avant tout des remarques désobligeantes de Deveraux à Simone. Elles témoignent de la pauvre défense d’un homme acculé, enrageant d’être à la merci de l’argent de sa femme. Elles ne sont certainement pas là pour établir une vérité historique ! WTNY n’est pas du cinéma d’investigation !

WTNY est un grand film pour au moins trois raisons. D’abord parce qu’il nous prend tels que nous sommes devenus, à savoir des consommateurs avides d’images irreliées, et qu’il nous redonne la chance d’être des spectateurs de cinéma, c’est-à-dire aptes à affronter la complexité de leurs rapports, à s’extraire de leurs pièges emboîtés. En interrogeant le voyeur et le juge que tout spectateur porte en lui, il parvient au fil des séquences à le faire plusieurs fois changer d’avis sur ses deux personnages principaux, sans jamais leur donner d’autres circonstances atténuantes que leur nature, leur « character » selon la fable wellesienne du scorpion et de la grenouille. Il y a ensuite, sous les parades, les grognements et les rires étouffés, dans un clair-obscur effaçant les traits et adoucissant la mécanique des gestes, cette peinture saisissante d’une sexualité  sombre et mélancolique, comme dans le magnifique Go Go Tales, complètement à rebours de la production pornographique courante. Et puis enfin, il y a Depardieu qui trouve là, avec le Serge Pilardosse de Mammuth, le plus grand rôle de ces quinze dernières années, époustouflant de bout en bout, tout particulièrement dans ces longs moments de solitude qu’il traverse d’emportements en rictus, le souffle court et le regard effaré ; ces grands moments de solitude que sont paradoxalement les coïts, le passage avec les gardiens de prison, les dialogues avec son épouse, où il apparaît tour à tour attendri comme un enfant, violent comme une bête, exténué comme un vieil homme.

    Au temps du cinéma lisse et moralisateur, qui commence toujours par plastronner avant de finir en sermon sinon en procès-verbal, tout cela fait décidément désordre !

Ludovic Maubreuil (Blog Eléments, 21 mai 2014)