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  • Qui menait la danse ?...

    Les éditions Delga viennent de rééditer un ouvrage de Frances Stonor Saunders intitulé Qui menait la danse ? - La CIA et la Guerre froide culturelle.

    Historienne et productrice de documentaires, diplômée de l’université d’Oxford, Frances Stonor Saunders  s’est spécialisée dans l’histoire culturelle et politique du XXe siècle. 

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    " Au cœur de la Guerre froide, le combat ne s’est pas seulement livré à travers les luttes armées, les coups d’État et les opérations de déstabilisation (Corée, Viet-Nam, Iran, Cuba, Indonésie, Chili, Hongrie, Tchécoslovaquie, etc.) mais s’est aussi joué sur le terrain de la culture et des idées.

    Dans cette enquête historique magistrale, devenue un classique, Frances Stonor Saunders exhume, de Berlin à Paris, de New York à Rome, les archives, les témoignages et la correspondance des protagonistes pour restituer l’histoire d’un vaste programme secret orchestré par la CIA visant à arracher la vie culturelle de l’Occident et l’opinion européenne à l’influence communiste. Elle dévoile comment l’agence de renseignement américaine a financé des revues prestigieuses, organisé des festivals et des expositions, orienté les débats intellectuels et travaillé à détourner l’opinion occidentale du socialisme. Des fonds secrets, habilement dissimulés par un réseau de fondations privées, ont permis à toute une génération d’intellectuels, sélectionnés pour leur docilité idéologique ou la conformité de leurs vues, d’occuper le devant de la scène et d’installer durablement leurs catégories de pensée.

    En effet, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis avaient compris que l’affrontement avec le bloc soviétique devait être aussi une bataille pour coloniser les consciences. Au centre de ce dispositif pour circonvenir ou soudoyer les intellectuels européens, se trouvait le Congress for Cultural Freedom, une organisation destinée à promouvoir les « valeurs du monde occidental » en combattant les idées communistes dans les milieux artistiques et intellectuels et qui comptait dans ses rangs les plus grands noms de l’intelligentsia : Raymond Aron, Arthur Koestler, Jackson Pollock, Igor Stravinski, Bertrand Russell, Antoine de Saint-Exupéry et des centaines d’autres écrivains, poètes, artistes et philosophes.

    Sous couvert de défendre la liberté artistique et la démocratie libérale, c’est en réalité une vaste entreprise de captation des esprits qui se mettait en place, érigeant la culture en arme géopolitique."

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  • Ne devenons pas ce que nous combattons : appel à la liberté d’esprit...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Yann Vallerie cueilli sur Breizh-Info consacré à la nécessité de ne pas reproduire à droite les travers de la gauche en matière de politiquement correct et de police de la pensée...

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    Ne devenons pas ce que nous combattons : appel à la liberté d’esprit

    Il y a, dans toute bataille d’idées, un piège auquel peu résistent : celui de se laisser façonner par l’adversaire au point d’en devenir le négatif exact. On croit le combattre, on lui ressemble. On le dénonce, on l’imite. Et l’on finit par penser comme lui, parler comme lui, anathématiser comme lui — simplement avec d’autres cibles. Cette mécanique-là travaille aujourd’hui en profondeur une partie de la droite française, et il faut avoir le courage de le dire, fût-ce au prix d’égratigner quelques susceptibilités amies.

    Pendant trois décennies, le camp conservateur, identitaire, enraciné — appelons-le comme on voudra — a livré un combat légitime et nécessaire contre l’hégémonie culturelle de gauche, contre la déconstruction systématique, contre la repentance permanente, contre l’effacement organisé de notre héritage. Ce combat était juste. Il l’est toujours. Mais à force de se mesurer à un adversaire dont la principale arme est l’excommunication, une fraction de ce camp a fini par adopter ses procédés. Le procès en sorcellerie, hier dénoncé à juste titre quand il visait nos amis, devient un instrument acceptable dès lors qu’il vise les nôtres. La pureté idéologique, hier moquée chez les militants progressistes, devient une exigence imposée à chaque commentateur, chaque candidat, chaque essayiste classé dans notre camp. Le moindre écart de pensée, la moindre nuance, la moindre tentative de penser par soi-même contre la doxa interne du moment, et c’est la curée.

    Le refus de l’anathème

    L’anathème est l’outil de ceux qui ne savent plus penser, ou qui n’osent plus. C’est plus simple de disqualifier que d’argumenter. Plus rapide de coller une étiquette que de comprendre une position. Plus confortable de hurler à la trahison que d’admettre qu’un compagnon de route soulève une objection qui mérite qu’on s’y arrête. La gauche radicale a fait de cette pratique son industrie : chacun se souvient des purges méthodiques, des silences imposés, des carrières brisées pour un mot, des amitiés rompues pour une signature. Nous l’avons combattue, à raison.

    Mais regardons-nous, honnêtement. Qu’un intellectuel, un journaliste, un militant exprime une réserve sur un sujet sensible — la guerre en Ukraine, la stratégie électorale du Rassemblement national, le bilan de telle ou telle figure médiatique, l’attitude à adopter face à Israël ou à la Russie, l’analyse de tel événement récent —, et le voilà aussitôt sommé de choisir son camp, accusé de tiédeur, soupçonné d’avoir vendu son âme, classé parmi les traîtres. Le débat, ce vieil exercice européen, devient impossible à l’intérieur même du camp qui se réclame de la civilisation européenne. C’est un paradoxe qui devrait nous alerter.

    Penser librement, c’est aussi penser seul

    L’autre symptôme, c’est le culte du gourou. Ils sont rares, ils sont influents, ils ont parfois du talent, souvent du courage médiatique, et leurs analyses peuvent être pertinentes. Mais une chose est de reconnaître la qualité d’un penseur ou la justesse d’un essayiste sur tel sujet précis, autre chose est de s’inféoder à sa parole comme à un évangile. Une partie du public conservateur a pris l’habitude de calquer son opinion sur les déclarations de quelques voix dominantes, de relayer mécaniquement leurs prises de position, de moduler ses propres jugements en fonction des leurs. C’est confortable. C’est aussi le contraire exact de ce que devrait être un esprit libre.

    Aimer un auteur, suivre attentivement un commentateur, partager les analyses d’un intellectuel : tout cela est légitime et même salutaire. Mais penser à sa place, jamais. L’homme libre est celui qui prend chez chacun ce qui lui semble juste, qui examine, qui pèse, qui doute, qui se trompe parfois, et qui assume ses propres conclusions — quitte à diverger de ceux qu’il admire. Le militantisme du suiveur, à droite comme à gauche, est une démission de l’intelligence. Et de la dignité.

    Les figures intellectuelles que nous admirons, justement, ont en commun une caractéristique : elles ont toutes, à un moment ou à un autre, contredit leur propre camp. Pasolini contre la gauche de son temps. Soljenitsyne contre l’Occident qui l’avait accueilli. Orwell contre les compagnons de route qui croyaient l’avoir enrôlé. Ce sont précisément ces désaccords assumés, ces refus de s’aligner par confort grégaire, qui font la grandeur d’un esprit. Imite-t-on Orwell en signant en chœur ce que signent tous les amis d’Orwell ? Non. On l’imite en gardant la tête froide quand le groupe s’échauffe.

    Le miroir et la dignité

    Il y a quelque chose de profondément triste à voir un camp qui s’est construit, pendant des décennies, sur le refus du conformisme imposé, devenir lui-même un fabricant de conformisme. Quelque chose de tragique à voir des hommes et des femmes intelligents reprendre, sans s’en apercevoir, les méthodes mêmes qui les ont longtemps fait souffrir : la dénonciation publique, l’ostracisme rapide, l’injure pour solde de tout débat, la lecture morale du moindre désaccord, le procès d’intention permanent. Devenir le miroir de ce qu’on combat, c’est lui donner raison rétrospectivement. C’est accepter, implicitement, que ses méthodes étaient les bonnes — il suffisait simplement de les retourner contre lui.

    Or notre force, si nous en avons une, ne peut pas résider là. Elle réside, ou elle devrait résider, dans la défense intransigeante de quelque chose que la gauche radicale a abandonné depuis longtemps : la liberté réelle de pensée, le goût du débat contradictoire, le respect de l’interlocuteur même quand on le combat, la conviction qu’une idée se réfute par une autre idée et non par une exclusion. Voilà ce qui fait, depuis des siècles, la singularité européenne : la dispute féconde, l’agora, l’amour de la nuance, la culture du contradicteur loyal. Nous prétendons défendre cette civilisation. Commençons par en pratiquer les vertus à l’intérieur de notre propre maison.

    L’honneur de l’homme libre

    Se comporter en homme libre, ce n’est pas refuser tout combat. C’est combattre sans cesser de penser. C’est tenir une ligne sans devenir un automate. C’est défendre des convictions tout en acceptant qu’un ami puisse en avoir de légèrement différentes, et qu’il reste un ami. C’est refuser de hurler avec les loups, même quand ces loups sont les nôtres. C’est accepter que le débat interne fasse parfois mal, parce qu’il est le prix de l’intelligence collective. C’est avoir le courage de dire à son propre camp, quand c’est nécessaire : ici, je ne suis pas d’accord, et voici pourquoi.

    C’est aussi, peut-être surtout, refuser cette posture victimaire qui s’est installée jusque dans nos propres rangs. Pleurer son sort, énumérer ses persécutions, comptabiliser ses censures sur les réseaux, exiger une reconnaissance que personne ne nous doit : tout cela appartient à la grammaire psychologique d’un camp qui n’est pas le nôtre. La dignité commence par le refus de quémander. La force, par le refus du gémissement. Nous avons longtemps incarné, à droite, une certaine idée du caractère : on encaisse, on tient debout, on rend coup pour coup sans se plaindre. Reprenons cette tenue. Elle nous va mieux que la complainte.

    Le pari du recul

    Ce texte ne plaira pas, et c’est peut-être un bon signe. Il ne propose ni mot d’ordre, ni nom à exclure, ni liste à dresser, ni adversaire à abattre. Il propose simplement une chose : du recul. Le pas de côté qui permet de regarder ce que nous sommes en train de devenir, et de nous demander si c’est bien ce que nous voulions être. Si la victoire que nous cherchons depuis si longtemps mérite vraiment d’être obtenue au prix de notre propre transformation en réplique inversée de ceux que nous combattons. Si la civilisation que nous prétendons défendre survit au procédé qui consisterait à la défendre par les méthodes de ses fossoyeurs.

    Penser. Douter. Discuter. Refuser l’anathème. Garder l’estime pour celui qui pense un peu différemment. Ne suivre aucun gourou aveuglément. Lire largement, y compris ceux d’en face. Ne céder ni à la pression du groupe ni à la facilité de l’injure. Cultiver le débat plutôt que la meute. Voilà, peut-être, le plus court chemin vers la victoire véritable — celle qui ne consiste pas à remplacer une tyrannie morale par une autre, mais à rétablir, enfin, l’espace dans lequel des hommes libres peuvent penser ensemble sans avoir à se ressembler.

    Ce sera plus difficile que de hurler avec le camp. Ce sera plus exigeant que de relayer le dernier mot d’ordre. Ce sera moins gratifiant, à court terme, que la pose tribunicienne. Mais c’est la seule voie qui permette, à la fin, de regarder son reflet sans en avoir honte. Et cela, aucune victoire électorale ne le remplace.

    Yann Vallerie (Breizh-Info, 19 mai 2026)

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  • Parsifal...

    « Parsifal apparaît comme un geste presque insensé : un hommage à Wagner dans une Espagne où l’art est étroitement surveillé, un film mystique dans un pays clérical, une œuvre visionnaire dans un contexte qui ne l’était guère. Et pourtant, le film existe — et il persiste. Il demeure l’un des objets les plus singuliers du cinéma espagnol, un Parsifal venu d’ailleurs, porté par la foi d’un producteur et par l’aura intacte du mythe wagnérien. »

    Cercle belge francophone Richard Wagner

     

    Les éditions Artus Film viennent de rééditer en DVD Parsifal, de Daniel Mangrané, une adaptation cinématographique de l'opéra de Richard Wagner.

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    " Protégé par sa mère durant toute son enfance de tout contact avec le monde afin de demeurer pur et innocent, Parsifal, ayant malgré tout découvert le mal et le péché, parviendra au terme d’un long chemin épique et intérieur, à la découverte du Graal, plénitude de vie et quiétude de l’âme.

    Pour adapter l’œuvre magistrale de Richard Wagner en cette superproduction épique et mystique, dotée d’un budget considérable pour l’époque, le producteur-réalisateur Daniel Mangrané s’entoure de Carlos Serrano de Osma pour la réalisation, du peintre José Caballero pour les décors, de l’actrice et danseuse française Ludmilla Tchérina, et de l’acteur très populaire Gustavo Rojo. Le résultat est une alchimie de beauté, d’onirisme et d’héroïsme, qui représentera l’Espagne au Festival de Cannes 1952."

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  • Trump - Xi : finance vs industrie, qui prend l'avantage ?...

    Le 18 mai 2026, dans l'émission Politique & Eco sur TV libertés, Pierre Bergerault,  recevait Hervé Juvin pour évoquer avec lui le face-à-face américano-chinois, soit la confrontation entre finance américaine et puissance industrielle chinoise...

    Économiste de formation et ancien député européen, Hervé Juvin est notamment l'auteur de deux essais essentiels, Le renversement du monde (Gallimard, 2010) et La grande séparation - Pour une écologie des civilisations (Gallimard, 2013) et d'un manifeste localiste intitulé Chez nous ! - Pour en finir avec une économie totalitaire (La Nouvelle Librairie, 2022).

     

                                              

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  • Le legs de Rome : virtus, fides, pietas...

    Le numéro 5 de la revue Sparta, dirigée par Philippe Baillet, vient de paraître, avec un dossier consacré au legs de Rome...

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    Au sommaire :

    L’actualité de Rome, c’est son éternité

    Dossier : Le legs de Rome : virtus, fides, pietas

    Julius Evola

    À propos du sacré dans la tradition romaine

    Jean Bayet

    L’inflexion augustéenne de la religion romaine (extraits)

    Nuccio D’Anna

    Entre eschatologie et messianisme. Aux origines de l’Empire augustéen

    René Pichon

    Le mariage religieux à Rome (extraits)

    Flavius Josèphe

    L’hommage d’un vaincu à ses vainqueurs

    Thierry Buron

    Spengler et Rome: peut-on sauver notre civilisation?

    Mos maiorum ou la Voie des ancêtres

    Quelques ouvrages sur la Rome antique récemment parus

    Mélanges

    Antoine Dresse

    Louis de Bonald: la société avant l’homme. L’universel au service de la contre-révolution

    Jean Bataille

    Fonction secrète et utilisation de la monnaie métallique par les Spartiates

    Philippe Baillet

    « Cosmisme » grec et « consécration de l’histoire » dans l’œuvre de Kostas Papaioannou

    Philippe Baillet

    Entretien avec Raphaël Pomey pour le mensuel suisse Le Peuple à l’occasion de la parution du recueil Écrits à l’écart de toute meute

    Philippe Baillet

    Hommage à Didier Carette (1950-2025)

    Nécrologie

    Daniel Giraud (1946-2023)

    Comptes rendus

    Gilles Sauron, Auguste. L’emprise des signes, par Gérard Boulanger

    Sarah Rey, Manus, une autre histoire de Rome, par G. B.

    Brigitte Leprêtre, La Cuisine romaine antique, par G. B.

    Monographies de la collection « Pax Romana » des éditions Ysec, par G. B.

    Yann Le Bohec, Les Romains au combat. Grandes batailles et grands sièges, par G. B.

    Didier Rykner, Mauvais genre au musée, par G. B.

    Sami Biasoni (dir.), Encyclopédie des euphémismes contemporains et autres manipulations militantes de la langue, par G. B.

    Richard Millet, Nouveaux lieux communs, par G. B.

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  • Ernst Jünger : portrait d'un chasseur de sacré...

    Nous reproduisons ci-dessous un texte de Claude Bourrinet consacré au sacré dans l'oeuvre d'Ernst Jünger. Claude Bourrinet est l'auteur d'un essai intitulé Ernst Jünger - Dans le ventre du Léviathan (Perspectives libres, 2023).

     

     

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    Ernst Jünger : portrait d'un chasseur de sacré
     
    I – Permanence du divin
     
    « La réalité du divin est pour moi indéniable, mais il est tout aussi difficile de la définir, de lui donner des noms. » Ainsi Jünger, qui avait atteint ses cent ans, affirmait-il l’ambivalence de l’origine supra-humaine du sacré: d’un côté, l’évidence de son existence; de l’autre, l’embarras d’en rendre compte avec les mots. Pour autant, il ne dit pas que c’est impossible de l’appréhender, de l’éclaircir, mais qu’il est difficile d'en parler. Ambiguïté qui, paradoxalement, laisse tout loisir d’en approcher la nature par le verbe, et ouvre donc au poète la voie royale de la création. Par « poète », il faut en effet entendre, en grec ancien, ποιητής, poiêtếs, celui qui crée, mais pour l’heure aussi celui qui est touché par la grâce de l’être, le Dichter de Heidegger, le « poète en temps de détresse », dont la tâche « [met] en jeu l'existence même de l'homme ».
     
    De même, la persistance du « moi » après la mort est-elle nettement soutenue en 1968, avec optimisme, dans une lettre à Hugo Fischer, le passage étant présenté comme « un poste de douane où la monnaie courante est changée en or ». En 1983, il confie à Alberto Moravia: «Eh bien, pour moi, l’immortalité n’est pas une illusion, elle est certaine. La tâche confiée aux cultes est, à tout le moins, de nous la faire pressentir. » Jünger s’oppose à Nietzsche sur deux plans (en laissant en suspens la question de savoir si le poète de Sils-Maria était athée): d’abord le constat qu’il existe ce que le philosophe de la Volonté de puissance appelle un « arrière-monde » suprahumain, vecteur de nihilisme, pour lui, mais perçu par le platonicien Jünger comme une dimension essentielle du cosmos; ensuite l’expérience vécue de la présence latente ou manifeste de cette force divine, contredisant ainsi la sentence tranchée de Nietzsche, que « Dieu est mort ». Jünger préfère l’expression de Léon Bloy, que « Dieu s’est retiré », assertion qui, en somme, « sauve » Dieu, et ne condamne pas toute hypothèse de son approche, dans certaines circonstances.
     
    Le Divin en effet se laisse difficilement cerner, non parce qu’il serait absolument absconditus, caché, mais parce qu’il ne se manifeste que par des éclats dispersés mélangés à la boue du monde, comme Osiris démembré, qu’il s’agirait de réunir à la manière d’un puzzle. Toute la recherche du sacré, chez Jünger, va consister à saisir ces hiérophanies, pour en décrypter les hiéroglyphes inscrits sur le monde. Cette écriture sacrée ne saurait que traduire un message énigmatique, un langage dont on ne possède pas tout l’alphabet.
     
    Les voyages innombrables, sources de sensations et d’émotions inouïes, qui lui font parcourir chaque année la planète, à partir des années trente, outre la satisfaction qu’ils procurent à l’aventurier, ne visent pas un autre but. La pensée, chez lui, ne se distingue pas de l’expérience.
     
    Mais Jünger, en homme de grande culture, insère volontiers sa quête spirituelle dans une longue mémoire. Il invoque parfois des civilisations qui lui sont chères, et avant tout l’Égypte ancienne : « L’univers est vivant. Les Égyptiens n’ont pu en douter; la momie, la pyramide, le scarabée rendent témoignage de l’immobilité, pareille à celle de la chrysalide, d’une force incluse dans la matière du monde, et qui triomphe du temps. L’homme participe d’elle. Dans la raideur du Royaume des Morts, un savoir sommeille qui surpasse toute espérance. » Aussi, lorsqu’on dit que le Divin s’est « retiré », il ne faut sans doute pas interpréter cet éloignement comme une retraite vers un « haut » qui s’opposerait au « bas ». Jünger ne dissocie pas franchement transcendance et immanence.
     
    Le mutisme relatif de Dieu (ou des dieux) est mystérieux, et renvoie à un cycle cosmique, mais la force divine demeure. Elle se manifeste par exemple dans les formes harmonieuses, surtout dans la nature, chargée de surcroît de nombreuses métaphores à saisir. Une certaine téléologie est incluse dans l’interprétation qu’a Jünger du Divin, dont les réalisations sont aussi à entendre, comme au moyen-âge, de manière symbolique.
     
    Il faut ajouter que toute sa vie est perçue par lui comme attachée au destin. «L’un de mes sentiments les plus profonds, outre l’assurance de mon salut: “être conduit”. Toujours, en guerre comme en paix, il s’est trouvé quelqu’un auprès de moi.»
     
    Son essai, Le Mur du temps, paru en 1962, distingue plusieurs strates d’interprétations des mouvements du monde, de la destinée individuelle aux grandes révolutions du Cosmos.
     
    En 1982, il affirme : « On ne saurait douter de la puissante domination des astres – le fait qu’un individu ou une communauté adore le soleil constitue la version sacrée d’une tendance tout aussi naturelle que cosmique. » L’importance de l’astrologie ne réside pas dans la pesée des trajectoires individuelles, dérisoires (le sage s’oublie), et de l’histoire, et peut-être de la vie biologique, parenthèse entre deux éternités, mais dans la prise en considération d’une échelle infiniment plus vaste, qui « donne à penser que d’autres mesures, d’autres plans que ceux des calculs humains, sont en jeu ». « Á l’instar de [son] père, [il se sent] incapable d’adhérer à une confession ou à une religion positive, mais à travers [sa] vision de l’origine cosmique, [il est] convaincu d’avoir affiné avec le temps un juste sens du sacré. »
     
    L’importance démesurée prise par le souci historique et politique apparaît pour ce qu’il est : un léger tourbillon dans un océan mouvant et infini. Nous vivons dans une durée qui appartient à l’éternité : « Au soleil, sur les marches d’un temple, par exemple, dans le sable brûlant des dunes, ou encore sur un bloc erratique, dans la lande, et prenant part à ce spectacle […], dans cet instant fuyant, il se [cache] autre chose, l’intemporel au sein du temps. » Et tout ce qui advient est sacré parce qu’enté dans une totalité suprahumaine, sans que nous en ayons conscience, l’erreur de perspective provenant d’un anthropocentrisme forcené, d’autant plus qu’il est tributaire d’une illusion récente, le mythe du progrès, et soumis à une dynamique linéaire. La marche des « étoiles » est cyclique, non dans le sens nietzschéen, comme l’éternel retour du même, mais comme un flux et un reflux, une respiration cosmique, ponctuée de «catastrophes», idée reprise de Cuvier, que Jünger invoque souvent.
     
    L’œuvre jüngerienne, ample et variée, poursuivie pendant près de quatre-vingts ans, évoque souvent le vates romain, l’«inspiré». Il l’est comme un aède grec, un barde celtique. Le 9 août 1966, il éprouve une espèce d’extase: «Le jour était pluvieux. Quand le soleil, finalement, a percé les nuages, je suis monté à bicyclette jusqu’à l’Eichberg (photo). Là, le coup de chance… il y a des rencontres que nous ne voulons pas décrire, parce que nous leur ravissons, ce faisant, leur puissance prophétique. »
     
    Au fond, tout est une question d’«œil». Le Divin est là, mais il faut pouvoir en recevoir la lumière: «En dernière analyse, tout est miracle; il ne se différencie que selon la profondeur de nos vues, ou de nos perspectives, et aussi selon notre euphorie.» Il n'est alors pas étonnant qu'il se soit senti proche d'un Rimbaud. Il lisait par exemple des passages du Bateau ivre à des camarades officiers, vers 1919. Ce poème a symbolisé, pour lui, un tournant: la fin d'une expérience (la guerre) et le début d'une autre (l'écriture, l'aventure intérieure).
     
    II- Nihilisme
     
    Même si la rencontre avec le sacré provoque des réactions semblables selon les époques, il n’en est pas moins dépendant quant à sa nature. Le christianisme primitif s’opposait frontalement au paganisme, mais tous deux appartenaient à une même civilisation, gréco-romaine, et le premier, pour étayer, au IVe siècle, sa domination, emprunta au second une armature philosophique, et même mystique, en même temps qu’une vision du monde très imprégnée de néoplatonisme.
     
    Le sacré contemporain ne jouit pas d’un tel terrain civilisationnel sur lequel s’appuyer. Le nihilisme hante le début du XXe siècle. Le succès de Le Déclin de l’Occident, de Spengler, qui a tant inspiré les intellectuels de la première moitié du siècle, a diffusé le thème du Kulturpessimismus. Jünger, en 1982, fait ressurgir dans sa mémoire cet horizon fuligineux: «Dans le feu du crépuscule annoncé par Spengler, ce que moi je vis, ce fut l’apparition dans toute sa puissance de la figure du Travailleur. C’est la Seconde Guerre mondiale qui nous a plongés dans les profondeurs du maelström, dans le tourbillon du nihilisme.» Or, si l’on en croit les pages très riches en expériences vécues du Journal, Soixante-dix s’efface, qu’il tient de 1965 à la fin de sa vie, il ne cesse d’être confronté, d’Europe en Asie, d’Asie en Amérique, à la destruction du monde, par l’industrie, le commerce, l’utilitarisme, l’esprit fonctionnaliste, en somme par l’oubli du sens.
     
    « Le désert croît : malheur à celui qui recèle des déserts !
    La pierre crisse contre la pierre, le désert vous enserre et vous étouffe.
    La monstrueuse mort jette un regard ardent et ténébreux
    Et mastique — sa vie entière est sa mastication...
    Ne l’oublie pas, homme, tanné, consumé de volupté :
    C’est toi qui es la pierre, le désert, c’est toi qui es la mort... »
    (Nietzsche; Dithyrambe de Dionysos, « Parmi les filles du désert »).
     
    III- La chasse au sacré
     
    Le fameux ouvrage de Rudolf Otto, Le Sacré, est paru en 1917, peu d’années avant que Jünger ne clarifie son expérience de la guerre. La grille d’interprétation d’un phénomène qui a des résonances religieuses, mais qui est loin d’être limité par la religion institutionnalisée, se révèle un outil conceptuel opératoire pour évaluer les expériences vécues par l’auteur d’Orages d’acier, mais aussi de toutes ses œuvres, jusqu’à sa mort. Sans analyser l’ensemble des orientations qu’offre Rudolf Otto dans son essai, on peut dégager quelques idées-forces utiles et merveilleusement adaptées aux récits de hiérophanies contées par Jünger.
     
    Le Sacré s’oppose au pur sentiment, et ne se réduit a priori ni à l’esthétique, ni au sublime. Il ne provient pas non plus de l’éthique, même s’il peut y aboutir. Le sens figuré qu’on lui donne parfois ne recouvre pas son sens primitif. Il n’équivaut pas au Bien. Il est lié au «numineux», c’est-à-dire à une présence divine souvent indéfinissable. Il dépend, au reste, de l’aptitude à le recevoir. Il instaure un sentiment de dépendance par rapport à ce qui est perçu comme incommensurablement supérieur, en provoquant, à la suite d’un saisissement soudain, un sentiment d’effroi, quelle que soit la source du mysterium tremendum, qu’il soit suscité par un «objet» fait de main d’homme, ou par un phénomène naturel.
     
    Cette deima panicon (frayeur panique) provient d’une manifestation perçue comme menaçante, parce que puissante, donc potentiellement « sinistre », parfois concrétisée par la vision de « spectres », de « démons ». Devant ce « tout autre », parcouru par une charge énergétique incalculable, l’âme demeure muette. En même temps, sa « majesté » ne fait aucun doute. Le sentiment d’anéantissement devant l’« énorme », le « démesuré », se traduit par l’humble soumission à une force divine immense, qui, par ce que Romain Rolland appelle le « sentiment océanique », nous emporte vers un sens du monde supérieur. L’individualité paraît alors bien dérisoire. On est face à une expression superlative de vie, d’être, de force, de plénitude.
     
    Jünger se réclame parfois de Fichte, qui considère l’absolu comme une gigantesque et inaccessible poussée cosmique, de Schopenhauer, qui donne à la volonté universelle un caractère démoniaque, et de Goethe, qui éprouve le caractère numineux du monde. L’étonnement, le stupor, se métamorphose en mirum, fascinans et augustum. Le mirum est l’insaisissable et l’incompréhensible, le fascinans, ce qui surprend, soit par la beauté absolue, soit par la répulsion violente, les deux dimensions étant parfois liées par l’accord mystérieux qui traduit l’ambivalence du réel. L’augustum appelle la vénération.
     
    IV- Bushido (Voie du guerrier) ?
     
    Assurément, il est possible de rencontrer de tels « motifs » dans les textes relatant son expérience de la Première guerre mondiale, et dans ses essais politiques des années vingt. A partir de la Bataille de la Somme, en 1916, déclenchée par les Anglais et les Français, Jünger constate que le conflit a franchi une dimension inédite: «le choc ne fut pas uniquement entre des armées, mais entre des puissances industrielles.»
     
    Les forces de destruction générées par une utilisation massive de la technique font entrer pleinement l’Europe, puis le monde, dans l’ère des Titans. Il note: «C’est face à ce contexte que ma vision de la guerre a pris la forme d’un activisme héroïque.» Mais, précision essentielle, il ajoute: «Naturellement, il ne s’agissait pas de simple militarisme, car, et même à l’époque, j’ai toujours conçu la vie comme la vie d’un lecteur avant que d’être celle d’un soldat.»
     
    Entre deux batailles, il lisait en effet avec passion le Roland furieux, de L’Arioste. Et il accentue encore sa réserve : « Je veux dire que l’héroïsme, pour moi, naissait davantage d’une expérience littéraire que d’une effective et concrète possibilité de vie. »
     
    Il tint ses propos en 1995, à l’occasion de sa centième année. Dans les années soixante, il avait répliqué à Moravia, reprenant un mot de Marx: «Une Iliade serait-elle possible avec de la poudre et du plomb?»
     
    C’est pourquoi il est nécessaire d’interpréter Orages d’acier non comme un document, mais comme un monument. Comme «document», nous avons ses carnets de guerre, bruts, elliptiques, dont la rédaction est chaotique, parfois allusive, tant la situation était dépendante de l’urgence du moment. Le «monument» fut la réfection qu’en fit Jünger, et qu’il publia sur le conseil de son père. L’écriture y est celle d’un écrivain talentueux, et la fascination qu’elle exerce tient à son intensité et à l’esthétisation d’une expérience qui transcende les mots. Jünger y a sacralisé la guerre, comme «expérience intérieure», en en rendant toute la puissance nihiliste. Mais la séduction qui nous captive provient surtout du regard impassible qu’il jette sur une apocalypse.
     
    Or, il semble que le récit fictionnel, Lieutenant Sturm, publié dans le Hannoverscher Kurier. Zeitung für Norddeutschland, du 11 au 27 avril 1923, et redécouvert au début des années 60, sonne de manière plus authentique, du fait même de son caractère « inabouti », comme s’il s’agissait d’ébauches mêlant témoignage, bribes de romans, rêves… L’exaltation presque « mystique » qu’on trouve dans Orage d’acier peut bien s’y rencontrer, mais corrigé par des réflexions plus désabusées. Certes, les caractéristiques du sacré explicitées par Rudolf Otto sont illustrées par certaines scènes, où l’effroi est souligné. Dans « l'immensité et la mortelle solitude du champ de bataille », face à « un masque de titan, impénétrable », la créature est perdue, réduite au néant. On y éprouve « le même sentiment d'absurdité qui parfois envahissait les sens accablés devant les quartiers sinistres des villes industrielles, ce sentiment d'oppression de l'âme par la masse ».
     
    Le soldat, parfois, le regard livide, voit surgir un spectre qui lui annonce son anéantissement. Ce n’était pas la mort qui faisait peur, mais cet écrasement total par un géant impavide. C’était, il est vrai, la loi de l’univers. En contrepoint, pourtant, vibraient les souvenirs d’une vie heureuse, et, pour le personnage principal, les ivresses de la poésie, de l’art, du livre.
     
    Il fallait oublier, se perdre dans une intemporalité incandescente, se battre comme un démon: «Le monstrueux ne m’avait pas touché, il gisait à terre, inexplicable, il avait surgi puis sombré comme une île de feu. Il ne restait qu’un peu de peur, le sentiment d’abriter à mon insu des forces brutales et insondables; le même sentiment, mais incomparablement plus fort, que celui qu’on peut éprouver au matin, quand on sort d’une ivresse absurde avec la certitude d’avoir vécu de longues heures intensément, mais à l’insu de ma conscience.» «Pour des hommes possédés par le désir de fuir leurs inhibitions sur les ailes de l’ivresse, il n’y a guère de différence entre l’élan d’un combat et l’excitation qu’on ressent lors d’une beuverie. Une vie plus intense, le sang qui coule plus rapide dans les veines, les sensations sans cesse nouvelles, le jaillissement des pensées dans le cerveau, voilà la forme de vie qui s’exprime en eux…»
     
    La vie se trouvait assujettie brutalement à une «volonté sans réplique» qui «apparaissait ici avec une clarté cruelle». «Le moindre Feldgrau ou le moindre poilu, qui lors de la bataille de la Marne tirait et rechargeait son arme, avait plus d’importance pour le monde que tous les livres empilés de ces littérateurs.»
     
    On tirera de cette dernière phrase toute la charge de mépris envers une civilisation humaniste, gréco-romaine, vieille de plusieurs millénaires, exécration de tout ce qui évoque la vie de l’intelligence et de l’esprit. Ce rejet du livre jure avec la vie véritable du bibliophile que fut Jünger, pour qui la littérature ne fut pas seulement une pratique de chaque jour, mais une voie sacrée de sagesse et l’exploration du monde intérieur de l’homme.
     
    La sensation de vivre davantage, de se griser dans l’action, d’accéder à des états de conscience outrepassant le moi et son instinct de conservation, tout cela relève de la Volonté de puissance, et, plus prosaïquement de l’exaucement de ce qu’il y a en nous de vie animale, de capacité à pousser à l’extrême limite du plaisir et de la douleur la dynamique des muscles et l’échauffement du sang. Plus tard, il reviendra sur ces tentations guerrières de tueurs, par exemple en allant jusqu’à répudier la chasse. La trajectoire jüngerienne est un apprentissage de la sacralisation de la vie. Reste à définir de quelle « vie » il s’agit.
     
    En attendant, le temps de la guerre est celui de l’épanchement sans mesure de la violence, dont il théorise l’arrière-plan mythologique des temps nouveau, la révolte des Titans, dont Prométhée, l’allié des hommes, contre Zeus. Toutefois, le domaine d’expansion de cette « Volonté » est immanent, et circonscrit le monde des hommes. Les brûlots nationalistes qui, dans les années vingt, feront de Jünger l’un des inspirateurs du mouvement conservateur révolutionnaire, développent toute une thématique et une argumentation redevables du darwinisme de teinture nietzschéenne, qui a servi de support intellectuel au fascisme mussolinien (solaire, pour lui, contrairement à l’hitlérisme, qui est nocturne).
     
    Jünger insiste peut-être davantage sur le « sang et le sol », car il était à cette époque imprégné des écrits de Maurice Barrès (photo). Ce qui concerne l’individu, dans le darwinisme social d’un Spencer, par exemple, est relevé par le nationaliste au rang supérieur d’une lutte implacable menée par la nation, la « race », sans sombrer dans le racisme biologique nazi ni la démagogie inhérente à la société de masses déracinées.
     
    La route de Jünger croisa une seule fois celle de l’orateur Hitler, qu’il vit comme un sorcier maléfique doté d’un magnétisme mortifère. Il appellera du reste les sbires du régime des «lémures». Sa vision, quant à lui, est aristocratique, tributaire de l’esprit prussien, et, jusqu’à la publication du Travailleur (Der Arbeiter) – et même bien plus tard - il défendra l’idée d’une maîtrise de la « technique », donc du pouvoir, par une élite. Il est pour autant indiscutable qu’un glissement sémantique a pu s’effectuer, comme dans le communisme, entre les réflexions complexes, nimbée de sacralité et d’idéalisme, d’un aréopage d’intellectuels parfois profonds, comme l’était Jünger, vers une application grossière, dans le champ de la politique la plus vulgaire, par des chefs machiavéliques et sans convictions autres que celle de la puissance pure. Le totalitarisme profane le sacré, comme la messe noire singe l’office divin en l’inversant, l’opus dei en la métamorphosant en orgie criminelle.
     
    Entre-temps, toutefois, un autre Jünger vivait et existait dans une dimension tout autre.
     
    V- L’approche poétique du monde
     
    En vérité, loin de toute agitation politique – envers laquelle il exprimera de plus en plus son écœurement - l’un des fantasmes de sa très longue contemplation à laquelle se voua sa longue existence fut de pouvoir se retirer dans un locus amoenus, une hutte perdue dans la forêt sauvage, au milieu de collines généreuses, sous le soleil et la pure clarté du ciel.
     
    Depuis 1928, l’année de sa Lettre de Sicile au bonhomme de la Lune, qui commence fortissimo en empruntant presque intégralement le lexique proposé par Rudolf Otto («magiciens», «solitaires», «initié», «mystères nocturnes», «grand et terrible», «épée spectrale , «larves blanches», «déréliction», «lumière insolite», «mystère de la vie et de la mort», «peur», «pouvoir magnétique» – «Je ne ressentais nulle angoisse, rien qu’une impression d’inéluctable solitude au sein d’un monde mort, mystérieusement traversé par l’influx de puissances muettes»), puis lors de la première version du Coeur aventureux, l’année suivante, notamment la Lettre de Sicile, il cesse peu à peu d’être tourné vers le militantisme, et se consacre désormais uniquement, jusqu’à la fin de sa vie, à l’écriture poétique – quelle que soit l’acception qu’on donne au terme «poésie» -, à l’entomologie, aux voyages, au jardinage, à la méditation.
     
    Dans ces œuvres, Jünger éclaire une notion qui sera désormais pour lui un mode d’appréhension du réel, celle de «stéréoscopie». Il se réfère aux vieux appareils de son enfance qui, à partir de deux images plates, offraient l’impression d’une autre en relief. Il s’agit donc d’allier, de synthétiser la synesthésie (combinaison de plusieurs sens) à une interprétation «rationnelle», procédé du reste très antique, qui caractérisait par exemple les pythagoriciens et les métaphysiciens médiévaux. Il pensait même que lors des mystères d’Éleusis, les initiés parvenaient à cette vision grâce à l’absorption de substances hallucinogènes.
     
    Dans les années cinquante, il tentera, à la faveur des drogues, de réaliser en lui des «états modifiés de la conscience» (janvier 1950, mescaline, peyolt, avec le psychiatre Walter Frederking, chez l'éditeur Ernst Klett ; février 1951, LSD Albert Hofmann; psilocybine, issue d’un champignon hallucinogène, avec Hofmann et l’orientaliste Rudolf Gelpke). C’est en quelque sorte le thème principal de sa nouvelle Visite à Godenholm, publié en 1953.
     
    VI- L’initiation au sacré
     
    Tout se révèle durant l’enfance, et souvent le destin. A douze ans, avec son frère Georg Friedrich, Jünger s’enivra de nature libre, de folles escapades aventureuses, dans les coins sauvages de Rehburg, qu’il appelle sa Heimatstadt, bien qu’il fût né à Heidelberg, en 1895. « Les paysans labouraient avec un attelage de vaches. [...] Le pays n’avait jamais dû beaucoup différer de son aspect d’alors, qu’on allât vers Mardorf, Leese ou Nienburg. Le marais est en dehors de l’histoire; il y a là plus d’être que de devenir, des gris et des bruns filés par les Nornes. »
     
    Là, il connut ses premières éclaboussures de sacré, des hiérophanies qui décidèrent de sa vie.
     

     

    D’abord, les échecs, dont son père était entiché, accordant souvent l’hospitalité, pour d’interminables parties, à des champions reconnus. Là, lui-même amateur, il découvrit les pouvoirs de l’esprit, les combinaisons indiscutables, comme une sentence, et se sentit plonger dans les immensités intemporelles d’une invention qui ne pouvait venir que des dieux, dans un âge lointain où ils avaient commerce avec les hommes, et où se décidaient les destins des empires et des noix, quelque part dans le cosmos. Du reste, cette table de soixante-quatre cases symbolise l'ordre cosmique – le Vastu Purusha mandala. Voilà pour la longue mémoire.
     
    La nature était encore plus généreuse. Un jour, assis sur un parapet surplombant le lac de Steinhuden (photo), il connut le bonheur d’une pêche miraculeuse. Il s’empressa pourtant de tout rejeter à l’eau. Communiant magiquement avec les éphémères et les poissons d’argent, il venait d’éprouver cette dilatation de l’âme et du cœur qui provoque cet envoûtement propre à toute perte de l’autonomie et à la fusion dans un tout, celui des roseaux, sur les rives plates, de l’eau dormante, de l’air marécageux, du héron qui pêchait au bord du lac.
     
    Enfin, et surtout, « le lendemain, armé d’un filet de gaze verte et d’une bouteille à insecte, remplie de petits bouts de papier, et tampon d’ouate, imbibé d’éther », il partit à la « chasse subtile ». Il captura un coléoptère. «La beauté de l’animal était bouleversante: je n’en finissais pas de m’en repaître les yeux. »
     
    « L’un des délices dont jouit l’entomologiste, c’est d’acquérir une dimension nouvelle, source débordante de vie. Comme tous les mystères, celui-ci n’attire que ceux qui partagent l’initiation au secret. » « C’est justement là que s’ouvre la minuscule fenêtre par laquelle il perçoit la splendeur de l’univers. »
     
    VII- Entomologie
     
    L’entomologiste tient du collectionneur, mais aussi de l’initié. Non certes sectateur, mais pieux zélateur d’une confrérie multiséculaire, dont les maîtres sont vénérés à l’égal de sages antiques. Jünger s’est maintes fois élevé contre la tendance contemporaine à étudier le monde des insectes more geometrico, par le truchement du nombre, des statistiques et des combinaisons biochimiques. On peut bien conférer à ce cercle d’esprits singuliers, qui ressemblent parfois, avec leurs filets et leur attirail, à des enfants, le rang de confrérie, mais à condition de préciser qu’il s’agit-là, à l’instar de l’alchimie, d’une plongée dans le secret de la vie, de la nature si pourvoyeuse de variété et de beauté, et de l’étude d’un mystère au sens grec, qui ouvre l’accès à des dimensions platoniciennes (ou orphiques), tant la perfection des formes et l’éclat des couleurs semblent inscrire sur la terre l’être numineux de Là-bas, comme disait Plotin.
     
    Aussi, comme il sied à un « myste » aspirant au « mystère », il se devait d’être instruit par un guide. En 1933, Jünger quitte Berlin avec sa famille pour s’installer à Goslar, au sein d’une forêt de haute mémoire (photo). Il y est introduit aux arcanes de l’entomologie par celui qu’il appelle le « Directeur » (il l’était d’un établissement scolaire, mais le terme désigne aussi celui qui donne la direction et dirige vers la voie droite). Personnage modeste, singulier et d’une rigueur scrupuleuse, néanmoins doté d’un humour inattendu et quasi surréaliste, sorte de magicien qui tient du druide et du maître d’école, il connaît les moindres lopins du territoire d’une « chasse » dont il lui inculque toutes les astuces. « Dans la forêt, nous étions amis, mais ce rapport n’allait pas plus loin. » Les malheurs de la guerre le firent disparaître, sans laisser de traces.
     
    Le domaine de Jünger, si l’on peut dire, c’est la cicindèle (photo). « Les cicindèles ont élu l’empire de l’air et de la lumière. » Il est fasciné par « un des brigands les plus audacieux qui soient, d’un élégant aviateur, parfaitement équipé pour son métier ». Animal solaire au demeurant, incandescent. Dans le genre ochthebius, il trouva un spécimen qu’il eut du mal à faire identifier, et qui devint, pour lui, « Vert-de-mousse. A sa pensée ou à son toucher, une « grande lumière » s’allume, et se déploie en lui la « vallée rocheuse » où il le trouva, où la terre « prodigue sa vertu sans intermédiaire », « avec toutes les marques du pays natal: familière, secrète, un peu inquiétante aussi ». « Vert-de-Mousse a été pour moi le pôle autour duquel tournait tout ce voyage – entre lui et l’invisible, c’est à peine s’il subsiste encore une différence. »
     
    Car toute hiérophanie est aussi consécration d’un lieu.
     
    Il y a d'abord les lieux humanisés. Par exemple, dans un hôtel désuet, place Masséna, à Nice, « dès l’entrée, on sent comme le temps se modifie; les murs sont imprégnés d’épaisse substance de destin». De même, à Civittavecchia, le splendide Piemontese ressemblait, jadis, à un repaire de chauves-souris. Les demeures des morts recèlent aussi bien entendu une puissance sacrale, comme, à Manille, le cimetière militaire américain: «Ce jardin avait, en dépit de toute la sollicitude visible à chacune de ses tombes, un quelque chose de transcendant, comme un signal, sur une planète morte, qui doit répandre loin sa lumière.» Les temples, évidemment. Par exemple, à Port Swettenham, au centre d’une clairière, un petit temple hindou. « Devant l’autel, avec figures d’êtres mythiques, amoncellements de fleurs blanches dans coupes. Un énorme frangipanier à côté, sans doute pour offrandes. Devant lui, étang couvert de nénuphars, l’œil de cette clairière, avec pour cils joncs et lotus. Calme parfait, pas un homme à perte de vue, mais, impérieusement présent, le pouvoir de la vie. C’est alors que s’ouvre le cœur, qui se ferme dans nos cubes de béton. »
     
    En revanche, le fameux jardin de pierre, dans le temple zen de Kyoto, l’a déçu: «D’où provient donc la vertu toute particulière de ce groupe de pierres? Je ne l’ai pas deviné.»
     
    Mais, à Gaoxiong, dans la vieille capitale, Taïnan, le vaste sanctuaire de Confucius le ravit : « Cours à l’ombre d’arbres anciens pour les entretiens de l’été, promenoirs couverts pour ceux de l’hiver, cellules pour la méditation solitaire, salles garnies de livres pour les études en commun – on peut ainsi résister au temps. J’aurais bien voulu m’attarder en ce lieu. »
     
    La ville où il se sent en harmonie est Rome: «Je me sens bien à Rome, comme dans une ancienne patrie commune qui date d’avant la naissance des nations.» Il visite le Santo Bambino d’Aracoeli: «On est frappé par l’intensité de la présence qui distingue cet enfant Jésus de tous les autres.»
     
    Puis le Panthéon: « Nous sommes saisis, non par l’une de ses innombrables formes, mais par sa puissance cosmique, source de plaisir immédiat. Nous respirons de l’espace comme nous respirons de l’air. » Ensuite, le tombeau des Scipions, sur la Via appienne, et leurs « sarcophages noircis ». « J’y ai senti le genius loci aussi fortement que si j’avais connu ceux qui y reposent.»
     
    De même, le tombeau de Caecilia Metella. « Peut-on s’éprendre des routes? Voir les aimer? Mais oui, j’en connais quelques-unes au monde dont la substance vous envahit plus fortement, chaque fois qu’on les foule à nouveau, et en même temps apaise une nostalgie telle que si j’y avais vécu, voilà bien longtemps. » Surtout, les parcs et temples Shinto : « Souvent, le domaine entretenu par l’homme frôle, par transitions insensibles, la Nature libre, et même, à Nikko, des forêts de montagne venues du fond des âges. Cela m’a attiré comme un vieux pays natal d’avant le christianisme.»
     
    Au parc d’Okazaki, à Kyoto : « Ici, ce n’étaient pas seulement les hommes, mais les Esprits qui se sentaient bien – les uns goûtaient, une erreur n’était guère concevable, dans la Nature la présence des autres. » S’il est une « spiritualité » proche de Jünger, au fond, c’est bien le shintoïsme.
     
    On pourrait multiplier les occurrences de ces extases, qui tirent le moi vers des espaces saturés de présence, fixent le temps pour s’abandonner à des échappées cosmiques vers l’éternel ou la longue mémoire.
     
    Parmi les lieux naturels, la forêt est une source de ravissement : « Aujourd’hui encore, nous nous sentons, dans les forêts, plus profondément interpellés, plus fortement ramenés au passé que dans une cathédrale. »
     
    Jünger éprouve aussi une prédilection pour les îles (et, en leur sein, pour les valleuses : « Il n’est sans doute pas de lieu où l’on se sente plus proche de la terre. »). Il parcourut de nombreuses fois Rhodes, plusieurs îles de la côte Dalmate, la Sicile, surtout la Sardaigne, l’Islande, pays de l’Edda, pour ne parler que de l’Europe, et nous livre, de ces pérégrinations dans des contrées encore vierges de la gangrène moderne, des pages éblouissantes. « On peut dire que l’île, ensemble clos sur lui-même, représente le cosmos. Elle donne l’impression d’un modèle plastique de l’espace dans le fleuve agité du temps. »
     
    La symbiose entre l’homme et la nature (comme pour le shintoïsme), peut générer le paradis sous une forme virgilienne, l’âge d’or faisant retour. Ainsi, à Ceylan, découvre-t-il, dans un fossé où «un paysan presque nu piquait du riz» tandis qu’«un autre retournait à la charrue, derrière son buffle aquatique à côté des ibis», un quadrupède plus long qu’un corps humain qui tantôt redressait la tête et tantôt la recourbait vers la surface de l’eau, lançant en exploration une langue bifide, étroite comme une courroie: un saurien [un varan]. Et plus surprenant encore que l’apparition de cet être antédiluvien était le voisinage de l’homme, qui semblait ne pas y prêter plus d’attention qu’aux ibis.» «De telles images, dans le souvenir, nous retiennent avec bien plus de force que dans l’instant. L’unité de l’âme avec un paysage peut devenir si dense qu’à peine se relaient-elles.»
     
    « Les animaux sont plus proches de la divinité et de ce fait plus crédibles en tant que dieux que les Césars et les rois-soleil. » Jünger prisait les reptiles, les lézards, mais aussi les serpents. « Le Serpent est consacré à la Terre, c’est en lui que Gaïa se donne à voir. », les papillons: « Un morpho à l’allure princière, qui me ravit ainsi, dans un boqueteau proche de Santos : quand les ailes se refermaient, elles luisaient comme du brocart d’or ; ouvertes, comme des miroirs d’argent sur un fond d’azur qui leur a valu le nom de Célestes. » « La beauté veut nous dépouiller de notre être propre ; lorsqu’elle devient trop puissante, elle nous arracherait au temps, pour un peu, comme jadis le moine d’Heisterbach. »
     
    Il lui arrive aussi de ressentir une terreur panique devant la luxuriance de la nature tropicale.
     
    Pour rendre compte de toutes ses expériences extatiques, il faudrait faire l’exégèse de la quasi-totalité de son œuvre, qui est considérable, ce qui exigerait la rédaction d’un livre fort volumineux !
     
    VIII- Un nouvel âge
     
    Toujours Jünger pensa que les dieux reviendraient. Heidegger l’affirmait aussi, mais le mage de Messkirch ne savait ni quand, ni comment. Pour l’auteur du Passage de la Ligne (1950), le nihilisme a atteint son point culminant pendant la Deuxième guerre mondiale. Observant les désastres dont il est l’origine, la dévastation et le désenchantement du monde générés par le triomphe des Titans révoltés contre Zeus, il estime que l’on fait la terrible expérience d’une purification nécessaire, ouvrant à la nécessité d’une parousie. Il invoque volontiers Hölderlin pour étayer sa certitude. La Terre va recouvrer son lien avec le divin, et la société, prophétise-t-il (de façon à vrai dire énigmatique, car son Journal note à satiété, jusqu’à la fin, la dévastation radicale du monde), par une technique poussée jusqu’à son aboutissement, suscitera une élite coexistant avec l’État planétaire, et permettra l’avènement de l’Esprit, comme l’avait prédit Joaquim de Flore. Cet « esprit du monde » « s’objective plus clairement dans la nature que dans l’histoire – les animaux, les plantes et les pierres en sont plus proches. » Déjà, chez l’homme, le renouveau se manifeste selon trois puissances :
    - l’affirmation d’une liberté qui a surmonté la crainte de la mort et prend le risque de l’isolement dans le désert ;
    - Eros : « Là où deux êtres s’aiment, ils conquièrent du terrain sur Léviathan, ils créent un espace qu’il ne contrôle pas. » (Henry Miller)
    - la création artistique, le poète se rapprochant du penseur.
     
    En revanche, pour Heidegger (qui a consacré un séminaire durant hiver 1940 à Der Arbeiter, en le louant et en le critiquant), la ligne du nihilisme n’est pas franchie, la volonté de puissance dans la technique ne peut qu’engendrer un désert définitif. Néanmoins, pour lui, Jünger est bien un homme qui « reconnaît » (ein Erkenner). Dans une lettre, Jünger lui avait demandé des précisions au sujet de sa notion d’« éclaircie de l’Être », « s’il est possible de "pénétrer" dans cette éclaircie ». Heidegger répond : « Nous n’avons pas besoin de "pénétrer" dans cette éclaircie car nous nous y trouvons déjà. »
    Encore faut-il le savoir, et ouvrir, en même temps que l’œil, tout son être à l’Eros du monde et à la conscience du nomos (« loi », « ordre », disposition sacrée des éléments du Cosmos », selon la « raison » (Logos) divine »).
    C’est probablement la voie profonde donnée par une œuvre immense vécue jusqu’au cœur d’une existence.
     
    Claude Bourrinet (Euro-Synergies, 15 mai 2026)
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