Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Métapo infos

  • Le rock est-il réac ?...

    Les éditions du Cerf viennent de publier un essai de Patrick Boudet intitulé Le rock est-il réac ?.

    Journaliste à Rock & Folk, auteur et réalisateur de documentaires pour France Culture et Arte, Patrick Boudet est aussi l'auteur d'une Histoire de la Pop française.

     

    Boudet_Le rock est-il réac.jpg

    " Sexe, drogue et révolte. Et si, derrière la façade rebelle, derrière l’image de subversion et l’idée qu’on s’en fait, le rock était en réalité bien plus réactionnaire qu’il n’y paraît ?

    Voici, pour la première fois, l’enquête iconoclaste qui dévoile la face cachée d’un phénomène planétaire. Parce qu’il est le meilleur spécialiste du genre, parce qu’il a été le scrutateur de ses métamorphoses et le témoin des générations, parce qu’il a côtoyé les plus grands, il fallait Patrick Boudet pour dire la vérité de la transgression, pour décrypter l’identité profonde et révéler la dimension très politique d’un mouvement culturel majeur.

    Des Sex Pistols aux Ramones, de Led Zeppelin à Pink Floyd, de Mick Jagger à Marilyn Manson et d’Elvis à Bowie, d’inventions en réinventions et de provocations en provocations, le rock en revient toujours à son esprit premier.

    Examinant tous les courants, convoquant les airs les plus célèbres et les artistes les plus illustres, Patrick Boudet explore l’histoire souterraine et les ressorts cachés d’un genre musical devenu une langue universelle. Et nous fait découvrir, avec style, une autre histoire du rock."

    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!
  • Liberté de parole et intelligence de l’Europe...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous le texte de la communication de Jean-Luc Coronel de Boissezon prononcée lors du XIIIe Colloque de l'Institut Iliade à Paris, le 12 avril dernier, et consacrée à la liberté de parole, comme fondement de la civilisation européenne.

    Jean-Luc Coronel de Boissezon est universitaire, agrégé des facultés de droit, historien du droit et des institutions, des idées politiques et de la pensée économique. Il a enseigné au cours de sa carrière dans sept universités publiques françaises et est aujourd’hui professeur à l’ISSEP de Lyon.

    Coronel_Liberté de parole et intelligence de l’Europe.jpg

    Parrhèsia. Liberté de parole et intelligence de l’Europe

     

    Dans sa tragédie Les Phéniciennes (411 av. J.-C.), Euripide fait parler Polynice, qui a connu l’exil hors d’Athènes :

    « Le pire de tout, c’est que le droit à la parole libre n’existe pas (ouk ésti parrhèsía) […] C’est la vie d’esclave que d’être interdit de dire sa pensée. »

    La parrhèsia, ou « faculté de tout dire », apparaît dans l’aurore grecque comme le droit civique fondamental. Sans elle, précise Euripide, on doit « flatter les puissants » et « supporter la folie des maîtres ». Dans la pièce Hippolytus (428 av. J.-C.), il fait dire à Phèdre :

    « Je veux que mes deux fils retournent vivre dans la glorieuse Athènes, qu’ils y marchent la tête haute et qu’ils y exercent la parrhèsia comme des hommes libres, honorés grâce au nom de leur mère. »

    Ce droit se révèle de la sorte attaché à une citoyenneté qui est elle-même le fruit d’une filiation concrète. Cela est confirmé dans la tragédie Ion (418 av. J.-C.), où Euripide fait dire au mythique ancêtre des Ioniens :

    « Si je puis prier, je souhaite que ma mère soit athénienne, afin d’avoir, par elle, la parrhèsia. Car lorsqu’un étranger entre dans une cité dont la race est sans tache, même si la loi l’en fait citoyen, sa langue reste serve : il n’a point le droit de tout dire. »e1

    La parrhèsia est ainsi strictement définie comme une liberté découlant de l’appartenance à un peuple autochtone : l’autochtonie fonde l’autonomie, au moyen de la parole libre.

    Comme sa condition, l’exercice de ce « dire vrai » est consubstantiellement politique. D’abord quant à son lieu, puisque la parrhèsia s’exerce en tôi mesôi, « au milieu de tous », sur la « place publique », agora grecque, forum romain, plus tard espace forain des villes médiévales ; le terme hispanique de fueros, qui désigne les libertés d’une communauté locale, l’illustre bien. Ensuite par son contenu : parce qu’elle a pour objet les affaires de la Cité, elle doit être tenue dans l’espace du débat public, de la conversation civique. L’enjeu est de « dire ce qui est utile » (tà symphéronta) et pour cela de « parler sans crainte » (adeôs), selon les termes de Périclès dans ses discours restitués par Thucydide dans Histoire de la guerre du Péloponnèse, au Ve siècle av. J.-C., où est clamée l’urgence d’un discours vrai des Athéniens sur eux-mêmes, s’ils veulent identifier les failles qui menacent alors de leur faire perdre le conflit face à Sparte.2

    La naissance parrhèsiastique de la raison grecque

    Mais c’est aussi ce lieu de la parrhèsia, à savoir l’espace public, dont l’archéologie montre l’apparition dans la Cité achéenne, qui va induire la pensée rationnelle et l’art du discours – lesquels forment une seule et même notion en grec ancien, le Logos. Au rebours de celui des rois de Crète ou d’Asie, renfermé dans le secret du palais, le pouvoir des magistrats est exposé sur l’agora. Les décisions ne pouvant dès lors être adoptées qu’après avoir convaincu l’assemblée, une argumentation rationnelle s’impose, faisant naître la logique, la dialectique et la rhétorique – futurs piliers des « arts libéraux » du Moyen Âge.

    Cette soumission du pouvoir à la confrontation publique découle elle-même de la dynamique centrale de la culture grecque, à savoir l’agôn. Traduisible par « combat », « compétition » ou « rivalité », l’agôn est l’élément concurrentiel que l’on retrouve tant dans l’athlétisme (olympiades, courses de chars) que la poésie et le théâtre (joutes poétiques, concours tragiques), la musique et le chant (concours pythiques), la philosophie (joutes sophistiques ou débat socratique), l’éducation (gymnase, symposion) et bien sûr la guerre (rivalité entre cités). Nietzsche en fait remonter la culture à Homère, auquel il attribue une « philosophie de la joute »3. Le Moyen Âge des tournois et l’Ancien Régime des duels figureront parmi ses fils.

    « Le combat est père de toute chose », disait Héraclite, membre de « l’école ionienne » qui, avec Thalès, Anaximandre et Anaximène, s’opposait déjà à « l’école italique » de Parménide, Empédocle et Zénon d’Élée, dans cette controverse inaugurale des présocratiques, au VIe siècle av. J.-C. À leur suite, l’école de Socrate verra dans l’affrontement des paroles la voie de la maïeutique, « dévoilement » de la vérité. C’est dans la forme du dialogue que sont structurées les œuvres de ses disciples, au premier rang desquels Platon, qui le premier parle d’une « science politique » (épistémé politiké), qu’établira son élève Aristote. Tandis que Pythagore, ensuite Hippocrate, Aristote, Euclide, Archimède, Ératosthène, Hipparque et Ptolémée fondaient sur la dialectique les différentes branches scientifiques, ce même principe irriguait le droit, suscitant dans le procès les joutes oratoires des plaidoiries, accordées aux deux parties selon le principe des plateaux de la balance que porte Dikê, déesse de la justice, origine mythologique du « principe du contradictoire » judiciaire.

    La floraison dialectique de l’ancienne Europe

    Rome a retenu particulièrement, de l’art grec de la controverse, la dimension juridique, développant sur le forum l’ordo judiciorum du procès contradictoire. La fonction d’avocat y prospère, magnifiée par Cicéron, qui défend la libertas loquendi en tant qu’héritage ancestral et l’oppose, dans son Pro Plancio (33), à la censure et la flatterie. On sait comment lui-même mourra de la parrhèsia dont il avait pris le risque dans ses Philippiques contre Marc-Antoine, qui le fera assassiner et exposera ses mains et sa tête coupées sur le forum ! Il est significatif que la République ait disparu quelques années après cet attentat contre la liberté de parole. Moins dangereuse politiquement, la controverse juridique a au moins pu survivre dans les écoles de la scientia juris dont Gaius, Modestin, Papinien, Paul et Ulpien furent les grands noms. La plus importante des compilations du Corpus juris civilis réalisée au VIe siècle par l’empereur Justinien, le Digeste, est un monument du débat doctrinal, considéré comme le fonds commun de la science du droit en Europe continentale.

    Au Moyen Âge, la christianisation n’entraîne pas la fin, mais la transformation de cette forma mentis. La culture du débat intellectuel est relayée dans les scriptoria des monastères bénédictins qui copient les œuvres antiques, puis renaît dans les universités que l’Église fonde à partir du XIIe siècle. La disputatio, controverse savante en public, y devient la pratique-phare. Les sessions biannuelles du quodlibet (ou quaestiones quodlibetales, « débats sur ce que l’on veut », libres et impertinents, par opposition aux disputationes ordinariae qui portaient sur les cours) peuvent être agitées, comme en témoigne l’héritage du mot « quolibet » en français… L’école de droit de Montpellier a été ainsi fondée dès 1160 par Placentin, docteur en droit de Bologne, qui avait dû fuir après une disputatio où il avait eu le dessus sur un maître de l’université, lequel se sentit si humilié qu’il chargea des sicaires de l’assassiner ! Autre pratique universitaire médiévale, la « glose » des auctoritates, c’est-à-dire des textes qui font autorité, montre la richesse possible des interprétations. Elle fait bientôt passer la dialectique du service de la rhétorique à celui de la logique, en faisant dialoguer non plus des personnes mais des textes. Abélard y excelle dans son Sic et Non (v. 1125). En osant appliquer la logique à la théologie, l’amant d’Héloïse, déjà fragilisé en tant que clerc à ce titre, a couru le risque du parrhésiaste et a été condamné par l’Église, tout en continuant de bénéficier du soutien d’une partie du clergé, comme le puissant abbé de Cluny, Pierre le Vénérable. Au XIIIe siècle, la philosophie d’Aristote est ramenée au cœur de la scolastique, avec Thomas d’Aquin. Sa Summa theologica repose sur les « questions disputées » (quæstiones disputatae) : chaque sujet est traité en quatre parties, présentant des textes soutenant une première opinion (sententiae), puis ceux qui vont en sens contraire (sed contra), avant que le Doctor communis apporte sa propre opinion (respondeo dicendum) et fasse la synthèse dans l’explicatio.

    La Renaissance doit davantage à cet esprit médiéval qu’on ne le croit : la philologie humaniste repose sur le patrimoine antique transmis par les clercs des studia et la « révolution scientifique » s’accomplit largement au sein du réseau institutionnel de l’Église, grâce aux tendances contradictoires en son sein, loin de la légende noire tissée au XIXe siècle par les auteurs anticléricaux. Il faut rappeler que Copernic était un chanoine, bénéficiant du soutien du pape Paul III, auquel il dédicace son De Revolutionibus ; et que le seul scientifique tragiquement condamné au bûcher fut un moine dominicain, Giordano Bruno, au terme d’un procès qui portait davantage sur sa rupture théologique que sur son héliocentrisme. Quant à Galilée, ses travaux furent soutenus par le pape Urbain VIII, avant que l’évolution de ses thèses ne conduisent à sa condamnation à la rétractation. Le raidissement de la Contre-Réforme, par ailleurs, a trouvé une compensation paradoxale dans son fer de lance, les Jésuites, qui en suivant le précepte d’Ignace de Loyola, « Trouver Dieu en toute chose », ont été les principaux promoteurs et praticiens des sciences expérimentales dans l’Europe moderne : en astronomie (Clavius, Riccioli), mathématiques et physique (Kircher, Boscovich, Fabri), etc. Encore dans la période contemporaine, Gregor Mendel, fondateur de la génétique, sera un moine augustin ; et Georges Lemaître, père de la théorie du Big Bang, un prêtre catholique.

    Cependant, l’apparition d’établissements universitaires non plus seulement ecclésiastiques mais royaux, témoigne de la volonté des princes de dégager la liberté d’expression des restrictions accrues par les guerres de religion. François Ier fonde ainsi le Collège de France (1530), où des « humanistes » enseignent des disciplines que l’Université de Paris refuse. Guillaume Budé lui donne en ce sens sa devise, si parrhésiastique : Docet omnia, « On y enseigne tout ».

    C’est dire qu’au XVIIIe siècle les auteurs des Lumières seront moins novateurs qu’ils ne le proclameront, s’enivrant d’une Raison en vérité presque trois fois millénaire, mais dévaluant les autres sources de la culture (mythes, coutumes et traditions) en faisant preuve d’hybris en rupture avec la « prudence » helléno-chrétienne. Du moins l’intelligence cinglante envers les dogmes, qu’un Voltaire incarne pour la postérité, honorait-elle toujours le pluralisme critique. Le paradoxe de la Révolution fut de le renier. La célèbre sommation de Saint-Just au commencement de la Terreur, « Pas de libertés pour les ennemis de la liberté »4, inaugure la position totalitaire. Cette même année 1793 ont été fermées les facultés de droit, supprimé l’ordre des avocats, close l’Académie des sciences, tandis que le mathématicien Condorcet mourait en prison et que le chimiste Lavoisier était guillotiné, après que le président du tribunal révolutionnaire eut le mot fameux :

    « La République n’a pas besoin de savants ! »

    Là a été semé un germe de régression sans précédent, ironiquement légitimé par la prétention progressiste. Il ne s’est cependant pas durablement épanoui, grâce aux différents reflux conservateurs des XIXe et XXe siècle, ainsi qu’au dynamisme scientifique et technique d’une France et d’une Europe alors en pleine expansion industrielle et coloniale.

    La constante stratégie de censure de la gauche radicale

    C’est assurément dans le marxisme que le germe révolutionnaire a connu son épanouissement majeur. Ses principales incarnations historiques permirent de constater les conséquences de l’abolition du pluralisme critique, en Russie soviétique dès 1922 ou en Chine maoïste à partir de 1949 – modèles de référence de la gauche radicale en Occident pendant des décennies. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, cette gauche a mis en œuvre, au sein du « monde libre », deux consignes du marxisme organisé, qui eurent chacune pour effet la restriction de la liberté d’expression. En premier lieu, le recours à l’accusation systématique de « fascisme » contre tout opposant politique, selon le mot d’ordre de Staline au VIIe congrès du Komintern en 1928. En second lieu, la stratégie de Gramsci : « l’hégémonie culturelle » comme préalable au pouvoir politique, au nom de laquelle les journaux, plus tard les médias audiovisuels, les théâtres puis le cinéma, l’Éducation nationale et l’Université ont fait l’objet d’un entrisme massif et d’autant de barrières progressivement posées au libre débat.

    Après la fin de l’Union soviétique, l’emprise a muté en « marxisme culturel », mûri dans certaines universités américaines dès les radical sixties, avec Berkeley dès 1962, puis imitée en France avec Mai 68. C’est la généralisation de cette modalité d’activisme, seule viable après l’effondrement du « socialisme réel », qui voit naître la political correctness (PC), mouvement de censure de mots, de pensées, d’œuvres et d’auteurs, subvertissant l’institution universitaire qui avait été conçue pour être le lieu de la transmission et de la discussion. L’adjectif « controversé » devient une disqualification, aveu de la fin de la culture du débat.
    Le « wokisme » n’est que l’ultime métastase de ce cancer idéologique. Sa « cancel culture » est une culture de la censure, qui ne se caractérise pas seulement par le déboulonnage de statues, mais réclame aussi la fin de la culture classique des « dead white males », pour promouvoir à sa place les « studies », pulvérisant les sciences humaines en études de minorités. Les conséquences du wokisme sur la liberté d’expression ont été désastreuses pendant la dernière décennie. Un rapport officiel de France Universités5 d’octobre 2025 est contraint de dresser un état des lieux alarmant : annulations de conférences ou colloques pour éviter des troubles à l’ordre public, perturbations des cours, campagnes de stigmatisation sur les réseaux sociaux, procédures-bâillons et instrumentalisations judiciaires, et donc déclin de pans entiers de la recherche.

    La crispation nouvelle des élites mondialisées

    Les tenants du pouvoir culturel en Occident, qui n’avaient eu de cesse de valoriser d’une part l’innovation technologique comme preuve du progrès, d’autre part « l’utopie communicationnelle » du « village global », ont cependant été pris au piège par l’avènement du world wide web, à la fin de la décennie 1990. Hétérotélie phénoménale, puisqu’elle devait aboutir à la soudaine libération de l’écrit public. Il a fallu un quart de siècle au système politico-médiatique pour parvenir à mettre au point une stratégie de reprise du contrôle. Éric Zemmour6 a comparé la situation à celle du milieu du XVIe siècle, quand, après l’invention de l’imprimerie, qui avait apporté les conditions techniques de l’expansion de la Réforme protestante, en particulier l’appropriation par les fidèles de l’Écriture sainte, l’Église catholique avait en retour lancé la Contre-Réforme du concile de Trente : même volonté de récupérer le monopole du magistère clérical, même mise à l’Index des publications hérétiques.

    C’est à partir de la double défaite des médias dominants que furent, en 2016, le Brexit et l’élection de Donald Trump, qu’en rétorsion fut mis en place un vaste dispositif de censure : dénonciation des médias alternatifs comme promoteurs de la « post-truth » et des « fake-news » ; « fact-checking », mobilisant des « experts » chargés de montrer que les faits dérangeants sont simplement mal interprétés ; deplatforming de médias, personnalités et influenceurs de droite ; enfin, élaboration d’une législation de répression de l’expression en ligne, non pas aux États-Unis, au moins protégés sur ce plan par le Premier amendement de leur Constitution, mais dans toute l’Europe occidentale (dont le tentaculaire DSA, Digital Services Act, de l’Union européenne, à partir de 2024).

    Depuis la reprise de Twitter par Elon Musk et le second mandat de Donald Trump qui a largement « retourné » la Silicon Valley, le désarroi est grand dans le reste de l’Occident, accoutumé à suivre l’exemple d’outre-Atlantique. Le plus retentissant aveu, à cet égard, est venu du ministre macronien des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, qui a affirmé le 24 février 2026, sur une radio du service public, qu’il était nécessaire d’empêcher une « internationale réactionnaire » de peser sur le débat public et s’est laissé aller à dévoiler la méthode choisie :

    « Cela passe par une mise au pas des réseaux sociaux ».7

    Cette situation de perte de contrôle du narratif explique la crispation sans précédent des élites mondialisées. Les pouvoirs non-élus, sans légitimité populaire, s’activent contre les opinions majoritaires et les défenseurs des peuples : dans la magistrature, les médias, les universités, l’œuvre d’intimidation et d’épuration s’intensifie. Les autres pouvoirs à la légitimité très faible, technocratie de Bruxelles et classe politique en place, nourrissent de leur côté cette entreprise, par la production d’un carcan toujours plus étouffant de normes liberticides.

    Cette législation a malheureusement son archétype précoce en France, la loi Pleven de 1972 qui, en créant un « délit de provocation publique à la haine » visant des personnes « à raison de leur origine ou leur appartenance ou non appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée », a ouvert la boîte de Pandore du démantèlement de la grande loi sur la liberté de la presse de 1881. Le ressort des poursuites a ensuite été étendu par les lois Gayssot (1990, sur le négationnisme), Taubira (2001, sur la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité), Perben II (2004, allongeant la prescription des délits de presse présumés racistes), ou la loi HALDE (2004, introduisant de nouvelles incriminations contre les propos publics « homophobes, sexistes et handiphobes »). C’est l’abolition du débat et avec lui du réel, le thermomètre brisé pour ne plus mesurer la fièvre, et la police de la pensée, résumée par le propos emblématique :

    « Le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit ».

    Retour à l’agora

    Ce qui est nécessaire aujourd’hui est le retour au réel. Les partisans de la « société ouverte » ont trahi son penseur, Karl Popper, dont on connaît le principe épistémologique8 : pour qu’une théorie puisse être considérée comme « vraie », il faut qu’elle soit réfutable et néanmoins non réfutée. La liberté d’expression est donc sa conditio sine qua non. Les régimes occidentaux y ont renoncé, pour moitié sous la pression de la gauche radicale qui occupe leur appareil culturel, pour moitié en raison de leur propre libéralisme, qui fut la première phase de l’histoire politique de la gauche et en reste philosophiquement solidaire.

    Le problème gît dans leur matrice commune des Lumières, dans ce moment de déséquilibre basculant de la raison au rationalisme, par le désencastrement hors de la culture, dans le retournement tragique de l’esprit d’objectivité qui caractérise le regard européen. Le rationalisme a débouché sur la promotion d’un modèle utopique, à la fois individualiste et universaliste (ou cosmopolitique), comme la « Raison  » est présumée l’être elle-même, alors qu’elle est en réalité le fruit d’une culture singulière, dans le cadre d’une civilisation spécifique. La première gauche, libérale, insiste sur la face individualiste, la seconde gauche, radicale, sur la face cosmopolitique, mais l’une comme l’autre sont tournées en dernière instance contre le peuple comme communauté historique, qu’il s’agit toujours de faire taire.

    À ceux qui entendent au contraire rendre au peuple son pouvoir décisionnaire natif, il est possible pour terminer de proposer quatre mesures concrètes en faveur de la parrhèsia qui en est la condition. En tout premier lieu, l’abrogation de toutes les lois attentatoires à la liberté d’expression et la restauration de la loi de 1881. En deuxième lieu, la suppression de toute subvention publique aux médias et la privatisation du service public de l’information, afin que le débat redevienne libre et concurrentiel, et non plus faussé aux dépens des citoyens qui sont aussi des contribuables. En troisième lieu, afin que les Français puissent permettre à leurs enfants d’échapper à l’étouffement intellectuel organisé par l’Éducation nationale et l’université publique, la mise en place d’un « chèque scolaire » et universitaire. Enfin et surtout, pour que tout cela puisse être précisément voté par la majorité, le retour à l’agora par l’usage du référendum, qui devra devenir, le plus tôt possible, d’initiative populaire.

    Qu’il me soit permis d’espérer, au terme de ce propos, avoir été fidèle à l’auteur auquel j’avais consacré ma thèse, Frédéric Le Play, qui écrivait :

    « Je crois être l’interprète de tous ceux qui comprennent le caractère conservateur de la liberté de penser. »9

     

    Jean-Luc Coronel de Boissezon (Site de l'Institut Iliade, 30 avril 2026)

     

    Notes

    1. Michel Foucault, Discours et vérité : précédé de La parrêsia [1982-1983], Paris, Vrin, 2016.
    2. Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, livre II, discours de Périclès dans l’Oraison funèbre (§ 35–46) et après la peste (§ 59–65).
    3. Nietzsche, La Joute d’Homère et Hésiode [1872], Écrits philologiques, t. 5, Paris, Les Belles Lettres, 2024.
    4. Saint-Just, Rapport sur la nécessité de déclarer le gouvernement révolutionnaire jusqu’à la paix, présenté à la Convention nationale le 19 vendémiaire an II (10 octobre 1793).
    5. France Universités, Défendre et promouvoir la liberté académique. Un enjeu mondial, une urgence pour la France et l’Europe, rapport rédigé par Stéphanie Balme, directrice du CERI à Sciences Po Paris, 2025.
    6. Premier éditorial de l’émission « Face à l’Info » du 22 février 2021, sur la chaîne CNews.
    7. France Info, 24 février 2026.
    8. Philippe Némo, Qu’est-ce que l’Occident ? [2004], Paris, PUF, coll. « Quadrige », p. 70-71.
    9. Frédéric Le Play, La Réforme sociale en France, Paris, Imprimerie impériale Plon, 1864, t. II, p. 231, n. 1.
    Lien permanent Catégories : Textes 0 commentaire Pin it!
  • La vraie nature du fascisme italien...

    Les éditions Tallandier viennent de publier un essai de Lucien Jaume intitulé La vraie nature du fascisme italien.

    Philosophe et historien, Lucien Jaume travaille depuis longtemps sur l’histoire des idées politiques depuis la Révolution. Il a notamment publié une biographie de Tocqueville.

    Jaume_La vraie nature du fascisme italien.jpg

    " Depuis plus d’un siècle, le mot fascisme est employé pour fustiger tout régime autoritaire ou dictatorial, alors qu’il ne s’applique en fait qu’à un pays et à une époque particuliers. Même les historiens les plus chevronnés font pour la plupart l’impasse sur la fabrique intellectuelle, par Mussolini en personne, d’une vision de l’homme et de la société dont on ne trouve l’équivalent nulle part dans l’Europe de l’entre-deux-guerres.

    Militant d’extrême gauche et adepte du syndicalisme révolutionnaire avant la Première Guerre mondiale, cet autodidacte s’est projeté dans un nationalisme et un bellicisme forcenés durant le conflit.

    Farouchement hostile au libéralisme politique et économique, il prône une révolution par le haut, c’est-à-dire par l’État devenu tout-puissant et les institutions afin d’établir un ordre « totalitaire ». L’encadrement rigoureux de toute la population, de la naissance jusqu’à la mort, et la répression des oppositions sont au fondement d’une révolution culturelle dont même Mao Zedong n’a jamais rêvé. On idolâtre la guerre pour elle-même, on exalte le « futurisme » pour mieux rompre avec le monde d’avant car le fascisme se veut un modernisme.

    Lucien Jaume, en s’appuyant sur les textes et les discours du régime, parvient à pénétrer dans les arcanes d’une pensée complexe mais cohérente. En contrepoint des études purement historiques, il apporte une contribution nouvelle à la compréhension du fascisme mussolinien. C’est un véritable événement."

    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!
  • Le romantisme politique ou l'impuissance esthétisée...

    Dans cette nouvelle vidéo, Ego Non nous fait découvrir l'essai de Carl Schmitt intitulé Romantisme politique, qui vient d'être publié par les éditions Krisis dans une traduction d'Antoine Dresse (alias Ego Non).

     

                                               

    Lien permanent Catégories : Multimédia, Points de vue 0 commentaire Pin it!
  • Céline : ses lettres au "cabotin" et à l'"hurluberlu"...

    Les éditions Gallimard viennent de publier un nouveau volume de correspondances de Céline intitulé Lettres à ses avocats français  1947-1953.

     

    Céline_Lettres à ses avocats français.jpg

    " Entre 1947 et 1953, alors qu'il est menacé d'extradition du Danemark, où il réside, afin d'être jugé en France pour collaboration avec les Allemands, Louis-Ferdinand Céline entretient une relation épistolaire cruciale avec les deux avocats chargés de le défendre. Le premier, Maître Albert Naud, est un ancien résistant ; le second, Maître Jean-Louis Tixier-Vignancour, a été lui aussi suspecté de collaboration avant de bénéficier d'un non-lieu. La presse française, notamment communiste, fait monter la pression autour de son procès : des témoignages douteux et de fausses photographies circulent. Les lettres de Céline depuis l'exil montrent un homme qui se bat avec la dernière énergie pour éviter la prison : "La Prison est le seul mot avec lequel je ne fasse pas joujou", écrit-il en 1948. Cette correspondance met en scène un trio dans une pièce à suspense et à rebondissements. Par-devers lui, Céline surnomme Naud le "cabotin" et Tixier l'"hurluberlu", et joue l'un contre l'autre, les deux avocats ne s'appréciant guère. Dans les coulisses passe le fidèle avocat danois de Céline, Maître Thorvald Mikkelsen, qui vient souvent en renfort. Après une manœuvre maladroite auprès de la Cour, Maître Tixier-Vignancour finit par trouver la solution du côté du tribunal militaire en mars 1951. Quelques mois plus tard, l'homme qui quitta précipitamment Paris en 1944 pour Baden-Baden se retrouve installé à Meudon, amnistié, son casier blanchi et toute son œuvre reprise par les Éditions Gallimard. Ce quatorzième volume de la "Série Céline", établi par Jean Paul Louis, réunit les deux volumes de lettres publiées aux Éditions La Flûte de Pan par Frédéric Monnier : celles à Albert Naud en 1984 et celles à Tixier-Vignancour en 1985. Cette nouvelle édition rassemblant 168 lettres, relues sur le fac-similé du manuscrit, bénéficie d'une documentation inédite et d'un nouvel appareil de notes, ainsi que d'une chronologie complète des affaires judiciaires de Céline entre 1944 et 1958."

    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!
  • Échec et mat pour Washington ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Henri Roure cueilli sur Breizh-Info et consacré au conflit entre les États-Unis et l'Iran. Officier général ayant fait carrière dans les Troupes de marine, Henri Roure est également docteur en sciences politiques.

    Iran_Etats-unis_Echecs.jpg

     

    Échec et mat pour Washington ?

    Depuis le début de la guerre menée par les États-Unis contre l’Iran, à l’instigation d’Israël, une question occupe mon esprit et probablement l’esprit de quelques uns parmi vous: mais que veulent les États-Unis ? Sont-ils à ce point dépendants de l’État hébreux pour s’être lancés dans cette très incertaine aventure ?

    Pour Israël, en effet, tout est clair. L’Iran est son seul véritable concurrent pour une hégémonie régionale. Il lui faut éviter que ce puissant adversaire accède à l’arme nucléaire ce qui détruirait, de toute évidence, sa prééminence dans ce domaine et rendrait beaucoup plus difficile toute action militaire contre Téhéran. Symétriquement ce saut stratégique ferait peser une menace bien plus sensible qu’aujourd’hui. La logique est établie. Une action décisive avant l’accession de l’Iran à la dimension nucléaire s’avérait indispensable au regard des dirigeants israéliens, encore que cette aventure repose sur la supposition que l’Iran ait cette volonté. Il est bien plus vraisemblable que le véritable but de guerre d’Israël ait été la rupture du soutien de l’Iran avec ses intermédiaires ou protégés Hezbollah et Hamas. Cependant, bien que redoutablement efficaces, les forces armées israéliennes n’étaient pas en mesure d’affronter les armées iraniennes, elles aussi extrêmement modernes et équipées. Il fallait donc une action conjuguée avec les États-Unis, l’allié intime.

    Convaincre les États-Unis de s’engager aux côtés d’Israël était chose simple tant l’osmose politique et humaine entre ces deux pays est grande. Il suffit de rappeler la proximité affective entre les protestants « biblistes » étatsuniens, se considérant comme le « second peuple élu », et les Juifs, le« premier peuple élu ». On pourrait trouver dans cette expression une sorte de révérence, de celui se définissant comme le second, au premier. Il faut aussi être bien conscient que la communauté israélite aux États-Unis, d’environ 7 millions de personnes sur 330 millions d’habitants, soit à peine autour de 2%, représente toutefois 20% des fortunes les plus élevées du pays. Elles détiennent un pouvoir considérable par le biais de solides établissements financiers, actionnaires de la Réserve Fédérale, la Banque des États-Unis, de nature privée, émettrice du dollar. À cela s’ajoute la participation de la communauté juive, solidaire et très éduquée, au pouvoir politique au plus haut niveau.

    Mais peut-on croire que cette seule relation entre un petit pays implanté jadis au Proche-Orient par la volonté anglo-saxonne, puisse avoir formé la seule incitation à l’engagement de Washington dans ce conflit risqué ? Bien d’autres moyens existent pour protéger Israël. Ce pays n’a cessé de mener des guerres depuis sa création, tout comme les États-Unis d’ailleurs…Si le fait nucléaire était aussi important, il semblerait donc que la guerre de 12 jours et l’utilisation de bombes extrêmement performantes, n’aient pas suffi à annihiler l’ambition de Téhéran dans ce domaine. Il aurait alors suffi de renouveler l’opération sur quelques sites sensibles dont l’emplacement, je n’en doute pas, est connu de la CIA et du Mossad. Il aurait aussi été plus judicieux de demander au gouvernement islamique de ce pays de confirmer la fatwa publiée par le guide de la révolution, l’ayatollah Ali Khamenei, en 2005, interdisant la production, le stockage et l’usage d’armes nucléaires et précisant que l’Iran n’acquerrait jamais de telles armes. Elle avait fait l’objet d’une déclaration officielle lors d’une réunion à Vienne, de l’Agence Internationale de l’énergie nucléaire en août 2005. Cette position a été pourtant répétée par l’ayatollah et son entourage. Sachant qu’une fatwa est une réponse à une question morale ou sociale non prévue dans les textes sacrés, et que la parole du guide suprême en Islam chiite demeure incontestable, il est fort peu probable que les Iraniens aient voulu enrichir de l’uranium à des fins militaires. Une fois encore les États-Unis, coutumiers du mensonge, ont ignoré les valeurs d’une civilisation autre en lui prêtant leurs propres travers. L’argument d’un Iran accédant à la bombe atomique me semble donc très incertain…

    En réalité le président Trump et son entourage ont trouvé dans ce conflit un moyen de tenter d’arrêter le déclin géopolitique des États-Unis et de confirmer les principes de la National Security Strategy, (NSS), le corollaire Trump à la doctrine de Monroe. Cette nouvelle vision des États-Unis les porte à se replier sur le continent américain, tout en préservant les flux commerciaux et le rôle international du dollar. Ils n’ont plus la force, ni les moyens de mener des guerres de conquête suivies d’une occupation.

    Il ne faut pas croire toutefois que les États-Unis veuillent renoncer à leur place privilégiée dans le monde. Ils demeurent un redoutable État prédateur et conservent la mémoire de leurs intentions anciennes, tout comme la Russie peut regretter l’URSS. Il est intéressant de rapporter une puissance à vocation mondiale aux impératifs de la géographie. Les réflexions des fondateurs de la géostratégie sont éclairants à l’égard de la volonté des États-Unis, dans leur situation nouvelle, de maîtriser les flux logistiques planétaires au traversdu contrôle des passages maritimes obligés. Ils peuvent encore le faire. Ils sont une puissance maritime.

    L’amiral étatsunien Alfred Thayer Mahan, à la fin du XIXème siècle, affirmait que la prospérité et la puissance dépendaient du contrôle des voies maritimes du monde . « Quiconque domine les vagues domine le monde », écrivait-il.

    Halford John MacKinder, observait la planète comme une totalité sur laquelle se distinguait une « île mondiale », le Heartland, composé des continents eurasiatique et africain et des « îles périphériques », au sein d’un « océan mondial ». Il estimait que pour dominer le monde, il fallait tenir ce Heartland, principalement la plaine s’étendant de l’Europe centrale à la Sibérie occidentale qui rayonne sur la Méditerranée, le Moyen-Orient l’Asie du Sud et la Chine. De toute évidence la guerre en Ukraine, engagée par les États-Unis, a été la tentative de mise en application de cette perception.

    Nicholas Spykman améliora cette théorie. Selon lui la Terre est composée d’un coeur (Heartland) et d’un anneau de terre qui l’entoure qu’il appelle Rimland. Il affirma que le pays qui possède le Rimland peut contrôler le Heartland, et donc le monde.

    Ces penseurs se référaient à un lointain prédécesseur, Sir Walter Raleigh (vers 1600), navigateur et favori de la reine Élisabeth 1ère, qui s’exprimait ainsi: « Celui qui commande la mer commande le commerce; celui qui commande le commerce commande la richesse du monde, et par conséquent le monde lui-même ». Cette formule pourrait symboliser l’aventure de la politique des États-Unis, depuis le début du XXème siècle et le corollaire Roosevelt à la doctrine de Monroe. Notons que le corollaire Trump, la National Security Strategy, ne réfute pas l’ambition impérialiste, tout en admettant des panoramas interne et externe moins favorables à l’exercice de la domination étatsunienne.

    Pour ces géopoliticiens le contrôle de la mer s’avère essentiel pour préserver la dimension d’une puissance. Toute la politique extérieure britannique s’est fondée sur ces réflexions. Les Anglais ont ainsi conquis une large part de la planète…avec pour seule concurrence les Français.

    Les États-Unis ont évidemment repris ces idées. D’ailleurs le roi Charles III lors de sa récente visite d’État a rappelé cette filiation. Il n’est donc pas étonnant que D. Trump cherche à maîtriser les passages maritimes, comme le canal de Panama, celui de Suez, le Groenland comme voie privilégiée pour une navigation arctique, le détroit de Bab-el-Mandeb ou celui d’Ormuz, ou encore à conserver Taïwan qui empêche la Chine d’incorporer la mer éponyme dans sa sphère. Remarquons incidemment que cette vision maritime s’oppose aux routes de la soie chinoises essentiellement terrestres. Cette tentative de domination maritime ne se traduit pas obligatoirement par des réussites. Ce qui se déroule à Ormuz, où l’Iran bloquant le détroit handicape l’économie mondiale, sans que les États-Unis, isolés avec leur allié israélien, ne puisse véritablement agir, apporte une preuve des limites à l’ambition étatsunienne de gérer le « Rimland ».

    En réalité les États-Unis sont sur la défensive. Ils sont impliqués dans une guerre de préservation de leur puissance résiduelle contre les BRICS+. Elle coiffe les autres formes de guerres, notamment celle qui se déroule au Moyen-Orient, mais aussi celle qui s’achève en Ukraine. Cette guerre est celle des monnaies telle que l’analyste chinois Hongbing Song l’a parfaitement exposée.

    Il s’agit d’arrêter le déclin financier des États-Unis et de sauver le rôle du dollar. Il est l’instrument majeur de leur puissance et les BRICS+ ne s’y sont pas trompés qui ont entamé un mouvement de dédollarisation en voie d’accélération. Constatons simplement que les réserves d’or cumulées des banques centrales dépassent désormais celles de leurs réserves en dollars. Cette évolution est grandement significative du bouleversement en cours.

    L’occasion d’un affrontement avec l’Iran, membre des BRICS+, proposé par Tel Aviv, était trop belle pour ne pas la saisir. En effet, ce n’est plus un secret, le dollar, à la fois monnaie domestique et monnaie internationale, est fragilisé dans sa toute puissance acquise en 1971 lorsqu’il a été décorrélé de l’or par Nixon. Il conservait toutefois son image et indûment son statut. L’effondrement, en 1991, de l’URSS, a fait croire aux Étatsuniens et aux banquiers mondialistes de l’État profond que désormais le monde serait sous leur obédience. Francis Fukuyama traduisit cette invraisemblable suffisance en parlant de la « fin de l’histoire ». Belle erreur! la Russie s’est rétablie, la Chine s’est enrichie et la toute puissance étatsunienne a été contestée de plus en plus sévèrement, jusqu’à ce que les adversaires de l’hégémon étatsunien constituent précisément les BRICS+, le Sud global… Les Nations se sont à nouveau exprimées, y compris dans une UE de plus en plus malade de son totalitarisme. Les États-Unis contestés essaient donc de maintenir ce qui reste de leur puissance, en se recentrant sur eux-mêmes comme l’évoque le corollaire Trump à la doctrine de Monroe. En conséquence l’opportunité d’un coup d’arrêt a cette action contestataire a été offerte par Israël.

    Pour comprendre, comme toujours il faut remonter l’histoire.

    Le Proche et le Moyen-Orient, de tout temps, ont été un carrefour ou les ethnies se chamaillaient. La région regorge de pétrole, aussi les États-Unis, depuis la seconde guerre mondiale, se sont installés dans cette zone comme protecteurs. L’époque leur était favorable. Ils l’ont été surtout de l’Arabie saoudite. Ce ne fut pas par sympathie pour la dictature musulmane archaïque de Riyad que Roosevelt, au retour de Yalta, signa la 14 février 1945, avec Ibn Séoul, le pacte de Quincy, du nom du croiseur positionné sur le Grand lac Amer, mais par intérêt géopolitique.

    Dans cet accord les États-Unis bénéficiaient de la prérogative, pour 60 ans, de l’exploitation du pétrole. Ce fut la naissance de l’ ARAMCO. À son échéance en 2005, le contrat fut renouvelé pour une période similaire. Autant dire que les États-Unis disposent d’un extraordinaire privilège. Dans cette entente le pétrole extrait était obligatoirement vendu en dollars. Ce fut l’origine du pétro-dollar. En retour les États-Unis s’engageaient à assurer la protection de la famille royale et reconnaissaient que la stabilité de la péninsule arabique, incluant les États du Golfe, faisait partie de leurs intérêts vitaux.

    Or le véritable maître de l’Arabie saoudite d’aujourd’hui, Mohammed Ben Salman, héritier du trône, a fait évoluer cet engagement interprétant sans nul doute la modification des rapports de forces mondiaux. Ainsi désormais l’Arabie séoudite est prête à accepter en paiement de son pétrole en yuan, unité de compte chinoise, de son nom officiel renminbi. Une belle encoche aux accords de Quincy… Cela signifie que le « pétroyuan » dispose du potentiel de saper le statut de monnaie de réserve du dollar. Cette évolution en cours accélère de manière significative la dédollarisation. Le yuan est de plus en plus utilisé dans le commerce international. « L’opération militaire spéciale » de la Russie contre l’Ukraine en février 2022, a poussé Moscou hors du système du dollar américain. L’utilisation du yuan entre la Chine et la Russie a donc augmenté. Le Yuan et la dédollarisation en parallèle, menacent le seul véritable pilier de la puissance étatsunienne. Il n’y a donc rien de surprenant dans l’acceptation de Trump de soutenir Netanyahou dans sa guerre contre l’Iran, car derrière l’Iran il y a les BRICS+ et la puissance majeure des BRICS+ est bien la Chine. Elle importe d’Iran, une grande partie de ses besoins en hydrocarbures, tout en cherchant à diversifier, dans la région, ses sources d’approvisionnement. Souvenons-nous aussi que le canal de Panama intéresse vivement la Chine, qui en est avec les États-Unis, le principal utilisateur, ce qui inquiète Trump. Ajoutons que la Chine était jusqu’à l’enlèvement de Maduro, le principal client du Vénézuéla pour cette ressource énergétique… Autant dire que l’opération au Moyen-Orient a pu sembler à l’administration Trump pouvoir offrir l’occasion d’un coup d’arrêt à la dédollarisation et de manière globale à la montée en puissance de la Chine et à l’attractivité des BRICS+.

    Or les opérations n’ont pas eu le résultat escompté. Malgré les rodomontades de Trump et des actions supposées déstabilisatrices, l’Iran a tenu et a même porté des coups sévères à ses ennemis.Les États-Unis ont exposé leurs faiblesses à la face du monde. Les pays du Golfe ont ainsi constaté que leur protecteur n’avait plus la capacité de les défendre. Nous en verrons les conséquences dans un proche avenir où les E.A.U, déjà membres des BRICS+, pourraient être suivis par d’autres pétro-monarchies dans un rapprochement avec cette organisation ostensiblement anti-étatsinienne. De plus les E.A.U, viennent d’annoncer qu’ils quittaient l’OPEP le 1er mai, fragilisant ainsi cette organisation déjà affaiblie par le départ de quelques membres. La conséquence serait que le mouvement vers l’acceptation d’autres monnaies que le dollar pourrait très vite s’accélérer dans la région et que la quantité de pétrole proposée sur le marché pourrait augmenter en fonction de l’intérêt de chaque État. Ce changement entraînerait la baisse de son coût. Inévitablement le pétrole de schiste étatsunien deviendrait, à nouveau, trop cher à exploiter et le pays devrait se tourner vers des importations moyen-orientales. L’impact économique et monétaire pour Washington risque d’être notable; s’y ajouteront, de toute évidence, les conséquences de la perte de crédibilité militaire.

    Le dernier simulacre de blocus contre blocus ne trompe évidemment personne. Washington est dépendant de Téhéran pour la réouverture d’Ormuz. Une fois encore il est aisé d’imaginer la dialectique future où les États-Unis diront qu’ils ont réouvert le détroit, après avoir amené l’Iran à une sorte de résipiscence.

    Au bilan l’affaiblissement des États-Unis, déjà constaté en Ukraine, est devenu manifeste. Les principaux pays européens ne les ont pas soutenus et ont même exprimé leur désaccord. La Russie va certainement pouvoir exiger ce pourquoi elle a engagé son « opération militaire spéciale », sans que Washington, et par lien de subordination l’UE, puissent s’y opposer. La Chine va poursuivre son avantage. Israël aura perdu de l’énergie inutilement et verra perdurer voire s’aggraver le souhait de sa disparition dans les populations musulmanes. Le monde entier retiendra que les États-Unis sont les responsables de la crise économique en cours. Ils auront étendu partout durablement la défiance à leur égard. Les États-Unis sont désormais le vrai problème pour le monde multipolaire.

    En résumé le joueur de Poker aura perdu face aux joueurs d’échecs et de Go.

    Henri Roure (Breizh-Info, 4 mai 2026)

    Lien permanent Catégories : Points de vue 0 commentaire Pin it!