Nous reproduisons ci-dessous un article de César Cavallère, cueilli sur le site de l'Institut Georges Valois et consacré au "phénomène" Onlyfans, plateforme de contenus pornographiques en pleine expansion...

Onlyfans : l’ubérisation de la pornographie
Le plus grand proxénète de la planète est mort ce lundi 23 mars. Leonid Radvinsky vient de décéder des suites d’un cancer à l’âge de 43 ans.
Né en Ukraine d’une famille juive, Leonid déménage rapidement aux États-Unis avec ses parents. Dans les années 1990, Leonid créera plus de dix sites permettant d’obtenir illégalement des mots de passes à des sites et contenus pornographiques. Le principal de ces sites, Ultra Passwords aurait rapporté 1,8 million de dollars par an pendant plusieurs années.
Il est diplômé d’économie en 2002. Deux ans plus tard, il fonde MyFreeCams, un site de streaming de contenu adulte. Microsoft l’attaque en justice, l’accusant d’avoir envoyé des millions de mails frauduleux à des utilisateurs de boîtes de messagerie hotmail, mais il est relaxé.
À partir de 2009, il s’occupe d’un fonds de Capital Risque appelé « Leo », avec lequel il investit principalement dans le secteur du numérique, notamment dans la société israélienne B4X. Radvinsky et son épouse ont également donné 11 millions de dollars à AIPAC, un lobby pro-israélien.
En 2018, Radvinsky achète 75 % d’Onlyfans. Lors de ses deux premières années d’existence (2016-2018), OnlyFans n’était pas du tout centré sur le contenu pornographique. C’était alors une alternative de niche aux plateformes comme Youtube ou Instagram, qui devait permettre aux créateurs de contenus de partager leur passion tout en dégageant un revenu grâce à un système d’abonnement. Leonid Radvinsky en fera rapidement le nouveau géant du porno en le dotant d’un nouveau modèle économique.
Le Boom OnlyFans : le tournant du porno
À partir du rachat d'OnlyFans par Radvinsky, les censures sautent et la pornographie explose sur la plateforme. Celle-ci profite alors du confinement pour s’imposer. Tous les acteurs du secteur migrent sur OnlyFans, les camgirls et influenceuses s’y essaient, bientôt rejointes par des jeunes filles cherchant un complément de revenu.
La nouveauté apportée par OnlyFans, c’est l’interaction directe avec l’utilisateur. Onlyfans est un modèle hybride entre le réseau social et le site pornographique. Les contenus adultes disponibles sur abonnement ne sont en fait que des produits d’appel. L’utilisateur peut utiliser la messagerie pour contacter les créatrices de contenu pornographique, mais elles ne répondent pas gratuitement. Les demandes de messages représentent environ 70 % des revenus, tandis que les abonnements sont d’environ 4%.
Dans l’univers étrange d’OnlyFans, on appelle « whales » (« baleines ») la minorité d’utilisateurs qui dépensent des centaines ou des milliers d’euros chaque mois en messages, demande de contenus personnalisés et abonnements. La plupart des autres utilisateurs ont entre 1 et 3 abonnements en même temps. C’est à dire qu’ils suivent une minorité d’actrices, se désabonnent d’une d’entre-elles, s’abonnent à une autre, et ainsi de suite. Seuls 4,2 % des membres payent, le reste des utilisateurs ne sortent pas leur portefeuille. Lorsqu’un utilisateur paye, c’est en moyenne une somme d’environ 48,52 dollars à une créatrice.
La pornographie respectable : le mythe de l’empouvoirement
À partir de 2021, OnlyFans se lance dans une stratégie de légitimation de son image. La plateforme réalise des campagnes de publicité sur les thèmes « liberté créative » et « débloquez vos fans » en montrant des contenus non-sexuels. Elle se vend comme un outil d’empowerment numérique féminin, qui permet d’acquérir une autonomie économique.
Elle adopte le langage de la tech et de l’influence, comme s’il n’y avait pas un particularisme de la vidéo pornographique, et met en avant la sécurité numérique. Des figures publiques telles que Cardy B. ont rejoint la plateforme, généralement pour du contenu non-explicite.
En réalité, le modèle s’appuie sur un marché de la visibilité : la plateforme profite de la viralité sur les réseaux externes (Twitter, Instagram, TikTok). Des coups de communication et de publicité bas pour l'entreprise, puisque ce travail est délégué aux créatrices qui font elles-mêmes leur réclame sur les réseaux sociaux. Cela produit un véritable entrisme de la pornographie sur des plateformes pensées comme tout public et sur lesquelles les adolescents passent une grande partie de leurs journées.
Nous disposons de peu d’études sur le niveau de revenu et le niveau d’étude des créatrices de contenu. En revanche, le consommateur se situe majoritairement dans les 18 – 34 ans, et 80 à 90 % d’entre-eux sont des hommes1. La croissance de la plateforme semble révéler un sentiment de solitude auquel répond un semblant de contact direct, notamment pendant la période du confinement.
Les stratégies des créatrices : entre agences et différenciation
Avec la généralisation de la pornographie sur la plateforme apparaissent des agences. Leurs missions : gérer le contenu à la place des créatrices, promotion sur les plateformes, automatisation des messages et gestion de la relation client. Ce travail est aujourd’hui souvent réalisé par IA, quand il n’est pas externalisé à des indépendants tout aussi ubérisés. Ces agences prennent généralement une commission comprise entre 30 % et 50 % des revenus des créatrices.
Les actrices font leur publicité croisée sur Reddit, Twitter, TikTok, Discord, Telegram. Elles envoient des messages privés automatisés pour engager l’utilisateur potentiel. Ce tunnel marketing permet de passer d’un réseau social à la plateforme pornographique en quelques clics. C’est le grand génie d’Onlyfans : les besoins en termes de publicité sont minimes, puisque les actrices font la réclame de la plateforme dans leur propre intérêt.
Les créatrices se positionnent sur des niches : esthétique, fétichisme, role-play, “girlfriend experience”. Au cœur de la démarche des créatrices, il y a une stratégie de différenciation. Chacune doit avoir sa marque de fabrique, viser un public, jusqu’à attraper les « baleines » qui lui permettront d’augmenter son revenu, et le cas échéant, il faudra les fidéliser. Si la recherche première est celle de l’authenticité, les clients ne trouveront souvent qu’une actrice, au contenu calibré pour un marché particulier par une agence. Les créatrices peuvent par ailleurs facilement perdre le contrôle de leur image, dont elles cèdent tout ou partie des droits. Plusieurs se sont faites léser de plusieurs milliers d’euros par des agences.
Dès lors, la promesse d’indépendance économique apparaît hypocrite : la majorité des créateurs gagnent peu, dans les mêmes rapports que sur toutes les plateformes de création de contenu. 55 % des créateurs gagnent moins de 100 $/mois, tandis que les 0,1 % supérieurs captent 76 % des revenus2. Cette asymétrie pousse beaucoup à l’abandon ou à la recherche d’agences pour faire croître leur activité. Par ailleurs, les créatrices de contenus sont selon les législations en vigueur en auto-entreprise, micro-entreprise ou équivalent, ce qui s’inscrit dans la vague d’ubérisation de la période covid avec tout ce qu’elle suppose de précarisation. Aux Etats-Unis, en Angleterre et en Allemagne, elles sont tenues de payer des impôts.
Un problème éthique : la banalisation de la prostitution numérique
De nombreuses jeunes filles se sont lancées dans la production amateur de contenus pornographiques avec la croissance importante d'OnlyFans. On comptait 3 millions de créatrices pour plus de 200 millions d’utilisateurs en 2024, soit une créatrice pour 66 utilisateurs environ. Comme l’expliquent plusieurs créatrices qui sont revenu de leur activité pornographique, la société de consommation numérisée créé un pont entre l’utilisation normale des réseaux sociaux et cette prostitution.
Des études récentes montrent que, chez les utilisatrices, OnlyFans peut représenter la suite logique de leur usage habituel des réseaux3. La transition peut se faire naturellement depuis Instagram et TikTok. Pourquoi ne pas faire payer ce contenu, si elles le produisent (et diffusent) déjà à titre gratuit ? Ce basculement est encouragé par une promesse de revenus rapides, mais aussi par une atmosphère de normalisation de la prostitution en ligne. Des créatrices racontent une trajectoire partant des vidéos de mode de vie et d’humour, pour passer progressivement à l’érotisme et à la pornographie. Cette perméabilité entre les plateformes classiques et ce nouveau type de prostitution devrait nous inquiéter, banalisant la marchandisation du corps et la pornographie.
César Cavallère (Institut Georges Valois, 4 avril 2026)
Notes :
1/ https://onlyguider.com/blog/onlyfans-statistics/
2/ Ibid
3/ https://arxiv.org/abs/2205.10425?utm





