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09/03/2017

OGM, le temps du politique...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue stimulant de Laurent Ozon, cueilli sur son blog Centurie News et consacré à la question des OGM. Agitateur d'idées, tenant d'une écologie localiste et identitaire, Laurent Ozon est l'auteur de l'excellent essai intitulé France, années décisives (Bios, 2015).

 

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OGM, le temps du politique

Les OGM sont des organismes vivants dont les gènes ont été modifiés par intervention humaine avec des techniques de biologie moléculaire. Elles consistent à attribuer des caractéristiques génétiques d’une espèce à une autre espèce ou d’un sujet génétique à un autre sujet génétique. De ce fait, les OGM sont des organismes transgéniques fabriqués pour conformer leurs caractéristiques à des objectifs déterminés par ceux qui les réalisent. Cette pratique a débuté au début des années 70 au nom de visées thérapeutiques. La première application commerciale sera celle de la production de l’insuline dite « recombinante » en 1982 par l’introduction d’un gène humain dans une bactérie qui déboucha sur la production d’insuline à l’origine de la plupart des traitements actuels du diabète. La même année, le transfert du gène d’une hormone de croissance du rat sur une souris aboutit à la naissance d’une souris géante, le premier animal génétiquement modifié. A partir de cette période, les modifications visant à modifier des plantes (1983) puis progressivement l’ensemble des organismes vivants seront utilisés par l’industrie à des fins diverses : résistance aux maladies ou à des insectes et nuisibles, résistance à des traitements chimiques, stérilisation de semences, digestibilité des aliments,  amélioration de productivité, adaptation à des écosystèmes, amélioration de caractéristiques esthétiques ou gustatives, et d’une façon générale, toute modification susceptible de servir des objectifs définis par les chercheurs.

Loin de se justifier pour des questions de productivité agricole, les études de productivité comparées à l’hectare entre les productions OGM aux Etats-Unis et celles des agriculteurs européens (sans OGM) font apparaître que si les gains de productivité de l’agriculture américaine sur ces denrées grâce aux OGM lui ont permis d’approcher les rendements (sans OGM) des cultures similaires des européens, elles ne leurs ont pas permis de les dépasser. Les plantes OGM sont cultivés depuis 1996 aux États-Unis, en Argentine et au Canada. En 2013, les PGM sont cultivées sur 175 millions d’hectares dans 27 pays (sur 197). Toutefois, 87% des surfaces GM sont concentrées sur le continent américain (nord et sud).

Malgré la volonté d’encadrer, de limiter, voire d’interdire ce type de pratiques, le développement de la modification génétique du vivant se généralise et ses répercussions aboutissent progressivement à la conformation du vivant dans son ensemble (directement ou par contamination) aux  objectifs déterminés par les acteurs de celles-ci. Les arguments des opposants à ces pratiques sont à classer en cinq catégories parfois utilisés de façon croisées :

1/ Le principe de précaution à cause des risques liés à une connaissance imparfaite des effets induits par les transferts génétiques, de la contamination de l’ensemble du vivant et des déplacements de pouvoirs induits par la brevetabilité des organismes créés.

2/ Le principe naturel au nom d’une vision conservatrice d’un vivant à préserver en l’état des modifications « aveugles » d’une humanité qui bricole et veut « jouer à Dieu ».

3/ Le principe politique dans la mesure où ces pratiques engendrent la privatisation et la marchandisation du vivant au nom d’intérêts privés engageant l’arraisonnement et la conformation du monde à leurs objectifs et leurs pouvoirs.

4/ Le principe sélectionniste porté par ceux qui considèrent que le « Génie Génétique » est non viable dans la mesure où il ne peut reconstituer les conditions de la sélection naturelle du fait de l’impossibilité des chercheurs et acteurs de ces techniques à mathématiser les effets de leurs « innovations » et des interactions qu’elles génèrent.

5/ Le principe de liberté. De ce fait, les OGM viseraient à court-circuiter les processus de sélection naturelle et à imposer des modifications à des organismes sur la base d’anticipations utilitaristes (obtenir un effet à un instant T), ce qui engagerait l’humanité à résoudre les difficultés qu’elle se crée en poussant toujours plus loin l’ingénierie génétique, comme elle sera tentée de le faire avec l’ingénierie sociale, climatique, etc.

Cette révolution engendrera un effet domino à trois dimensions qui aboutira à la conformation totale du vivant, de ses manifestations, de ses comportements et attributs afin de limiter l’impact des expériences précédentes sur la société.

Si ces arguments sont largement recevables, la probabilité pour qu’ils puissent empêcher la généralisation de ces pratiques est nulle. Les arguments des acteurs de la transformation génétique seront humanitaires (nourrir le monde, soigner les maladies, lutter contre les effets de telle ou telle évolution climatique, environnementale, etc.) et l’argument darwinien (si nous ne le faisons pas, nous laissons aux autres le soin de le faire et de nous imposer leurs règles, leur puissance et leur compétitivité) est et sera le meilleur moteur de la généralisation des OGM. L’apparition de technologies BioGM visant par exemple à attribuer des caractéristiques de résistance à des organismes afin de se dispenser de l’utilisation d’intrants chimiques, achèvera de fragmenter le camp des opposants aux technologies de modifications géniques.

Plus encore, avec les technologies du type CRISPR-Cas9, les outils disponibles pour intervenir sur les gènes deviennent accessibles à des budgets de plus en plus faibles et l’on peut prévoir que ces manipulations deviendront tout aussi accessibles au grand public dans le futur qu’une simple analyse de sang. Les politiques n’ont plus à déterminer s’il faut ou non utiliser ces techniques, mais quels types d’objectifs leur assigner, quels objectifs poursuivre et quels acteurs limiter en fonction de leurs objectifs propres ?

De fait, l’opposition parfaitement légitime des opposants aux modifications génétiques a empêché une approche pragmatique et politique de la question de l’utilisation du génie génétique, laissant à des intérêts privés le soin d’investir massivement des champs de recherche pour leurs propres profits et d’accumuler des compétences et des moyens qu’aucune politique d’endiguement n’empêchera durablement de proliférer. Il nous faudra probablement, face à la prolifération incontrôlable des technologies de manipulations génétiques et sans méconnaître les arguments solides des opposants aux OGM, opérer une distinction entre OGM nuisibles aux mains des transnationales de l’agrochimie et de futurs BioGM souverains. Jamais dans l’histoire, une technologie n’a disparu de la surface de la terre sans avoir été dépassée en puissance ou en efficacité ou sans  l’élimination de ses utilisateurs.

Laurent Ozon (Centurie News, 9 décembre 2016)

06/03/2017

De Gaulle : sous la statue, le volcan...

Nous reproduisons ci-dessous un texte de Yannick Jaffré, cueilli sur son blog Sévèrement français et consacré à la "pensée d'action" du général De Gaulle... Professeur agrégé de philosophie et auteur d'un essai intitulé Vladimir Bonaparte Poutine (Perspectives libres, 2014).

 

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De Gaulle : sous la statue, le volcan

De quoi De Gaulle est-il aujourd’hui le nom ? Celui d’une occultation  assourdissante. Plus on commémore le grand homme – invoqué comme un mort illustre, enfoui sous les trémolos – plus on cherche à étouffer, sans y parvenir, la clameur du Politique. Nietzsche voyait dans l’« histoire monumentale » le résultat d’une double opération : signaler dans le passé des figures exemplaires ; édifier le peuple par l’exaltation de ce panthéon national. Mais dans un pays, le nôtre, qui pratique depuis quarante ans la repentance et l’autophobie, les monuments historiques subissent de méticuleuses démolitions contrôlées. Si De Gaulle est à peu près le seul à rester debout dans la période moderne, il ne faut pas s’y tromper : on ne l’épargne jamais que pour l’embaumer. La grande ombre historique, trop proche, est aussi trop dangereuse pour l’ordre établi dès qu’on retourne le regard vers qui la projette. On éloigne donc le Général dans le passé en le plaçant aux côtés de Jeanne d’Arc, Louis XIV et Napoléon. Alors qu’il exprime plus violemment qu’eux les origines, réalités et horizons de la France contemporaine, on fait au mieux de lui une statue du Commandeur, au pire, et le plus souvent, une inoffensive autorité morale.

Quelques exemples. Prononcée pour remettre à leur place les anglo-saxons reprochant à la France sa guerre d’Algérie, la phrase de De Gaulle : «  la grande querelle sur Terre, c’est la querelle de l’Homme », deviendrait aujourd’hui le titre possible d’un débat « humaniste » entre démocrates-chrétiens et franc-maçons. De même la réconciliation franco-allemande est-elle convoquée à l’envi par la droite européiste, à telle enseigne que le chef des Français libres finirait presque par apparaître, comble de l’énormité, comme un émule de Robert Schuman. Et même quand on honore l’homme du 18 juin, c’est pour réduire son combat contre l’occupant à l’antifascisme sans fascistes des années 1980, théâtral selon Jospin lui-même. Pour preuve, on a vu Anne Hidalgo (Anne Hidalgo, quand même…) aller fleurir à Colombey la tombe d’un homme qui occupe l’exact antipode de son pauvre univers. C’est son droit, à l’incohérence. Avec elle et ses semblables,  l’époque voudrait rendre rassurant un acteur de l’histoire qui, entouré de haines, passant sous les balles, y a fait vaincre des principes terriblement clivants.

Côté gaulliste prétendu, la référence n’est pas moins usurpée. Ainsi Villepin mobilisait-il De Gaulle pour défendre en 2005 une constitution européiste dont le but était clair : enkyster plus profondément la France dans un organisme atlantiste dont le Général avait retardé l’avènement. Ainsi Fillon avance-t-il avec d’autres « gaullistes » la notion de « souveraineté partagée », contradictoire dans les termes. Ainsi encore Sarkozy avait-il placé sa campagne de 2007 sous le sceau gaullien pour faire réintégrer à la France, une fois élu, le commandement militaire de l’OTAN. Ainsi Juppé enfin, le pire d’entre eux tous, a-t-il couvert aux affaires étrangères la destruction de la Libye et, à travers elle, du nationalisme arabe soutenu par de Gaulle – se laissant au  passage imposer, comme une serpillière, Bernard-Henri Lévy pour vice-ministre. Dans ce camp-là, plus généralement, les uns et les autres se livrent à des primaires bafouant l’esprit de la Ve république qui voudrait que l’élection présidentielle, substitut laïc du sacre de Reims, célèbre la rencontre d’un homme avec le peuple français. Cette atmosphère de pseudo-gaullisme n’est somme toute percée que par une lame claire, la déclaration, j’y reviendrai, sur « la France, peuple européen, de race blanche, de culture gréco-romaine et de religion chrétienne ». Reparue dans le débat public, elle y porte de nouveau une puissante, une nécessaire charge polémique.

Paradoxe savoureux, ses ennemis historiques sont désormais les meilleurs traducteurs de De Gaulle. Pétainistes qui lui reprochent d’avoir été, lui, le sauveur de la France, héritiers de l’OAS ne supportant pas qu’il les ait compris, royalistes ne lui pardonnant pas d’avoir restauré le principe monarchique sans mutiler la France de son bonaparto-républicanisme, atlantistes stay behind qui le détestent pour avoir secoué la tutelle américaine et mené une politique socialiste française – tous ceux-là sont au fond plus fidèles au De Gaulle réel que ses embaumeurs. Parce qu’ils prétendaient détenir le monopole du nationalisme ou, selon, du « national-occidentalisme », ils conservent rageusement la mémoire du politique machiavélien qui les a terrassés par la France. Et si déformé par la haine soit le portrait qu’ils dressent de lui, du moins savent-ils combien De Gaulle a soulevé de passions et de forces contraires, les leurs et celle de l’extrême-gauche, pour bâtir son œuvre nationale. Ce n’est que la mauvaise foi qui empêche ces perdants de la grande histoire de France, résiduels, d’admettre que son corpus est aujourd’hui indispensable contre les vents dominants qui, depuis quarante ans, font sortir la France de l’histoire. En face de leur détestation d’arrière-garde, vit dans le peuple le puissant souvenir de l’époque encore récente où la nation, prospère et unitaire, grande et respectée, était conduite par un chef  de dimension mondiale.

Cette nostalgie est parfaitement légitime. C’était non seulement mieux dans les années 1960 qu’aujourd’hui, mais ce qui reste de solidité française vient pour l’essentiel de la présidence De Gaulle. La mémoire vive du temps où la France, si elle n’était plus depuis Napoléon la première, demeurait une puissance souveraine, imprévisible pour ses alliés comme pour ses ennemis, cette mémoire est grosse d’une politique. Mais la peinture du géant d’hier reculé dans l’ombre avec, obscènes, les nains Sarkozy et Hollande sautillant à ses pieds en pleine lumière, atrocement descriptive de notre état, nous condamnerait à la dépression si nous n’y trouvions, par la répulsion, un puissant ressort moral.

Car le désespoir, en tout état de cause, nous est interdit. Parce qu’il serait une honte devant tout, les causes objectives d’abandon étant, quoi qu’on prétende, plus fortes en juin 1940 qu’à l’automne 2016. Et parce que le pire, qui n’est jamais sûr, reste à venir : si nous gémissons maintenant sur les ruines françaises, que ferons-nous demain dans un pays exsangue où patrouilleraient les jeeps de Daesh ? Exemple moral contre l’esprit de renoncement, le gaullisme est aussi, surtout, une doctrine politique à deux articles : sauvegarde de l’identité et puissance par la souveraineté. Ces travaux d’Hercule sont plus que jamais à l’ordre du jour. Sous peine de mort.

Pour ressaisir cette pensée d’action, il faut dégager De Gaulle des incantations. Déboulonner la statue dans laquelle on l’enferme pour faire rejaillir, sur la terre remuée, l’athlète qui s’élance. Libérer l’énergie nucléaire que contiennent pour nous aujourd’hui ses actes majeurs. Cette tâche revient aux gaullistes « AOC ». Ni compagnons de la Libération, par génération, ni chiraquiens, par rigueur, ni sarkozystes, par décence, ils se recrutent parmi ceux, d’où qu’ils viennent, qui mesurent avec précision la magnitude gaullienne. Que ferait De Gaulle ? n’est pas la question qu’ils doivent se poser. Comment transposer le grand gisement en y triant, soustrayant et développant pour dominer le « vieil aujourd’hui »? Voilà leur affaire. Moderne et classique à la fois, la ressource gaulliste est infiniment plus opérante pour penser et agir dans notre temps que le national-libéralisme, le néotraditionisme ou l’impérialo-européisme où certains patriotes, aussi sincères qu’approximatifs, vont chercher leurs recours. Cette ressource est une tradition – au sens superbe de Gustav Mahler : « non la vénération des cendres, mais la passation du feu ».

La mesure du Titan

 Au risque de paraître abrupt, j’irai vite sur l’homme du 18 juin. Sa trajectoire est au regard historique littéralement extraordinaire. Qu’un général deux étoiles parti de presque rien devienne un acteur mondial aux côtés de Churchill, Staline et Roosevelt, le fait, selon son propre mot, « sortir de toutes les séries ».

Mais la geste héroïque fut aussi rationnelle : ayant avec quelques autres la prescience du caractère inévitablement mondial de la guerre, De Gaulle a vu sur l’instant l’armistice comme une faute absolue. Connaissant aussi bien la dimension nationale de Pétain que ses limites personnelles, il savait que cet homme-là doublerait le désastre militaire d’un effondrement moral. Que la légitimité du Maréchal soutenant une collaboration inscrite dans l’armistice, la nation en serait empoisonnée dans sa profondeur. Qu’une reddition militaire sur le territoire métropolitain, qu’un gouvernement déplacé vers l’Empire, auraient été les moyens de préserver son âme maintenant avec sa liberté demain. A l’opposé de ces idées claires et nettes, la rhétorique de la « révolution nationale » était aussi involontairement comique que scabreuse. Elle plaçait en effet sous la bannière d’un « esprit de sacrifice » surmontant « l’esprit de jouissance » de l’entre-deux guerres une politique que, par ailleurs, elle justifiait par la volonté d’« atténuer » les souffrances des Français. Pour le dire brutalement : ni deux ans et demi de (relative) villégiature en zone libre, ni la (relative) correction des militaires allemands pendant la même période, achetés à l’Allemagne nazie à un taux spoliateur, ne valaient la corruption intime du pays par la collaboration.

Alors que les Néerlandais ou les Danois ont conservé de cette période, et malgré leurs collaborateurs, le sentiment de leur dignité nationale, nous payons encore 70 ans après, et malgré nos résistants, le prix d’une collusion organisée avec l’occupant qui, Patrick Buisson le montre dans son remarquable 1940-45 années érotiques, a compromis le peuple français jusque dans sa chair. Mais grâce à De Gaulle, l’extrême droite du même Buisson n’y pouvant rien, cette histoire-là ne fut pas toute l’histoire et le pays fut relevé, autant qu’humainement possible, dans les ordres réel et symbolique. C’est toute l’actualité tragique, pas déclamatoire, du 18 juin et de la France libre : l’esprit de collaboration souffle aujourd’hui dans les élites au moins aussi fort qu’en 1940-44 tandis qu’une part importante de la classe moyenne, dont les « Charlies » sont la pointe avancée, plierait vite si le vent mauvais soufflait plus fort encore. Démarquant l’axiome de Giono pour justifier son allégeance à un Euro-Califat « démocratique » : « Je préfère être un Allemand vivant qu’un Français mort », elle glisserait alors vers cette soumission post-pétainiste que Houellebecq, la décrivant avec son ricanement glacé d’épave talentueuse, place au titre de son dernier roman d’anticipation. La geste gaullienne est à cette enseigne un soleil moral, coupant, sous lequel il n’y a rien de nouveau que des hommes lâches ou courageux.

 Mais l’héroïsme ne suffit pas. Que De Gaulle ait été assassiné ou que les Américains eussent réussi contre lui la manœuvre Giraud-AMGOT[1], et il serait resté dans l’histoire comme un chef de guerre alors qu’il fut aussi, surtout, un politique, comme un libérateur alors qu’il fut plus encore un fondateur. Alexandre le Grand, qui n’a laissé derrière lui que d’épiques ruines, possédait la celeritas : « Le geste de son bras n’est pas symbole de protection, mais invitation au départ, signal de l’aventure[2]. » Washington était un général intellectuellement frustre entouré de grands penseurs du droit et de l’État. Oscillant entre l’héritage européen et la recherche d’une voie propre à l’Amérique latine, Bolivar a laissé une inspiration plus qu’une doctrine. Michael Collins a conquis l’indépendance de l’Irlande sans avoir le temps de la bâtir et de jeter sur son sol, comme Bonaparte consul avec le Conseil d’État et le Code civil, « quelques masses de granit ». De Gaulle, lui, répond pleinement à l’avertissement de Tocqueville : « Ce n’est pas la force seule qui assoie un gouvernement nouveau ; ce sont de bonnes lois. Après le combattant, le législateur. L’un a détruit, l’autre fonde[3]. » Déployant une pensée complète de l’État, du social, de l’économie et de la géostratégie, trempée dans l’histoire de France, c’est le De Gaulle nomothète, chef du gouvernement provisoire et fondateur de la Ve république, qui fournit aux nationaux leurs plus solides appuis.

Institution de l’État, état des institutions

Commençant par le commencement, c’est-à-dire les institutions, De Gaulle refait l’État en 1944 puis, surtout, en 1958. « Franco-romain », il établit naturellement le primat de la puissance publique sur la société quand les anglo-saxons font émaner la première de la seconde ; monarcho-républicain, il assoie contre le parlementarisme la prééminence de l’exécutif sur le législatif en installant au sommet de l’État « une tête directement mandatée par l’ensemble de la nation et mise à même de vouloir, de décider et d’agir ». Il a suivi ce plan simple sans obéir entièrement au précepte de Bonaparte d’après lequel « une constitution doit être courte et obscure pour ne pas gêner l’action du gouvernement ». Courte mais claire, celle de 1958 libère l’action de l’exécutif en répartissant, avec précision, les pouvoirs autour de lui.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Notre situation est paradoxale. L’autorité de l’État n’est pas minée par un parlementarisme résurgent mais – et c’est pitié – par la pratique de l’exécutif lui-même. Alors que la constitution gaullienne faisait en principe relever du règlement tout ce qui n’était pas expressément attribué à la loi, les gouvernements inversent depuis trois décennies l’ordre du principe et de l’attribution. C’est-à-dire qu’ils confectionnent, le parlement étant leur chambre d’enregistrement, des lois pour tout et, de fait, pour n’importe quoi. Ni le voile intégral, ni le burkini, par exemple, ne devrait être prohibés par une loi mais, au principe, par un règlement administratif. L’enjeu n’est pas seulement de compétence mais d’autorité : sous le règne du « droit bavard », l’État affaiblit la sienne comme si l’esprit du parlementarisme lui était, littéralement, monté à la tête. Une telle inflation législative, décrets et règlements compris, porte avec elle plusieurs conséquences fâcheuses : complexité excessive de l’édifice légal, insécurité juridique liée à la sur-politisation des textes, contestations endémiques procédant de l’une et de l’autre, le tout épuisant les entrepreneurs, les administrations et décourageant les investisseurs étrangers.

La constitution elle-même est affectée par cette involution. De Gaulle ne voulait pas que l’État fut un théâtre d’expression pour « idéologies inconsistantes ». Or la constitution leur sert aujourd’hui de dépotoir puisqu’on y introduit des dispositions – écologistes, féministes, européistes – qui n’ont rien à y faire, souvent des lois qu’on a craint de voir censurées par le parlement. C’est ainsi qu’on a procédé pour la parité qui violait trop manifestement le droit de suffrage. Quant au droit libéral-européiste, il pénètre le socle de la république française par l’article 88-1 constitutionnalisant « la participation de la France à l’Union Européenne ». Placé sous cette hypothèque, le conseil s’épuise à défendre le texte fondamental, par le biais de la Question Prioritaire de Constitutionnalité (QPC), contre la concurrence que lui imposent les normes européennes. Il s’épuise pour le bien mais nuit aussi, du fait de sa composition, à l’esprit de la première des lois. Alors qu’il est désormais une sorte de cour suprême qui devrait assurer au peuple souverain que son représentant, le parlement, et son exécutant, le gouvernement, respectent sa volonté constituée, ses membres –  anciens présidents de droit, ministres, députés nommés par l’exécutif, tous liés à des lois qu’ils ont eux-mêmes rédigées – sont animés par des polarités idéologiques de court terme. Ils ne censurent pas les lois qui le mériteraient et censurent,  plus rarement, celles qui ne devraient pas l’être.

Que faire ? La VIe république imaginée par Mélenchon et Montebourg promet un retour vers le futur de la IVe. Il faut plus sérieusement refondre la Ve république « de bronze » voulue par De Gaulle. C’est-à-dire réaffirmer le droit supérieur de l’État contre un État de droit sans consistance ni autorité, en se souvenant avec Carl Schmitt que l’existence du premier conditionne celle du second, et les libertés publiques celle des droits individuels. Quelques mesures y pourvoiraient : rétablir l’État dans sa prérogative en reversant dans le règlement tout ce qui ne concerne pas la loi ;  alléger la constitution de ses alluvions récentes ; supprimer l’article 88-1, et se dispenser de la QPC en quittant l’Union ; modifier la composition du conseil constitutionnel dont les membres, à partir d’un premier collège nommé par un gouvernement national, seraient installés à vie par cooptation, selon le seul critère de la compétence publique ; rétablir en haut le septennat pour que le président cesse de disparaître comme Chirac derrière le gouvernement ou, comme Sarkozy et Hollande, de se confondre avec lui ; approfondir à la base l’empreinte référendaire de la Ve république à travers un véritable référendum d’initiative populaire inspiré de la Suisse qui permet au peuple de se saisir d’un enjeu que le législateur esquive ou, plus violemment encore, de bloquer l’adoption parlementaire d’une loi pour s’en emparer lui-même – la question du quorum pertinent demeurant à résoudre.

 Toutes ces mesures, bien sûr, resteront des vœux pieux sans une transformation gaullienne de la sociologie et même, plus profondément, de l’anthropologie des élites. L’événement, ici, fera loi. Aucun texte ne fera revenir les partis sur la désastreuse pratique des primaires sans des vagues brutales qui balayeront les médiocres, les notables, les gamelleurs. Si les institutions peuvent parfois limiter cette médiocrité, elles souffrent en retour, et plus fatalement, d’être mal habitées. C’est du fond de mœurs nationales revivifiées par les événements, c’est depuis ce que Montesquieu appelait « l’esprit général d’une nation », c’est peut-être, hélas, par la guerre, impitoyable sélectrice, que de véritables élites nationales réémergeront. Mais donc ici le politique dépend de l’histoire qui, de nature, est redoutablement imprévisible.

Bodin, Richelieu, De Gaulle : le parti des politiques

Bodin a forgé la doctrine de l’État souverain, Richelieu lui a donné sa praxis, De Gaulle son extension moderne. Avec une même philosophie reposant sur le primat du politique sur les marchands et les prêtres, de l’État sur l’économique et le religieux. Or la puissance publique est asservie à ces deux forces, auxquelles se coagulent aujourd’hui des intérêts communautaires nés de l’immigration extra-européenne de masse. – Entretenue par la trahison d’élites françaises ayant perdu tout centre de gravité historique, cette immigration morcelle le corps national. Celui-ci, qui supportait naguère l’État, au double sens du terme, en est désormais séparé par une incertitude mortelle : qui sert-il  ? Or la réalité du « multiculturolibéralisme » contredit si violemment son discours que, par un mouvement de balancier, le politique resurgit dans cette question. Et c’est par la crise identitaire, dont les attentats ne sont que la pointe sanglante, qu’il reparaît comme  insoluble dans l’économie, le juridique et le social.

C’est sur deux fronts qu’un nouveau parti des politiques, encore diffus, mène le combat, celui de l’État, celui du peuple. Il ressaisit au sein du peuple, dont l’État ne peut mépriser le sentiment que jusqu’à un certain point, un ethos civico-national. Il n’y a ici pour l’instant rien à attendre des « Charlies », qui n’éprouvent devant la violence de l’histoire qu’une peur privée. On observe en revanche dans de larges couches populaires et moyennes une lucidité nouvelle devant le choc des civilisations à domicile et, moins clairement perçue toutefois, devant une mondialisation qui déracine et appauvrit. L’expérience de la précarité et du danger rebranche les individus sur la totalité nationale, les disposant à renouer avec ce que Hegel appelait la « vie éthique ». Patriotique, ce mode d’être doit venir inquiéter, avant bientôt de l’investir, un État français qui agit contre sa propre substance populaire.

Car ce patriotisme resurgi n’atteindra sa pleine effectivité que s’il pénètre en retour, par une victoire politique que rien ne garantit, le corps de l’État. Faute de quoi il restera un réflexe de sauvegarde aussi légitime et nécessaire qu’insuffisant. Un État de nouveau national reforgerait l’esprit public contre le mondialisme et l’islamisme. Par l’école, et le chantier est immense ; par l’armée, sans militarisation « nippo-impériale », mais en replaçant l’esprit des armes au cœur de la cité. Il y a sur ce dernier point un paradoxe gaullien à surmonter dialectiquement : ayant fait rentrer l’armée dans le rang au moment de la guerre d’Algérie, De Gaulle incarnait aussi – Général, président chef des armées – le militaire dans le politique. Mais dans les deux cas, école et armée, pas d’illusions : l’assimilation des extra-européens, particulièrement musulmans, sera marginale. On aura du moins fait quelque chose si on replace les Français, par le roman national et une éthique du combat, dans l’axe de leur civilisation et le sens de sa mortalité.

Cette civilisation nationale est composite. De Gaulle en possédait la généalogie, sachant que le catholicisme, c’est la France, mais que la France, ce n’est pas seulement le catholicisme mais aussi, sans exhaustivité, l’humanisme renaissant, le cartésianisme, la république nationale. Il faut au passage lever la confusion entretenue par Patrick Buisson dans son dernier ouvrage : la défense du catholicisme passe par la France plus que l’inverse. Si les vertus théologales, l’espérance éminemment, peuvent irriguer les combats temporels, elles ne sauraient se substituer aux vertus politiques sans diminuer leur force. En termes plus brutaux, il ne suffit jamais, dans le monde temporel, d’être chrétien pour que vive la liberté chrétienne. Il faut être Grec, Romain,  Français, et parfois en armes. Que chacun s’en souvienne.

De manière plus générale, aucune civilisation n’a jamais été défendue comme un seul homme par elle-même mais par des corps particuliers, les nations, qui en sont la réalité existentielle. C’est parce que l’Europe prétend s’unifier politiquement qu’elle cède sur tout, identité, indépendance, composition démographique ; et c’est par des réactions nationales, venues de Hongrie et du Danemark que le flux migratoire par exemple, sans tarir, ne passe pas partout. La civilisation européenne ne fera jamais une politique. On se souvient de la formule de De Gaulle sur Chateaubriand, Goethe et Shakespeare qui ont servi cette civilisation en étant intensément Français, Allemand et anglais, pas en écrivant dans quelque « Volapük intégré ». C’est dans le même esprit que le nouveau parti des politiques, exclusivement consacré à la nation française, préserverait en même temps une part de la culture européenne.

Économie politique : Bismarck, De Gaulle, Poutine

Les archi-gaullistes doivent enfin affronter la nouvelle configuration du capitalisme – mondiale, prédatrice et nihiliste. On a parlé naguère à propos du dirigisme gaulliste, et de quelques autres expériences proches, de « troisième voie » entre le libéralisme et le collectivisme. Aujourd’hui que le second est mort, que l’ultra-libéralisme règne largement dans le monde, en France sous sa formule sociale-libérale, cette troisième voie est devenue la deuxième.  Les pseudo-gaullistes brandissent parfois telle formule de De Gaulle : « En économie, non plus qu’en politique ou en stratégie, il n’existe, à mon sens, de vérité absolue. Mais il y a les circonstances. » – manière pour eux de dissoudre les principes dans un pragmatisme de reniement. Si souple fut-il tactiquement, De Gaulle plaçait en réalité son économie politique sous une philosophie néo-colbertiste édifiée sur trois fondements.

Le refus d’abord que la propriété privée, qu’il ne s’agit pas d’abolir, devienne une puissance supérieure à celle de l’État – le refus, autrement dit, que Fouquet en remontre au Roi. A ceux qui ricanent à l’évocation du Plan, on peut rétorquer que le dirigisme est pratiqué aujourd’hui, mais au service exclusif des grands oligopoles mondialisés qui (faut-il l’apprendre à quiconque ?) ne comprennent que la force. Dans House of cards, série hyperbolique portée par l’excellent Kevin Spacey, celui-ci, président des États-Unis, réplique à un pétro-oligarque méprisant qui le menace de détruire des milliers d’emplois en vingt minutes : « N’oubliez pas que je suis le type avec les types avec des fusils ». Rien de fictif ici, ni d’obsolète. De Gaulle a domestiqué le grand capital dans les années 1960, Poutine dans les années 2000. Pour ceux qui croiraient devoir craindre la référence à l’heure où le taux d’imprégnation atlantiste des élites est radioactif, c’est en l’espèce Poutine qui, s’appuyant sur un constitution inspirée de la Ve république, est gaulliste. Autour d’un exécutif fort, il a constitué une korpokratura. La notion conjugue l’intégration par l’État de la puissance économique, la subordination étroite des intérêts capitalistiques aux politiques nationales et, obtenue de gré ou de force, la loyauté des grands groupes industriels et commerciaux. Cette « corpocratie d’État » intègre le grand capital en lui retirant le sentiment de son indépendance. A travers des prises de participations majoritaires et des grands consortiums publics s’affirme donc un dirigisme d’inspiration gaulliste qui porte sans doute, dans le contexte d’une mondialisation devenue folle, une formule d’avenir.

Le gaullisme veut parallèlement que l’État impose à la société, dans sa dimension économique, un principe de décence « rousseauisto-bismarckien ». Contre le mépris de classe qui animait Voltaire, Rousseau plaidait : « quant à la richesse, que nul citoyen ne soit assez opulent pour en pouvoir acheter un autre, et nul assez pauvre pour être contraint de se vendre » Un siècle plus tard, le Genevois reçoit un écho inattendu chez Bismarck : « Pourquoi l’invalide de guerre et le fonctionnaire atteint par l’âge devraient-ils avoir une retraite, et pas le soldat du travail ? Cette obligation s’imposera. L’avenir lui appartient. Il se peut que ma politique s’effondre après ma mort. Mais le socialisme d’État restera. (…) Voilà l’idée : un socialisme d’État ! La collectivité doit prendre en charge l’assistance aux plus défavorisés »[4]. Sans la contrainte publique, premier principe du gaullisme, nulle solidarité ne peut s’installer dans la durée. C’est le sens de la sécurité sociale et de la retraite par répartition qui ont entretenu jusque dans les années 1980 la common decency orwellienne, brillamment associée par Jean-Claude Michéa à la pensée socialiste française pré-marxiste. Et somme toute, le gaullisme, c’est Proudhon plus l’État.

Qu’on ne s’y trompe pas : au refus du darwinisme social s’articule enfin, troisième principe, celui de l’assistanat. Front des producteurs contre les prédateurs d’en haut, le gaullisme économique, tout entier tourné vers le travail, ne saurait dévoyer la solidarité dans une myriades d’aides qui, grevant les comptes publics, ne servent qu’à acheter une paix dite sociale (pour ne pas la nommer ethnique). Ni la sécurité sociale, ni les allocations familiales ne sont, ou ne devraient être, des revenus de substitution, mais des instrument servant une politique nationale complète – identité comprise. Or, les gouvernements sociaux-libéraux successifs refusent de toucher aux mannes qui font de la France une chance pour l’immigration, en même temps qu’ils asphyxient, aux plans fiscal et administratif, les petits entrepreneurs comme ils ne l’ont jamais été dans les années 1960. Toutefois, pour reprendre ce que De Gaulle appelait une grande « politique des revenus », il faut réinventer le gaullisme. Je suis en effet sceptique sur la participation, intuition échouée du Général. L’association capital-travail supposerait en effet une immanence des intérêts qui n’est concevable, et encore, que dans les petites unités. Plutôt que d’« assouplir » le droit du travail, il faut simplifier l’administration, relancer la croissance en retrouvant la souveraineté monétaire, défiscaliser les primes et les heures supplémentaires, imposer aux grands groupes un pourcentage de reversion à leurs salariés selon les bénéfices enregistrés – bref, œuvrer, en tous domaines, contre le social-libéralisme qui émancipe les grands intérêts en écrasant les petits.

Le monde tous azimuts

 Les forces qui veulent façonner l’opinion ont depuis vingt ans diffusé sans relâche l’idée intimidante que les mastodontes territoriaux, militaires et démographiques, écrasant les « petites » nations, seraient désormais les seuls candidats éligibles à la puissance. Or celle-ci naît toujours d’une composition de facteurs articulés entre eux par une volonté humaine qui cherche à en tirer l’optimum. C’est une conception naïve ou idéologique qui fait dépendre la puissance de forces réputées objectives, lesquelles, faute d’une volonté clairvoyante pour les agencer, se transforment bientôt en faiblesses. L’expansion territoriale romaine par exemple, d’abord source de puissance, deviendra cause de dissolution à mesure que les élites impériales perdront maîtrise et cohérence. Aujourd’hui la démographie est un facteur ambivalent, enjeu vital en Russie, sévèrement contrôlé en Chine, sous leurs paramètres respectifs. Ainsi l’équation entre puissance et volume n’est-elle pas une loi d’airain. La France, cinquième économie mondiale, siégeant au Conseil de sécurité de l’ONU, se paye à la vérité un luxe parfaitement obscène en dissertant sur son incapacité à « peser seule » et la nécessité de « l’Europe, l’Europe, l’Europe »… Appréciés du Pérou, du Liberia ou d’Indonésie, si toutefois ils y parviennent, ces raisonnements doivent paraître mensongers, décadents ou ridicules. A rebours de cette attitude, la Russie a retrouvé le chemin de la puissance en renversant les dogmes du libre-échange et de l’intégration internationale auxquels elle avait rendu, dans les années 1990, un culte à perte.

De Gaulle se faisant « une certaine idée de la France » savait bien qu’elle n’était pas une pure idée, que l’existence précède toujours l’essence, que la grandeur plonge ses racines dans la terre. Quand il faisait entendre une voix universelle, c’était donc depuis l’intérêt national français. Westphalien, réaliste, pragmatique sur la scène internationale, il projetait la France sur toutes les latitudes. De Gaulle c’était hier, et le monde a changé depuis mais, pensé dans le temps long, il ne s’est pas métamorphosé. La France y occupe toujours une place mondiale, avec les mêmes acteurs redistribués. Mais lui manque une grande politique internationale. Par défaut et par excès de pragmatisme à la fois, ses dirigeants la font participer aux croisades américaines et mènent des politiques à courtes vues vite sanctionnées par leurs conséquences – la sordide affaire libyenne conjuguant les deux tares. Ils ne veulent pas voir que la mondialisation, au lieu de les atténuer, accentue les égoïsmes nationaux, qu’il n’y a jamais de « règlement mondial des problèmes mondiaux », que l’un des mensonges de l’idéologie mondialiste, c’est de prétendre que l’avenir est aux grands ensembles régionaux. Ils ne veulent pas voir que la France, qu’elle le veuille ou non, est seule.

Bismarck refusant alors l’aventure coloniale eut cette formule : « Ma carte de l’Afrique, c’est l’Europe ». Une géostratégie gaullienne la démarquerait en l’inversant : « La carte de l’Europe, pour la France, c’est le monde ». Elle contournerait donc l’euratlantisme par un rapprochement, sans alliance intégrée, avec la Russie qui, seule parmi les BRICS, conduit face aux États-Unis une diplomatie mondiale. Elle se dégagerait simultanément de l’Otan et, coudées franches, mènerait politique multipolaire tous azimuts en s’appuyant sur son espace maritime, deuxième mondial. Elle s’appuierait enfin sur son héritage pour pratiquer un réalisme du temps long en ravivant son aura dans le monde par la culture, l’intelligence économique, ses relais francophones, son génie juridico-institutionnel, son savoir-faire militaire.

L’identité de la France

J’ai évoqué en commençant la fameuse citation gaullienne sur la France et sa diversité interne. La voici dans sa version intégrale : « C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. Qu’on ne se raconte pas d’histoires ! Les musulmans, vous êtes allés les voir ? Vous les avez regardés avec leurs turbans et leur djellabas ? Vous voyez bien que ce ne sont pas des Français ! Ceux qui prônent l’intégration ont une cervelle de colibri, même s’ils sont très savants. Essayez d’intégrer de l’huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d’un moment, ils se sépareront de nouveau. Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français. Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après-demain quarante ? Si nous faisions l’intégration, si tous les Arabes et Berbères d’Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de venir s’installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Églises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! »

Qu’y ajouter ? Historiquement, culturellement, anthropologiquement définitif, le constat possède encore plus de force aujourd’hui, après quarante ans de mélange d’huile et de vinaigre, qu’au moment où il fut prononcé. Tout, absolument tout le valide, du quotidien au Bataclan. Seuls désormais les naïfs, les débiles ou les menteurs croient encore que la nationalité administrative, procédant du droit du sol, équivaut appartenance française. On convoque parfois pour soutenir cette nationalité contractuelle le fameux « plébiscite de chaque jour » d’Ernest Renan, en omettant de rappeler qu’il le liait à un « legs de souvenirs ». Et qu’il avait ouvert sa célèbre conférence Qu’est-ce qu’une nation ? par un péremptoire : « L’homme, messieurs, ne s’improvise pas », qui vaut aussi pour cet homme collectif qu’est un pays. Or ce sont de fait des peuples entiers qui sont entrés depuis quarante ans d’Afrique en France, bouleversant sa composition ethno-culturelle. L’immigration extra-européenne de masse n’a rien d’un phénomène naturel. Certains la font remonter aux accords d’Evian. A tort, car il ne s’agissait alors que de visas provisoires délivrés, avant retour au bled, à une immigration de travail masculine. Non, c’est le regroupement familial giscardo-chiraquien de 1976 qui a déclenché la déferlante. On sait depuis Descartes que « l’âme n’est pas dans le corps comme un pilote en son navire ». Mais s’il est déjà difficile de maîtriser les passions et les affects de sa propre chair, c’est impossible quand ce corps, par membres entiers, cesse de vous appartenir. Bref, le Général est validé !

George-Marc Benamou, une des figures les plus répugnantes du politiquement correct francophobe, a raison avec ses semblables quand il accuse, s’appuyant sur la citation ci-dessus, De Gaulle d’être raciste. Si l’on précise qu’il l’est selon les canons de l’antiracisme « années 1980 » – autrement dit, qu’il ne l’est pas. Nous nous trouvons en revanche dans la situation qu’il  voulait prévenir – en danger de mort par balkanisation, lente ou rapide. Qu’y faire ? Supprimer, définitivement et sans retour, le regroupement familial, le droit du sol, les aides parasitaires, créer autour de ces mesures un climat remigratoire, placer chacun devant une France non négociable dans ses lois et, surtout, ses mœurs. En tout état de cause, il n’y aura pas de gel communautaire sous quelque compromis du « haïr-ensemble ». La France ne dispose pas en effet de l’« insularité » ni de la religiosité patriotique américaines, ni des ressources territoriales et du logiciel impérial de la Russie. L’alternative, c’est la France unitaire ou une guerre civile extérieure. C’en est le second membre qui, à l’heure présente, paraît tenir la corde. Mais le pire, donc, n’est jamais sûr.

De Gaulle, quelle latitude ?

Où vit aujourd’hui le gaullisme « AOC » fait d’indépendance nationale, de justice sociale et d’affirmation identitaire ? Dans le peuple, il est un poumon puissant. Mais seuls, majoritaires encore, et seuls légitimes, les Français maintenus cherchent désespérément leur élite. Le gaullisme, autrement dit, doit trouver ses hommes et ses hommes conquérir le pouvoir. Ils n’y parviendront pas sans créer ou, de manière plus réaliste, sans investir un mouvement politique en état de le faire.

Qu’on décèle des éléments « gaulloïsants » chez Mélenchon, et il s’en trouve, qu’on juge vertueuse la trajectoire de Dupont-Aignan, intéressant surtout par son électorat, qu’on relève des personnalités authentiquement gaullistes chez les Républicains, comme Jacques Myard, ne change rien au fond de l’affaire. Sauf bouleversement radical du paysage politique par les secousses de l’histoire, que je redoute comme père autant que je les souhaite comme patriote, c’est aujourd’hui le Front national qui exprime par la force des choses, et comme malgré lui, les grands axes du gaullisme. S’il se mettait enfin à travailler sérieusement, il verrait que De Gaulle est à son ordre du jour – pas pour solder jusqu’à la fin des temps son passé d’extrême-droite, périmé par les tectonique des plaques, mais pour empoigner vigoureusement l’avenir. Il arrêterait alors peut-être d’opposer l’identité et la souveraineté dans un débat que ses protagonistes rendent, par limitation narcissique, totalement stérile. Et il se convaincrait que la souveraineté sans identité, portée par son aile gauche présomptueusement abstraite, est vide, tandis que l’identité sans souveraineté, imaginée par son aile droite concrètement bornée, est impuissante. Il revient à son chef d’opérer cette grande jonction –  maintenant, de toute urgence.

Si ce n’est lui, le tronçon du glaive français sera ramassé tôt ou tard, mais peut-être trop tard, par une autre escouade nationale. Quoi qu’il en sera, plût à la république, à la nation, à la France éternelle que l’héritage de De Gaulle soit continué par des hommes capables de toute la vertu politique, virile et magnanime, dont le volcan de Colombey, d’où l’on est regardé avant d’y être vu, nous donne pour demain l’exemple absolu.

Yannick Jaffré (Sévèrement français, 19 février 2017)

 

Notes :

[1] Le falot Général Giraud a été propulsé par Roosevelt à Alger en 1943 pour supplanter De Gaulle. Échec. Allied Military Government in Occupied Territory, « gouvernement militaire allié en territoire occupé » : mis en place en Italie, c’était le statut de sujet que les Américains avaient prévu pour la France. Échec.

[2] Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, op. cit., ch.2, « Le Sauveur », Seuil, 1986,  p. 75.

[3] De la démocratie en Amérique, Gallimard, 1961, « Avertissement à la douzième édition », p. 34.

[4] Jean-Paul Bled, Bismarck, Tempus, 2011,p. 248

02/02/2017

Nation et souveraineté...

Le numéro 46 de la revue Krisis, dirigée par Alain de Benoist, avec pour rédacteur en chef Thibaut Isabel, vient de paraître. Cette nouvelle livraison est consacrée à la nation et à la souveraineté.

Vous pouvez commander ce nouveau numéro sur le site de la revue Krisis ou sur le site de la revue Eléments.

Bonne lecture !

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" Nous vivons à l’ère de la mondialisation. Les flux de communication n’ont jamais été aussi intenses. Nous échangeons sur les réseaux sociaux avec des Américains, des Brésiliens ou des Chinois, alors que, dans le même temps, nous ignorons parfois jusqu’au nom de notre voisin de palier. Le monde moderne rétrécit la distance qui nous sépare du lointain, tout en nous éloignant paradoxalement de notre prochain, c’est-à-dire de celui qui se trouve au sens propre « juste à côté de nous ». La modernité engendre des bienfaits indéniables, sans lesquels nous ne pourrions plus vivre : nous sommes heureux de voyager, de découvrir d’autres contrées avec une facilité inédite dans l’histoire. Mais la mondialisation implique un brouillage des repères. Tout évolue à un rythme frénétique. Autrefois, les hommes vivaient dans le même monde, de la première à la dernière heure de leur vie. Or, depuis un demi-siècle, notre paysage a été considérablement dépaysé. Nous sommes confrontés à des produits matériels et culturels venus des quatre coins du globe, comme les plats que nous mangeons, les films que nous regardons ou les vêtements que nous portons. Et nous voyons surgir à chaque décennie une véritable révolution technologique qui bouleverse la société : l’automobile, la télévision, le téléphone portable, l’Internet. Face à des changements aussi rapides, l’ici et l’ailleurs n’ont plus guère de signification. Les gens finissent par se demander qui ils sont, et d’où ils viennent. Cette situation explique la résurgence de l’idée nationale dans le discours politique. Devant l’infini de l’horizon, on cherche à renouer des racines. Reste à savoir sous quelle forme, et par quels moyens. "


Au sommaire de Krisis n°46

Éditorial

Entretien avec Pierre Manent / Le sentiment national dans un monde en crise.

Charles Taylor / Démocratie, nationalisme et exclusion.

Thibault Isabel / Individualisme, nationalisme et identité à l’ère du village global.

Entretien avec Dominique Schnapper / La république face aux problèmes d’intégration.

Pierre-André Taguieff / Sous le « populisme » : le nationalisme.

Entretien avec Pierre-André Taguieff / La révolte contre les élites ou la nouvelle vague populiste.

Guy Hermet / Les voisinages incertains du populisme.

Frédéric Dufoing / La doctrine de l’État fédéral et le déficit démocratique européen.

Denis Collin / Faut-il enterrer l’État-nation ?

Otto Bauer / Document : Le concept de nation (1907).

David L’Épée / Nation et résistance aux empires : le cas helvétique.

Louis Narot / Charles Maurras et le nationalisme intégral.

Les auteurs du numéro

02/01/2017

Russophobie et haine de Poutine : les chiens aboient...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Guillaume Faye, cueilli sur son site J'ai tout compris et consacré au déferlement de russophobie provoqué dans les médias occidentalistes par les succès de la stratégie russe au Proche-Orient.

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Russophobie et haine de Poutine : les chiens aboient

En effet ”les chiens aboient, la caravane passe ”, c’est-à-dire que Moscou ne se laisse pas impressionner. La majorité des médias occidentaux a présenté l’intervention russe en Syrie comme une entreprise criminelle et impérialiste. C’est dans la logique stratégique de la diabolisation de Poutine ; le but est d’entraver le rétablissement de la Russie comme puissance internationale. Inventer une menace militaire russe, répéter que la Russie vit sous une dictature, prétendre que la Crimée a été annexée et l’Ukraine agressée – prétexte des sanctions occidentales, totalement contre–productives – tout cela fait partie d’une politique pensée dès 2011 pour relancer la guerre froide mais aussi pour contrer le ”mauvais exemple” idéologique que donne la Russie de Poutine : patriotisme, restauration des valeurs traditionnelles, refus de l’idéologie gaucho– libertaire, populisme, défense de l’identité nationale, etc. La nouvelle Russie incarne tout ce que qu’abhorrent les classes dirigeantes occidentales, oligarchies coupées de leurs peuples. (1)

L’intervention russe en Syrie : mensonges et réalités.

La reprise d’Alep par les troupes et les alliés chiites de Bachar el–Assad, aidés de manière décisive par l‘aviation et des détachements russes, a donné lieu à des accusations de « crimes de guerre » contre des populations civiles ; Vladimir Poutine a été accusé d’être le premier responsable, en tant que principal soutien d’ Assad. Ce dernier n’est certes pas un enfant de chœur mais il n’est pas pire que d’autres grands amis d’un Occident qui ferme par exemple les yeux sur les massacres que commet l’Arabie au Yémen. Les médias occidentaux ont exagéré, mensonges à l’appui, les exactions d’Assad, au cours de cette guerre civile, et caché des faits gênants.

La propagande anti-russe a dissimulé que les massacres de civils, femmes et enfants, commis à Alep, ne l’ont pas été par les troupes d’Assad et ses alliés ou par l’aviation russe, mais par des tirs d’artillerie des ”gentils rebelles”, qui sont en réalité des islamistes fanatisés. Ils sont armés par les Américains, les Saoudiens et les monarchies du Golfe. Les assassins ne sont pas ceux qu’on croit.

La Russie est clouée au pilori, alors que tout le monde sait bien que toute opération militaire aérienne – y compris celles que mène la France, sous le commandement du suzerain américain – donne lieu à des dégâts collatéraux. On n’a jamais accusé de « crimes de guerre » les dirigeant américains, alors que, depuis un peu plus de 70 ans, l’USAF a, au nom de la ”guerre juste”, commis le plus grand nombre de massacres de civils et de destructions de toute l’histoire. Les derniers en date concernaient la Serbie et l’Irak.

Dans cette affaire, les États–Unis et le gouvernement français qui lui obéit prennent objectivement le parti de l’islamisme sunnite terroriste, qui devrait être l’ennemi principal. Il l’est en parole – par la bouche de M. Le Drian – mais pas dans les faits. Ivan Rioufol remarquait justement et courageusement : « la menace que fait courir aux démocraties le totalitarisme islamique mériterait une riposte qui ne vient pas. Au contraire : les ”rebelles” islamistes d’Alep–Est (Syrie), soutenus par Al–Qaida, le sont aussi par les États–Unis et la France, qui se désolent de leur défaite. Cette inconséquence hisse Vladimir Poutine, protecteur des chrétiens d’Orient ciblés par les djihadistes, en leader respectable » (Le Figaro, 16/12/2016).     

Quant à l’ ASL (Armée syrienne libre) qui combat Assad, financée par l’Occident, il s’agit de troupes très louches, à la frontière du terrorisme islamiste, susceptibles de changer de camp comme de chemise. En voulant maintenir (pour l’instant…) Assad et les Alaouites au pouvoir en Syrie, la Russie joue la carte de la stabilité.

Si les Russes n’étaient pas intervenus pour empêcher la chute d’Assad, la Syrie serait devenue un enfer islamiste. Assad aurait été remplacé par Dae’ch et le chaos fondamentaliste se serait installé. Avec toutes les conséquences que l’on devine en Occident.

Provocations occidentales contre la nouvelle Russie

Ce sont d’ailleurs les interventions américaines en Irak, qui ont déstabilisé le Moyen–Orient et favorisé l’islamisme. C’est depuis la chute de Saddam Hussein que les chrétiens d’Orient sont éradiqués. L’Occident, suicidaire, a allumé le feu, là où la Russie veut l’éteindre. À ce propos, il faut rappeler la genèse de la nouvelle guerre froide (voulue) entre les gouvernements européens et leur suzerain d’outre Atlantique et la Russie de Poutine.

Après la chute de l’URSS en 1991, la Russie, dirigée par le faible Eltsine, en perte de puissance, a été dominée par les États–Unis qui cherchaient à la neutraliser et à la vassaliser. Le réveil russe, opéré grâce à Poutine, n’a pas été accepté par les dirigeants occidentaux. On a donc inventé une ”menace russe”. La stratégie choisie, élaborée par la CIA et les planificateurs de l’Otan – américains et européens obéissants– fut celle de la provocation. Avec deux cibles : la Géorgie et l’Ukraine. En promettant à ces deux pays, contrairement aux engagements pris envers les Russes en plein désarroi lors de disparition de l’URSS, de les intégrer dans l’Union européenne et dans l’Otan, en sachant que ces deux hypothèses étaient absurdes économiquement et stratégiquement.

Le but de la provocation occidentale était seulement d’amener les Russes à réagir violemment, afin de créer un espace conflictuel. Mais cette stratégie a échoué, non seulement à cause de la mollesse et de l’indécision du président Obama qui devait gérer une situation décidée par d’autres que lui, mais aussi parce que le gouvernement de Poutine, contrairement à celui de Eltsine, a procédé à un redressement de la puissance russe et a décidé de ne pas se laisser impressionner et de ne pas céder.

Trump et la Russie : promesses et contradictions

Normalement, lorsque Donald Trump entrera en fonction fin janvier 2017, il rompra avec cette politique sournoisement pro–islamique, anti–israélienne et russophobe de l’administration Obama. Mais, il faut surtout espérer que, suivant son programme révolutionnaire de politique étrangère, il osera une convergence USA–Russie, en rupture complète avec la politique des États–Unis depuis 1945. Si Donald Trump tient parole et résiste aux puissantes forces qui veulent infléchir sa politique, ce rapprochement avec la Russie, virage à 90°, sera un bouleversement majeur dans la géopolitique mondiale. Très hostile à Pékin, le nouveau président américain, s’il est bien conseillé – car il ne brille pas par sa subtilité – peut créer un séisme : une alliance Washington–Moscou (Trump–Poutine) constituerait une redistribution mondiale de toutes les cartes. Avec, à la clé, la fin de l’atlantisme. Les castes politiques et médiatiques européennes seraient déstabilisées, ne sachant plus à quel saint se vouer. Un axe Amérique–Europe–Russie est au bout de cette logique qui passe au dessus des petits calculs des dirigeants européens qui seraient complètement dépassés. L’Europe est le maillon faible. Les promesses de Trump – comme je l’ai déjà dit dans ce blog– sont tellement porteuses de bouleversements fondamentaux qu’on se demande si elles sont sérieuses et si elles pourront être tenues.     

Le sérieux problème auquel se heurtera Trump après sa prise de fonctions le 20 janvier est qu’il devra concilier sa volonté affichée de se rapprocher de la Russie avec l’implication de cette dernière aux côtés de l’Iran : coopération dans la guerre en Syrie, livraisons d’armes, etc. bref, relations au beau fixe. Car Trump, tout comme le gouvernement israélien, veut rompre avec la politique d’Obama favorable à Téhéran et dénoncer l’accord sur le nucléaire. Cette contradiction  – s’allier avec l’ami d’un ennemi – sera très difficile à gérer.

Vladimir Poutine a récemment déclaré, voulant réinstaurer la Russie comme très grande puissance : « Nous devons renforcer le potentiel militaire de nos forces nucléaires stratégiques, en particulier avec des installations de missiles qui puissent pénétrer tous les systèmes de défense anti–missiles existants et futurs. » Allusion au ”bouclier anti–missiles” installé par les Américains en Europe centrale… Peut-être Poutine a–t–il voulu répondre à son imprévisible ”ami”, le futur président Trump, qui avait fait savoir, quelques jours auparavant, prenant le contrepied des positions d’Obama : « Les États–Unis doivent considérablement renforcer et étendre leurs capacités nucléaires, en attendant le moment où le monde deviendra raisonnable ». Il aurait confié à Mika Brzezinski de MSNBC : « Qu’il y ait donc une course aux armements ! On les surpassera à tous les coups et on leur survivra tous. » Bref, les choses ne sont pas claires.

Le déshonneur du gouvernement français

Les médias et le gouvernement français considèrent Poutine comme un affreux autocrate. En refusant de le recevoir à l’inauguration de la cathédrale orthodoxe de Paris, M. Hollande a commis une très grave faute diplomatique, obéissant probablement à un ordre venu d’outre Atlantique. Le président français n’a même pas humilié M. Poutine ou la Russie, c’est la France et son indépendance qu’il a humiliées. 

Mais, dans le même temps, Ségolène Royal, ministre représentante de l’État, aux obsèques de Fidel Castro, a fait officiellement l’éloge de ce tyran assassin, petit Staline tropical. Donc Poutine est infréquentable pour l’État français, pas le criminel Castro.

Le record de gaffes détenu par Mme Royal n’est pas en cause ; toutes les semaines, elle en commet une sur tous les sujets. Ce qui est en cause, c’est que la France, les gouvernements européens et l’UE, qui diabolisent le Kremlin, entretiennent d’étroites relations (intérêts financiers et corruption obligent) avec des monarchies du Golfe absolutistes et tyranniques, en fermant les yeux sur leurs exactions : notamment l’Arabie saoudite et le Qatar. L’adoration des ”droits de l’homme” est un culte à géométrie variable.

Ambiguïtés et reculades de François Fillon

François Fillon, qui espère être élu président, commence déjà à se démarquer de Poutine, après avoir pris une position pro–russe en demandant l’arrêt des sanctions et la reprise d’un dialogue avec Moscou. Il a été très gêné que le président russe fasse son éloge. Poutine avait qualifié Fillon, de « grand professionnel qui se distingue fortement des hommes politiques de la planète ».  François Fillon avait pris partie pour la Russie en reconnaissant que c’est le parlement ukrainien qui refuse de voter l’accord sur l’autonomie des parties orientales russophones de l’Ukraine. Mais très rapidement, il a reculé. Passer la marche arrière est une habitude chez ce ”pilote de course” autoproclamé.  

Son porte–parole et conseiller, Jérôme Chartier, a cru bon préciser le 18 décembre : « ils se connaissent et se respectent mais ce ne sont pas des amis ». Être l’ ”ami” de Poutine est infâmant. Si M. Fillon est élu, on peut parier qu’il trouvera un prétexte pour changer d’option et ne pas exiger une levée des sanctions de l’UE contre la Russie.

Le gagnant de la primaire a fait cette déclaration d’allégeance humiliante à Washington, empreinte d’une russophobie bas de gamme : « l’intérêt de la France n’est évidemment pas de changer d’alliance en se tournant vers la Russie plutôt que les États–Unis. […] Nous sommes les alliés des États–Unis, nous partageons avec les États–Unis des valeurs fondamentales que nous ne partageons pas avec les Russes et nous avons une alliance de sécurité avec les États–Unis, donc nous n’allons pas la remettre en cause » (débat télévisé du 24 novembre l’opposant à Alain Juppé). Quelle soumission… Et en même temps, le pseudo pilote de course parle de « retisser un lien avec la Russie et l’amarrer à l’Europe ». Il juge la politique de Hollande « absurde » qui « conduit Moscou à se durcir, à s’isoler, à actionner les réflexes nationalistes ». Il affirme  que la Russie, puissance nucléaire, est « un pays dangereux si on le traite comme nous l’avons traité depuis cinq ans . Propos contradictoires, où l’on change d’avis comme de chemise sans affirmer une véritable position

Victoire géostratégique de la Russie

Le 20 décembre, réunis à Moscou, les ministres des Affaires étrangères et de la Défense russes, iraniens et turcs ont déclaré conjointement que « le combat contre le terrorisme » était leur objectif et non pas de renverser le régime de Bachar el–Assad. C’est un camouflet pour les États–Unis et l’Union européenne, pour qui l’expulsion d’Assad est un préalable, et qui n’ont même pas été invités à la réunion de Moscou. La victoire du Kremlin est totale puisqu’il a réussi à faire renoncer la Turquie à sa volonté d’éliminer Assad. Seul Poutine décidera de son sort. Sergueï Shoïgou, ministre russe de la Défense, a déclaré que les Occidentaux avaient tout faux, ayant totalement échoué au Moyen–Orient et « n’avaient plus d’influence sur le terrain ».

La victoire de la stratégie de Poutine en Syrie et au Moyen Orient enrage les Occidentaux, d’autant plus que la Russie, par ce biais, a réussi à redevenir une puissance internationale pour tous les pays du monde. « Les Russes se substituent aux Américains comme grande puissance de référence de la région », note Renaud Girard en parlant du Moyen–Orient (Le Figaro, 20/12/2016).

Les relations ”amicales ” entre la Russie et la Turquie sont factices et calculées. Les deux puissances sont rivales depuis des siècles, les Sultans contre les Tzars. Le Kremlin joue une carte machiavélienne vis–à–vis de la Turquie du néo-sultan Erdogan qui voudrait ressusciter la puissance ottomane. La Russie s’est réconciliée avec la Turquie malgré l’incident aérien où un avion russe a été abattu. Et l’assassinat d’Andreï Karlov, ambassadeur à Ankara, le 19 décembre, a peut-être des causes très louches et tortueuses, dans lesquelles le pouvoir turc est impliqué pour faire pression sur la Russie. Il est possible aussi qu’il s’agisse tout simplement d’une négligence du pouvoir turc, qui n’a pas su repérer le policier tueur. Ce qu’il faut retenir de cette partie d’échecs, c’est que la Russie a pu rallier à sa stratégie un pays pilier de l’Otan, la Turquie. Ce qui inflige un douloureux revers à la politique mondiale américaine. Le Kremlin a arraché à Washington un de ses alliés, pardon, un de ses vassaux.

Mais bien entendu, le Kremlin n’a pas commis l’erreur de céder, comme l’UE, au chantage des Turcs pour admettre sur son territoire des centaines de milliers de réfugiés !   

Pour le système, la menace russe est d’abord idéologique

La Russie de Poutine est devenue l’ennemie (bien plus que la Russie soviétique !) parce qu’elle restaure et incarne des valeurs et des principes de patriotisme, d’enracinement et de traditions, honnies par l’idéologie dominante à l’Ouest. Poutine est détesté parce qu’il semble s’inspirer du Tzar Alexandre III, qui s’appuyait sur l’Église orthodoxe et le populisme (c’est–à–dire l’esprit du peuple) et pratiquait l’autorité souveraine. Les oligarchies occidentales ont la hantise de la démocratie directe ou ”césarisme”, ou encore ”populisme” – dont le bonapartisme et le vrai gaullisme furent des déclinaisons – qui menacent leur pouvoir.     

Donc, la russophobie des castes politiques dirigeantes et des médias occidentaux s’explique pour des raisons idéologiques et non pas pour des raisons géostratégiques de menace militaire – totalement inventée– de la Russie. Ce dont ils ont peur, c’est que l’exemple du régime russe actuel, les valeurs qu’il défend n’influencent les opinions publiques occidentales, lassées par le décadentisme, et les dangereux partis ”populistes”. Le FN et d’autres abominables partis d’ ”extrême–droite” ne sont-ils pas pro-russe ? Paradoxe suprême : de même que pour l’ancien pouvoir soviétique, l’exemple du capitalisme occidental du ”monde libre” représentait un péril, de même, pour les pouvoirs occidentaux actuels, l’exemple du patriotisme et de l’idéologie identitaire de la Russie de Poutine constitue un très grave danger d’influence et d’encouragement des mouvements ”populistes” honnis.   

Poutine dérange parce qu’il défend une idéologie patriote qui est détestée par l’hyperclasse médiatique, politique, ”intellectuelle” et culturelle occidentale, idolâtre du cosmopolitisme. Poutine et le gouvernement russe ne sont pas du tout ciblés par les oligarchies parce qu’ils représentent un régime tyrannique ou qu’ils risqueraient de déclencher une agression militaire contre leurs voisins. Personne ne croit à cette hypothèse stupide, même la propagande de l’Otan qui la diffuse pourtant en permanence. C’est encore moins crédible que l’attaque de l’Occident par l’URSS, menace agitée du temps de Brejnev. Poutine essaie de restaurer la dimension spirituelle de la souveraineté, héritée de l’ère tsariste, associant orthodoxie religieuse et pouvoir patriote fort. Avec le recours aux grandes figures historiques russes, comme le prince Vladimir, équivalent chez nous de Jeanne d’Arc. On comprend que cela soit diabolique aux yeux de la majorité de nos journalistes et politiciens.

Guillaume Faye (J'ai tout compris, 29 décembre 2016)

(1) Voir autres articles de ce blog sur les rapports entre la Russie et l’Occident.

12/11/2016

De Gaulle : identité, souveraineté, dissidence...

Nous reproduisons ci-dessous un florilège de citations du général De Gaulle établi et commenté par Jean-Yves Le Gallou pour Polémia...

 

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De Gaulle : identité, souveraineté, dissidence

Tout le monde se presse à Colombey-les-Deux-Eglises, le 9 novembre, pour commémorer la mort du général de Gaulle. Un géant par rapport aux nains qui lui ont succédé et s’en réclament. Indûment. De Gaulle est cité par tous. Récupéré par tous. Mais ses convictions étaient à l’opposé du politiquement correct contemporain. Et ses propos, s’ils étaient tenus publiquement aujourd’hui, lui vaudraient la correctionnelle.

De Gaulle avait une conception essentialiste de la nation, à l’opposé de celle des négateurs de l’identiténationale. Sa conception de la souveraineté populaire était incompatible avec « l’état de droit », cache-sexe du pouvoir des juges.

 

Une conception essentialiste de la nation

Les phrases qui suivent sont connues, régulièrement citées et jugées « controversées » :

« C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. Qu’on ne se raconte pas d’histoires ! Les musulmans, vous êtes allés les voir ? Vous les avez regardés avec leurs turbans et leur djellabas ? […] Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français. Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après-demain quarante ? […] Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Eglises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! » (Conversation entre de Gaulle et Alain Peyrefitte le 5 mars 1959 suite aux événements d’Algérie dans C’était de Gaulle, tome 1, Alain Peyrefitte, éditions de Fallois/Fayard, 1994, ISBN 978‐2‐213‐02832‐3, p. 52).

Cette déclaration est tellement « choquante » pour la bien-pensance contemporaine qu’elle est niée. Or c’est un verbatim d’Alain Peyrefitte, mémorialiste scrupuleux. Un mémorialiste dont personne sur le moment (en 1994) ne contesta la véracité des propos qu’il rapportait.

Au demeurant, cette citation reflète si bien la pensée du général de Gaulle qu’on la retrouve, sous une forme plus littéraire, dans les Mémoires d’espoir, livre qui s’ouvre ainsi : « La France vient du fond des âges » et qui se poursuit ainsi :

« Pour moi j’ai, de tout temps, mais aujourd’hui plus que jamais, ressenti ce qu’ont en commun les nations qui la peuplent. Toutes étant de même race blanche, de même origine chrétienne, de même manière de vivre, liées entre elles depuis toujours par d’innombrables relations de pensée, d’art, de science, de politique, de commerce, il est conforme à leur nature qu’elles en viennent à former un tout, ayant au milieu du monde son caractère et son organisation » (Extraits des Mémoires d’Espoir, Tome 1, Plon, 1970, p. 1 et 181-182).

 

Une conception de la souveraineté incompatible avec l’Etat de droit

Là aussi nous sommes aux antipodes de la doxa dominante qui a fait des juges – européens, constitutionnels, administratifs et judiciaires – les législateurs de fait.

 « Souvenez-vous de ceci : il y a d’abord la France, ensuite l’Etat, enfin, autant que les intérêts majeurs des deux sont sauvegardés, le Droit. »

Difficile de faire plus court et plus bref comme éloge de la raison d’Etat. C’est pourtant la première chose que le général de Gaulle ait dite à Jean

Foyer lorsqu’il l’a nommé Garde des Sceaux en 1962. Et c’est cette phrase qui ouvre les mémoires de Jean Foyer : Sur les chemins du droit avec le Général : mémoires de ma vie politique (1944-1988).

On doit aussi au général de Gaulle cette formule choc :

 « En France, la meilleure cour suprême, c’est le peuple » (Mémoires d'espoir, Plon, 2014)

Bien sûr, les esprits forts ne manqueront pas de dire qu’il s’agit de témoignages et non de déclarations. Mais là aussi les faits et les textes viennent appuyer l’authenticité des propos.

« Le suffrage universel est la seule source du pouvoir » : tel fut le premier principe fondateur de la constitution de la Ve République. Et d’ailleurs, lors de la rédaction du texte constitutionnel, les textes généraux (Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, Préambule de la Constitution de 1946) furent explicitement écartés du contrôle de constitutionnalité.

Et les propos du général de Gaulle sont très explicites.

« La parole est au peuple. La parole du peuple, c’est la parole du souverain  » (Discours du 25 août 1944).

On le voit : rien n’est plus subversif au regard des normes actuelles du politiquement correct que les propos et la pensée du général de Gaulle. Dommage que tous ceux qui vont s’incliner devant son tombeau n’aient pas le courage d’assumer sans peur ses déclarations.

Jean-Yves Le Gallou (Polémia, 8 novembre 2016)

 

29/06/2016

Juvin en liberté !... (8)

Vous pouvez découvrir ci-dessous la compilation de l'émission Juvin en liberté, sur TV libertés, pour la semaine du 20 au 25 juin 2016. 

Économiste de formation, Hervé Juvin a publié des essais essentiels tels que Le renversement du monde (Gallimard, 2010) ou La grande séparation - Pour une écologie des civilisations (Gallimard, 2013).

Au sommaire, cette semaine :

1 – La France va mieux ne cesse de répéter François Hollande ! Si tel est le cas, est ce vraiment grâce à lui et sa politique ?

2 – Un marché mondial des terres agricoles se développe. Face à cela, la France a-t-elle pris des mesures de protection ?

3 – Les appellations géographiques protégées risquent passer à la trappe avec le traité transatlantique. Faut-il s’en émouvoir ?

4 – « Quand on parle des souverainetés, les ennuis commencent ! ». Que voulez-vous dire exactement ?

5 – "Manger 5 fruits et légumes par jour", "prendre un gros petit déjeuner chaque matin"… Faut-il suivre, au pied de la lettre, ces recommandations ?