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populisme

  • Le marinisme : solution ou impasse pour la France ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, cueilli sur Breizh-Info, qui dénonce les insuffisances idéologiques du populisme de Marine Le Pen...

     

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    Délepéniser la droite : pourquoi le marinisme enferme le peuple qu’il prétend défendre

    À Barjols, en Provence, le marché avait ce matin-là cette paix dont les grandes villes ont perdu jusqu’au souvenir. Il n’y avait point d’ostentation, point de tumulte inutile, point de ces cris métalliques qui transforment désormais tant de lieux publics en salles d’attente de gare. Les allées sentaient le fruit mûr, la tomate encore tiède, le fromage sec, la charcuterie honnête et la poussière blonde des villages du Midi. On regardait, on tâtait, on soupesait. Un homme examinait des courgettes avec la gravité d’un expert en monnaies anciennes. Une femme, panier au bras, demandait si les abricots tiendraient jusqu’au soir. Plus loin, un boucher levait une pièce de viande vers la lumière, et deux vieillards, les mains croisées derrière le dos, jugeaient de sa couleur avec cette science muette qui se transmet moins par les livres que par les dimanches.

    Je me suis arrêté là, sans hâte, dans cette douceur encore habitable. Ce qui me frappait n’était pas seulement la beauté du lieu, ni même cette Provence qui sait encore mêler la pierre, l’ombre et l’olivier comme d’autres accordent trois notes justes. C’était la paix des visages. Non une paix abstraite, décrétée par brochure ministérielle, subventionnée par comité Théodule, affichée sur panneaux municipaux avec des mots anglais et des sourires réglementaires. Une paix plus ancienne, plus modeste, presque animale. Les gens se reconnaissaient sans avoir à se connaître. Ils appartenaient au même monde de gestes, d’accents, de pudeurs, de lenteurs et d’évidences. Ils formaient cette communauté tacite que les sociologues, lorsqu’ils n’ont pas entièrement perdu le sens du réel, appellent confiance.

    Voilà ce que les grands prêtres de la société diversitaire ne comprennent pas. La paix n’est pas d’abord un règlement intérieur. Elle naît souvent d’une continuité. Elle procède d’une familiarité longue, d’une ressemblance de mœurs, de paysages, de souvenirs, de façons de se tenir devant un étal, de saluer le voisin, de marchander sans vilenie, de laisser passer une vieille dame, de ne pas faire de son existence une revendication permanente. Les peuples n’ont pas besoin de doctorats pour savoir cela. Ils le sentent dans leurs os. Ils savent que l’hétérogénéité imposée, lorsqu’elle devient massive, rapide et arrogante, ne produit pas mécaniquement de la richesse humaine, mais souvent du soupçon, du retrait, de la fatigue et, au bout du compte, cette guerre froide civile qui fait de chaque rue un petit traité de sociologie appliquée.

    C’est pourquoi ces régions votent comme elles votent. Non par mauvais cœur. Non par cette méchanceté provinciale que leur prêtent les journaux de la capitale. Elles votent pour être protégées. Elles votent pour que le marché du matin demeure le marché du matin, et non l’antichambre bariolée d’un pays qui se défait. Elles votent pour que les enfants puissent hériter d’autre chose qu’un discours sur la diversité. Elles votent pour que leur monde ne soit pas dissous au nom d’une idéologie qui leur explique, d’un ton de surveillant général, qu’ils doivent se réjouir de disparaître.

    C’est dans ce décor que je lus sur X le mot de Thomas Ferrier : « Délepéniser la droite ! » La formule a d’abord quelque chose de barbare, comme un terme de clinique politique inventé entre deux réunions. Elle est pourtant juste. Il faut délepéniser la droite française. Non pour revenir à la droite honteuse, gestionnaire, notabiliaire, qui parfumait ses renoncements d’eau bénite gaulliste ou libérale. Non pour livrer le pays aux conservateurs de salon qui ne conservent jamais rien, sinon leurs fauteuils. Il faut délepéniser la droite parce que Marine Le Pen enferme le peuple de droite dans un piège terrible : celui d’un populisme qui, au fond, ne porte pas jusqu’au bout les aspirations profondes du peuple qui vote pour lui.

    Le paradoxe est cruel. Des millions de Français déposent leur bulletin RN dans l’urne afin de défendre une continuité charnelle, une sécurité concrète, une identité menacée, une manière française ou européenne d’habiter le monde. Ils pensent voter pour la protection de leur pays réel. Ils pensent voter pour la possibilité de dire encore « nous » sans demander pardon. Ils pensent voter pour une frontière, pour une école, pour une autorité, pour une mémoire. Ils pensent voter contre la grande entreprise de substitution anthropologique qui avance sous les mots sucrés d’ouverture, d’inclusion et de vivre-ensemble. Or, au sommet de ce mouvement, Marine Le Pen demeure prisonnière d’une idéologie républicaine molle, télévisuelle, presque centriste, où l’on ne défend jamais l’identité qu’à condition de la dissoudre aussitôt dans la liberté religieuse, le pouvoir d’achat, la souveraineté administrative et la laïcité de préfecture.

    Ses récentes déclarations sur l’islam en donnent une illustration parfaite. Marine Le Pen rappelle qu’elle fut attaquée par Éric Zemmour pour avoir dit que « l’islam était compatible avec la République ». Elle ajoute qu’elle s’attaque à « l’idéologie totalitaire islamiste » et qu’elle demeurera le défenseur de la liberté religieuse. On reconnaît là le vieux distinguo de la classe politique française, islam paisible d’un côté, islamisme dévoyé de l’autre, comme si l’affaire relevait seulement d’une mauvaise utilisation du mode d’emploi. La formule rassure les plateaux. Elle apaise les éditorialistes. Elle permet de paraître ferme sans cesser d’être fréquentable.

    Elle ne répond pourtant pas à la question que se posent les Français. Les Français ne demandent pas d’abord si l’islam peut entrer dans un tableau Excel de compatibilité républicaine. Ils se demandent si une civilisation issue d’une histoire chrétienne, gréco-latine, rurale, monarchique, communale, révolutionnaire et nationale peut absorber indéfiniment une religion-civilisation qui porte avec elle d’autres mœurs, d’autres réflexes juridiques, d’autres rapports entre le sacré et le politique, d’autres conceptions de la femme, de la famille, de la pudeur, du blasphème, de l’apostasie et de l’espace public. Ils ne demandent pas que les musulmans soient voués aux gémonies. Ils demandent que l’on cesse de leur mentir. Il faut distinguer les personnes, qui relèvent du droit commun, et un corpus religieux lorsqu’il prétend façonner la cité.

    Éric Zemmour, dans sa réponse, a vu le nœud de l’affaire. Il a demandé à Marine Le Pen de choisir. Si l’islam est compatible avec la République, pourquoi vouloir interdire le voile dans l’espace public ? Si le voile n’est qu’une prescription religieuse parmi d’autres, pourquoi le tenir pour un problème politique ? Toute la contradiction lepéniste tient dans cette oscillation. Elle veut combattre les effets visibles d’un phénomène dont elle refuse de nommer la racine. Elle veut rassurer les Français inquiets sans rompre avec le catéchisme de la République abstraite. Elle veut incarner la rupture tout en parlant la langue de ceux qui ont organisé l’impuissance.

    C’est en cela qu’elle devient un mystère. La fille de Jean-Marie Le Pen semble avoir hérité du nom, de la rente électorale, d’une partie de la clientèle politique, d’un appareil, d’un réflexe populaire, et pourtant non de la substance doctrinale qui permettait de comprendre la question vitale : un peuple n’est pas seulement une addition de citoyens soumis à la même administration. Un peuple est une forme historique. Il a une chair, une mémoire, des limites, des antipathies légitimes, des fidélités, des héritages, une nature propre au sens ancien du terme. La République, lorsqu’elle nie cette nature, n’est plus le cadre du peuple. Elle devient la machine qui le remplace.

    On touche ici à la grande erreur du lepénisme mariniste. Il a cru qu’il suffisait de dédiaboliser le nom pour accéder au pouvoir. Il fallait arrondir les angles, gommer les aspérités, donner des gages, sacrifier les mots dangereux, parler social, parler protection, parler pouvoir d’achat, se dire ni droite ni gauche, expulser les fantômes du père, rassurer les fonctionnaires, cajoler les retraités, promettre l’ordre sans effrayer les studios. La manœuvre a réussi électoralement. Elle a échoué historiquement. Car on peut conquérir des voix en édulcorant une pensée. On ne sauve pas un peuple avec une pensée édulcorée.

    Les études politologiques ont d’ailleurs bien montré cette inflexion : le programme économique de Marine Le Pen a longtemps porté une forte coloration redistributive, presque social-populiste. On y trouvait la retraite, les prix, les salaires, les protections, l’État consolateur, le refus du libéralisme, le vieux soupçon contre l’entreprise, la grande musique du pouvoir d’achat. Tout cela n’est pas illégitime en soi. Les gens modestes ont le droit de vivre. Les Français ordinaires ne sont pas des variables d’ajustement pour cabinets de conseil. Cependant une droite qui ne parle plus que comme une gauche sociale avec des frontières finit par se tromper d’âme. Elle croit flatter le peuple. Elle oublie que le peuple de droite ne veut pas seulement être subventionné. Il veut être continué.

    Cette confusion éclaire aussi la question européenne. Marine Le Pen s’est longtemps enfermée dans un souverainisme défensif, jaloux, parfois rabougri, hostile à toute idée d’identité européenne, comme si l’Europe n’était qu’un piège bruxellois. Il y a certes beaucoup à dire contre Bruxelles, sa bureaucratie, son juridisme, son hybris réglementaire, sa soumission intermittente aux puissances extérieures. Les Bretons savent ce qu’il advient des pêcheurs quand les administrations lointaines prétendent mieux connaître la mer que ceux qui la travaillent. Toutefois confondre l’Union européenne et l’Europe est une erreur de géographe débutant. L’Europe précède Bruxelles comme la mer précède le port de plaisance.

    La droite française devra sortir de ce provincialisme national. Elle devra comprendre que le destin des Français, des Italiens, des Espagnols, des Polonais, des Hongrois, des Grecs ou des Croates se joue dans une même épreuve de civilisation. Spengler avait ses duretés, ses excès et ses ombres, mais il avait compris que les civilisations meurent lorsqu’elles ne savent plus se concevoir comme des formes. La droite française, si elle veut survivre à autre chose qu’aux prochaines législatives, devra penser la France dans l’Europe et l’Europe comme demeure commune des peuples européens. Non l’Europe supranationale des commissaires, non l’Europe dissolvante des traités illisibles, mais l’Europe-puissance, l’Europe-civilisation, l’Europe qui sait que les nations sont ses membres et non ses ennemies.

    Le récent épisode du règlement européen « Retour » montre à quel point les contradictions deviennent visibles. Lorsque le Parlement européen durcit les règles permettant d’accélérer les expulsions et d’envisager des centres de retour hors de l’Union, Marine Le Pen y voit d’abord une atteinte à la souveraineté des États. On comprend l’argument en droit. Il n’est pas absurde. Il rappelle que l’Union ne doit pas absorber toutes les compétences. Toutefois le peuple qui vote pour elle ne raisonne pas ainsi. Il ne se demande pas si l’expulsion est nationale, confédérale, européenne ou intergouvernementale. Il demande que les clandestins soient effectivement éloignés. Il préfère une expulsion européenne réelle à une souveraineté française impuissante. Là encore, Marine Le Pen défend le contenant au moment où ses électeurs attendent le contenu.

    Jordan Bardella apparaît, pour cette raison, comme un symptôme intéressant. Il n’est pas certain qu’il ait une doctrine, même si ses lectures de jeune homme sont de bon augure car ils a eu la chance de croiser de bons mentors. Il n’est pas certain qu’il ait cette épaisseur qui distingue l’homme politique du bon élève médiatique. Il est encore enveloppé de communication, de prudence, de sourires réglés, de cette jeunesse qui plaît aux magazines parce qu’elle leur donne l’illusion d’avoir compris l’avenir. Pourtant il semble plus libre que Marine Le Pen à l’égard de certains dogmes hérités. Son rapport à l’union des droites, aux conservateurs européens, à la question économique, à l’idée d’une architecture continentale, indique peut-être la sortie d’un vieux logiciel mariniste. Là où Marine Le Pen conserve la méfiance du vieux « ni droite ni gauche », Bardella paraît comprendre que la droite ne gagnera qu’en cessant d’avoir peur d’être la droite.

    Rien n’est joué. Le dauphin peut devenir un poisson rouge dans un aquarium de sondages. La politique française a déjà produit trop de mirages pour que l’on s’enflamme au premier reflet. Bardella pourrait n’être qu’un produit de transition, un visage plus lisse posé sur les mêmes incertitudes, une manière de changer la vitrine sans changer l’arrière-boutique. Il faudra voir s’il comprend que la question n’est pas de parler plus « business » devant les patrons, plus « social » devant les ouvriers, plus « identité » devant les militants, plus « République » devant les journalistes. La question est de produire une doctrine cohérente, capable de dire au pays ce que la droite veut préserver, ce qu’elle veut transmettre, ce qu’elle veut restaurer et ce qu’elle accepte enfin de combattre.

    Délepéniser la droite ne signifie donc pas haïr Marine Le Pen. Elle a eu sa fonction. Elle a porté, souvent avec courage, un mouvement que tout le système voulait maintenir hors du champ admissible. Elle a donné à des millions de Français le droit minimal de se compter. Elle a tenu face aux insultes, aux procès en illégitimité, aux crachats médiatiques, à cette morgue qui fait de la classe parlante française l’une des plus antipathiques d’Europe. Il serait injuste de l’effacer. Il serait pourtant dangereux de s’y arrêter.

    Car Marine Le Pen appartient désormais à un passé qui a du mal à passer. Elle est le visage d’une transition, non l’instrument d’une fondation. Elle a incarné le moment où le peuple disait non. Il faut maintenant un moment où le peuple dise oui : oui à sa durée, oui à son identité, oui à une Europe des peuples charnels, oui à une autorité qui protège, oui à une politique qui ne confonde pas l’administration de la colère et l’organisation d’un avenir. La préservation de l’identité française et européenne doit devenir prioritaire sur la conservation d’une idéologie républicaine qui, à force de nier les conditions de son existence, porte en elle-même sa propre condamnation à mort.

    Je repensais au marché de Barjols en quittant les allées. Rien n’y ressemblait à un manifeste. Personne ne parlait de doctrine, de souveraineté, de règlement européen ou d’islam compatible. Les gens achetaient des melons, discutaient du prix des œufs, cherchaient une ombre, souriaient à une connaissance. C’est pourtant là que tout se comprend. La politique n’est pas d’abord dans les congrès. Elle est dans cette paix fragile que les peuples veulent transmettre parce qu’ils savent, sans avoir besoin de le formuler, qu’elle peut disparaître.

    La droite française sera digne de ce peuple lorsqu’elle cessera de lui vendre seulement une protestation. Il lui faut un langage de protection et de grandeur, de proximité et d’horizon, de racines et de puissance. Elle devra sortir du nom de Le Pen comme on sort d’une maison trop basse où l’on a pourtant passé des années décisives. On ne renie pas l’abri. On le quitte parce qu’il empêche de grandir. Le marché de Barjols continuait de bruire derrière moi. Il y avait là plus de France réelle que dans cent discours. Encore faut-il qu’un parti, un jour, ose la regarder en face.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 27 juin 2026)

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  • Qu'est-ce que la Nouvelle Droite ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné par François Dambelin au site de la revue Éléments à l'occasion de la publication de son essai intitulé La Nouvelle Droite - Un panorama historique et métapolitique (Institut Iliade/La Nouvelle Librairie, 2026).

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    François Dambelin : qu’est-ce que la Nouvelle Droite ?

    ÉLÉMENTS : Comment définiriez-vous la Nouvelle Droite : un courant de pensée, une école, une sensibilité, une méthode ?

    FRANÇOIS DAMBELIN. Le GRECE, groupement de recherches et d’études pour la civilisation européenne, qui est le noyau originel de ce que l’on appelle la Nouvelle Droite, s’est toujours vu comme une communauté de travail et de pensée, ayant la volonté de développer une nouvelle vision du monde s’appuyant sur un corps de doctrines, jamais figées, abordant tous les domaines de la vie de l’esprit et de la science. L’ambition initiale est bien de devenir une école de pensée, « une sorte de synthèse de l’École de Francfort, de l’Action française et du CNRS », comme le rappelait Alain de Benoist, presque cinquante ans plus tard dans Mémoire vive. Ce n’est évidemment pas un hasard s’il donne à la revue d’études qu’il fonde en 1968, à côté du GRECE, le titre de Nouvelle École.

    Aujourd’hui, alors que le GRECE s’est effacé depuis près de vingt ans, il est plus juste de qualifier la Nouvelle Droite de courant de pensée.

    Mais la méthode d’action reste la même, celle du combat des idées pour défaire l’idéologie dominante, qui combine économisme, individualisme et universalisme et qui étouffe l’Europe.

    ÉLÉMENTS : Quels en sont les grands axes intellectuels qui la distinguent des autres droites, conservatrice ou libérale ? Quelle est sa singularité ?

    FRANÇOIS DAMBELIN.

    Parmi les grands axes intellectuels que l’on peut citer et qui la distingue des autres droites :

    • la vision de l’Europe comme une communauté de peuples frères partageant des origines communes mais aussi une culture, un imaginaire et des mythes communs ;

    • l’attachement à l’idée d’empire, qui, mieux que l’idée de nation, est à même de garantir l’organisation souveraine de l’espace géopolitique européen en respectant sa complexité et sa diversité ;

    • la place accordée au réalisme biologique, qui n’est pas un réductionnisme, mais la simple reconnaissance de la part animale de l’homme et de l’importance de l’héritage génétique ;

    • la reconnaissance de l’appartenance identitaire comme enracinement dans une communauté humaine organique, une histoire, une culture, un terroir, des paysages ;

    • le choix de l’antiracisme différentialiste, qui consiste à prendre en compte et à accepter les différences qui existent entre les individus et entre les groupes d’individus pour permettre leur coexistence harmonieuse ; il en découle évidemment le refus de tous les formes de colonisation ;

    • la recherche systématique de la tierce voie pour s’affranchir des alternatives « bétonnées » ;

    • le refus de la marchandisation du monde (quand tout a un prix et plus rien n’a de valeur, selon la formule d’Alain de Benoist) qui passe par un rejet absolu du libéralisme et par la recherche d’une économie organique, encastrée dans la société et soumise au politique ;

    • et enfin, pour terminer, la conception polythéiste (ou païenne) du monde. Il s’agit là d’une singularité profonde et essentielle de la ND, comme l’ont très bien vu deux observateurs étrangers, auteurs de livres solides sur notre courant de pensée1, et non d’un simple « folklore » comme semble le penser Mathieu Bock-Côté (Éléments n° 218). C’est parfaitement cohérent, en effet, de rejeter des monothéismes universalistes qui arasent les différences et les identités et de leur préférer les valeurs et les normes qui se cachent derrière les visages de nos dieux et de nos héros ancestraux. Il ne s’agit pas de mettre entre parenthèse les deux millénaires chrétiens, il s’agit de les dépasser pour « reprendre le fil d’une culture trouvant en elle-même ses raisons suffisante ».

    C’est une simple esquisse, très personnelle. Il faudrait écrire un livre pour répondre !

    ÉLÉMENTS : Pourquoi avoir fait le choix de la métapolitique plutôt que celui de l’engagement politique direct ? Comment définiriez-vous cette « métapo » ? La Nouvelle Droite aurait-elle renoncé au pouvoir ? Vous montrez néanmoins que ses idées ont infusé : peut-on parler aujourd’hui d’une victoire culturelle sans victoire politique ?

    FRANÇOIS DAMBELIN. Les fondateurs du GRECE ont été pendant les années 60 de jeunes militants révolutionnaires, des soldats politiques, qui ont tout sacrifié à leur engagement pendant près de dix ans. Les échecs qu’ils ont rencontrés, comme la lecture collective de Gramsci, leur ont permis de comprendre qu’aucune victoire politique sérieuse n’était envisageable sans avoir, au préalable, conquis le pouvoir culturel. Ils se sont donc lancés dans le combat des idées, le combat métapolitique, en forgeant d’abord une vision du monde novatrice et cohérente pour défier les idéologies dominantes.

    Comme le disait Jean-Claude Valla, grand journaliste, qui fut le premier secrétaire général du GRECE, la métapolitique, c’est « le domaine des valeurs qui ne relèvent pas du politique, au sens traditionnel de ce terme, mais qui ont une incidence directe sur la constance ou l’absence du consensus social régi par le politique ». Le travail métapolitique, c’est, en quelque sorte, ce qui permet de faire bouger la fenêtre d’Overton.

    Ceux qui mènent le combat métapolitique n’ont donc pas pour objectif de prendre le pouvoir, mais d’imposer une nouvelle vision du monde. Ce sera à d’autres de donner une traduction politique à ce basculement.

    Pour le moment, malheureusement, on en est encore loin. Il y a des prises de conscience (la « politique civilisationnelle »), des percées ici ou là, des escarmouches victorieuses et quelques succès tactiques, mais la victoire n’est pas encore à portée de main. Le système idéologique de la gauche morale, libérale et universaliste tient toujours et conserve le soutien de la très large majorité des élites. On peut donc se demander sur quels changements concrets pourra déboucher dans ces conditions une victoire du courant national-populiste dont les « convictions » évolutives restent de toute façon assez éloignées de celles de la ND…

    ÉLÉMENTS : La Nouvelle Droite est souvent associée à certaines figures, à commencer par Alain de Benoist : peut-on parler d’une école structurée ou d’un archipel de penseurs ?

    FRANÇOIS DAMBELIN. L’école structurée de la ND française a plus ou moins disparu au début des années 90. Il reste un courant ou une mouvance. Alain de Benoist, avec son œuvre imposante riche et diverse et ses revues Krisis et Nouvelle École, en est le pôle principal. Mais il y a aussi la revue Éléments qui est devenue un pôle d’attraction en fédérant autour d’elle des essayistes, des journalistes et des publicistes et l’Institut Iliade qui, avec sa mission de formation, fait émerger de nouveaux talents et devient également un pôle de production d’idées avec sa revue théorique, Cahier d’études pour une pensée européenne. Parmi les jeunes plumes qui ont émergé au cours des dix dernières années dans notre mouvance, c’est sans conteste Guillaume Travers qui m’impressionne le plus. Ses essais ou ses articles pour Nouvelle École et Éléments sont toujours remarquables et novateurs.

    Mais il serait réducteur de ne parler que de la France. La ND est depuis longtemps un courant de pensée européen, une « Révolution conservatrice » à l’échelle du continent. Et depuis quelques années, grâce, notamment, au travail de l’Institut Iliade et d’un réseau de maisons d’éditions comme La Nouvelle Librairie, JungEuropa, Passagio Al Bosco, Arktos et d’autres, les essais importants publiés ici ou là en Europe deviennent accessibles à tous les néo-droitistes européens. C’est une véritable révolution, que je trouve particulièrement enthousiasmante !

    ÉLÉMENTS : Le double moment, populiste et identitaire, contemporain valide-t-il certaines intuitions anciennes de la ND ?

    FRANÇOIS DAMBELIN. La montée en puissance de la question identitaire a été perçue très tôt par la ND. Je me souviens du texte d’une allocution prononcée par Alain de Benoist au colloque du GRECE en 1985, intitulé « Réflexions sur l’identité nationale » qui se terminait par la formule suivante : « SOS Racisme disent certains. Nous répondons : SOS Racines. »

    Quant à la question du populisme, il me semble qu’elle est apparue dans un numéro d’Eléments (n° 84) du milieu des années 90 dont le dossier était consacré à l’insécurité sociale. Dans son éditorial, Robert de Herte notait « une désaffection de plus en plus générale de la société globale vis-à-vis des élites, et tout spécialement d’une classe politique convaincue de ne plus être aujourd’hui qu’un relais politique des marchés financiers ». Les germes de la révolte populiste étaient là et Alain de Benoist a approfondi cette thématique tout au long des années qui ont suivi.

    ÉLÉMENTS : La Nouvelle Droite est-elle toujours vivante ? Sous quelle forme : mouvement, héritage ou climat d’idées ?

    FRANÇOIS DAMBELIN. Comme j’ai devant moi le directeur de la revue Éléments, qui vient de sortir son deux-cent-dix-neuvième numéro et que nous sommes au colloque de l’Institut Iliade qui grouille de monde, avec beaucoup de jeunes et une quasi-parité entre les sexes, je pense que vous ne me démentirez pas si je dis que la ND est bien vivante. Elle a évidemment évolué, s’est parfois un peu diluée, mais une chose est sûre, elle empêche toujours de dormir les flics du politiquement correct et les curés de la bien-pensance !

    François Dambelin, propos recueillis par François Bousquet (Site de la revue Éléments, 20 avril 2025)

    Note :

    1. Tomislav SUNIC, Against Democracy and Equality: The European New Right, Peter Lang Publishing, New York, 1990 ; et Pawel BIELAWSKI, European apostasy – The role of religion in the european New Right, Arktos, London, 2025.

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  • Pour l'amour du peuple...

    Les éditions Gallimard viennent de publier un essai de Marc Lazar intitulé Pour l'amour du peuple - Histoire du populisme en France, XIXᵉ-XXIᵉ. Marc Lazar est historien et sociologue du politique.

     

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    " Depuis un siècle et demi que la République s'est installée, la vie politique française est scandée de moments où apparaissent des mouvements "antisystème" atypiques, plus ou moins durables, qu'on rassemble souvent sous le qualificatif de "populistes". De prime abord, l'emploi de ce terme peut paraître problématique. Qu'ont en commun le général Boulanger et Marine Le Pen, les maoïstes et les Gilets jaunes, Jean-Luc Mélenchon et Bernard Tapie ? Ces formations comme leurs dirigeants sont dissemblables et leurs objectifs politiques sont contradictoires. Cependant ils partagent ce qui forme le coeur de leur discours : une exaltation du peuple, uni dans la même volonté, ainsi qu'un rejet affiché des élites. Il ne sera pas ici question de juger les populismes, d'en décrire les contours sous les traits d'une "maladie" ou d'en rester à une approche strictement théorique. Dans cet essai érudit, Marc Lazar s'attache à définir le phénomène populiste, analyse chacune de ses manifestations et met ainsi en lumière comment son charme opère, aujourd'hui plus que jamais. Cette histoire du populisme contribue aussi à notre connaissance de la démocratie en France. "

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  • Marine Le Pen comme il l’imaginait...

    Les éditions de La Nouvelle Librairie viennent de publier un nouvel essai de Vincent Coussedière intitulé Marine Le Pen comme je l’imaginais. Agrégé de philosophie, professeur, candidat aux dernières législatives sous l’étiquette RN, Vincent Coussedière est l’auteur de plusieurs essais politiques dont Eloge du populisme (Elya, 2012) et  Le retour du peuple - An I (Cerf, 2016).

     

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    "Marine Le Pen n’est pas ici racontée comme d’autres l’ont fait, à coups de clichés ou de procès d’intention. Elle est rêvée, imaginée, projetée dans l’arène politique comme une figure possible du sursaut français. Vincent Coussedière, philosophe du populisme, ne décrit pas seulement une femme politique : il interroge un destin. À travers lui, c’est la question du redressement de la France qui se joue. Ce redressement exige une rupture : abandonner la logique de la dédiabolisation, assumer l’épreuve de l’inéligibilité, ne pas s’enfermer dans le parlementarisme ni se laisser tenter par des accommodements raisonnables avec l’Union européenne, renouer avec la geste gaullienne et l’esprit de la Cinquième République. Retrouver la hauteur, le sens de l’Histoire, l’art de parler au nom du peuple. Écrire la politique au conditionnel, c’est révéler la distance entre ce qui est et ce qui devrait être. En miroir, ce livre dévoile moins Marine Le Pen qu’il n’éclaire l’abîme où s’enfonce la France, faute d’incarnation. Un essai rare. À lire comme on lit les grands avertissements."

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  • Henri Béraud, le Lyonnais flamboyant...

    Les éditions Déterna/Synthèse nationale viennent de publier, dans leur nouvelle "Bio Collection", un ouvrage de Francis Bergeron intitulé Henri Béraud - Le Lyonnais flamboyant. Ancien directeur du quotidien Présent, auteur de biographies de Henri Béraud (épuisée), Paul Chack ou Léon Daudet, dans la collection « Qui suis-je ? » aux éditions Pardès,  Francis Bergeron s’est aussi fait connaître avec Le Clan des Bordesoule, une série de romans d'aventures pour la jeunesse.

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    " Le destin d’Henri Béraud, né en 1885, tient tout entier dans le demi-siècle précédent sa mort en 1958 : la guerre de 14 avec les amitiés définitives ; la Révolution bolchevique et le fameux reportage Ce que j’ai vu à Moscou; les scandales de la IIIe République le 6 février 1934 et les éditoriaux fracassants de Gringoire ; la montée des totalitarismes et Faut-il réduire l’Angleterre en esclavage?, ce cri qui eut tant d’échos; etc.

    Pourtant, ne retenir que l’œuvre polémique et politique des années trente et quarante, ne saurait restituer le personnage. Ne retenir que l’œuvre régionaliste lyonnaise, celle de sa jeunesse, quand il était l’ami des peintres, quand il peignait lui-même, ne le restituerait pas davantage, et cela reviendrait à le mutiler.

    L’auteur a voulu présenter un Béraud plus complet, plus complexe: un Béraud dont la caractéristique fut, sans doute, d’être le chef de file le plus représentatif d’un courant littéraire que l’on pourrait qualifier de «populiste». Authentique chef de file de ce courant – sa Croisade contre les longues figures montre cette ligne de fracture des lettres françaises : d’un côté, les « gallimardeux », les « gidards » ; de l’autre, ses amis à lui, bons vivants, gouailleurs et sachant lever le coude. Ce sont des écrivains très français, avec tous les excès – de langue et de plume – que cela peut comporter. Telle est sa conduite: celle d’un homme qui aimait Wagner, le beaujolais, mais pas les Anglais ni les staliniens. "

     

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  • Le RN ou le « parti du milieu » ?

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François Bousquet cueilli sur le Figaro Vox et consacré à l'électorat du RN.

    Journaliste, rédacteur en chef de la revue Éléments, François Bousquet a aussi publié Putain de saint Foucauld - Archéologie d'un fétiche (Pierre-Guillaume de Roux, 2015), La droite buissonnière (Rocher, 2017), Courage ! - Manuel de guérilla culturelle (La Nouvelle Librairie, 2020), Biopolitique du coronavirus (La Nouvelle Librairie, 2020) et Alain de Benoist à l'endroit - Un demi-siècle de Nouvelle Droite (La Nouvelle Librairie, 2023).

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    «Au cœur du vote RN, le sentiment tenace d'être lésé et de travailler pour les autres sans contrepartie»

    On n'en finit pas de buter sur la définition du populisme. La vérité, c'est qu'il y a une immense difficulté – et pour l'heure personne n'en est formellement venu à bout – à lui donner un sens clair et sans équivoque. C'est depuis toujours un phénomène politique ambivalent, à l'unité problématique. Sa labilité sémantique se prête à toutes les réinterprétations. Cela ne tient pas seulement à la polysémie du mot, mais à son indéfinition même. S'il y a néanmoins un dénominateur commun à la pluralité des populismes, sinon même un invariant, quel que soit le contenu idéologique, c'est la polarisation politique – clivante, conflictuelle, oppositionnelle – que la dynamique populiste porte avec elle. Eux et nous, les «petits» contre les «gros», le peuple contre les élites, etc. Le populisme ne s'épanouit vraiment que dans ces couples de contraires qui ont la propriété de clarifier le champ politique et de désigner l'ennemi sans détour. L'antagonisme du «producteur» et du «parasite» en fait partie.

    Il y avait la dialectique du maître et de l'esclave chère au philosophe Hegel, peut-être faudra-t-il compter à l'avenir avec celle qui se noue entre la morale du «producteur» et l'amoralité du «parasite». C'est un autre philosophe, contemporain lui, qui a mis le doigt dessus : Michel Feher, qui vient de publier un livre particulièrement stimulant : Producteurs et parasites. L'imaginaire si désirable du Rassemblement national  (La Découverte). En dépit d'un parti pris hostile, il renouvelle notre approche du populisme en plaçant en son centre la question du travail productif et de sa juste rétribution, mise à mal par la «plus-value imméritée», celle-là même que prélève la figure du «parasite» : en haut, les «accapareurs» ; en bas, les «fraudeurs», selon les termes de l'auteur.

    Dès lors, l'antagonisme moteur du populisme n'est pas entre le travailleur et le capitaliste, mais entre le «producteur» (ouvriers, employés, travailleurs indépendants, chefs d'entreprise, etc.) et le «parasite» qui détourne la richesse produite par le travail, soit parce qu'il ne s'acquitte pas de l'impôt, soit parce qu'il bénéficie de ses largesses. «Parasite» ? Le mot est fort et frappe délibérément les esprits. C'est manifestement un choix polémique de l'auteur, quelque peu effarouché par ce qu'il découvre en tirant le fil du «parasitisme». On imagine que c'est la raison pour laquelle il nazifie, un peu commodément, son sujet en brandissant la figure-repoussoir du «Volksschädling», le parasite du peuple sous le Troisième Reich. Pour ne pas être en reste, il aurait pu convoquer les «parasites sociaux» que l'Union soviétique assimilait à des dissidents et jetait dans des camps. Qu'à cela ne tienne, les oreilles trop délicates peuvent recourir à un concept plus neutre, familier des économistes et des sociologues : la théorie du «passager clandestin». Le passager clandestin est celui qui profite d'une ressource ou d'un bien sans en payer le prix ou en le sous-payant.

    La colère populaire, un impensé politique

    À notre connaissance, nul n'aime les resquilleurs qui vous doublent dans la file d'attente ou les mufles qui hurlent dans leur téléphone en mode haut-parleur. C'est la même chose ici. En ne payant pas leur dû à la société, les «passagers clandestins» entretiennent le foyer de la colère du peuple, frustré des fruits de son travail par une fiscalité confiscatoire, qui serait tolérée si les mécanismes de solidarité n'étaient pas dévoyés. La colère populaire, autre impensé politique ! C'est pourtant une passion qui a toute sa place dans la cité, nous apprend Aristote, qui, en amont (et à rebours) de notre tradition philosophique, s'est livré à un éloge non pas des emportements violents, mais de la juste colère, parce qu'elle fait ressortir un sentiment d'injustice réel et pose une demande légitime de réparation. C'est ce sentiment d'injustice et cette demande de réparation qui commandent nombre de comportements électoraux qualifiés de populistes, parmi lesquels il n'est pas interdit de ranger les «fâchés pas fachos», comme les a appelés Mélenchon, pour une fois inspiré.

    Ni racistes présumés, ni fascistes fantasmés donc. Voilà qui nous change des analyses condescendantes qui réduisent le vote populiste à ses seules dimensions protestataires ou démagogiques, sinon xénophobes, en le corrélant à un faible niveau d'études. Grave erreur, nous prévient Michel Feher : «On ne naît pas lepéniste, mais on le devient» – et on le devient au terme d'une démarche volontaire, réfléchie, objective. N'y voir qu'une réaction de type épidermique revient à occulter l'attractivité électorale du populisme en général et du lepénisme en particulier. Au cœur de ce vote, il y a le sentiment têtu, tenace, insistant, d'être lésé, de travailler pour les autres sans contrepartie et de voir ainsi la norme méritocratique foulée aux pieds.

    «Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus», morigénait Saint Paul dans sa deuxième épître aux Thessaloniciens. C'est là une sentence quasi universelle. Elle a pu ne pas s'appliquer dans les sociétés où il y avait une «classe oisive», comme l'a baptisée l'inclassable sociologue américain Thorstein Veblen (1857-1929), que Raymond Aron a contribué à faire connaître auprès du public francophone. L'étymologie du mot travail fait d'ailleurs écho à un monde où l'oisiveté de quelques-uns était rendue possible par la mobilisation de presque tous. Le travail était alors une punition, ce dont porte trace la racine du mot : tripalium, «instrument de torture». Mais en dehors de ces sociétés, où une aristocratie pouvait se livrer à la guerre, à la dépense inutile ou au loisir studieux (l'otium gréco-romain) – rendus possibles par l'esclavage –, le travail est la règle. Dès lors qu'une société cesse de végéter dans un état stationnaire, le «producteur» en est l'élément moteur (quitte à ce qu'il devienne ensuite esclave d'un travail aliénant – mais c'est là un autre sujet).

    Celui qui se soustrait à cette obligation – le «parasite», pour rester dans notre registre sémantique – est stigmatisé, parce qu'il bafoue les lois de justice et qu'il transgresse le principe de réciprocité qui veut que l'on reçoive à hauteur de ce que l'on donne. Que celui qui ne travaille pas ne mange donc pas. Sans cela, il prélève sur le travail des autres une plus-value indue. La sagesse populaire est intarissable sur le sujet : «Un prêté pour un rendu, œil pour œil…» L'historien Christopher Lasch en a eu l'intuition dans son chef-d'œuvre, Le seul et vrai Paradis (1991, pour l'édition originale), quand il rappelle combien la philosophie puritaine, qui a fécondé le très riche populisme américain, condamnait toute tentative d'obtenir quelque chose sans en payer le prix, assimilant ce gain abusif à une forme de fraude fiscale.

    Le RN comme «parti du milieu»

    Ainsi raisonne la morale majoritaire, car morale il y a ici. Michel Freher l'appelle de son nom savant, le «producérisme», francisation de l'anglais producerism dont on voit mal comment il pourrait s'imposer dans le débat public. Il fait remonter cette idéologie, pour s'en tenir au cas français, à l'abbé Sieyès et à son Qu'est-ce que le Tiers-État ?, qui ciblait à la veille de la Révolution française l'aristocratie d'origine franque (étrangère) qui ne participait pas à l'effort de production et n'était pas soumise à l'impôt, ce qui lésait l'autochtone gaulois (un débat alors assez vif). Dans cette histoire vieille de plus de deux siècles, Michel Feher détache un premier noyau programmatique : lutte contre les propriétaires absents, contre les rentes de monopole, contre les intermédiaires improductifs et contre les étrangers. Le néolibéralisme a considérablement élargi ce noyau initial, en faisant jouer le ressort du contribuable spolié. Ses cibles : le fonctionnaire surnuméraire, le chômeur volontaire, le bénéficiaire des programmes sociaux, le syndicaliste et les élites culturelles (songeons à Javier Milei, le président argentin). Mais les néolibéraux épargnent dans leur critique les «parasites» d'en haut. Ce qui n'est pas le cas des électeurs du RN.

    S'est développée chez eux une «conscience sociale triangulaire» brillamment analysée par le sociologue Olivier Schwartz, qui a montré comment la conscience sociale de cette France ne se construit pas seulement dans l'opposition à ceux d'en haut – les écolos, les citadins, les bobos, les riches, etc. –, mais aussi à ceux d'en bas, principalement les immigrés, mais aussi les «cassos», figure incontournable de la France rurale et pavillonnaire («cassos» pour «cas sociaux», à qui il est principalement reproché d'être des allocataires abusifs, sans entrer dans le folklore descriptif de cet univers).

    Pour toutes ces raisons (et non sans regret), Michel Freher voit dans le RN le «parti du milieu», ni droite ni gauche, ni l'individualisme des libéraux ni le collectivisme des marxistes, ouvrant une troisième voie, dont ce parti est la synthèse, au sens où les socialistes parlaient de synthèse. Ses électeurs appréhendent une libéralisation à tout crin qui transformerait le marché du travail en struggle for life, comme ils craignent un État panier percé qui distribuerait l'argent sans compter aux catégories non méritantes. Ils veulent des protections, pas des entraves ; des libertés, pas du laisser-aller. Se dessine ainsi un moyen terme entre employés et employeurs, où se lit le souci de transcender les clivages de classe, caractéristique des troisièmes voies, en veillant à ne pas brider la dynamique entrepreneuriale, tout en garantissant la demande de dignité salariale et de protection sociale, pour peu qu'elle ne soit pas «parasitaire».

    François Bousquet (Figaro Vox, 30 octobre 2024)

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