Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

populisme

  • Qu'est-ce que la Nouvelle Droite ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné par François Dambelin au site de la revue Éléments à l'occasion de la publication de son essai intitulé La Nouvelle Droite - Un panorama historique et métapolitique (Institut Iliade/La Nouvelle Librairie, 2026).

    Dambelin_La Nouvelle Droite.jpg

     

    François Dambelin : qu’est-ce que la Nouvelle Droite ?

    ÉLÉMENTS : Comment définiriez-vous la Nouvelle Droite : un courant de pensée, une école, une sensibilité, une méthode ?

    FRANÇOIS DAMBELIN. Le GRECE, groupement de recherches et d’études pour la civilisation européenne, qui est le noyau originel de ce que l’on appelle la Nouvelle Droite, s’est toujours vu comme une communauté de travail et de pensée, ayant la volonté de développer une nouvelle vision du monde s’appuyant sur un corps de doctrines, jamais figées, abordant tous les domaines de la vie de l’esprit et de la science. L’ambition initiale est bien de devenir une école de pensée, « une sorte de synthèse de l’École de Francfort, de l’Action française et du CNRS », comme le rappelait Alain de Benoist, presque cinquante ans plus tard dans Mémoire vive. Ce n’est évidemment pas un hasard s’il donne à la revue d’études qu’il fonde en 1968, à côté du GRECE, le titre de Nouvelle École.

    Aujourd’hui, alors que le GRECE s’est effacé depuis près de vingt ans, il est plus juste de qualifier la Nouvelle Droite de courant de pensée.

    Mais la méthode d’action reste la même, celle du combat des idées pour défaire l’idéologie dominante, qui combine économisme, individualisme et universalisme et qui étouffe l’Europe.

    ÉLÉMENTS : Quels en sont les grands axes intellectuels qui la distinguent des autres droites, conservatrice ou libérale ? Quelle est sa singularité ?

    FRANÇOIS DAMBELIN.

    Parmi les grands axes intellectuels que l’on peut citer et qui la distingue des autres droites :

    • la vision de l’Europe comme une communauté de peuples frères partageant des origines communes mais aussi une culture, un imaginaire et des mythes communs ;

    • l’attachement à l’idée d’empire, qui, mieux que l’idée de nation, est à même de garantir l’organisation souveraine de l’espace géopolitique européen en respectant sa complexité et sa diversité ;

    • la place accordée au réalisme biologique, qui n’est pas un réductionnisme, mais la simple reconnaissance de la part animale de l’homme et de l’importance de l’héritage génétique ;

    • la reconnaissance de l’appartenance identitaire comme enracinement dans une communauté humaine organique, une histoire, une culture, un terroir, des paysages ;

    • le choix de l’antiracisme différentialiste, qui consiste à prendre en compte et à accepter les différences qui existent entre les individus et entre les groupes d’individus pour permettre leur coexistence harmonieuse ; il en découle évidemment le refus de tous les formes de colonisation ;

    • la recherche systématique de la tierce voie pour s’affranchir des alternatives « bétonnées » ;

    • le refus de la marchandisation du monde (quand tout a un prix et plus rien n’a de valeur, selon la formule d’Alain de Benoist) qui passe par un rejet absolu du libéralisme et par la recherche d’une économie organique, encastrée dans la société et soumise au politique ;

    • et enfin, pour terminer, la conception polythéiste (ou païenne) du monde. Il s’agit là d’une singularité profonde et essentielle de la ND, comme l’ont très bien vu deux observateurs étrangers, auteurs de livres solides sur notre courant de pensée1, et non d’un simple « folklore » comme semble le penser Mathieu Bock-Côté (Éléments n° 218). C’est parfaitement cohérent, en effet, de rejeter des monothéismes universalistes qui arasent les différences et les identités et de leur préférer les valeurs et les normes qui se cachent derrière les visages de nos dieux et de nos héros ancestraux. Il ne s’agit pas de mettre entre parenthèse les deux millénaires chrétiens, il s’agit de les dépasser pour « reprendre le fil d’une culture trouvant en elle-même ses raisons suffisante ».

    C’est une simple esquisse, très personnelle. Il faudrait écrire un livre pour répondre !

    ÉLÉMENTS : Pourquoi avoir fait le choix de la métapolitique plutôt que celui de l’engagement politique direct ? Comment définiriez-vous cette « métapo » ? La Nouvelle Droite aurait-elle renoncé au pouvoir ? Vous montrez néanmoins que ses idées ont infusé : peut-on parler aujourd’hui d’une victoire culturelle sans victoire politique ?

    FRANÇOIS DAMBELIN. Les fondateurs du GRECE ont été pendant les années 60 de jeunes militants révolutionnaires, des soldats politiques, qui ont tout sacrifié à leur engagement pendant près de dix ans. Les échecs qu’ils ont rencontrés, comme la lecture collective de Gramsci, leur ont permis de comprendre qu’aucune victoire politique sérieuse n’était envisageable sans avoir, au préalable, conquis le pouvoir culturel. Ils se sont donc lancés dans le combat des idées, le combat métapolitique, en forgeant d’abord une vision du monde novatrice et cohérente pour défier les idéologies dominantes.

    Comme le disait Jean-Claude Valla, grand journaliste, qui fut le premier secrétaire général du GRECE, la métapolitique, c’est « le domaine des valeurs qui ne relèvent pas du politique, au sens traditionnel de ce terme, mais qui ont une incidence directe sur la constance ou l’absence du consensus social régi par le politique ». Le travail métapolitique, c’est, en quelque sorte, ce qui permet de faire bouger la fenêtre d’Overton.

    Ceux qui mènent le combat métapolitique n’ont donc pas pour objectif de prendre le pouvoir, mais d’imposer une nouvelle vision du monde. Ce sera à d’autres de donner une traduction politique à ce basculement.

    Pour le moment, malheureusement, on en est encore loin. Il y a des prises de conscience (la « politique civilisationnelle »), des percées ici ou là, des escarmouches victorieuses et quelques succès tactiques, mais la victoire n’est pas encore à portée de main. Le système idéologique de la gauche morale, libérale et universaliste tient toujours et conserve le soutien de la très large majorité des élites. On peut donc se demander sur quels changements concrets pourra déboucher dans ces conditions une victoire du courant national-populiste dont les « convictions » évolutives restent de toute façon assez éloignées de celles de la ND…

    ÉLÉMENTS : La Nouvelle Droite est souvent associée à certaines figures, à commencer par Alain de Benoist : peut-on parler d’une école structurée ou d’un archipel de penseurs ?

    FRANÇOIS DAMBELIN. L’école structurée de la ND française a plus ou moins disparu au début des années 90. Il reste un courant ou une mouvance. Alain de Benoist, avec son œuvre imposante riche et diverse et ses revues Krisis et Nouvelle École, en est le pôle principal. Mais il y a aussi la revue Éléments qui est devenue un pôle d’attraction en fédérant autour d’elle des essayistes, des journalistes et des publicistes et l’Institut Iliade qui, avec sa mission de formation, fait émerger de nouveaux talents et devient également un pôle de production d’idées avec sa revue théorique, Cahier d’études pour une pensée européenne. Parmi les jeunes plumes qui ont émergé au cours des dix dernières années dans notre mouvance, c’est sans conteste Guillaume Travers qui m’impressionne le plus. Ses essais ou ses articles pour Nouvelle École et Éléments sont toujours remarquables et novateurs.

    Mais il serait réducteur de ne parler que de la France. La ND est depuis longtemps un courant de pensée européen, une « Révolution conservatrice » à l’échelle du continent. Et depuis quelques années, grâce, notamment, au travail de l’Institut Iliade et d’un réseau de maisons d’éditions comme La Nouvelle Librairie, JungEuropa, Passagio Al Bosco, Arktos et d’autres, les essais importants publiés ici ou là en Europe deviennent accessibles à tous les néo-droitistes européens. C’est une véritable révolution, que je trouve particulièrement enthousiasmante !

    ÉLÉMENTS : Le double moment, populiste et identitaire, contemporain valide-t-il certaines intuitions anciennes de la ND ?

    FRANÇOIS DAMBELIN. La montée en puissance de la question identitaire a été perçue très tôt par la ND. Je me souviens du texte d’une allocution prononcée par Alain de Benoist au colloque du GRECE en 1985, intitulé « Réflexions sur l’identité nationale » qui se terminait par la formule suivante : « SOS Racisme disent certains. Nous répondons : SOS Racines. »

    Quant à la question du populisme, il me semble qu’elle est apparue dans un numéro d’Eléments (n° 84) du milieu des années 90 dont le dossier était consacré à l’insécurité sociale. Dans son éditorial, Robert de Herte notait « une désaffection de plus en plus générale de la société globale vis-à-vis des élites, et tout spécialement d’une classe politique convaincue de ne plus être aujourd’hui qu’un relais politique des marchés financiers ». Les germes de la révolte populiste étaient là et Alain de Benoist a approfondi cette thématique tout au long des années qui ont suivi.

    ÉLÉMENTS : La Nouvelle Droite est-elle toujours vivante ? Sous quelle forme : mouvement, héritage ou climat d’idées ?

    FRANÇOIS DAMBELIN. Comme j’ai devant moi le directeur de la revue Éléments, qui vient de sortir son deux-cent-dix-neuvième numéro et que nous sommes au colloque de l’Institut Iliade qui grouille de monde, avec beaucoup de jeunes et une quasi-parité entre les sexes, je pense que vous ne me démentirez pas si je dis que la ND est bien vivante. Elle a évidemment évolué, s’est parfois un peu diluée, mais une chose est sûre, elle empêche toujours de dormir les flics du politiquement correct et les curés de la bien-pensance !

    François Dambelin, propos recueillis par François Bousquet (Site de la revue Éléments, 20 avril 2025)

    Note :

    1. Tomislav SUNIC, Against Democracy and Equality: The European New Right, Peter Lang Publishing, New York, 1990 ; et Pawel BIELAWSKI, European apostasy – The role of religion in the european New Right, Arktos, London, 2025.

    Lien permanent Catégories : Entretiens 0 commentaire Pin it!
  • Pour l'amour du peuple...

    Les éditions Gallimard viennent de publier un essai de Marc Lazar intitulé Pour l'amour du peuple - Histoire du populisme en France, XIXᵉ-XXIᵉ. Marc Lazar est historien et sociologue du politique.

     

    Lazar_Pour l'amour du peuple.jpg

    " Depuis un siècle et demi que la République s'est installée, la vie politique française est scandée de moments où apparaissent des mouvements "antisystème" atypiques, plus ou moins durables, qu'on rassemble souvent sous le qualificatif de "populistes". De prime abord, l'emploi de ce terme peut paraître problématique. Qu'ont en commun le général Boulanger et Marine Le Pen, les maoïstes et les Gilets jaunes, Jean-Luc Mélenchon et Bernard Tapie ? Ces formations comme leurs dirigeants sont dissemblables et leurs objectifs politiques sont contradictoires. Cependant ils partagent ce qui forme le coeur de leur discours : une exaltation du peuple, uni dans la même volonté, ainsi qu'un rejet affiché des élites. Il ne sera pas ici question de juger les populismes, d'en décrire les contours sous les traits d'une "maladie" ou d'en rester à une approche strictement théorique. Dans cet essai érudit, Marc Lazar s'attache à définir le phénomène populiste, analyse chacune de ses manifestations et met ainsi en lumière comment son charme opère, aujourd'hui plus que jamais. Cette histoire du populisme contribue aussi à notre connaissance de la démocratie en France. "

    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!
  • Marine Le Pen comme il l’imaginait...

    Les éditions de La Nouvelle Librairie viennent de publier un nouvel essai de Vincent Coussedière intitulé Marine Le Pen comme je l’imaginais. Agrégé de philosophie, professeur, candidat aux dernières législatives sous l’étiquette RN, Vincent Coussedière est l’auteur de plusieurs essais politiques dont Eloge du populisme (Elya, 2012) et  Le retour du peuple - An I (Cerf, 2016).

     

    Coussedière_Marine Le Pen.jpg

    "Marine Le Pen n’est pas ici racontée comme d’autres l’ont fait, à coups de clichés ou de procès d’intention. Elle est rêvée, imaginée, projetée dans l’arène politique comme une figure possible du sursaut français. Vincent Coussedière, philosophe du populisme, ne décrit pas seulement une femme politique : il interroge un destin. À travers lui, c’est la question du redressement de la France qui se joue. Ce redressement exige une rupture : abandonner la logique de la dédiabolisation, assumer l’épreuve de l’inéligibilité, ne pas s’enfermer dans le parlementarisme ni se laisser tenter par des accommodements raisonnables avec l’Union européenne, renouer avec la geste gaullienne et l’esprit de la Cinquième République. Retrouver la hauteur, le sens de l’Histoire, l’art de parler au nom du peuple. Écrire la politique au conditionnel, c’est révéler la distance entre ce qui est et ce qui devrait être. En miroir, ce livre dévoile moins Marine Le Pen qu’il n’éclaire l’abîme où s’enfonce la France, faute d’incarnation. Un essai rare. À lire comme on lit les grands avertissements."

    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!
  • Henri Béraud, le Lyonnais flamboyant...

    Les éditions Déterna/Synthèse nationale viennent de publier, dans leur nouvelle "Bio Collection", un ouvrage de Francis Bergeron intitulé Henri Béraud - Le Lyonnais flamboyant. Ancien directeur du quotidien Présent, auteur de biographies de Henri Béraud (épuisée), Paul Chack ou Léon Daudet, dans la collection « Qui suis-je ? » aux éditions Pardès,  Francis Bergeron s’est aussi fait connaître avec Le Clan des Bordesoule, une série de romans d'aventures pour la jeunesse.

    Henri Béraud.jpg

    " Le destin d’Henri Béraud, né en 1885, tient tout entier dans le demi-siècle précédent sa mort en 1958 : la guerre de 14 avec les amitiés définitives ; la Révolution bolchevique et le fameux reportage Ce que j’ai vu à Moscou; les scandales de la IIIe République le 6 février 1934 et les éditoriaux fracassants de Gringoire ; la montée des totalitarismes et Faut-il réduire l’Angleterre en esclavage?, ce cri qui eut tant d’échos; etc.

    Pourtant, ne retenir que l’œuvre polémique et politique des années trente et quarante, ne saurait restituer le personnage. Ne retenir que l’œuvre régionaliste lyonnaise, celle de sa jeunesse, quand il était l’ami des peintres, quand il peignait lui-même, ne le restituerait pas davantage, et cela reviendrait à le mutiler.

    L’auteur a voulu présenter un Béraud plus complet, plus complexe: un Béraud dont la caractéristique fut, sans doute, d’être le chef de file le plus représentatif d’un courant littéraire que l’on pourrait qualifier de «populiste». Authentique chef de file de ce courant – sa Croisade contre les longues figures montre cette ligne de fracture des lettres françaises : d’un côté, les « gallimardeux », les « gidards » ; de l’autre, ses amis à lui, bons vivants, gouailleurs et sachant lever le coude. Ce sont des écrivains très français, avec tous les excès – de langue et de plume – que cela peut comporter. Telle est sa conduite: celle d’un homme qui aimait Wagner, le beaujolais, mais pas les Anglais ni les staliniens. "

     

    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!
  • Le RN ou le « parti du milieu » ?

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François Bousquet cueilli sur le Figaro Vox et consacré à l'électorat du RN.

    Journaliste, rédacteur en chef de la revue Éléments, François Bousquet a aussi publié Putain de saint Foucauld - Archéologie d'un fétiche (Pierre-Guillaume de Roux, 2015), La droite buissonnière (Rocher, 2017), Courage ! - Manuel de guérilla culturelle (La Nouvelle Librairie, 2020), Biopolitique du coronavirus (La Nouvelle Librairie, 2020) et Alain de Benoist à l'endroit - Un demi-siècle de Nouvelle Droite (La Nouvelle Librairie, 2023).

    Militants RN_Ardèche.jpg

    «Au cœur du vote RN, le sentiment tenace d'être lésé et de travailler pour les autres sans contrepartie»

    On n'en finit pas de buter sur la définition du populisme. La vérité, c'est qu'il y a une immense difficulté – et pour l'heure personne n'en est formellement venu à bout – à lui donner un sens clair et sans équivoque. C'est depuis toujours un phénomène politique ambivalent, à l'unité problématique. Sa labilité sémantique se prête à toutes les réinterprétations. Cela ne tient pas seulement à la polysémie du mot, mais à son indéfinition même. S'il y a néanmoins un dénominateur commun à la pluralité des populismes, sinon même un invariant, quel que soit le contenu idéologique, c'est la polarisation politique – clivante, conflictuelle, oppositionnelle – que la dynamique populiste porte avec elle. Eux et nous, les «petits» contre les «gros», le peuple contre les élites, etc. Le populisme ne s'épanouit vraiment que dans ces couples de contraires qui ont la propriété de clarifier le champ politique et de désigner l'ennemi sans détour. L'antagonisme du «producteur» et du «parasite» en fait partie.

    Il y avait la dialectique du maître et de l'esclave chère au philosophe Hegel, peut-être faudra-t-il compter à l'avenir avec celle qui se noue entre la morale du «producteur» et l'amoralité du «parasite». C'est un autre philosophe, contemporain lui, qui a mis le doigt dessus : Michel Feher, qui vient de publier un livre particulièrement stimulant : Producteurs et parasites. L'imaginaire si désirable du Rassemblement national  (La Découverte). En dépit d'un parti pris hostile, il renouvelle notre approche du populisme en plaçant en son centre la question du travail productif et de sa juste rétribution, mise à mal par la «plus-value imméritée», celle-là même que prélève la figure du «parasite» : en haut, les «accapareurs» ; en bas, les «fraudeurs», selon les termes de l'auteur.

    Dès lors, l'antagonisme moteur du populisme n'est pas entre le travailleur et le capitaliste, mais entre le «producteur» (ouvriers, employés, travailleurs indépendants, chefs d'entreprise, etc.) et le «parasite» qui détourne la richesse produite par le travail, soit parce qu'il ne s'acquitte pas de l'impôt, soit parce qu'il bénéficie de ses largesses. «Parasite» ? Le mot est fort et frappe délibérément les esprits. C'est manifestement un choix polémique de l'auteur, quelque peu effarouché par ce qu'il découvre en tirant le fil du «parasitisme». On imagine que c'est la raison pour laquelle il nazifie, un peu commodément, son sujet en brandissant la figure-repoussoir du «Volksschädling», le parasite du peuple sous le Troisième Reich. Pour ne pas être en reste, il aurait pu convoquer les «parasites sociaux» que l'Union soviétique assimilait à des dissidents et jetait dans des camps. Qu'à cela ne tienne, les oreilles trop délicates peuvent recourir à un concept plus neutre, familier des économistes et des sociologues : la théorie du «passager clandestin». Le passager clandestin est celui qui profite d'une ressource ou d'un bien sans en payer le prix ou en le sous-payant.

    La colère populaire, un impensé politique

    À notre connaissance, nul n'aime les resquilleurs qui vous doublent dans la file d'attente ou les mufles qui hurlent dans leur téléphone en mode haut-parleur. C'est la même chose ici. En ne payant pas leur dû à la société, les «passagers clandestins» entretiennent le foyer de la colère du peuple, frustré des fruits de son travail par une fiscalité confiscatoire, qui serait tolérée si les mécanismes de solidarité n'étaient pas dévoyés. La colère populaire, autre impensé politique ! C'est pourtant une passion qui a toute sa place dans la cité, nous apprend Aristote, qui, en amont (et à rebours) de notre tradition philosophique, s'est livré à un éloge non pas des emportements violents, mais de la juste colère, parce qu'elle fait ressortir un sentiment d'injustice réel et pose une demande légitime de réparation. C'est ce sentiment d'injustice et cette demande de réparation qui commandent nombre de comportements électoraux qualifiés de populistes, parmi lesquels il n'est pas interdit de ranger les «fâchés pas fachos», comme les a appelés Mélenchon, pour une fois inspiré.

    Ni racistes présumés, ni fascistes fantasmés donc. Voilà qui nous change des analyses condescendantes qui réduisent le vote populiste à ses seules dimensions protestataires ou démagogiques, sinon xénophobes, en le corrélant à un faible niveau d'études. Grave erreur, nous prévient Michel Feher : «On ne naît pas lepéniste, mais on le devient» – et on le devient au terme d'une démarche volontaire, réfléchie, objective. N'y voir qu'une réaction de type épidermique revient à occulter l'attractivité électorale du populisme en général et du lepénisme en particulier. Au cœur de ce vote, il y a le sentiment têtu, tenace, insistant, d'être lésé, de travailler pour les autres sans contrepartie et de voir ainsi la norme méritocratique foulée aux pieds.

    «Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus», morigénait Saint Paul dans sa deuxième épître aux Thessaloniciens. C'est là une sentence quasi universelle. Elle a pu ne pas s'appliquer dans les sociétés où il y avait une «classe oisive», comme l'a baptisée l'inclassable sociologue américain Thorstein Veblen (1857-1929), que Raymond Aron a contribué à faire connaître auprès du public francophone. L'étymologie du mot travail fait d'ailleurs écho à un monde où l'oisiveté de quelques-uns était rendue possible par la mobilisation de presque tous. Le travail était alors une punition, ce dont porte trace la racine du mot : tripalium, «instrument de torture». Mais en dehors de ces sociétés, où une aristocratie pouvait se livrer à la guerre, à la dépense inutile ou au loisir studieux (l'otium gréco-romain) – rendus possibles par l'esclavage –, le travail est la règle. Dès lors qu'une société cesse de végéter dans un état stationnaire, le «producteur» en est l'élément moteur (quitte à ce qu'il devienne ensuite esclave d'un travail aliénant – mais c'est là un autre sujet).

    Celui qui se soustrait à cette obligation – le «parasite», pour rester dans notre registre sémantique – est stigmatisé, parce qu'il bafoue les lois de justice et qu'il transgresse le principe de réciprocité qui veut que l'on reçoive à hauteur de ce que l'on donne. Que celui qui ne travaille pas ne mange donc pas. Sans cela, il prélève sur le travail des autres une plus-value indue. La sagesse populaire est intarissable sur le sujet : «Un prêté pour un rendu, œil pour œil…» L'historien Christopher Lasch en a eu l'intuition dans son chef-d'œuvre, Le seul et vrai Paradis (1991, pour l'édition originale), quand il rappelle combien la philosophie puritaine, qui a fécondé le très riche populisme américain, condamnait toute tentative d'obtenir quelque chose sans en payer le prix, assimilant ce gain abusif à une forme de fraude fiscale.

    Le RN comme «parti du milieu»

    Ainsi raisonne la morale majoritaire, car morale il y a ici. Michel Freher l'appelle de son nom savant, le «producérisme», francisation de l'anglais producerism dont on voit mal comment il pourrait s'imposer dans le débat public. Il fait remonter cette idéologie, pour s'en tenir au cas français, à l'abbé Sieyès et à son Qu'est-ce que le Tiers-État ?, qui ciblait à la veille de la Révolution française l'aristocratie d'origine franque (étrangère) qui ne participait pas à l'effort de production et n'était pas soumise à l'impôt, ce qui lésait l'autochtone gaulois (un débat alors assez vif). Dans cette histoire vieille de plus de deux siècles, Michel Feher détache un premier noyau programmatique : lutte contre les propriétaires absents, contre les rentes de monopole, contre les intermédiaires improductifs et contre les étrangers. Le néolibéralisme a considérablement élargi ce noyau initial, en faisant jouer le ressort du contribuable spolié. Ses cibles : le fonctionnaire surnuméraire, le chômeur volontaire, le bénéficiaire des programmes sociaux, le syndicaliste et les élites culturelles (songeons à Javier Milei, le président argentin). Mais les néolibéraux épargnent dans leur critique les «parasites» d'en haut. Ce qui n'est pas le cas des électeurs du RN.

    S'est développée chez eux une «conscience sociale triangulaire» brillamment analysée par le sociologue Olivier Schwartz, qui a montré comment la conscience sociale de cette France ne se construit pas seulement dans l'opposition à ceux d'en haut – les écolos, les citadins, les bobos, les riches, etc. –, mais aussi à ceux d'en bas, principalement les immigrés, mais aussi les «cassos», figure incontournable de la France rurale et pavillonnaire («cassos» pour «cas sociaux», à qui il est principalement reproché d'être des allocataires abusifs, sans entrer dans le folklore descriptif de cet univers).

    Pour toutes ces raisons (et non sans regret), Michel Freher voit dans le RN le «parti du milieu», ni droite ni gauche, ni l'individualisme des libéraux ni le collectivisme des marxistes, ouvrant une troisième voie, dont ce parti est la synthèse, au sens où les socialistes parlaient de synthèse. Ses électeurs appréhendent une libéralisation à tout crin qui transformerait le marché du travail en struggle for life, comme ils craignent un État panier percé qui distribuerait l'argent sans compter aux catégories non méritantes. Ils veulent des protections, pas des entraves ; des libertés, pas du laisser-aller. Se dessine ainsi un moyen terme entre employés et employeurs, où se lit le souci de transcender les clivages de classe, caractéristique des troisièmes voies, en veillant à ne pas brider la dynamique entrepreneuriale, tout en garantissant la demande de dignité salariale et de protection sociale, pour peu qu'elle ne soit pas «parasitaire».

    François Bousquet (Figaro Vox, 30 octobre 2024)

    Lien permanent Catégories : Points de vue 0 commentaire Pin it!
  • Vers le grand basculement ?...

    Nous vous signalons la parution du numéro 101 (Équinoxe d'automne) de la revue Terre & Peuple, dirigée par Jean-Patrick Arteault, dont le dossier est consacré à la fébrilité du système face à la menace d'un grand basculement populiste. On y trouvera des textes de Robert Steuckers, Jean-Patrick Arteault, François-Xavier Robert, Gabriel Adinolfi, Georges Feltin-Tracol, Roberto Fiorini et Robert Dragan.

    Vous pouvez commander cette revue sur le site de Terre & Peuple.

    Robert Steuckers, Jean-Patrick Arteault, François-Xavier Robert, Gabriel Adinolfi, Georges Feltin-Tracol, Roberto Fiorini, Robert Dragan, système, populisme

    Lien permanent Catégories : Revues et journaux 0 commentaire Pin it!