Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

grande-bretagne

  • Le lord, le sang et les vieilles murailles...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré à l'incompréhension des élites britanniques face à l'émergence du parti anti-immigration Restore Britain...

    Nowak_restore Britain.jpg

    Le lord, le sang et les vieilles murailles

    J’étais dans mon salon, ce qui, dans mon extrême Occident, constitue parfois un poste d’observation plus sûr qu’une chaire universitaire. La fenêtre donnait sur ce calme trompeur des jours où l’on se dit que l’Europe tient encore debout parce que les meubles n’ont pas bougé. Sur l’écran défilaient d’abord les images des réjouissances françaises après la victoire du Paris Saint-Germain dans je ne sais quelle compétition sportive, le genre d’événement où l’on voudrait croire que le drapeau, les cris et les maillots suffisent encore à faire nation. Très vite, la fête avait pris son tour habituel. Des vitrines brisées, des scooters incendiés, des groupes courant devant les forces de l’ordre, ces jeunesses périphériques, pour reprendre une formule assez molle pour ne pas troubler le sommeil du ministre de l’Intérieur, transformaient la victoire d’une équipe portant les couleurs françaises en rite de saccage ou en répétition de guerre intérieure.

    J’avais encore ces images en tête lorsque d’autres, venues d’Angleterre, me parvinrent. Elles montraient Henry Nowak, jeune homme blanc de dix-huit ans, gisant au sol, ensanglanté, menotté par une police qui avait d’abord cru la parole de son agresseur. Celui-ci l’avait accusé d’avoir commis une attaque raciste. La formule avait suffi à inverser le monde. Le blessé devenait suspect. Le sang visible comptait moins que l’accusation rituelle. Dans cette Angleterre naguère si jalouse de ses formes, de ses libertés, de son flegme et de sa common decency, des policiers voyaient un jeune homme mourir et semblaient d’abord chercher, non la plaie, mais la faute morale.

    Il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour comprendre ce que ces deux scènes racontent. D’un côté, une France où la victoire sportive devient prétexte à la guerre de rue. De l’autre, une Angleterre où l’accusation de racisme agit comme une clef sacrée ouvrant toutes les portes, y compris celle de l’absurde. Entre les deux, une même maladie européenne : l’État ne protège plus ceux qui devraient l’être, et se montre prodigieusement sensible à ceux qui savent parler la langue de son idéologie.

    C’est dans cette humeur, je le confesse, peu favorable aux billevesées parlementaires, que je me suis attardé sur l’éditorial publié par The Times sous la plume de Paul Goodman, devenu Lord Goodman of Wycombe. L’homme n’est pas un échappé de tribune anonyme. Ancien député conservateur, ancien observateur écouté du monde tory, pair britannique, il appartient à cette caste qui connaît les couloirs, les déjeuners, les amitiés utiles, les rites du pouvoir. Une Angleterre se meurt dans les rues, dans les commissariats, dans les écoles, dans les tribunaux symboliques de la diversité. Le bon lord, lui, s’inquiète de la fragmentation du système partisan.

    Son article est consacré à Restore Britain, le parti de Rupert Lowe, ancien élu de Reform UK, homme d’affaires, fermier, ancien conservateur et figure désormais dissidente du camp populiste britannique. Paul Goodman ne voit pas d’abord, dans cette apparition, le symptôme d’un pays qui bout. Il y voit le risque d’un désordre électoral. Restore pourrait prendre assez de voix pour gêner Reform, affaiblir Nigel Farage et compliquer encore la formation de gouvernements stables à Westminster. La maison brûle, le lord compte les fauteuils.

    Il faut lui rendre justice. Son éditorial n’est pas dépourvu d’intelligence tactique. Il observe que Restore Britain peut prospérer sur la décomposition des vieux partis, que les conservateurs et les travaillistes n’ont pas su relever le niveau de vie, maîtriser les frontières ni combattre l’extrémisme islamiste. Il comprend que les réseaux sociaux permettent à Rupert Lowe et à ses partisans de contourner la presse classique. Il note l’importance de X, la puissance de Facebook, l’appui ou la bienveillance d’Elon Musk, la capacité nouvelle d’une droite insurrectionnelle à parler directement aux Anglais sans passer par le filtre des journaux comme il faut, des chaînes qui pensent bien, des éditorialistes agréés.

    Toutefois, cette lucidité s’arrête précisément là où elle devrait commencer. Paul Goodman voit le mécanisme. Il ne veut pas regarder la cause. À ses yeux, Restore serait moins un parti qu’une nostalgie monétisée, une industrie du ressentiment, un divertissement sombre offert à des électeurs provinciaux, âgés, blancs, égarés dans une chambre d’écho algorithmique. Le peuple, lorsqu’il ne vote plus convenablement, devient toujours une pathologie de communication.

    Les griefs du lord sont nombreux, et ils méritent d’être exposés parce qu’ils dessinent un portrait parfait de la peur des élites. Restore, dit-il en substance, naîtrait d’une querelle venimeuse entre Rupert Lowe et Nigel Farage. Lowe serait un homme d’un autre temps, un rescapé des années 1980, incertain de ce qu’il a lui-même créé. Son parti serait animé par des activistes plus jeunes, plus rudes, plus efficaces dans la publicité numérique. Ses messages, souvent grossiers, exciteraient les passions plutôt qu’ils ne construiraient une politique. Ses militants croiraient former une majorité silencieuse alors qu’ils ne pèseraient, dans les sondages nationaux, qu’une poignée de points. Ils seraient portés par des comptes étrangers, des robots, des mauvais génies numériques, des puissances hostiles, tout cet attirail commode qui permet d’expliquer que des citoyens pensent mal sans devoir se demander pourquoi ils pensent ainsi.

    Le reproche le plus révélateur concerne pourtant l’immigration. Paul Goodman accuse Restore de flotter dans un rêve des années 1950, un Royaume-Uni d’avant l’immigration de masse, avec ce slogan brutal, « millions must go », que l’on pourrait traduire sans grâce par « des millions doivent partir », une remigration sauce à la menthe. Il y voit un nativisme repoussant, une sorte d’illusion blanche, provinciale, vieillissante, incapable d’accepter le pays réellement advenu. À l’entendre, le Royaume-Uni de naguère serait un fantasme, et celle d’aujourd’hui une donnée de fait devant laquelle chacun doit s’incliner.

    Or c’est précisément ici que s’ouvre l’abîme.

    La question n’est pas de savoir si l’on peut revenir mécaniquement à l’Angleterre de 1950. Nul peuple ne rentre dans son enfance par décret. La question est de savoir si les Anglais avaient consenti à devenir minoritaires dans des quartiers entiers de leur propre pays, à voir leurs villes transformées, leurs écoles bouleversées, leur police paralysée par la peur du soupçon racial, leurs jeunes filles abandonnées dans les affaires de grooming gangs, leurs frontières ouvertes comme les portes d’une gare de province. La question est de savoir qui a décidé, au nom de quoi, et avec quel mandat.

    Paul Goodman appelle cela nostalgie. D’autres l’appelleraient mémoire.

    C’est l’un des tours les plus redoutables de notre époque. Celui qui veut transmettre devient nostalgique. Celui qui veut demeurer devient extrémiste. Celui qui remarque que son pays a changé au point de ne plus se reconnaître est invité à consulter au mieux un sociologue ou au pire un psychiatre. À l’inverse, celui qui célèbre la dissolution générale se voit paré des vertus de l’ouverture, de la modernité, de la tolérance. Il y a dans cette inversion quelque chose de presque soviétique, le réel est faux s’il contredit la doctrine.

    Le bon lord s’inquiète aussi du fait que Restore puisse affaiblir Reform UK. Voilà son obsession centrale. Si Rupert Lowe mord sur le même électorat que Nigel Farage, si les voix se dispersent, si la droite protestataire se fragmente, alors les travaillistes pourraient demeurer au pouvoir, ou du moins le système britannique deviendrait plus ingouvernable encore. Ce raisonnement a sa cohérence. Il appartient à la vieille science des appareils. Seulement il oublie que les peuples ne sont pas nés pour simplifier la vie des partis.

    C’est toujours la même plainte des castes installées. Les électeurs devraient se comporter de manière responsable, c’est-à-dire voter selon les nécessités du système qui les a trahis. On leur demande de ne pas diviser les conservateurs, comme on demandait hier aux Français de ne pas diviser les républicains, de ne pas affaiblir le centre, de ne pas troubler la digue, de ne pas faire le jeu de l’adversaire. À la fin, le citoyen n’est plus souverain. Il est gestionnaire adjoint de la panique des élites.

    La vraie division britannique n’est pas entre Reform et Restore. Elle est entre ceux qui subissent le pays nouveau et ceux qui l’administrent depuis des lieux protégés.

    Paul Goodman appartient, par sa position, par sa fortune sociale, par son monde, à cette Angleterre capitonnée qui ne croise presque jamais les conséquences humaines de ses principes. Ces hommes peuvent disserter sur le nativisme depuis un fauteuil ancien, sous un portrait de famille, dans un salon où les bruits de la rue n’entrent pas. Ils trouvent toujours excessif que les autres se plaignent. Ils peuvent condamner les simplifications de Restore sans jamais se demander pourquoi un tel parti trouve un public. Ils peuvent sourire de la « nostalgie monétisée » sans voir que la modernité qu’ils défendent, elle aussi, nourrit ses bureaucraties, ses ONG, ses consultants, ses avocats, ses universitaires, ses policiers de la pensée, ses entrepreneurs de diversité.

    Ce qui frappe surtout, dans l’éditorial du Times, c’est l’absence. Paul Goodman parle de stabilité gouvernementale, de réseaux sociaux, d’Elon Musk, de sondages, de duopole partisan, de concurrence électorale, de fragmentation. Il parle même de l’échec des partis traditionnels à contrôler les frontières et à combattre l’extrémisme islamiste. Il ne s’attarde pourtant pas sur le martyre concret qui donne chair à ces mots. Il ne regarde pas longtemps Henry Nowak menotté dans son sang. Il ne regarde pas longtemps les jeunes filles de Rotherham, Rochdale ou Oldham, livrées pendant des années à des prédateurs pakistanais que les autorités n’osaient pas nommer correctement de peur d’être accusées de racisme. Il ne descend pas dans le bas monde. Il reste au balcon.

    C’est ce balcon qui a perdu l’Angleterre.

    On peut contester Rupert Lowe. On peut trouver Restore brutal, insuffisant, brouillon, verbalement imprudent. On peut craindre qu’un parti né de la colère produise davantage de clameur que d’État. Ces réserves ne sont pas absurdes. La colère ne suffit pas à gouverner. Le cri n’est pas un programme. La dénonciation, à elle seule, ne fait ni une police, ni une frontière, ni une politique industrielle, ni une école. Jünger eût dit, peut-être, qu’il ne suffit pas de haïr les ruines pour savoir bâtir au milieu d’elles.

    Cependant la colère n’est pas née d’un caprice. Elle est le retour du refoulé national.

    Depuis des décennies, les élites britanniques promettent que l’immigration de masse enrichira la nation, que la diversité sera une force, que les frontières sont des anachronismes, que les inquiétudes populaires sont des préjugés, que les victimes de la transformation doivent se taire par délicatesse. Puis, quand un parti surgit pour dire avec brutalité ce que des millions d’hommes murmurent depuis longtemps, les mêmes élites feignent de découvrir un monstre sorti de nulle part.

    Le monstre n’est pas sorti de nulle part. Il sort de leurs politiques.

    Il sort des quartiers où les Anglais ont appris à baisser la voix. Il sort des commissariats où l’on craint davantage l’accusation de racisme que l’évidence d’un corps blessé. Il sort des tribunaux médiatiques où le mot « blanc » devient suspect dès qu’il désigne une victime. Il sort des hôtels remplis de migrants illégaux pendant que des familles modestes n’arrivent plus à se loger. Il sort de cette impression, terrible, que l’État britannique aime davantage l’idée morale qu’il se fait de l’étranger que les siens propres.

    Paul Goodman voudrait qu’on appelle Restore une industrie du divertissement. C’est commode. Le divertissement n’a pas de racines. Il passe, il amuse, il choque, il se vend, puis il disparaît. Il est possible, d’ailleurs, que Restore disparaisse. La politique britannique est capricieuse. Les partis naissent, gonflent, se déchirent, s’évanouissent. Le sort organisationnel de Rupert Lowe m’intéresse moins que le phénomène dont il est le nom provisoire.

    Car même si Restore venait à s’effacer, ce qu’il exprime ne s’effacerait pas.

    Le Royaume-Uni est entré dans l’âge post-impérial de la dépossession intérieure. Il ne domine plus les mers. Il ne tient plus son industrie. Il ne contrôle plus véritablement ses frontières. Il n’a plus la vigueur morale de son ancienne classe dirigeante. Les conservateurs ont trahi sans courage, les travaillistes dissolvent avec componction, la police s’agenouille devant les fétiches de l’époque, les juges tremblent devant les mots interdits, les médias chassent le dissident plus volontiers qu’ils ne poursuivent le mensonge officiel. Ce n’est pas un accident. C’est un régime.

    Un Euro-Argentin de Bretagne, qui lit chaque matin la presse britannique comme d’autres consultent le baromètre, ne peut regarder ce spectacle sans mélancolie. J’ai connu, comme beaucoup d’hommes de ma génération, l’Angleterre à travers ses marins, ses écrivains, ses officiers, ses explorateurs, ses clubs, ses bibliothèques, ses rites un peu froids, sa manière de tenir debout sous la pluie. Il y avait là un peuple, avec ses duretés, ses injustices, ses grandeurs. Aujourd’hui, on nous parle d’une « nouvelle Angleterre », comme Mélenchon parle d’un « nouveau peuple ». Cette Angleterre nouvelle n’est pas la continuation de l’ancienne. Elle en est parfois la négation administrative.

    À ceux qui s’étonnent que des partis comme Restore apparaissent, il faudrait répondre simplement : que vouliez-vous qu’il arrivât ?

    Pensiez-vous qu’un peuple disparaîtrait sans bruit, entre une campagne de sensibilisation et un atelier de diversité ? Pensiez-vous que les vieux Anglais provinciaux accepteraient d’être traités comme les vestiges gênants d’un pays périmé ? Pensiez-vous que les familles des victimes, les habitants des villes moyennes, les policiers encore sains, les ouvriers remplacés, les électeurs méprisés, les jeunes hommes accusés avant d’être secourus, se contenteraient éternellement de lire les homélies des lords dans The Times ?

    Ce que Paul Goodman appelle désordre est peut-être le commencement tardif d’une vérité politique. Les vieux partis se fragmentent parce qu’ils ne représentent plus le réel. Les médias traditionnels sont contournés parce qu’ils ont trop longtemps filtré le réel. Les réseaux sociaux prospèrent parce qu’ils donnent, au milieu du fracas et du mensonge, une issue à des paroles interdites ailleurs. Ce n’est pas toujours beau. Ce n’est pas toujours juste. C’est souvent brutal. C’est surtout inévitable.

    La tâche d’un homme politique sérieux serait de transformer cette colère en restauration, non en spectacle. C’est ici que Rupert Lowe sera jugé. S’il n’est qu’un entrepreneur de fureur numérique, il passera. S’il comprend que l’Angleterre ne se sauvera ni par les invectives ni par les nostalgies mal peignées, mais par la frontière, la police, l’école, la justice, la préférence nationale, la remigration organisée, la renaissance des mœurs communes et le courage de nommer les choses, alors il aura peut-être une place dans l’histoire qui vient.

    Lord Goodman, lui, appartient déjà à l’histoire qui s’en va.

    Il voit dans Restore un danger pour la stabilité parlementaire. Je vois dans son éditorial un document précieux sur la stabilité des aveugles. Il y a des hommes qui continuent de discuter l’ordonnancement des bancs pendant que la nef prend l’eau. Ils appellent cela responsabilité. Le peuple, lui, commence à appeler cela abandon.

    Dans mon salon, les images de Paris et de Southampton se mêlaient encore. Les voitures brûlées après la victoire. Le jeune Henry Nowak menotté dans son sang. Le visage impeccable du lord dans le journal. Trois images, une seule leçon. Nos élites ne craignent pas le chaos qu’elles ont produit. Elles craignent que quelqu’un, enfin, ose le nommer.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh-info, 3 juin 2026)

    Lien permanent Catégories : Points de vue 0 commentaire Pin it!
  • Les Malouines, une carte oubliée et une souveraineté inachevée...

    Alors que la question des Malouines semblent revenir dans l'actualité, vous pouvez découvrir ci-dessous une intéressante chronique de Balbino Katz, cueillie sur Breizh-Info, sur ce conflit congelé qui oppose l'Argentine à la Grande-Bretagne...

     

    Malouines_Prisonniers anglais.jpeg

    Malouines, 2 avril 1982 : des fusiliers marins britanniques se rendent aux commandos argentins...

     

     

    Les Malouines, une carte oubliée et une souveraineté inachevée

    Dans le grenier de ma maison de Lechiagat, là où s’entassent depuis des années des cartons délaissés, des revues aux couvertures passées, des affiches roulées à la hâte et ces objets que l’on conserve moins par nécessité que par fidélité obscure à ce qu’ils furent, je faisais récemment un peu d’ordre. Le vent battait les ardoises avec cette obstination sourde propre aux demeures ouvertes sur la mer. Une poussière légère dérivait dans la lumière oblique du vélux, pareille à une brume miniature suspendue dans l’air du matin. Je déplaçais quelques piles de journaux anciens lorsque mon regard fut arrêté par un long tube de carton gris, oublié derrière une vieille malle.

    Sur ce cylindre défraîchi figurait une inscription tracée au feutre noir, légèrement effacée par le temps : « 1982, Malouines ».

    Je demeurai un instant immobile. J’avais complètement oublié son existence.

    Je l’ouvris avec précaution, comme on manipule un objet dont on pressent qu’il contient davantage qu’un simple souvenir. À l’intérieur reposait une carte marine roulée depuis plus de quarante ans. Je la déroulai lentement sur une table improvisée, et je reconnus aussitôt cette grande feuille achetée auprès du Service hydrographique de la Marine à une époque où je travaillais pour une maison d’édition spécialisée dans les encyclopédies.

    Nous étions en 1982. L’Argentine venait de reprendre les îles Malouines par une opération militaire aussi hardie qu’inattendue. Internet n’existait pas encore. Les nouvelles voyageaient lentement, fragmentaires, souvent contradictoires. Je suivais les événements à travers la BBC, quelques journaux étrangers, des dépêches tardives et les conversations passionnées d’amateurs d’histoire navale.

    J’avais besoin d’une carte, non pour satisfaire une curiosité abstraite, mais pour donner une forme concrète à ce conflit lointain qui occupait alors mon esprit.

    Lorsque je reçus cette carte de Brest, une surprise m’attendait. Sur cette carte, imprimée comme au XIXe siècle à partir d’une plaque de cuivre, les côtes étaient dessinées avec une précision remarquable. Les baies, les caps, les mouillages, les reliefs côtiers apparaissaient avec netteté. Pourtant, l’intérieur des îles demeurait presque entièrement vide. Aucune topographie détaillée, presque rien, sinon la silhouette générale du territoire, comme si la terre elle-même s’était volontairement retirée derrière son contour.

    En lisant les notes techniques, je découvris que la base cartographique provenait directement des relevés réalisés par l’expédition du Beagle, avec Darwin à son bord. Les contours côtiers avaient été établis au XIXe siècle, puis enrichis au fil des décennies uniquement par des données bathymétriques destinées à perfectionner la connaissance des profondeurs marines.

    Autrement dit, la carte que j’avais sous les yeux appartenait à l’histoire britannique des Malouines. Une histoire de navigation, de science nautique, de relevés hydrographiques et de permanence maritime. Les îles existaient ici moins comme territoire politique que comme espace observé, mesuré, sillonné par des marins.

    Durant les semaines du conflit, cette carte fut affichée à côté de mon bureau. J’y suivais les mouvements de la flotte, les trajectoires aériennes, les débarquements, les attaques contre les bâtiments britanniques. Elle devenait chaque jour un théâtre silencieux où l’on déplaçait mentalement des escadres et des avions.

    À chaque fois qu’un navire anglais était endommagé ou coulé, une bouteille de champagne s’ouvrait dans notre rédaction. Je la partageais avec mon rédacteur en chef de l’époque, passionné d’aviation militaire. Les exploits des pilotes argentins nous remplissaient d’admiration. Leur manière d’attaquer à très basse altitude contre une flotte technologiquement supérieure possédait quelque chose de chevaleresque.

    D’une certaine manière, nous nous sentions vengés à travers eux. Les humiliations anciennes infligées par l’Angleterre à la France, de Mers el‑Kébir à Madagascar, ressurgissaient dans les mémoires. Bien avant l’Entente cordiale de la Belle Époque, Londres avait rarement considéré Paris comme un allié naturel. L’histoire commune des deux nations fut longtemps celle d’une cruelle rivalité maritime, d’une méfiance obstinée et d’une suite de manœuvres où l’intérêt britannique primait toujours. Les siècles avaient laissé un arrière‑goût de coups bas et de concurrence impériale. Dans mon village on n’avait pas oublié l’amiral Boscawen qui en 1755, en pleine paix, a raflé des milliers de pêcheurs français dans l’Atlantique nord afin de priver la Royale d’équipages pour la guerre que voulaient déclarer les Anglais. Ce printemps austral de 1982 semblait offrir, à travers les Argentins, une revanche symbolique.

    La fin de la guerre fut pourtant aussi amère que son commencement avait été exaltant.

    Lorsque la dernière position argentine tomba, le régime militaire de Leopoldo Galtieri accepta la défaite sans transformer l’événement en conflit prolongé. Les dirigeants argentins considérèrent la perte des îles comme un échec définitif et non comme la première phase d’une guerre longue. Je demeure convaincu qu’un gouvernement civil aurait pu adopter une autre logique.

    Les militaires argentins raisonnèrent en professionnels. Ils évaluèrent le rapport de forces immédiat, la supériorité britannique du moment, la difficulté logistique et la fragilité de leur propre position. Ils ne virent pas que Londres se retrouvait lui aussi dans une situation stratégique coûteuse, obligé de maintenir durablement une présence militaire considérable à l’autre bout du monde.

    Car une fois les îles reprises, les Britanniques n’étaient pas sortis du problème. Ils entraient dans une gestion permanente de celui-ci.

    Depuis 1982, les Malouines connaissent une prospérité que leurs habitants n’avaient jamais véritablement connue auparavant. Londres a développé les infrastructures, renforcé les liaisons aériennes, modernisé les équipements et accordé à l’archipel une autonomie économique significative.

    La pêche est devenue la principale richesse des îles. Les licences accordées dans les eaux environnantes ont produit des revenus considérables pour une population réduite. Les perspectives pétrolières offshore ont renforcé l’intérêt stratégique de cet espace maritime, transformant un territoire longtemps périphérique en zone de valeur économique croissante.

    Les îles, autrefois négligées, presque oubliées dans les marges de l’Empire, sont entrées dans une forme d’âge d’or discret. Pour les habitants, la guerre a paradoxalement ouvert une période de stabilité matérielle et de développement.

    Pour autant, cette prospérité n’a jamais réglé la question cruciale. Les Malouines demeurent un territoire contesté, c’est notamment important pour les exploration pétrolières qui exigent des investissements colossaux et des durées de retour sur investissement très longues.

    Depuis le Brexit, la situation géopolitique s’est subtilement déplacée. Lorsque le Royaume‑Uni appartenait à l’Union européenne, ses territoires d’outre‑mer bénéficiaient indirectement d’un environnement diplomatique plus protecteur. La sortie de Londres de l’Union a replacé la question dans un cadre plus solitaire.

    Le Royaume‑Uni se retrouve désormais à défendre seul une souveraineté éloignée, dans un monde où les équilibres internationaux se recomposent, où les espaces maritimes retrouvent une importance stratégique croissante et où les vieilles questions territoriales cessent d’être de simples reliques diplomatiques.

    Les Britanniques répètent volontiers que les Malouines sont définitivement britanniques. Cette affirmation possède une efficacité réthorique certaine. Elle repose sur la conviction que répéter infatigablement la même affirmation va la transformer en réalité, mais aussi sur une administration stable, une présence humaine continue et une réalité institutionnelle qui semble solidement installée.

    Pourtant, cette certitude n’est pas juridiquement fondée. Les Malouines ne sont pas un territoire dont la souveraineté a fait l’objet d’une reconnaissance universelle et incontestée. Elles constituent un espace disputé, où deux légitimités historiques se croisent, se répondent et se neutralisent.

    Les fondements britanniques

    La revendication britannique ne surgit pas en 1833 comme une invention tardive, née d’un simple geste de puissance. Elle plonge ses racines bien plus loin dans le temps, dans ces premiers siècles de navigation où l’Atlantique Sud demeurait encore un espace imprécis, traversé par des marins qui cherchaient autant des routes nouvelles que des terres de relâche.

    Les îles, désertes à l’arrivée des Européens, furent aperçues dès 1592 par le capitaine anglais John Davis, puis à nouveau par Richard Hawkins en 1594. Les récits demeurent imprécis, comme souvent dans les premières chroniques de navigation, mais ils suffirent à nourrir une mémoire britannique de la découverte. Le premier débarquement attesté intervint en 1690 lorsque le capitaine John Strong traversa le détroit séparant les deux îles principales. Il donna à ce passage le nom de Falkland Sound, en hommage à Anthony Cary, cinquième vicomte Falkland. C’est de ce simple baptême nautique que devait naître plus tard le nom anglais de l’archipel.

    Ces présences anglaises restèrent longtemps intermittentes. Elles n’avaient rien d’une colonisation organisée. Pourtant, dans les archives diplomatiques comme dans les traditions maritimes, Londres n’oublia jamais cette antériorité. Les Britanniques considèrent encore aujourd’hui que leur relation avec les îles commence avant toute implantation durable, à travers cette chaîne de découvertes, de reconnaissances côtières et de prises de possession symboliques.

    Les prétentions britanniques se croisèrent rapidement avec celles d’autres puissances européennes. En 1764, Louis‑Antoine de Bougainville fonda à Port Louis le premier établissement permanent de l’archipel. Il donna aux îles le nom de Malouines, en hommage aux marins de Saint‑Malo qui composaient une partie de son équipage. Quelques familles acadiennes, déplacées après leur expulsion du Canada, furent même installées sur place.

    L’année suivante, ignorant la présence française, le commodore John Byron prit possession de l’île occidentale au nom de George III et fonda Port Egmont sur Saunders Island. Cette double implantation donna immédiatement naissance à une rivalité diplomatique.

    L’Espagne, qui considérait ces terres comme relevant naturellement de la sphère sud‑américaine dépendant du vice‑royaume du Río de la Plata, protesta vigoureusement. La France, alliée de Madrid par le Pacte de Famille, choisit finalement de se retirer. En 1767, Bougainville céda officiellement son établissement à la Couronne espagnole contre indemnité. Port Louis devint Puerto Soledad.

    À partir de ce moment, les tensions se concentrèrent entre Madrid et Londres. En 1770, une expédition espagnole venue de Buenos Aires expulsa les Britanniques de Port Egmont. La crise faillit provoquer une guerre ouverte entre les deux monarchies. Londres protesta avec fermeté et obtint finalement, par l’accord de 1771, la restitution du comptoir dans l’état exact où il se trouvait avant l’expulsion.

    Cet épisode demeure capital dans l’argumentation britannique. Car si l’Espagne récupéra son influence régionale, elle ne parvint jamais à obtenir une renonciation formelle de Londres. La déclaration espagnole accompagnant l’accord précisait même que la restitution ne devait en aucune manière préjuger de la question de souveraineté.

    En 1774, pour des raisons budgétaires et stratégiques, les Britanniques évacuèrent volontairement Port Egmont. Ce départ n’avait rien d’un abandon juridique. Avant de quitter les lieux, ils laissèrent une plaque de plomb et un drapeau affirmant solennellement les droits de la Couronne.

    Dans la logique britannique, cette plaque n’était pas un simple symbole cérémoniel. Elle constituait un acte de continuité. Londres considère depuis lors que sa revendication n’a jamais été interrompue.

    De 1774 à 1811, l’occupation effective fut exercée par l’Espagne depuis Puerto Soledad. Madrid administra les îles par l’intermédiaire de gouverneurs successifs, maintenant une présence modeste mais réelle jusqu’à l’effondrement progressif de l’empire espagnol.

    Lorsque les guerres napoléoniennes et les mouvements indépendantistes obligèrent l’Espagne à évacuer en 1811, les îles entrèrent dans une période d’incertitude. C’est dans ce vide politique que s’inscrivit la jeune Argentine.

    Du point de vue britannique, le retour de 1833 ne constitue donc pas une conquête nouvelle mais une reprise de possession. Londres considère qu’il ne faisait alors que renouer avec un droit ancien, jamais abandonné.

    Depuis cette date, hormis l’interruption brève de 1982, le Royaume‑Uni a exercé un contrôle continu sur l’archipel. Le droit international contemporain accorde une importance considérable à cette permanence administrative, qui renforce la stabilité des situations de fait.

    Les Britanniques invoquent également le principe d’autodétermination. Les habitants actuels des îles, descendants majoritairement de colons britanniques, expriment régulièrement leur volonté de demeurer liés à Londres.

    Cet argument n’est pas dépourvu de force morale ni politique. Il mérite cependant d’être replacé dans son contexte juridique. Le droit des peuples à disposer d’eux‑mêmes apparaît véritablement après 1945, avec la naissance des Nations unies et la décolonisation progressive du monde. Pourtant, ce principe n’est pas appliqué indistinctement à toutes les situations. Le droit international distingue généralement les populations autochtones, historiquement enracinées, des populations implantées par une puissance administrante.

    Dans le cas des Malouines, cette distinction demeure essentielle. Buenos Aires considère que les habitants actuels ne constituent pas un peuple autochtone comparable à ceux des anciennes colonies décolonisées, mais une population issue de la colonisation britannique postérieure à 1833.

    Le référendum organisé en 2013, bien qu’il ait montré une adhésion massive au maintien du statut britannique, ne suffit donc pas à clore juridiquement le débat.

    Pour Londres, pourtant, la logique demeure limpide. Une communauté existe, elle vit depuis plusieurs générations sous souveraineté britannique et souhaite conserver ce lien.

    Dans cette perspective, l’argument suffit à convaincre un journaliste de télévision, mais guère plus.

    Les fondements argentins

    La revendication argentine procède d’une logique différente, moins fondée sur la continuité administrative moderne que sur la succession territoriale et l’héritage juridique de l’Espagne.

    Buenos Aires considère que les îles relevaient naturellement du vice‑royaume du Río de la Plata. Lorsque les Provinces Unies du Río de la Plata accèdent à l’indépendance, elles estiment hériter des territoires auparavant administrés par Madrid selon le principe d’uti possidetis juris, fréquemment invoqué dans l’Amérique hispanique du XIXe siècle.

    L’Espagne, après avoir reçu de la France l’établissement de Port Louis devenu Puerto Soledad, exerça une autorité effective jusqu’en 1811. Cette présence espagnole constitue l’un des fondements essentiels de la position argentine.

    Les Argentins rappellent également qu’ils établirent une administration réelle sur les îles avant 1833. Luis Vernet, nommé commandant civil et militaire en 1829, y exerçait une juridiction concrète. Il accordait des concessions de terres, réglementait la chasse aux phoques, gérait les ressources et représentait l’autorité de Buenos Aires.

    À cela s’ajoute une lecture particulière Convention de Nootka Sound signée le 28 octobre 1790 entre l’Espagne et le Royaume‑Uni. Selon l’interprétation argentine, l’article VI a confirmé l’interdiction faite aux Britanniques d’établir de nouveaux établissements permanents sur les territoires déjà occupés par l’Espagne.
    Article VI
    Il est convenu que les sujets respectifs des deux puissances ne formeront à l’avenir aucun établissement sur les côtes orientales ou occidentales de l’Amérique méridionale, ni sur les îles adjacentes déjà occupées par l’Espagne.
    Toutefois, les sujets britanniques conserveront la liberté de débarquer sur les côtes et dans les lieux non occupés, afin d’y exercer la pêche ou d’y ériger des installations temporaires nécessaires à cette activité.

    Pourtant, cette occupation argentine intervint sur un territoire dont les prétentions demeuraient déjà contestées. Les droits historiques des parties se faisaient face avec une intensité comparable.

    Autrement dit, l’Argentine exerça une souveraineté de fait sur un territoire dont la légitimité britannique n’avait pas été éteinte comme l’avait été celle de la France.

    Ici, la force finit par primer le droit, car les titres se répondaient sans qu’aucun ne puisse éliminer complètement l’autre. L’expulsion des autorités argentines par les Britanniques en 1833 constitue, du point de vue de Buenos Aires, un acte de dépossession territoriale.

    Il existe d’ailleurs une symétrie troublante entre 1833 et 1982. Dans les deux cas, une puissance entend rétablir par la force une souveraineté qu’elle juge légitime. La différence majeure réside dans le contexte historique. En 1833, le droit international moderne n’existe pas encore. En 1982, les Nations unies, la décolonisation et le principe d’autodétermination modifient profondément la perception juridique du conflit.

    Depuis lors, l’Argentine n’a jamais renoncé à sa revendication. Aucun gouvernement, civil ou militaire, péroniste ou libéral, n’a abandonné cette continuité diplomatique.

    Les Nations unies reconnaissent elles‑mêmes l’existence d’un différend de souveraineté entre les deux États et encouragent une solution négociée.

    Cette précision demeure essentielle. L’ONU ne considère pas la question comme définitivement close. Elle admet l’existence d’un contentieux.

    Deux légitimités, une impasse

    C’est ce qui rend le dossier des Malouines si singulier. On aimerait y voir une opposition simple, une querelle où l’un aurait entièrement raison et l’autre entièrement tort. Les conflits territoriaux résistent pourtant rarement à cette clarté morale que recherchent les opinions publiques.

    Le Royaume‑Uni possède la continuité administrative, une présence humaine stable et la force du fait accompli. L’Argentine dispose d’une logique de succession territoriale, d’une proximité géographique évidente et d’une contestation diplomatique jamais interrompue.

    Les deux récits s’affrontent depuis près de deux siècles, chacun s’appuyant sur une cohérence interne difficile à dissiper. Les archives, les cartes, les décisions diplomatiques et les textes juridiques composent un enchevêtrement où la vérité absolue demeure insaisissable.

    Dans le langage feutré des chancelleries, les Malouines constituent ce que l’on appelle un conflit gelé. Rien n’est entièrement résolu, rien n’est véritablement clos. La guerre de 1982 a consolidé une situation de fait sans produire une solution de droit.

    Le changement de donne

    Dans le droit international, la reconnaissance par des tiers joue un rôle fondamental. Une souveraineté n’existe jamais totalement seule. Elle se nourrit aussi du regard extérieur. L’histoire des royaumes, des protectorats et des États insulaires montre que la légitimité se consolide souvent par l’acceptation internationale.

    Madagascar ou les îles Hawaii illustrèrent autrefois cette réalité : leur statut ne dépendit pas uniquement de leur gouvernement propre, mais du regard que les puissances étrangères acceptèrent de porter sur eux.

    Dans le cas des Malouines, la souveraineté britannique ne bénéficie pas d’une reconnaissance unanime. Les États‑Unis, en particulier, ont toujours maintenu une position de neutralité prudente. Washington reconnaît l’administration britannique de facto mais évite de trancher explicitement la question ultime de souveraineté.

    Cette nuance n’est pas anodine. Elle signifie que, même parmi les alliés de Londres, une réserve diplomatique persiste.

    Ce qui soutient aujourd’hui la souveraineté britannique, c’est avant tout la capacité militaire démontrée en 1982 et entretenue depuis lors par une présence continue.

    La force demeure parfois le prolongement silencieux du droit lorsque les titres se valent.

    Pourtant, la puissance militaire britannique ne possède plus l’ampleur qu’elle avait autrefois. Les moyens déployés dans l’Atlantique Sud restent limités : une garnison réduite, quelques appareils Typhoon, un système Sky Sabre et une flotte dont la projection à longue distance devient plus difficile qu’au temps de la guerre froide.

    La distance croissante entre Washington et le gouvernement de Keir Starmer ajoute une incertitude supplémentaire. Certains signaux venus du Pentagone laissent entendre qu’une partie de l’administration américaine pourrait réexaminer son soutien automatique aux possessions européennes d’outre‑mer.

    Javier Milei, président argentin et allié déclaré de Donald Trump, a récemment réaffirmé la revendication sur les Malvinas et appelé à une reprise des négociations.

    Dans le même temps, l’Argentine entreprend un redressement économique et un lent réarmement. L’acquisition de F‑16 danois, la modernisation de certains équipements et la reconstitution progressive des capacités militaires pourraient, sur le long terme, modifier les équilibres régionaux.

    Si Washington venait un jour à soutenir plus clairement Buenos Aires, le rapport diplomatique évoluerait sensiblement. La stabilité actuelle des Falklands apparaîtrait alors moins comme une certitude que comme une parenthèse.

    Je me suis souvent demandé si cette stabilité n’était pas elle‑même un mirage historique. Les souverainetés maritimes changent moins brutalement qu’on ne l’imagine. Elles se déplacent lentement, au rythme du commerce, des alliances et des transformations géopolitiques.

    Depuis le Brexit, Londres apparaît plus isolé dans la défense de ses territoires éloignés. L’Atlantique Sud redevient une zone stratégique, non seulement pour les ressources halieutiques ou pétrolières, mais aussi en raison de la proximité de l’Antarctique et des routes maritimes futures.

    Les Malouines appartiennent précisément à ces marges où l’histoire hésite à se refermer.

    L’Argentine n’a jamais renoncé. Les Nations unies reconnaissent toujours l’existence d’un différend. Les habitants vivent dans une prospérité paisible, mais sur un territoire dont la souveraineté reste discutée.

    Par la voix de ses ministres, Buenos Aires réaffirme avec constance ses droits souverains sur les Malouines, les Géorgies du sud et les Sandwich du sud ainsi que sur les espaces maritimes qui les entourent. Elle qualifie l’occupation britannique de 1833 d’acte de force contraire au droit de l’époque.

    La résolution 2065 de l’Assemblée générale des Nations unies a reconnu l’existence du différend et encouragé les deux pays à rechercher une solution négociée. Cet appel a été repris par diverses organisations régionales et internationales.

    Buenos Aires refuse également l’interprétation britannique du principe d’autodétermination, estimant que les habitants des îles ne constituent pas un peuple distinct au sens retenu par les Nations unies.

    Le référendum de 2013 ne possède donc, à ses yeux, aucune portée juridique décisive.

    L’Argentine conteste enfin l’exploitation des ressources naturelles, notamment les projets pétroliers, qu’elle considère comme une violation de ses droits souverains.

    Toutefois, la clef d’une issue éventuelle résiderait peut‑être ailleurs. Elle supposerait une proposition généreuse de Buenos Aires envers les habitants actuels, garantissant leur mode de vie, leur langue, leurs institutions et leur sécurité.

    Elle supposerait également un accord de transition avec Londres, capable de préserver l’honneur des deux nations.

    Sans ces deux conditions, le dossier demeurera probablement gelé, mémoire disputée davantage que problème résolu.

    L’Amérique de Donald Trump détient peut‑être, paradoxalement, une partie de la clef. Washington fut longtemps l’allié naturel de Londres dans cette région du monde. Pourtant, les équilibres changent. Une diplomatie américaine plus transactionnelle, moins attachée aux fidélités héritées de la guerre froide et davantage attentive aux rapports de force économiques, pourrait reconsidérer le dossier sous un angle nouveau. L’Argentine, redevenue fréquentable aux yeux d’une partie des milieux conservateurs américains, bénéficie aujourd’hui d’une proximité idéologique inédite avec certains cercles républicains.

    Si un jour les États‑Unis choisissaient non plus la neutralité prudente mais une médiation active, voire une pression discrète en faveur d’une négociation, le statu quo pourrait se fissurer. L’histoire des souverainetés insulaires montre que les situations figées ne demeurent immobiles qu’aussi longtemps qu’aucune puissance extérieure ne décide de les remettre en mouvement. Les Malouines ne font peut‑être pas exception.

    Je regardais la vieille carte marine étalée devant moi, cette carte héritée du Beagle, marquée par les profondeurs et les caps, les mouillages et les noms anglais. Elle portait déjà, sans le savoir, toute l’ambiguïté de ces îles.

    Une carte n’est jamais un simple objet technique. Elle traduit une vision du monde. Elle raconte qui nomme, qui explore, qui administre et qui revendique.

    Les Malouines ne sont pas seulement un archipel perdu dans les brumes de l’Atlantique Sud.

    Elles sont une mémoire disputée.

    Et les mémoires, contrairement aux traités, se referment rarement.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 27 avril 2026)

    Lien permanent Catégories : Points de vue 0 commentaire Pin it!
  • L'interprète...

    Les éditions Konfident viennent de publier un roman de Thierry Marignac intitulé L'interprète. Romancier non-conformiste et traducteur d'anglais et de russe, Thierry Marignac a publié plusieurs romans, dont Fasciste (réédition Actusf, 2015),  Renegade Boxing Club (Gallimard, 2009),  Milieu hostile (Baleine, 2011), L'icône (Les Arènes, 2019) ou Terminal croisière (Auda Isarn, 2021), ainsi que des recueils de nouvelles.

     

    Marignac_L'interprète.jpg

    " Le Havre, marché aux poissons. Le corps sans vie d'un homme est retrouvé au matin. L'enquête peut établir que la victime a passé une partie de la nuit dans un bar à entraîneuses et qu'elle était probablement originaire du Caucase. L'arme du crime a été retrouvée, il s'agit d'un poignard dont la lame comporte une inscription en alphabet cyrillique qui signifie : « Et la blessure sera mortelle ».

    Appelé à prêter main forte à la police, un interprète judiciaire se retrouve entraîné dans une enquête qui va le conduire à Londres, sur les traces d'un Géorgien à la réputation sulfureuse et d'une très importante opération de guerre de l'information menée par les services secrets britanniques."

    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!
  • Les ambitions inavouées...

    Les éditions Tallandier viennent de publier le nouvel essai de Thomas Gomart intitulé Les ambitions inavouées - Ce que préparent les grandes puissances. Historien et directeur de l'Institut français des relations internationales, Thomas Gomart est membre des comités de rédaction de Politique étrangère, de la Revue des deux mondes et d'Etudes et est déjà l'auteur de L'affolement du monde - 10 enjeux géopolitiques (Tallandier, 2019) et de Guerres invisibles (Tallandier, 2021).

     

    Gomart_Les ambitions inavouées.jpg

    " Que savons-nous des plans échafaudés par nos partenaires et adversaires ? La guerre en Ukraine nous a brutalement rappelé qu’une décision prise par un chef d’État a un impact sur le sort de millions de personnes. Pour rompre avec une vision du monde souvent nombriliste, la France doit mieux comprendre les ambitions des autres grandes puissances. C’est l’objectif de cet essai inédit et stimulant.

    Quelle importance accorder à la foi religieuse dans les stratégies conduites par la Turquie d’Erdogan, l’Iran de Khamenei et l’Arabie saoudite de MBS ? De quelle manière les orientations
    prises par l’Allemagne de Scholz, la Russie de Poutine et la Chine de Xi Jinping reconfigurent-elles l’Eurasie ? Le Royaume-Uni et les États-Unis se définissent désormais comme des «démocraties maritimes ». Qu’en est-il de l’Inde ?

    Combinant temps long et ruptures récentes, Thomas Gomart nous invite à regarder «d’en haut» neuf grandes stratégies. Pour concevoir sa propre vision, Paris doit intégrer celle des pays
    avec lesquels elle entretient des relations cruciales tout en considérant le contexte global : réchauffement climatique, crise énergétique, conflits, innovations technologiques ou encore flux économiques et numériques. Au regard des transformations à l’œuvre, il y a urgence pour la France à repenser sa stratégie pour les décennies à venir si elle veut encore compter dans le monde. "

    Lien permanent Catégories : Géopolitique, Livres 0 commentaire Pin it!
  • La grande dissimulation...

    Les éditions du Toucan viennent de publier dans leur collection  L'Artilleur un essai de Christopher Booker et Richard North intitulé La grande dissimulation, et préfacé par Jacques Sapir. Christopher Booker est journaliste au Sunday Telegraph et Richard North est économiste et consultant pour le gouvernement sur les questions européennes.

     

    Grande dissimulation.jpg

    " Quel est le lien entre la CECA et l'occupation de la Rhénanie en 1923 ? Pourquoi le ministre Loucheur tenta-t-il de mobiliser Monnet de force pendant la Première Guerre Mondiale ? Comment l'Allemagne obtint-elle la renucléarisation secrète dès les années 50 ? Quelles furent les raisons de la chute de Kohl ? Comment fait-on craquer les chefs d'Etat lors des Conférences Intergouvernementales ? Comment fonctionnent les lobbies bruxellois ? Comment et pourquoi les Américains brisèrent-ils le Commonwealth ? Voici quelques unes des questions dont les réponses les plus surprenantes se trouvent dans l'ouvrage. En adoptant le point de vue anglais qui n'a jamais le droit de cité dans les médias français, ce livre exceptionnel brosse le portrait le plus exhaustif de la construction européenne, des origines jusqu'à l'échec du référendum de 2005 et au scrutin mémorable de ce mois de juin 2016.

    Outre une présentation en creux de la vie politique anglaise depuis 1945 (difficile à trouver avec une telle qualité en français), on est témoin progressivement de la « révolution de gouvernement » qu'impose la construction européenne et de la manière dont le pouvoir administratif supplante le pouvoir parlementaire. Ceci assure l'originalité du propos puisque l'Angleterre, habituellement qualifiée de « cheval de Troie américain » apparait de manière bien plus nuancée. Les comportements de De Gaulle, Monnet, Kohl, Delors ou Adenauer y sont présentés sous un jour nouveau, totalement méconnu du lecteur francophone. L'échec de la méthode communautaire apparait comme patent non pas au nom d'une condamnation idéologique mais au nom de son simple bilan. "

    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!
  • A droite de la droite...

    Les Presses universitaires du Septentrion publient cette semaine sous la direction de Philippe Vervaecke un ouvrage collectif intitulé À droite de la droite et consacré aux droites radicales françaises et britanniques du XXe siècle. Parmi les nombreux auteurs universitaires, on notera la présence d'Olivier Dard.

    A droite de la droite.gif

    "Bastions de la démocratie libérale en Europe au début du XXe siècle, la France et la Grande-Bretagne ont été affectés par le processus de radicalisation des droites à divers moments de leur histoire respective. Ligues patriotiques du début du siècle, partis fascistes ou fascisants de l'entre-deux-guerres et extrêmes droites xénophobes et nationalistes d'après 1945 ont successivement contribué à affirmer l'existence d’une droite de la droite dans les deux pays.
    L’ouvrage pose la question des relations entre droites radicales et modérées à l’échelle du siècle : quelles interactions, quels recoupements idéologiques, quel socle militant partagé, quelles répudiations observe-t-on entre ces deux milieux ?
    Sont tour à tour abordés les cultures politiques des droites radicales, ensemble composite défini par une grande diversité idéologique, les échanges et circulations d’idées qui s’opèrent entre ces milieux de part et d’autre de la Manche, leur faculté à recruter des soutiens auprès des femmes, ainsi que les relations qui s’instaurent entre droites radicales et modérées au fil du siècle.
    À droite de la droite concourt à replacer le débat sur les droites radicales au-delà de la simple question de leur succès électoral et à interroger les spécificités idéologiques et structurelles de la 'droite de la droite’ dans chacun de ces contextes nationaux."

     

    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!