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16/04/2015

Carl Schmitt, l'Europe et la démocratie universelle...

Les éditions Le bord de l'eau viennent de publier un essai de Tristan Storme intitulé Carl Schmitt, l'Europe et la démocratie universelle - Une critique systématique du cosmopolitisme. Membre du Centre de Théorie politique de l’Université Libre de Bruxelles, Tristan Storme est un spécialiste de la pensée politique de Carl Schmitt.

 

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" Depuis plusieurs années déjà, l'ombre de Carl Schmitt plane sur les discussions théoriques autour de la construction européenne. Sans doute est-il devenu indispensable d'étudier en profondeur ces éléments de pensée schmittienne figurant en arrière-plan des critiques « souverainistes » de l'intégration européenne qui assimilent le cosmopolitisme à la fin du politique en tant que tel. Pour Schmitt, il n'y a pas d'étaticité sans européanité - pas d'États sans Europe -, ce qui fait de lui un « penseur de l'Europe » résolument opposé à toute construction politique aux ambitions post-étatiques ou universalistes. C'est en fait à partir de la question européenne que l'oeuvre de Carl Schmitt est susceptible de nous révéler toute sa cohérence interne. Le présent ouvrage vise à établir cette cohérence des concepts de théorie politique de Schmitt, en partant de leur ancrage métaphysique pour déboucher sur leurs conséquences empiriques les plus concrètes. Du concept de politique à l'ordre européen, cette séquence logique transite par la souveraineté étatique, par la forme-État, dont Schmitt est indéniablement un fervent partisan, un penseur invétéré, mais avant tout dans un sens qui veut que l'État soit chargé d'européanité. La cohérence et la logique internes de la pensée schmittienne, souvent déniées par les commentateurs de l'auteur, donnent à voir quelque chose comme un « devenir-États » (au pluriel) du continent européen ; elles font apparaître une intrication intime entre européanité et étaticité. Alors qu'il est courant d'identifier hâtivement la pensée schmittienne de l'État-nation comme l'antithèse toute désignée du projet européen, ce livre cherche à montrer que, malgré ou plutôt du fait même de ces tensions, Schmitt est un penseur de l'État précisément dans la mesure où il est un penseur de l'Europe. Mais il est ce théoricien de l'Europe qui s'oppose violemment à la perspective cosmopolitique et à l'idée d'un droit appelé à traverser les frontières en faisant fi des appartenances nationales des individus, des souverainetés étatiques et du plurivers européen. À cet égard, on peut considérer que sa pensée reste profondément actuelle ; elle constitue un véritable test, une épreuve conceptuelle importante, pour le cosmopolitisme contemporain. "

16/03/2015

Du rôle de l'état...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue Patrice-Hans Perrier, cueilli sur De Defensa, animé par Philippe Grasset, et consacré au phénomène de la dissolution de l'état...

 

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Du rôle de l'état

Tentative d’explication du phénomène de la dissolution de l’état

L’état, pour ce qu’il en reste en 2015, constitue l’appareil de représentation des intérêts en jeu au sein de la cité. À l’époque de la Grèce antique, la Polis désignait une communauté de citoyens libres et autonomes. Par-delà les débats entourant la notion équivoque de liberté, c’est l’autonomie politique qui nous interpelle avant tout.

Le communautarisme, ce cancer des sociétés postmodernes occidentales, agit comme un dissolvant qui prive les citoyens d’une réelle autonomie. La joute qui oppose les avatars communautaires et la représentation étatique corrode toute notion de patriotisme. Derrière les avatars du communautarisme se profile une lutte de «tous contre tous», dans un contexte où la politique des lobbies (et autres obédiences) pervertit les échanges au sein d’une agora ressemblant à une place boursière.

Voilà ce qui explique pourquoi nos états sont corrompus jusqu’à la moelle. Les politiques, acteurs cooptés par le monde du spectacle, sont élus par des minorités agissantes sur la base de fausses promesses qui ne seront jamais tenues au final. Le jeu politique consiste en une médiation entre l’ordre économique et les intérêts réels des citoyens. Cette médiation a pour but d’apaiser les craintes exprimées par les citoyens à propos de la violence vécue au quotidien.

De citoyens à simples payeurs de taxes

Les citoyens sont des payeurs de taxes, donc les pourvoyeurs d’un immense fond d’investissement qui profite à cette bienveillante «main invisible du marché» qui dicte l’agenda politique. Une partie des subsides de l’état sert à l’entretien d’infrastructures qui permettent aux «forces du marché» de mener à bien leurs entreprises. Une autre partie est ponctionnée au profit de «l’intérêt sur la dette». Finalement, ce qui reste est attribué aux instruments de contrôle, de répression et d’endoctrinement de la populace. Puisqu’il faut bien le dire : la citoyenneté est morte, c’est le peuple des consommateurs qui est convié à assister, en toute impuissance, à la joute politique consacrée par l’appareil médiatique.

La politique, médiation des intérêts en lice au sein de la Polis, est tombée en désuétude. Le «monde du spectacle» a pris le relais comme médiation obligée entre les représentants de la populace et les véritables tenants du pouvoir. La médiation ne concerne plus l’équilibrage des intérêts des citoyens, elle s’apparente plutôt à une mise-au-foyer des icônes de la représentation. Voilà pourquoi nous vivons dans un monde iconoclaste et c’est, par voie de conséquence, ce qui explique pourquoi le pouvoir de la rente mobilise ses activistes stipendiés pour avilir ou détruire certaines icônes représentant l’ordre ancien.

Les marchands du temple

Qu’il nous soit permis de rappeler à nos lecteurs que la médiation au sein de la Polis se joue sur la valeur marchande des échanges, non plus à partir d’une verticalité ontologique. Le Veau d’or, pourtant conspué dans la Bible, a retrouvé sa place à New-York, Babylone des temps modernes. Et, ses vestales sont les opérateurs de transactions boursières qui ressemblent de plus en plus à des incantations qui échappent aux citoyens.

Ce changement d’allégeance explique la frénésie actuelle des élites aux commandes pour ce qui est de permuter les valeurs symboliques, dans un contexte où la «liberté d’expression» est, plus que jamais, à géométrie variable. Puisque, ne l’oublions pas, c’est la sphère marchande qui dicte l’ordre moral. Plus que jamais les ministères à vocation éducative, culturelle, ou qui s’occupent du monde de la communication, se voient investis d’une mission capitale pour le capital. Il s’agit de neutraliser tous les relais de la représentation pour que la mémoire collective soit harnachée en fonction de ce fameux «narratif» de service.

L’histoire est prise en otage par les prescripteurs embauchés par le «monde du spectacle». Le monde de la «politique spectaculaire». Plus que jamais, les vainqueurs réécrivent l’histoire à leur avantage et, bien avant qu’un événement ne se produise, il convient d’afficher le récit officiel qui finira par s’imposer de lui-même. La sphère politique est comparable à un prétoire à l’intérieur duquel les représentants du grand capital font semblant de … nous représenter.

La corruption et la vertu

L’état serait, toujours de l’avis de nos habiles prescripteurs, cet arbitre impartial qui a pour mandat de faire en sorte que les «affaires de la cité» soient menées au bénéfice du plus grand nombre. Justement, le plus grand nombre désigne cette masse protéiforme qui se déplace en fonction des flux monétaires qui détruisent certains marchés économiques pour en reconstruire d’autres. Sous d’autres latitudes et en fonction d’agendas géopolitiques qui satisfont aux desideratas de la nouvelle gouvernance mondialiste.

Il s’agit de satisfaire aux caprices (travestis en aspirations) du plus grand nombre à l’intérieur d’un grand «marché maximus» s’adaptant aux objectifs de la rente. C’est ce qui explique pourquoi les anciennes vertus ont cédé la place aux vices de la surconsommation à outrance. Et, à défaut de denrées et services en espèces trébuchantes, il restera toujours de l’information à consommer. Comme l’explique Guy Debord dans son essai «La Société du Spectacle», le spectacle de la consommation se suffit à lui-même et les consommateurs sont assujettis à un ordre marchand qui édicte une doxa que nul ne peut contester.

Le procès de la consommation fonctionne comme une concaténation qui se nourrit, inexorablement, de corruption et de prébendes. La «rectitude politique» réclame toujours plus de vertu, d’intentions vertueuses; alors que les « forces du marché » tablent sur la corruption totalitaire à tous les échelons du spectacle ambiant. La corruption permet d’accélérer le processus de liquidation des «places fortes» de nos antiques démocraties mourantes. Le modus operandi est simple : il suffit d’acheter des dirigeants et des politiques, de les corrompre et de les remplacer par de nouveaux acteurs. Cette machination a été calquée sur le modèle du «star system» hollywoodien.

Le pouvoir est corruptible

Les lobbies, et autres obédiences qui oeuvrent en sous-main, s’accaparent la meilleure part du gâteau. Il s’agit de faire adopter divers agendas qui constituent les pierres d’un édifice qui nous embastillera tous, de manière inexorable. L’agenda consiste à laisser pourrir de l’intérieur l’état et tous ses relais : de l’entretien des infrastructures jusqu’à l’éducation nationale, en passant par la défense nationale. De toutes manières, les partenariats public-privé (PPP) ont déjà pris le relais.

Ainsi, le plus simplement du monde, les écoles et les prisons sont privatisées, les multinationales des grands travaux publics et des infrastructures de l’eau ont été mis dans le coup et, jusqu’aux ministères de la défense qui doivent sous-contracter des mercenaires (de type Blackwater ) afin d’assurer la projection militaires sur certains terrains d’opération. De grands groupes d’actuaires (KPMG et consorts) viennent auditionner les comptes courants de nos gouvernements, en attendant que les agences de notation privées ne décident de faire plonger dans le rouge la cote financière des états qui refusent de s’aligner sur les politiques du jour.

La société liquide

La pression du grand capital a fini par faire éclater les digues qui protégeaient la cité. Les flux financiers se déplacent de manière instantanée grâce à la numérisation des transactions. Le monde de la finance impose sont ubiquité à tous les relais du pouvoir et les agences de notation donnent le «la».

 

Les grands prêtres de la finance ont décidé quand et comment il fallait mettre en place des sanctions économiques contre la Russie. Ensuite, ils ont concocté les montages financiers destinés à armer la junte au pouvoir en Ukraine. Puis, les agences de notation ont abaissé la note de crédit souverain de la Russie … les dirigeants russes ont rétorqué par l’entremise du premier ministre russe Dimitri Medvedev que «l’abaissement de la notation d’un pays constitue un élément politique pur et dur». En fait, les dirigeants russes ont très bien compris que la politique internationale se décide sur les places financières de la cité virtuelle par excellence : la City.

Outre le fait que les dirigeants russes ne désirent plus transiger en utilisant les pétrodollars, c’est leur entêtement à vouloir conserver une direction politique qui choque les milieux financiers. Contrairement à leurs alliés chinois, les parlementaires russes refusent de laisser les places sacrées de leur Polis être souillées par les incantations des grands prêtres de la finance.

La politique internationale est, désormais, au service de la haute finance qui, en dernier ressort, exécute les desseins d’une caste de grands prêtres aux commandes. Les religions antédiluviennes refusent de céder la place. La Grèce antique avait façonné le logos. La Chrétienté mettra de l’avant la charité. De cette alliance historique naîtra la civilisation européenne.

Une société liquide vient de leur succéder. L’indifférenciation constitue une des pierres d’assise du nouveau contrat social. Tout doit pouvoir s’échanger de manière fluide et sans contraintes politiques. Voilà pourquoi la politique fonctionne comme une entreprise de relations publiques totalement assujettie aux marchés financiers.

Le traité transatlantique (TAFTA), qui devrait être adopté en 2015, si tout va bien, poursuivra l’œuvre de laminage entreprise par l’Union européenne. De la sorte, une poignée de puissants conglomérats pourra dicter sa loi aux états moribonds situés de part et d’autre de l’Atlantique. Tous les Council on Foreign Relations (FCR) et les Round Table de ce monde n’auront servi qu’à aplanir les divergences émanant de nos gouvernement tenus en otage. Pour que le «langage machine» des opérateurs financiers finisse par remplacer la dialectique d’une «rectitude politique» qui ne sert plus à rien au bout du compte. Le compte y est.

 

Patrice-Hans Perrier (De Defensa, 11 mars 2015)

09/02/2015

L'effacement du politique ?...

Vous pouvez découvrir ci-dessous l'émission de TV Libertés consacrée au débat d'idées, intitulée Les idées à l'endroit et animée par Alain de Benoist et Olivier François. Ce deuxième débat est consacré à l'effacement du politique, avec autour de la table Michel Maffesoli, sociologue et ancien élève de Gilbert Durand et de Julien Freund, Marco Tarchi, politologue italien, professeur à l’université de Florence et chef de file de la « Nouvelle Droite » transalpine et Pierre Le Vigan, essayiste, auteur de L'effacement du politique (La Barque d'Or, 2014).

 

26/11/2014

Histoire secrète de la corruption sous la cinquième République...

Les éditions Nouveau Monde viennent de publier Histoire secrète de la corruption sous la Ve République, un ouvrage collectif dirigé par Yvonnick Denoël et Jean Garrigues. Historiens, Yvonnick Denoël et Jean Garrigues sont spécialistes, respectivement, des questions d'espionnage et des affaires politico-financières.

 

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" Inflation des campagnes électorales, financement des partis politiques, comptes en Suisse, emplois fictifs, résidences d'élus... D'une ampleur inédite, ce panorama brosse l'histoire des grandes "affaires" de corruption en France depuis le retour au pouvoir du général de Gaulle en 1958 jusqu'aux plus récents scandales. On découvre ici une corruption omniprésente, qui prend des formes différentes à chaque époque, mais de plus en plus sophistiquées depuis les lois de moralisation de la vie politique édictées dans les années 1990.
Loin de se limiter aux hommes et femmes politiques, ce récit riche en péripéties traque aussi la corruption au sein de nombreuses professions emblématiques : la police, les services secrets, la justice, les médias, le sport... Tous les grands "corrupteurs" sont mis à nu : les bâtiments et travaux publics, la distribution d'eau et la propreté, l'armement, la grande distribution, le pétrole... Cet ouvrage est rythmé par de nombreux portraits des principaux acteurs de la corruption "à la française".
Cette somme sans précédent éclaire d'une lumière crue les coulisses de la vie politique de notre pays, mettant en perspective des pratiques et des méthodes qui perdurent malgré les engagements répétés et le renforcement des contrôles. Il apporte de nombreuses révélations et anecdotes inédites sur des affaires dont on croyait tout connaître. "

11/11/2014

Politique : la force de la violence ?...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Jean-Yves Le Gallou, cueilli sur Boulevard Voltaire et consacré à la force, toujours actuelle, de la violence dans la lutte politique...

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Echec de LMPT, victoire des « zadistes » : la force de la violence

La Manif pour tous a fait descendre dans la rue des centaines de milliers de personnes. C’est une formidable réussite sociétale : à terme, la génération 2013 remplacera la génération 68. Mais c’est un échec politique.

En interdisant à leurs troupes, le 24 mars 2013, de descendre sur les Champs-Élysées (et en condamnant ceux qui s’y sont retrouvés), les dirigeants de LMPT ont permis le vote de la loi Taubira. En se félicitant de l’absence de tout incident le 5 octobre 2014 (et en collaborant avec la préfecture de police contre les « trublions » possibles), les dirigeants de LMPT ont donné quitus au gouvernement pour ses mauvaises actions ; tout en lui donnant un feu vert pour démanteler le principe d’universalité des allocations familiales. En deux ans, jamais autant de mesures antifamiliales n’ont été adoptées.

Les « zadistes », les occupants illégaux de terrains menacés par des projets d’aménagement, sont moins propres sur eux que les manifestants LMPT et beaucoup moins nombreux : quelques centaines d’activistes, quelques milliers de manifestants à Sivens, quelques dizaines de milliers à Notre-Dame-des-Landes.

Mais leurs violences ont débouché. À l’arrêt du projet d’aéroport après l’action des « casseurs » à Nantes. À la suspension du barrage dans le Tarn après la mort de Rémi Fraisse, dans le cadre d’une action pourtant normale de rétablissement de l’ordre par la gendarmerie. Je me réjouis, pour ma part, de ces retraits : en luttant contre l’artificialisation infinie des sols français, les « zadistes » défendent de facto nos paysages et notre patrimoine, et par là même …l’identité de la France. Comme les « terroristes » corses l’ont fait en retardant le bétonnage de leur île.

Reste que c’est deux poids, deux mesures. Une action bon enfant contre le « mariage gay » devient aux yeux des médias un « débordement violent de l’extrême droite ». Et il devient interdit de contester l’application de la loi Taubira : « une loi de la République » que maires UMP et FN mettent en œuvre scrupuleusement. En revanche, les actions infiniment plus violentes des « zadistes » bénéficient de l’indulgence des médias. Et José Bové les justifie au nom de la « désobéissance civique ». Un terme qui n’est pas sans force et qui rappelle Antigone. D’autant qu’aujourd’hui la démocratie dite « représentative » a été détournée par les lobbys. La conclusion est sans appel. À l’aube du XXIe siècle, la violence illégale, mais parfois légitime, reste un acteur majeur des décisions politiques. On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs.

Jean-Yves Le Gallou (Boulevard Voltaire, 6 novembre 2014)

30/10/2014

Vide du politique et politique du vide...

Nous reproduisons ci-dessous un texte de Gérard Dussouy, cueilli sur Metamag et consacré au retour du politique en Europe après une longue période de vide.

Ancien professeur de géopolitique de l'université de Bordeaux, Gérad Dussouy est l'auteur d'un essai intitulé Fonder un état européen (Tatamis, 2013).

 

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Vide du politique/Politique du vide/Révolution

La société du vide que dépeignait Yves Barel, en 1984, est bien là.  Elle est consécutive au triomphe de la consommation, à la prévalence de l’activité marchande et financière sur toutes les autres formes d’activités humaines. Corrélativement, elle a vidé le politique de sa substance. Cette mutation globale n’est ni un fait du hasard, ni une nécessité historique.  Mais, elle est  le résultat d’une stratégie de longue haleine inspirée par l’interprétation véhémente de la philosophie libérale (celle que redoutait et condamnait David Hume), et, plus précisément, par une extrapolation du « paradigme smithien » qui convient si bien au monde des affaires, lequel sait l’instrumentaliser avec le plus grand  cynisme.
  En effet, il a été emprunté à Adam Smith deux idées qui fondent et légitiment l’argumentaire des hommes politiques occidentaux contemporains. Au-delà de leurs nuances partisanes, qu’elles soient de droite ou de gauche. La première, la plus connue, est que la généralisation de l’économie de marché et de l’échange, qui satisfait à la recherche du gain individuel, est la meilleure façon de développer « la richesse des nations ». La seconde est qu’il existe chez l’homme « un plaisir de sympathie réciproque » (in Théorie des sentiments moraux) tel que l’élévation du produit global, accouplée à l’expansion de la communication universelle, doit lui permettre de sortir de l’animosité latente de la sociabilité politique. L’homme mondialisé, sans appartenance identifiée, dépolitisé, sans préférences nationales ou culturelles, est ainsi devenu, en dépit de toutes les réalités qui en contredisent l’existence, l’icône de la pensée occidentale moderne. Au point que l’on voudrait enlever aux Européens leur droit à conserver leurs différences, et interdire qu’ils s’opposent, dès lors et à ce titre, au fait d’être remplacés sur leurs propres terres par des populations venues d’ailleurs. 

L’éviction du politique en Occident
La fin du politique a été stratégiquement réfléchie au lendemain de la Grande guerre, dont il faut dire, mais la seconde guerre mondiale aussi, combien elle a illustré les effets néfastes et catastrophiques de la part d’irrationnel qui peut habiter l’animal politique qu’est l’homme. Plutôt que dans l’internationalisme du président américain Wilson, c’est dans la conception d’un monde unifié (One World) qui occupe l’esprit de Franklin D. Roosevelt, laquelle lui est inspirée par son conseiller le géographe américain Isahïa Bowman, qu’il faut situer cette réflexion. Ce dernier cultivait l’idée d’un fédéralisme mondial, réalisable le jour où les Etats-Unis parviendraient à débarrasser le monde de ce qu’il jugeait être « la force la plus rétrograde du Vingtième siècle », à savoir l’Etat-nation. Dans les faits, il aura fallu attendre la fin de la Guerre froide, et que les Etats-Unis aient vaincu le communisme après avoir écrasé le nazisme, pour que l’économicisation des sociétés et des relations internationales devienne effective. Le nouvel ordre mondial, qui s’est esquissé à la fin du Vingtième siècle, n’est pourtant pas celui attendu par Washington. Il est demeuré, ou redevenu, un  « concert de puissances », nouveau par sa configuration géographique et parce qu’il a, maintenant, un chef d’orchestre asiatique qui, lui, n’a pas perdu le sens du politique. C’est donc en Europe que l’éviction de celui-ci est le plus net. A tel point que la bonne gouvernance (ou le « bon gouvernement ») consiste principalement à aligner, à coup d’ajustements vers le bas, les économies nationales sur les critères du marché mondial ; et d’abord, sur celui du travail. Il est symptomatique que ce que l’on tient pour être la « réussite » de l’Allemagne consiste à ce qu’elle y parvienne mieux que ses partenaires. Bien qu’elle soit plus fragile qu’il n’y paraît, et qu’elle doive tout à la bonne spécialisation internationale industrielle de la RFA (qui pourrait pâtir bientôt d’une insuffisance de ses investissements). Et sans qu’il s’agisse en contrepoint, car ce serait trop facile, d’exonérer les gouvernements français successifs de leurs propres gestions calamiteuses, cette « réussite » révèle une résignation consécutive à une impuissance du politique.

Cette impuissance est celle des Etats européens face à un environnement international dont ils sont incapables de mettre en cause les règles. Elle découle, à la fois, de leur dépassement structurel dans une mondialisation qu’ils ont voulue, et de l’adhésion obstinée de leurs élites au « paradigme smithien ». 

La  politique du vide
Le vide du politique est, dès lors, comblé, au niveau des partis de gouvernement, par une logorrhée convenue qui s’efforce d’expliquer qu’il n’existe pas d’alternative à l’inclusion dans un système mondial de plus en plus contraignant et régressif.  Qu’il faut donc accepter la fin du modèle social européen (gravement menacé, de toutes les façons, par l’état de la démographie des pays concernés), pour un autre plus inégalitaire et qui fait cohabiter, tant bien que mal, une élite compradore avec différentes catégories de nationaux. Parmi ceux-ci, les plus aisés ont à charge d’assister ceux qui le sont moins, ainsi d’ailleurs  que tous les nouveaux venus sur le sol européen. Les partis politiques sont aidés dans cette tâche par une pléthore de journalistes et d’informateurs dont la « fausse conscience » est remarquable (falsches bewusstein, dixit Franz Mehring). Elle consiste dans le fait que toutes ces personnes ne se rendent pas compte (ou ne veulent pas savoir) qu’elles sont là où elles sont, et rémunérées en conséquence, pour tenir le discours qu’elles tiennent. Alors qu’elles se croient porteuses d’objectivité, elles ne font que participer à un travail de persuasion.  La politique du vide conduit ainsi à vivre sur des acquis, à essayer de les faire durer le plus longtemps possible, tout en sachant qu’ils sont incompatibles avec la logique du système mondial en marche. En son sein, les rapports sont devenus trop inégaux et trop pénalisants pour n’importe lequel des Etats européens, pour qu’il en soit autrement.  La conscience de la chose éveille certains, mais la décadence est une période  confortable, au moins tant qu’il y a du patrimoine à liquider ou de l’épargne à épuiser (les Français en disposeraient, tous ensemble, de quelques 10 000 milliards d’euros). Cette résignation est, sans doute, ce qu’il y a de plus préoccupant dans la situation présente de l’Europe. Car, loin des théories sur la manipulation des foules, ou loin aussi de l’on ne sait quel complot mondial, il faut admettre que la situation est ce qu’elle est car elle satisfait, encore, à la quiétude de populations qui n’entendent pas se remettre en cause, ni du point de vue matériel, ni du point de vue symbolique (celui de leur idéologie et de leurs croyances), ni encore du point de vue comportemental. Par exemple, le problème de l’immigration, qui prend des proportions considérables, est avant tout celui de la démographie européenne, de la dénatalité et du vieillissement. Il est symptomatique d’une dégradation sociétale ancienne et d’essence individuelle. Et, malgré les déséquilibres démographiques internationaux, il va de soi qu’il se poserait avec moins d’acuité si les populations européennes étaient jeunes et dynamiques.    La politique du vide est donc sans perspective politique et sans vision stratégique globale. Elle se résume à une gestion économique «  au fil de l’eau » ; ou, pour être plus académique, à une « politique au fil de la croissance ».Cependant, l’économie ne règle pas tout, surtout que la croissance s’étiole. Et ce n’est pas demain qu’elle va retrouver des taux enchanteurs. Il ne peut pas y avoir en Europe de reprise forte et durable. Cela pour deux raisons : (1) la faiblesse structurelle de la demande interne (en termes de consommation comme  d’investissement) à cause du vieillissement de la population et de la saturation des marchés (que l’on essaie de surmonter à coups de gadgetisation des produits) ; (2) le recul de  la demande extérieure à cause des transferts de technologie et de la montée en gammes des productions des économies émergentes. L’impasse économique qui se dessine est d’autant plus à redouter que l’on sent bien que la mondialisation est au bord de l’implosion (il ne s’agit de quelques années) par suite au déferlement migratoire qui s’annonce, aux pandémies qui se développent, aux vertiges  politiques et culturels (ou religieux) induits par la nouvelle donne de la puissance. 

Le  retour du politique : du chaos à la révolution européenne
S’il doit avoir lieu, et tout ce que l’on a appris de l’Histoire le donne à penser, le retour du politique en Europe se fera à l’occasion du chaos (pour l’éviter, pour le surmonter ou parce que celui-ci l’aura rendu inéluctable), pris ici dans le sens d’une « destruction créatrice » (Schumpeter). Le retour se fera nécessairement sous des formes politiques nouvelles, à l’occasion d’une révolution européenne, au sens propre (celui du changement et de l’innovation), parce qu’on ne peut pas affronter des défis de dimension globale avec des instruments du passé. C’est ce qui, entre parenthèses, rend la démarche intellectuelle du Front National obsolète et dérisoire, son programme inadapté au réel et même contreproductif, et sa pratique partisane si incertaine, notamment quant à ses alliances. Et,  parce qu’en plus d’innover, il faut voir grand et loin devant, la restauration du politique sera le fait de jeunes Européens menacés de devenir minoritaires dans leurs propres patries. Pour cette bonne raison, mais aussi parce qu’ils ont appris à se connaître (c’est le bon côté de la « génération Erasmus ») et à transcender leurs nationalités, ils  auront compris que leur cadre d’action est continental. 
Renouer avec la primauté du politique, c'est donner la priorité aux intérêts matériels et symboliques des Européens contre ceux du marché ou encore ceux de la pseudo-société mondiale ; c’est se débarrasser, en même temps, des inhibitions idéologiques et des prescriptions de la pensée dominante. Cela devrait être permis par le chaos parce que, comme l’enseigne l’épistémologie pragmatiste, quand le contexte change, les valeurs changent aussi, comme les faits.  On est donc en droit de croire, ou d’espérer, que le chaos va enclencher une révolution cognitive, soit amener une autre façon de percevoir le monde et de penser le réel qui va remplacer le « paradigme smithien », épuisé. L’opportunité intellectuelle et cognitive créée par le chaos n’aura néanmoins de traduction politique possible que si les Européens ne se trompent pas sur la direction à suivre, en regardant en arrière et en voulant restaurer des institutions périmées, et si, en conséquence, ils savent se donner les moyens pour agir. L’instrument politique qu’ils doivent forger, et ils n’ont pas d’autre choix, parce que tout le reste n’est qu’illusion mondialisante ou, au contraire, aveuglement passéiste, est l’Etat européen révolutionnaire. Il est le seul moyen, pour les jeunes générations européennes, de mener à bien « les travaux d’Hercule » qui les attendent (remigration, restauration et autonomisation de l’économie européenne, relance de l’innovation technologique, etc.), pour se sauver.
La meilleure manière de se préparer mentalement à vivre cette mutation historique et à la conduire à bon terme serait de préfigurer l’instrument étatique dans un parti européen révolutionnaire. Ce serait là, le cadre transnational idoine pour expérimenter le vivre-ensemble-européen et pour préparer communautairement des solutions communes aux immenses difficultés qui se précisent.  Faute de ce retour du politique à la dimension du continent, il y a tout lieu de craindre que le chaos ne se prolonge, et cela sans la moindre contrepartie créatrice, en entraînant le délitement de la civilisation européenne. Surtout si, par malheur, la fragmentation nationaliste venait ajouter ses effets délétères aux contraintes du monde extérieur à l’Europe.

Gérard Dussouy (Metamag, 23 octobre 2014)