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identité - Page 33

  • Localisme, écologie et enracinement...

    Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné par Laurent Ozon, président du mouvement localiste et identitaire Maison commune, au site Le Rouge & le Noir. Il y précise sa vision d'une écologie enracinée...

     

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    Laurent Ozon : « Travailler et militer dans un cadre local écologique et enraciné »

    R&N : Pouvez-vous vous présenter ainsi que l’association Maison Commune dont vous êtes le président ?

    Laurent Ozon : J’ai 46 ans, je suis père de quatre enfants, ma famille est originaire de l’ouest des Pyrénées, des Ardennes, du Limousin et de Flandres. Depuis quinze ans, je dirige les entreprises que j’ai créées. Pour le reste, vous trouverez des détails sur mes engagements et responsabilités sur internet ou dans la presse. Maison Commune est un une organisation dont l’activité est l’identification puis la formation de potentiels politiques. Notre but est de mailler, d’influencer, d’aider les jeunes cadres de la périphérie politique sans chercher à les contrôler ni à les coordonner. Nous laissons chaque personne évoluer dans sa sociologie naturelle sans chercher à rassembler artificiellement nos membres autrement qu’à l’occasion de séminaires ou de projets nés de leurs initiatives. Lorsque l’un d’entre-eux à besoin d’aide, nous tentons de le mettre en relation avec ceux qui peuvent l’aider. Nous pensons que le modèle des cellules politiques est obsolète. Nous pensons que le gramcisme est obsolète. Nous préférons le Go aux Échecs [1]... Nous sommes sélectifs et notre fonctionnement n’est pas démocratique. De mon côté, au-delà des activités de Maison Commune, je m’attache à faire connaître mes analyses aussi largement que possible. Je reste un politique et j’aspire à y revenir pour jouer mon rôle au plus vite.

    R&N : Acceptez-vous le qualificatif d’« écologiste » ? Que signifie t-il pour vous ?

    Laurent Ozon : Je crois connaître le monde de l’écologie dans le détail. Je crois pouvoir dire que c’est la source de mon engagement. L’écologie me passionne mais elle n’est qu’un aspect de mon parcours et de mon histoire.

    R&N : Quels sont à vos yeux les enjeux écologiques les plus pressants ?

    Laurent Ozon : A la grosse louche : la mise à bas du système financier international reposant sur l’arnaque dollar et les institutions oligarchiques de Bretton-Wood, l’affaiblissement des transnationales irresponsables ; la maîtrise des flux migratoires et la transition énergétique et démographique.

    R&N : En quoi le système financier international est-il anti-écologique ?

    Laurent Ozon : Parce qu’il est la force la plus déterminante dans l’intensification du saccage du monde et qu’il est le dispositif de pouvoir le plus radicalement contraire à l’avènement de sociétés souveraines, conscientes de leur patrimoine, capables d’actions à long terme, responsables des effets de leurs décisions. Conditions nécessaires mais pas suffisantes, j’en conviens.

    R&N : Vers quelle(s) énergie(s) une transition crédible nous amènerait-elle ?

    Laurent Ozon : Vaste question là encore. Disons que qu’une bonne énergie est celle qui permet de satisfaire, pour l’essentiel, à quatre objectifs :

    1) satisfaire les besoins réels (il faut s’intéresser à ce paramètre et à ce qui permet de les faire diminuer) en puissance et en durée ;
    2) assurer l’autonomie et la sécurité de ses approvisionnements énergétiques ;
    3) limiter les impacts, risques écologiques et sanitaires (pollutions, attentats, etc.) ;
    4) avoir un coût compatible avec les besoins de l’économie.

    Toute décision en termes de stratégie énergétique qui laisserait de côté l’un de ces quatre critères ne serait pas pertinente. La question de l’indépendance ne sera donc jamais suffisante.

    Nous insistons pour notre part sur la nécessité de privilégier les investissements et les recherches visant à favoriser la relocalisation de la production énergétique, au moins pour ce qui concerne les besoins domestiques. Cette relocalisation sera facteur de stabilité, d’autonomie et moins consommatrice d’infrastructures (toujours fragiles, coûteuses et polluantes).

    Pour le reste, le mix énergétique  [2] et les investissements sur les alternatives énergétiques constituent la solution au problème. Il faut diversifier et appliquer des règles d’intérêt public aux choix énergétiques en France sur la base des quatre points cités précédemment. La France a massacré sa filière solaire alors que nous avions un savoir-faire de haut niveau dans ce secteur d’activité. J’ai eu l’occasion de rencontrer les responsables de la filière "solaire" en France et je reste persuadé qu’elle est une alternative sérieuse.

    Pour le nucléaire, aujourd’hui, malheureusement, encore indispensable, il faut poursuivre les recherches et en particulier financer le maintien d’un parc sécurisé. Cette énergie est dangereuse. Il faut fermer les centrales situées en zones sismiques et rendre les autorités de sûreté nucléaire indépendantes à l’égard des pressions des politiques et de celles des acteurs économiques de la filière. L’ASN (Autorité de sûreté nucléaire) n’a qu’une seule mission : la protection des populations. Elle doit pouvoir s’en acquitter de la manière la plus satisfaisante.

    Le gaz de schiste est pour le moment dangereux car les techniques d’extraction par fracturation dite « hydraulique » – en fait chimique –, sont polluantes. On constate que face à cette soi-disant « alternative énergétique », les réserves véritables seront de courte durée et si, aujourd’hui, les multinationales du pétrole cherchent à activer l’exploitation dangereuse du schiste, c’est pour deux raisons : 1) augmenter leurs profits ; 2) détendre l’approvisionnement de l’Europe à l’égard de la CEI (Communauté des Etats Indépendants) et le rapprochement quasi-tectonique entre l’Europe et l’Euro-sibérie, dont cette situation est porteuse.

    R&N : Quelle place pour les États-nations face à ces enjeux ?

    Laurent Ozon : Les États-Nations sont des formes transitoires d’organisation politique. Elles peuvent permettre de faire face à des enjeux à court terme car nous aurons besoin de souder des populations, et les barrières linguistiques constituent le principal frein à la diffusion des « stress collectifs » qui permettent la formation de collectivités actives dans l’histoire. Pour autant, il n’existe pas une seule forme de nation. Je rappelle souvent à mes amis souverainistes que les pays qui font régulièrement leur admiration pour leurs capacités de résilience ou de puissance, la Russie (CEI), la Suisse et l’Allemagne, sont tous trois des États fédéraux. Non des États centralisateurs. Le jeu est ouvert. Ayons un point de vue pragmatique avec nos institutions. Pas de fétichisme organisationnel.

    R&N : Que pensez-vous du « réchauffement climatique » ? Est-ce une thèse discutable ou une réalité à prendre en compte politiquement ?

    Laurent Ozon : Tout doit pouvoir être discuté. Le doute s’installe lorsque l’on cherche à imposer des stress collectifs autour de problèmes qui semblent échapper à l’action des citoyens politiques pour ne plus regarder que des institutions internationales et des actions de consommateurs. Je crois que nous pouvons dire qu’il y a des présomptions qui nécessiteraient des décisions politiques et qui justifieraient des remises en question des multiplicateurs de la puissance des hommes sur le monde. Je crois qu’il faut poursuivre ces études et pouvoir débattre de leurs résultats. Mais je constate que les médias et certains réseaux de pouvoir se servent de ces questions comme des armes de sidération mentale et de démoralisation politique. Ces campagnes de sidération révèlent bien la façon dont les élites considèrent le corps social, presque du bétail.

    R&N : D’où vient selon vous ce que vous avez appelé dans une conférence la « crise relationnelle entre l’homme et la nature ? » Quelle est, ou quelles sont, la ou les cause(s) des destructions écologiques contemporaines ?

    Laurent Ozon : Sans faire une généalogie de cette crise, vous pourrez consulter d’autres textes ou conférences pour ce faire, disons que la crise écologique n’est pas simplement une crise de gestion de ressources. Elle révèle la nature des relations que nous avons instauré avec la vie non-humaine sur Terre. Le terme de « ressource » est d’ailleurs en lui-même tout un programme. Quelle est la valeur intrinsèque d’une ressource ? Aucune. La seule valeur d’une « ressource » réside dans son utilité pour celui qui la désigne comme telle. La chosification du monde, la mise en « ressource » du vivant, sont les conséquences d’un changement lent mais profond de notre culture. La crise écologique est l’occasion de dévoiler que nous ne sommes pas simplement confrontés à un problème de gestion de moyens, de gestions de ressources, mais à une crise culturelle profonde dont les prolongements dépassent largement ce qu’il est convenu d’appeler la problématique écologiste. L’homme est devenu une force géologique planétaire et l’Europe a été au cœur de ce processus. Elle a donc produit une partie des anticorps qui permettront de mettre fin à la destruction de la beauté, de la grâce, de la vie libre et sauvage. Les Européens, comme premiers hôtes de la maladie, sont aussi ceux qui portent le remède. Nous portons ainsi le nouveau sens de la Terre en ce que nous pouvons, avec d’autres, fabriquer les anticorps qui permettront de résorber la mise en magasin de la vie. Pour cela il faut exister, pour cela il faut vivre, pour cela, il faudra assumer l’impératif de puissance.

    R&N : Êtes-vous, à l’instar de Serge Latouche ou de Paul Ariès, partisan de la décroissance ? Par ailleurs, pensez-vous que cette dernière, qu’on le souhaite ou non, soit inéluctable en raison, notamment, des pénuries énergétiques à venir, découlant du pic de pétrole ou d’uranium ?

    Laurent Ozon : Je parle de localisme car je ne trouve pas intéressant ce concept de décroissance. Il est publicitaire et polémique et me semble induire une sorte de linéarité du temps humain qui nous empêche de concevoir qu’il s’agit d’un dépassement, d’une réponse, et non d’une réaction ou d’un retour. Il a pour seul mérite d’interroger un concept central de la machine qui nous détruit : cette idée absurde d’un toujours plus mesurable et souhaitable, sans autre perspective que le trou noir d’une vie privée de sens, d’un monde privé de beauté. La décroissance ne sera pas une anti-croissance. Mais l’antithèse d’un prêt-à-penser sur le monde, sur la nature, sur la vie.

    R&N : Toutefois, partagez-vous les analyses qui font des pénuries énergétiques la cause d’un déclin à venir des économies occidentales ? Si oui, comment cela va t-il se concrétiser à vos yeux ? Si non, pourquoi ?

    Laurent Ozon : Je pense que les sociétés complexes ont un temps de vie. Que ce temps de vie est limité par leurs ressources, leur modèle énergétique et bien d’autres choses. En ce sens, je ne crois pas au collapse énergétique comme cause d’effondrement direct de notre pays à court terme. Il faudrait un livre entier pour répondre à votre question. Je vous renvoie au livre de Joseph Tainter : L’effondrement des sociétés complexes (2013).

    Pour faire simple, disons que notre avenir peut être de deux ordres : écroulement ou translation. Je m’explique. L’Empire romain ne s’est pas effondré à cause des grandes invasions, mais, sur une période de 140 années approximativement, durant lesquelles il a du faire face à la nécessité de faire fonctionner son organisation par sa propre production, sans compter sur de nouvelles conquêtes qui finançaient jusqu’alors le renforcement de sa complexification (administration, réseau routier, etc.) Lorsqu’il n’a pu continuer à financer sa complexification par de nouvelles conquêtes, il a du augmenter sa pression fiscale pour maintenir le même niveau d’organisation et assurer la sécurité des territoires vastes à complexifier. Plus la pression était forte et l’hétérogénéité de population importante, plus il a du faire face à des comportements asociaux et à une dégradation du civisme. Pour la compenser, il a dû renforcer son appareil administratif, son armée, etc.

    Le transfert de la communauté de proximité à l’État puis de l’État au marché, est une tendance lourde de nos sociétés actuelles. Lorsque les charges et taxes augmentent et que l’État, en contrepartie, ne peut plus fournir le même niveau de prestation, l’incivilité augmente aussi et donc les coûts de fonctionnement de l’État en sont encore augmentés, ce qui rétroagit sur tout le reste : maîtrise des frontières, lutte contre le crime organisé, délinquance, efforts pour échapper à l’impôt, baisse du niveau de l’enseignement, dégradation des compétences, et j’en passe. La complexité d’une société se mesure, pour faire simple, à la différenciation/spécialisation horizontale et à la hiérarchisation verticale.

    En clair, une société complexe (comme la nôtre) est déjà largement engagée dans ce processus. Elle se désintégrera dans l’anarchie, la violence et l’incompétence sous le poids des révoltes sociales, fiscales, ethnico-religieuses ou sanitaires. Il y aura bien sûr des évènements déclencheurs ; mais ils ne seront que des révélateurs non des causes suffisantes et nécessaires.

    L’alternative c’est la translation, c’est à dire la reconstruction d’un ordre économico-politique plus durable qui permettra de donner, sur des bases d’organisation renouvelées, des solutions à ce que nous ne pouvons plus résoudre dans celui-ci. Il y a eu de nombreux exemples de translations politiques dans le passé de l’Europe. Nous en vivrons d’autres. Le plus important n’est pas là.

    R&N : Que répondez-vous à ceux qui, de bonne foi, craignent de voir dans le localisme une tendance utile à la bureaucratie bruxelloise pour affaiblir les nations ?

    Laurent Ozon : C’est un discours classique des souverainistes qui pensent vraiment que toute décentralisation des pouvoirs est un abandon de puissance organisé par les adversaires de la France. Je ne dis pas que ce calcul-là n’existe pas, mais il faut relativiser cette analyse. Les États les plus souverains ou puissants ne sont pas les plus centralisés, les plus républicains et les plus jacobins. J’évoquais précédemment la Suisse, l’Allemagne ou la Russie. La France peut engager sa décentralisation autrement qu’en transférant les tares de ses élites nationales et les dysfonctionnements de ses institutions nationales à l’échelon régional, départemental ou local. Les diplodocus s’inquiètent mais le localisme n’est absolument pas incompatible avec l’existence d’un État souverain et puissant, au contraire. Il est un facteur de densification territoriale, culturelle, économique et de stabilité. Il sera l’une des clés de notre reconquête de souveraineté, pour peu qu’on n’oublie pas que la souveraineté n’est pas seulement une affaire nationale mais doit se penser de la famille à l’État. Il n’est pas raisonnable, et fort peu « souverainiste », de ne dépendre que de nœuds de productions d’énergies centralisés, d’infrastructures d’approvisionnement fragiles, de bassins céréaliers dédiés aux monocultures, de denrées dont l’approvisionnement ne repose que sur les échanges internationaux, de composants électroniques importés, et j’en passe.

    L’intérêt général est aujourd’hui de donner à chaque peuple les moyens de subvenir à une part importante de ses besoins, en particulier ce qui relève de l’économie de subsistance, par ses propres moyens et de reconquérir ainsi sa souveraineté. Seule notre capacité à satisfaire nos besoins vitaux pourra conjurer les explosions de violences qui ne manqueront pas d’arriver si la situation devait continuer à se dégrader.
     
    J’estime qu’une politique de relocalisation est inévitable à terme et qu’elle serait, si les politiques voulaient bien sortir de leur autisme, la seule option réaliste à suivre pour anticiper les déstabilisations sociales, économiques et identitaires à venir. Cette politique localiste sera un complément utile à un néo-protectionnisme dont je perçois mieux l’efficacité au niveau européen. La France peut créer l’électrochoc en Europe. C’est aussi dans ce cadre là que nous devons agir. Nos outils sont locaux, régionaux, nationaux.

    R&N : Quelles sont, de nos jours, les forces réellement « écologistes » à vos yeux ?

    Laurent Ozon : Toutes celles qui poursuivent les objectifs précédemment évoqués. Tous ceux qui cherchent à renverser l’oligarchie de l’argent, la mafiacratie des transnationales et à soutenir les alternatives économiques, énergétiques, technologiques, etc. Tous ceux qui luttent contre la souffrance animale, tous ceux qui luttent pour protéger les paysages, tous ceux qui cherchent à satisfaire leurs besoins autours d’eux et à servir leur environnement proche.

    R&N : Dans ces conditions, le Front National est-il une force « écologiste » ? Plus largement, quelles sont les propositions ou initiatives politiques, émanant de partis ou d’autres structures, en France ou ailleurs, qui vous semblent utiles ?

    Laurent Ozon : Le Front National est indispensable pour déstabiliser le système politique et faire avancer les thèmes de souveraineté et d’arrêt des flux migratoires dans la vie politique française. Pour le reste, il faut une force politique d’un nouveau genre aux français. Une force qui ne devra pas contrarier les épuisantes activités du FN, au moins jusqu’à 2017 mais qui avancera des propositions et une organisation crédible. Il faudra vite ouvrir les fenêtres. L’air devient irrespirable.

    R&N : Ne pensez-vous pas que la sémantique de « droits des animaux » est une erreur de marketing politique portant préjudice à la cause de la défense animale ? Ne faut-il pas plutôt, tout simplement, défendre un principe de compassion envers les plus faibles ?

    Laurent Ozon : Vaste question. Dans une société hyper-normative, certains ont pensé que c’était la meilleure façon de faire avancer ce combat. Je partage vos réserves sans oublier que le résultat reste le plus important. Pour défendre les animaux, il y a de nombreuses choses concrètes à faire. La première et la plus simple : ne plus acheter de produits industriels ou testés sur les animaux.

    R&N : Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui voudrait mettre sa vie quotidienne en cohérence, dans la mesure du possible, avec une prise de conscience écologique ? Peut-être pouvez-vous nous donner quelques exemples personnels ?

    Laurent Ozon : En six points :
    1) travailler et militer dans un cadre local écologique et enraciné ;
    2) rester en bonne santé mentale et physique ;
    3) ne pas s’isoler ;
    4) s’assurer d’être capable de maintenir son autonomie et sa sécurité ;
    5) faire des enfants ;
    6) être un vecteur d’informations alternatives et argumentées.

    R&N : Y a t-il des livres et/ou des auteurs phares que vous conseilleriez ?

    Laurent Ozon : Ne lisez pas trop, vivez, parlez, sentez, battez-vous. Tout est déjà en vous. Les livres ne vous apporteront pas ce qui vous manque. Éveillez par l’exemple plutôt que de chercher à convaincre par les mots en ayant toujours à l’esprit cette phrase de Nietzsche : « Là où il n’y a plus rien à aimer, passe ton chemin ».

    Laurent Ozon (Le Rouge & le Noir, 5 décembre 2013)

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  • Finkielkraut : « Il n’y a pas de nation sans préférence nationale »...

    Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné par Alain Finkielkraut à l'hebdomadaire Le nouvel Economiste à l'occasion de la parution de son dernier essai, L'identité malheureuse (Stock, 2013). Il y aborde notamment les questions de la nation, de l'identité, de l'appartenance, de la francophobie ou de la tyrannie de la bien-pensance...


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    Alain Finkielkraut : « Il n’y a pas de nation sans préférence nationale »

    Il est clair que la société française se désagrège petit à petit. Il s’agit, plus encore qu’une “déliaison”, d’une sorte de désaffiliation s’expliquant en partie par le fait qu’on a voulu, en France, neutraliser le sentiment d’appartenance à une nation, à un peuple. Mitterrand avait lui-même résumé cette tendance en affirmant : “Le nationalisme, c’est la guerre.” Cette phrase me paraît injuste à plus d’un titre.

    D’une part parce qu’on ne peut mettre sur le même plan la philosophe Simone Weil écrivant l’enracinement et Charles Maurras, théoricien de la révolution nationale et du pétainisme, tout comme on ne peut comparer le rapport à la nation du général de Gaulle et celui du maréchal Pétain. D’autre part, parce que dès lors que disparaît le sentiment d’appartenance à une nation, c’est l’idée même d’une communauté politique qui entre en crise. Il n’y a pas de citoyen du monde, c’est une évidence. Une nation est un espace qui n’est pas infini mais qui, au contraire, est délimité par des frontières faisant qu’au sein de ces frontières, ce qui arrive à l’autre vous arrive à vous-même : les inondations récentes en Sardaigne ont été une catastrophe nationale et non une catastrophe européenne !

    Si vous vous élevez au-dessus de cette idée de nation, vous pensez avoir vaincu vos préjugés mais en réalité, vous vous êtes libéré de toute obligation à l’égard de votre pays, si bien que vous n’êtes plus, face au monde, qu’un touriste ou qu’un consommateur. Ce qui représente un des périls de notre époque.

    La notion de frontières
    Nous sommes traumatisés par les horreurs du XXe siècle mais celles-ci devraient nous maintenir en alerte sur certaines réalités. Le geste inaugural de la Seconde Guerre mondiale fut, on semble l’avoir oublié, les troupes de la Wehrmacht repoussant dans un grand éclat de rire les barrières séparant l’Allemagne de la Pologne, car cette guerre était une guerre impériale contre les nations européennes, au mépris des frontières et, par-delà des frontières géographiques et historiques, au mépris de toute limite. Hitler, c’est l’hubris totalitaire. La démesure. Je crois donc qu’une mémoire véritablement respectueuse de ce qui s’est passé devrait nous emmener à réhabiliter la notion de frontières, ce que nous avons beaucoup de mal à faire.

    L’affaire Léonarda en est une illustration. L’interpellation et l’expulsion de cette jeune fille ont ému les lycéens lesquels ont reçu, dans leur mouvement de protestation, le soutien de plusieurs politiques et surtout de nombreux artistes qui, justement, militent pour l’ouverture des frontières. Parmi eux, notamment, des cinéastes tels qu’Arnaud Desplechin, qui sont à l’avant-garde du combat pour la régularisation des sans-papiers, que le mot même de frontière hérisse et qui ne méprisent rien tant que l’idée d’enracinement. Ils sont de plain-pied dans le monde global : très bien ! Mais ces personnalités militent, avec la même ardeur, pour l’exception culturelle. Or qu’est-ce que l’exception culturelle sinon la préférence nationale en matière de cinéma ?

    La préférence nationale
    C’est une réalité : il n’y a pas de nation sans préférence nationale. Si cette préférence nationale conduit à rejeter l’étranger, elle doit bien entendu être combattue ; mais si elle conduit à faire la différence entre le citoyen avec ses droits et ses devoirs et, précisément, l’étranger, elle est absolument légitime. Car la France est un pays et tout le monde ne peut être français de même que tout le monde ne peut être américain, cela n’aurait pas de sens. Prenez l’Italie. Le pays évoque une civilisation raffinée, une culture cinématographique, une langue, des villes extraordinaires.

    On comprend bien, dès lors, que l’Italie n’est pas un droit de l’homme mais une civilisation particulière dont le trésor doit être préservé. Voilà ce qu’il faudrait être en mesure de penser en France. Même ceux qui font profession de transgresser les frontières, dans la mesure même où ils restent des êtres incarnés dotés d’intérêts propres, retrouvent le sens de la nation et de la préférence nationale à l’instant où ces intérêts sont menacés. A ceux-là je demande simplement d’être cohérents. Un intellectuel aujourd’hui n’a pas besoin d’être courageux, c’est la chance de notre génération alors que les précédentes vivaient dans un climat de mort violente ; mais au moins, soyons cohérents !

    La crise
    Je pense que l’élément identitaire dans la crise que nous vivons actuellement est extrêmement important et qu’il est donc illusoire de penser que cette crise sera résolue le jour où s’inversera la courbe du chômage. La crise économique l’alimente, bien sûr, mais notre principale difficulté se situe ailleurs. Nous sommes tiraillés entre deux anthropologies contradictoires : l’homo oeconomicus et l’homo culturalis. Ceux qui raisonnent en termes purement économiques sont très radicaux.

    Je pense notamment à l’économiste Olivier Pastré qui nous expliquait dans une tribune récente qu’il manquerait bientôt 41 millions de travailleurs en Europe et qu’il fallait, par conséquent, encore plus d’immigration. Ouvrir les frontières et non pas contrôler les flux migratoires. Dans l’optique ultra-libérale, chacun cherchant à maximiser ses intérêts, nous sommes absolument interchangeables. Ainsi, s’il n’y a pas assez d’Espagnols en Espagne, il suffira d’y faire venir des Marocains. Ce qui revient à négliger la découverte par l’ethnologie de la diversité humaine.

    La diversité
    Nous savons qu’il existe des identités et que la culture façonne les individus. Mais si la culture a ce rôle cela signifie qu’il existe des cultures et qu’elles ne sont pas toutes nécessairement compatibles ; qu’elles peuvent se heurter. Ce qui est précisément en train de se produire en Europe où, sous le drapeau du métissage, nous voyons notre société se communautariser toujours davantage. Il faut comprendre que nous ne sommes pas interchangeables et en tirer les conséquences. Cela ne veut pas dire que les différences culturelles sont impossibles à surmonter. Mais cela signifie – et Lévi-Strauss le savait – que tout est une question de dosage.

    Le mode de vie majoritaire
    Si nous voulons vivre dans une société relativement harmonieuse, il faut que cette société ait une personnalité visible. Autrement dit, il faut que le mode de vie majoritaire puisse s’imposer, ce qu’il ne pourra faire qu’à la condition, précisément, de demeurer majoritaire. Or aujourd’hui, il y a de plus en plus de lieux, de quartiers, voire de villes où les nouveaux arrivants sont majoritaires.

    L’affaire de la crèche Baby-Loup en est un exemple criant. Lors du procès en appel, l’avocat de la jeune femme voilée qui protestait contre son licenciement expliquait benoîtement au magistrat de la cour d’appel que, par son intransigeance, la directrice de la crèche avait mis le feu aux poudres dans la ville de Chanteloup puisqu’elle y avait heurté de plein fouet le sentiment majoritaire. Devant ce type d’argument, on se dit que l’intégration va échouer et que la loi républicaine sera, un jour ou l’autre, contrainte d’abdiquer devant la force du nombre…

    Schizophrénie
    Nous sommes dans une situation tout à fait étrange. D’un côté nous célébrons les différences, de l’autre nous les désactivons. Les sociologues notamment nous ont appris qu’il n’y a pas d’humanité qui n’appartienne à une culture mais ce sont les sciences sociales aujourd’hui qui réfutent toute interprétation culturelle des comportements humains et qui nous répètent que le problème est de nature économique, sociale ou politique. Et le sexisme dans les banlieues ? Et l’antisémitisme ? Et la francophobie? Ils répondent : tout cela vient du chômage, d’une injustice sociale fondamentale. Le paradoxe est donc saisissant : nous sommes mis en demeure de célébrer la diversité d’un côté et de l’autre, sommés de la nier ; de faire comme si elle n’existait pas. Cette schizophrénie est évidemment au cœur de notre crise.

    Etre français aujourd’hui
    Il est évidemment très difficile de répondre à la question : qu’est-ce qu’être français aujourd’hui ? L’identité n’est pas une propriété, c’est une question ; quelque chose d’ouvert et d’évolutif. Mais comme l’a dit Régis Debray, ce sont ceux qui maîtrisent le mieux un legs culturel qui sont capables de le dépasser. Plutôt que de parler de roman national je dirais donc que nous sommes, nous autres Français – Français de souche, car cela existe, ou Français de fraîche date, comme moi – dépositaires d’un grand héritage culturel. La France est une civilisation, ce qui est une chance. Certains peuples, au XIXe siècle, ont dû aller chercher leur identité dans leur folklore mais la France n’en a pas eu besoin : elle a une culture, une littérature, une langue… Je voudrais qu’on ait un peu plus conscience de la richesse de cette civilisation, qu’on ait un peu plus de gratitude pour la beauté de cet héritage.

    Surtout, la société française ne peut évidemment pas se résumer à une juxtaposition de particularismes vivant côte à côte, ce doit être une communauté de destin. J’aime beaucoup cette phrase de Raymond Aron qui dit que “renier la nation moderne c’est rejeter le transfert à la politique de la revendication éternelle d’égalité”. Car c’est aussi cela la nation : une communauté dont tous les citoyens sont coresponsables et dont ils déterminent ensemble les aspects essentiels. Dès lors que disparaît ce sentiment de coresponsabilité, le citoyen s’efface.

    Lorsqu’il y a eu l’affaire des premières lycéennes voilées, à Creil, j’ai vu la fragilité de la République et je l’ai aimée à partir de là. De même avec la France : c’est la montée de la francophobie, en France même et le sentiment que peut-être nous entrions dans une société multiculturelle et post-nationale, qui m’ont fait mesurer la réalité de mon attachement à cette nation et surtout l’ampleur de ma dette à son égard.

    Car j’ai une dette : c’est la langue que je parle, c’est la culture dans laquelle j’ai baigné… Je ne suis pas mon propre créateur, je ne me suis pas inventé, je viens de quelque part et je défends cet enracinement. Les citoyens modernes de France et d’Europe voudraient pouvoir penser le monde à travers les seuls prismes de l’économie, du droit et des droits de l’homme. Autrement dit, ne pas prendre en compte la durée de l’enracinement sur le territoire. Mais en France il y a des citoyens. Un immigré tout juste naturalisé a évidemment autant de droits qu’un Français ayant des ancêtres français, il n’est absolument pas question de contester cette égalité juridique ; mais de l’égalité on veut aujourd’hui aller jusqu’à l’équivalence : “puisqu’ils ont les mêmes droits, ils sont aussi français…”.

    Cela n’a pas de sens car, qu’on le veuille ou non, il y a aussi une connaissance par le temps. Lorsqu’on immigre en France, c’est bien pour rencontrer cette civilisation, cette culture. Pour en faire l’apprentissage parce qu’elle n’est pas vous, qu’elle a un ancrage historique, une profondeur de temps. Or un certain nombre d’immigrés aujourd’hui refusent de faire ce mouvement vers la France. Et beaucoup d’intellectuels leur donnent raison parce que, pour eux, seule compte l’égalité juridique.

    Etre soi-même un étranger
    Il est vrai que si vous vous retrouvez dans un quartier ou dans une ville où les musulmans venus d’Afrique ou du Maghreb sont majoritaires, et s’ils choisissent la voie du fondamentalisme, alors vous vous sentez perdus, plus tout à fait chez vous. Ceux qui raisonnent en termes analogiques concluent à une peur de l’étranger, à un refus de l’autre, mais ce n’est absolument pas cela. C’est le sentiment d’être soi-même un étranger. D’être soi-même, en France, regardé avec curiosité, parfois avec hostilité ; comme un autre. Or on ne peut pas être un autre chez soi, c’est impossible !
    Beaucoup voient aujourd’hui dans l’idée même de “chez soi” une première manifestation de fascisme et de racisme, alors que c’est une condition de l’existence humaine. Au nom de l’antifascisme, on doit donc en arriver à nier les besoins de la vie humaine ? A réfuter un certain nombre de conditions requises par l’individu pour s’épanouir ? C’est extrêmement grave.

    Crise d’intégration et désaffiliation
    Je dirais qu’à l’heure actuelle, un double problème menace la société française : d’un côté une crise d’intégration et, de l’autre, un mouvement accéléré de désaffiliation des individus. Il s’agit d’un problème interne aux démocraties il est vrai, et c’est la conjonction de ces deux mouvements simultanés qui caractérise notre époque. Le résultat en est bien connu : ceux qui pourraient bénéficier de l’héritage culturel national le rejettent, car ils ne veulent pas s’encombrer de ces vieilles lunes, futiles et dépassées. Or pour une société, quelle qu’elle soit, le refus de la transmission constitue un véritable risque d’appauvrissement.

    Ce ressentiment contre le “donné” sous toutes ses formes est une des caractéristiques des “modernes” qui ont la volonté d’être entièrement libres pour, au bout du compte, pouvoir s’inventer eux-mêmes. Ce qui explique qu’aujourd’hui, avec le succès de la théorie du genre, même celui-ci est récusé, considéré comme un stéréotype, comme un facteur d’enfermement hérité de l’Histoire. Pour moi, il y a là une forme d’ultra-subjectivisme qui nous vide.

    La francophobie
    La francophobie est un phénomène très répandu en France que beaucoup ont du mal à reconnaître pour ce qu’il est : un racisme anti-Français. A la faveur de l’affaire Taubira, on a prétendu qu’il n’existait pas. Que seul existait le racisme, effectivement ignoble, dont Christiane Taubira était l’objet, ce qui est absurde et s’apparente tout simplement à un déni de réalité : non seulement cette francophobie existe mais, ce qui est plus grave, elle est relayée en France par ceux-là mêmes qui ont rejeté non seulement le débat sur l’identité nationale – ce qui pouvait se concevoir car il était opportuniste – mais aussi le mot même d’identité nationale en le qualifiant de fasciste. Mais si le concept même d’identité française est fasciste, si l’identité française elle-même est criminelle, il ne reste plus à la France comme solution que de sortir d’elle-même, de renoncer à tout ce qui la constitue, ce qui est une forme de folie.

    La tyrannie de la bien-pensance
    Dans ce contexte, la notion de courage est essentielle. Pas celle de courage physique qui obsédait ma génération, celle des gens nés après la guerre et qui, des années durant, se sont demandé comment ils auraient su résister face à la torture – question qui m’habite encore. Le courage qui est requis aujourd’hui est d’un autre ordre : il consiste à se montrer capable de soustraire la pensée à la tyrannie de la bien-pensance pour regarder la réalité en face et, ainsi, affronter l’inconnu. Malgré les oukases, les amalgames et les injures dont on peut faire l’objet. C’est cette force et cette volonté qui sont réclamées actuellement, aussi bien de l’homme d’action que de l’homme de réflexion et en tout premier lieu, bien évidemment, du politique.

    Je ne suis pas sûr que celui-ci soit à l’heure actuelle en mesure de répondre à cette attente, lui-même étant atteint du syndrome du politiquement correct. Et lorsque je pense à la gauche au pouvoir, je lui accorde des circonstances atténuantes car ses intellectuels ne l’aident vraiment pas à affronter le réel. Au contraire : ils interposent un écran de fumée, fondé sur les traumatismes du siècle passé, entre la réalité et la vision politique. Il faudra pourtant finir par affronter cette réalité. Autrement dit, oser la voir et la dire.

    Alain Finkielkraut, propos recueillis par Caroline Castets (Le nouvel Economiste, 4 décembre 2013)

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  • L'ombre de Terra Nova...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous une chronique d'Éric Zemmour sur RTL, datée du 17 décembre 2013 et consacrée au rapport sur l'intégration publié sur le site internet de Matignon, et qui a provoqué de nombreuses réactions...

     


    Rapport de l'intégration : ni un couac, ni une... par rtl-fr

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  • La Compagnie de la Grande Ourse...

    Les Amis du Livre européen viennent de publier La Compagnie de la Grande Ourse, un roman de Saint-Jall. Historien et aventurier, l'auteur nous propose un grand roman pour adolescents dans lequel souffle l'esprit du Wandervogel, celui de la révolte, de la jeunesse et de l'identité...

    Le livre peut être commandé directement sur le site : Les amis du livre européen.

     

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    " Année de la Pierre.

    Dans une société qui vole en éclats, minée par tous les renoncements, des jeunes gens choisissent de se lever, portés par la volonté et l’espoir.

    Ils brûlent de connaître une fraternité plus grande, ils rêvent d'un monde sensible à leurs chants. Ils arpentent des sentiers oubliés et découvrent le pouvoir étonnant de la poésie et de la beauté.

    Les Compagnons de la Grande Ourse, partis porter la révolte dans le Grand Pays, parviendront-ils à faire entendre leur cri de révolte et de fierté ?

    Dans cette fresque d'un proche avenir, Saint-Jall lance un appel aux destins particuliers qui ont déserté notre époque, refusant d'être le triste contemplateur d'une ère de décadence.

    Ainsi rejoint-il le philosophe, pour qui l'important n'est pas la description des événements mais la mise en lumière de leur signification par delà le temps. "

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  • Alain Finkielkraut et « L’identité malheureuse »...

    Nous reproduisons ci-dessous un article de Didier Marc, cueilli sur Polémia et consacré au dernier ouvrage du philosophe et essayiste Alain Finkielkraut, L'identité malheureuse (Stock, 2013), qui rencontre un succès mérité en librairie...

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    « L’identité malheureuse » de Alain Finkielkraut

    La sortie du dernier livre de l’auteur de « La Défaite de la pensée » a donné lieu dans une certaine presse à un déluge de commentaires absolument délirants ! Dans « Le Monde », Jean Birnbaum estime ainsi qu’Alain Finkielkraut « ne s’appartient plus lui-même », Jean-Marie Durand des « Inrocks » dénonce sa « mélancolie revêche », son « humeur maladive », Frédéric Martel dans « Slate  »  parle de « la faillite d’une grande intelligence », d’un « esprit devenu malade » et qu’il faut « combattre », enfin, pour Aude Lancelin de « Marianne » il n’est qu’ « un agité de l’identité ». Finkielkraut serait donc un aliéné, un malade qu’il faut enfermer, sinon abattre ! Ces propos totalitaires de plumitifs soi-disant libertaires suffiraient à justifier l’achat de « L’identité malheureuse », mais, au-delà de la réaction à de telles infamies, il importe de lire et de faire lire cet essai car son contenu est essentiel.

    La notion d’identité, réponse romantique à la notion d’égalité

    Avant de traiter le thème de l’identité stricto sensu, Finkielkraut aborde notamment la question de la « mixité française » en évoquant la question du port du voile ou de la burqa dont il approuve l’interdiction, au nom, certes, de la laïcité, mais surtout de la défense « d’un mode d’être, d’une forme de vie, d’un type de sociabilité », c’est-à-dire d’une « identité commune ». C’est à partir de ce concept qu’il s’attache au sujet principal de son livre (l’identité française), dans un long chapitre intitulé « Le vertige de la désidentification ».

    Il rappelle d’abord que c’est le romantisme qui a introduit la notion d’identité comme réponse à la notion d’égalité conçue par la philosophie des Lumières et mise en pratique par la Révolution. A la suite d’Edmond Burke, auteur de Réflexions sur la Révolution de France, les penseurs politiques du romantisme souligneront l’importance de « l’appartenance, de la fidélité, de la filialité, de l’inscription dans une communauté singulière ». Plus tard, Maurice Barrès écrira que « l’individu s’abîme pour se retrouver dans la famille, la race, la nation, et proclamera sa volonté de défendre avant tout son « cimetière », c’est-à-dire « la suite de [ses]descendants » qui ne font « qu’un seul et même être ».

    Contre « l’oikophobie », la détestation de son propre pays

    Depuis, certains intellectuels s’efforcent de déconstruire tout ce qui touche à l’identité nationale. A la prétendue xénophobie des Français, ils opposent « l’oikophobie », (oikos signifie « maison »), c’est-à-dire la détestation de son propre pays. Pour les « oikophobes », l’immigration de peuplement est une chance pour la France, et les étrangers doivent nous apprendre « au moins à devenir étrangers à nous-mêmes, à nous projeter hors de nous-mêmes, assez pour ne plus être captifs de cette longue histoire occidentale et blanche qui s’achève » (Alain Badiou).

    Commentant l’abandon du débat sur l’identité nationale et la dissolution de la Maison de l’Histoire de France, Finkielkraut  écrit : « La France n’occupe plus le tableau. […] Elle n’est plus un singulier collectif, le substrat d’une aventure ou d’un destin, mais un réceptacle d’histoires multiples ». Le dessein des « oikophobes » est de « neutraliser l’identité domestique, cette chimère assassine, au profit des identités diasporiques et identitaires ». Désormais, poursuit-il, « l’origine n’a droit de cité qu’à condition d’être exotique » et « notre identité n’est faite que de diversité ». Dans le même temps, alors que s’exerce une véritable dynamique « d’effacement des frontières et de nivellement des différences », le Système gère la désintégration nationale, phase ultime avant la mort de l’identité française.

    S’il dénonce avec virulence et pertinence les ravages de la société multiculturelle (on regrette cependant qu’il passe sous silence les méfaits de la mondialisation), Alain Finkielkraut prononce avant tout avec ce livre un vibrant et bienvenu plaidoyer en faveur de l’identité nationale. On ne peut que s’en réjouir !

    Didier Marc (Polémia, 4 décembre 2013)

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  • Identité, influence, puissance...

    Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné par l'essayiste et économiste Hervé Juvin à Bruno Racouchot pour la revue Communication & Influence, éditée par le cabinet COMES. Hervé Juvin, qui avait déjà marqué les esprits avec Le renversement du monde (Gallimard, 2010), vient de publier un essai remarquable et politiquement incorrect, intitulé La grande séparation - Pour une écologie des civilisations (Gallimard, 2013), dont nous vous recommandons chaudement la lecture.

     

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    Dans votre dernier ouvrage, on voit que le processus de mondialisation exerce son pouvoir d'une part brutalement via les normes, la finance et le droit ; et d'autre part plus subrepticement via une pensée unique qui ne tolère pas la diversité des identités et des valeurs. Nous sommes donc bien là confrontés à un système de domination combinant hard et soft powers ?

    Permettez-moi de commencer par une anecdote historique rapportée par Alain Peyrefitte, qui tenait les minutes du conseil des ministres du général de Gaulle. Lorsqu'il organise son gouvernement, le général de Gaulle confie à Jean Foyer la charge de Garde des Sceaux. Il lui donne expressément la mission de respecter l'ordre suivant dans la hiérarchie des préoccupations : l'Etat d'abord, puis le droit. L'Etat et la nation ont primauté sur les formes et la conformité du juridique. Or, nous vivons aujourd'hui exactement l'inverse. L'Etat apparaît comme le moyen de la mise en conformité du peuple et de la nation au regard de normes et de règles venues d'ailleurs. A la source de ce dysfonctionnement, il y a Bruxelles bien sûr, mais surtout Washington. Car beaucoup de mesures qui entrent en application en Europe viennent directement de tel ou tel think tank, ONG ou relais d'influence américain. Ce qui dénote au passage un vide de la pensée et de l'analyse inquiétant sur le Vieux continent.

    Si l'on fait ainsi l'histoire des mots comme "gouvernance", "conformité juridique", "création de valeur", on observe qu'ils sont d'importation nord-américaine récente. On voit aussi que les "droits de l'homme" ne sont plus une proclamation généreuse, à caractère général sans conséquence légale concrète. Dans les faits, ils sont aujourd'hui devenus une arme politique et géopolitique de premier plan, qui peut être utilisée pour saper l'unité interne de n'importe quel pays et n'importe quel peuple. Peu d'historiens et d'analystes politiques se sont essayés à décortiquer ce processus. A l'exception notoire de Marcel Gauchet qui publie en 1980, dans la revue Le Débat, un article de fond intitulé très clairement "Les droits de l'homme ne sont pas une politique", où il souligne notamment que "la conquête et l'élargissement des droits de chacun n'ont cessé d'alimenter l'aliénation de tous". Marcel Gauchet persévère et signe en 2000, toujours dans les colonnes de la revue Le Débat, un autre article intitulé "Quand les droits de l'homme deviennent une politique". Il n'apporte pas la réponse, mais je crois qu'en filigrane, nous pourrions deviner que ce soit une catastrophe ! En réalité, le système unique, c'est le rêve que tous les humains soient les mêmes partout dans le monde, sans que leur origine, leur sexe, leur croyance, leur langue, leur communauté politique puissent leur donner une identité. Ce qui justifie la remarque de René Girard, qui explique qu'à force de tolérer toutes les différences, on finit par n'en plus respecter aucune. Je crains ainsi que sous couvert de l'éloge indiscriminé des différences individuelles, on soit en train de faire disparaître à grande échelle et très rapidement toutes les différences réelles, lesquelles sont par nature et donc nécessairement collectives.

    Ces différences politiques, religieuses, de mœurs, de droit... sont ainsi visées directement par le rouleau compresseur de la mondialisation et son corollaire, à savoir la conformité aux droits individuels.

    Pour ce qui est de combattre ce soft power de la pensée unique à l'échelle mondiale, quelles stratégies de contre-influence imaginer et sur quel socle les faire reposer ?

    Il nous faut ouvrir les yeux et travailler. Nous devons nous mettre d'urgence aux outils et à la logique du soft power. Je suis frappé du fait qu'en Chine, aux Etats-Unis, en Russie et dans bien d'autres pays émergents, on travaille sérieusement cette question. Un exemple : la floraison de think tanks et d'ONG anglo-américaines a permis que de nouveaux concepts soient acceptés comme vérités d'Evangile, en France, en Europe ou ailleurs, à notre plus grande défaveur. C'est la construction de dispositifs intellectuels, d'outils de diffusion et de promotion, qui favorise cette puissance discrète. De même, le repérage de jeunes talents ou de personnages ayant une audience fait partie du jeu. Voyez comment certains diplomates américains travaillent avec les minorités visibles des banlieues françaises. Ces jeunes sont assez vite conviés à venir à Washington pour participer à des travaux, et entrent ainsi dans une spirale d'influence. Il y a donc travail à plusieurs niveaux : organisation, déploiement de moyens, recherche d'incitations productives, puis montée en puissance et synergie. Chinois, Russes, Américains, Israéliens... ont tous une conscience aigue que les distinctions entre public et privé s'effacent quand l'intérêt national est en jeu. Encore plus quand il s'agit d'un enjeu de survie.

    Le libre-échange, l'égalité entre les peuples, et autres thèmes en vogue sont en fait des doctrines à vocation d'exportation, de la part d'entités politiques qui se conçoivent comme des puissances en lutte. Or dans cette lutte, tous les outils – commerciaux, juridiques, intellectuels, militaires, etc. – doivent être employés au service de l'intérêt national. Prenez l'exemple des sociétés les plus créatives, les plus échevelées et innovantes, comme le sont les sociétés américaines de la sphère internet : elles travaillent main dans la main avec les agences de renseignement des Etats-Unis ! Nous sommes là aux antipodes de notre praxispolitique actuelle, bien française, qui veut qu'il y ait une frontière bien marquée entre sphère publique et sphère privée. Nous ne parlons malheureusement pas en France en termes d'intérêt national. On s'interdit de travailler main dans la main entre public et privé alors que l'intérêt national l'exigerait. A cet égard, les dogmes de la Commission de Bruxelles – par exemple en matière de concurrence – nous font énormément de mal et surtout nous bloquent dans l'expression de notre puissance.

    Le concept d'identité se trouve au cœur de la démarche développée depuis quinze ans par Comes Communication. Selon vous, la mise en valeur de son identité par une entreprise ne constitue-t-elle pas un puissant facteur différenciant, donc un avantage concurrentiel ? En ce sens, l'identité, qui permet d'affirmer sa spécificité et son authenticité, ne s'impose-t-elle pas comme un facteur de performance, générant de la création de valeur, pour les entreprises comme pour d'ailleurs toute organisation ?

    En matière d'identité, ce qui a fait durant des siècles l'autorité et l'écoute du discours français, c'est d'abord son autonomie, faisant de nous un pays non-aligné pas vraiment comme les autres. Notre parole n'était pas celle d'une superpuissance, mais celle d'une puissance phare en matière d'intelligence et de liberté. Si l'on devait refaire aujourd'hui une conférence de Bandung [ndlr : conférence des non-alignés en 1955], la France y aurait pleinement sa place, aux côtés de ceux qui entendent conserver leur identité et leurs singularités. Là réside sans doute le grand champ géopolitique de demain.

    De même, ce qui vaut pour la sphère politique vaut aussi pour les sociétés privées. Depuis une trentaine d'années, ces dernières développent des stratégies essentiellement guidées par des critères financiers. Or les stratégies ainsi définies s'arrêtent à la surface des choses. Parce qu'à mon sens, les entreprises qui seront gagnantes sur le long terme seront celles qui auront su développer, en interne comme en externe, une identité propre, autrement dit une singularité les distinguant de leurs concurrents et de leur environnement. Cette identité assure leur pérennité dans le temps car elle est transmissible. On observe d'ailleurs que la définition de cette identité d'entreprise est fréquemment liée à la personnalité d'un dirigeant, qui marque souvent plus par l'implicite que par l'explicite. L'identité n'est ni une succession de power points, ni une logique de ratios. L'identité ne se laisse jamais mettre en équation ni cerner par les chiffres. Une entreprise qui se réduit à des chiffres se réduit assez vite à rien. Si elle veut agir dans la durée, et favoriser la création de valeur ajoutée, la résilience, la capacité de mobilisation des équipes, l'entreprise doit s'efforcer de jouer sur son identité bien plus que sur le socle fallacieux des chiffres.

    Sur le plan géostratégique et géoéconomique, le recours aux liens identitaires constitue à vos yeux un moyen idoine pour enrayer la montée en puissance à l'échelle planétaire de l'individu-déraciné-et-consommateur que prône la mondialisation. Le rôle-clé de l'identité, son action, son rôle s'appliquent-ils de la même façon aux individus, aux peuples, aux Etats ? Comment l'identité s'intègre-t-elle dans les rapports de force économiques, politiques, sociaux, culturels... ?

    Si l'on se place dans une perspective historique, il apparaît que l'identité est clé dans tous les processus de résilience ainsi que dans la performance stratégique. On a usé et abusé de la formule de Sénèque, selon laquelle il n'estpas de vent favorable à celui qui ne sait où aller. Je serais tenté de dire qu'il n'y a pas de vent favorable non plus pour celui qui non seulement ne sait pas qui il est, mais en outre, ignore qui l'accompagne sur le bateau. La capacité à affirmer une identité va de plus en plus s'imposer comme un élément-clé dans les années à venir. L'idée américaine selon laquelle on doit fermer les yeux sur les questions de sexe, de religion, de culture, d'appartenance à une communauté, aboutit à nier même la notion même de singularité des hommes et des organisations. Or, ce sont justement ces singularités ne se réduisant pas à une valeur monétaire qui vont compter dans les années à venir. Les entreprises qui se laisseront prendre au piège de l'indifférenciation et de la mondialisation, passeront à côté de cette question-clé de l'identité. L'entreprise sans usine, qui externalise tout, qui sous-traite au point de perdre la maîtrise de ses métiers de base, se trouve en fait réduite à rien, dépassée et dévorée. Prenons l'exemple d'une chaîne de supermarchés: ce sont d'abord des épiciers, avec l'alliance subtile de leurs défauts et leurs qualités, qui in fine produit leur identité. Ce ne sont pas des comptables ou des financiers qui en sont les artisans. Nous avons donc bien là affaire à des logiques intimes, clairement différentes.

     

    Vous écrivez dans votre dernier livre : " La décomposition des nations européennes procède de la censure, de la grande fatigue devant l'histoire et de leur soumission par en haut aux institutions internationales, par en bas aux communautés et minorités revendicatrices." Comment les peuples peuvent-ils espérer agir pour renouer avec cette énergie vitale et cette confiance en eux qui leur permettront d'affronter les défis à venir ?

    Nous sortons d'une période de prospérité dont nous n'avons pas eu clairement conscience. En France et en Europe, l'immense majorité de la population vit bien. Au regard de l'histoire de l'humanité, je dirai même que ce constat constitue une exception : pacification des territoires, niveau de vie, santé, etc. nous avons prospéré durant ces dernières décennies sur un mode extrêmement privilégié. Le retour au réel risque d'être quelque peu brutal. Nous allons devoir nous confronter de nouveau aux dures réalités géopolitiques.

    Le facteur déclenchant sera probablement l'explosion de la classe moyenne. La lucidité politique va s'imposer rapidement à nous. En outre, l'idée béate dans laquelle se complaît l'Europe, selon laquelle tous les problèmes de ressources sont liés aux marchés et aux prix, va trouver de fait ses limites. Nous allons très vite basculer sur des logiques de survie, n'ayant plus rien à voir avec une approche rationnelle. Et probablement assister demain, avec la question de l'eau, des terres rares ou des terres arables, à des défis semblables à ceux du pétrole hier. Le pétrole est un objet géopolitique, bien avant d'être l'objet du marché. Par la force des choses, nous allons donc être ramenés aux réalités des enjeux géopolitiques. Et notre survie va exiger que soit dès lors prioritairement prise en compte la notion d'intérêt national.

    Ne nous leurrons pas : la question de notre survie politique se trouve bel et bien posée. Est-ce que quelque chose qui s'appellera encore la France existera en 2050? L'Union européenne existera-t-elle en 2020? Pour ma part, ce qui m'inquiète, c'est que nos élites et nos dirigeants ne me paraissent pas formés pour faire face à ces défis. Ces gens ont toujours œuvré dans un monde de continuité. La question était : va-t-on faire + 3 % ou + 5 % de croissance ?... Oui, nous entrons dans un monde avec des perspectives radicalement différentes. Ce qui veut dire que notre mindset, notre disposition d'esprit, notre logiciel de pensée, et donc toutes nos approches stratégiques, doivent être revus de fond en comble.

    C'est là, me semble-t-il, le vrai défi d'actualité pour la pensée française. A savoir la capacité à penser le monde de l'après-mondialisation, du retour des singularités, des identités et des déterminations politiques. Je crois que nous avons tous les atouts pour cela. A condition toutefois de ne pas céder à la paresse ou à la facilité intellectuelle, qui nous conduisent à renoncer et à perdre notre place dans le monde. Ne nous y trompons pas : au-delà des rodomontades et des stupidités de notre politique étrangère - qui jouent assez peu, en fait, sur le long terme - c'est la capacité de la France à être un émetteur d'idées, un diffuseur de pensée, avec une réelle autorité et une authentique aptitude créatrice, qui compte. Mais prenons garde à ce que ces atouts ne soient pas en train de s'épuiser...

    Hervé Juvin, propos recueillis par Bruno Racouchot  (Communication & Influence, novembre 2013)

     

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