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enracinement - Page 4

  • "Le vrai conservateur pense que notre civilisation est fragile mais qu’on peut la défendre"...

    Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné par Frédéric Rouvillois à Atlantico à l'occasion de la sortie du Dictionnaire du conservatisme, dont il est un des maîtres d’œuvre. Professeur de droit public à l’université Paris-Descartes, Frédéric Rouvillois est l'auteur de plusieurs ouvrages d'histoire des idées comme Histoire de la politesse (Flammarion, 2006) ou L’invention du progrès (CNRS éditions, 2010) et plus récemment, Une histoire des best-sellers (Flammarion, 2011).

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    Frédéric Rouvillois : "Le vrai conservateur, c’est celui qui pense que notre civilisation est fragile mais qu’on peut la défendre"

    Atlantico : Écrire un dictionnaire, en tant que "livre sur la signification des mots" n'est-ce, dès le départ de votre travail, une démarche foncièrement conservatrice – par exemple si on l'oppose à une encyclopédie qui vise à rassembler l'ensemble de toutes les sciences ?

    Frédéric Rouvillois : C'est une question amusante et originale à laquelle je n'avais pas pensé, mais effectivement, en un sens, il y a dans la démarche encyclopédique une forme de dimension prométhéenne – une volonté de dominer le monde, l'univers, d'un seul regard – alors que la démarche du dictionnaire est plus mesurée, plus prudente, plus modeste. Le dictionnaire se soumet d'une certaine façon au réel là où l'encyclopédie semble vouloir soumettre le réel. D'où une dimension conservatrice du dictionnaire, et ce sur plusieurs plans : par la philosophie comme nous venons de le montrer, mais aussi conservatrice en tant que force conservatoire des mots, de la langue et de la culture.

    En France, depuis la parution du premier dictionnaire sous le règne de Louis XIV, c'est ainsi qu'on pense cet objet.

    On parle souvent d'une certaine inadaptation de la culture française au conservatisme, ou du fait que le conservatisme n'a pas de grande tradition politique définie comme par exemple en Angleterre. Mais votre dictionnaire regorge de penseurs, courants intellectuels ou écrivains qui portent au pinacle la pensée conservatrice, même si ces courants peuvent sembler parfois concurrents, sinon contradictoires. La supposée "faiblesse" du conservatisme français (mais en même temps son intérêt) ne réside pas dans cette diversité concurrentielle des conservatismes qu'a produit sa culture ?

    Oui, et on en revient au choix du dictionnaire : le conservatisme n'a jamais trouvé son nom en France, si on excepte une petite partie du XIXe siècle avant d'être ostracisé et rejeté de manière presque systématique par la suite. Au XXe siècle, il y a une foule de penseurs qui sont de par leur pensée des conservateurs, et veulent défendre par exemple une forme de tradition, d'enracinement, d'identité mais qui soit n'utilise pas ce terme pour se désigner (c'est le cas par exemple du général de Gaulle) ou en viennent à récuser ou refuser violemment ce terme quand il leur est assigné. Ils sont nombreux. L'un de ceux qu'on a beaucoup évoqué dans ce livre est Maurras, qui refusait très largement ce qualificatif de conservateurs, lui-même considérant ce terme comme désignant les conservateurs de la fin du XIXe siècle, soit un courant sans colonne vertébrale ou véritable ligne de pensée.

    On a aussi l'impression que plus qu'une doctrine, le conservatisme est un état d'esprit, comme le souligne par exemple le titre d'un ouvrage d'un grand penseur conservateur américain, Russell Kirk, quand il parle de "conservatist mind" ou d'"imaginative conservative". Ce rapport au monde conservateur est-il une force ou une faiblesse selon vous ?

    Ce qui est clair, c'est qu'il n'y a pas une doctrine conservatrice qui serait clairement établie comme il y a pu avoir un marxisme, un fascisme ou un gaullisme à l'origine. Le conservatisme est une nébuleuse qui présente des éléments de toutes sortes. Il y a des éléments doctrinaux, mais aussi des questions économiques, anthropologiques ou historiques qui sont de natures diverses. Chacune de ces positions comporte le même "état d'esprit" Cette diversité est en effet à la fois sa force et sa faiblesse paradoxalement. C'est ce qui fait que sont intégrées dans le conservatisme à la fois des penseurs libéraux et des penseurs critiques envers le libéralisme, mais aussi des penseurs réactionnaires. C'est une nébuleuse extrêmement vaste dont les frontières ne sont pas aisées à établir et sont susceptibles de débat. Cela correspond d'ailleurs assez largement à ce qui fait la droite, et même certains segments de ce qu'est la gauche qui sont appelés à rentrer dans cette nébuleuse. On a beaucoup insisté par exemple dans ce livre sur la question de l'écologie qui est une forme de conservation de la nature. Depuis les années 60-70, elle est considérée de gauche alors qu'il nous semble incontestable que l'écologie est au fond une pensée conservatrice – et qu'inversement le conservatisme est nécessairement tourné vers la nature – telle la fameuse "écologie intégrale" défendue par le pape dans Laudato Si est selon nous conservatrice. 

    Dans votre article sur l'idée de "Progrès", vous évoquez trois familles de conservatisme. Quelle sont ces trois tendances de conservatisme ?   

    J'en parlai en effet par rapport au "mythe du progrès", qui me semble typique de la pensée de gauche selon laquelle l'humanité, par son propre effort, serait amenée à s'améliorer de manière nécessaire et illimitée dans le temps. Et que l'humanité irait vers une plus grande fluidité, une plus grande transparence, plus rationnelle, plus juste, heureuse etc. C'est à mon sens l'une des caractéristiques de la gauche et l'antithèse du conservatisme. A l'opposé du progressiste, le conservateur n'est sûr de rien sur ce point de vue-là. Le conservateur a toujours à l'esprit, pour reprendre la formule de Paul Valéry selon laquelle "les civilisations sont mortelles" ou que du moins elles sont dans leur constitution extrêmement fragiles. Le travail du conservateur va être d'identifier ce qui est important et de faire en sorte de le conserver dans le temps. Bref, le conservateur est à l'opposé du progressiste un pessimiste ou optimiste modéré. Il pense que les choses sont fragiles mais qu'on peut les défendre. Le vrai conservateur est celui-là. Et que par conséquent travailler à leur conservation est pertinent.

    A partir de cette idée, on peut considérer qu'il y a un certain segment du conservatisme qu'on pourrait dans certains cas appeler le réactionnaire qui considère qu'au fond tout est déjà fichu. Et qu'en toute hypothèse, c'était mieux hier. C'est un conservatisme, un peu paradoxal, qui pense d'une certaine façon qu'il n'y a déjà plus rien à conserver.

    Et à côté de ce conservatisme, il y a des formes de combinaisons entre le conservatisme et le progressisme qui peut accepter sur certains points que les choses s'améliorent dans le temps, et que par ailleurs, il faut savoir renoncer au passé pour pouvoir conserver un petit peu. C'est le "il faut que tout change pour que rien ne change". 

    Frédéric Rouvillois (Atlantico, 19 novembre 2017)



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  • Enracinement et mondialité...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Gérard Dussouy, cueilli sur Metamag et consacré aux dynamiques contradictoires de l'enracinement et de la mondialité qui travaillent notre époque. Professeur émérite à l'Université de Bordeaux, Gérard Dussouy est l'auteur de plusieurs essais, dont Les théories de la mondialité (L'Harmattan, 2011) et Contre l'Europe de Bruxelles - Fonder un Etat européen (Tatamis, 2013).

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    Enracinement et mondialité : l’Europe entre nations et régions

    La notion d’enracinement ne va pas de soi, même si elle suggère l’attachement à un territoire, à des traditions ; enraciner voulant dire faire racine. C’est qu’elle n’implique pas la fixité, comme l’on peut être tenté de le penser, et comme le prouve l’expérience historique de plusieurs communautés humaines.

    Néanmoins, cette notion d’enracinement est mise en avant aujourd’hui. Et si elle soulève tant d’intérêt, c’est parce qu’elle répond à une évidente perte de repères. Celle que provoquent les mouvements, les flux ininterrompus, qui caractérisent la mondialité ; ce nouveau cadre de vie des humains. Et qui correspond à un changement radical, intervenu en quelques décennies.
    La mondialité est, en effet, le nouvel état du monde (celui qui résulte des différents processus de la mondialisation). Elle signifie que les individus et les peuples sont désormais tous inscrits dans un même monde connexe et synchrone, dans lequel la référence ultime ne semble plus être le local, mais le global. Dans lequel, le temps mondial absorbe toutes les temporalités régionales ou locales.

    Cette nouvelle donne suscite, à la fois, de plus en plus d’instabilité dans les activités humaines et de crispations identitaires ou sociales, et elle soulève nombre d’interrogations. Toutes celles qui se trouvent au cœur de la relation problématique entre la tendance forte à l’homogénéisation du monde et ses propres hétérogénéités (dont les enracinements). Et, à propos de laquelle, on risquera ici quelques hypothèses.

    La relativité de l’enracinement

    On peut définir l’enracinement comme un contexte de vie, un espace-temps individuel ou collectif marqué par un lieu précis, une histoire locale, des traditions, des métiers, des habitudes de consommation, d’alimentation, de comportement.
    Le village a pu être considéré comme l’idéal-type de l’enracinement. Symbolisé par son clocher, ou par son minaret en d’autres lieux, et marqué par le mythe du paysan-soldat. Ce qui n’est plus vrai suite à la révolution industrielle et à l’urbanisation des sociétés, facteurs de déracinement et d’uniformisation, à la fois.

    Aujourd’hui la transformation est largement accentuée avec la métropolisation du monde : l’interconnexion des capitales et des grandes villes fait qu’il existe souvent plus de liens entre elles qu’entre chacune d’elles et son propre arrière-pays. D’où, parfois, un sentiment d’abandon au sein des périphéries rurales (thème devenu récurrent en France).

    Mais l’espace-temps va au-delà de l’horizon villageois (région ou nation), comme il peut relever d’un contenu plus social que territorial (monde paysan ou monde ouvrier). Enfin, l’enracinement n’interdit pas des affiliations multiples. Dans tous les cas, son apport essentiel est qu’il fixe des repères de vie, et on pourrait dire presque, pour la vie.

    En contrepartie, l’enracinement génère nécessairement une vision du monde ethnocentrique. Tout individu ou tout groupement d’individus a une vision circulaire du monde qui l’entoure ; une vision autoréférentielle qui implique des perceptions faussées de l’environnement. C’est sans aucun doute là, le principal obstacle à la construction de l’Europe politique.

    Contrairement à l’étymologie même du terme, il existe une réelle dynamique de l’enracinement.

    D’abord, il n’est pas synonyme d’immobilité, et l’enracinement n’interdit pas l’échange, le déplacement. Le voyage est parfois le meilleur moyen d’apprécier ses racines. Quant à l’échange commercial, tant qu’il a été un échange de biens, et non pas un transfert de ressources financières ou technologiques, il était effectué entre des entités économiques enracinées.

    Ensuite, le déracinement lui-même n’implique pas, systématiquement, la perte des racines (l’éradication proprement dite). Il est à l’origine de nombreuses recontextualisations de vie qui s’accompagnent de ré-enracinements. On en veut pour preuve, les nombreuses Little Italy ou China Towns que l’on connaît dans le monde. A plus grande échelle, l’Argentine est comme une nation hispano-italienne, en tout cas cela y ressemble, installée en Amérique du Sud. Quant à Israël, quoique l’on puisse penser des conséquences géopolitiques de sa création, c’est une remarquable réussite de ré-enracinement, dans la terre des ancêtres après des siècles de dispersion. Mais la diaspora n’avait pas fait disparaître les racines culturelles des Juifs.

    De nos jours, la dynamique de l’enracinement est également la cause de la communautarisation des sociétés occidentales avec le ré-enracinement, au moins partiel, parce qu’il faut compter avec les phénomènes d’acculturation, des populations immigrées. En effet, partout dans le monde, les groupes qui migrent ont tendance à reconstruire leur histoire, et ils reconfigurent leur projet ethnique.

    La mondialité en cause : culture globale ou communautarisation globale ?

    C’est tout le problème aujourd’hui : les flux humains, matériels, et immatériels de la mondialité défient toutes les formes d’enracinement. Que peut-on en attendre ?

    Une culture globale ? Dans le monde connexe et synchrone qui est désormais le nôtre, une impression de mouvement perpétuel s’est installée. L’interchangeabilité des lieux, des espaces-temps individuels et collectifs  semble presque être devenu la normalité. Par exemple, jeunes migrants africains en Europe contre retraités européens en Afrique du Nord.

    Et la numérisation des sociétés vient ajouter au phénomène éminemment territorial du déracinement/ré-enracinement, celui, a-territorial, des multiples communautés virtuelles qui vient modifier les affiliations, les allégeances et les solidarités traditionnelles.

    Tout cela s’accompagne-t-il de l’émergence d’une culture globale ?

    Des sociologues la perçoivent déjà. Ils la comprennent comme une symbiose des cultures particulières. Ou, et c’est quelque peu différent, comme une hybridation d’éléments culturels nationaux, étrangers les uns aux autres et déformés, et d’éléments sans identité, apparus dans la sphère des réseaux sociaux, qui se transmettraient instantanément d’un lieu à un autre, grâce aux supports médiatiques et numériques.

    En quelque sorte, la culture globale serait, ni plus ni moins que, la culture du technocosme (à savoir, le système technologique, médiatique et numérique) qui enveloppe toutes les activités humaines et qui tend à se substituer au milieu naturel (avec toutes les rétroactions négatives que l’on connaît). Mais aussi, par la même occasion, des communautés virtuelles qui mettent en réseau des individus éparpillés dans le monde, lesquels peuvent finir par entretenir entre eux plus de relations qu’avec leurs proches ou leurs voisins immédiats. Il est clair que l’enracinement local, régional ou national n’est plus alors prioritaire.

    Pour des sociologues comme R. Robertson, la culture globale est devenue l’ensemble humain au sein duquel le processus de l’intégration mondiale a pris son autonomie, en raison de l’expansion et de l’intensification des flux culturels globaux. Mais, cet avis ne fait pas l’unanimité parce que le rétrécissement du monde et le raccourcissement du temps créent aussi de la promiscuité entre les groupes humains qui entendent, malgré tout, conserver leurs particularités.

    Une communautarisation globale ?

    Et si la proximité, au lieu de promouvoir l’unité, malgré une globalisation relative des cultures, entraîne alors une communautarisation générale des sociétés concernées, à quoi peut-on s’attendre ?

    Pour les plus optimistes, cette communautarisation pourrait prendre la forme d’une « fédération de diasporas », soit la cohabitation globale des groupes humains installés et déplacés. La rencontre des migrations de masse et des médias électroniques sans frontières, en permettant la restructuration des identités à distance, en d’autres lieux, serait ainsi fondatrice d’une ethnicité moderne qui caractériserait les nouvelles sociétés multicultures ; celle de la coexistence de différents espaces ou « lieux post-nationaux ». Et ce n’est plus là seulement une hypothèse d’école (propre au sociologue indien Appaduraï), puisque le Premier ministre canadien Trudeau a fait sienne la doctrine de l’Etat postnational qui fait qu’au Canada, à ses yeux, les communautés d’origine anglaise ou française n’ont pas plus de droits à faire valoir, du fait de leur antécédence, que les nouvelles communautés d’immigrés. Il est d’ailleurs fort possible que son successeur à la tête de la Confédération soit bientôt un ressortissant de la minorité indienne.

    Néanmoins, conséquemment à ses travaux sur les minorités indiennes (Sikhs notamment) installées aux USA, Appaduraï, avec amertume, mais aussi avec lucidité et honnêteté, a fini par constater que la globalisation culturelle pouvait exacerber les différences. Et que d’une manière générale, il fallait admettre l’aspect schizophrène qu’engendre l’hybridité de la culture de ceux qui depuis les pays du sud viennent s’installer en Occident. Ce qui paraît une évidence quand on parcourt les banlieues françaises.

    La fin des luttes hégémoniques ?

    Une culture globale ou une « fédération de diaspora », l’une ou l’autre, peut-elle mettre fin aux luttes hégémoniques ? Rien n’est moins sûr. L’historien et sociologue I. Wallenstein (d’obédience néo-marxiste et par conséquent plus politiquement correct que S. Huntington) a qualifié l’arrière-plan culturel de la mondialisation de « champ de bataille du système-monde moderne ». Pour lui, comme pour beaucoup d’autres, le champ culturel demeure un espace structuré par les rapports de puissances. Il reste le terrain des luttes hégémoniques entre les communautés les mieux enracinées et les mieux technologiquement équipées. Dès lors, bien que l’avantage aille encore aux Etats-Unis, il est certain qu’il n’y aura pas d’occidentalisation du monde, contrairement à ce qui a été proclamé tous ces derniers temps. Comme l’a parfaitement dit le philosophe américain R. Rorty, la pensée moderne et la théorie des droits de l’homme qui va avec n’auront jamais été, prises ensemble, qu’une originalité de la bourgeoisie libérale occidentale.

    Car, ce n’est pas maintenant qu’elle est devenue la première puissance économique mondiale, en attendant d’accéder à ce même rang militaire et technologique, à l’horizon 2050, comme vient de le promettre son premier dirigeant, que la Chine va renoncer à ses valeurs et à ses croyances. Bien au contraire, leur retour est à l’ordre du jour. Il va de soi que la culture chinoise, enracinée dans une masse plus que milliardaire, et portée par sa diaspora, va compter de plus en plus dans la structuration mentale de la mondialité.

    Nul doute aussi que la mouvance musulmane, malgré ses divisions, en raison de la multitude qu’elle représente et du profond enracinement de la religion qui l’anime doit être considérée, également, comme l’un des principaux challengers de la lutte hégémonique. L’instrumentalisation diplomatique de l’islam par la Turquie, mais elle n’est pas la seule, atteste déjà de ce potentiel.

    Trois hypothèses pour une relation problématique

    Le changement du contexte mondial, dans ses dimensions technologique et démographique/migratoire surtout, complique sérieusement la compréhension de la nature de l’enracinement. Pour évaluer ce dont il pourrait advenir de cette notion, relative en soi comme on l’a vu, il nous faut faire appel à la relation contradictionnelle qui existe entre la tendance à l’homogénéisation du monde avec toutes ses hétérogénéités (c’est-à-dire, comme on l’a dit tous ses enracinements), et qui ouvre trois hypothèses :
    celle de l’homogénéisation forte ou complète.
    Elle est la négation des enracinements, car dans cette hypothèse, le local ne serait plus que du global localisé. On en revient à cette culture globale générée par les technologies de la communication, mais aussi par l’uniformisation des styles de vie tournés vers la consommation et le confort.

    Mais, le global peut lui-même être imprégné d’éléments locaux globalisés. Il n’est donc pas incompatible avec la présence d’une hégémonie culturelle. Une sorte de global sous hégémonie. Comme cela en a l’allure depuis 1945, et surtout depuis la fin de l’Urss, en raison de la domination écrasante des USA en matière de productions culturelles. Cependant, comme on l’a noté, dans quelques décennies, cela pourrait être le tour de la Chine tant il est vrai que l’influence culturelle est la continuité de la puissance.
    celle de l’hétérogénéité triomphante et de la fragmentation planétaire.

    Pour différentes causes, la tendance à l’homogénéisation du monde, et à son intégration, par le marché notamment, pourrait s’interrompre. Car rien n’est irréversible. On peut en percevoir trois, parmi d’autres moins évidentes : les catastrophes naturelles engendrées par le changement climatique ; les crises économiques et sociales alors que l’économie mondiale est annoncée, par beaucoup d’économistes, se diriger vers un état stationnaire (insuffisant pour satisfaire à tous les besoins grandissants de la population mondiale en pleine croissance) ; les guerres démographiques structurelles. Trois causes qui peuvent s’avérer, bien entendu, interactives.

    Si de tels événements devaient survenir ou de tels phénomènes s’enclencher, il est sûr que l’on assisterait à une fragmentation du système mondial sous l’effet d’un vaste mouvement de reterritorialisation, de renationalisation, de relocalisation…et finalement de ré-enracinement.

    Ce nouveau désordre mondial, engendré par les luttes pour la survie, tous les groupements humains, toutes les nations, ne seraient pas en mesure de le surmonter. Parmi les entités politiques les mieux en situation d’y parvenir, on trouverait celles dotées d’un fort mythomoteur (complexe de symboles, de valeurs partagées, de styles et de genre de vie), selon la terminologie du sociologue anglais Anthony Smith. On pense ici au Japon dont le mythomoteur a survécu (et la nation japonaise avec lui) aux avanies subies depuis 1945, malgré la crise d’identité de sa jeunesse, et en dépit d’un déclin démographique prononcé.
    Mais le chaos aggraverait les inégalités et les crispations identitaires seraient, pour la plupart, sans apporter de solution, tant les unités reterritorialisées seraient faibles.

    En Europe, dans cette hypothèse comme dans la première, c’est la fin des modèles nationaux qui est annoncée. Et que l’on constate déjà, en raison du dépassement structurel des États concernés et de la décomposition de leur nation (dénatalité, vieillissement, communautarisation).

    Dès lors, entre l’homogénéisation de la culture mondiale, probablement sous hégémonie, destructrice des identités, et la dispersion régressive ou mortelle dans le chaos, une voie de salut existe du côté de la mise en place de nouveaux cadres politiques à la mesure des défis inventoriés. En recherche de sécurité et de régulation, fondés sur des affinités culturelles et/ou civilisationnelles, ces cadres seront nécessairement plurinationaux. Ce qui, inéluctablement, renvoi à la thématique du fédéralisme.

    En effet, face aux réalités de la géopolitique mondiale, et en présence de la diversité culturelle européenne, le seul recours réside dans la restauration du politique grâce à l’ancrage de sa verticalité dans les réalités historiques et locales européennes. Il s’agit de construire l’Europe par le haut et par le bas, de façon simultanée, et d’édifier des institutions à forte réflexivité collective, c’est-à-dire en mesure de s’auto-corriger (en jouant de la subsidiarité, dans un sens comme dans l’autre). Malheureusement, on n’en est pas là ! Malgré le constat d’impuissance, la logique du chacun pour soi l’emporte, jusqu’à engendrer de pathétiques querelles d’Européens.

    La question de fond demeure toujours la même : les Européens ont-ils conscience d’avoir des intérêts vitaux communs, et sont-ils prêts à s’organiser en conséquence ? Ou bien, considèrent-ils qu’ils peuvent s’en sortir, chaque État-nation ou chaque État-région, chacun de son côté, et sauver ce qui lui reste de prospérité et d’identité? Ou bien encore les Européens sont-ils résignés à leur autodissolution, ou sont-ils prêts à se replier dans des isolats au sein même de leur propre Etat. L’avenir donnera la réponse !

    Gérard Dussouy (Metamag, 12 novembre 2017)

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  • Une écologie par-delà droite et gauche...

    Le 9 mai 2017, Elise Blaise recevait, sur TV libertésFabien Niezgoda pour évoquer une écologie qui se situe par-delà la droite et la gauche et qui met en exergue les notions d'enracinement et de transmission. Membre du Mouvement écologiste indépendant, Fabien Niezgoda est professeur d'histoire-géographie et collabore à diverses revues , dont Eléments. Il vient de publier avec Antoine Waechter Le sens de l'écologie politique - Une vision par-delà droite et gauche (Sang de la Terre, 2017).

     

                                  

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  • Le cinéma de Cheyenne-Marie Carron...

    Nous reproduisons ci-dessous un bel article de Ludovic Maubreuil, consacré à la réalisatrice Cheyenne-Marie Carron, mis en ligne sur son blog Cinématique, après avoir été publié initialement dans la revue Eléments (n°162, septembre - octobre 2016).

    Vous pouvez également découvrir la bande-annonce de son prochain film, La Morsure des Dieux.

    Les films de Cheyenne-Marie Carron sont disponibles en DVD sur son site officiel.

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    Le cinéma de Cheyenne-Marie Carron

    C’est l’histoire d’une jeune fille de la Drôme qui monte à Paris à sa majorité, CAP de secrétariat en poche, avec la ferme intention de devenir réalisatrice. Née à Valence de parents kabyles, placée à trois mois en famille d’accueil, déclarée Pupille de L’Etat des années plus tard, elle est officiellement adoptée à l’âge de 20 ans par les Carron et décide alors de changer de prénom. Par fidélité à son petit frère d'origine indienne mais également en hommage à l’un des derniers films de John Ford, Les Cheyennes (1964). En 2014, elle le compose avec Marie, suite à son baptême catholique. C’est l’histoire de Cheyenne-Marie Carron, qui a réalisé à ce jour deux courts-métrages (dont le premier à 25 ans) et six longs, deux autres étant en préparation.

    Viennent dans l’ordre, Ecorchés (2005), huis-clos étouffant sur un couple reclus volontaire dans une vaste maison, peu à peu anéanti par son propre nihilisme ; Extase (2010), somptueuse méditation sur l'enfantement et la mort, la foi et le doute, l'art et le sexe ; Ne nous soumets pas à la tentation (2011), drame à tiroirs et à révélations, raconté successivement par ses trois protagonistes ; La Fille Publique (2012), superbe portrait de son adolescence, retraçant avec une franchise exemplaire, cette période délicate ; L'Apôtre (2014), itinéraire douloureux d'un musulman finissant par devenir chrétien, dont la sortie fut plusieurs fois repoussé en raison des attentats en France ; Patries (2015), intense film sur la banlieue, croisant les destinées de Sébastien, en butte au racisme anti-blancs, et de Pierre, Africain en France depuis l'âge de cinq ans.

    Que ce soit en raison de la hardiesse de ses sujets ou du fait qu'elle ne fasse pas partie du sérail, Cheyenne-Marie Carron bâtit son œuvre en dehors du système. Elle écrit, réalise et produit elle-même ses films, les tourne avec peu de moyens, pour quelques dizaines de milliers d'euros, avec bien souvent des acteurs et des techniciens en participation, c'est à dire rétribués en fonction des recettes. La dernière ligne du générique de fin de Ne nous soumets pas à la tentation est un extrait du Manuel de survie de Werner Herzog, décapante charge contre l'industrie cinématographique : « Tu ne dois jamais dépendre de quiconque. Deviens ton propre producteur. L'argent suivra… »

    Une main glisse le long d’une façade d’immeuble, d’une grille de jardin, d’une cloison d’appartement. Elle en effleure les arêtes de métal, la douceur un peu rêche du papier-peint, les aspérités du crépi. La caméra suit celle ou celui qui marche ainsi d’un pas décidé, tout en se focalisant sur cette main qui malgré la hâte, l’inquiétude ou la détermination, s’attarde encore un peu, profite de ces sensations bientôt évanouies, puisqu’il faudra bien finir par quitter cet immeuble, ce jardin, cet appartement. Ce plan récurrent dans le cinéma de Cheyenne-Marie Carron donne assez bien la mesure du caractère fordien de ses personnages, lesquels ne vont jamais de l’avant sans garder chevillée au corps, la mémoire de ce qui les a fondés, comme un peu de terre natale au fond de la poche. Chez Ford en effet, le héros n’envisage l’autre, ne part à sa découverte ou à son affrontement, qu’en fonction de ce qu’il sait de lui-même et de sa communauté. C’est même parce qu’il a besoin de la compléter, de l’affermir ou d’enfin l’accepter, qu’il se confronte à d’autres identités que la sienne, comme le capitaine Thomas Archer face aux indiens de Cheyennes.

    La rencontre avec l’autre, chez Ford comme chez Cheyenne-Marie Carron, n’est jamais anodine, mais au contraire décisive. Elle permet de départager ce qui n'a jamais été que postures machinales et ce qui demeure essentiel, ce qui résulte de racines profondes et ce qui ne relève que de du cosmétique, ce qui s’impose et ce que l’on prétend. La relation violente à l’autre, après les mensonges et les simagrées de la ressemblance, permet de déployer son identité sans pour autant en renier l'origine. C’est ainsi que Pierre, Camerounais élevé en France, cheminera tout au long de Patries, notamment grâce à son amitié manquée avec Sébastien, jusqu’à désirer rejoindre la terre de ses ancêtres ; mais c’est aussi de la sorte qu’Akim, dans L’Apôtre, de confession musulmane mais se heurtant aux principes rigoristes de son frère, deviendra chrétien. Dans les deux cas, chacun des personnages s’est pleinement réalisé, après avoir quitté ce qu’il pensait être et devenu ce que profondément il était. Deux leitmotivs de son cinéma peuvent alors être rapprochés : la rixe brutale, qui voit l’un contre l’autre, frères, sœurs ou camarades se combattre, et puis le plan intimiste, avec une porte entrouverte en amorce, dévoilant un personnage qui dans le secret d’une chambre, entonne un chant ou récite une prière. D’un côté, la violence sans fard, filmée au plus près par une caméra incisive, et de l’autre, la lente maturation dans le retrait de l’arrière-plan. Le combat-chrysalide, qui permet de se nourrir et se démarquer de cet autre au reflet inversé, et puis la métamorphose, qui n’est finalement qu’une réappropriation définitive de soi.

    La richesse des films de Cheyenne -Marie Carron tient à cette dialectique fordienne, à cette quête acharnée de ce qui fonde puis forge une identité. Elle procède également d’un style audacieux, tentant de lier la rigueur de l'enchaînement classique aux bouleversements du cinéma-vérité. Cette démarche esthétique, que l’on peut cette fois rapprocher du cinéma de Pialat, apparaît d’autant plus anachronique que la mode, tout juste à l'opposé, est aux dérèglements formels les plus hauts en couleurs, combinés au chiqué relationnel, aux témoignages parodiques, aux faux-semblants de la sincérité … On observe en effet dans cette œuvre d’une grande cohérence, une oscillation permanente entre l’implacable progression dramatique et le maelstrom d'émotions qui figent les personnages. Il en va de même entre le sens précis d'une séquence et la kyrielle de sensations qui viennent s'y inviter, entre la vérité d'un acteur et la logique de son rôle. Ces trois registres d'opposition montent ainsi chaque film jusqu’à son point de rupture, exerçant une tension bouleversante entre le documentaire et l’allégorie. A ce titre, on peut remarquer qu’à de nombreuses reprises, la caméra vient capter la position des mains des acteurs. Qu’ils les saisissent dans la justesse d'une attitude, le savoir-faire d’un travail, qu’ils les montrent ouvertes pour la gifle ou le pardon, qu’ils les préfèrent caressantes ou crispées sur un refus, ces plans magnifient autant le caractère immuable d’un langage que la beauté évidente de l’instant.

    Il est bien d’autres raisons pour lesquelles ces films se révèlent précieux. Le cinéma français contemporain, par exemple, paraît ne rien penser des paysages dont il agrémente ses récits. Il les oublie dans le flou des arrière-fonds ou bien les maquillent de grandiloquence publicitaire. Réduites à un décor, les expressions de la nature ne sont plus là qu’en supplément, profondément désaffiliées. A l'inverse, les héroïnes et les héros de Cheyenne-Marie Carron font corps avec la nature, leurs sentiments les plus contrastés en épousent les formes, un lien organique s'établit entre la mer, le vent, la forêt et leur psyché. Il peut s’agir d’exaltation comme d’apaisement, de rencontre tragique comme de recours inespéré. L'escalade meurtrière des amants d'Ecorchés se nourrit des bourrasques qui frappent à leur porte et dévastent les alentours ; les souvenirs et les craintes d'Extase s’accompagnent en fond sonore d’eau qui s’écoule lentement, de vagues violentes, de pluie régulières ; Yasmeen (La Fille publique) croise souvent des arbres à ses moments de grand désarroi, y grimpe même pour s’y réfugier. Akim (L’Apôtre), en plein conflit spirituel, trouve le réconfort en enserrant de ses mains le tronc d'un arbre, tandis que le groupe d'anciens musulmans convertis au christianisme se réunit en secret dans une clairière ; Pierre (Patries) retrouve entre les arbres d'un parc, la musique traditionnelle de son pays. Tout comme la sensualité mystique qui émane de la plupart des films de Cheyenne-Marie Carron, cette union vivifiante entre l'homme et la nature, ce rapport charnel à la terre, transcende ces récits de vengeance et de conquête, d'accomplissement et de renoncement, de foi et de doute. La rencontre enthousiaste avec la spiritualité païenne, dont la cinéaste nous parle dans l'entretien qui suit, semble ainsi un aboutissement logique, tant la matière de son cinéma en était déjà, depuis l’origine, profondément imprégnée.

    Catholique fervente néanmoins sensible à l'effusion païenne, cinéaste autodidacte affinant des mises en scène toujours plus exigeantes, auteur exclue du système continuant de ne faire aucune concession à l’air du temps, Cheyenne-Marie Carron n'a sans doute pas fini de remuer le monde désenchanté, désengagé et désespérant du cinéma français. Comme Dumont, Brisseau, Viel et quelques autres, elle en sauve même l'honneur.

    Ludovic Maubreuil (Cinématique, 5 décembre 2016)

     

                        

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  • Comment la modernité a tué les paysans...

    Comme nous l'a signalé Pierre Bérard, le sociologue Pierre Bitoun revient au cours de cet entretien avec Eugénie Bastié, journaliste au Figaro, "sur les raisons de la catastrophe sociale et anthropologique que constitue selon lui la disparition du monde paysan et le véritable ethnocide dont il  s'est accompagné. Il plaide dans son livre Le sacrifice des paysans (L'échappée, 2016) pour le retour d'une ruralité solidaire et non productiviste et post-capitaliste fondée sur d'authentiques "paysans" enracinés".

     

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  • Le clivage droite/gauche est-il mort ?...

    A l'occasion de la sortie de son essai Droite - Gauche : pour sortir de l'équivoque (Pierre-Guillaume de Roux, 2016), Arnaud Imatz répond aux questions répond aux questions d'Alexandre Devecchio dans le Figaro Vox quant à la pertinence du clivage droite/gauche dans le champ politique actuel.

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    Le clivage droite/gauche est-il mort ?

    Emmanuel Macron a présenté sa démission à François Hollande, qui l'a acceptée. L'ancien ministre de l'économie va se consacrer à son mouvement «En marche» et préparer une éventuelle candidature à la présidentielle. Il entend dépasser le clivage droite/gauche. Est-ce le début de la fin de ce que vous appelez une «mystification antidémocratique»?

    À l'évidence Monsieur Macron a des atouts dans son jeu. Il est jeune, intelligent, il apprend vite et il n'est pas dépourvu de charisme et de charme. Il a en outre eu la bonne idée de créer une petite structure, En Marche ce que n'avait pas pu, su, ou voulu faire en son temps Dominique de Villepin. Mais si un «mouvement» ou -pour être plus exact - une simple association de notables peut jouer un rôle de parti charnière, et in fine obtenir un ou deux portefeuilles ministériels, je ne crois pas qu'elle puisse suffire pour positionner sérieusement un leader comme candidat crédible à la présidentielle de 2017. Sous la Ve République, seuls les chefs de grands partis, ceux qui en contrôlent les rouages, ont des chances de succès. On voit mal comment dans un parti socialiste aux mains de vieux éléphants un consensus pourrait se dégager spontanément autour de quelqu'un dont le style et les idées ne sont appréciés ni des barons, ni de la majorité des militants. Mais en politique il ne faut exclure aucune hypothèse. Macron est un politicien, sinon chevronné, du moins déjà expérimenté. Il connaît très bien la magie des mots. Il a dit et laisser dire qu'il souhaitait dépasser le clivage droite/gauche et qu'il n'était pas socialiste (après tout il semble qu'il ne l'ait été, comme membre du Parti socialiste, que de 2006 à 2009… à l'époque où il était encore banquier d'affaires). Il s'est réclamé récemment de Jeanne d'Arc flattant à peu de frais un certain électorat de droite toujours sensible aux envolées lyriques devant un des symboles de la nation. Le jour de sa démission, il a précisé qu'il n'avait jamais dit qu'il était «ni de droite, ni de gauche», ce qui d'ailleurs ne lui a rien coûté car cette double négation ne veut pas dire grand-chose. Sans doute eût-il été plus honnête et plus correct d'affirmer devant les français: «je ne suis pas simultanément de droite et de gauche». Cela dit, il s'est aussi déclaré dans le camp des progressistes contre celui des conservateurs. J'imagine sans peine que forcé de nous expliquer ce que sont pour lui les progressistes et les conservateurs, il ne manquerait pas de nous asséner quelques lieux-communs sur les prétendus partisans du progrès, de la raison, de la science, de la liberté, de l'égalité et de la fraternité face aux immobilistes, aux réactionnaires et aux populistes. Je dirai que Macron est un énième remake de Tony Blair, Bill Clinton et Gerhard Schröder. N'oublions pas que ces vedettes politiques de l'époque cherchaient à s'approprier, par-delà les clivages de droite et de gauche, la capacité de mobilisation de la «troisième voie».

    Le système des primaires est-il un moyen de faire perdurer cette «mystification»?

    Oui! bien évidemment. Il y a en fait une double mystification antidémocratique. Il y a d'abord celle de la division droite / gauche, à laquelle je me réfère dans mon livre. C'est celle que José Ortega y Gasset qualifiait de «formes d'hémiplégie morale» dans La révolte des masses déjà en 1929. C'est aussi celle dont Raymond Aron disait qu'elle reposait sur des «concepts équivoques» dans L'opium des intellectuels en 1955 (Je fais d'ailleurs un clin d'œil admiratif à son œuvre dans l'intitulé de mon livre). Cette dichotomie a été également dénoncée ou critiquée par de nombreuses figures intellectuelles aussi différentes que Simone Weil, Castoriadis, Lasch, Baudrillard ou Gauchet et, elle l'a été plus récemment par une kyrielle d'auteurs. Mais il y a aussi une seconde mystification antidémocratique qui affecte directement les partis politiques. Ce sont les leaders et non les militants qui se disputent le pouvoir. À l'intérieur des partis la démocratie est résiduelle, elle exclut la violence physique mais pas la violence morale, la compétition déloyale, frauduleuse ou restreinte. Il y a bien sûr des partis plus ou moins démocratiques qui parviennent à mitiger et à contrôler les effets de leur oligarchie mais s'ils existaient en France, en ce début du XXIe siècle, je crois que ça se saurait.

    L'opposition droite/gauche peut-elle vraiment se résumer à un «mythe incapacitant»? Comme le souligne Denis Tillinac, ces deux courants ne sont-ils pas, malgré tout, irrigués par un imaginaire puissant dans lequel les électeurs se reconnaissent?

    Il ne s'agit pas d'essences inaltérables. Je ne crois pas qu'il y ait «des valeurs permanentes de droite» et des «principes immortels de gauche». Il n'y a pas d'opposition intangible entre deux types de tempéraments, de caractères ou de sensibilités. Il n'y a pas de définitions intemporelles de la droite et de la gauche. Denis Tillinac nous parle de deux courants qui seraient «irrigués par un imaginaire puissant». Mais un imaginaire forgé par qui? Par les Hussards noirs de la République et les Congrégations religieuses? Et depuis quand? Depuis 1870, depuis1900 voire depuis 1930 nous répondent les historiens.

    Je n'ignore pas bien sûr le point de vue des traditionalistes. Je sais que pour les traditionalistes être de droite ce n'est pas une attitude politique mais une attitude métaphysique. Je sais qu'ils considèrent que la gauche s'acharne à réduire l'homme à sa mesure sociale et économique. Que pour eux la droite et la gauche sont caractérisées par deux positions métaphysiques opposées: la transcendance et l'immanence. Ils sont les défenseurs d'une droite idéale, sublime, transcendantale ou apothéotique, celle que les partisans de la religion républicaine, d'essence totalitaire, Robespierre et Peillon, vouent perpétuellement aux gémonies.

    Pour ma part, en me situant sur les plans politique, sociologique et historique, je constate que les chassés croisés idéologiques ont été multiples et permanents. Je peux citer ici le nationalisme, le patriotisme, le colonialisme, l'impérialisme, le racisme, l'antisémitisme, l'antichristianisme, l'antiparlementarisme, l'anticapitalisme, le centralisme, le régionalisme, l'autonomisme, le séparatisme, l'écologisme, l'américanophilie/américanophobie, l'europhilie/europhobie, la critique du modèle occidental, l'alliance avec le tiers-monde et avec la Russie, et bien d'autres exemples marquants, qui tous échappent à l'obsédant débat droite/gauche. Il suffit de s'intéresser un minimum à l'histoire des idées pour se rendre compte très vite que les droites et les gauches ont été tour à tour universalistes ou particularistes, mondialistes ou patriotiques, libre-échangistes ou protectionnistes, capitalistes ou anticapitalistes, centralistes ou fédéralistes, individualistes ou organicistes, positivistes, agnostiques et athées ou théistes et chrétiennes. Un imaginaire puissant dans lequel les électeurs se reconnaissent? Non! je dirais plutôt, avec le marxologue Costanzo Preve, que ce clivage est «une prothèse artificielle».

    Selon vous, un nouveau clivage politique oppose désormais le local au mondial, les enracinés aux mondialisés…

    J'avoue que la lecture de la philosophe Simone Weil m'a profondément marqué dans ma jeunesse. Elle a su brillamment démontrer que la dyade vecteur du déracinement / soutien de l'enracinement, explique la rencontre durable ou éphémère entre, d'une part, des révolutionnaires, des réformistes et des conservateurs, qui veulent transformer la société de manière que tous ouvriers, agriculteurs, chômeurs et bourgeois puissent y avoir des racines et, d'autre part, des révolutionnaires, des réformistes et des conservateurs qui contribuent à accélérer le processus de désintégration du tissu social. Elle est incontestablement une «précurseuse». Depuis le tournant du XXIe siècle nous assistons en effet à une véritable lutte sans merci entre deux traditions culturelles occidentales: l'une, est celle de l'humanisme civique ou de la République vertueuse ; l'autre, est celle du droit naturel sécularisé de la liberté strictement négative entendue comme le domaine dans lequel l'homme peut agir sans être gêné par les autres. L'une revendique le bien commun, l'enracinement, la cohérence identitaire, la souveraineté populaire, l'émancipation des peuples et la création d'un monde multipolaire ; l'autre célèbre l'humanisme individualiste, l'hédonisme matérialiste, le «bougisme», le changement perpétuel, l'homogénéisation consumériste et mercantiliste, l'État managérial et la gouvernance mondiale sous la bannière du multiculturalisme et du productivisme néocapitaliste.

    Le général De Gaulle savait qu'on ne peut pas défendre réellement le bien commun la liberté et l'intérêt du peuple, sans défendre simultanément la souveraineté, l'identité et l'indépendance politique, économique et culturelle. Passion pour la grandeur de la nation, résistance à l'hégémonie américaine, éloge de l'héritage européen, revendication de l'Europe des nations (l'axe Paris-Berlin-Moscou), préoccupation pour la justice sociale, aspiration à l'unité nationale, démocratie directe, antiparlementarisme, national-populisme, ordo-libéralisme, planification indicative, aide au Tiers-monde, telle est l'essence du meilleur gaullisme. Où voyez-vous les gaullistes aujourd'hui? Henri Guaino? qui est peut être l'héritier le plus honnête? Mais combien de couleuvres a déjà avalé l'auteur des principaux discours du quinquennat de «Sarko l'Américain»?

    La chute du mur de Berlin a-t-elle mis fin à ce clivage?

    Souvenez-vous de ce que disait le philosophe Augusto del Noce peu de temps avant la chute du mur de Berlin: «le marxisme est mort à l'Est parce que d'une certaine façon il s'est réalisé à l'Ouest». Il relevait de troublantes similitudes entre le socialisme marxiste et le néo-libéralisme sous sa double forme sociale-libérale et libérale-sociale, et citait comme traits communs: le matérialisme et l'athéisme radical, qui ne se pose même plus le problème de Dieu, la non-appartenance universelle, le déracinement et l'érosion des identités collectives, le primat de la praxis et la mort de la philosophie, la domination de la production, l'économisme, la manipulation universelle de la nature, l'égalitarisme et la réduction de l'homme au rang de moyen. Pour Del Noce l'Occident avait tout réalisé du marxisme, sauf l'espérance messianique. Il concluait à la fin des années 1990 en disant que ce cycle historique est en voie d'épuisement, que le processus est enfin devenu réversible et qu'il est désormais possible de le combattre efficacement. Je me refuse à croire que la décomposition actuelle nous conduit seulement à la violence nihiliste. Je crois et j'espère qu'elle est le signe avant-coureur du terrible passage qu'il nous faudra traverser avant de sortir de notre dormition.

    Arnaud Imatz, propos recueillis par Alexandre Devecchio (Figaro Vox, 4 septembre 2016)

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