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07/02/2017

Du dextrisme et de la révolution conservatrice...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue cueilli sur le site de Dextra et consacré à la vague populiste conservatrice qui monte en France...

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Du dextrisme et de la révolution conservatrice

Philosophie magazine titrait sa dernière revue « De quoi la gauche est-elle malade ? ». On pourrait en dresser une longue liste, mais il faut voir plus clairement une névrose multiple. Elle est amnésique, schizophrène et paranoïaque : menteuse, elle voit des choses qui n’existent pas, se crée des peurs paniques, devient colérique et de mauvaise foi. Certains diront qu’elle n’est pas malade mais simplement bête. Nous aimons à penser que les symptômes et la bêtise peuvent largement se cumuler, comme on a pu malheureusement l’observer depuis trop longtemps. Mais qu’en est-il à droite ?

Gaël Brustier (ancien collaborateur d’Arnaud Montebourg) a été le premier à parler de « dextrisme » à propos d’une lame de fond de droite, qui a supplanté dorénavant la gauche culturelle, voire la gauche tout court. Non sans quelques erreurs, il a bien vu que la synergie des mouvements contre le Mariage pour tous a donné pour résultat un « Mai 68 conservateur ». Puis, Guillaume Bernard a pris le pas en parlant de mouvement « dextrogyre » pour évoquer la même direction que prenaient les tournures politiques. Enfin, Patrick Buisson, dans son ouvrage revendicatif et revenchard, a repris la notion de Gaël Brustier en parlant de « dextrisme ».

Ces observateurs de la vie politique ne se sont pas trompés. Depuis quelques années déjà, il y a bel et bien une rupture des digues liée à la désillusion d’une société prospère, mondialisée et ouverte sur l’Europe. Nous n’y voyons que précarité, chômage de masse, insécurité et immigration de masse. Vision peut-être pessimiste mais néanmoins réaliste des circonstances présentes.

Est-ce à dire que le Français est un populiste en puissance ? Pour des journalistes vivant au cœur de Paris, se déplaçant en vélib’ ou en métro, et ne connaissant rien du Français moyen hors une vision phantasmée du beauf de province, oui. Pourtant, par principe, le peuple est doué d’une logique implacable. Certes on peut l’influencer, et les hommes politiques et industriels dépensent des fortunes en publicité et marketing pour cela, mais il est loin d’être bête. On peut dire même qu’il est conservateur. Prenez pour exemple des Corses, dont les élections régionales ont tourné en faveur d’une gauche corse, elle reste nationaliste, réfractaire à l’immigration et à la diversité.

Le problème dans tout cela, c’est d’y voir le terme conservateur seulement en ce qu’il veut conserver des acquis. Le conservatisme se doit d’allier des principes fondateurs, des valeurs, telles que l’autonomie et l’enracinement, qui appellent en effet à des sacrifices ou des consentements pour la France. Acheter français, acheter des produits frais cultivés en France, éviter autant que faire ce peut le « made in China » ou le « Hollywood-Disneyland-Apple ». Plus encore, le conservatisme, même présent comme logique et comme sentiment de bon sens, de « common decency » telle que le formulait George Orwell (un anarchiste-conservateur), doit être aujourd’hui transcrit politiquement. Il est bienheureux que la logique populaire française se mette en marche pour des situations ubuesques où l’idéologie de l’homme politique prend le pas sur l’expérience et sur la cohérence !

Il faut désormais transformer le tir, et tout faire pour que ce conservatisme soit dorénavant un facteur de victoire politique. Et non, Fillon est tout sauf conservateur, hormis si on prend pour lui la définition péjorative de celui qui conserve ses acquis (ou ses émoluments, comme sa femme qui a 500 000 euros de biens mal acquis dans une sorte d’emploi fictif d’assistante parlementaire).

Qu’on puisse avoir des doutes ou des réclamations sur un parti comme le Front National est logique, mais la victoire politique doit s’abstenir d’une réaction similaire à celle qui pourrait avoir lieu à la buvette du coin. D’autant plus dans une situation de fait majoritaire où ce parti doit obtenir 50,1% des voix pour réussir. Et cela, aussi bien pour les présidentielles que pour les législatives.

Les dernières élections, départementales, municipales et régionales ont montré que le vent tournait en sa faveur. Il est temps que pour les deux prochaines élections, ce vent favorable continue de souffler. D’ailleurs, un élément en ce sens s’observe avec les primaires. C’est juridiquement un non-sens que d’avoir des primaires. Cette américanisation des élections est bien la preuve d’une altération de la vie politique française. Il y a des primaires aux Etats-Unis que parce que les Américains ne peuvent pas élire directement leur président et doivent passer par des grands électeurs. En France, depuis 1962, les électeurs choisissent directement leur président en deux tours. Les deux tours de la présidentielle, voilà nos primaires. Effectuer des primaires à la droite libérale et chez les socialistes-libéraux montrent un élément fondateur de l’avancée du conservatisme. C’est la désacralisation totale des hommes politiques dans ces partis qui se ressemblent et l’absence de chef naturel, sans compter la victoire de l’ego. Tout le monde veut devenir le calife à la place du calife. Sans pour autant réussir une quelconque unité, car ils ne sont pas légitimes ni compétents pour devenir des chefs. On peut être capitaine, mais il faut le mériter et le prouver, c’est encore plus difficile dans la reconnaissance de devenir un chef de bataillon.

Autre exemple de désacralisation, c’est l’atteinte physique des hommes politiques (mais justifiée). Il semblait improbable pour un de Gaulle, un Chirac ou un Mitterrand d’être pris à parti. A partir du moment où l’absence d’incarnation en tant que chef, où l’esprit vil et mercantile, méprisant à l’égard du peuple a pris le pas, alors toute forme de respect disparaît logiquement. Mais la justice des puissants prend le pas pour condamner les actes de revendication des faibles, à savoir nous.

A nous donc de ne plus être faibles. En premier lieu en évitant de garder un tropisme d’esprit conservateur en famille, mais bien de le revendiquer, comme par exemple aux élections présidentielles et législatives.

Cela s’accompagne d’un point plus important, accoler le terme révolution à celui de conservateur. Nous ne voulons pas garder des acquis, faire comme si de rien n’était. Bouger dans l’immobilisme, cela a été le quinquennat Hollande, ou les législatures avec Angela Merkel. Il est important de refonder le système. Pas de le réformer : quand les fondations d’une maison sont mauvaises, on ne change pas les portes et fenêtres, on détruit pour rebâtir. Cette opportunité de 2017 est un moyen supplémentaire d’avancer pour faire changer les choses. 2017 ne va pas tout changer, mais au moins, elle permettra de meilleures dispositions pour que notre Nation soit épargnée des dégâts idéologiques du libéralisme mondialisé et de ses conséquences (chômage, précarité, immigration).

Le choix vous appartient donc, mais sachez juste que les préceptes liés au Baby-boom et à Mai 68 sont obsolètes. Pour paraphraser les politiciens repus, il faut changer de paradigme. Macron, Fillon, Valls et consorts représentent les deux faces opposées d’une même pièce. Engagez-vous en politique, formez-vous, lisez, réinformez-vous, adhérez, créez des associations. Tous ces éléments si anodins sont aujourd’hui subversifs, parce qu’ils ne sont pas compris dans la liste de l’acceptable exigée par un système soft-totalitaire qui demande la résignation consolée par la consommation.

(Dextra, 3 février 2017)

10/01/2017

Notre ennemi, le capital...

Les éditions Flammarion publient cette semaine, dans leur collection Climats, le nouveau livre de Jean-Claude Michéa intitulé Notre ennemi, le capital. Critique essentiel du système et de la gauche du capital, Jean-Claude Michéa est l'auteur d'essais dont la lecture est indispensable comme Impasse Adam Smith (Flammarion, 2006), Le complexe d'Orphée (Flammarion, 2011) ou Les mystères de la gauche (Flammarion, 2013).

 

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« Si l'on veut réellement rassembler la grande majorité des classes populaires autour d'un programme de déconstruction graduelle du système capitaliste (et non pas simplement accroître ses privilèges électoraux), il faut impérativement commencer par remettre en question ce vieux système de clivages fondé sur la "confiance aveugle dans l'idée de progrès", dont les présupposés philosophiques de plus en plus paralysants (du type "parti de demain" - celui de la Silicon Valley - contre "parti d'hier" - celui de l'agriculture paysanne ou de la culture du livre) ne cessent d'offrir depuis plus de trente ans à la gauche européenne le moyen idéal de dissimuler sa réconciliation totale avec le capitalisme sous les dehors beaucoup plus séduisants d'une lutte "citoyenne" permanente contre toutes les idées "réactionnaires" et "passéistes". »

09/12/2016

Fillon et les gogos conservateurs...

Nous reproduisons ci-dessous un texte , cueilli sur le site Idiocratie et consacré au programme de François Fillon, dont l'apparence conservatrice cache mal la teneur ultralibérale...

 

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Les gogos conservateurs

La victoire de Fillon aux primaires de la droite a soulevé une grande liesse dans ce qu’il est convenu d’appeler un peu rapidement le « peuple de droite ». Disons que deux de ses principales clientèles électorales ont jeté leur dévolu sur la mine mélancolique de François Fillon. Les premiers, électeurs catholiques issus de la Manif pour tous, ont voté utile en préférant l’ancien Premier ministre à Jean-Frédéric Poisson tandis que les seconds, retraités des classes favorisées, ont bien compris comment faire fructifier leur patrimoine tout en disant aux générations précédentes qu’ils devaient trimer davantage. Est-ce là le réveil du conservatisme à la française ? Patrick Buisson – que l’on a connu plus inspiré – a parlé d’une « révolution conservatrice », Chantal Delsol a titré dans les colonnes d’un Figaro en transe son article : « La droite est née dimanche dernier », le MEDEF a sabré le champagne pour saluer le retour des années 1980, etc. Bref, le tout Paris du conservatisme pépère s’est repris à croire au grand soir : celui de la lutte des classes à l’envers.

Sans vouloir passer pour des oiseaux de mauvaise augure, la victoire de ceux qui se présentent volontiers comme des conservateurs nous a fait penser à cette ancienne comédie de Saint-Amand Antier et Frédérick Lemaître ; comédie dans laquelle un escroc du nom de Robert Macaire prenait dans ses filets un bourgeois crédule qui se voyait affubler du nom de « gogo ». Nous croyons, en effet, que les électeurs des primaires de la droite sont des gogos qui se sont laissés enfumer par une posture sévère et deux ou trois réflexions traditionnelles qui cachent bien mal la teneur ultralibérale d’un programme sans foi ni loi. C’est revivre encore le déjà très long mirage qui fait croire aux conservateurs qu’ils pourront tenir en bride la société alors même que celle-ci est livrée sans vergogne aux logiques pernicieuses du marché. Au moins, Eric Zemmour a le mérite d’en rappeler les résultats catastrophiques : « La “Dame de fer” avait pour haute ambition de restaurer l’éthique victorienne de l’effort, du travail, de l’épargne, de la religion et de la patrie. Elle était sincère et déterminée. Mais le marché n’avait que faire de ses ambitions morales et l’Angleterre devint le pays du culte de l’argent, du cosmopolitisme de la ville-monde Londres, des mafias russes et des paradis fiscaux, de l’alcoolisme de masse des jeunes et des grossesses précoces des adolescentes (…) »[1]. Beau tableau que l’on nous propose de revisiter dans une France que l’on sait pourtant au bord de l’effondrement moral et social. Est-ce bien le moment de lui administrer un remède de cheval qui n’a à peu près fonctionné nulle part ?

En vérité, le libéralisme n’est pas soluble dans le conservatisme. En revanche, le conservatisme se dissout volontiers dans la marmite libérale. Les soixante-huitards libertaires croyaient avoir trouvé un refuge confortable auprès de leurs amis fortunés bien installés aux postes de commande. Ils ont même cru avoir gagné la bataille des idées. Or, le vent tourne et comme les affaires sont les affaires, il n’y a strictement aucune raison pour que les « grands de ce monde »  ne changent pas leurs fusils d’épaule : après tout, qu’est-ce qu’ils en ont à fiche des réformes sociétales soi-disant émancipatrices ? Assouplir le marché du travail, baisser les charges des entreprises, relancer les grands traités commerciaux sous l’égide de la bureaucratie bruxelloise, désétatiser la sécurité sociale, tout cela peut bien se faire sous le couvert d’un discours moraliste de retour aux valeurs. On notera à cet égard que pas une mesure prodiguée par Fillon dans ce qu’il appelle le blitzkrieg des trois premiers mois ne renvoie aux valeurs conservatrices si chèrement défendues par ailleurs. Ainsi, les libéraux-libertaires peuvent-ils bien laisser la place aux libéraux-conservateurs (les « libcons ») sans que le programme économique ne change d’un iota.

Et pourtant, il faut rappeler que le véritable conservatisme ne se réduit pas à ce robinet d’eau tiède ouvert par les tenants d’un libéralisme bon teint. Au contraire, il est toujours radical, antilibéral et disons-le révolutionnaire ! Radical parce qu’il ne peut pas se résumer à quelques slogans politiques qui fleurent bon la tradition ; il se doit d’être mis en œuvre dans des formes de vie qui atteste de sa survivance. Ainsi, les plus hautes valeurs dont il se réclame – l’honneur, la dignité, la transmission, l’humilité, la hiérarchie, etc. – n’ont de sens que si elles sont reprises puis expérimentées par chaque génération. Autrement dit, la tradition doit toujours être réactualisée voire réinventée en fonction des conditions sociales de l’époque. Antilibéral, le conservatisme l’est évidemment puisqu’il n’a pas d’autres choix que de remettre en cause l’idéologie du marché qui a sapé, une à une, de façon méthodique, toutes les valeurs fondamentales pour faire de l’homme un être égoïste, calculateur, cupide, auto-référencé, désirant, nihiliste, etc. Roger Scruton parle à ce sujet d’« un matérialisme athée, parfumé d’absurdités marxistes » qui a introduit un « manque fondamental d’humilité dans les âmes de la nouvelle génération »[2]. Enfin, le conservatisme est devenu littéralement révolutionnaire puisqu’il ne pourra effectivement renaître qu’au prix d’un renversement complet des modalités actuelles de l’existence. A défaut, il continuera à donner un surplus d’âme à un système qui en est totalement dépourvu et à attirer à lui, paradoxalement, les gogos qui ne voient pas plus loin que le bout de leurs nez.

Des idiots (Idiocratie, 6 décembre 2016)

 

Notes :

[1] Le Figaro, « Conservateur et libéral, la grande tension », 1er décembre 2016.

[2] Eléments, « Entretien avec Roger Scruton. Au royaume du conservatisme », novembre-décembre 2016, n°163.

28/07/2016

Culture : libéraux et conservateurs, deux alliés qui se contredisent…

Nous reproduisons ci-dessous entretien avec Alain de Benoist, cueilli sur Boulevard Voltaire et consacré à la culture...

Directeur de la revue Krisis , dont le dernier numéro est consacré à la question de la modernité, et éditorialiste de la revue Éléments,  Alain de Benoist a récemment publié Survivre à la pensée unique (Krisis, 2015), un recueil de ses entretiens avec Nicolas Gauthier.

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Culture : libéraux et conservateurs, deux alliés qui se contredisent…

La culture, dit-on, c’est ce qui demeure quand on a tout oublié. Y aurait-il un fond de vérité dans cette boutade ?

Tout dépend de son antonyme. La définition de la culture varie complètement selon qu’on l’oppose à l’inculture (c’est l’acception la plus courante), à la nature (vieux problème philosophique et scientifique) ou à la civilisation (pour Spengler, la civilisation correspond au stade terminal d’une culture). Le sociologue Georg Simmel la définissait même comme un « mouvement de la perfection de l’âme ». N’y voir qu’une somme de réminiscences littéraires, historiques, artistiques, etc., est donc bien limitatif. J’ai tendance, pour ma part, à concevoir la culture à la façon de l’anthropologie culturelle ou de l’ethnologie, c’est-à-dire comme un habitus commun, comme l’ensemble des façons de vivre et des valeurs partagées au sein d’une population donnée. La culture est alors indissociable de l’esprit d’un peuple. Elle devient même le fondement du politique, si l’on admet que le rôle premier du politique est de produire du commun. Si l’on adopte cette définition « large », on comprend que lorsque l’on dit que la culture française est menacée, on pense plus loin qu’aux simples acquis de l’instruction ou du savoir.

On comprend aussi, du même coup, pourquoi l’idéologie dominante s’est employée à faire disparaître les sociétés traditionnelles, en s’attaquant à leur culture spécifique. Cette façon de réduire la diversité culturelle fait le jeu de la pensée unique. Donner la priorité à l’économie sur la culture (quand on justifie, par exemple, l’arrivée massive de migrants au nom des exigences de compétitivité, comme le fait régulièrement le patronat) aboutit au même résultat. Et il en va de même, encore, quand on s’emploie à substituer aux cultures enracinées des cultures « fluides », « liquides », seules tolérées par les tenants de l’hybridation « multiculturelle ». Éradiquer les cultures communes dans ce qu’elles ont d’irremplaçable et d’unique revient à tuer les peuples.

Autrefois, il existait en France un sous-secrétariat aux Beaux-Arts, dépendant du ministère de l’Instruction publique, avant que ne soit créé un ministère de la Culture. La culture a-t-elle forcément besoin d’un ministre ?

Beaucoup de gens de droite répondent par la négative, parce que la culture ne remplit à leurs yeux qu’une fonction décorative : celle du pot de fleurs sur la cheminée. C’est encore pire au sein de la classe politique : la culture générale ayant disparu de l’école, elle se compose en majorité d’instruits incultes, comme dit Alain Finkielkraut. Un ministère de la Culture se justifie en fait parfaitement, non seulement pour préserver le patrimoine, mais pour apporter une aide aux artistes qui le méritent. Mais cela implique, bien entendu, la réorientation totale d’un ministère qui ne jure, pour l’instant, que par l’effacement des repères et le non-art contemporain.

Peut-on parler de « culture de droite » ?

Pourquoi pas ? Le problème, c’est que la « culture de droite » a deux ADN distincts – un ADN « conservateur » (au meilleur sens du terme) et un ADN « libéral » – et que ces deux ADN sont foncièrement différents. Ils ne supposent déjà pas la même anthropologie : le premier voit d’abord dans l’homme un héritier, alors que le second en fait une monade portée par la seule considération de son meilleur intérêt, fondée à faire valoir de manière égoïste des « droits » qu’elle tient d’un état de nature prépolitique et présocial.

Les « conservateurs » n’ont pas de mal à intégrer la culture dans leur mode de pensée, car ils savent que les collectivités nationales et populaires possèdent des traits qui leur sont propres – alors que Margaret Thatcher affirmait que « la société n’existe pas » (elle n’était, à ses yeux, qu’une simple addition d’individus). Les « conservateurs » pensent d’abord en termes politiques et historiques, ils conçoivent le social comme fondé sur des valeurs partagées, ils croient à l’utilité des frontières, ils reconnaissent l’existence des peuples. Les libéraux raisonnent en termes économiques, ils croient qu’une société repose sur la seule confrontation des intérêts régulée par les mécanismes impersonnels du contrat juridique et de l’échange marchand, ils prônent le libre-échange et la suppression de tout ce qui fait obstacle à l’expansion du marché, ils affirment le primat d’un individu autosuffisant qui se produit lui-même à partir de rien.

Toutes incompatibles qu’elles sont sur le fond, ces deux cultures sont aujourd’hui l’une et l’autre présentes « à droite », où elles donnent lieu à des combinaisons contre-nature. Les tenants du libéralisme économique rejettent parfois le libéralisme sociétal, tout comme les tenants du libéralisme sociétal rejettent parfois le libéralisme économique. Il leur reste à comprendre que ces deux formes de libéralisme sont vouées à se conjoindre, car elles découlent des mêmes postulats fondateurs. Comme l’écrit Jean-Claude Michéa, « le libéralisme économique intégral porte en lui la révolution permanente des mœurs, tout comme cette dernière exige, à son tour, la libération totale du marché ».

Alain de Benoist, propos recueillis par Nicolas Gauthier (Boulevard Voltaire, 23 juin 2016)

 

31/03/2016

Vous avez dit conservateur ?...

Les éditions du Cerf viennent de publier un essai de Laetitia Strauch-Bonart intitulé Vous avez dit conservateur ?. ​Ancienne élève de l'Ecole normale supérieure d'Ulm et de Sciences-Po Paris, actuellement en PhD en histoire à la Queen Mary University de Londres, Laetitia Strauch-Bonart est également contributrice au Point et au magazine britannique Standpoint.

 

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" Le conservateur, en France, est comme l'enfer : c'est l'autre, et plus encore un autre qui suscite l'incrédulité, provoque la dérision et soulève le coeur. Autant son contraire, le progressiste, est auréolé de toutes les vertus, autant lui est suspecté de tous les vices. Pourquoi cette réduction obligée du conservatisme à un méli-mélo contradictoire de réaction politique, d'ordre moral et de libéralisme économique ? Pourquoi cette ignorance délibérée du fait que le conservatisme a structuré la vie politique et intellectuelle pendant au moins deux siècles, outre-Manche et outre-Atlantique ? Pourquoi la tradition conservatrice est-elle inexistante chez nous ? Quelle vision du monde recouvre-t-elle ? Cette vision n'aurait-elle pas désormais un avenir dans notre pays ? Autant de questions auxquelles répond Laetitia Strauch-Bonart dans cet essai brillant qui tient autant de l'analyse que du plaidoyer, et qui s'appuie sur une vaste enquête menée auprès de grands intellectuels français, comme Chantal Delsol, Philippe Bénéton, Jean-Pierre Le Goff ou Jean Clair. Repenser le rôle de la société civile, renforcer notre méfiance envers les systèmes politiques et notre confiance envers les liens humains et reconnaître la différence entre le temps qu'il faut pour construire et l'instant qui suffit à détruire : ce livre de savoir et de conviction est aussi un livre d'éveil et de réveil. "

30/03/2016

«Le populisme, c'est le parti des conservateurs qui n'ont pas de partis»...

Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné par Vincent Coussedière au Figaro Vox et consacré à la question du populisme. Professeur de philosophie et essayiste, Vincent Coussedière vient de publier Le retour du peuple - An I (Cerf, 2016) et est également l'auteur d'Eloge du populisme (Elya, 2012).

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Vincent Coussedière : «Le populisme, c'est le parti des conservateurs qui n'ont pas de partis»

De la montée du FN à la percée de l'AFD en passant par les surprises Trumps et Sanders le jeu politique apparaît totalement bouleversé dans les pays occidentaux. S'agit-il d'une «dérive populiste» ou du «retour du peuple» annoncé dans votre livre?

Vincent Coussedière: En 2012, à la suite de mon essai Eloge du populisme, je définissais dans un entretien le populisme comme le «retour du refoulé des peuples européens». Il semble qu'on puisse aussi parler d'un retour du refoulé du peuple américain dont le phénomène Trump est le symptôme… Poursuivons la métaphore freudienne, on sait qu'une pulsion, lorsqu'elle est refoulée, n'est pas détruite, elle disparaît de la conscience pour poursuivre son existence sous une forme inconsciente, elle reviendra donc se manifester sous forme de symptôme. Il en va de même avec le peuple dont le populisme est le retour symptomatique: le peuple a été refoulé par les élites de leur vision de la politique. Ce n'est pas d'abord le peuple qui s'est détourné des élites, ce sont les élites qui se sont détournées du peuple, qui ont fait sécession, comme l'a remarquablement compris très tôt Christopher Lasch. Lorsque je parle donc désormais de «retour du peuple», cela ne signifie pas que j'annonce le retour du peuple comme acteur collectif, cela signifie que je tente de comprendre de quel refoulement le peuple a été l'objet, et pourquoi le peuple revient s'exprimer désormais sous la forme du «populisme». Le retour du peuple, c'est aussi son retour comme question politique et philosophique.

Ces phénomènes sont-ils comparables, en quoi?

L'utilisation du terme de «populisme» pour qualifier et unifier une offre partisane par delà les contextes nationaux me paraît artificielle et fausse. Elle crée la confusion et évite d'examiner chaque discours en lui accolant l'étiquette disqualifiante de «populisme». Trump n'a pas la même conception de l'économie que Marine le Pen, ni même de l'immigration ou de l'islam. On reproche au «populiste» de s'adresser au peuple, la belle affaire! On ne voit pas à qui d'autre devrait s'adresser un homme politique dans les conditions de la démocratie… On lui reproche de faire œuvre de démagogie, de proposer des solutions irréalistes, de flatter le peuple. Soit. Mais alors il faut faire l'effort de montrer en quoi ces solutions sont irréalistes, ce dont le qualificatif de «populiste» dispense justement. Bref, l'usage du terme permet de faire l'économie d'un débat politique et verrouille la démocratie.

Si le terme de «populisme» me semble cependant pertinent à conserver, c'est à condition de l'utiliser pour décrire une certaine situation des peuples eux-mêmes. Ce qui est comparable dans les phénomènes dont vous parlez, c'est la situation des peuples et non l'offre politique «populiste» qui ne vient qu'après, et tente de capter cette situation. C'est du côté de la demande des peuples qu'il y a quelque chose de comparable: les peuples veulent continuer à être des peuples, c'est-à-dire qu'ils veulent continuer à conserver une certaine unité de mœurs, une forme «nationale», et une souveraineté, une capacité libre de prendre les décisions qui leur importe. Ceci s'exprime par une inquiétude profonde quant à l'impact de l'immigration sur les mœurs auxquelles on tient, et par une inquiétude toute aussi profonde quant à une souveraineté paralysée par des alliances post-nationales. Bref, l'unité du phénomène vient de la résistance de vieux peuples politiques à leur dissolution dans la mondialisation.

«La crise de souveraineté et de légitimité de nos gouvernements actuels est tout aussi grave que celle qui souleva De Gaulle contre Vichy», écrivez-vous. N'est-ce pas un peu exagéré?

Que signifie l'épisode de Vichy, si ce n'est d'avoir été l'expérience d'un gouvernement qui a cherché à se maintenir en conservant les apparences de la république, c'est-à-dire de la souveraineté et de la légitimité? Nous nous trouvons dans la même situation, dans une apparence de république qui a en réalité perdu sa légitimité comme sa souveraineté. La différence ne réside pas dans la situation elle-même, qui approche du point où, comme le dit Marc Bloch: «le sort de la France a cessé de dépendre des Français.». La différence réside dans la rapidité du «blitzkrieg» qui a conduit à la situation de 1940, et dans la lenteur et le caractère souterrain et masqué d'une «guerre» menée par nos élites contre le peuple, et qui a conduit à la situation actuelle. Nos élites «avancent masquées», comme le dit très justement Marcel Gauchet dans son dernier essai, et les Français ont mis beaucoup de temps à comprendre qu'ils étaient menacés de désintégration. Au final le résultat est le même: nous héritons d'une république qui est une coque vide: privée de souveraineté comme de l'unité d'un peuple qui puisse la rendre légitime. Tout est à recommencer. Il ne s'agit pas seulement de refonder une république mais de réinstituer un peuple. Lorsque je développe ce parallèle dans mon livre, ce n'est pas pour en rajouter par rapport à notre dépression collective, c'est au contraire pour montrer que nous nous sommes déjà relevés d'un précédent aussi grave.

Quelle responsabilité de l'Europe dans cette «étrange défaite»? Le populisme est-il le problème ou la solution?

La responsabilité de l'Europe n'est que seconde dans cette affaire, puisque c'est en grande partie nous qui avons voulu cette Europe, en tout cas nos dirigeants, qui se sont accrochés à elle comme à une utopie de remplacement de l'utopie socialiste. J'explique en effet dans mon livre que le populisme est à la fois le problème et la solution. Il est le problème parce qu'il ne trouve pas encore d'expression politique et partisane qui soit à la hauteur des enjeux: non seulement refonder la république, mais réinstituer un peuple qui la fasse vivre. Il est la solution parce qu'il témoigne d'un attachement à la nation républicaine, et non d'un retour aux «heures les plus sombres de notre histoire», comme voudraient nous le faire croire les interprètes paresseux, qui sont, comme le disait Marc Bloch à propos des élites de 1940,: «Mal instruits des ressources infinies d'un peuple resté beaucoup plus sain que des leçons empoisonnées ne les avaient inclinés à le croire (…).»

Selon vous, «il existe en France une majorité conservatrice qui peine à prendre une forme politique tant elle est écartelée entre la droite républicaine et la droite populiste». Qui regroupez-vous au sein de cette majorité éclatée? Est-ce la France du non au Traité constitutionnel européen? Comment réconcilier nation et république?

Cette phrase n'est pas de moi mais de Mathieu Bock Côté, je la trouve excellente, et je la reprends en élargissant encore la perspective. Car pour moi le populisme n'est ni de droite ni de gauche, en tant qu'attachement à la nation républicaine, il est un phénomène trans-partisan. J'ai défini dans Eloge du populisme le populisme comme «le parti des conservateurs qui n'ont pas de partis». Mais le conservatisme, contrairement à la doxa régnante sur le sujet, n'est pas forcément de droite. Conservatisme et progressisme sont des catégories qui en elles-mêmes ne veulent rien dire, tout dépend de ce qu'on veut conserver et de ce que vers quoi on veut progresser. Il y a eu une droite révolutionnaire qui ne voulait rien conserver comme une gauche révolutionnaire… Sortons donc de ce clivage droite-gauche idéologique et demandons-nous ce que nous voulons conserver et ce vers quoi nous voulons progresser. Cela permettra peut-être de redéfinir des clivages qui permettent de recouper des options politiques réelles… La caractéristique de la France du non au Traité constitutionnel de 2005 est justement qu'elle dépassait ce clivage droite-gauche. Le populisme est une situation qui va forcer les clivages partisans à se redéfinir autour de la conservation de mœurs qui sont à la fois nationales et républicaines. Nous avons à droite comme à gauche des gens qui ne sont plus attachés à des mœurs nationales, ni à des institutions républicaines, mais à une autre proposition «politique» que j'analyse dans mon livre, et qui est celle du multiculturalisme. Nous avons d'autre part des gens qui ne peuvent concevoir l'horizon de la république en dehors de la nation. Que chacun éclaircisse ses positions et en tire les conséquences… Mon propos dans Le retour du peuple est effectivement de réconcilier nation et république. Nous nous apprêtons à vivre une campagne présidentielle qui va opposer les «nationaux» et les «républicains», cette opposition est idéologique. Dépasser l'idéologie, c'est revenir à la philosophie, pour faire revivre une tradition perdue de la république qui comprenait la «nation» comme son horizon indépassable. C'est cette tradition perdue du nationalisme républicain que je tente de redécouvrir dans mon livre pour en tirer les leçons qui s'imposent.

Vincent Coussedière, propos recueillis par Alexandre Devecchio (Figaro Vox, 18 mars 2016)