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15/10/2018

Une guerre qui ne dit pas son nom...

Nous reproduisons ci-dessous entretien avec Alain de Benoist, cueilli sur Boulevard Voltaire, dans lequel il évoque les sanctions économiques prises par les États-Unis ou à leur instigation... Philosophe et essayiste, directeur des revues Nouvelle École et Krisis, Alain de Benoist a récemment publié Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017), Ce que penser veut dire (Rocher, 2017) et L'écriture runique et les origines de l'écriture (Yoran, 2017).

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Alain de Benoist : « Les sanctions économiques ? Une guerre qui ne dit pas son nom… »

Dès qu’un pays pose problème, on évoque désormais des « sanctions internationales », lesquelles s’apparentent de plus en plus à des sanctions américaines. Mais quels sont, exactement, le sens et la légitimité de cette politique de sanctions ?

La politique des sanctions n’est pas une politique. C’est une forme de guerre, qui n’utilise que des moyens « pacifiques » contribuant à brouiller la frontière entre la guerre et la paix. Tout comme le blocus, dont les sanctions constituent la forme moderne, cette guerre s’apparente à la guerre maritime, toujours privilégiée par les puissances thalassocratiques – l’Angleterre autrefois, les États-Unis aujourd’hui –, qui est également une guerre commerciale ou économique : la « guerre au commerce », qu’on appelait autrefois la « guerre de course ». C’est une guerre « totale », non seulement parce qu’elle rejette la distinction classique entre combattants et non-combattants, mais aussi parce qu’elle s’appuie le plus souvent sur une théorie de la guerre « juste », qui assimile l’ennemi à un criminel ou à un délinquant.

La stratégie navale, on le sait, diffère profondément de la stratégie terrestre. Sur terre, la guerre oppose classiquement des armées étatiques sans viser les personnes civiles, qui ne sont pas traitées en ennemis aussi longtemps qu’elles ne participent pas aux hostilités. La guerre maritime, elle, ne se réduit pas à une confrontation entre marines ennemies ni même entre militaires. Elle ne vise pas seulement les combattants, mais aussi les civils. Elle ne distingue pas, non plus, entre le front et « l’arrière ». Les notions de blocus, de droit de prise, de butin, de capture, qui permettent de s’emparer des propriétés privées de l’ennemi, sont des notions spécifiques de la guerre navale, qui frappe indistinctement toute la population ennemie, tous les ressortissants de l’État belligérant sans distinction d’âge ou de sexe, mais aussi toute société privée ou État neutre qui pourraient être en relation avec l’ennemi ou l’aider à tourner les sanctions.

Les sanctions de Donald Trump contre Téhéran, par exemple, visent aussi les puissances européennes qui continuent à commercer avec l’Iran, car elles n’ont aucune raison de s’associer à la décision états-unienne de sortir de l’accord nucléaire qui avait été conclu avec ce pays. C’est l’un des traits les plus caractéristiques des sanctions : elles ne reconnaissent pas la neutralité ; quiconque refuse de soutenir les sanctions décrétées par le sanctionneur est pareillement sanctionné à son tour.

On remarque aussi que les « sanctions » aboutissent généralement à un renforcement des pouvoirs en place plutôt qu’à leur affaiblissement. Ne serait-il pas plus sage, voire plus efficace, d’en revenir à une diplomatie plus traditionnelle ?

La politique des sanctions, encore une fois, n’est pas une forme de diplomatie mais une forme de guerre. Elle intervient lorsque la diplomatie a abdiqué. Les sanctions visent à provoquer à la fois des effets physiques (la pénurie, l’appauvrissement, la désorganisation de l’économie, l’impossibilité d’exporter ou d’importer) et des effets psychologiques (faire monter le mécontentement dans la population de façon à ce qu’elle fasse pression sur son gouvernement). Cette stratégie repose sur le double postulat que les populations sont vulnérables, car elles dépendent de l’extérieur pour leurs approvisionnements et leurs débouchés, et qu’elles sont en mesure d’influencer leurs dirigeants. Le premier postulat est exact, le second ne l’est pas. Dans la majorité des cas, la population ainsi maltraitée fait porter la responsabilité de son sort sur l’auteur des sanctions et tend plutôt à faire corps avec son gouvernement : au lieu de provoquer la scission entre les dirigeants et les dirigés, les sanctions tendent à les rapprocher. On assiste alors seulement à un durcissement de la situation.

Le cas des sanctions européennes contre la Russie, pour cause « d’annexion » de la Crimée est intéressant, sachant que la Russie a ensuite pris d’autres sanctions contre les premiers sanctionneurs. Logique infernale ?

Les États-Unis sont les spécialistes des sanctions : contre l’Iran, contre la Russie, contre la Chine, contre la Corée du Nord, contre le Venezuela et j’en passe. Ces sanctions prennent souvent la forme de l’embargo, qui est aussi un équivalent moderne du blocus. Elles peuvent être de diverses natures (commerciales, financières, économiques, militaires, administratives, technologiques ou purement symboliques) et avoir les motifs les plus différents. Elles n’impliquent pas nécessairement un affrontement idéologique mais sont, évidemment, conformes à la politique étrangère états-unienne : la Russie est sanctionnée pour avoir rendu la Crimée à la Russie conformément au vœu de ses habitants, tandis qu’Israël est libre d’occuper depuis plus de trente ans le plateau du Golan à seule fin d’assurer sa sécurité.

Les Américains se sont aujourd’hui engagés, avec la Chine et la Russie notamment, dans une absurde spirale de sanctions et de contre-sanctions devenue le principal mode de relation entre anciens partenaires devenus rivaux. Les sanctions ne laissent apercevoir aucune solution aux problèmes de sécurité du continent européen, car ce sont par définition des mesures déterritorialisées. « L’histoire des puissances commerciales offre des cas typiques de politique non territoriale », écrivait déjà Friedrich Ratzel, précurseur de la géopolitique. La mondialisation est, elle-même, une « maritimisation ».

Le 25 novembre 2016, Jacques Attali déclarait, dans Marianne : « J’ai prophétisé, il y a près de quatorze ans, l’avènement d’un monde nomade, et je crois que celui-ci prend enfin forme. Les puissances thalassocratiques prennent leur revanche sur les puissances continentales, et tout l’enjeu va être pour la France de se mouvoir dans ce nouvel univers. » Nomadisme commercial ou enracinement continental : c’est tout l’enjeu, en effet.

Alain de Benoist, propos recueillis par Nicolas Gauthier (Boulevard Voltaire, 29 septembre 2018)

03/10/2018

Le Brésil entre illusions et désillusions...

Le nouveau numéro de la revue Conflits (n°19, octobre-novembre-décembre 2018), dirigée par Pascal Gauchon, vient de sortir en kiosque. Le dossier central est consacré au Brésil.

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Au sommaire de ce numéro :

ÉCHOS

ÉDITORIAL

ne faites pas dire n'importe quoi au football, par Pascal Gauchon

ACTUALITÉ

ENTRETIEN

Hervé Théry. Brésil, le pays sans ennemi

PORTRAIT

Nikol Pachinian. Vers la transition post-soviétique en Arménie ?, par Tigrane Yégavian

ENTRETIEN

Ambassadeur de Hongrie en France Georges Karolyi

ENJEUX

Malaisie : les élections du changement ?, par Jessy Périé et Thomas Choulet

ENJEUX

Un nouveau "grand jeu" dans la Pacifique, par Jean-Marc Holz

ENJEUX

Le grand rendez-vous du Midterm, par Frédéric Pons

ENJEUX

Iran/Arabie saoudite. pourquoi tant de haine ?, par Frédéric Pichon

ENJEUX

La neutralité aujourd'hui : impossible ou indécent ?, par Thierry Buron

IDÉES

Brésil, une véritable école géopolitique, par Florian Louis

L'HISTOIRE MOT À MOT

"Le Brésil est un pays d'avenir et le restera longtemps", par Pierre Royer

LA LANGUE DES MÉDIAS

Qui est plus solidaire ?, par Ingrid Riocreux

BOULE DE CRISTAL DE MARC DE CAFÉ

Trump ne sera jamais élu, par Jean-Baptiste Noé

IDÉES REÇUES

"Le porte-avion est obsolète", par Pierre Royer

BIBLIOTHÈQUE GÉOPOLITIQUE

La Méditerranée asiatique, par Gérard Chaliand

CHRONIQUES

LIVRES/REVUES/INTERNET /CINÉMA

GÉOPO-TOURISME

Johannesburg : la désillusion post-apartheid, par Thierry Buron

 

DOSSIER : Brésil. Illusion, désillusions

Et finalement, si Dieu n'était pas Brésilien, par Yves Gervaise

Les horizons de la puissance brésilienne, par Yves Gervaise

Défendre le territoire et ses ressources, par Pierre Royer

José Bustani : Le Brésilien qui aurait pu empêcher la guerre d'irak

Brésil vs États-Unis. Vers l'émancipation ?, par Frank Favier

La Chine, un partenaire intrusif pour le Brésil ?, par Michel Nazet

L'Afrique, terre de déploiement de la puissance brésilienne ?, par Catherine Augagneur-Delaye et Alain Michalec

L'intérêt du Brésil pour le monde arabe, par Tigrane Yégavian

Carlos-Ivan Simonsen : Le Brésil est un empire tourné sur lui-même

Pas de puissance brésilienne sans agriculture, par Sébastien Abis

Des énergies renouvelables de moins en moins brésiliennes, par Gustavo Ribeiro

Diversité, inégalités, insécurité , par Julien Damon

Le mythe de la démocratie raciale , par Gustavo Ribeiro

Flavio Werneck Meneguelli : La criminalité, problème numéro 1

Brésil : un délire médiatique , par Xavier Raufer

L'Amérique latine vire-t-elle à droite ?, par Anne-Sophie Letac

 

26/09/2018

Quand Michel Drac analyse l'actualité... (2)

Vous pouvez découvrir ci-dessous une analyse fouillée et toujours passionnante de l'actualité du mois d'août 2018 réalisée par Michel Drac.

Penseur non-conformiste, Michel Drac est l'auteur de plusieurs essais, dont  Triangulation - Repères pour des temps incertains (Le Retour aux Sources, 2015) ou, dernièrement, Voir Macron - 8 scénarios pour un quinquennat (Le Retour aux Sources, 2018).  Il est également le fondateur des éditions le Retour aux Sources, qui publient notamment Piero San Giorgio , Dmitry Orlov ou Howard Kunstler.

                           

05/09/2018

L'énigme Trump...

Nous reproduisons ci-dessous entretien avec Alain de Benoist, cueilli sur Boulevard Voltaire, dans lequel il évoque l'énigme Trump... Philosophe et essayiste, Alain de Benoist a récemment publié Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017), Ce que penser veut dire (Rocher, 2017) et L'écriture runique et les origines de l'écriture (Yoran, 2017).

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Alain de Benoist : « Il y a une énigme Trump »

La personnalité de Donald Trump n’en finit pas de dérouter les observateurs. D’un côté, on peut dire qu’il est complètement fou ; mais de l’autre, il est manifeste qu’il ne l’est pas. On le dit politiquement inculte, mais il ne manque pas non plus d’instinct politique. Est-il possible de dire qui est « vraiment » le nouveau président américain ?

Il y a une énigme Trump. Quand on le voit brandir sa signature de paranoïaque, on a l’impression d’être en présence d’un grand malade. Quand on le voit multiplier les volte-face, on s’interroge sur ses intentions réelles. D’un autre côté, il y a de toute évidence une logique trumpienne, faite de réalisme et de brutalité, au point qu’on se demande parfois si ce n’est pas de manière volontaire qu’il joue son personnage, peut-être pour mieux impressionner. À l’époque de la guerre du Vietnam, Nixon avait agi de la sorte avec les Chinois et les Nord-Vietnamiens. « Il est parfois très raisonnable pour un prince de simuler la folie », écrivait, au VIe siècle avant notre ère, Sun Tzu dans L’Art de la guerre. Mais il faut bien le dire, « le Donald » fait plus penser au Docteur Folamour qu’au Prince de Machiavel…

Donald Trump est, en outre, visiblement soumis (jusqu’au sein de sa propre famille) à des influences contradictoires, et il doit surtout faire face à des adversaires aussi nombreux que résolus : démocrates qui veulent prendre leur revanche, rivaux conservateurs, « néocons » toujours actifs au sein du camp républicain, classe médiatique qui rêve de le voir mort, représentants de l’« État profond », services secrets, complexe militaro-industriel, lobbies de toutes sortes. Face à la meute, il réagit souvent comme un sanglier blessé, un éléphant dans un magasin de porcelaine. Mais pour l’instant, tant qu’il n’a pas croisé la route d’un nouveau Lee Harvey Oswald, il poursuit sa route. Et comme il est difficile de ressentir la moindre sympathie pour cet establishment qui cherche à l’éliminer par tous les moyens, on ne peut se défendre d’en éprouver, au contraire, un peu pour lui. Ce qui n’empêche pas de trouver odieuses certaines de ses prises de position (par exemple, à propos de l’environnement).

On peut au moins mettre à son crédit qu’il est l’un des rares hommes politiques à avoir mis quasiment en œuvre toutes ses promesses de campagne faites au peuple des blue collars, ces ouvriers américains en voie de déclassement. Donald Trump participe-t-il, par là, de la vague populiste européenne ?

J’ai dit, dès son élection, qu’il fallait distinguer le personnage Trump et le phénomène Trump. Cette distinction permet de comprendre en quoi l’élection du « Donald », véritable tournant dans l’histoire des États-Unis, ne prend tout son sens qu’en référence à la vague de populisme qui est en train de monter un peu partout en Europe. « En Italie, on retrouve le même clivage qu’en France ou aux États-Unis », disait récemment Jérôme Fourquet, de l’IFOP. Le noyau dur de l’électorat de Donald Trump, ce sont en effet les blue collars et les rednecks, qui n’en peuvent plus de l’immigration, de la criminalité et de l’arrogance d’une Nouvelle Classe qui les a toujours tenus pour rien. Non seulement Trump a tenu l’essentiel des promesses qu’il leur avait faites, mais il a su donner une expression politique à leur malaise identitaire. Son style direct, qu’il décrit lui-même comme « un peu sauvage » (a little wild), est, à cet égard, un atout. Il apparaît comme du parler vrai, loin du politiquement correct et de la langue de bois. Nos politiciens sont comme les éoliennes : ils tournent dans le vide et brassent du vent. En adoptant l’attitude inverse, Donald Trump ne perd pas des voix, il en gagne.

En politique étrangère, peut-on identifier avec quelque certitude quel est son ennemi principal ?

Cela reste encore difficile à dire. Rappelez-vous la façon dont il est tombé dans les bras de Kim Jong-un après l’avoir agoni d’injures, et ce, sans avoir rien obtenu de concret de la part du Nord-Coréen. Trump ne raisonne qu’en fonction des intérêts américains, ce qu’on ne saurait évidemment lui reprocher. Il déteste le multilatéralisme et tout ce qui ressemble à une « communauté internationale » au sein de laquelle il se sent mal à l’aise. Il préfère les relations bilatérales. Ce peut être un gage de réalisme, mais connaît-il les dossiers ? Comme le dit Hadrien Desuin, Trump, c’est la « diplomatie du tourbillon ». On ne sait pas bien ce qu’il veut, mais on se demande aussi s’il le sait lui-même. Ce qui est sûr, c’est que les Européens ne l’intéressent guère : il a compris que, comparés aux Russes et aux Chinois, ils comptent aujourd’hui pour rien. Il semble, par ailleurs, décidé à en finir avec la guerre froide, sans doute dans l’espoir d’amener le Kremlin à prendre ses distances vis-à-vis de Pékin. Mais il se heurte à une forte opposition de son entourage.

Au Proche-Orient, Donald Trump a annoncé que les troupes américaines quitteraient la Syrie à la fin de l’année. Cela ne fait pas l’affaire des Israéliens, qui ont en revanche applaudi à sa décision de se retirer de l’accord nucléaire avec l’Iran, décision absolument désastreuse qui impliquait aussi une déclaration de guerre aux grandes entreprises européennes, tenues de s’aligner sur un programme de sanctions sous peine d’en subir à leur tour. Ainsi s’est constitué un axe Washington-Riyad-Tel Aviv, tandis que l’armée syrienne parachève sur le terrain sa victoire militaire et que la Turquie fait bande à part au sein de l’OTAN. Lors de son dernier voyage à Moscou, Netanyahou s’est fait fort d’obtenir la levée des sanctions occidentales contre la Russie en échange d’un lâchage de la Syrie par la Russie. Poutine n’est pas tombé dans le panneau. Les naïvetés, c’est bon pour Macron.

Alain de Benoist, propos recueillis par Nicolas Gauthier (Boulevard Voltaire, 19 août 2018)

12/07/2018

Les marqueurs de l’effondrement de l’empire...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Dmitry Orlov, cueilli sur le blog francophone du  Saker et consacré aux signes annonciateurs de l'effondrement de l'empire américain... De nationalité américaine mais d'origine russe, ingénieur, Dimitry Orlov, qui a centré sa réflexion sur les causes du déclin ou de l'effondrement des civilisations, est l'auteur d'un essai traduit en français et intitulé Les cinq stades de l'effondrement (Le Retour aux sources, 2016).

 

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Les marqueurs de l’effondrement de l’empire

En réfléchissant à l’effondrement de l’empire américain qui se déroule (jusqu’à présent) graduellement, l’effondrement de l’URSS, qui s’est produit il y a près de trente ans, continue d’être une utile mine d’exemples et d’analogies. Certains événements survenus pendant l’effondrement soviétique peuvent servir de panneaux de signalisation utiles dans le contexte américain, ce qui nous permet de formuler de meilleures hypothèses quant au calendrier des événements qui peuvent soudainement transformer un effondrement graduel en sa version accélérée.

Quand l’effondrement soviétique s’est produit, la réaction universelle a été « Qui aurait pu le savoir ? » Eh bien, je le savais. Je me souviens distinctement d’une conversation que j’avais eue avec un chirurgien au cours de l’été 1990, juste au moment où j’allais passer sur le billard pour me faire opérer de l’appendicite, en attendant l’anesthésie. Il m’a demandé ce qu’il adviendrait des républiques soviétiques, de l’Arménie en particulier. Je lui ai dit qu’elles seraient indépendantes en moins d’un an. Il avait l’air positivement choqué. Je ne m’étais trompé que de deux mois. J’espère pouvoir prévoir l’effondrement américain avec le même degré de précision.

Je suppose que j’étais bien placé pour le savoir, et je suis tenté de deviner comment j’ai réussi cela. Mon domaine d’expertise à l’époque était l’électronique de mesure et d’acquisition de données pour les expériences de physique des hautes énergies, pas la soviétologie. Mais j’avais passé l’été précédent à Leningrad, où j’avais grandi, et j’avais une bonne idée de ce qui se passait en URSS. Pendant ce temps, toute la cohue des experts professionnels sur la Russie,  payés pour le faire, qui étaient installés dans divers organismes gouvernementaux à Washington ou qui consommaient de l’oxygène dans diverses fondations et universités des États-Unis, n’avaient absolument aucune idée de ce à quoi s’attendre.

Je soupçonne qu’il y a un principe là-dedans : si votre carrière dépend de l’existence de X, et si X est sur le point de cesser d’exister, alors vous ne serez pas très motivé pour prédire avec précision sa fin. Inversement, si vous parveniez à prédire avec précision la fin programmée de X, alors vous seriez également assez intelligent pour changer de carrière à l’avance, donc vous ne seriez plus un expert sur X et votre opinion sur le sujet serait négligée. Les gens penseraient que vous avez quitté un excellent travail et que vous êtes maintenant aigri. À l’heure actuelle, j’observe le même phénomène à l’œuvre chez les experts de la Russie aux États-Unis : ils ne peuvent pas imaginer que les diverses choses qu’ils ont passé leur vie à étudier ont rapidement perdu de leur pertinence. Ou peut-être qu’ils le peuvent, mais qu’ils gardent cette prise de conscience pour eux-mêmes, de peur de ne plus être invités pour des talk-shows.

Je suppose que puisque l’expertise est une question d’en savoir beaucoup sur un sujet circonscrit, tout savoir sur rien – une chose qui n’existe pas – est son point final logique. Quoi qu’il en soit, je pense que nous autres non-experts, armés du recul parfait que nous offre l’exemple de l’effondrement soviétique, nous pouvons éviter d’être pareillement aveuglés et abasourdis par l’exemple américain. Ce n’est pas une question académique : ceux qui jaugent la situation avec précision peuvent être en mesure de se faufiler et sortir de l’enfer à l’avance, alors que les lumières sont toujours allumées, pendant que le monde ne se promène pas encore dans une brume mentale induite par la drogue et des fusillades de masse et que d’autres types de chaos sont toujours considérés comme dignes d’intérêt par les médias.

Ce recul nous permet de repérer certains marqueurs qui se sont manifestés à ce moment-là et qui se manifestent maintenant. Les quatre dont je veux discuter maintenant sont les suivants :

1. Les alliés sont aliénés ;
2. Les inimitiés se dissipent ;
3. L’idéologie devient non pertinente ;
4. La posture militaire devient flasque.

Tout cela est évident à voir dans l’effondrement américain. Comme pour l’effondrement soviétique, il y a une certaine période d’incubation pour chacune de ces tendances, pouvant durer peut-être un an ou deux, au cours de laquelle peu de choses semblent se produire, mais quand c’est le moment, tout décolle d’un seul coup.

1. Alliances

Au fur et à mesure que l’effondrement soviétique s’est déroulé, les anciennes amitiés se sont détériorées, d’abord à cause d’un manque de pertinence, puis ont tourné a une inimitié pure et simple. Avant l’effondrement, le rideau de fer a couru entre l’Europe de l’Est et de l’Ouest ; trois décennies plus tard, il court entre la Russie et les pays baltes, la Pologne et l’Ukraine. Alors que dans l’après-guerre, les pays du Pacte de Varsovie tiraient de nombreux avantages de leur association avec la Russie et sa puissance industrielle, vers la fin leur adhésion au camp soviétique devenait de plus en plus gênante pour le progrès, entravant leur intégration avec les pays prospères et moins troublés plus à l’ouest et avec le reste du monde.

De même, avec les États-Unis et l’Union européenne, ce partenariat montre également des signes majeurs de tension alors que Washington tente d’empêcher l’Europe de s’intégrer au reste de l’Eurasie. La menace particulière de sanctions économiques unilatérales dans le cadre d’un effort vain pour bloquer d’autres gazoducs russes vers l’Europe et forcer les Européens à acheter un projet de gaz naturel liquéfié américain incertain et surévalué a mis en évidence le fait que la relation n’est plus mutuellement bénéfique. Et alors que la Grande-Bretagne se sépare de l’Europe et se rapproche des États-Unis, un nouveau rideau de fer émerge peu à peu, mais cette fois, il traversera la Manche, séparant le monde anglophone de l’Eurasie.

Des développements similaires sont en cours à l’Est, affectant la Corée du Sud et le Japon. La volte-face de Trump entre tweets tumultueux et rhétorique conciliatoire vis-à-vis de la Corée du Nord a mis à nu le vide des garanties de sécurité américaines. Ces deux pays voient maintenant la nécessité de prendre leurs propres dispositions de sécurité et de commencer à réaffirmer leur souveraineté en matière militaire. Pendant ce temps, pour les États-Unis, être incohérent n’est qu’un « arrêt au stand »sur le point de devenir insignifiant.

2. Les inimitiés

Pendant toute la période de la guerre froide, les États-Unis étaient l’ennemi juré de l’Union soviétique, et tout effort de Washington pour donner des conseils ou dicter sa volonté se heurtait à des aboiements bruyants, synchronisés et idéologiquement fortifiés de Moscou : encore l’agresseur impérialiste ; n’y faites pas attention. Ce bruit vertueux a très bien fonctionné pendant une période étonnamment longue, et a continué de fonctionner pendant que l’Union soviétique réalisait de nouvelles conquêtes impressionnantes – dans l’espace, la technologie, la science et la médecine, dans des projets humanitaires internationaux, etc. Mais lorsque la stagnation s’est installée, il a commencé à sonner creux.

Après l’effondrement soviétique, cette immunité contre la contagion américaine a disparu. Des « experts » et des « conseillers » occidentaux ont envahi le pays et proposé des « réformes » telles que le démembrement de l’URSS en 15 pays distincts (piégeant des millions de personnes du mauvais côté de la frontière nouvellement inventée) avec une thérapie de choc (qui a appauvri presque l’ensemble de la population russe), les privatisations (qui mettaient des biens publics importants entre les mains de quelques oligarques politiquement associés, pour la plupart des oligarques juifs) et divers autres projets visant à détruire la Russie et à faire disparaître sa population. Ils auraient probablement réussi s’ils n’avaient pas été arrêtés à temps.

Symétriquement, les Washingtoniens considéraient l’URSS comme leur ennemi juré. Après sa disparition, il y a eu un peu de confusion. Le Pentagone a essayé de parler de « mafia russe » comme d’une menace majeure à la paix mondiale, mais cela semblait risible. Puis, à l’occasion de la démolition de quelques gratte-ciels à New York, peut-être en plaçant de petites charges nucléaires dans le soubassement sous leurs fondations (ce sont les plans de démolition qui étaient enregistrés 1), ils ont embrassé le concept de « guerre contre le terrorisme », bombardant divers pays qui n’avaient pas de problème de terrorisme avant mais en ont certainement maintenant. Puis, une fois que ce plan stupide a suivi son cours, les Washingtoniens sont retournés à leur premier os à ronger pour harceler la Russie.

Mais maintenant une odeur étrange flotte dans le vent à Washington : l’odeur de l’échec. L’air commence à fuiter de cette campagne pour calomnier la Russie, et c’est putride. Pendant ce temps, Trump continue à faire des bruits qu’un rapprochement avec la Russie est souhaitable et qu’un sommet entre les dirigeants devrait avoir lieu. Trump emprunte aussi quelques pages du livre de règles russe : tout comme la Russie a réagi aux sanctions occidentales par des contre-sanctions, Trump commence à réagir aux barrières douanières occidentales par ses propres barrières douanières. Nous devrions nous attendre à ce que l’inimitié américaine contre la Russie se dissipe quelque temps avant que l’attitude américaine à l’égard de la Russie (et de beaucoup d’autres choses) ne devienne insignifiante. Nous devrions également nous attendre, une fois la bulle de la fracturation hydraulique [pétrole de schiste, NdT] explosée, à ce que les États-Unis deviendront dépendants du pétrole russe et de son gaz naturel liquéfié, qu’ils seront forcés de payer avec de l’or. (La fracturation implique un processus de combustion en deux phases : la première phase brûle de l’argent emprunté pour produire du pétrole et du gaz, la seconde brûle le pétrole et le gaz.)

D’autres inimitiés sont aussi sur le déclin. Trump vient de signer un document intéressant avec Kim Jong-un, président de la Corée du Nord. L’affaire (si nous l’appelons ainsi) est un acte de capitulation tacite. Il a été orchestré par la Russie et la Chine. Il affirme ce que la Corée du Nord et la Corée du Sud avaient déjà accepté : la dénucléarisation éventuelle de la péninsule coréenne. Tout comme Gorbatchev a consenti à la réunification de l’Allemagne et au retrait des troupes soviétiques de l’Allemagne de l’Est, Trump s’apprête à accepter la réunification de la Corée et le retrait des troupes américaines de la Corée du Sud. Tout comme la chute du mur de Berlin a marqué la fin de l’imperium soviétique, le démantèlement de la zone démilitarisée coréenne marquera la fin de l’ère américaine.

3. Idéologie

Alors que les États-Unis n’ont jamais rien eu d’aussi rigoureux que le dogme communiste de l’Union soviétique, leur mélange de propagande pro-démocratie, de capitalisme du laissez-faire, de libre-échange et de domination militaire a été puissant pendant un certain temps. Après avoir cessé d’être la plus grande puissance industrielle du monde, cédant la première place à l’Allemagne et au Japon, puis à la Chine, les États-Unis accumulent des dettes prodigieuses, confisquant et dépensant l’épargne mondiale tout en défendant le dollar américain sous la menace de rétorsion militaire. Il fut pendant un certain temps compris que le privilège exorbitant de l’impression monétaire sans fin devait être défendu avec le sang des soldats américains. Les États-Unis se voyaient et se positionnaient comme le pays indispensable, capable de contrôler et de dicter des conditions à la planète entière, terrorisant ou bloquant divers autres pays selon les besoins. Maintenant, tous ces schibboleths idéologiques sont en ruines.

La rhétorique en faveur de la démocratie est toujours utilisée consciencieusement par les porte-parole des médias politiques, mais dans la pratique, les États-Unis ne sont plus une démocratie. Ce pays a été transformé en un paradis des lobbyistes qui ne sont plus confinés dans le hall en bas mais se sont installés dans les bureaux du Congrès et rédigent des quantités prodigieuses de lois pour répondre aux intérêts privés des entreprises et des oligarques. Le penchant américain pour la démocratie n’est pas non plus visible dans le soutien que les États-Unis prodiguent aux dictatures du monde entier ou dans sa tendance croissante à promulguer et appliquer des lois extraterritoriales sans le consentement international.

Le capitalisme du laisser-faire est également bien mort, supplanté par le capitalisme de copinage nourri par une fusion complète des élites de Washington et de Wall Street. L’entreprenariat privé n’est plus libre mais concentré aux mains d’une poignée de sociétés géantes, alors qu’environ un tiers de la population active aux États-Unis travaille dans le secteur public. Le département américain de la Défense est le plus grand employeur du pays et du monde entier. Environ 100 millions d’Américains en âge et en capacité de travailler ne travaillent pas. La plupart des autres travaillent dans des emplois de service, ne produisant rien de durable. Un nombre croissant de personnes garde des moyens de subsistance précaires en travaillant de manière sporadique. Tout le système est alimenté – y compris les parties qui produisent le carburant, comme l’industrie de la fracturation hydraulique – par de la dette. Aucune personne saine d’esprit, si on lui demandait de fournir une description réaliste du capitalisme, ne fournirait u plan aussi délabré.

Le libre-échange était prôné jusqu’à très récemment, même si de nos jours le mouvement est en perte de vitesse. Le commerce sans entraves sur de grandes distances est la condition sine qua non de tous les empires, y compris l’empire américain. Dans le passé, des navires de guerre et la menace d’une occupation ont été utilisés pour forcer des pays, comme le Japon, à s’ouvrir au commerce international. Tout récemment, l’administration Obama a été très active dans ses tentatives de faire passer divers partenariats transocéaniques, mais aucun n’a réussi. Et maintenant, Trump s’est mis à détruire le libre-échange en combinant sanctions et barrières douanières, dans une tentative malavisée de raviver la grandeur perdue de l’Amérique en se tournant vers l’intérieur du pays. En cours de route, les sanctions sur l’utilisation du dollar américain dans le commerce international, en particulier avec les principaux pays exportateurs d’énergie tels que l’Iran et le Venezuela, accélèrent le processus par lequel le dollar américain est détrôné en tant que monnaie de réserve mondiale, démolissant le privilège exorbitant de l’impression monétaire sans fin.

4. Militarisme

L’effondrement soviétique était dans une certaine mesure déjà acté avec le retrait soviétique de l’Afghanistan. Avant cela, il était encore possible de parler du « devoir international » de l’Armée rouge pour rendre le monde (ou du moins les parties libérées) sûr pour le socialisme. Après cela, le concept même de domination militaire a été perdu, et les interventions qui étaient possibles auparavant, comme en Hongrie en 1956 et en Tchécoslovaquie en 1968, n’étaient même plus pensables. Lorsque l’Europe de l’Est a connu une rébellion en 1989, l’empire militaire soviétique s’est simplement replié, abandonnant ses bases et son matériel militaire en se retirant.

Dans le cas des États-Unis, pour l’instant, ils restent capable de faire beaucoup de dégâts, mais il est devenu clair que la domination militaire de la planète entière n’est plus possible pour eux. L’armée américaine est encore énorme numériquement, mais elle est déjà bien flasque. Elle n’est plus capable de déployer une force terrestre d’une quelconque envergure où que ce soit et se limite aux bombardements aériens, à l’entraînement et à l’armement de « terroristes modérés » et de mercenaires, et au patrouillage inutile des océans. Aucune des aventures militaires récentes n’a abouti à quelque chose ressemblant à la paix à des conditions que les planificateurs américains avaient initialement envisagées ou que l’on aurait pu juger souhaitables : l’Afghanistan a été transformé en incubateur de terroristes et en usine d’héroïne ; l’Irak a été absorbé par un croissant chiite continu qui s’étend maintenant de l’océan Indien à la mer Méditerranée.

Les bases militaires américaines sont toujours présentes dans le monde entier. Elles étaient destinés à projeter le pouvoir américain sur les deux hémisphères du globe, mais elles ont été largement neutralisées par l’avènement de nouvelles armes de précision à longue portée, d’une puissante technologie de défense aérienne et d’une magie de guerre électronique. Ces nombreux « nénuphars », comme on les appelle parfois, sont à l’opposé d’actifs militaires : ce sont des cibles inutiles mais coûteuses situées dans des endroits difficiles à défendre mais faciles à attaquer pour des adversaires potentiels. Ils ne peuvent être utilisés que pour faire semblant de combattre, et la série interminable d’exercices d’entraînement militaire, tels que ceux dans les États baltes, juste à la frontière russe, ou ceux en Corée du Sud, sont des provocations, mais ils sont des Parangons d’inutilité, car attaquer la Russie ou la Corée du Nord serait un geste suicidaire. Ce sont essentiellement des exercices de renforcement de la confiance, et leur intensité croissante témoigne d’un déficit de confiance prononcé et croissant.

Les gens ne se lassent jamais de souligner la taille énorme du budget militaire américain, mais ils oublient presque toujours de mentionner que ce que les États-Unis reçoivent par unité d’argent est dix fois moindre que, par exemple, la Russie. C’est un plan d’extorsion boursouflé et inefficace qui produit de grandes quantités de gaffes – une éponge d’argent public sans cesse assoiffée. Peu importe combien d’argent elle absorbe, cela ne résoudra jamais le problème fondamental de l’incapacité à faire la guerre à un adversaire adéquatement armé sans subir des dommages inacceptables. Partout dans le monde, les États-Unis sont maintenant détestés, mais on les craint de moins en moins : une tendance fatale pour un empire. Par contre l’Amérique a très bien réussi à militariser ses services de police locaux, de sorte que le moment venu, elle sera prête à faire la guerre … contre elle-même.

Conclusion

Cette analyse peut se lire comme une enquête historique détachée de considérations pratiques et quotidiennes. Mais je crois que cela a un mérite pratique. Si les citoyens de l’URSS avaient été informés, avant les événements de 1990, de ce qui allait leur arriver, ils se seraient comportés différemment, et beaucoup de tragédies personnelles auraient pu être évitées. Une distinction très utile peut être faite entre l’évitement des effondrements (ce qui est futile, tous les empires s’effondrent) et l’évitement des scénarios les plus défavorables, qui deviendra, lorsque l’effondrement va s’accélérer, votre préoccupation la plus importante. Votre approche peut impliquer de fuir vers un terrain plus sûr, ou de vous préparer à survivre là où vous êtes. Vous pouvez choisir vos propres marqueurs d’effondrement et faire vos propres prédictions sur leur calendrier au lieu de compter sur le mien. Mais, ayant été témoin d’un effondrement, et étant témoin d’un autre, la seule approche que je ne recommanderais vraiment pas, est de ne rien faire et d’espérer le meilleur.

Dmitry Orlov (Le Saker francophone, 19 juin 2018).

16/05/2018

la France sera le premier pays touché par les sanctions américaines contre l'Iran...

Invité du journal télévisé de RT France, Hervé Juvin est revenu sur les conséquences pour la France d'éventuelles sanctions élargies des Etats-Unis à l'encontre de l'Iran, notamment sur le plan économique. Économiste de formation, Hervé Juvin a publié des essais essentiels tels que Le renversement du monde (Gallimard, 2010), La grande séparation - Pour une écologie des civilisations (Gallimard, 2013), Le Mur de l'Ouest n'est pas tombé (Pierre-Guillaume de roux, 2015), Le gouvernement du désir (Gallimard, 2016)ou dernièrement France, le moment politique (Rocher, 2018).