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  • Ne devenons pas ce que nous combattons : appel à la liberté d’esprit...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Yann Vallerie cueilli sur Breizh-Info consacré à la nécessité de ne pas reproduire à droite les travers de la gauche en matière de politiquement correct et de police de la pensée...

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    Ne devenons pas ce que nous combattons : appel à la liberté d’esprit

    Il y a, dans toute bataille d’idées, un piège auquel peu résistent : celui de se laisser façonner par l’adversaire au point d’en devenir le négatif exact. On croit le combattre, on lui ressemble. On le dénonce, on l’imite. Et l’on finit par penser comme lui, parler comme lui, anathématiser comme lui — simplement avec d’autres cibles. Cette mécanique-là travaille aujourd’hui en profondeur une partie de la droite française, et il faut avoir le courage de le dire, fût-ce au prix d’égratigner quelques susceptibilités amies.

    Pendant trois décennies, le camp conservateur, identitaire, enraciné — appelons-le comme on voudra — a livré un combat légitime et nécessaire contre l’hégémonie culturelle de gauche, contre la déconstruction systématique, contre la repentance permanente, contre l’effacement organisé de notre héritage. Ce combat était juste. Il l’est toujours. Mais à force de se mesurer à un adversaire dont la principale arme est l’excommunication, une fraction de ce camp a fini par adopter ses procédés. Le procès en sorcellerie, hier dénoncé à juste titre quand il visait nos amis, devient un instrument acceptable dès lors qu’il vise les nôtres. La pureté idéologique, hier moquée chez les militants progressistes, devient une exigence imposée à chaque commentateur, chaque candidat, chaque essayiste classé dans notre camp. Le moindre écart de pensée, la moindre nuance, la moindre tentative de penser par soi-même contre la doxa interne du moment, et c’est la curée.

    Le refus de l’anathème

    L’anathème est l’outil de ceux qui ne savent plus penser, ou qui n’osent plus. C’est plus simple de disqualifier que d’argumenter. Plus rapide de coller une étiquette que de comprendre une position. Plus confortable de hurler à la trahison que d’admettre qu’un compagnon de route soulève une objection qui mérite qu’on s’y arrête. La gauche radicale a fait de cette pratique son industrie : chacun se souvient des purges méthodiques, des silences imposés, des carrières brisées pour un mot, des amitiés rompues pour une signature. Nous l’avons combattue, à raison.

    Mais regardons-nous, honnêtement. Qu’un intellectuel, un journaliste, un militant exprime une réserve sur un sujet sensible — la guerre en Ukraine, la stratégie électorale du Rassemblement national, le bilan de telle ou telle figure médiatique, l’attitude à adopter face à Israël ou à la Russie, l’analyse de tel événement récent —, et le voilà aussitôt sommé de choisir son camp, accusé de tiédeur, soupçonné d’avoir vendu son âme, classé parmi les traîtres. Le débat, ce vieil exercice européen, devient impossible à l’intérieur même du camp qui se réclame de la civilisation européenne. C’est un paradoxe qui devrait nous alerter.

    Penser librement, c’est aussi penser seul

    L’autre symptôme, c’est le culte du gourou. Ils sont rares, ils sont influents, ils ont parfois du talent, souvent du courage médiatique, et leurs analyses peuvent être pertinentes. Mais une chose est de reconnaître la qualité d’un penseur ou la justesse d’un essayiste sur tel sujet précis, autre chose est de s’inféoder à sa parole comme à un évangile. Une partie du public conservateur a pris l’habitude de calquer son opinion sur les déclarations de quelques voix dominantes, de relayer mécaniquement leurs prises de position, de moduler ses propres jugements en fonction des leurs. C’est confortable. C’est aussi le contraire exact de ce que devrait être un esprit libre.

    Aimer un auteur, suivre attentivement un commentateur, partager les analyses d’un intellectuel : tout cela est légitime et même salutaire. Mais penser à sa place, jamais. L’homme libre est celui qui prend chez chacun ce qui lui semble juste, qui examine, qui pèse, qui doute, qui se trompe parfois, et qui assume ses propres conclusions — quitte à diverger de ceux qu’il admire. Le militantisme du suiveur, à droite comme à gauche, est une démission de l’intelligence. Et de la dignité.

    Les figures intellectuelles que nous admirons, justement, ont en commun une caractéristique : elles ont toutes, à un moment ou à un autre, contredit leur propre camp. Pasolini contre la gauche de son temps. Soljenitsyne contre l’Occident qui l’avait accueilli. Orwell contre les compagnons de route qui croyaient l’avoir enrôlé. Ce sont précisément ces désaccords assumés, ces refus de s’aligner par confort grégaire, qui font la grandeur d’un esprit. Imite-t-on Orwell en signant en chœur ce que signent tous les amis d’Orwell ? Non. On l’imite en gardant la tête froide quand le groupe s’échauffe.

    Le miroir et la dignité

    Il y a quelque chose de profondément triste à voir un camp qui s’est construit, pendant des décennies, sur le refus du conformisme imposé, devenir lui-même un fabricant de conformisme. Quelque chose de tragique à voir des hommes et des femmes intelligents reprendre, sans s’en apercevoir, les méthodes mêmes qui les ont longtemps fait souffrir : la dénonciation publique, l’ostracisme rapide, l’injure pour solde de tout débat, la lecture morale du moindre désaccord, le procès d’intention permanent. Devenir le miroir de ce qu’on combat, c’est lui donner raison rétrospectivement. C’est accepter, implicitement, que ses méthodes étaient les bonnes — il suffisait simplement de les retourner contre lui.

    Or notre force, si nous en avons une, ne peut pas résider là. Elle réside, ou elle devrait résider, dans la défense intransigeante de quelque chose que la gauche radicale a abandonné depuis longtemps : la liberté réelle de pensée, le goût du débat contradictoire, le respect de l’interlocuteur même quand on le combat, la conviction qu’une idée se réfute par une autre idée et non par une exclusion. Voilà ce qui fait, depuis des siècles, la singularité européenne : la dispute féconde, l’agora, l’amour de la nuance, la culture du contradicteur loyal. Nous prétendons défendre cette civilisation. Commençons par en pratiquer les vertus à l’intérieur de notre propre maison.

    L’honneur de l’homme libre

    Se comporter en homme libre, ce n’est pas refuser tout combat. C’est combattre sans cesser de penser. C’est tenir une ligne sans devenir un automate. C’est défendre des convictions tout en acceptant qu’un ami puisse en avoir de légèrement différentes, et qu’il reste un ami. C’est refuser de hurler avec les loups, même quand ces loups sont les nôtres. C’est accepter que le débat interne fasse parfois mal, parce qu’il est le prix de l’intelligence collective. C’est avoir le courage de dire à son propre camp, quand c’est nécessaire : ici, je ne suis pas d’accord, et voici pourquoi.

    C’est aussi, peut-être surtout, refuser cette posture victimaire qui s’est installée jusque dans nos propres rangs. Pleurer son sort, énumérer ses persécutions, comptabiliser ses censures sur les réseaux, exiger une reconnaissance que personne ne nous doit : tout cela appartient à la grammaire psychologique d’un camp qui n’est pas le nôtre. La dignité commence par le refus de quémander. La force, par le refus du gémissement. Nous avons longtemps incarné, à droite, une certaine idée du caractère : on encaisse, on tient debout, on rend coup pour coup sans se plaindre. Reprenons cette tenue. Elle nous va mieux que la complainte.

    Le pari du recul

    Ce texte ne plaira pas, et c’est peut-être un bon signe. Il ne propose ni mot d’ordre, ni nom à exclure, ni liste à dresser, ni adversaire à abattre. Il propose simplement une chose : du recul. Le pas de côté qui permet de regarder ce que nous sommes en train de devenir, et de nous demander si c’est bien ce que nous voulions être. Si la victoire que nous cherchons depuis si longtemps mérite vraiment d’être obtenue au prix de notre propre transformation en réplique inversée de ceux que nous combattons. Si la civilisation que nous prétendons défendre survit au procédé qui consisterait à la défendre par les méthodes de ses fossoyeurs.

    Penser. Douter. Discuter. Refuser l’anathème. Garder l’estime pour celui qui pense un peu différemment. Ne suivre aucun gourou aveuglément. Lire largement, y compris ceux d’en face. Ne céder ni à la pression du groupe ni à la facilité de l’injure. Cultiver le débat plutôt que la meute. Voilà, peut-être, le plus court chemin vers la victoire véritable — celle qui ne consiste pas à remplacer une tyrannie morale par une autre, mais à rétablir, enfin, l’espace dans lequel des hommes libres peuvent penser ensemble sans avoir à se ressembler.

    Ce sera plus difficile que de hurler avec le camp. Ce sera plus exigeant que de relayer le dernier mot d’ordre. Ce sera moins gratifiant, à court terme, que la pose tribunicienne. Mais c’est la seule voie qui permette, à la fin, de regarder son reflet sans en avoir honte. Et cela, aucune victoire électorale ne le remplace.

    Yann Vallerie (Breizh-Info, 19 mai 2026)

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  • Penser la nécessaire révolution conservatrice avec Soljenitsyne...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Pierre Le Vigan cueilli sur le site de la revue Éléments et consacré aux idées métapolitiques de Soljenitsyne.

    Philosophe et urbaniste, Pierre Le Vigan, qui vient de publier Clausewitz, père de la théorie de la guerre moderne, est également l'auteur de plusieurs essais comme Inventaire de la modernité avant liquidation (Avatar, 2007), Le Front du Cachalot (Dualpha, 2009), La banlieue contre la ville (La Barque d'Or, 2011), Nietzsche et l'Europe (Perspectives libres, 2022) et Le coma français (Perspectives libres, 2023).

     

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    Penser la nécessaire révolution conservatrice avec Soljenitsyne

    On connaît le titre d’un ouvrage de Rémi Brague : Modérément moderne. L’ouvrage ne vaut pas seulement par son titre, mais aussi par son contenu, notamment la dénonciation du « tout à l’ego », le règne de l’individualisme et du « quant à soi » (‘’tank à soi’’ dit Brague). Être modérément séduit par le paradigme moderne de la malléabilité infinie de l’homme, et du perfectionnement infini du monde, cela peut aussi se dire comme être modérément progressiste. Mais on peut le dire d’une façon moins réactive. Cela consiste à développer une critique conservatrice de la société actuelle.

    Levons une ambiguïté : cela ne consiste pas à conserver la société actuelle, auquel cas, pourquoi être critique ? Il s’agit de conserver ce qui mérite d’être conservé dans toute société, et que précisément la société actuelle détruit. « Vous ne posséderez rien et vous serez heureux », nous disent les promoteurs de la Grande Réinitialisation (great reset). C’est effectivement le projet ultra-moderne. Le projet des ultras de la modernité du libéralisme du Capital. Il s’agit de supprimer toutes les propriétés, sauf la propriété privée des moyens de production et d’échange (banque, institutions financières). C’est pourquoi  le conservatisme a désormais une tâche révolutionnaire, qui en est l’inverse. Pour sauver les libertés, et notamment les libertés de la personne, et celles d’être propriétaire, il faut mettre fin à la domination de l’économie, et à l’assujettissement aux puissances d’argent. Il faut pour cela restaurer le droit de propriété personnelle, et mettre fin à la propriété qui les détruit, à savoir la propriété privée des grands moyens de production et d’échange. Le choix n’est pas entre étatisation et propriété privée, même si l’étatisation peut être parfois préférable – à condition que l’État soit celui du peuple tout entier et connaisse une circulation des élites –, le choix est entre propriété privée et propriété collective, une nationalisation qui peut être publique sans être étatique, qui peut être une propriété communautaire, une propriété mutuelliste, une socialisation dont l’histoire montre des exemples (la Yougoslavie titiste ne fonctionnait pas si mal dans les années 60-70, le « socialisme de marché » de la Hongrie de la même époque, etc). Autant dire que la révolution conservatrice, pour conserver vraiment ce qui vaut éternellement de l’être, doit être vraiment révolutionnaire. Pour le dire autrement, modérément progressiste ne doit pas vouloir dire modérément socialiste.

    Le choc Soljenitsyne

    Mais notre propos va se situer en amont de cette nécessaire révolution conservatrice. Il s’agit de s’attacher à un tournant de la vie intellectuelle qui a été la réception de Soljenitsyne. Sa pensée et le choc de son témoignage ont fait effet peu de temps après Mai 68. Il en a dégrisé beaucoup du communisme, et de ses différentes variantes, se voulant toutes plus pures les unes que les autres, échappant à la « dégénérescence », à l’entropie. Ceci laisse bien sûr perplexe, tant de décennies après Boris Souvarine et d’autres  (tel Serge Chessin, La nuit qui vient de l’Orient, 1929). Mais beaucoup d’intellectuels de gauche sont restés en chemin, devenus anticommunistes mais restant progressistes (uniquement sociétalement), tandis que d’autres intellectuels devenaient « de droite », c’est-à-dire passaient du communisme frénétique à l’occidentalisme exacerbé, comme si l’addition de deux demi-vérités faisait une vérité. S’agissant des intellectuels sortis du communisme mais restés « de gauche » (comment ne pas mettre des guillemets à des catégories si changeantes ?), ils n’ont pas vu le danger du refus des transmissions, de la négation de notre histoire, de l’oubli de soi, de la négation du « droit des individus et des peuples à la continuité historique » (Bérénice Levet, « Soljenitsyne, penseur des limites », Figaro, 28 novembre 2018). Ces intellectuels n’ont pas remis en cause le refus des héritages, le mépris des continuités. Ils  n’ont pas estimé la valeur des attachements au patrimoine culturel et aux habitudes de sociabilité, ni vu la valeur de l’ « enracinement dynamique », comme l’ont promu Elisée Reclus, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Murray Bookchin. Pire, ils ont souvent estimé que l’oubli de soi, voire la haine de soi était le meilleur moyen d’éviter les totalitarismes. Ils ont survalorisé l’adolescence et refusé l’idée que les jeunes ont besoin, comme le dit Hannah Arendt, d’être « escortés » dans leur entrée dans la vie. 

    Le contraire d’une erreur n’est pas la vérité

    La leçon de Soljenitsyne était pourtant claire. La société soviétique était fondée sur une privation de liberté (elle ne se résumait évidemment pas à cela mais comportait cet élément fondateur). Mais le contraire d’une erreur n’est pas forcément la vérité. En d’autres termes, la liberté du « monde libre » n’est pas forcément la meilleure des libertés. Elle était même une fausse liberté – une liberté privée de sens. Elle reposait sur une fausse conception de l’homme. Elle était fondée sur une idée mutilée de l’homme. Le message de Soljenitsyne (Discours de Harvard sur « le déclin du courage », 1978) mettait en cause trois tendances qui caractérisent notre Occident, et le font, au sens propre, se coucher.  L’une était notre rapport avec nous-mêmes. C’est-à-dire la question anthropologique. Nous nous refusons à nous-mêmes toute sécurité culturelle, par mépris des permanences, des continuités, des transmissions, par « présentisme » (Pierre-André Taguieff) ou « nostrocentrisme » (Hans Blumenberg), ainsi que par haine du passé.  Deuxième danger : notre rapport à notre civilisation, et aux civilisations en général. Nous croyons que notre identité est d’appartenir au « monde libre », c’est-à-dire non communiste.  (Depuis 1990-91, les choses ont en fait peu changé : nous avons remplacé le monde communiste par « l’axe du mal », les pays « autoritaires », les régimes « illibéraux », ou « populistes » ou « nationalistes » et nous sommes toujours tout aussi persuadés d’appartenir au « camp du bien »). Nous nions nos spécificités culturelles, nos racines, et celles des autres, Nous croyons tous les peuples miscibles dans une « République » conçue comme une enveloppe universelle et non comme une forme historique donnée de la trajectoire de notre peuple. Troisième péril : nous refusons de penser notre rapport à la nature autrement que sur le monde de l’instrumentalisation et de la consommation d’espaces et de ressources.   Nous oublions que nous faisons partie de la nature et que la salir et gaspiller ses richesses, c’est nous salir et nous gaspiller nous-mêmes. Ce n’est pas la planète qu’il faut sauver (elle durera plus longtemps que nous), c’est notre environnement. Voulons-nous avoir encore de la beauté à contempler et acceptons-nous de prendre notre place mais pas toute la place dans le système du vivant ? Autrement dit, appliquons-nous l’écologie à nous-mêmes en tant que partie intégrante du vivant ? Considérons-nous que notre envie de consommation doit avoir des bornes qui sont l’équilibre du vivant et le refus d’épuiser les ressources et les beautés de la planète ? « La domination du libéralisme libertaire, écrit Jean-Frédéric Poisson, désigne l’alliance de deux logiques qui plongent leurs racines dans une philosophie commune : le refus de la limite. Il s’agit d’une part de la contestation de toute forme d’autorité dans son principe et de la volonté de faire primer la liberté individuelle sur toute autre forme de considération, notamment collective et d’autre part, de la domination de la logique de marché et de consommation. » (entretien sur le site de Mayeul Jamin, etsictaitpossible.com, 15 novembre 2016).

    La fin de la loi naturelle et de la décence commune

    Plus de quarante-ans après le discours de Soljenitsyne, on ne peut que constater qu’il a dévoilé le vrai visage de notre monde.  Sa laideur ne se voyait pas encore pleinement, car ce monde était encore en partie enchâssé dans des structures mentales traditionnelles : le culte du progrès n’était pas encore déconnecté du goût du travail bien fait, l’appétit pour la liberté n’avait pas encore signifié la négation des invariants des sociétés humaines (ce que l’on pourrait appeler « la loi naturelle » – celle dont parle Pierre Manent -, ou la décence commune).  Depuis, nous avons fait du chemin. Nous avons avancé… vers l’arrière.   Nous sommes au temps des « hommes creux », comme disait Thomas Steams Eliot en 1925. Des hommes englués dans le présent, sans profondeur temporelle.

    Cet aplatissement du monde et de nos vies renvoie à la domination dans nos sociétés du droit et du marché (dont j’ai tracé la généalogie dans Le Grand Empêchement. Comment le libéralisme entrave nos peuples etdans Le Coma français). Le constat de Soljenitsyne rejoint celui que fera Jean-Claude Michéa. Quand les relations entre les individus relèvent principalement du droit, c’est que l’on ne fait plus appel aux vertus morales et sociales, à la décence ordinaire. De même, plus une société connaît l’ensauvagement, plus l’État se croit autorisé à multiplier les mesures de contrôle et de pistage de la population. Une société sans auto-régulation devient une société policière, une société de surveillance (comme l’a bien montré Guillaume Travers). La juridicisation des rapports humains aboutit à une inflation de droits et de lois. Les unes « microscopiques » concernant par exemple le « squatt dans les halls d’immeuble » : une façon de ne pas affronter le problème de l’économie de la drogue, les autres exorbitantes de toute décence, comme l’extension indéfinie du nombre de semaines de grossesse permettant d’avoir le droit d’avorter, par une mesure falsifiant l’esprit comme la lettre de la loi du 17 janvier 1975 (cf. Tribune collective, « IMG jusqu’au 9e mois pour ‘‘détresse psychosociale’’ : le danger d’un motif imprécis », Figaro, 12 août 2020).

    Omniprésence de la loi  

    Plus il y a de lois, plus une société renonce à produire des limites internes à ses dévoiements. On connaît la formule d’Albert Camus : « Un homme, ça s’empêche. » Plus l’empêchement face aux dérives de comportement relève de la loi et des pouvoirs publics, plus il déserte le cœur de l’homme. Moins on en demande à l’homme, moins il exige de lui-même, et moins il donne à la société. Une société sans autre droit que « le droit du Parti » (communiste ou nazi) est invivable. Mais une société dans laquelle le seul parti est le « Parti des ayants droits » est tout aussi invivable. « Le droit est trop froid et trop formel pour exercer sur la société une influence bénéfique. Lorsque toute la vie est pénétrée de rapports juridiques, il se crée une atmosphère de médiocrité morale qui asphyxie les meilleurs élans de l’homme », note Soljenitsyne. Le droit ne suffit donc pas. Trop de droit contribue même à ce que Cynthia Fleury a appelé « la fin du courage » (Fayard, 2010). Le courage s’exprime quand on se place au-delà du ressentiment, et au-delà des états du droit tel que l’ « état d’urgence ». Le courage est un état d’esprit, et non une procédure juridique. Le courage est une forme nécessaire du lien social qu’aucun pacte juridique ne saurait remplacer. Le courage n’est pas un devoir juridique mais un devoir éthique. Il s’agit d’être fidèle à l’idée que nous avons de nous-mêmes. « Il me semble, écrit Paul-Marie Couteaux, que l’on ne fait des choses sur la terre qu’au nom et en mémoire de ce que nous sommes (…) »  (in Qu’est-ce que la France ? dir. Alain Finkielkraut, Folio-Gallimard, 2007). Vérité profonde qu’exprime de son côté Slobodan Despot de la façon suivante : « Nous faisons plus de bien par ce que nous sommes que parce que nous faisons. » On est courageux – ou pas – pour défendre son identité, et pour survivre physiquement et moralement. D’où l’expression, en désuétude, de « défendre son honneur ». « Une société, écrit encore Soljenitsyne, qui s’est installée sur le terrain de la loi, sans vouloir aller plus haut, n’utilise que faiblement les facultés les plus élevées de l’homme. »  C’est contre cet esprit du temps (Zeitgeist) qu’il faut se dresser, tout comme l’avait fait Hannah Arendt, et des écrivains aussi inclassables que majeurs tels Montherlant, Ernst Jünger, Dominique de Roux.

    Contre la bassesse et la médiocrité

    La force de Soljenitsyne est qu’il n’a jamais réduit le mal au communisme. Le mal n’est pas seulement la cruauté, ou la barbarie, mais est aussi la bassesse et la médiocrité (« En prison pour médiocrité », dit Montherlant). Le mal est ainsi une question qui se pose dans toutes les sociétés.   «  (…) la ligne de partage entre le bien et le mal passe par le cœur de chaque homme […] Au fil de la vie, cette ligne se déplace à l’intérieur du cœur, tantôt repoussée par la joie du mal, tantôt faisant place à l’éclosion du bien. », dit Soljenitsyne dans L’Archipel du Goulag. Il en est de même pour la ligne de partage entre le haut et le bas. Ce qui veut dire qu’il n’est pas nécessaire d’être chrétien pour avoir à entendre ce que nous dit Soljenitsyne (mais être chrétien n’interdit nullement de le comprendre, voire en donne peut-être une compréhension plus immédiate). En effet, l’homme est-il faillible, est-il susceptible d’être aspiré vers le bas, vers le médiocre uniquement parce qu’il est une créature, inférieure par définition à son créateur ? C’est la vision chrétienne. Tout dépend de ce que l’on appelle créature. On peut très bien considérer que l’homme est une création de la matière, est de la matière complexifiée, un stade supérieur de l’évolution du vivant, et que du reste, le vivant, le cosmos, la matière sont incréés. Le rapport entre créature et créateur est donc sans objet. Dans ce cas, quand on a cette vision du monde, cela ne veut pas dire que l’on pense que l’homme puisse tout se permettre. Cela ne veut surtout pas dire que l’homme n’ait pas à distinguer entre le haut et le bas. Et l’enjeu est d’autant plus fort qu’il se situe en dehors de toute théologie. L’homme doit choisir à partir de lui-même, sans se référer à une instance extérieure. Il n’y a pas de transcendance extérieure à l’homme.  C’est à l’homme de construire sa propre échelle de valeur. C’est précisément dans une vision non désiste du monde, d’un monde auto-créé (ou incréé), que se ressent le mieux la fragilité du vivant, la fragilité de sa beauté, et la responsabilité de l’homme, en tant qu’il est « poussière d’étoile », issu, au sens propre, de la matière  première du monde. L’homme a des devoirs vis-à-vis du monde en tant qu’être de sensation et d’intelligence, à la pointe du vivant. Et donc berger de l’être (Heidegger, Lettre sur l’humanisme, 1947). Berger et médiateur entre la terre et le ciel, entre les mortels et les dieux (les « dieux » n’existent évidemment pas, mais sont les allégories du sacré qui existe dans le monde tel que les hommes le mettent en perspective tant qu’ils sont des hommes. Pour le dire autrement, quand l’homme ne produira plus de sacré, il aura cessé d’être un  homme, hypothèse que l’on ne peut nullement exclure. Dés lors, quand l’homme est mort, tout est permis).

    C’est précisément parce que nous faisons partie du cosmos  que nous sommes en devoir de tracer des limites, et de nous tracer des limites. « Tout est possible », pensent les Modernes, et, au premier rang d’entre eux, ceux qui croient avoir découvert une vérité universelle : l’existence d’une race supérieure, d’un peuple élu, ou d’une idée rédemptrice comme le communisme. « Tout ce qui est possible n’est pas souhaitable », pensent au contraire les antimodernes. Si le possible nous abaisse, il faut lui tourner le dos. Plus d’accumulation pour plus d’uniformisation, ce n’est pas le bon chemin. Il faut préserver notre environnement – rien d’autre que le cosmos – de nos appétits de toujours plus de croissance. Athéna n’était pas seulement une déesse de la guerre. Elle était aussi une déesse des limites dans la guerre : ni pillage ni massacres gratuits. Refus de l’hubris. « Celui qui reconnaît consciemment ses limites est le plus proche de la perfection », dit Goethe.

    Pierre Le Vigan (Site de la revue Éléments, 19 avril 2024)

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  • L'art de détruire les livres...

    Les éditions J'ai lu viennent de rééditer un essai de Michel Onfray intitulé Autodafés - L'art de détruire les livres.

    Philosophe populaire, polémiste, tenant d'un socialisme libertaire, Michel Onfray a publié de nombreux ouvrages, dont dernièrement sa trilogie  Cosmos (Flammarion, 2015), Décadence (Flammarion, 2017) et Sagesse (Flammarion, 2019), Théorie de la dictature (Robert Laffont, 2019), La nef des fous - Des nouvelles du Bas-Empire (Bouquins, 2020) ou, dernièrement, Anima (Albin Michel, 2023).

     

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    " Omerta, chasse aux sorcières et calomnie…
    Qui donc organise la censure par le silence, promeut de mauvais livres par la connivence idéologique, organise la désinformation par le discrédit ?

    Ce dernier demi-siècle a connu de grandes polémiques où la pensée dominante a défendu les idéologies qui lui servent de fondations : le maoïsme que Simon Leys démontait dans Les Habits neufs du président Mao (1971) ; le marxisme que renversait L’Archipel du Goulag (1973) de Soljenitsyne ; l’antiracisme que Paul Yonnet dénonçait dans Voyage au centre du malaise français (1993) ; l’impérialisme islamiste dont Samuel Huntington prophétisait la menace dans Le Choc des civilisations (1996) ; la psychanalyse que ridiculisait Le Livre noir de la psychanalyse (2005) ; le mythe d’un islam civilisateur de l’Occident que décomposait Aristote au mont Saint-Michel (2008) de Sylvain Gouguenheim.
    Michel Onfray raconte l’histoire de ce qu’Orwell, dans 1984, nommait les « crimes par la pensée ». "

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  • Quand le français n'est plus perçu comme un héritage mais comme une mise à jour d'iPhone sans fin...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous un point de vue de Carl Bergeron cueilli sur Figaro Vox et consacré à la volonté de certaines associations de généraliser l'écriture inclusive. Carl Bergeron est un écrivain québécois.

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    « Au Québec aussi, le français n'est plus perçu comme un héritage mais comme une mise à jour d'iPhone sans fin »

    Dans mon pays, une «Association des professeur.e.s de français» a dénoncé la «langue poussiéreuse» que ses membres auraient le fardeau d'enseigner et de transmettre. À en croire son porte-parole, ils rêveraient la nuit de «moderniser» l'usage du participe passé avec l'auxiliaire avoir pour le rendre invariable. Enseigner des règles «décidées il y a 400 ans» prendrait trop de temps, et ne serait pas en phase avec la «réalité des jeunes».

    Les «professeur.e.s.» ne savent plus faire ce que les « professeurs » savaient faire (ah bon, que s'est-il passé ?). Il serait donc urgent, non de corriger leur pédagogie, mais de changer les règles de grammaire, en affectant d'assouplir une langue qu'on aura pris soin de décréter raidie par les siècles. Ô Passé rigide, que de crimes commet-on en ton nom !

    Prétendue élitiste, la langue française souffrirait de la comparaison avec un certain anglais mondialisé, qui emporterait l'adhésion de la jeunesse branchée. Pour «s'adapter» aux Gafam, il nous faudrait un français «liquide», débarrassé de ses scories et ouvert aux manipulations des linguistes, qui prendrait le pli du monde tel qu'il se décide en Californie. La langue n'est plus un héritage : elle devient une mise à jour d'iPhone sans fin.

    Telle serait la manifestation du «sens de l'Histoire», qui nous placerait devant le choix de l'adhésion enthousiaste ou de l'exclusion aigrie. Les réfractaires qui trouveraient quoi que ce soit à y redire seraient ou des bêtes de cirque délirantes, qu'il importerait de calmer par de pédantesques appels à la mesure, ou des grincheux sous le joug de passions tristes (il est bien connu que ceux qui veulent soumettre la langue à leurs fantasmes politiques et en appellent à la mort sociale de leurs adversaires sont de joyeux drilles).

    C'est la base du mensonge révolutionnaire : déclarer «mort» tant du point de vue du sens de l'Histoire («poussiéreux»), de la démocratie («discriminatoire»), de l'esthétique («ringard») que de l'efficacité («inutile») ce que l'on cherche à liquider. Le mensonge se pare de l'apparence de l'évidence, par des formules truquées, censées introduire des principes démocratiques inédits, que peu de citoyens auront l'idée de remettre en cause, sous peine de se voir expulsés du «cercle de la raison», cette nouvelle nef des fous.

    Ainsi ladite «écriture inclusive», qui ment sur ce qu'elle est, en expropriant la langue qu'elle se propose de moraliser. D'abord parce qu'il ne s'agit pas d'écriture, mais bien de réécriture, soit de falsification : ladite «écriture inclusive» est un parasite qui se greffe sur la langue pour la vider de son sens – ou de son sang. Les complications qu'elle introduit par la porte d'en arrière n'augmentent pas la puissance ou la beauté du français, comme les «vieilles règles décidées il y a 400 ans», présumées vermoulues par les incultes, mais multiplient dans le maillage de la phrase les verrous contre la pensée, au nom de la vertu.

    Que nous dit l'«Association des professeur.e.s. de français» lorsqu'elle se présente sous ce nom dégradé, sinon que la langue qu'elle revendique n'est justement plus le français, tel qu'il nous a été transmis par nos ancêtres, mais un ersatz qui promeut le faux et interdit le vrai ? Une non-langue, qui n'est pas, ne peut penser et exprimer ce qui est. Elle ne peut que ratifier le faux en rendant impraticable le vrai. Et séduire trois catégories de gens : les terroristes intellectuels, les notables qui «collaborent» et les conformistes.

    L'apathie des élèves est-elle vraiment due aux Gafam, au manque d'heures d'enseignement, ou au mépris à peine voilé que leur vouent les adultes en autorité, qui leur destinent un français à rabais et plastifié, tout en ayant le culot de prétendre au passage que 1) c'est ce qu'ils demandent ; 2) c'est ce que la «réalité d'aujourd'hui» exige ?

    Disons que j'offre à un adolescent de choisir entre un jeu vidéo ou un roman de Flaubert, et qu'il opte pour le jeu vidéo, dis-je toute la vérité si je prétends que c'est ce qu'il demande ? Rien ne suscite plus l'apathie des jeunes gens que d'être placés devant des adultes inconséquents, qui ne croient pas en ce qu'ils doivent enseigner et transmettre.

    Lorsqu'une association de professeurs de français assume la falsification du langage jusque dans son nom, elle fait plus que d'y céder : elle y consent pour en faire un point de doctrine. Elle invite ses membres à s'effacer derrière le signe abstrait du collectif. Faites le test, pour voir. Inscrivez-vous à une association avec un nom en «inclusif» et à une autre avec un nom régulier, et osez dire que vous y avez la même liberté de parole ?

    Plus l'idéologie progresse dans son usurpation de la réalité et de l'être, plus elle prétend que la réalité et l'être ne sont qu'une fiction. Le critère de vérité ne se voit plus convoqué dans l'examen de la légitimité d'un propos : est «vrai» ce qui est digne d'exister, soit ce qui est jugé idéologiquement conforme. L'humilité devant le donné, qu'il vienne de la nature (différence sexuelle) ou de la culture (langue française), fait place à un orgueil prométhéen déviant, qui prétend pouvoir tout : changer arbitrairement les règles de grammaire ; décréter le bien et le mal, le moderne et le ringard ; mais aussi désigner dans la cité qui est le citoyen, le résident ou le paria – l'intellectuel, le polémiste ou le facho.

    Puisqu'il ne leur a pas été donné de convertir les cœurs, de renouveler la langue de l'intérieur dans des œuvres belles qui leur survivent, ils se vengent en «moralisant» et en «changeant» le patrimoine de l'extérieur. «La-langue-qui-évolue» n'est qu'un alibi.

    La langue française, ce continent englouti et ce merveilleux jardin, qu'une vie ne suffirait pas à explorer, fût-ce en partie (il suffit de plonger dans un gros tome Littré du XIXe siècle pour être saisi de vertige devant ce qu'elle peut), n'est plus reçue en tant que réalité organique, co-création des hommes et des siècles, mais comme un bibelot poussiéreux qu'on peut tripatouiller selon ses caprices. C'est toute une vision du monde qui se révèle.

    Pour s'ouvrir au génie d'une langue ou entrer dans une œuvre, l'on commence par se mettre en retrait et par enlever ses sandales. Je m'inspire pour l'allégorie d'un prêtre, présent à la table ronde de la «Nuit Pascal», organisée récemment par le Figaro Histoire au collège des Bernardins, qui évoquait pour lors non le génie d'une langue ni l'esprit d'une œuvre, mais le geste de Moïse devant le Buisson-ardent. «Je me suis souvent demandé, a-t-il dit selon mon souvenir, ce qui se serait passé si Moïse n'avait pas retiré ses scandales, s'il n'avait pas fait ce que lui avait demandé le Seigneur.» La réponse du prêtre est extraordinaire : « je crois que le Buisson se serait tout simplement éteint ».

    Si l'art et la littérature ne sont pas le sacré, ils en sont des reflets : la Lumière dont ils témoignent veut que l'homme diminue pour qu'Elle grandisse. Ce n'est qu'à cette condition que leur floraison peut donner ses fruits et élever les pauvres créatures que nous sommes. Or, les usurpateurs de la «réécriture inclusive» refusent de retirer leurs sandales. Ils s'en font même une fierté et y voient la marque de leur «indépendance».

    «Écriture inclusive» et censure, «réécriture inclusive» et réécriture exclusive» marchent main dans la main. On inclut dans la langue des greffes artificielles qui la désarticulent et la défigurent, tandis qu'on viole l'intégrité des œuvres en excluant tout ce qui exprime l'altérité, la «négativité» de l'existence. Le projet : démettre le langage de son socle symbolique pour en faire un code binaire, une série de 0 et de 1 chargés de transmettre «l'information» ; réduire les langues nationales à l'état de flux marchand (l'anglais interchangeable des Gafam). Chaque jour, les esclaves des réseaux sociaux actualiseront leur fil pour savoir qui insulter ou qui applaudir, qui lyncher ou qui adorer.

    Ne vous demandez pas si « Parent 1 » et « Parent 2 » et « personne qui s'identifie comme homme » ou « comme femme » est français et humain ; si cela sonne correctement dans la bouche et l'oreille d'un être pourvu d'entendement ; mais si les mêmes termes dans le microphone de ChatGPT sont plausibles. Demain, l'histoire des peuples ne sera plus racontée avec le verbe des écrivains et des artistes, qui peut seul dire l'unité concrète d'un destin, mais sera réécrite par une machine avec des mots qui n'existent pas, pour l'inculper de crimes qui auront été fabriqués en laboratoire. L'idole du progrès le veut.

    Des faits isolés, sans lien les uns avec les autres, seront fondus en une unité abstraite, pour raconter toujours la même « histoire » (on sait laquelle). Le reste sera rejeté en tant que « fabulation mythique ». Rien n'échappera au révisionnisme de cette époque qui n'aime qu'elle-même, et ne veut voir dans l'histoire que la confirmation de sa supériorité.

    Je suis Québécois. C'est au XVIIe siècle que nos ancêtres quittent la France. Une partie passe par l'Acadie, avant de migrer au Québec puis ailleurs en Amérique, notamment en Louisiane, dans la foulée de ce qu'on a appelé «le Grand dérangement». Entre 1755 et 1763, l'Acadie connaît un «nettoyage ethnique à grande échelle» (John Mack Faragher).

    Le régime qui se met en place après la Conquête britannique (1760) et, davantage, après les Rébellions matées de 1837-38, s'établit sur la primauté anglaise et la servitude française. La survivance» qui s'inaugure au Québec au XIXe siècle, sous l'égide de l'Église, n'est pas déshonorante mais laisse un souvenir ambigu. La ponction sur ce peuple réduit à la pauvreté fut énorme. Si les rapports avec la France n'ont certes jamais cessé dans la période, ce n'est qu'avec les années 1960 qu'ils prennent un tour plus souverain.

    Je suis ce que le poète Gaston Miron appelait un «Québecanthrope», un homme qui porte dans son corps, dans son esprit et dans son âme la mémoire de la patrie humiliée. Je me souviens de la honte ; je me souviens de l'espérance ; je me souviens de la langue tordue, verrouillée, nouée par l'humiliation de ne pas ressembler au maître, mais aussi de la langue rétablie, libérée, dénouée. Je me souviens de «l'effort inouï, inimaginable, qu'il nous a fallu pour nous mettre au monde, qui nous a pompé jusqu'à notre ombre» (Miron). Mais plus encore, je me souviens du rêve de nos pères et du cœur de nos mères.

    Je me souviens des grands départs de La Rochelle, Honfleur et Dieppe ; de Champlain et de la Grande Tabagie de Tadoussac ; de Marie de l'Incarnation, venue couronner « ses petites princesses » au bout du monde ; de la Grande Paix de 1701, et du discours et de la mort de Kondiaronk ; de Brébeuf et des Grands Lacs, de La Vérendrye et de l'Ouest, de Cavelier de La Salle et du Mississippi ; de Guillaume Couture et du baron de Saint-Castin, que la forêt américaine a convertis et baptisés, avant d'en faire des héros de légende.

    Bien avant que le fleuve Hudson fût le fleuve Hudson, le Français qui n'était déjà plus Français, y chantait sur son canot d'écorce À la claire fontaine, au Canadien qu'il devenait.

    Le Québec et l'Acadie sont les orphelins, ou les bâtards mal-aimés, d'une Amérique qui aurait pu être franco-amérindienne, et que le Godon (surnom de l'Anglais) a parqué dans des enclaves. Résultat : deux siècles après la Conquête et la Déportation des Acadiens, nous étions « l'un des rares lieux dans le monde où le français est un signe d'infériorité », selon Miron en 1981 à Apostrophes. C'était quatre ans après l'adoption, par Camille Laurin et le gouvernement de René Lévesque, de la Loi 101, qui avait remis la langue française à sa juste place - la première ; ce qui ne s'était pas vu depuis la Nouvelle-France.

    La langue, qui est symbolique, réunit ce qui a été séparé. La non-langue sépare ce qui avait été réuni, et introduit la division en interdisant toute communion. Plus que d'une « guerre culturelle », nous nous trouvons au milieu d'un combat métaphysique à même le langage, entre ce qui cherche à réunir par le haut (symbolus) et à désunir par le bas (diabolus). L'agressivité nihiliste contre la langue, contre les nations et leur histoire est une gifle à tous les dépossédés, qui attendent en périphérie de l'empire la fin du délire.

    Dans L'homme rapaillé («rassemblé» et, par métaphore : «réconcilié»), Miron voit la langue comme l'instrument de l'unité retrouvée. Le poète y fait apparaître le pays blessé, par les « chemins défoncés de son histoire / aux hommes debout dans l'horizon de la justice » : il annonce une histoire de dignité reconquise qui reste à écrire, non à réécrire.

    La révolution se manifeste quand la vérité et le mensonge deviennent une question de vie ou de mort, selon Soljénitsyne ; l'illusion de la mise en scène sociale, de la gauche et de la droite éclate. Chacun est renvoyé à sa conscience : dois-je continuer de consentir au mensonge ? Ou dois-je dire la vérité, en prenant le risque de me faire bannir de la cité ?

    D'une certaine façon, par-delà ses horreurs qui ne sont pas souhaitables, on peut penser à l'instar d'un Berdiaeff que la révolution recèle un sens caché, pour des nations qui ont pensé pouvoir vivre indéfiniment de la rente du passé, à l'abri de l'épreuve de la liberté et du combat spirituel pour la vérité. Le mensonge de la «réécriture inclusive», qui scelle l'alliance de la perversité intellectuelle et de la lâcheté mondaine, ne veut pas la justice mais la parodie de la justice, au point de nous faire oublier et la justice et la possibilité du mal. C'est la ruse du diable, ce ringard absolu, que de se faire passer pour neuf, lui qui ne sait pas créer ; qui ne sait que parodier l'Esprit en altérant tout ce qu'il touche et réécrit.

    Carl Bergeron (Figaro Vox, 4 mai 2023)

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  • Pages russes...

    Les éditions du Lore viennent de publier un recueil d'articles de Robert Steuckers intitulé Pages russes.

    Figure de la Nouvelle Droite européenne, spécialiste des penseurs non-conformistes européens, Robert Steuckers est l'auteur de plusieurs recueils d'articles comme La Révolution conservatrice allemande (tomes 1 et 2) (Lore, 2014 et 2018), Généalogie du fascisme français (Lore, 2017), Pages celtiques (Lore, 2017), les trois tomes d'Europa (Bios, 2018), Sur et autour de Carl Schmitt (Lore, 2018) et Pages nordiques - Fidèles à Thulé (Lore, 2020).

     

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    " Par un foisonnement hétéroclite, ce nouveau recueil de Robert Steuckers fera sans nul doute autorité en ce qui concerne la question russe au sens large.

    Fondements du nationalisme russe, germanophobie et anglophobie dans le débat russe du début du siècle, origines de l’Europe soviétique, généalogie des droites russes, enjeux géopolitiques passés et présents, fronts du Donbass et de Syrie sont, entre autres, les thématiques abordées.

    Robert Steuckers met également à l’honneur de grandes figures telles Soljénitsyne, Rozanov, Tioutchev, Kopelev ou encore Douguine et Parvulesco.

    Cette lecture voulue didactique par l’auteur permettra à chacun de mieux comprendre la trame du monde actuel où la Russie se trouve sur le devant de la scène. "

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  • Soljenitsyne avait tout prévu !...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Philippe Bilger, cueilli sur Justice au Singulier et consacré au déclin du courage dans la France d'aujourd'hui. Ancien magistrat, Philippe Bilger est notamment l'auteur de récits ou d'essais comme 20 minutes pour la mort (Rocher, 2011) ou Contre la justice laxiste (L'Archipel, 2014).

     

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    Soljenitsyne, vous aviez tout prévu !

    Dans son discours de Harvard en 1978, Alexandre Soljenitsyne (AS) avait énoncé cette pensée forte : "Le déclin du courage est peut-être ce qui frappe le plus un regard étranger dans l'Occident d'aujourd'hui".

    Qu'aurait-il dit alors de la France de 2020 ?

    On me pardonnera de me glisser tout petit dans l'ombre de ce géant mais cela fait des années que dans toutes mes interventions, spontanément ou en réponse, je souligne que le manque de courage, singulier et/ou collectif, est la plaie fondamentale de notre pays, de ses pouvoirs et de sa démocratie.

    Je laisse évidemment de côté l'admirable courage de nos militaires qui risquent leur vie sur des terrains d'opérations où leur présence est nécessaire et, par décence républicaine, indiscutée.

    Même avec cette exclusion, il reste tant d'exemples de ce déclin pressenti par AS que je vais me livrer à un inventaire disparate mais qui peu ou prou sera à chaque fois caractéristique d'une faillite de cette vertu capitale.

    Un mot sur les mille épisodes de la vie sociale, de la sphère privée où l'invocation de la politesse, de la considération d'autrui et de la tolérance n'est que le masque qui sert à déguiser la faiblesse de la personnalité, son inaptitude à user d'une forme courtoise pour exprimer un fond vigoureux. Il y a une manière, dans nos existences, de dénaturer la courtoisie en la prenant comme prétexte à l'insignifiance.

    Mais le vrai, l'authentique courage est de ne pas hurler avec les loups après ou, avant, quand on est assuré d'un soutien majoritaire.

    Il est de ne pas systématiquement rétracter son opinion, sa conviction de la veille parce que la polémique, aussi injuste qu'elle soit, vous donne mauvaise conscience et qu'on préfère avoir tort avec beaucoup que raison tout seul.

    Il n'est pas d'avoir une liberté à géométrie variable et de l'adapter à la qualité et et à l'importance des contradicteurs, à l'intensité médiatique, à l'emprise de la bienséance, au souci moins de la vérité que de la décence imposée par d'autres.

    Il n'est pas de se sentir tenu par l'obligation impérieuse et lâche, pour justifier l'absence de crachat sur le RN, de révéler qu'on ne votera jamais pour lui ou, pour avoir le droit de parler librement de Vichy, de Pétain et de l'Histoire de cette période - comme Eric Zemmour récemment - de montrer patte blanche en précisant, ce qui va de soi pour lui, qu'on n'est ni négationniste ni révisionniste. Le courage est d'oser exister sans filet de sécurité.

    Le courage n'est pas de flatter la Justice en la persuadant qu'elle a la moindre légitimité pour trancher les controverses historiques en apposant sur elles les gros sabots d'une législation ayant sacrifié les nuances et la complexité.

    Il n'est pas non plus de haïr la personne au lieu de combattre ses idées et de se vautrer dans le sommaire d'un langage appauvri pour massacrer une civilisation du dialogue, de ressasser l'humanisme pour faire l'impasse sur ses exigences concrètes.

    Le courage n'est pas de dévoyer le "en même temps", de le faire passer d'un moyen de plénitude intellectuelle à la déplorable rançon d'un esprit qui ne sait pas assumer ses choix et leurs conséquences.

    Quand le président de la République, effrayé par ce qu'il a pourtant initié ou déclaré - par exemple pour l'écologie avec la convention citoyenne, contre la police lors de l'entretien sur Brut - dès le lendemain cherche à se sauver la mise, il est aux antipodes du courage. Le Beauvau de la sécurité, qui pourtant en soi n'est pas une mauvaise idée, est gâché parce qu'il est gangrené par la repentance.

    Par le désir pusillanime de se renier ou de proposer un événement seulement pour atténuer le choc de la démagogie antérieure.

    Le courage n'est pas non plus de prendre, par démagogie, les communautés les unes après les autres - "les jeunes puis le troisième âge..." - et de remplacer l'adresse à la France unie, aussi difficile que soit un verbe rassembleur, par une exploitation de ses "segments" (selon Arnaud Benedetti).

    L'autorité de l'Etat, impartiale et digne de ce nom est aujourd'hui une immense béance parce que les coups de menton sans effet servent une frilosité politique qui n'a pas à s'accommoder du réel, encore moins à combattre ce qu'il a de pire. Le courage a ceci de douloureusement honorable qu'il discrimine, stigmatise, sanctionne et n'attend pas forcément l'estime. Il est le contraire de ce dans quoi notre France, notre monde aiment se lover : l'éthique verbeuse, l'illusion de l'action.

    Je pourrais continuer à égrener, dans tous ces secteurs, social, politique, médiatique, culturel et judiciaire, les signes d'une démocratie qui non seulement n'essaie même pas, dans une tension éprouvante, de se mettre à la hauteur de cette splendide vertu mais la fuit parce qu'elle exige trop de soi, de nous, de ceux qu'on a élus, de ceux qui nous gouvernent, de celui qui préside.

    Soljenitsyne avait tout prévu et je n'ose imaginer la stupéfaction indignée de ce héros du XXe siècle face à l'état de l'Occident, au délitement de la France. 42 années ont passé depuis son discours de Harvard et son pessimisme d'alors est devenu la lumière sombre de notre temps.

    Faut-il, pour toujours, faire son deuil du courage ?

    Philippe Bilger (Justice au singulier, 13 décembre 2020)

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