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15/09/2018

La Caste...

Les éditions La Découverte viennent de publier une enquête de Laurent Mauduit intitulée La Caste. Journaliste passé par le Quotidien de Paris, Libération et Le Monde, Laurent Mauduit est un des fondateurs de Mediapart.

 

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En vingt ans s'est constituée en France une véritable oligarchie vertébrée notamment par l'Inspection des finances. Fonctionnant comme une caste, cette oligarchie capitaliste s'est installée pour durer, en occupant les postes clés de l'État, pour imposer ses vues et ses réformes néolibérales. Quelle est la vraie nature de ce pouvoir dont Emmanuel Macron est l'étendard ? Histoire de la trahison des élites publiques françaises.

L'accession au pouvoir d'Emmanuel Macron n'est pas seulement la conséquence d'un séisme historique, qui a vu l'implosion du Parti socialiste et du parti Les Républicains. C'est aussi l'aboutissement de l'histoire longue de la haute fonction publique, qui a cessé de défendre l'intérêt général pour se battre en faveur de ses seuls intérêts.
Pour comprendre cette sécession des élites publiques et décrypter les débuts du nouveau quinquennat, il faut savoir comment la caste a d'abord réalisé, grâce aux privatisations, un hold-up à son profit sur une bonne partie du CAC 40 ; puis comment, par le jeu des pantouflages ou de rétropantouflages, elle est parvenue à privatiser quelques-uns des postes clés de la République jusqu'à porter l'un des siens au sommet de l'Etat.
C'est cette enquête que La Caste s'applique à mener, en dressant l'état des lieux du système oligarchique français ; en se plongeant dans les combats engagés par les défenseurs de la République – en 1848, en 1936 ou encore en 1945 –, pour que celle-ci dispose enfin d'une haute fonction publique conforme à ses valeurs.

21/08/2018

En finir avec la russophobie pavlovienne...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Joachim Imad cueilli sur Figaro vox et consacré à la russophobie maladive qui sévit en Occident. Dernier épisode en date : utilisant les "analyses" d'une officine de  désinformation, EU Disinfo Lab,  partiellement financée par les réseaux Soros,  nos russophobes obsessionnels ont voulu voir la main de Moscou dans le fort retentissement de l'affaire Benalla sur les réseaux sociaux. Une affirmation tellement grotesque que même les Décodeurs du journal Le Monde ont tenu à la démonter...

 

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«Bots russes» dans l'affaire Benalla : en finir avec la russophobie pavlovienne

Dans «The Manchurian Candidate», chef-d'œuvre du réalisateur américain John Frankenheimer sorti en 1962, des experts soviétiques élaborent une machination sournoise pour déstabiliser les États-Unis et y faire triompher l'idéologie communiste. Ceux-ci prennent en otage Raymond Shaw, un soldat américain combattant en Corée, et recourent à l'hypnose et aux drogues afin de le conditionner et de l'inciter à assassiner le président américain. Ce film est profondément révélateur de la paranoïa anti-russe qui sévit alors dans une Amérique tout juste sortie de l'épisode de la chasse aux sorcières sous le sénateur McCarthy.

Malgré le tournant historique de la fin de la guerre froide, les angoisses liées à la Russie persistent et l'époque tend à se prendre pour une autre. Dans le discours dominant, la Russie est ainsi très souvent présentée comme une puissance tentaculaire, toujours encline à conspirer contre des démocraties occidentales fragiles et fatiguées. La question des prétendues ingérences de Moscou se pose continuellement et les accusations sont légion: soutien à Donald Trump, contribution à la victoire du Brexit et à la montée des velléités indépendantistes en Catalogne, interférence dans la campagne présidentielle française en défaveur d'Emmanuel Macron, etc. À la suite de la publication d'une étude par l'ONG EU DisinfoLab, l'emballement autour de l'affaire Benalla a même été cette semaine imputé à l'activisme numérique de la Russie et d'une «sphère russophile» désireuse de gonfler artificiellement la polémique. Toutes les turpitudes qui frappent les élites occidentales et l'ordre néolibéral seraient ainsi la conséquence de manœuvres russes particulièrement sournoises.

Il ne s'agit pas évidemment d'être naïf et de nier l'existence de réseaux d'influences russes en Europe ou aux États-Unis. Cela serait d'autant plus absurde que toutes les grandes puissances s'appuient sur leur soft power pour défendre leurs intérêts vitaux à l'étranger et recourent pour cela à des procédés divers. Le problème n'est pas là.

Il réside tout d'abord dans le fait que les accusations pavloviennes envers la Russie sont souvent malhonnêtes. La capacité d'influence de la Russie, et plus largement sa puissance, sont en permanence surévaluées par les élites occidentales. Celles-ci font fi de toutes les limites de la Russie: budget militaire près de dix fois inférieur à celui de l'OTAN, déclin démographique, économie insuffisamment diversifiée et trop dépendante des hydrocarbures, etc. La Russie n'a ni les ambitions impérialistes qu'on lui prête trop souvent, ni les moyens de ces ambitions. Elle pratique plutôt une politique de défense de ses intérêts dans son voisinage et se veut une puissance d'équilibre dans l'ordre international actuel. D'autres pays vont par ailleurs bien plus loin qu'elle dans l'ingérence à l'étranger, dès lors qu'ils jugent que la direction prise par tel ou tel gouvernement est contraire à leurs intérêts, et ne reculent devant rien, pas même devant le droit international. Les exemples de l'invasion de l'Irak et du renversement de Kadhafi en Libye l'ont bien montré. Mais la force du deux poids deux mesures est telle que les élites occidentales sont plus enclines à fermer les yeux sur certains pays que sur la Russie.

Si l'on s'arrête par exemple sur la dernière campagne présidentielle américaine, il est raisonnable de penser que la Russie avait intérêt à ce que Donald Trump l'emporte. Son projet d'approfondir et de pacifier les relations russo-américaines contrastait drastiquement avec l'hostilité manifestée par Hillary Clinton à l'encontre de Moscou. Certains réseaux russes ont certes œuvré en faveur de la victoire du candidat républicain mais cela n'a eu qu'une incidence infime sur le résultat final. Rien qui justifiait en tout cas le poids politico-médiatique que l'affaire a pris. Comme le note le chercheur François-Bernard Huyghe, la seule conséquence de la diffusion de supposées «fake news» anti-Clinton a été de conforter dans leur intention de vote des électeurs qui étaient de toute manière déjà en rupture avec l'establishment américain et la candidate démocrate.

Dans le cas de l'affaire Benalla, les réactions de certains hommes politiques accusant la Russie, à l'image du groupe de centre droit «Agir», ont été tellement virulentes que EU DisinfoLab, l'ONG belge à l'origine de l'affaire, a tenu dans une étude définitive à nuancer ses conclusions initiales et à expliquer qu'il n'y avait pas de preuve d'une ingérence organisée.

Dans des situations si confuses, la stratégie d'accuser le Kremlin de tous les maux qui minent les «démocraties libérales» est extrêmement dangereuse. Cette propension vise souvent, par le recours à une grille d'analyse du réel bien commode, à absoudre les élites de leurs torts et à éviter que l'on s'interroge sur les conséquences des choix politiques faits par celles-ci au cours des dernières années. Le Brexit découle par exemple de problèmes très profonds et inhérents à la société britannique et à la structure de l'Union européenne: paupérisation de la classe moyenne et mécontentement face aux inégalités, insécurité culturelle et désarroi face à l'immigration, volonté de retrouver une indépendance politique dans une nation construite autour de la souveraineté du Parlement, etc. L'expliquer à travers le prisme des manœuvres russes, c'est faire preuve d'une malhonnêteté confondante.

Cette russophobie primaire pose enfin un dernier problème majeur dès lors qu'elle justifie que l'on s'attaque à nouveau à une liberté d'expression déjà fortement fragilisée en France depuis quarante ans. La proposition de loi sur les fausses nouvelles prévoit par exemple, dans son troisième article, de permettre au Conseil supérieur de l'audiovisuel de sanctionner, notamment à coups de retraits de licences, les médias étrangers qui pratiquent la «désinformation». Il est évident que cette mesure n'a pas pour cible al-Jazeera mais bien RT et Radio Sputnik, c'est-à-dire des médias subventionnés par le Kremlin avec qui Emmanuel Macron a un contentieux personnel. Le président français les accuse en effet d'avoir comploté afin d'enrayer son ascension au pouvoir. Ainsi, à cause d'une paranoïa anti-russe et au nom d'un concept de «fake news» aux contours extrêmement flous, c'est à l'édifice permettant le débat démocratique et l'exercice des libertés fondamentales que l'on s'attaque. Alors même que le réel ne se laisse jamais saisir à travers un angle unique, des désaccords sur des faits et sur leur interprétation servent de prétexte au pouvoir en place pour incriminer une vision du monde ou pour disqualifier un adversaire idéologique. La politique est ainsi réduite à une lutte entre le camp du vrai, le fameux «cercle de la raison» d'Alain Minc, et des foules manipulées, par Moscou et plus largement par les populistes, et coupables de mal voter.

Ce dernier point est fondamental car la russophobie presque systématique qui se manifeste aujourd'hui en Occident nous raconte ce qu'est devenue la politique: un affrontement manichéen entre l'humanité et ses ennemis. Parer la Russie des attributs du mal dans sa forme chimiquement pure revient à nier à la fois l'essence de la politique et le fait que la tension entre le bien et le mal se manifeste de façon universelle. C'est peut-être d'ailleurs le penseur russe, Alexandre Soljenitsyne, qui retranscrit le mieux les dangers de cette dérive dans son œuvre L'archipel du Goulag: «Peu à peu, j'ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les États ni les classes ni les partis, mais qu'elle traverse le cœur de chaque homme et de toute l'humanité.»

Ceux qui nient la complexité du monde, par inquiétude sincère sur l'avenir du libéralisme dans leurs sociétés ou par incapacité à supporter le fait que la Russie se soit relevée de la dislocation de l'URSS, ne servent donc pas le débat démocratique qu'ils prétendent aimer. Ils l'empêchent et contribuent par conséquent à rendre le réel plus obscur.

En 1991, le conseiller diplomatique de Gorbatchev, Gueorgui Arbatov avait mis en garde les Occidentaux avec la prédiction suivante: «Nous allons vous rendre le pire des services, nous allons vous priver d'ennemi!». Arbatov s'est trompé. L'ennemi russe est encore là. Le complotisme l'est aussi, et pas toujours là où on l'attend.

Joachim Imad (Figaro Vox, 9 août 2018)

23/07/2018

Quinze thèses sur Macron...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Jean-Yves Le Gallou cueilli sur Polémia et consacré à la trajectoire d'Emmanuel Macron. Ancien haut-fonctionnaire, président de la Fondation Polémia, Jean-Yves Le Gallou a publié Immigration : la catastrophe - Que faire ? (Via Romana, 2016).

 

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15 thèses sur Macron

1- Macron a été invité à la réunion du groupe de Bilderberg en 2014. Bien que collaborateur direct de François Hollande, il en a critiqué l’immobilisme. Et il a souligné en contrepoint ce qu’un « moderniste », tel que lui, pourrait faire. C’est ainsi qu’il est devenu le principal représentant politique de la superclasse mondiale en France.

2- Lors de la campagne présidentielle de 2017, il a bénéficié d’un soutien sans faille des oligarques français :

  • Les oligarques financiers lui ont ouvert leurs bourses, à Londres notamment.
  • Les oligarques médiatiques ont bâti son image à coup de « storytelling ».
  • Les oligarques judiciaires ont abattu en vol François Fillon, son concurrent le plus dangereux.

3- C’est vis-à-vis de ces oligarques, et d’eux seuls, que Macron se sent engagé et redevable. En gage de sa loyauté à leur égard il a choisi comme Premier ministre, le Bilderberg (2016) Edouard Philippe. Il met également en œuvre la politique voulue par les oligarques : extension du domaine du marché, abolition des frontières et des limites, déconstruction des identités.

4- Ainsi, un certains nombre d’actifs publics – aéroports, Engie, Francaise des jeux – sont où seront vendues. Cela ne présente guère d’intérêt économique. Cela dégrade même le bilan de la France puisque ces ventes d’actifs ne sont pas compensées par un désendettement correspondant. Mais cela étend la sphère du marché et le volume d’activités lucratives des banques et des avocats d’affaires.

5- Dans le même esprit, de nombreux projets de loi ont pour but d’augmenter le nombre des terrains à bâtir et de faciliter les constructions. C’est l’un des objectifs de la loi « Élan » et des tentatives pour écorner la loi littorale et priver d’efficacité le rôle protecteur des architectes des bâtiments de France. Bref, il s’agit de marchandiser davantage les espaces naturels et culturels français.

6- C’est cette même méthode de marchandisation – cette fois de la vie – qui prévaut avec l’extension de la procréation médiale assistée (PMA) et de la gestation pour autrui (GPA). Dans la même logique d’abolition des limites naturelles, le Gouvernement et le Parlement travaillent à l’extension de l’euthanasie.

7- 2017 a été une année record pour l’immigration en France avec plus de 412 000 entrées recensées ( 262000 titres de séjour délivrés ; 100000 demandes d’asile ; 50000 « mineurs » isolés). Loin d’essayer de limiter ce déferlement, Emmanuel Macron s’oppose aux pays européens (Autriche, Italie, Hongrie) qui veulent reprendre le contrôle de la situation.

8- Sur le plan fiscal et social, la politique de Macron s’inscrit dans une vision individualiste de déconstruction des liens sociaux avec deux réformes phares : le prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu (préalable à la disparition du quotient familial) et la remise en cause des pensions de réversion.

9- Cette politique suscite un rejet croissant de la part :

  • Des Français attachés aux valeurs traditionnelles et à l’identité,
  • Mais aussi des classes moyennes victimes d’un acharnement fiscal, rendu nécessaire par la défiscalisation des hyper riches et les transferts sociaux au profit de l’immigration,
  • Et enfin des classes populaires frappées de plein fouet dans leur mode de vie et leurs salaires par la préférence immigrée et la « discrimination positive », c’est à dire négative pour eux.

10- Macron n’a cure de ce mécontentement car ses vrais mandants sont les oligarques de la superclasse mondiale, non le peuple français qu’il s’agit d’ahurir par la propagande, le contrôle des médias et la censure.

11- La communication de Macron repose sur la saturation de l’espace médiatique. Par une mise en scène de sa présence (et de celle de «Brigitte ») et un discours construit sur le « et en même temps » qui permet d’envoyer des signaux dans toutes les directions. Signaux le plus souvent sans conséquences pratiques.

12- Ceci s’accompagne d’un contrôle accru des grands médias soit publics, soit privés : à travers les gens directement nommés par le pouvoir ou par les oligarques et à travers le CSA. Sans oublier l’élimination des voix dissonantes comme Zemmour ou Taddei.

13- Il faut enfin souligner la mise en place d’une censure d’Etat avec le projet de loi sur les «fake news » et la labélisation de médias officiels. Macron a les ambitions du Big Brother d’Orwell.

14- Ce verrouillage médiatique est complété par une manœuvre politique visant à occuper tout l’espace central en détruisant Les Républicains, notamment grâce au Wauquiez bashing des médias, et à n’avoir comme opposants que Mélenchon et Marine Le Pen à la crédibilité politique ou personnelle faible.

15- Il n’est pas certain pourtant que tout ceci suffise à Macron pour garder la main. D’autant qu’il l’a déjà perdu sur la scène internationale : pour Trump comme pour Poutine, c’est un ludion qui « fait des coups » mais qui ne compte guère. Et, sur la scène européenne, il est de plus en plus isolé face à la déferlante identitaire et populiste.

« Jupiter » devrait savoir que la Roche Tarpéienne est près du Capitole.

 

Jean-Yves Le Gallou (Polémia, 20 juillet 2018)

25/06/2018

Emmanuel Macron, le contre-populiste...

Nous reproduisons ci-dessous entretien avec Alain de Benoist, cueilli sur Boulevard Voltaire, dans lequel il évoque la politique d'Emmanuel Macron... Philosophe et essayiste, Alain de Benoist a récemment publié Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017), Ce que penser veut dire (Rocher, 2017) et L'écriture runique et les origines de l'écriture (Yoran, 2017).

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Alain de Benoist : « Contrairement aux apparences, Emmanuel Macron est un contre-populiste ! »

Voilà un an qu’Emmanuel Macron, le Président que personne n’avait vu venir, est à l’Élysée. Que sait-on, maintenant, sur lui ? Peut-on dresser un premier bilan de son action ?

Macron a eu beaucoup de chance. Mais il faut reconnaître qu’il a su forcer la chance. Il a parfaitement mesuré l’envie de « dégagisme », de renouvellement, mais aussi de « verticalité », qui montait dans l’opinion depuis des années. Instruit par l’expérience de ses prédécesseurs, dont il ne veut pas répéter les fautes, il a parfaitement compris que les vieux partis institutionnels ont fait leur temps et que le clivage droite-gauche ne veut plus dire grand-chose dès lors qu’il ne renvoie plus qu’à une « alternance unique ». C’est ce qui lui a permis de réussir là où Giscard et Rocard avaient échoué : regrouper au « centre » les libéraux de gauche et de droite acquis à la mondialisation.

Sur le plan de la personnalité, Macron est un libéral autoritaire, absolument pas un moraliste « humaniste » (il est aussi dénué de scrupules que Sarkozy, et s’il a fait appel à Jean-Michel Blanquer, c’est avant tout pour adapter l’école aux exigences de l’entreprise). « Agnostique » sur les problèmes de société, c’est un homme qui n’a pas d’amis mais seulement des conseillers techniques, qui a réussi à faire de ses ministres des employés et de sa majorité parlementaire une armée de zombies, simple reflet de son électorat. Le « macronisme », c’est Macron et rien d’autre.

Sa façon de gouverner est typique du style managérial : apparaître sympathique, ouvert et détendu, aller « au contact », favoriser par principe le « dialogue » et la « délibération », mais sans jamais dévier d’un pouce de ce qu’il a décidé par avance. En d’autres termes, parler avec tout le monde mais n’écouter personne. Main de fer et sourire commercial. C’est ainsi qu’il est arrivé à faire passer sa loi de « moralisation de la vie politique », puis la réforme du Code du travail, puis celle de la SNCF, en attendant celles de l’audiovisuel public, des retraites et de la fiscalité.

À sa manière, n’est-il pas, lui aussi, un populiste ?

Je le définirais plutôt comme un contre-populiste. Il a opéré pour la classe dominante le regroupement que les populistes tentent de réaliser à la base. Dans son vocabulaire, le clivage principal est désormais celui qui oppose les « progressistes » aux « conservateurs ». Les premiers sont tout simplement les libéraux, les seconds ceux qui restent attachés à des valeurs ou des principes que l’individualisme moderne n’a pas encore liquidés.

L’objectif qu’il s’est fixé est simple : réformer la France pour l’adapter aux exigences de la modernité libérale. Et pour ce faire, parier sur les ambitions et les initiatives individuelles des « premiers de cordée » plutôt que sur les énergies et les passions collectives. Cette volonté d’être en phase avec l’idéologie dominante est le cœur même de sa doctrine. « L’article un du macronisme, c’est l’européisme », constatait récemment Marcel Gauchet. L’idée sous-jacente est celle énoncée jadis par Margaret Thatcher : « Il n’y a pas d’alternative. »

Comme l’a écrit Paul Thibaud, « Macron considère la France de l’extérieur, à partir de l’universalisme direct où il s’est établi. » Il reconnaît, certes, à l’appartenance nationale une valeur sentimentale, mais la réduit à sa capacité d’adaptation au milieu ambiant. La France n’est pas, pour lui, le support d’une identité commune, mais une quasi-entreprise (une « start-up ») qui doit avant tout se tourner vers l’avenir et à laquelle il faut donner toutes ses chances de réussir, fût-ce au détriment des perdants, étant entendu que sa capacité à réussir implique son alignement sur les critères de Maastricht, ce qui ne peut qu’aboutir à toujours plus de précarité, de dévaluation salariale, de difficulté à vivre pour cette partie grandissante de la population qui n’appartient pas aux secteurs compétitifs insérés dans la mondialisation. D’où sa réputation justifiée de « Président des riches » – mais sans doute faudrait-il plutôt dire de « Président des gagnants ». Les nouvelles fractures politico-sociales ne peuvent donc que s’aggraver.

Quelles sont les chances de l’opposition ?

Déjà assuré d’une majorité aux ordres, Macron n’a de surcroît aucune opposition crédible face à lui, ce qui est à peu près inédit dans notre histoire. Il gouverne de manière d’autant plus autoritaire qu’il manœuvre dans un champ de ruines. À gauche, le Parti socialiste ne parvient toujours pas à se relever, tandis que La France insoumise se divise de plus en plus entre les lignes d’Alexis Corbière et de Clémentine Autain ; c’est-à-dire entre partisans d’une forme de populisme inspirée de Podemos, qui veulent « fédérer le peuple », et ceux qui veulent surtout ne pas se couper des « forces de gauche ». Mélenchon fait partie des premiers, mais il ne peut aller jusqu’au bout de sa démarche, car cela l’obligerait à un changement de cap radical à propos de l’immigration.

À droite, la concurrence des appareils de partis ruine toute tentative d’union. Certes, la porosité est plus grande à la base, mais cela reste limité au plan local. À l’échelon national, il manque une figure charismatique nouvelle, susceptible de rallier aussi bien les classes moyennes que les classes populaires, rôle que ne peuvent tenir, pour des raisons différentes, ni Marine Le Pen ni Nicolas Dupont-Aignan ni Laurent Wauquiez. Sans une telle figure, tous les efforts de la « droite hors les murs » resteront vains. Il manque aussi, et peut-être surtout, l’aggiornamento doctrinal qui permettrait à cette droite de congédier une fois pour toutes la tentation libérale qui, de pair avec l’opportunisme, pousse tant de Républicains à rejoindre les rangs macroniens au motif qu’après tout, Macron réalise ce qu’ils voulaient faire eux-mêmes depuis longtemps.

Certains espèrent que, lorsque le macronisme aura commencé à décliner, le vieux paysage politique bipolaire va renaître de ses cendres après lui. Je ne le crois pas un instant. L’élection de Macron a engagé un processus de recomposition générale sur lequel on n’est pas près de revenir. C’est en cela que réside son caractère historique.

Alain de Benoist, propos recueillis par Nicolas Gauthier (Boulevard Gauthier, 15 juin 2018)

14/06/2018

Qui c'est le boss ?...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Michel Geoffroy, cueilli sur Polémia et consacré au dernier sommet du G7, qui a vu le président des Etats-Unis imposer sa volonté aux autres dirigeants. Ancien haut-fonctionnaire, Michel Geoffroy vient de publier La Superclasse mondiale contre les peuples (Via Romana, 2018).

 

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G7 de Toronto : Amérique 15, Europe 0

La photo, emblématique du dernier G7, a fait le tour du monde, ou à tout le moins du Web. On y voit le Président américain assis, face aux autres participants, debout de l’autre côté de la table. Et Mme Merkel se pencher vers lui, en ayant l’air de lui demander quelque chose. Mais Donald Trump reste les bras croisés, un sourire ironique aux lèvres. Il ne cédera rien. America first !
Il paraît qu’une « image vaut mieux que 1 000 mots ». Cette photo nous dit beaucoup de choses en effet.

Le boss des Occidentaux

Elle nous montre d’abord qui est le boss chez les Occidentaux : celui qui reste assis quand les subalternes, même de sexe féminin, sont debout, comme dans le salon ovale de la Maison Blanche.

Le boss, c’est bien sûr le patron américain qui dicte ses conditions aux membres européens du G7 et qui décide de taxer unilatéralement les importations en provenance du Vieux Continent. Ou de sortir de l’accord sur le climat ou encore du traité sur le nucléaire iranien. Quelle sera la prochaine annonce ?

On appelle cela en langage diplomatique l’unilatéralisme. Autrefois, on appelait cela l’impérialisme, quand la gauche ne s’était pas encore ralliée au néo-capitalisme mondialiste.

Fuck the UE semble penser Donald Trump dans son for intérieur. C’est moi qui décide. C’est moi le boss.

Seuls les hommes parlent

Sur la photo on voit aussi que seule Mme Merkel vient de parler, manifestement. Normal car en Europe, c’est elle la patronne : la vraie patronne de la BCE, du mark – pardon de l’euro – fort et de la priorité à la lutte contre l’inflation, pour garantir les économies des épargnants allemands. Celle aussi qui nous a imposé d’accueillir toujours plus d’immigrants clandestins.

C’est pourquoi les autres participants écoutent ou baissent la tête. On voit à peine le front plissé d’Emmanuel Macron, de profil, derrière la Chancelière. A l’évidence, dans le fameux « couple franco-allemand », ce n’est pas lui le chef de famille ! Emmanuel ne fait pas le poids face à Madame Angèle.

« Quand les hommes parlent, les gonzesses se barrent » dit un truand dans le célébrissime film Les Tontons Flingueurs de George Lautner. L’homme de l’Union européenne c’est Angela Merkel : c’est elle qui décide et qui parle. Les autres ne font que de la figuration ou de la com’.

L’ombre de la Grande Asie

Quant au premier ministre japonais, impénétrable comme le veut la politesse asiatique, on le voit sur la photo regarder ailleurs, les bras croisés.

Le spectacle pitoyable de l’impuissance européenne face à l’unilatéralisme américain ne semble manifestement pas le concerner. Il regarde en effet vers la grande Asie qui vient. Et il pense au Japon qui se prépare déjà à la fin du parapluie militaire américain, à la différence des naïfs Européens, toujours prisonniers de l’OTAN.

Un symbole de la dramatique impuissance européenne

Le G7 de Toronto restera dans les annales comme un symbole pitoyable de l’impuissance européenne dans le monde qui vient. Comme fut pitoyable la réponse du ministre français de l’économie Bruno Le Maire qui déclarait ne « pouvoir comprendre, que nous, alliés des États-Unis, puissions être frappés par les tarifs américains ». Il ne comprend pas, le pauvre : on dirait un mari trompé dans une comédie de Labiche… Ridicule !

Les Européens n’ont toujours pas compris en effet que le XXIe siècle serait celui du choc des civilisations et non le monde de Bisounours auquel ils feignent de croire. Ils continuent d’y croire, malgré le chaos migratoire et le terrorisme qui les frappe. Ils y croient encore malgré l’unilatéralisme à répétition de leur « allié ». De leur suzerain en fait, mais un suzerain malheureusement indifférent au sort de ses vassaux.

Le roi est nu

« Le nationalisme économique, c’est la guerre » a déclaré martialement Emmanuel Macron, répétant ce qu’on lui a appris à Davos ou aux Young Leaders. Hélas l’Europe ne sera pas sauvée par ce genre de déclaration, qui ouvre la voie à toutes les capitulations, mais par des actes.

L’Union européenne, nain diplomatique, militaire et politique ne compte pas. On l’a vu à Toronto. Le roi européen est nu.

Car face aux puissants de ce monde, il faut opposer la puissance et non des mots.
Il serait temps de construire enfin l’Europe de la puissance !

Michel Geoffroy (Polémia, 12 juin 2018)

01/06/2018

Loi contre les fake news : le dessous des cartes...

Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné par François-Bernard Huyghe au Figaro Vox et consacré au projet de loi du gouvernement contre les fake news. Spécialiste de la guerre de l'information, François Bernard Huyghe, auteur de nombreux livres, a récemment publié La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015) et Fake news - La grande peur (VA Press, 2018).

 

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Loi contre les fake news : le dessous des cartes

FIGAROVOX.- Emmanuel Macron a personnalisé fortement l'annonce de son projet de loi contre les fake news, lors de ses vœux à la presse en janvier. Quel intérêt le président défend-il à travers ce texte?

François-Bernard HUYGHE.- Je vois trois motivations possibles. Il y a évidemment un facteur personnel: le chef de l'Etat a peut-être été sincèrement convaincu que les «forces du mal» (les Russes, les populistes…) essayaient de s'en prendre à lui par tous les moyens, et il a été choqué par ce qui lui est arrivé pendant la campagne. Pourtant, cela ne l'a pas empêché d'être élu! Cela lui a même rendu service: en étant la cible de nombreuses «fake news», Emmanuel Macron passe pour le candidat de la raison attaqué de toutes parts par les extrémismes. Il a d'ailleurs répondu assez finement à chacune de ces attaques personnelles, dont il faut bien dire qu'elles étaient surtout grotesques, comme cette rumeur sur une supposée relation entre lui et Mathieu Gallet.

Au-delà de cet élément personnel, il y a également un intérêt idéologique. Emmanuel Macron est de toute évidence le président des élites, c'est-à-dire d'un camp ouvert, progressiste, qui est persuadé que le monde est globalement satisfaisant, et que ceux qui s'attaquent au système ne peuvent être que des extrémistes délirants. Les peurs de ces derniers ne s'expliquent que par leur démence, et tout doit être fait pour les empêcher de sévir. C'est là qu'est le paradoxe! Au temps du Printemps arabe, ces mêmes élites encensaient l'espace de liberté qu'est Internet, et y voyaient l'outil absolu pour renverser toutes les formes d'oppression. Aujourd'hui, ils s'en méfient beaucoup plus…

Enfin, en troisième hypothèse, Emmanuel Macron voit peut-être là une occasion stratégique de disqualifier ses adversaires. La loi sur les fake news sera applicable au moment des élections européennes, et renforcera sans-doute l'idée d'un partage en deux de l'espace politique, entre d'un côté les pro-européens, raisonnables, et d'un autre les extrémistes de tout poil dont les idées mélenchono-lepénistes prospèrent sur les contre-vérités répandues sur Internet. Toute l'habileté est là: on assimile ainsi l'adversaire idéologique, anti-système, au camp de la folie et du mensonge.

Dans cette dernière hypothèse, tout le problème ne tient-il pas dans l'ambiguïté de la définition? Qu'entend-on exactement derrière le terme de «fake news»?

Ce n'est justement pas très clair, et on y mêle beaucoup de choses! Les contre-vérités ou les mensonges inventés de toutes pièces, mais aussi l'obscurantisme, les théories du complot… Encore qu'on puisse parfois être complotiste sans être nécessairement idiot. Mais le but est sans doute de confondre toutes ces opinions dans une sorte de grand fantasme, de mensonge odieux. La loi s'intitule «loi sur la manipulation», ce qui est en soi un nom critiquable. Elle définit les «fausses nouvelles» comme «une allégation ou imputation d'un fait, dépourvue d'éléments vérifiables permettant de le rendre vérifiable». S'agirait-il, en réalité, d'une loi anti-crétins? C'est en tout cas ce que je comprends: si je crois que les extra-terrestres ont débarqué dans mon champ, et que je l'écris sur Facebook, cela tombe théoriquement sous le coup de cette loi… Si j'affirme en revanche que nous sommes entièrement dirigés par des lobbies financiers, ce qui, après tout, n'est pas nécessairement dépourvu de bon sens, est-ce que cette loi va m'en empêcher aussi?

Par ailleurs, comment va-t-on l'appliquer? Je souhaite bon courage au juge qui devra aller vérifier toutes les fake news potentielles.

La plupart des fake news n'ont pas été relayées par la presse mais au contraire par des plateformes Internet, notamment les fameux GAFA, Google et Facebook en tête! Le projet de loi vise-t-il à responsabiliser davantage ces plateformes numériques?

C'est vrai qu'il existe une inégalité juridique entre les journalistes, qui sont soumis en France à la loi de 1881 sur la liberté de la presse, et les plateformes qui ne sont pas responsables du contenu qu'ils hébergent. Le problème est en réalité beaucoup plus profond et grave que la question que pose le droit français: le véritable pouvoir se trouve entre les mains des plateformes numériques! Le Danemark vient d'ailleurs d'envoyer un ambassadeur… auprès des GAFA: c'est dire l'importance qu'ils ont, si on les hisse aujourd'hui quasiment au même rang que des États. Et on continue malgré tout de saluer leur pouvoir libérateur, on s'est réjoui des «Twitter revolutions», Emmanuel Macron vient encore de participer à un sommet dont le slogan n'était rien moins que «Tech for Good»… Mais il faut arrêter de dire que les GAFA sont le camp du Bien, soyons sérieux deux minutes!

Alors pour le moment, que fait l'État lorsqu'il veut retirer une fake news de Facebook? Il va voir poliment Mark Zuckerberg, et lui demande «s'il vous plaît, vous seriez bien gentil de…». On ne peut pas dire que ce soit la contrainte légale qui étouffe les plateformes. Ce sont elles qui détiennent le vrai pouvoir, il n'y a qu'à voir comment elles se moquent des contraintes fiscales par exemple. Les seuls qui peuvent vraiment censurer le web, ce sont les GAFA eux-mêmes: c'est l'exemple récent du compte de Génération Identitaire, fermé de façon arbitraire par Facebook.

Justement, comment les GAFA décident-ils des règles de censure?

Il est probable que pour une très large part, ils le fassent par conviction idéologique sincère. Mais l'idéologie au sens de Marx, c'est-à-dire faire ce qui est dans son intérêt tout en étant convaincu que cela sert la condition humaine dans son universalité. Et de fait, tous les dirigeants des principales entreprises d'Internet baignent dans un terreau idéologique complètement uniforme, celui de la Silicon Valley et de ses idéaux progressistes. Il est probable que pas un seul d'entre eux n'ait voté pour Donald Trump! Quelqu'un comme Mark Zuckerberg est entièrement convaincu qu'il rend le monde meilleur.

Il y a aussi un intérêt politique: les GAFA n'échappent pas encore complètement aux États, ne serait-ce que parce qu'il faut bien que leurs serveurs soient localisés quelque part. Et donc, en donnant des gages de bonne conduite comme par exemple en supprimant certains contenus licencieux, ils s'assurent des bonnes grâces des États.

Enfin, et il ne faut pas le négliger, ils y ont un intérêt économique réel, dans la mesure où le business de ces plateformes, ce sont des secondes de cerveau humain vendues à des annonceurs. Tout doit être fait pour faire rester l'utilisateur le plus longtemps possible devant Facebook. Or pourquoi tout le monde aime Facebook? Pour son image «cool»: c'est une icône pop, humaniste et ouverte sur le monde. Donc le réseau social a tout intérêt à bannir les contenus haineux ou violents.

Est-ce que la loi contre les fake news va imposer un contrôle plus étroit sur le contenu hébergé par les plateformes et les réseaux sociaux?

La difficulté tient dans ce que les journalistes appartiennent à une rédaction, ne publient rien sans se concerter, et sont facilement identifiables si certains des propos publiés sont passibles de poursuites! Tandis que les plateformes, qui ne produisent pas de contenu mais qui prospèrent sur le contenu que leurs utilisateurs y partagent, se réfugient derrière une irresponsabilité brandie sans discontinuer depuis les toutes premières polémiques lorsque des objets nazis se sont retrouvés en vente sur Amazon. À l'heure actuelle, la seule responsabilité des GAFA est de faire preuve d'une diligence raisonnable lorsque le juge leur demande de retirer certains contenus, comme des commentaires insultants ou haineux, le tout parfois dans un flou assez complet. Cela donne parfois lieu à des gags: on a censuré des œuvres d'art pour un malheureux téton qui dépasse… En outre, ces plateformes sont présentes partout dans le monde: la censure sur les réseaux sociaux turcs n'est, bizarrement, pas la même qu'en Suisse!

Selon vous, la diffusion de fake news sur ces plateformes est-elle un réel danger pour la vie démocratique?

Je n'en suis pas convaincu! Les GAFA ont leurs algorithmes, ils engagent aussi des modérateurs et même maintenant des journalistes pour traquer ces fake news, et fact-checker le contenu qu'ils hébergent. Je ne me souviens pas que l'on ait vraiment accordé beaucoup de crédit aux grandes fake news qui ont marqué les dernières campagnes électorales! Moi-même, je n'ai appris la rumeur selon laquelle le pape soutenait Trump, que sur un site d'information qui signalait l'intox et rappelait que cette information était mensongère et grotesque. Je pense tout de même que les gens savent garder un esprit critique.

Pourtant, une étude de l'IFOP montre que 79 % des Français croient à au moins une théorie du complot, et même, pour 9 %, que la Terre est plate!

Cette étude a tout de même été très contestée, notamment parce qu'elle mélange tout sous le vocable de «théories du complot». On ne peut tout de même par mettre sur le même plan des erreurs scientifiques qui tiennent de l'obscurantisme (comme le fait de penser que la Terre est plate, ou d'adhérer au créationnisme), et des soupçons sur certains événements historiques pas toujours clairs. Il y a une époque, si vous doutiez de la présence d'armes de destruction massive en Irak, vous auriez pu être rangé parmi les complotistes… Une telle étude a par ailleurs l'inconvénient de s'apparenter fortement à du mépris de classe: elle signifie clairement «le peuple est bête», les couches inférieures, ceux qui ne vivent pas en centre-ville et n'ont pas fait les bonnes études seraient des idiots finis prêts à avaler n'importe quoi…

N'y a-t-il pas aussi une réflexion à mener sur les pratiques d'accès à l'information? Aujourd'hui, la majorité des jeunes ne s'informent plus que sur les réseaux sociaux…

Il est certain que la lecture du journal n'est plus la prière du matin de la plupart des gens. Il y a eu un transfert de la quête d'information vers des supports qui n'ont que des avantages: sur les réseaux sociaux, c'est gratuit, c'est rigolo, on a l'impression d'être plus informé que tout le monde, et la sincérité de l'information est garantie par des pairs. C'est tout de même hallucinant de voir le nombre de personnes qui ne croient pas leur médecin lorsqu'il leur dit que l'homéopathie n'a aucun effet sur la maladie, mais qui sont prêts à croire n'importe quel inconnu sur Internet qui prétendra que certains vaccins renforcent les maladies…

Mais enfin, je ne vois pas en quoi la réceptivité à certaines de ces théories serait directement corrélée à tel vote plus qu'un autre. Puisque c'est tout de même de cela dont il s'agit: la crainte d'une potentielle déstabilisation électorale. L'effet principal peut surtout être de renforcer les convictions de personnes qui sont déjà largement acquises à des idées politiques fortes. Ainsi, selon moi, il n'y a pas de lien clairement établi entre la propagation de fausses nouvelles, même délibérées, et la manipulation politique.

Alors qu'est-ce que ce projet de loi va permettre de changer, concrètement?

Il va d'abord permettre au juge de s'adresser plus facilement à la plateforme, pour qu'elle retire plus vite les contenus incriminés. C'est un processus qui fonctionnerait en cas de diffamation ou de propos insultants par exemple. Le responsable de la plateforme dispose d'un délai restreint pour retirer le contenu. Mais enfin, non seulement les GAFA le font déjà, mais ensuite, certains propos sont hébergés en-dehors du pays où s'applique la loi.

Ensuite, il s'agit d'établir plus de transparence sur le financement des contenus sponsorisés sur les plateformes. Cela me semble, pour le coup, une excellente idée.

Le projet de loi vise également à donner plus de pouvoir au CSA pour empêcher des médias d'opinion étrangers, qualifiés de «propagande», de diffuser du contenu en France. Là encore, il faut être honnête un instant: ce n'est pas Radio Vatican, ni même Al Jazeera, qui sont visés! Dans le collimateur, ce sont Russia Today et Sputnik. Et on ne peut pas dire que ces deux médias sont ceux qui ont l'audience la plus large en France. Si l'effet recherché est seulement de protéger les esprits faibles des affreux mensonges de médias d'influence russe, je crois qu'il est assez ridicule de créer une loi de toutes pièces pour cela.

Ne jugez-vous pas qu'il faille aller plus loin et réglementer les GAFA de la même façon que la presse? C'est-à-dire en les responsabilisant davantage sur le contenu qu'ils publient?

Je suis plutôt libéral, et je juge que les gens doivent avoir aussi le droit d'écrire des erreurs, voire des bêtises…

Oui, mais ces «bêtises» peuvent détruire une réputation en quelques clics: une dénonciation calomnieuse sur Internet peut ruiner une vie en un rien de temps...

En effet, c'est d'ailleurs tout le risque d'un mouvement comme #BalanceTonPorc. La présomption d'innocence n'est pas respectée sur Internet, et on a pu assister à des lynchages parfois très durs, dans un laps de temps bien plus court que celui qu'il faut à la justice pour établir rigoureusement la preuve d'une culpabilité. On ne peut en effet pas tout dire, et il faut bien qu'une loi s'applique. Mais je pense malgré tout qu'il faut être très prudent avant de restreindre un espace de liberté.

François-Bernard Huyghe, propos recueillis par Paul Sugy (Figaro Vox, 25 mai 2018)