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31/10/2016

Psychopolitique...

Les éditions Circé viennent de publier un nouvel essai de Byung-Chul Han intitulé Psychopolitique - Le Néolibéralisme et les nouvelles techniques de pouvoir. Originaire de Corée, admirateur de l’œuvre de Heidegger, Byung-Chul Han enseigne la philosophie à Berlin. Plusieurs de ses ouvrages ont déjà été traduits en français dont Dans la nuée - Réflexions sur le numérique (Acte sud, 2015) et Le parfum du temps (Circé, 2016).

 

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" Après son best-seller La société de la fatigue, le philosophe berlinois Byung-Chul Han poursuit avec ferveur sa critique du néolibéralisme. Il explique de manière pertinente la technique de domination et de pouvoir du régime néolibéral qui, contrairement à la biopolitique de Foucault, considère la psyché comme une force productive. Han décrit sous toutes ses facettes cette psychopolitique néolibérale qui nous mène à une crise de la liberté. "

20/10/2016

La révolution est-elle encore possible ?...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Byung-Chul Han, cueilli sur Metamag et consacré au système de domination néolibéral, qui a été publié initialement par le quotidien El Pais en 2014. Originaire de Corée, admirateur de l’œuvre de Heidegger, Byung-Chul Han enseigne la philosophie à Berlin. Plusieurs de ses ouvrages ont déjà été traduits en français dont Dans la nuée - Réflexions sur le numérique (Acte sud, 2015) et Le parfum du temps (Circé, 2016).

 

 

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" Aujourd’hui, personne ne manifeste en Corée du Sud. Au contraire, y prédomine un grand conformisme et un consensus entre dépressions et syndrome de burn out. "

 

Byung-Chul Han et la révolution : une critique acide de notre société

Quand il y a un an je débattais avec Antonio Negri au Berliner Schaubühne, nous vîmes s’affronter alors deux critiques du capitalisme. Negri était alors enthousiasmé par l’idée de résistance globale à l’Empire, au système de domination néolibéral. Il se présentait comme un révolutionnaire communiste et se définissait lui-même comme professeur sceptique. Avec emphase il appelait la multitude, la masse interconnectée à la protestation et à la révolution, à laquelle il confiait la tâche de renverser l’Empire. La position du communiste révolutionnaire me parut alors très naïve et surtout éloignée de la réalité. C’est pour cela que je tenterai ici d’expliquer à Negri pourquoi les révolutions ne sont plus possibles.

Pourquoi le régime de domination néolibéral est-il autant stable? Pourquoi y-a-t-il si peu de résistance? Pourquoi toute résistance s’estompe-t-elle si rapidement ? Pourquoi la révolution n’est-elle plus possible malgré l’abîme croissant qu’il y a entre les riches et les pauvres ? Pour expliquer ceci, il est nécessaire de revenir à une compréhension adéquate de comment fonctionne aujourd’hui le pouvoir et la domination.

Qui prétend établir un système de domination doit éliminer toutes les résistances

Ceci est valable aussi pour le système de domination néolibéral. L’instauration d’un nouveau système requiert un pouvoir qui s’impose fréquemment par la violence. Mais ce pouvoir n’est pas identique à celui qui stabilise intérieurement le système. On sait que Margaret Thatcher considérait les syndicats comme “l’ennemi intérieur” et elle les combattit de manière agressive. Or, l’intervention violente pour imposer l’agenda néolibéral n’a rien à voir avec le pouvoir stabilisateur du système.

Le pouvoir stabilisateur de la société disciplinaire et industrielle était répressif. Les propriétaires des usines exploitaient de manière brutale les travailleurs et les ouvriers, ce qui donna lieu à des manifestations et à des résistances. Dans ce système répressif, l’oppression et les oppresseurs sont visibles. Il y a un opposant concret, un ennemi visible contre lequel l’opposition a du sens.

Le système de domination néolibéral est structuré d’une manière totalement distincte

Le pouvoir stabilisateur du système n’est plus répressif mais séducteur, c’est-à-dire captivant. Ici, il n’est plus visible comme dans le régime disciplinaire. Il n’y a pas d’opposant, un ennemi qui opprime la liberté avant que ne puisse être possible la résistance. Le néolibéralisme transforme le travailleur opprimé en auto-entrepreneur, en employeur de lui-même. Aujourd’hui, chacun est un travailleur qui s’exploite lui-même dans sa propre entreprise. Tous sont maîtres et esclaves en une seule personne. De même la lutte des classes s’est transformée en une lutte interne contre soi-même: celui qui échoue se culpabilise lui-même et a honte. On se questionne soi-même, on n’interroge pas la société.

Le pouvoir disciplinaire ne fut efficace que parce qu’au prix de grands efforts, il encadra les hommes de manière violente avec ses principes et ses interdits. Mais en réalité est beaucoup plus efficace la technique de pouvoir qui consiste à ce que les hommes se soumettent par eux-mêmes au maillage de la domination. Cette efficacité particulière réside dans le fait qu’elle ne fonctionne pas à travers l’interdiction et la soustraction, mais par le plaisir et la réalisation. Au lieu de générer des hommes obéissants, elle prétend les rendre dépendants. Cette logique de l’efficacité passe aussi par la surveillance. Dans les années quatre-vingt, on protesta de manière très énergique contre le recensement démographique. Et les étudiants sortirent même dans la rue pour cela. A cette époque, les données nécessaires requises pour sa carrière, son diplôme scolaire ou sa prise de poste étaient ridicules. Car c’était une époque où l’on croyait avoir toujours en face de soi l’Etat comme une instance de domination qui s’appropriait les informations des citoyens contre leur volonté. Cela fait bien longtemps que ce moment est derrière nous. Aujourd’hui, nous nous dénudons volontairement. C’est précisément ce sentiment de liberté qui rend impossible toute protestation. L’auto-dévoilement et le déshabillage de soi-même suivent la même logique efficace que celle de l’auto-exploitation. Contre qui protester? Contre soi-même ?

Il est donc important de distinguer le pouvoir qui impose et celui qui stabilise. Le pouvoir stabilisateur acquiert aujourd’hui une forme aimable, smart, et ainsi il devient invisible et inattaquable. Le sujet soumis n’est même plus conscient de sa soumission. Il se croit libre. Cette technique de domination neutralise la résistance d’une manière absolue. La domination qui soumet et s’en prend à la liberté n’est pas stable. Et c’est pour cela que le régime néolibéral est aussi stable, et immunisé contre toute forme de résistance parce qu’il fait usage de la liberté, au lieu de la soumettre. L’oppression de la liberté génère une résistance immédiate. En revanche, ce n’est plus le cas quand on exploite avec la liberté. Après la crise asiatique, la Corée du Sud était paralysée. Le FMI débarqua alors et octroya du crédit aux Coréens. Pour cela, le Gouvernement dut imposer l’agenda libéral avec violence contre les protestataires. Aujourd’hui, personne ne manifeste en Corée du Sud. Au contraire, y prédomine un grand conformisme et un consensus entre dépressions et syndrome de burn out. Aujourd’hui la Corée du Sud a le taux de suicide le plus élevé du monde. On retourne la violence du système contre soi-même, au lieu de vouloir changer la société. L’agression vers l’extérieur qui pourrait avoir pour résultat une révolution cède le pas à l’auto-agression.

Aujourd’hui, il n’y a aucune multitude solidaire, interconnectée, capable de se transformer en une masse protestataire et révolutionnaire globale. Au contraire, la solitude de l’auto-emploi isolé, séparé, constitue le mode de production actuel. Avant, les entrepreneurs se concurrençaient entre eux. Mais à l’intérieur de l’entreprise, une solidarité était encore possible. Aujourd’hui, tous luttent contre tous, même à l’intérieur de l’entreprise. La compétition entraîne une énorme augmentation de la productivité, mais elle détruit la solidarité et le sens de la communauté. Or on ne forme pas une masse révolutionnaire avec des individus épuisés, dépressifs, isolés.

Il n’est donc pas possible d’expliquer le néolibéralisme de manière marxiste. Dans ce néolibéralisme, la fameuse  « aliénation » du travail n’a même plus de sens. Aujourd’hui, nous nous livrons avec euphorie au travail jusqu’au syndrome du burn out, jusqu’à la fatigue chronique. Le premier niveau du syndrome est l’euphorie. Mais syndrome de burn out et révolution s’excluent mutuellement. Aussi, est-ce une erreur que de penser que la multitude renversera l’Empire parasitaire et instaurera la société communiste.

Et d’ailleurs que se passe-t-il aujourd’hui avec le communisme? Constamment on évoque le sharing (le partage) et la communauté. L’économie du sharing devrait succéder d’ailleurs à l’économie de la propriété et de la possession. Sharing is caring, [ »partager, c’est protéger »], dit le slogan de l’entreprise Circler dans le nouveau roman de Dave Eggers, The Circle. Sur les pavés qui forment le chemin vers le siège de l’entreprise Circler sont dessinées des maximes comme “recherche la communauté” ou “impliquez-vous”. Protéger c’est tuer, devrait plutôt dire la devise de Circler. C’est une erreur de penser que l’économie du partage, comme l’affirme Jeremy Rifkin dans son dernier livre La nouvelle société du coût marginal zéro , annonce la fin du capitalisme, une société globale, avec une orientation communautaire, où partager aurait plus de valeur que posséder. C’est tout le contraire: l’économie du partage conduit en dernière instance à la commercialisation totale de la vie.

Le changement, célébré par Rifkin, qui va de la possession à l’ “accession ” ne nous libère pas du capitalisme. Celui qui n’a pas d’argent, n’a pas non plus accès au sharing. Même à l’époque de l’accès libre nous continuons de vivre dans le Bannoptikum, un dispositif d’exclusion, où ceux qui n’ont pas d’argent restent exclus. Airbnb, le marché communautaire qui transforme chaque maison en hôtel, rentabilise jusqu’à l’hospitalité. L’idéologie de la communauté ou du commun réalisé en collaboration conduit à la capitalisation totale de la communauté. Ici n’est même plus possible l’amabilité désintéressée. Dans une société d’évaluation réciproque, on commercialise aussi l’amabilité. On se rend aimable pour recevoir de meilleurs profits. Aussi même dans l’économie reposant sur la collaboration prédomine la dure logique du capitalisme. De manière paradoxale, dans ce beau “partage” personne ne donne rien volontairement. Ainsi, le capitalisme en arrive à sa plénitude au moment où le communisme se vend comme marchandise. Le communisme comme marchandise: c’est la fin de la révolution.

Byung-Chul Han (Metamag, 13 octobre 2016)

03/03/2015

L'américanité ou l'Europe...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Diego Fusaro, cueilli sur le site du Cercle Aristote et consacré à la domination qu'exerce les États-Unis sur l'Europe. Professeur d'histoire de la philosophie à l'université de Milan et déjà auteur d'une dizaine d'essais, Diego Fusaro est considéré comme le principal disciple de Costanzo Preve, mort en 2013.

 

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L'américanité ou l'Europe

Après la disparition des systèmes socialistes sous les décombres du Mur de Berlin (9 novembre 1989), et l’élimination subséquente de toute alternative politique digne de ce nom, l’ancien dilemme de Novalis « L’Europe ou la chrétienté » (de l’ouvrage du même titre) s’est  reconfiguré sous les traits d’une alternative perverse et macabre : celle de « l’américanité ou l’Europe ».

La puissance sortie victorieuse de la Guerre froide a depuis lors renforcé ce processus délétère d’américanisation intégrale du « Vieux Continent », déjà entamé à partir de 1945. Cela s’est manifesté notamment dans la culture, non seulement celle de masse, avec l’américanisation de la musique populaire, mais aussi la culture scolaire, qui a subi toute une restructuration capitalistique de son logiciel, et qui s’est dès lors vu de plus en plus façonner sur le modèle entrepreneurial, selon la logique « dettes/crédits », faisant ainsi des professeurs des managers, et des étudiants des apprentis-consommateurs. Cela s’est également manifesté dans les politiques sociales, au travers de la démolition du système européen d’assistanat.

De fait, dans l’histoire récente de l’Europe, de la chute du Mur jusqu’à l’implosion de l’Union soviétique (peut-être la plus grande tragicomédie géopolitique du XXe siècle), plusieurs événements successifs sont venus alimenter un plus vaste processus de substitution paradigmatique du modèle américain, fondé sur un capitalisme dépourvu de toute base éthique, au modèle européen, qui s’était lui constitué en haute lutte comme équilibre entre le capitalisme, le Welfare state et de solides fondations axiologiques. Aujourd’hui, on voit l’Europe devenir de plus en plus un protectorat américain, les États européens étant aux États-Unis ce qu’étaient les satellites du pacte de Varsovie vis-à-vis de l’URSS et de sa ligne de conduite marxiste.

Dernière manifestation en date de ce scénario scandaleux, la stupeur déclenchée il y a quelques temps lors des révélations sur les pratiques obscènes d’espionnage des États-Unis à l’égard de leurs prétendus « alliés » (dans les faits leurs subordonnés).  Mais en réalité, pourquoi tant de stupeur ? Est-ce une nouveauté que cette absence de relation inter pares  entre les États européens et les États-Unis ? Qu’y a-t-il d’exceptionnel à cela ? Fallait-il s’attendre à ce que l’Empire du Bien traitât l’Italie, l’Allemagne, et l’Espagne comme des États libres et égaux à lui ?

La « Quatrième Guerre mondiale » [1] (selon le concept de Costanzo Preve, sur la séquence historique qui s’étend de 1991 à nos jours) a vu la puissance américaine systématiquement entrer en lutte contre les forces qui résistaient à sa domination ; et, aussi bien avec l’Irak en 1991 qu’avec la Libye en 2011, l’on a vu à chaque fois ses soi-disant « alliés » se retrouver acculés à servir leur maître en prenant activement part à ses agressions impérialistes. L’on songe ici à ce que Carl Schmitt écrivait déjà en son temps dans La notion de politique (1927) : « Si, sous forme de sentence ou de quelque autre manière, un peuple se laisse prescrire par un étranger l’hostis (l’ennemi) qui doit être le sien, contre lequel il lui est permis ou interdit de combattre, c’est qu’alors il n’est plus un peuple politiquement libre, mais un peuple satellisé ou subordonné à un autre système politique ». Ces mots sont à l’image de l’Europe actuelle.

Il apparaît chaque jour plus évident que cet État sorti vainqueur de la Guerre froide, qui œuvre aujourd’hui à la stigmatisation de toute contre-puissance se refusant à subir sa domination et sa vision du monde (elle se voit alors immédiatement condamnée comme rogue State, « État voyou »), repose sur une culture impérialiste foncièrement incompatible avec la perspective d’un véritable rapport à l’Autre : qu’elle le présente sous les traits du « terrorisme » ou de la « dictature », ou qu’elle le range avec mépris dans le champ du « Rest of the world », dans tous les cas, elle se refuse a priori à lui accorder la moindre légitimité. Cette règle n’épargne pas les États Européens : dans l’horizon de l’idéologie impériale américaine, ces derniers ont le droit d’exister tout au plus comme protectorat de la Mère-Patrie.

A cette caractéristique, que l’on retrouve dans presque toutes les formes d’impérialisme de l’Histoire, doit être rajoutée une autre : le facteur explicatif majeur que constitue en soi la prégnance aux États-Unis du protestantisme puritain d’origine vétérotestamentaire. Telle est l’idéologie qui alimente la « monarchie universelle » [2] américaine : sous sa caution, les Américains tendent naturellement à se concevoir comme le « Peuple élu », si ce n’est même comme la seule nation digne de ce nom, entraînant par là des conséquences désastreuses sur la vie internationale.

« America stands as the world’s indispensable nation », pouvait-on entendre dans le discours de Bill Clinton du 20 janvier 1997. Si l’Amérique est la seule nation indispensable au monde, alors toutes les autres ne sont plus bonnes à exister que comme ses colonies, au mieux ses subordonnées.

Porte-drapeau d’une « Special mission » qui lui aurait été assignée par Dieu, « l’Empire du Bien » étiquette immédiatement comme « terroristes » toutes les formes de résistance que peuvent lui opposer les peuples opprimés ou les États (de l’Iran à Cuba, en passant par la Corée du Nord jusqu’au Venezuela),  qui, malgré des contradictions internes parfois très lourdes, ne se plient pas au diktat de la mondialisation capitaliste. Par leur positionnement géostratégique courageux, ces derniers rappellent ainsi aux Européens que résister est encore possible (pour prendre à-rebours le titre du peu glorieux best-seller de Walter Sitti : Résister ne sert à rien).

Dans une opposition revendiquée aux chantres du Politiquement correct et à nos éternels « repentis », toujours prompts à discréditer comme pure nostalgie la récupération des catégories de pensée à même de déceler les contradictions de notre temps, la revivification de la critique de l’impérialisme est aujourd’hui d’une importance vitale. Face aux stratégies manipulatoires de la propagande officielle, capable de déclarer à son gré telle ou telle perspective critique comme complètement dépassée, l’impérialisme est aujourd’hui plus vivant que jamais – et que, par son pouvoir d’adaptation, il se soit métamorphosé sous un nouveau visage, compatible avec l’idéologie mondialiste, n’y change rien – ; face à lui, la tendance à le disqualifier comme une catégorie politique désuète  révèle une volonté mal cachée d’anesthésier toute critique en faisant passer pour mort l’objet pourtant bien vivant sur lequel elle est censée s’exercer.

Comme Voltaire en son temps, nous n’aurons de cesse de le répéter : il ne pourra y avoir de démocratie en Europe tant que son territoire sera sous l’emprise de bases militaires états-uniennes. Il ne pourra y avoir d’Europe sans souveraineté géopolitique. Il ne pourra y avoir d’Europe démocratique d’États libres et égaux tant que le « Vieux Continent » continuera d’exister comme simple protectorat d’une monarchie universelle, ou simple pion de l’Eurocratie en place. S’étonner qu’une telle affaire d’espionnage ait pu avoir lieu est un privilège de vierges effarouchées. Il faut, au contraire, s’appliquer à éliminer à la racine les conditions qui rendent possibles des scandales comme celui-ci.

Diego Fusaro (Cercle Aristote, 26 février 2015)

 

Notes :

Texte original en italien : Diego Fusaro, « Americanità o Europa », Lo Spiffero, Pubblicato Lunedì 08 Luglio 2013.

[1] Constanzo Preve, La Quatrième Guerre mondiale, éd. Astrée, 2008, trad. 2013. Disponible sur : http://www.editions-astree.fr/BC/Bon_de_commande_Preve.pdf

[2] On se réfère ici à l’« Universal monarchie » mentionnée par Kant dans son Projet de paix perpétuelle (1795)

08/12/2014

Domination et pouvoir : les nouveaux dominants...

Nous reproduisons ci-dessous un excellent point de vue de Jean-Paul Baquiast, cueilli sur Europe solidaire et consacré aux nouvelles formes de domination. Énarque, Jean-Paul Baquiast a consacré sa carrière administrative au développement des technologies de l'information. Il est l'animateur du site Europe solidaire, ainsi que du remarquable site d'actualité technoscientifique Automates intelligents

 

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Domination et pouvoir. Les nouveaux dominants

Il serait très important d'essayer de comprendre pourquoi, au sein de l'espèce humaine, certains individus ou groupes d'individus, généralement minoritaires, se donnent la possibilité de s'imposer aux dépends de tous les autres. Une telle situation ne se rencontre pas ou ne se rencontre qu'exceptionnellement à l'intérieur des autres espèces animales. Elle est dans ce cas très mal documentée. La seule domination qui s'y observe relève du sexuel (domination d'un sexe, généralement le masculin, sur l'autre) ou, beaucoup plus banalement, de l'inégalité dans la répartition des capacités individuelles.

Dans le monde animal, au sein de chaque espèce, les individus dits dominants se donnent un certain nombre de privilèges sur leurs congénères. Globalement les dominants sont ceux qui disposent de moyens physiques ou intellectuels supérieurs à ceux des autres. Dans le monde animal s'observent également des compétitions permanentes entre espèces, mais ce phénomène relève de la sélection darwinienne, avec élimination possible des espèces se révélant les moins adaptées. Notons que le même phénomène s'observe aujourd'hui, l'espèce humaine semblant sur le point de provoquer une nouvelle grande extinction de peut-être 80% des autres espèces dans le siècle qui vient.

Mais intéressons nous ici aux sociétés humaines. L'histoire des hommes, depuis qu'elle a fait l'objet d'études, montre que dès le passage d'une organisation sociale simple, dite parfois des chasseurs-cueilleurs, à celle plus complexe des empires a généré des inégalités considérables entre les individus et les groupes, se traduisant par un accès lui-même très inégal au pouvoir. En simplifiant beaucoup, appelons pouvoir la capacité dont dispose un individu pour se comporter dans le monde au mieux de ce qu'il estime être ses intérêts, à l'intérieur évidemment des limites naturelles que lui impose ce même monde. Un individu isolé n'a guère de possibilités en ce domaine. Ses forces trouvent vite des limites. Mais ses possibilités augmentent considérablement s'il peut obliger ses congénères à mettre leurs propres forces à son service. A plus forte raison s'il peut les obliger à ne conserver pour eux que ce que nous appelons en termes modernes le minimum vital, en remettant gratuitement au détenteur du pouvoir, que nous appellerons ici le dominant, tout le reste des biens qu'il a produit, ce que Marx appelait la valeur ajoutée.

Pour obtenir ce résultat, le dominant peut utiliser différents moyens. Le plus évident est la contrainte physique, mais d'autres plus subtils existent, relevant notamment de l'emprise psychologique. Comme rappelé ci-dessus, un individu seul ne peut pas cependant aller très loin dans cette voie. Il doit s'agréger avec quelques autres poursuivant le même objectif pour atteindre à eux tous des résultats significatifs. On peut admettre qu'aux origines de l'histoire, devenaient dominants des individus disposant, comme chez les animaux, d'une force supérieure. Mais ils devaient aussi disposer, dans des sociétés utilisant le langage, de capacités intellectuelles supérieures, leur permettant d'utiliser celui-ci comme une arme.

Une histoire de la domination

Des que des systèmes de domination sont apparus dans l'histoire des hommes, ils ont réussi à survivre, quitte à se transformer, face à la résistance des dominés. On peut suivre ainsi d'âge en âge la persistance et la diversification de tels systèmes, depuis les époques de l'esclavage jusqu'au Moyen Age puis à ce que l'on appelle en France l'Ancien Régime, avant la révolution de 1789. Dans l'ensemble, la domination était exercée d'un commun accord par les Eglises, utilisant l'emprise psychologique, et par les féodaux détenteurs des moyens militaires, utilisant la force physique. Loin de se combattre, ces deux grandes classes de dominants se sont assistés réciproquement, pour maintenir dans le statut de dominés ceux cherchant à y échapper. Les plus-values résultant du travail des dominés, « accaparées » (selon le terme marxiste), par les dominants ne servaient pas seulement à accroitre le niveau de vie de ceux-ci. Elles ont donné naissance à des oeuvres durables, cathédrales, châteaux-forts ornés, oeuvres artistiques, par lesquelles les dominants pouvaient se permettre de laisser parler leur ubris créateur – tout en renforçant leur domination sur les travailleurs de la base. Ceux-ci se convainquaient en effet de leur insignifiance en constatant qu'ils n'étaient pas capables de réaliser seuls de tels chefs-d'oeuvre.

Lorsque la révolution industrielle a fait apparaître de nouvelles techniques permettant de produire de nouvelles valeur, le processus dans son ensemble n'a pas changé. Une nouvelle classe est apparue, celle des possesseurs des moyens industriels de production (la bourgeoisie, pour reprendre le terme marxiste). Cette classe s'est alliée aux dominants précédents, hommes d'Eglise et militaires, pour se partager les nouveaux pouvoirs. Mais les minorités dominées sont restées dans l'ensemble les mêmes, passant du statut de serf à celui de prolétaire. Avec la colonisation, de nouvelles populations provenant des pays colonisés les ont rejoint.

Il ne faudrait évidemment pas croire que de tels processus générateurs d'inégalités se soient limités au monde dit occidental. Ils sont apparus dans le même temps en Asie et dans le monde arabo-musulman, où ils se maintiennent sous des formes voisines malgré la relative homogénéité apportée par la mondialisation et les technologies de la communication. Pour que de telles inégalités disparaissent, il faudrait que les dominés se saisissent des moyens leur permettant de s'émanciper. Mais par définition, sauf accident, ils ne le peuvent pas. Dès que les dominants suspectent l'apparition de formes de rébellion fussent-elles modestes, ils s'empressent de les étouffer dans l'oeuf, faisant appel à tous les moyens de coercition dont ils disposent, physiques comme intellectuels.

De nouveaux dominants

Or aujourd'hui, de nouveaux dominants étendent leurs pouvoirs sur le monde. Ils ne se substituent pas aux anciens, prêtres, féodaux, bourgeois industriels, colonisateurs, ou aux formes prises par eux aujourd'hui. Ils s'y ajoutent. Mais le point important est l'orientation géopolitique de leurs efforts pour la conquête du pouvoir mondial. Ils sont dorénavant au service de ce qui a été nommé l'Empire américain. Beaucoup d'observateurs du monde géopolitique affirment aujourd'hui que cet Empire n'existe plus, ayant reculé à la suite d'échecs successifs. Mais c'est une erreur. Il s'est transféré sur un nouveau monde en pleine ascension, celui des réseaux numériques, de l'informatique avancée, de la robotique et de l'intelligence générale artificielle. L'émergence de ce monde numérique et son emprise sur le monde ancien n'ont sans doute pas été dues aux seuls intérêts américains, mais ceux-ci mieux que tous autres concurrents ont réussi à en faire un pouvoir pour la domination mondiale.

Nous ne développerons pas ici ces points, souvent abordés par nous. Bornons-nous à rappeler le visage que prennent aujourd'hui les nouveaux dominants. Pour simplifier, disons qu'il s'agit d'une coalition multi-fonctionnelle que nous appellerons l'entité Google, Darpa, DOD. Google est le représentant des géants du web américains qui réussissent l'exploit de faire travailler au service de leurs ambitions des centaines de millions de nouveaux esclaves, dont nous sommes tous. La Darpa est l'agence de recherche du ministère américain de la défense , agence qui invente sans cesse de nouveaux produits et usages, sans souci de restrictions budgétaires. Le DOD est ce même ministère, mais intervenant sur tous les théâtres d'opération pour déployer et utiliser les données et outils civils et militaires résultant de l'activité des deux premiers. Il s'agit de maintenir sous contrôle les travailleurs de la base fournissant, contre un salaire minimum, les valeurs ajoutées qu'utilise l'entité.

Certains objectent que désormais, les minorités dominantes américaines ne sont plus seules à développer ces instruments de pouvoir et de contrôle. Illusion. Certes d'autres apparaissent, mais les Google, Darpa, DOD disposent d'une avance considérable, qui s'auto-entretient et se développe spontanément, d'une façon que nous mêmes, du fait que nous sommes instrumentalisés par elle, ne nous représentons pas clairement. Ne dit-on pas que s'est déjà mis en place du fait de leurs efforts de conquête un cerveau global aux ambitions quasi-cosmologiques. Tous les jours nous lui apportons les valeurs-ajoutées produites par nos petits cerveaux, heureux, lorsque nous ne sommes pas au chômage, de survivre grâce aux SMIC qui nous sont concédés. Or ce cerveau ne sera pas européano-centré, russo-centré, sino-centré. Il est déjà et restera américano-centré.

Jean-Paul Baquiast (Europe solidaire, 1er décembre 2014)

06/04/2014

Google ou la route de la servitude...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de l'économiste Pascal de Lima, cueilli sur le site du quotidien Le Monde et consacré à la stratégie de domination de Google...

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François Hollande et Eric Schmidt, président de Google

 

Google ou la route de la servitude

Le numérique pénètre peu à peu tous les aspects de notre existence, accroissant de fait une dépendance de plus en plus absolue à ses outils et à ceux qui les fournissent : après avoir relié les gens aux savoirs, puis les gens entre eux, ce seront demain les objets qui pourront communiquer.

La masse formidable des données désormais collectées ne concerna plus seulement les comportements de l'internaute sur Internet, mais bien les comportements réels dans le monde physique. A terme, rien ne sera plus inconnaissable : votre utilisation du réfrigérateur, les lumières que vous allumez, la musique que vous écoutez dans votre salon, vos moindres déplacements (à pied ou en voiture), etc. L'interconnexion entre les mondes numérique et physique qui est la phase à laquelle nous assistons désormais est évidemment riche de promesses pour notre confort.

Mesurons-nous cependant suffisamment toute la menace que représente un monde entièrement connecté ? Il ne s'agit pas ici d'une crainte diffuse de l'innovation, mais d'un constat rationnel que tout observateur peut formuler. La menace porte en effet un nom et des couleurs : Google. L'objectif de la firme californienne est de mettre la haute main sur ce monde connecté, qui est en train de devenir notre monde tout court. Le faisceau d'indices est à cet égard particulièrement clair.

Passons sur la politique délibérée de la firme visant à échapper à l'impôt, qui traduit simplement l'état d'esprit d'une organisation qui ne se reconnaît aucun maître et aucune dette vis-à-vis de la société. Le projet hégémonique de Google est exposé avec cynisme : selon les propres termes de son fondateur et dirigeant, Larry Page, il s'agit « d'organiser toute l'information du monde ». Il est mis à exécution avec méthode. A partir de son quasi-monopole sur les moteurs de recherche, 95 % en Europe, Google parvient à faire monter en puissance ses propres services aux dépens des autres entreprises.

DOMINATION ET CONTRÔLE

Google s'impose ainsi comme le médiateur universel dont il va être impossible de se passer : les entreprises ne pourront vendre sans elle, les consommateurs pas accéder aux offres. Le verrouillage est total, enjambant sans difficulté les institutions et les régulations. Les entreprises doivent se soumettre et verser leur redevance, ou accepter de voir leur marché se réduire ; les consommateurs doivent passer par les services du géant californien en échange de toutes leurs données personnelles, ces dernières renforçant une puissance de ciblage publicitaire ensuite revendue aux entreprises.

En investissant massivement dans les outils liés à la localisation, en développant les outils mobiles de demain (Google glass par exemple) ou en équipant les voitures avec son logiciel d'exploitation Android, Google cherche à préempter dès maintenant toutes les interfaces connectées que nous utiliserons pour nous repérer et agir dans le monde physique.

La firme veut ainsi reproduire dans le réel la domination qu'elle possède déjà dans le monde numérique : à terme, elle cherche à contrôler le restaurant qui nous sera indiqué quand nous marcherons dans la rue, le mode de transport que nous choisirons, les monuments que nous visiterons, etc. Nous ne verrons ainsi du réel que ce que Google voudra bien nous montrer, exactement comme la société ne nous montre d'internet que ce que son algorithme veut bien nous montrer.

Certains s'inquiètent de cette domination grandissante, Google n'a cure des menaces et des reproches, poursuivant sa route en véritable rouleau-compresseur repoussant méthodiquement les limites de l'admissible. Abus de position dominante, fiscalité, vie privée, droit d'auteur, contribution à la création, pluralisme : toutes les règles sont piétinées avec insolence. Et le Commissaire Almunia vient de céder de façon spectaculaire face au lobbying intense de la firme de Mountain View.

LE POUVOIR DE FAIT

Sacrifiant les intérêts des entreprises européennes obligées de subir le droit de vie ou de mort détenu par le géant californien, l'homme de la concurrence prompt, à défaire les champions industriels de notre continent, aura montré sa terrible méconnaissance des enjeux politiques à l'œuvre et fait plié l'échine à l'Europe devant une force géopolitique d'une puissance inédite.

Google sait que bientôt il n'aura même plus à faire semblant de répondre aux autorités, car il aura le pouvoir de fait. Un pouvoir dont aucun Etat ni groupe d'Etats ne peut aujourd'hui rêver.

Alors que la firme a fait en janvier 2014 l'acquisition de Deep Mind, une société dont le but est de créer une intelligence artificielle supérieure à l'homme, il est devient réellement urgent d'engager une réflexion collective sur les conditions de défense de notre liberté contre cette tyrannie qui vient.

L'axe Franco-allemand qui se renforce actuellement autour d'un Internet responsable et créateur de dynamisme entrepreneurial devrait en toute logique trouver là un de ses thèmes de travail fécond pour une Europe conquérante.

Pascal de Lima (Le Monde, 3 avril 2014)

 

18/12/2012

Relations transatlantiques...

Sur Realpolitik.tv,  Hervé Juvin , auteur de l'essai intitulé Le renversement du monde (Gallimard, 2010), nous montre comment les Etats-Unis nous imposent des règles qu'eux-mêmes ne respectent jamais...

 


Commerce international, IFRS, règlementations... par realpolitiktv