Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

09/10/2018

J'y ai droit !...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Xavier Eman, cueilli sur son site A moy que chault ! et consacré à la multiplication des droits dans notre société. Animateur du site d'information Paris Vox et collaborateur de la revue Éléments, Xavier Eman a récemment publié un recueil de ses chroniques mordantes intitulé Une fin du monde sans importance (Krisis, 2016).

 

Droits.jpg

J'y ai droit !

La vie, c’est très injuste, on nait beau ou laid, intelligent ou limité, en bonne santé ou souffreteux,  dans une famille riche ou pauvre, un milieu cultivé ou ignare… Puis on grandit dans un environnement favorable ou hostile, avec des parents aimants, indifférents ou cruels, un entourage empathique ou odieux, des camarades enrichissants ou des sinistres connards, des expériences heureuses ou pénibles… etc. Que l’ordre social – et donc L’État – ait pour mission de tenter de corriger ou de compenser un certain nombre de ces inégalités est une évidence absolue. Soutien aux plus faibles, sécurité et protection, aides sociales, scolarité gratuite, accès à la culture, etc… Mais il ne peut – et évidemment ne doit – chercher à se substituer à la nature, et c’est là la frontière entre une politique de « justice sociale » et une course en avant « d’expérimentations sociétales ». Ainsi, de la même façon que certains couples hétérosexuels sont stériles, deux hommes ou deux femmes ne peuvent pas avoir d’enfants entre eux. C’est sans doute très triste pour les personnes concernées – parfois peut-être même tragiques – mais c’est ainsi. C’est la vie, avec ses limites, ses contraintes et son lot de fatalités. Vouloir dépasser et contrecarrer celles-ci est non seulement vain mais potentiellement dramatique et même criminel quand, par exemple, cela met en cause des enfants – à qui l’on a évidemment, de fait, rien demandé - qui vont naître dans des conditions artificielles et vivre dans des contextes qui ne sont pas faits pour eux. Ici on nie les droits des enfants au profit du « droit à l’enfant », concept absurde et délirant qui ouvre la porte à toutes les absurdités et les fantasmagories. Car si on admet le « droit à l’enfant », pourquoi ne pas imaginer le « droit à la femme » ou le « droit à l’homme », disons le « droit au conjoint » ? N’est-ce pas une situation terrible et douloureuse que le célibat forcé ? Une personne seule ne souffre-t-elle pas autant du « manque » d’un autre à ses côtés qu’un couple homosexuel de l’absence d’un enfant ? Est-il normal que dans une société progressiste et démocratique, certains soient laissés sur le bas-côté de l’autoroute du couple et de la famille ? N’est-il pas quelque part « fasciste » que les beaux gosses et les belles nanas séduisent plus et baisent davantage que les vilains et les grosses ? Ne faudrait-il pas là aussi légiférer ? N’est-ce pas urgent même, tant le nombre de personnes concernées est aujourd’hui important ?  De la même façon qu’on envisage d’acheter des ventres, pourquoi ne pourrait-on pas acheter des corps entiers dans le tiers-monde, des compagnes et des compagnons payés pour venir compenser l’extrême préjudice qu’est la « solitude » ? C’est d’ailleurs déjà en partie le cas, entre les pays de l’Est et l’Afrique… Et la pratique précédant toujours sa reconnaissance étatique, il ne reste donc plus qu’à la légaliser, la généraliser, la codifier, l’encourager aussi…

Le drame de notre temps est de confondre la recherche d’une égalité de moyens (on donne un cadre institutionnel et des droits communs à tous) à celle d’une égalité de situation (tout le monde doit pourvoir obtenir la même chose que l’autre, tous les désirs doivent être comblés par la création de droits « spécifiques » à chaque cas particulier…). En récusant l’ordre naturel et en refusant les aspects tragiques, irréfragables et irrémédiables de l’existence, on construit un monde de geignards névrosés et toujours insatisfaits, prenant n’importe quel prurit de leur ego pour un « droit » que la « société » doit venir valider et assurer. Un monde infantile et bruyant, frustré et envieux, plaintif et gueulard. Un monde proprement irrespirable.

Xavier Eman (A moy que chault ! ,  26 septembre 2018)

27/11/2017

La guerre civile froide...

Les éditions Le Retour aux sources viennent de publier un essai de Jean-Michel Vernochet intitulé La guerre civile froide - La théogonie républicaine de Robespierre à Macron. Journaliste, écrivain, ancien grand reporter au Figaro magazine, Jean-Michel Vernochet a notamment publié Iran - La destruction nécessaire (Xénia, 2012) et Les égarés - Le Wahhabisme est-il un contre islam (Sigest, 2013).

 

Vernochet_La guerre civile froide.jpg

" Si les grands idéaux, Liberté, Égalité, Fraternité étaient restés ce qu’ils sont et ce qu’ils doivent être, des idéaux et non ce qu’ils sont devenus, des articles de foi et de loi, tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes républicains. Hélas des fanatiques, messianistes plus ou moins conscients, se sont mis en tête de faire tomber du ciel sur le plancher des hommes ces idéalités qui eussent dû y rester accrochées jusqu’à la fin des temps...

L’opposition entre les deux pôles droite/gauche incarne donc jusqu’à ce jour la guerre éternelle du Bien contre le Mal. D’un côté l’Homme nouveau, forcément jeune, surdiplômé, libéral-libertaire, urbain, habitant branché des métropoles, libre de préjugé, sachant jouir sans entrave ni temps mort, mobile, ouvert au monde et chantre du village planétaire. De l’autre, des beaufs ringards et repliés sur eux-mêmes avec leurs stéréotypes hérités d’un passé obsolète, peu éduqués, l’esprit encombré de vieilleries, statiques et sédentaires, en majorité ruraux ou provinciaux, à la mobilité intellectuelle réduite, hostiles et incapables de vivre le temps présent.

La guerre idéologique du XXIème siècle, après avoir opposé capitalisme et collectivisme, fait aujourd’hui se confronter le globalisme, soit la République universelle, aux Nations et aux traditions… "

                       

03/02/2015

La domestication de l'humain...

Les éditions Fayard publient cette semaine un essai d'Alain Cotta intitulé La domestication de l'humain. Professeur d'économie politique, Alain Cotta est l'auteur de nombreux essais comme Le capitalisme dans tous ses états (Fayard, 1991) ou Le règne des oligarchies (Fayard, 2011).

 

Domestication de l'humain.jpg

" Comment l’envolée du savoir humain, en particulier celle des sciences physiques, a-t-elle déterminé l’évolution de l’espèce humaine assujettie depuis ses origines aux processus darwiniens ? Balayant son histoire du néolithique à nos jours, du chasseur-cueilleur au paysan puis à la révolution industrielle mise en œuvre par l’entreprise, Alain Cotta explore l’âge nouveau, la révolution digitale née des progrès accélérés de la biologie et de l’informatique. Cette dernière évolution ne peut rester sans effets sur la sociabilité humaine : il dépeint en ce sens les différents niveaux de domestication auxquels l’être humain est astreint par la toute-puissance de l’entreprise et l’avènement des oligarchies dans des sociétés mondialisées, gouvernées par l’avidité financière et la hantise de la mort.
Plutôt qu’épris de liberté, les être humains ne sont-ils pas davantage attirés par une égalité semblable à celle des fourmis, des abeilles et des termites – leur reine exceptée ? Et, « roués pour le confort », ne seront-ils pas satisfaits d’une domestication de plus en plus stricte, génératrice d’un ordre social assurant la sécurité individuelle et collective ? "

04/08/2014

L'égalitarisme contre l'égalité...

Vous pouvez découvrir ci-dessous un point de vue de Jean-Paul Brighelli, cueilli sur le site du Point et consacré à la suppression des bourses attribuées aux élèves méritants...

 

Bourse mérite.jpg

Suppression des bourses au mérite : le raisonnement de Gribouille

Les mauvais coups se portent pendant l'été, c'est bien connu. Cette fois, Geneviève Fioraso, qui a besoin d'argent pour des missions nobles, n'en doutons pas, a décidé de mettre les étudiants méritants au régime sec, en supprimant d'un trait de plume les "bourses au mérite" qui leur permettaient d'entrer avec un peu plus de confiance dans le supérieur.

J'avais déjà évoqué ici les aberrations du système des bourses, qui laisse à l'écart les enfants des classes moyennes. "Multiplions les bourses au mérite !" écrivais-je... Le gouvernement m'a entendu : il les supprime.

L'idée tripotait le ministère depuis longtemps. L'année dernière déjà, une première tentative de suppression des bourses avait été reportée (courageusement) d'un an. Cette fois, nous y sommes.

Les mots proscrits

J'avais dans un blog parallèle analysé l'exécration gouvernementale, peillonesque et fiorasonique pour certains mots - "conservatisme" ou "élitisme". "En répugnant ainsi à l'élitisme, écrivais-je, Vincent Peillon s'engage sur une voie dangereuse - mais malheureusement conforme à la réalité, surtout celle de son ministère." J'avais oublié "mérite" ! Dis-moi quels mots tu t'interdis, je te dirai qui tu es - et ce que tu vaux.

Raisonnement de gribouilles : en supprimant ces 1 800 euros par an pendant trois ans, attribués normalement aux boursiers ayant obtenu une mention très bien au bac (est-ce l'inflation de ces mentions qui a poussé le ministère à en gommer le bénéfice ?), le ministère prétend redistribuer les sommes ainsi dégagées aux seuls boursiers "sociaux". Saupoudrage et éparpillement sont en bateau, "mérite" est tombé à l'eau.

Ces gens-là réalisent-ils qu'en répugnant au mérite, ils envoient un signal terrible aux futurs étudiants ? Inutile de vous décarcasser : la situation fiscale de vos parents suffit à vous promouvoir ou à vous anéantir. Les "fils et filles de" s'en sortiront toujours. Quant aux autres...

Les grands perdants

Encore une fois, quand on analyse les conditions nécessaires pour bénéficier d'une bourse, on réalise immédiatement que les grands perdants sont ces classes petitement moyennes (et en temps de crise, ce sont toujours les classes moyennes qui glissent prioritairement vers le moyen moins).

1 800 euros (Byzance !), cela permettait à des étudiants de payer une partie au moins de leur studio et des bouquins indispensables. Parce que si l'on réfléchit deux secondes, la redistribution (dont on ne nous dit pas sur quelle base elle sera calculée...) permettra à chaque boursier de recevoir quelques euros de plus.

Les comptables du ministère avaient déjà tenté le coup en décembre dernier en proposant de sucrer 20 % aux salaires des profs de prépas pour les redistribuer aux profs de ZEP - à raison de 8 euros par personne. Byzance again !

Égalitarisme contre égalité

Le même raisonnement avait conduit par le passé certains syndicats à demander instamment l'annulation des cours spéciaux donnés dans certains lycées, en terminale, aux élèves désireux de passer le concours de Sciences Po, afin de redistribuer les crédits ainsi dégagés (quelques milliers d'euros, quand on y pense) à l'ensemble de la "communauté éducative, au nom de l'égalitarisme... Là aussi, l'Unsa ou le Snes - c'était eux ! - préféraient localement un saupoudrage inefficace au sauvetage de quelques étudiants résolus.

Je vais faire une suggestion à ce gouvernement de grippe-sous et de médiocres.

Il existe dans mon lycée (et dans une vingtaine de lycées en France) deux classes de "prépa à la prépa", l'une préparant à Sciences Po (et accessoirement à une bonne école de commerce marseillaise, la Kedge Business School), l'autre aux prépas scientifiques (sur le modèle de ce qui s'est fait initialement à Henri-IV. Une poignée d'élèves méritants (ils sont sélectionnés sur dossier), issus des lycées ZEP de la ville, tous boursiers (ce sont les conditions initiales), appartenant pour la plupart à cette "diversité" que la majorité actuelle aime tant caresser dans le sens du poil, bosse sérieusement un an durant pour rattraper le niveau qui aurait dû être le leur en fin de terminale dans un lycée décent - j'entends un lycée où les préoccupations pédagogiques l'auraient emporté sur le maintien brinquebalant de la discipline.

De ces élèves, nous sauvons entre la moitié et les deux tiers - soit, en moyenne, une grosse vingtaine de braves gosses par an : cette année, dans la prépa à Sciences Po du lycée Thiers où j'enseigne, dix sont entrés dans des IEP, et huit autres à la Kedge Business School. Sans compter que les six derniers sont enfin armés pour faire des études supérieures (en droit, en histoire, en économie) avec des chances raisonnables d'échapper au couperet de la licence (50 % d'échecs en L1, faut-il le rappeler ?).

Je suggère donc à Mme Fioraso et à ses conseillers de supprimer ces dispositifs, afin de redistribuer les fonds ainsi regagnés à l'ensemble des étudiants du supérieur (là, on sera dans l'infinitésimal) au nom de l'égalitarisme. Et de renvoyer ces étudiants sauvés, arrachés à leur propre milieu, à leur misère intellectuelle et sociale. Au nom de l'égalitarisme.

Or, l'égalitarisme n'est pas l'égalité - mais comment le faire comprendre aux têtes creuses de la rue Descartes ? L'égalité consiste à donner à chacun une chance d'aller au plus haut de ses capacités : pour cela, il faudrait reprendre les programmes et la pédagogie à la base, sans se soucier des jérémiades des uns et des autres, parce que ce sont les enfants qui sont prioritaires. L'égalitarisme consiste à égaliser la misère, à étêter les talents, parce que dans la démocratie telle que la conçoivent les têtes creuses du ministère, seule la médiocrité - la leur ! - est admissible.

Démocratie versus République

"Démocratie" est un beau nom, mais c'est surtout, désormais, un joli prétexte. Prétexte à supprimer tout ce qui est susceptible de laisser quelques-uns émerger. L'égalitarisme leur enfoncera définitivement la tête sous l'eau. Et vous voudriez que je fasse confiance à des potentats locaux, pas plus doués que les troupes de Fioraso et Hamon, pour mener une politique qui fasse enfin une place au mérite ? "Démocratie" tend à devenir l'antithèse de "République", parce qu'une vraie république tend à promouvoir une aristocratie, et à la remettre sans cesse en cause. Leur démocratie installe des minables, et les perpétue.

Il faut des décisions nationales cohérentes, prises par un ministre capable - pas par la clique (de droite et de gauche, si vous avez lu les programmes des uns et des autres que j'ai patiemment décryptés pour vous, ici, ici et ) des politiciens qui persistent à s'agiter là-haut. J'attends Richelieu, j'attends Clemenceau, j'attends de Gaulle. Impossible, dites-vous ? Ma foi, nous les avons déjà eus une fois. Alors, pourquoi pas deux ? Nous avons besoin de chefs, pas de pitres.

Jean-Paul Brighelli (Le Point, 25 juillet 2014)

31/01/2013

Mariage gay : halte aux sophismes !...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue subtil de la sociologue Nathalie Heinich, cueilli sur le quotidien Le Monde et consacré au mariage homosexuel. Un point de vue qui a fait grincer des dents à gauche...

 

manifestation mariage homosexuel.jpeg

 

Mariage gay : halte aux sophismes

Qu'on permette à une sociologue habituée à analyser les prises d'opinion de pointer quelques arguments non valides dans le débat sur le "mariage pour tous". Je procéderai pour cela du plus consensuel - l'homosexualité - au plus controversé - la filiation.

1. L'expression "mariage pour tous" est impropre : le mariage reste interdit aux mineurs, et n'a par ailleurs jamais été interdit aux homosexuels, qui de tout temps ont pu contracter mariage avec une personne de l'autre sexe. Ce qui leur a toujours été impossible - et qui est revendiqué aujourd'hui - est de se marier avec une personne de même sexe, c'est-à-dire d'accorder leur statut matrimonial avec leur sexualité (si tant est que celle-ci soit exclusivement homosexuelle).

2. L'opposition au dit "mariage pour tous", ou plutôt, donc, "mariage homosexuel", ne peut être réduite à de l'homophobie, même si celle-ci existe chez certains opposants. Tout d'abord, parce qu'il existe des homosexuels opposés à ce projet, par fidélité à une certaine conception de l'identité homosexuelle. Ensuite, parce qu'il n'est pas acceptable de réduire une position aux motivations supposées de ses défendeurs, pas plus qu'à leurs caractéristiques (l'on aurait telle opinion parce qu'on serait hétérosexuel ou homosexuel, de droite ou de gauche, etc.) : même si une corrélation existe, factuellement, entre identité et opinion, refuser celle-ci au nom de celle-là revient à esquiver le débat, c'est-à-dire l'échange d'arguments rationnels. Cette attitude n'est pas digne du débat démocratique.

3. Il est faux d'affirmer que le mariage est non seulement l'institution organisant la filiation mais aussi celle reconnaissant une "communauté de vie" : si c'était le cas, maints pères pourraient se marier avec leur fille, maintes mères avec leur fils, maints frères avec leur soeur, puisque nombreuses sont les familles où existe une telle communauté de vie. Ce que reconnaît l'institution du mariage, c'est l'existence d'un rapport sexuel dans une communauté de vie, ouvrant donc à la possibilité d'une filiation.

4. Dans ces conditions, prétendre ne revendiquer le mariage homosexuel que pour la reconnaissance d'un lien amoureux, et non pas pour la filiation, revient à exiger de l'Etat qu'il ait un droit de regard sur la sexualité des personnes (ce que, soit dit en passant, les mouvements de défense des homosexuels ont longtemps combattu, du temps où existaient des lois condamnant l'homosexualité). Faut-il accepter, au nom de l'égalité, que la sexualité entre adultes consentants devienne, pour tous - hétérosexuels comme homosexuels -, une affaire d'Etat ? C'est là une conséquence majeure de l'actuel projet de loi, qui mériterait d'être, pour le moins, discutée.

5. Concernant, justement, l'argument de l'égalité : il est faux d'affirmer que le mariage homosexuel serait conforme à l'exigence d'égalité de tous les citoyens, car une telle exigence n'a jamais existé, en démocratie, que sur le plan des droits civiques - le droit de vote en particulier.

Le "droit à l'enfant", lui, n'existe pas, sauf à considérer l'enfant comme un bien appropriable : il ne peut exister, en la matière, que des devoirs envers les enfants. Quant aux droits sociaux, non seulement ils ne reposent pas sur l'égalité, mais ils y sont opposés, puisqu'ils consistent justement à traiter inégalement les personnes de façon à compenser des inégalités existantes (c'est le principe de l'équité).

Le principe méritocratique est, lui aussi, fondamentalement opposé à l'égalité, puisqu'il consiste à récompenser les personnes de façon inégale, en fonction de leurs contributions respectives (tout notre système scolaire, notamment, repose sur ce fonctionnement inégalitaire mais équitable). Faut-il alors étendre l'exigence d'égalité aux droits civils ?

C'est la question posée aujourd'hui. Mais l'on ne peut y répondre correctement qu'en considérant que l'égalité n'a de sens qu'entre personnes de statut équivalent : l'on n'a jamais exigé, par exemple, qu'au nom de l'égalité les enfants soient autorisés à voter. Reste donc la question : les homosexuels ont-ils le même statut que les hétérosexuels du point de vue de l'état civil ? La réponse est clairement oui, puisque la République ne reconnaît que des citoyens, sans considération de religion ni de pratiques sexuelles : il n'y a donc pas à changer quoi que ce soit du point de vue matrimonial - sauf à accepter, là encore, que le mariage soit la reconnaissance légale de l'exercice de la sexualité.

6. Reste la question de la parentalité : là, le statut des homosexuels n'est pas équivalent à celui des hétérosexuels, puisque leur sexualité rend problématique l'engendrement, sauf à pratiquer la bisexualité ou à recourir à des techniques artificielles. Nos institutions juridiques ont-elles pour vocation de compenser les conséquences problématiques que peuvent avoir pour des individus leur refus de recourir à des arrangements avec l'autre sexe, en dissociant plaisir sexuel et procréation ? Là encore, le saut logique et éthique est considérable. Certes, l'on peut toujours modifier une institution. Mais est-ce parce qu'une modification est possible, ou parce qu'elle est souhaitée par certains, qu'elle doit être imposée à tous, au prix de bouleversements dont les implications n'ont pas été réellement discutées, faute justement de réel débat ou d'arguments sérieux ?

7. En l'état de nos institutions, il faut donc admettre que le mariage homosexuel ne prend sens que dans une revendication de filiation : ce qui est d'ailleurs le fondement de l'institution du mariage, qui consiste initialement (même si cette fonction a été historiquement élargie par diverses réformes) à donner des parents légaux (donc une généalogie) à des êtres de chair. Et en effet, autoriser le mariage homosexuel, c'est ouvrir automatiquement le droit à l'adoption pour les couples homosexuels.

La question qui doit se poser alors n'est plus celle des droits des adultes, mais des devoirs envers les enfants ; et précisément : quel sera leur état civil ? Auront-ils accès à l'identité de leurs géniteurs ? Leur propre identité sera-t-elle inscrite dans la différence des sexes qui a présidé à leur engendrement, ou bien y aura-t-il déni de cette réalité originaire ? Sachant l'importance des troubles (parfois psychotiques) liés au secret ou au déni de l'origine, il serait irresponsable de s'engager dans une ouverture du mariage, donc de la filiation, aux couples de même sexe, sans réponse claire à ces questions - principe de précaution oblige. Et ne parlons même pas ici des problèmes posés par la procréation médicalement assistée (PMA) ou la gestation pour autrui (GPA), qui ne manqueront pas d'être exigés, toujours au nom de l'égalité.

Si le pacs avait été créé en son temps, c'était pour éviter que ces questions ne soient ouvertes avec l'accès au mariage. Une dissociation claire entre droits sociaux (ouverts aux concubins quels qu'ils soient), droits civils et droits civiques aurait permis à l'époque de résoudre, sans modifications institutionnelles majeures, les problèmes qui sont du ressort de l'Etat. Peut-être est-il encore temps de réfléchir à cette distinction, et aux limites à apporter au contrôle juridique sur la vie privée des personnes ?

8. Il est faux d'affirmer, comme le font certains opposants au projet de loi, que la filiation par un père et une mère serait "naturelle" : seul l'engendrement biologique peut être dit tel, alors que la filiation est, elle, avant tout symbolique, passant donc par des mots. En ce sens, elle est tout entière sociale - et c'est cela, justement, qui fait sa force. Là encore, il convient de distinguer ces trois formes de parenté que sont la parenté biologique (un ovule, un spermatozoïde), la parenté symbolique (les noms du père et de la mère inscrits sur l'état civil), et la parenté d'éducation (les personnes ayant la garde effective de l'enfant).

Il est aussi dénué de fondement d'affirmer que des homosexuels seraient de mauvais éducateurs que d'affirmer qu'il serait sans conséquence négative pour un enfant de se croire né d'un père et d'un père, ou d'une mère et d'une mère (les psychoses ne se déclenchent parfois qu'à l'âge adulte, voire à la génération suivante).

Le refus du déni sur la parenté biologique, l'obligation d'offrir à tout enfant une filiation symbolique ne reposant pas sur le déni ou le secret, et la latitude donnée à tout citoyen d'élever un enfant quelle que soit sa sexualité : voilà qui devrait conférer un socle de réflexion moins discutable que le sont les nombreux sophismes entendus sur cette question délicate.

Nathalie Heinich (Le Monde, 27 janvier 2013)

22/11/2011

Décivilisation ?...

Les éditions Fayard viennent de publier Décivilisation,  un essai de Renaud Camus, dans lequel il réfléchit à la question de la transmission dans notre société. Il poursuit dans ce livre certaines des analyses qu'il a précédemment développé dans La Grande Déculturation (Fayard, 2008).

Décivilisation.jpg

"Décilivilisation est le livre frère de La Grande Déculturation. Comme il faut espérer que tous les lecteurs du nouveau volume n'auront pas lu le précédent, il commence par le reprendre, sous des angles nouveaux, avant de le prolonger, mais vers l'amont, si l'on peut dire, d'aller en deçà, de s'interroger sur des problèmes qui sont antérieurs et, si l'on veut, plus fondamentaux encore que ceux qui étaient abordés dans le premier de ces deux essais. 
Si La Grande Déculturation se penchait sur les questions relatives à l'école, Décivilisation fait porter la réflexion sur un amont de l'école, sur l'éternelle distinction entre instruction et éducation, sur les obstacles à la transmission — des connaissances, mais aussi des aptitudes à la vie en société — tels qu'ils se manifestent dans les nouveaux rapports entre les générations, à l'intérieur des familles, au sein d'une société où l'exigence d'égalité, s'étant imposée entre les sexes, prétend triompher aussi entre les âges, à présent, entre les niveaux d'expériences, entre ce qui surgit et ce qui est consacré par le temps (et du coup ne l'est plus). 
Y a-t-il des limites à l'égalité, y a-t-il des champs où la démocratie soit hors-champ, et, si oui, lesquels : la famille, la culture, l'art, l'art de vivre ? et, si non, quelle société nous est promise ?"