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  • Iran : Trump face à l'hypothèse de la défaite...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous un entretien donné par Régis Le Sommier sur Omerta dans lequel il évoque l'impasse dans laquelle se trouvent les Etats-Unis dans la guerre contre l'Iran...

     

                                             

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  • Guerre en Iran, saison 1 : Trump 0 – Iran 1...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue d'Alain de Benoist sur la guerre israélo-américaine contre l'Iran.

    Philosophe et essayiste, directeur des revues Nouvelle École et Krisis, Alain de Benoist a récemment publié Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017), Contre le libéralisme (Rocher, 2019),  La chape de plomb (La Nouvelle Librairie, 2020),  La place de l'homme dans la nature (La Nouvelle Librairie, 2020), La puissance et la foi - Essais de théologie politique (La Nouvelle Librairie, 2021), L'homme qui n'avait pas de père - Le dossier Jésus (Krisis, 2021), L'exil intérieur (La Nouvelle Librairie, 2022), Nous et les autres - L'identité sans fantasme (Rocher, 2023), Martin Buber, théoricien de la réciprocité (Via Romana, 2023), Un autre Rousseau - Lumières et contre-Lumières ( Fayard, 2025)  et, dernièrement, Souveraineté nationale et souveraineté populaire (Krisis, 2026).

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    Guerre en Iran, saison 1 : Trump 0 – Iran 1

    Plus familier des terrains de golf que du golfe Persique, Donald Trump avait commencé par présenter la guerre contre l’Iran comme une « petite excursion ». Peu connu pour sa patience stratégique, il voulait faire vite. Les objectifs de départ étaient la chute du régime islamique et la destruction totale de ses capacités militaires. Quatre semaines après le début des hostilités, rien de tout cela n’est arrivé.

    Les Iraniens ont pris le contrôle du détroit d’Ormuz, et leurs côtes, longues de 1 600 kilomètres, sont truffées de missiles, de drones et d’embarcation rapides. Les Houthis du Yémen menacent de fermer à leur tour le détroit de Bab-el-Mandeb, qui verrouille l’accès à la mer Rouge. Au Liban, où l’on compte un million de déplacés (un habitant sur dix), les Israéliens ne dissimulent pas leur intention d’occuper militairement le sud du pays jusqu’au fleuve Litani.

    Le prix du brut a dépassé les 100 dollars le baril, un renchérissement dont le principal bénéficiaire est Vladimir Poutine. Les pays européens, que la Commission européenne a obligé à se couper des hydrocarbures russes, font face à des pénuries de gaz et de pétrole qui entraînent une flambée du prix de l’essence à la pompe.

    Quoique fortement et durablement affaiblis par les bombardements massifs qu’ils ont subis, les Iraniens n’ont pas cédé, bien au contraire. On a assisté à une escalade ressemblant fort à une fuite en avant. Les mouvements militaires américano-israéliens, les déclarations contradictoires de la Maison Blanche, la poursuite des frappes iraniennes, la déstabilisation des marchés de l’énergie, l’annonce d’une invasion au sol (forces spéciales ?), dessinent un scénario dont personne ne peut prévoir les conséquences, mais qui évoque les « chocs pétroliers » de 1974 et de 1979 : crise économique et financière, récession mondiale.

    Les États-Unis, qui espéraient une victoire-éclair, ne savent plus comment se tirer de ce guêpier. Les Iraniens, censés s’effondrer en quelques jours, sont à l’initiative dans tous les domaines. Le bilan de l’opération « Epic Fury » est un désastre.

    Comment en est-on arrivé là ?

    Et d’abord, pourquoi cette guerre ? Une « menace imminente » justifiant une guerre préventive ?  Laquelle ? La menace nucléaire ? Il y aura bientôt quarante ans qu’Israël annonce tous les ans que l’Iran disposera de la bombe atomique « dans quelques mois », ce qui a fini par susciter le même scepticisme que les « armes de destruction massives » attribuées au régime de Saddam Hussein. Tulsi Gabbard, directrice du renseignement national, a fait savoir le 18 mars que l’Iran n’a pas relancé ses activités d’enrichissement nucléaires détruites en juin 2025. Trump avait alors lui-même claironné que le programme nucléaire iranien avait été « totalement oblitéré ». Rafael Grossi, directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a confirmé de son côté qu’il n’y avait en ce domaine aucune menace iranienne immédiate.

    Pourquoi Trump s’est-il lancé dans cette aventure, que l’actualité du moment ne justifiait pas, en faisant preuve d’une impréparation qui a laissé stupéfaits tous les observateurs militaires sérieux ? Pourquoi a-t-il choisi, à quelques mois des élections de mi-mandat (midterms), de prendre le risque de mécontenter sa base électorale qui ne veut pas d’une telle guerre, que l’immense majorité des Américains condamne également ? Marco Rubio a sans doute fourni la réponse en laissant entendre que Trump a cédé aux pressions israéliennes exercées sur lui par Benjamin Néthanyahou le 11 février à Washington. Mais cela ne fait que déplacer le problème : pourquoi y a-t-il cédé ?

         Le 17 mars, la démission inattendue de Joe Kent, directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme, a fait l’effet d’un coup de tonnerre. Dans sa lettre de démission adressée à Trump, il écrivait : « Je ne peux, en conscience, soutenir la guerre en cours contre l’Iran. L’Iran ne représentait pas une menace imminente pour notre nation, et il est clair que nous avons déclenché cette guerre sous la pression d’Israël et de son puissant lobby américain ».

    La guerre a donc commencé le 28 février, avant-veille de la fête de Pourim (qui commémore la façon, racontée dans le livre d’Esther, dont les Hébreux ont échappé à un massacre projeté par les Perses), avec un assassinat ciblé (le Guide suprême Ali Khamenei) et la mort sous les bombes de 165 écolières de 7 à 12 ans (des filles de Gardiens de la Révolution), alors même qu’étaient engagées entre les Iraniens et les Américains des négociations qui, selon le sultanat d’Oman, étaient en passe de réussir (« un accord était à portée de main »).

    Mark Twain disait que « Dieu a créé la guerre pour que les Américains apprennent la géographie ». Apparemment, ils ne l’ont pas encore apprise. Trump a gravement sous-estimé ses adversaires. Il a sous-estimé la puissance et la résilience du nationalisme iranien. Il a sous-estimé la puissance militaire de l’Iran, sa solidité organisationnelle, ses orientations stratégiques.

    L’Iran n’est pas le Venezuela ni la principauté de Monaco. Ce n’est pas non plus un pays arabe : les Iraniens sont plus proches ethniquement des Européens que des Arabes, des Turcs ou des Palestiniens. L’Iran est un pays de 90 millions d’habitants, trois fois plus grand que la France, doté d’une triple identité (indo-iranienne depuis l’Antiquité, musulmane depuis le VIIe siècle, moderne depuis le XIXe siècle),  avec une société complexe, une classe universitaire de haut niveau (Ali Larijani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, tué le 17 mars par Israël, était un spécialiste de Kant et de Descartes), une vaste population d’ingénieurs (l’Iran en forme 230 000 chaque année), une histoire trimillénaire et des dynamiques internes qui échappent à la compréhension de la plupart des Occidentaux. C’est au Proche-Orient, avec l’Égypte et la Turquie, le pays qui, possède le patrimoine culturel le plus riche. C’est aussi la 3e réserve mondiale prouvée de pétrole et la 2e réserve mondiale prouvée de gaz. En géopolitique enfin, le plateau iranien constitue le territoire-pivot essentiel de la masse continentale eurasienne.

    Une guerre existentielle

    Ayant une vision purement transactionnelle des rapports de force, Trump ne comprend pas que les Iraniens mènent contre lui une guerre existentielle (ce qui n’est pas le cas des Américains). Il ne comprend pas leur refus « irrationnel » de capituler.  Il ne comprend pas qu’il y a des situations dans lesquelles tout deal est impossible. Il ne sait pas que la doctrine du martyre est au cœur de l’islam chiite (200 millions de croyants) depuis le massacre de Kerbala en 680 et la mort de l’imam Hussein et de ses compagnons, et qu’aux yeux des Iraniens, Ali Khamenei pèse beaucoup plus lourd mort que vivant.

    Les seuls bombardements ne peuvent permettre aux Américains et aux Israéliens de l’emporter. Des troupes au sol sont nécessaires, même lorsqu’il existe dans le régime visé une opposition solidement structurée, ce qui n’est pas le cas en Iran (ne parlons même pas de Reza Pahlavi, le fils de l’ancien dictateur, véritable marionnette du Mossad et de la CIA, qui n’a de soutiens qu’au sein de la Diaspora).

    Les Iraniens, de leur côté, ont très bien compris qu’ils n’ont pas les moyens d’affronter directement la puissance militaire des États-Unis, même s’ils ont porté des coups dévastateurs aux bases américaines de la région. Ils ont donc adopté d’emblée une stratégie asymétrique consistant à attaquer les points faibles de l’économie et de la production énergétique, avec des frappes ciblées sur les infrastructures de production et de stockage de pétrole et de gaz des pays du Golfe. S’y est ajoutée la prise de contrôle du détroit d’Ormuz reliant le golfe Persique au golfe d’Oman, passage stratégique par lequel transitent chaque jour 20 millions de barils, soit 20 % du pétrole mondial, ainsi que 20 % du gaz liquéfié.

    En guerre sans l’avoir voulu, les monarchies du Golfe (Arabie saoudite, Koweit, Emirats arabes unis, dont Dubai), qui avaient bâti leur modèle de prospérité en s’en remettant à la protection des Américains se retrouvent désemparés. Leur garant de sécurité est devenu une source d’insécurité, puisque la guerre menace aussi leur modèle économique. Ils constatent avec amertume que les Américains n’ont rien fait pour les protéger des frappes iraniennes, que celles-ci visent une infrastructure pétrolière qui est leur seule vraie richesse, et que leur image de paradis touristiques et financiers est fortement écornée. Si l’escalade se poursuit et que les usines de dessalement dont dépendent leurs populations sont détruites, ces pays pourraient même devenir inhabitables.

    La disparition de fait du droit international a entraîné celle des lois de la guerre. L’assassinat ciblé de l’ensemble des membres de l’appareil dirigeant d’un État souverain membre des Nations Unies, au début d’une guerre qui n’a pas été déclarée, dont aucun pays allié n’a été informé et qui n’a même pas reçu l’approbation du Congrès (ce qui la rend anticonstitutionnelle), est sans précédent. C’est aussi une violation flagrante des Conventions de Genève de 1949, qui disposent qu’« il est interdit de tuer, blesser ou capturer un adversaire en recourant à la perfidie » (art. 39). L’élimination de près d’une centaine de dirigeants militaires et politiques iraniens, réalisée par les Israéliens grâce aux renseignements fournis par le Mossad, a été spectaculaire, mais n’a pas eu l’effet escompté. Dès le lendemain, ils étaient déjà remplacés, et pour chacun de ces remplaçants, les noms des deux successeurs suivants étaient fixés

    La seule conséquence perceptible est que la direction effective du régime iranien est passée des mains des mollahs et des ayatollahs à celles des Gardiens de la Révolution, qui disposent de leur propre armée et de leur propre économie et qui campent sur une ligne dure, puisqu’ils se disent prêts à poursuivre la guerre aussi longtemps qu’il le faudra. La non-reddition équivaut pour eux à une victoire.

    Les Iraniens se préparaient en fait à une attaque de ce genre depuis vingt ans. C’est ce qui leur a permis de mettre en place une « défense mosaïque décentralisée », principe stratégique élaboré par Téhéran après les échecs américains en Irak et en Afghanistan : les 31 centres de commandement (un par province) ont été dotés d’une capacité d’armement et d’autonomie stratégique. En cas de première frappe décapitant le commandement central, tous les centres de commandement passent en mode autonome et continuent à se battre. Dans le même temps, les capacités militaires iraniennes se sont considérablement renforcées, grâce notamment à des missiles balistiques de précision et des drones perfectionnés.

    Stratégie et tactique

    Mao Zedong, dans son livre sur la guerre révolutionnaire, écrivait fort justement que « la conception selon laquelle une victoire stratégique ne s’obtient que par des victoires tactiques est erronée ». Les États-Unis ont de tous temps confondu stratégie et tactique. Ils ont une tactique, qui consiste en une liste d’objectifs à frapper, mais ils n’ont aucune stratégie, car ils n’ont pas la moindre idée du « jour d’après », c’est-à-dire du type de paix qu’ils veulent instaurer. « Nous ne savons pas traduire nos gains militaires en accord politique », déclarait ces jours-ci Ami Ayalon, ancien chef du renseignement intérieur israélien. C’est la raison pour laquelle, depuis 1945, les Américains n’ont gagné aucune guerre. Et c’est aussi la raison pour laquelle leurs interventions en Afghanistan, en Syrie, en Irak et en Libye n’ont pas apporté la « démocratie » et la « liberté », mais la guerre civile et le chaos.

    Un autre défaut traditionnel des Américains est de croire que la supériorité militaire et technologique confère automatiquement la victoire. C’est tout simplement faux. Au plus fort de la guerre du Vietnam, le nombre des soldats américains déployés sur place atteignait le demi-million, ce qui n’a pas empêché leur défaite.

    Le coût de la guerre avec l’Iran est énorme. La puissance aérienne américaine excelle contre les grandes cibles fixes, mais peine à neutraliser les petites unités mobiles. Abattre des drones Shaheh à 20 000 dollars avec des missiles à 4 millions de dollars n’est pas le meilleur moyen de faire des économies ! Les États-Unis ont utilisé plus d’intercepteurs Patriot au cours des trois premiers jours de la guerre qu’ils n’en ont fourni à l’Ukraine en quatre ans de conflit. Les deux premières semaines de la guerre leur ont à elles seules coûté 12 milliards de dollars. La Maison Blanche veut maintenant faire débloquer 200 milliards de dollars supplémentaires pour soutenir son offensive. Tandis que les Israéliens manquent de soldats, les États-Unis manquent de munitions, de missiles guidés et de systèmes de défense aérienne (ils ont déjà fait revenir des systèmes déployés en Asie orientale et détourné des armements destinés à l’Ukraine).

    Naissance d’un axe anti-occidental

    En se lançant dans une guerre sans justification juridique, sans coalition solide et sans objectifs atteignables, Israël et les États-Unis ont ouvert la boîte de Pandore. Leur décision va accentuer la multipolarisation du monde et favoriser la formation d’un axe anti-occidental orienté vers la Chine et la Russie. De deux choses l’une : soit Donald Trump trouve une porte de sortie honorable lui permettant de maquiller sa défaite en « grande victoire militaire », mais il est vraisemblable qu’en pareil cas Israël voudra poursuivre la guerre, sinon en Iran, du moins au Liban. Soit il cherche à anéantir un pays héritier d’une civilisation trois fois millénaire, avec tous les risques d’escalade et d’enlisement que cela comporte. Dans les deux cas, le risque est grand de voir le chaos s’étendre à tout le Proche-Orient.

    N’oublions pas enfin que, dans cette affaire, si l’attaque de l’Iran a été menée conjointement par Israël et les États-Unis, leurs objectifs depuis le début ne sont pas les mêmes. Le plan initial de Donald Trump était de détruire la puissance militaire iranienne, afin de conclure ensuite un accord de paix, tandis que Néthanyahou recherche à la fois un changement de régime et le démembrement de l’Iran, afin de s’assurer d’une hégémonie sans partage au Proche-Orient. En d’autres termes : Trump n’exclut pas la paix, Néthanyahou n’en veut pas. Il veut seulement continuer à bombarder et à tuer. Dans l’immédiat, l’État d’Israël – qui vient de rétablir la peine de mort pour les seuls Palestiniens – s’inquiète de la mise en place d’un axe Arabie saoudite-Turquie-Pakistan-Egypte qui lui serait hostile. Le 1er avril, Donald Trump a menacé de renvoyer l’Iran « à l’âge de pierre ». Le calme n’est pas près de revenir dans la région.

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  • Iran : le coup d’État silencieux des Gardiens de la révolution...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Daoud Boughezala cueilli sur le site de la revue Éléments et consacré au soulèvement populaire en Iran et à ses suites potentielles.

     

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    Iran : le coup d’État silencieux des Gardiens de la révolution

    La mort du Guide suprême Ali Khameneï n’a pas fait disparaître la République islamique d’Iran mais a rendu son centre de décision invisible. Tandis que Mojtaba Khamenei incarne une autorité incertaine, les Gardiens de la révolution pourraient avoir pris les rênes de la République islamique. L’assassinat du secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, Ali Larijani, accroît encore leur emprise. Décryptage d’un coup d’État en coulisses.

    Nourris d’idéologie khomeyniste, les Gardiens de la révolution iraniens ont comme livre de chevet le recueil des dits et sermons attribués à Ali, cousin et gendre de Mahomet qui occupe une place centrale dans l’islam chiite. Cet ouvrage, intitulé La Voie de l’éloquence (Nahj al-Balagha) est un peu Le Petit livre rouge des pasdarans, du reste pleinement immergés dans une économie dont ils contrôlent des pans entiers.

    Aguirre ou la colère d’Allah

    Qui sait, peut-être ont-ils préparé la guerre en visionnant Aguirre ou la colère de Dieu (1972). Klaus Kinski y campe un lieutenant paranoïaque parti en expédition sur l’Amazone. Il y fomente une mutinerie et nomme empereur d’Eldorado un homme de troupe dénué du moindre charisme. Aguirre a ainsi toute liberté d’exercer sa tyrannie en sous-main.

    Cinq siècles séparent l’Amérique des conquistadors de l’Iran actuel. À moins qu’un Stetson ne rétrécisse son champ de vision, on observe un parallèle troublant entre les deux situations. Officiellement élu Guide par l’Assemblée des experts le 8 mars, Mojtaba Khameneï, 56 ans, a été imposé par les Gardiens de la révolution. Au moins quatorze des quatre-vingt-huit membres de l’Assemblée chargée de le désigner, auraient protesté contre les pressions des pasdarans. Depuis sa désignation, Khameneï junior ne s’est jamais montré, pas même en vidéo. Son intronisation a mis en scène un portrait officiel, obtenu par intelligence artificielle, que les dignitaires de la République islamique ont embrassé pour lui prêter symboliquement allégeance. Jeudi dernier, son premier message officiel a été lu par une journaliste de la télévision publique iranienne.

    Portrait d’un inconnu

    À dose homéopathique, les dirigeants de la République islamique et leur entourage distillent des éléments de langage parfois contradictoires : Mojtaba serait en parfaite santé (comme son père jusqu’à l’annonce officielle de son décès !), blessé, alité, dans le coma… Manifestement, le nouveau Guide se trouvait sur les lieux du bombardement du 28 février qui a coûté la vie à son père, son épouse, une grande partie de sa famille et décapité l’organigramme sécuritaire de l’Iran. Dès lors, les certitudes laissent place aux spéculations. Mojtaba Khameneï aurait peut-être survécu à d’autres attaques aériennes. Une rumeur persistante le dit exfiltré d’Iran vers la Russie, ou défiguré, comme l’a annoncé le secrétaire d’État américain à la Défense Pete Hegseth. Tout ce brouillard informationnel prouve que la propagande est la continuation de la guerre par d’autres moyens. Dans la guerre psychologique, services américains et israéliens font courir des bruits scabreux. Homosexualité, liaison avec son professeur, infertilité : tout y passe !

    À l’heure de la postvérité générée par I.A., ces détails biographiques importent peu. Dans l’Iran à feu et à sang, les deux corps du Guide (Ernst Kantorowicz), le physique et le spirituel, se fondent en un avatar virtuel. Le pedigree religieux de Mojtaba n’est pas en cause : hojat-al-islam comme son père Ali, c’est-à-dire clerc de rang intermédiaire, et non ayatollah, sa promotion expresse répond à une urgence politique. Déjà, en 1989, Khameneï senior avait été préféré à l’ayatollah Montazeri et ses velléités réformatrices, pour perpétuer le statu quo.

    Survivre à la décapitation                                                         

    Trente-cinq ans plus tard, Mojtaba Khameneï a été élu contre la volonté du véritable maître du pays, Ali Larijani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, assassiné mardi par une frappe israélienne. Clerc sur le tard, Khameneï junior n’a étudié la théologie à Qom qu’à l’âge de 30 ans. Comme le souligne le chercheur irakien Adel Bakawan, c’est en fait un Gardien de la révolution, qui a combattu pendant toute la guerre Iran-Irak. Cette expérience fait de lui le chaînon manquant entre les deuxième et troisième générations de pasdarans. Après ce baptême du feu, Mojtaba a rejoint sous l’égide de son père la Maison du guide (bayt-e-rahbari), une administration pléthorique et surpuissante qui compte quatre mille membres directs et quarante mille dans ses différentes ailes décentralisées.

    Hélas, pour Donald Trump, rien n’est simple dans l’Iran compliqué. Le régime clérico-militaire qu’est la République islamique est conçu pour survivre à la décapitation. La sociologue Amélie Chelly l’a finement observé sur Le Figaro TV : ce système polycentrique, avec une quinzaine de services de renseignements, deux armées parallèles et une multiplicité d’agences concurrentes résiste au tapis de bombes américano-israélien. Telle une hydre dont les têtes repoussent sitôt coupées, cette arborescence quasi-soviétique ne dépend d’aucun culte de la personnalité. Loin de faire s’écrouler tout l’édifice politique comme la chute de Saddam Hussein ou de Bachar Al-Assad, la mort d’Ali Khameneï a révélé la nature décentralisée et militaro-religieuse du système répressif (32 000 manifestants assassinés en janvier).

    Qui décide ?

    Au sommet politique et militaire, chaque hiérarque a désigné un successeur et ainsi de suite jusqu’au quatrième échelon. Les scalps qu’exhibent les États-Unis et Israël rendent le lieu réel du pouvoir plus opaque que jamais. Depuis la guerre de juin dernier, l’appareil sécuritaire de la République islamique a décidé de changer de stratégie. « Nous sommes trop prévisibles », se seraient dit les décideurs iraniens, las de bombarder des bases américaines désertées en guise d’écran de fumée. La riposte inédite contre l’ensemble des pays du Golfe, Oman excepté, et le blocus de facto du détroit d’Ormuz, en sont les conséquences. Jusqu’à l’irrationalité ? Les stratèges de Téhéran prennent le risque de se mettre à dos tous leurs voisins car le jeu en vaut la chandelle : prendre en otage l’économie mondiale met la pression sur les États-Unis pour qu’ils arrêtent la guerre. Nul ne sait vraiment qui décide aujourd’hui des mesures à prendre, si tant est qu’un centre de pouvoir unique subsiste encore. La mort d’Ali Larijani a mis au jour certaines fissures au sommet du régime, le Conseil suprême de sécurité démentant des informations divulguées par la presse des pasdarans. Pareille cacophonie fait mauvais genre dans un système qui a le dos au mur et deux des plus puissantes armées du monde à ses trousses. Si Israël fait le pari d’un ébranlement du régime islamique, tandis que l’Amérique recherche désespérément un interlocuteur, leurs espoirs ont toutes les chances d’être douchés. Malgré l’incontestable ascendant militaire de Washington et Tel Aviv et la fragilité extérieure du régime iranien, désormais très isolé, les faits sont têtus. Depuis presque cinquante ans, les pasdarans se préparent au retour dans la clandestinité. Les milices populaires (bassidjis) ont formé des centaines de milliers d’Iraniens et mené la répression de ces dernières semaines. L’extension du domaine de la guerre de l’Iran au Liban ouvre également un champ d’incertitudes. Les affrontements terrestres entre Tsahal et un Hezbollah téléguidé par Téhéran mettent à mal le Levant. Si la Syrie d’Ahmed Al-Charaa attaquait également la milice chiite, l’ensemble du Moyen-Orient pourrait en pâtir. Décidément, Trump ne mesure pas les conséquences de ses actes.

    Daoud Boughezala (Site de la revue Éléments, 18 mars 2026)

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  • Alain de Benoist : « Le spectacle que donne la droite trumpiste en Europe est consternant. »

    Nous reproduisons ci-dessous un entretien donné par Alain de Benoist à Breizh-Info et consacré au basculement géopolitique provoqué par la politique de Trump.

    Philosophe et essayiste, directeur des revues Nouvelle École et Krisis, Alain de Benoist a récemment publié Le moment populiste (Pierre-Guillaume de Roux, 2017), Contre le libéralisme (Rocher, 2019),  La chape de plomb (La Nouvelle Librairie, 2020),  La place de l'homme dans la nature (La Nouvelle Librairie, 2020), La puissance et la foi - Essais de théologie politique (La Nouvelle Librairie, 2021), L'homme qui n'avait pas de père - Le dossier Jésus (Krisis, 2021), L'exil intérieur (La Nouvelle Librairie, 2022), Nous et les autres - L'identité sans fantasme (Rocher, 2023), Martin Buber, théoricien de la réciprocité (Via Romana, 2023) et, dernièrement Un autre Rousseau - Lumières et contre-Lumières ( Fayard, 2025).

     

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    « Le spectacle que donne la droite trumpiste en Europe est consternant. ». Entretien avec Alain de Benoist

    Breizh-info.com : En quoi le second mandat de Trump marque-t-il une rupture plus profonde encore avec l’ordre mondial hérité de l’après-guerre froide ?

    Alain de Benoist : Lors de son premier mandat, Donald Trump n’était pas encore préparé à prendre le tournant qu’il prend actuellement. Durant la présidence Biden, il a eu tout le temps  d’identifier ses objectifs, de peaufiner sa façon de voir les choses et de faire l’inventaire de son entourage afin de savoir sur qui il peut vraiment compter. Dès sa réélection, il s’est lancé dans une frénésie d’annonces qui a laissé (et laisse toujours) le reste du monde stupéfait. D’abord en raison de sa personnalité un peu spéciale. Prenez un narcissique paranoïaque et mégalomane, un tribun politique et un requin des affaires, mélangez le tout et vous obtenez Donald Trump. Un personnage à mi-chemin d’Ubu et de Caligula.

    La rupture la plus profonde, la plus lourde de conséquences, c’est le « découplage » entre l’Europe et les Etats-Unis. En l’espace de quelques mois, elle a provoqué l’éclatement de l’« Occident collectif », sapé les fondements de l’Alliance atlantique et modifié les règles du commerce international. Elle menace maintenant l’existence même de l’OTAN. Même si beaucoup ne s’en rendent pas compte, c’est une événement véritablement historique, qui va peser sur les décennies qui viennent. Croire que tout cela va s’apaiser lorsque Trump quittera la Maison-Blanche serait une erreur. Une fois que la confiance a disparu, il lui faut un temps considérable pour cicatriser. D’autant qu’après Trump, on a de bonnes chances de voir J.D. Vance lui succéder. Or, Vance est souvent présenté comme un homme qui a « toutes les qualités de Trump sans en avoir les défauts ». On ne reviendra pas en arrière.

    Breizh-info.com : Peut-on parler d’un basculement définitif vers un monde multipolaire, ou l’hégémonie américaine reste-t-elle intacte malgré le discours trumpien ? Trump se présente comme un président « non interventionniste » et pourtant, ces derniers mois, il multiplie les interventions. Assiste-t-on réellement à la fin du messianisme américain ou à une simple redéfinition de ses formes ?

    Alain de Benoist : Elle reste intacte, mais elle se reformule dans un monde qui a déjà changé considérablement. Trump sait très bien que nous allons vers un monde multipolaire, que l’hégémonie américaine est menacée et que la société étatsunienne est plus éclatée que jamais. Comme il admire les forts et qu’il méprise les faibles, il est porté à reconnaître que Vladimir Poutine et Xi Jinping ont une certaine légitimité à dominer dans leurs sphères d’influence respectives. Mais il ne va pas au bout de cette logique, comme le montrent ses interventions en Iran et au Proche-Orient. La réputation qu’on lui a faite d’être « non interventionniste » est totalement fausse. Le cœur de sa base électorale est favorable à l’isolationnisme, mais ce n’est pas son cas. En même temps, il rompt avec ses prédécesseurs sur au moins quatre points.

    D’abord, il ne veut pas d’interventions qui s’éternisent. Il craint plus que tout, et à juste titre, un enlisement du type Afghanistan ou Vietnam. Il préfère les interventions qui se comptent en jours (bombardement de l’Iran), voire en heures (kidnapping de Maduro). Second point, qui est le plus révélateur : il n’éprouve plus le besoin d’habiller ses interventions des mantras qu’invoquaient ses prédécesseurs pour avoir l’appui de la « communauté internationale » (autre entité en voie de disparition). Il ne dit plus qu’il veut défendre la « liberté et la démocratie » (freedom and democracy), il avoue sans états d’âme que tel est son bon plaisir. Retour à la loi de la jungle. Au moins on ne peut pas lui reprocher d’être hypocrite ! Troisième point : il ne cherche pas à mobiliser ses alliés, il les met devant le fait accompli pour l’excellente raison qu’il ne les considère plus comme des alliés. Cela va de pair avec son abandon du multilatéralisme. Enfin, montrant par là qu’il ignore tout de la nature du politique, il ne condamne les guerres traditionnelles qu’en mettant toute sa confiance dans les guerres commerciales, comme le démontre le caractère punitif de ses décisions en matière de droits de douane. C’est une révolution.

    Breizh-info.com : Son discours à Davos contre l’Union européenne et l’OTAN vous semble-t-il relever de la posture électoraliste ou traduire une stratégie géopolitique cohérente ?

    Alain de Benoist : Certainement pas de la posture électoraliste. C’est tout simplement la mise en application des nouvelles orientations consignées dans cet autre document historique qu’est la « stratégie de sécurité nationale » (National Security Strategy) rendue publique le 5 décembre dernier par la Maison-Blanche. Les Etats-Unis y font savoir sans états d’âme que l’hémisphère occidental est désormais leur zone d’influence exclusive – leur chasse gardée. Les « réseaux d’alliance et alliés » des Etats-Unis y sont mentionnés à la rubrique « moyens à la disposition de l’Amérique pour obtenir ce que nous voulons », ce qui a le mérite de la clarté. Révélateurs sont également les mots utilisés par Stephen Miller, conseiller politique de Trump, pour justifie l’intervention militaire américaine à Caracas : « Nous vivons dans le monde réel, un monde régi par la force, la puissance et le pouvoir ».

    Breizh-info.com : La remise en cause du rôle de l’OTAN par Trump peut-elle précipiter l’effondrement de l’Alliance atlantique telle que nous la connaissons ?

    Alain de Benoist : Dans les faits, l’Alliance atlantique a déjà disparu. L’OTAN, fondée en 1949, avait pour but de donner aux alliés un statut de vassaux. Cette organisation « du Traité de l’Atlantique-Nord » aurait dû disparaître lorsque le système soviétique a implosé. Au lieu de cela, elle est devenue un outil habilité à intervenir partout dans le monde pour défendre les intérêts américains. Lorsque Trump a annoncé son intention de s’emparer du Groenland, qui est aujourd’hui sous l’autorité du Danemark, le fait que les Danois appartiennent à l’OTAN ne l’a pas fait hésiter un instant. Copenhague s’est alors retrouvée dans une position grotesque, ne pouvant invoquer contre les Etats-Unis que l’OTAN qui appartient aux Etats-Unis. La vérité est que Trump a déjà décidé de se désengager progressivement de l’OTAN, au simple motif que cette organisation lui coûte plus qu’elle ne lui rapporte.

    Le drame est que les Européens, devant cette situation radicalement nouvelle, sont dans le déni. Au lieu de tirer les leçons du « découplage » américain, ils font tout pour s’y opposer et proclament de toutes les façons possibles qu’ils veulent demeurer de fidèles alliés. Se proclamer l’allié de quelqu’un qui ne veut plus avoir d’alliés, c’est aussi stupide que de s’obstiner à ne pas considérer comme un ennemi celui qui a décidé de vous regarder comme un ennemi.

    Breizh-info.com : L’Europe apparaît plus que jamais dépendante militairement et énergétiquement. A-t-elle encore une chance de s’émanciper stratégiquement ?

    Alain de Benoist : Ce n’est pas une affaire de « chance », mais une question de volonté. L’Europe est en effet plus dépendante que jamais des Etats-Unis, et ce sur tous les plans (de l’armement à l’intelligence artificielle, des logiciels aux cartes de crédit). A-t-elle les moyens de reconquérir sa souveraineté ? Potentiellement oui, mais à condition de le vouloir – et en sachant que pareil objectif nécessitera au moins quinze ou vingt ans. L’Union européenne, qui est bien décidée à ce que l’Europe-marché ne se mue pas en Europe-puissance, ne veut pas en entendre parler. Les Etats-membres sont divisés. Donald Trump, qui les considère comme moins que rien (hélas, pas à tort), les insulte et les humilie tous les jours, mais ils n’en continuent pas moins à se fournir aux Etats-Unis pour satisfaire leurs besoins vitaux. Face à la menace d’invasion du Groenland, le Danemark pouvait faire trois choses : donner deux mois Aux américains pour évacuer la base militaire qu’ils y possèdent, rendre coup pour coup en matière de tarifs douaniers, et annuler sa récente commande d’avions F-35 américains. Au lieu de cela, on en est resté au stade de la réprobation indignée. C’est à ce spectacle que l’on assiste presque partout.

    Breizh-info.com : La rivalité sino-américaine structure-t-elle désormais toute la géopolitique mondiale, au détriment des conflits régionaux ?

    Alain de Benoist : Bien sûr. Tout le monde sait que cette rivalité constituera la toile de fond de la décennie qui vient. Les faiblesses de Trump envers Poutine s’expliquent par le fait que le président américain n’a pas perdu tout espoir de voir le Kremlin prendre ses distances avec Pékin. Ce en quoi il se leurre.

    Breizh-info.com : Trump affirme vouloir faire payer davantage les alliés des Etats-Unis. Assiste-t-on à la fin de la « protection gratuite » accordée par Washington depuis 1945 ?

    Alain de Benoist : D’abord il n’y a jamais eu de « protection ». Le parapluie américain était nécessairement troué, puisqu’aucun pays ne peut s’exposer à une riposte nucléaire en tentant de protéger un pays autre que le sien. Le principe même de la dissuasion nucléaire est qu’elle ne peut pas s’exercer au bénéfice d’un tiers. La protection dont vous parlez n’était en outre pas « gratuite », puisque nous l’avons payée (et continuons de la payer) de l’américanisation de nos mœurs. N’oublions pas, enfin, que l’OTAN a été dès le départ une initiative et un outil des Etats-Unis, et que ceux-ci en ont toujours tiré argument pour empêcher l’émergence d’une défense européenne autonome. Le renversement de position auquel on assiste aujourd’hui n’en est que d’une ironie plus amère.

    Breizh-info.com : Peut-on voir dans le trumpisme une forme de « réalisme civilisationnel » face au globalisme libéral ?

    Alain de Benoist : D’une certaine façon oui, puisque l’interventionnisme américain, devenu ponctuel, ne prétend plus inspirer un ordre normatif universel. Trump veut pouvoir intervenir partout où il veut, mais il ne cherche pas à instaurer un nouvel ordre mondial. C’est une autre rupture fondamentale. Comme l’a dit le Premier ministre canadien Mark Carney à Davos, « l’ordre ancien ne sera pas rétabli, nous ne devons pas le pleurer ». Nous sortons d’un monde régi par la démocratie libérale, l’Etat de droit, le libre-échange et l’idéologie des droits de l’homme. Nous entrons dans le monde des rapports de force sans habillage idéologique et moral, dans le monde des « grands espaces » et des « Etats civilisationnels ». En matière de relations internationales, le réalisme vaut toujours mieux que les abstractions moralisantes. Et l’on y verra déjà plus clair quand le nouvel état de choses sera reconnu pour ce qu’il est.

    On en est loin, malheureusement. Le spectacle que donne la droite trumpiste en Europe, au nom d’un « occidentalisme » qui a depuis longtemps perdu toute signification, est consternant. Ces gens-là se félicitent de voir Donald Trump travailler à faire retrouver sa grandeur à l’Amérique sans comprendre que cet objectif exige l’abaissement de l’Europe. Ils jubilent à l’idée que Trump fasse l’éloge de la souveraineté sans saisir qu’en matière de souveraineté, Trump ne reconnaît que la sienne. Ils parlent les pieds dans le vide. Donald Trump ne peut pas être notre ami, car nos intérêts respectifs seront toujours divergents. Dire qu’il a pris certaines mesures « qui vont dans le bon sens » ne doit pas faire croire que pour en prendre chez nous de semblables, avec moins de brutalité espérons-le, il faut se soumettre à ses exigences. Mais il est vrai qu’en matière de désignation de l’ennemi, les droites européennes n’ont jamais vu beaucoup plus loin que le bout de leur nez…

    Alain de Benoist, propos recueillis par Yann Vallerie (Breizh-Info, 27 janvier 2026)

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  • Cinq raisons de se détourner du culte MAGA...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Bruno Wolters cueilli sur Euro-Synergies et consacré à la nécessité pour les droites européennes de prendre ses distances avec le mouvement MAGA d'outre-Atlantique. Bruno Wolters, né en 1994, est rédacteur de la revue Freilich.

     

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    Cinq raisons pour lesquelles la droite allemande doit se détourner du culte MAGA

    Ainsi que toutes les droites et les gauches européennes...

     

    Il y a des moments où la proximité politique ne signifie pas la force mais la dépendance. L’enthousiasme actuel pour le fatras idéologique du mouvement MAGA chez une large partie de la droite européenne – en particulier en Allemagne – l'atteste. Ce qui a commencé comme une sympathie tactique s’est, dans certains cas, transformé en une soumission mentale.

    L’une des tentations classiques des mouvements politiques est de considérer les succès étrangers comme des succès à soi. La fixation d’une partie de la droite allemande sur Donald Trump et le milieu MAGA est l’expression exacte de cette tentation: on projette ses propres désirs, conflits non résolus et blocages stratégiques sur un acteur étranger, en oubliant que ses actions ne sont ni destinées ni adaptées à l’Europe.

    Ce n’est pas seulement imprudent sur le plan politique mais aussi stratégiquement dangereux – surtout maintenant que le président américain et ses conseillers veulent, après le Venezuela, aussi contrôler le Groenland. Il s’agit ici d'un territoire danois, donc de l'espace souverain d’un partenaire de l’OTAN, qui s’est montré au fil des décennies comme l’un des alliés américains les plus loyaux.

    Conséquence: selon certains médias, Trump aurait ordonné à ses militaires d’élaborer des plans offensifs, tandis que les généraux tenteraient de le distraire en abordant d’autres sujets. La cupidité de Trump pour le Groenland ne doit pas nous apaiser – et que se passerait-il s’il déclarait que les bases américaines en Europe, comme Ramstein, deviendraient toutes territoire américain? Avec l’instabilité de Trump, tout doit être envisagé. Cela signifie que la droite allemande et européenne doit suivre une voie différente de celle du mouvement MAGA.

     

    1. Le piège canadien: quand la souveraineté nationale devient soudain réalité

    Au Canada, jusqu’à peu près avant les élections de l’été 2025, une victoire claire des conservateurs sur les libéraux au pouvoir était attendue, jusqu’à ce que Trump, avec ses fantasmes d’annexion ("51ème État") et ses taxes punitives, ne bouleverse la rhétorique de la campagne. Début 2025, selon des études, les conservateurs avaient près de 30 points de pourcentage d’avance sur leurs rivaux de gauche et libéraux. Mais ce qui a suivi n’a pas été une révolte de gauche ou une campagne morale, mais une réaction souverainiste des électeurs. Les sondages montraient que la majorité des Canadiens percevaient ces débordements comme une attaque contre leur souveraineté nationale, tandis que, contre toute attente, les supporters conservateurs de Trump au Canada étaient soudain considérés comme des collaborateurs potentiels du futur ennemi américain. Le parti conservateur, proche de Trump, a ainsi perdu son avantage.

    C’est ici que cet exemple canadien devrait servir d'avertisseur pour la droite allemande. S’attacher de manière démonstrative à un président américain dont la rhétorique remet en question la souveraineté d’autres pays, voire la sienne propre, envoie un message à son propre peuple et lui dit que le destin de la nation dépend finalement des caprices d’un autre continent. Les sondages sur le gouvernement Trump montrent à quel point sa personne est polarisante: les républicains l’aiment, les démocrates le détestent, et les indépendants sont divisés. Pour la droite et la mouvance conservatrice allemandes, cela signifie: s’accrocher à une figure aussi divisive consiste aussi à importer une telle division en Europe, sans toutefois posséder les moyens de puissance correspondants.

    Une dépendance trop étroite à l'endroit du mouvement MAGA comporte le danger d’être perçu non pas comme une force nationale indépendante mais comme une formation qui importe des conflits étrangers. Le message des électeurs canadiens est clair: faire de son pays un appendice des projets d'une puissance étrangère, c’est perdre sa légitimité. Nous, Européens, ne devons pas faire cette erreur à notre tour.

    2. La souveraineté mentale comme condition d’efficacité politique

    Trump et son mouvement MAGA mènent une politique selon le modèle de l'«escroquerie populiste de droite»: d’abord, la colère populaire contre l’immigration, le terrorisme et la désindustrialisation est attisée. Ensuite, les populistes de droite sont élus, qui font beaucoup de bruit, puis agissent de manière perturbatrice en politique étrangère en étant principalement au service des intérêts de l’élite politique et économique, sans changer fondamentalement la situation intérieure. Finalement, ils sont houspillés hors des allées du pouvoir, la gauche reprend alors celui-ci, aggravant la situation – et le cycle recommence. Ce mécanisme s’applique désormais au mouvement MAGA, presque comme un cas suggéré par un manuel. En Europe, on a aussi pu voir ce modèle dans le gouvernement de Wilders aux Pays-Bas.

    Après un peu plus d’un an au pouvoir, l’administration MAGA semble politiquement épuisée: le bilan de la remigration promise et annoncée est à peu près le même que celui des gouvernements démocratiques précédents, les chiffres des expulsions réelles restent dans la moyenne, tandis que des "expulsions spectaculaires" et symboliques sont médiatisées. L'inflation, la migration massive et les ruptures sociales ne sont pas résolues, voire empirent – et les premières analyses économiques indiquent que la politique douanière a détruit plus d’emplois qu’elle n'en a créés. Beaucoup de promesses et d'annonces n’ont pas été concrétisées jusqu’à présent. Trump s’en démarque même.

    Cela signifie que MAGA remplit exactement la fonction systémique esquissée par l'effet «scam»: la colère populaire est canalisée, transformée en une politique de type affectif et en une mise en scène médiatique, mais pas en réformes structurelles véritables. Le système d’immigration reste essentiellement inchangé, les structures de soutien au combat anti-blancs ne sont pas remises en question, et l’administration libérale reste intacte. Pour la droite allemande, c’est une leçon: s’aligner sur un populisme de droite de ce type, c’est adopter un mécanisme qui génère de l’indignation pour la neutraliser politiquement.

    Car l’Europe ne deviendra pas une grande puissance ou une puissance spatiale tant qu’elle restera mentalement dans la zone d’avant-garde des États-Unis. Cela concerne non seulement les gouvernements, mais aussi l’opposition. Un mouvement de droite qui tire son énergie politique des batailles culturelles américaines, des cycles électoraux et des rituels d’indignation made in USA, ne pense pas souverainement, mais réactivement: pure agitation sans effets réels.

    Les études sur le soutien à Trump illustrent ce problème précis. MAGA n’est pas un projet qui intègre la nation, mais un phénomène de constitution de camps fortement polarisés. Même aux États-Unis, le mouvement MAGA ne subsiste que de manière fragmentaire. Le rejet massif par les indépendants, la division selon des lignes culturelles et sociales, ainsi que la diminution du soutien en dehors de la base dure, ne parlent pas en faveur d’un modèle à exporter.

    La souveraineté mentale consiste à analyser la réalité politique de manière objective, plutôt que de s’enivrer d’images où force et dureté sont obscènement mises en exergue. Ceux qui réagissent constamment aux signaux venus d'Amérique perdent de vue leurs propres nécessités stratégiques.

    3. Les intérêts des États-Unis ne sont pas les nôtres – et ne l’ont jamais été

    L’une des erreurs les plus tenaces de la droite européenne est de supposer qu’un président «de droite» aux États-Unis serait un allié naturel. Cependant, cette supposition ignore des faits fondamentaux d’ordre géopolitique. Les États-Unis agissent comme un empire – indépendamment de celui qui siège à la Maison Blanche. Leurs intérêts sont structuraux et idéologiques.

    Les États-Unis poursuivent – indépendamment de leur administration – la stabilisation de leur empire. Un sondage sur une intervention militaire américaine montre qu’au sein même de la population américaine, un équilibre existe entre les réponses «opposition», «soutien» et «indécision», alors que les camps politiques s’opposent. Mais que l’on lise 47% de rejet ou 33% d’approbation: pour Washington, ce qui compte, c’est que la machine de la politique étrangère continue de fonctionner, peu importe si l’Europe en bénéficie.

    Mais: le conflit imminent avec la Chine est perçu par Washington comme existentiel. Pour l’Europe, la Chine est principalement un partenaire économique, moins une menace géopolitique ou idéologique. Pour l’Allemagne, la coopération avec la Chine est cruciale pour l’industrie et l’exportation. Une politique ignorant cette réalité nuit à ses propres bases.

    Il en va de même pour la question énergétique. La dépendance croissante de l’approvisionnement énergétique européen à des intérêts américains crée de nouvelles dépendances. L’énergie devient un levier de pression politique – même sur les alliés. Ceux qui pensent pouvoir désamorcer cela par proximité idéologique se méprennent sur la logique de la politique de puissance.

    L’Europe a d’autres intérêts fondamentaux: la coopération économique avec de nombreux autres pays, une fourniture d’énergie stable et l’évitement de guerres d’intervention coûteuses qui génèrent des flux migratoires. Si la droite allemande se laisse entraîner dans «les combats à mort» qui agitent l’imperium américain – cela va du changement de régime réclamé en Iran à la surveillance des champs pétrolifères vénézuéliens –, elle adopte un agenda qui déstabilise ses propres sociétés.

    Ajoutez à cela la question énergétique et monétaire: avec la perte progressive du pouvoir du dollar américain, l’incitation pour Washington d’exercer une pression politique via des ressources énergétiques et des régimes de sanctions s’accroît. Une dépendance durable de l’approvisionnement énergétique allemand aux diktats américains signifierait que toute politique indépendante envers la Russie ou la Chine pourrait être indirectement sanctionnée. Ceux qui brandissent dans de telles conditions des drapeaux MAGA contribuent involontairement à fixer la République fédérale comme avant-poste industriel d’une grande puissance étrangère. Qui exige la souveraineté doit d’abord la penser. Et ceux qui prennent au sérieux l’indépendance européenne ne peuvent plus se laisser lier aux cycles d’excitation propagés par un empire étranger.

    4. Dommages à la réputation: la menace MAGA comme hypothèque stratégique

    Un problème central de la gouvernance MAGA actuelle réside moins dans ses échecs ouverts dans certains domaines politiques que dans la manière dont le pouvoir est désormais exercé de manière démonstrative: non comme une puissance étatique, mais comme un réseau personnel. Non plus comme un projet politique, mais comme un réseau familial et économique.

    Ce que l’on observe actuellement aux États-Unis, ce n’est pas une renaissance nationale, mais un affaiblissement rapide des intérêts politiques qui y sont liés. L’entourage immédiat de Trump agit de plus en plus comme une structure parallèle d’entrepreneurs: projets cryptographiques non ironiques avec un caractère évident de scam, construction de marques personnelles utilisant la proximité politique, accès privilégié pour les grands donateurs et les oligarques technologiques, qui ne jouent plus le rôle d’alliés mais de co-gouvernants.

    Ce n’est pas un argument moral mais un argument qui doit évoquer la réputation. Ceux qui se lient de manière démonstrative au mouvement MAGA ne s’attachent pas à «l’Amérique» ou à une transformation de l’État dans un sens idéologiquement conservateur, mais à un milieu de plus en plus étroit d’intérêts familiaux, de capital-risque, de monopoles technologiques et de patronage politique. La frontière entre pouvoir politique et avantage privé n’est plus dissimulée mais ostentatoirement acceptée.

    Plutôt que d’être perçue comme une contre-force souveraine, une telle alliance, étiquetée nationaliste, populiste ou conservatrice, risque d’apparaître comme la branche provinciale d’un milieu oligarchique américain. Non comme une force sérieuse avec ses propres réponses mais comme spectatrice enthousiaste de jeux de pouvoir étrangers. Cela nuit non seulement à la crédibilité, mais aussi à toute stratégie à long terme.

    Précisément parce que la confiance dans les institutions politiques s’effrite, la crédibilité devient la ressource la plus rare de toute opposition. Toute proximité visible avec un réseau de fraude cryptographique, de deals d’oligarques et de patronage familial affaiblit cette ressource – non seulement auprès des opposants mais aussi auprès des électeurs potentiels qui espèrent restaurer l’ordre, la transparence et la justice sociale. Une droite européenne souveraine doit donc maintenir ses distances: aussi bien vis-à-vis du culte MAGA en tant que figure cultuelle que vis-à-vis des réseaux environnants d’argent, de glamour et de spectacles numériques.

    5. Solutions propres – la droite multipolaire plutôt que l’importation MAGA

    Pour la droite européenne, un rare créneau temporel s’ouvre actuellement: celui de la possibilité de maintenir une distance dans la dignité. Ceux qui abandonnent maintenant leurs illusions gagnent du temps pour la théorie, l’organisation et la construction stratégique. Ceux qui persistent dans le culte du mouvement MAGA risquent une perte massive de crédibilité. Il est temps de formuler une stratégie européenne indépendante qui associe remigration, souveraineté et rationalité économique, sans s’attacher aux cycles de la politique intérieure américaine.

    De plus, l’usure intérieure du camp MAGA est manifeste: le «tournant» promis n’a pas eu lieu, des scandales majeurs n’ont pas été élucidés, et économiquement, ce sont surtout les grands donateurs, les réseaux néocon et l’entourage familial immédiat de la direction qui ont profité. La collusion apparente avec le grand capital et les intérêts lobbyistes n’est même plus dissimulée mais célébrée comme une expression de «puissance». Le prix en est la déconnexion avec les électeurs qui rêvent d’une véritable renaissance sociale ou nationale.

    Le danger est réel que des acteurs américains tentent d’utiliser le populisme de droite européen comme le vecteur d'une vassalisation renouvelée. La dépendance énergétique, les exigences de loyauté géopolitique et la pression économique en seraient les conséquences. La démocratie chrétienne classique est aujourd'hui épuisée – une nouvelle mouvance porteuse doit être trouvée.

    Une stratégie européenne indépendante devrait, en revanche, être sobre et orientée par ses propres intérêts. Elle n’éviterait pas des questions difficiles telles: la relation avec la Russie, la coopération économique avec la Chine, le rejet d’une politique extérieure uniquement basée sur le moralisme niais au profit de calculs politiques réalistes. Une démarcation consciente par rapport aux luttes simulées et mimétiques, le tout au profit d’une conquête silencieuse mais résolue des institutions nationales, voilà ce qui serait nécessaire.

    Conclusion: contre le fallacieux populisme de droite

    Le populisme de droite d’aujourd’hui n’a pas disparu mais s’est adapté. Il utilise un langage, des codes et des affects de droite sans en réaliser les objectifs. Il canalise l’énergie de la protestation, la neutralise, puis la ramène dans le système existant de façon contrôlée. Ceux qui veulent un changement réel doivent apprendre à reconnaître aussi le populisme de droite comme une impasse potentielle. MAGA en est l’exemple le plus visible. Pour la droite allemande, ce serait un signe de maturité de tourner froidement la page de ce culte – non pas par anti-américanisme, mais par simple conscience que les peuples qui ne se représentent pas eux-mêmes sont gérés par d’autres.

    La droite allemande doit faire un choix : continuer à agir dans l’ombre de puissances étrangères – ou agir enfin de manière indépendante. La souveraineté n’est pas une pose. C’est une séparation délibérée.

    Bruno Wolters (Euro-Synergies, 26 janvier 2026)

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  • Ce que Trump nous dit...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Bastien Frimas, cueilli sur le site de la revue Éléments et consacré au message de puissance et de volonté politique que Trump adresse à l'Europe...

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    Ce que Trump nous dit

    Il est naturel de vouloir, pour se rassurer, se dire que l’on est bon quand on est faible. Et il est profondément pervers de se complaire dans cette fausse bonté contrainte. Il est, enfin, malsain de vouloir imposer aux forts cette faiblesse déguisée en morale. C’est la grande leçon de Nietzsche.

    C’est aussi ce que nous rappelle Trump dans son dialogue mélien avec l’Europe : « Les forts font ce que peuvent, les faibles ce que doivent », nous dit Thucydide. Est-ce aimable ? Équitable ? Intelligent ? Ce sont des questions que ne se posent, en matière de relations internationales, que ceux qui subissent.

    Le moment schmittien

    Trump nous fait entrer dans un moment schmittien. Depuis cinquante ans, la Nouvelle Droite glose non sans raison Carl Schmitt et Julien Freund, pense le décisionnisme et la distinction ami/ennemi pour récuser certains fondamentaux du libéralisme philosophique ou juridique, conspue le légalisme étriqué, qui étouffe la démocratie authentique et la volonté politique tout en favorisant la tyrannie de l’individu. Trump applique tout ceci. C’est chez lui instinctif, et pour une partie de son entourage c’est même réfléchi et conscient. Il nous force en retour à penser réellement en schmittiens et à être conséquent avec nous-mêmes.

    Mais nous ne l’entendons pas. Parce qu’il est « fou » et « malpoli ». Parce que ses méthodes sont « brutales ». Pourtant, comment croire que la restauration de la primauté du politique et de son autonomie vis-à-vis des autres « activités originaires » selon Julien Freund (telles que l’économie ou la morale) puisse ne pas être brutale et sembler folle ?

    Voyons l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), la police chargée de lutter contre la criminalité transfrontalière et l’immigration illégale. Depuis quelques semaines, une certaine droite reprend sans honte les éléments de langage des Démocrates américains : agents mal formés, violents, surarmés, masqués (car menacés dans un pays où il est facile de se procurer des armes, rappelons-le)… Une police inquiétante. Brutale.

    Elle va même jusqu’à – horresco referens – traquer et expulser les clandestins. Elle obtient des résultats assez spectaculaires certes, avec plus de deux millions d’expulsions ou de départ volontaires, des centaines de milliers de criminels arrêtés et donc de nombreuses vies sauvées. Mais parfois, sur des photos ou à la télévision, des enfants pleurent. Et, parmi les manifestants qui ont interféré avec des opérations visant à arrêter des criminels – certains étant des tueurs et des pédophiles –, deux citoyens américains sont morts dans des circonstances regrettables.

    Ce n’est pas très gentil. Nous ne ferions pas cela en Europe, non Madame. Nous ne détruirions pas non plus les embarcations de trafiquants de drogue avant qu’ils n’aient accosté et peut-être vendu leur cargaison. Il faut un procès, il y a des règles. Les criminels ont le droit d’être convoqués, puis remis en liberté par des juges que personne ne peut tenir responsables. Les clandestins et terroristes ont le droit de rester dans notre pays après un sermon républicain. Nous ne sommes pas des Américains !

    La droite aux mains propres

    Nous, à la vraie droite intelligente et morale, nous sommes scrupuleux. Nous avons des principes et refusons de nous abaisser à faire preuve de violence, même symbolique. D’ailleurs, nous refusons de défaire ce qu’ont fait nos adversaires. Restons purs, gardons les mains propres et restons des oies blanches, ils ne l’emporteront pas au Paradis. Perdons avec honneur ; ou plutôt, mettons un point d’honneur à perdre.

    Ah certes, si nous parvenions au pouvoir… L’école, l’administration, la criminalité, l’immigration, l’économie… Nous avons les solutions. Mais aussi des valeurs. Les solutions seront donc appliquées dans le respect des règles juridiques, médiatiques et morales, bien que celles-ci soient imposées par d’autres.

    Peu importe que ces mêmes règles soient allègrement bafouées par la gauche lorsqu’elle est au pouvoir et veut nous nuire. La gauche est violente, menteuse, injuste. Son indignation est à géométrie variable. Elle ne pipait mot quand Obama était le « déporteur en chef ». Elle ne prend pas la rue quand un conservateur ou un trumpiste sont tués par la police ou un assassin ; elle s’en réjouit même bruyamment.

    La gauche est organisée et cherche systématiquement à entraver l’action de la droite. Elle a un projet total et l’applique au pas de charge. Si elle le pouvait, elle exécuterait les moins soumis d’entre nous et rééduquerait nos enfants dans des camps ; elle l’a déjà fait, et la radicalisation de son discours montre qu’elle n’hésiterait pas à recommencer. Si Trump échouait, la réplique serait bien plus terrible que tout ce qu’il s’autorise à faire.

    Et la gauche réagit toujours sur un critère simple : quand on ne se soumet pas à ses règles. Faire le choix de n’agir que dans le cadre légal et rhétorique principalement délimité par l’adversaire n’est pas une preuve de raison, mais de soumission. Il est tragique de se persuader que faire preuve de bonne volonté, de modération ou d’ouverture est un choix qui permettra de démontrer, par notre bénévolence, que l’autre a tort car il est plus radical ; on travestit en choix la défaite.

    Comment croire que la remigration sera polie ? Que, quelle que soit la dureté ou la bienveillance dont ferait preuve un gouvernement de droite, la gauche politique et médiatique n’organiserait pas des heurts violents pour l’empêcher ? Il faudra les reins solides pour rendre leur avenir aux Français et aux Européens. Et l’on voit pourtant que, déjà, une partie de la droite chancelle à la vue d’une action déterminée outre-Atlantique. Si, effarouchée, elle combat et délégitime ce qui est nécessaire là-bas, de quel côté sera-t-elle demain ici ?

    De la volonté en politique

    Ce que Trump dit de nous, c’est que nous n’avons plus la volonté, corsetés que nous sommes par des principes et des apparences qui nous sont imposés. Les appels à la puissance se multiplient, mais celle-ci doit toujours rester mesurée, restreinte, encadrée. Or, la puissance est avant tout la capacité à définir de façon autonome le cadre de l’action, à changer les règles pour accomplir des objectifs que l’on peut viser. Il y a une antinomie formelle dans l’aspiration à la puissance pour n’en rien exprimer.

    Le droit international par exemple est largement une fiction : il n’est que le cadre défini par l’hégémon dans lequel s’exprime sa puissance et dont il peut s’émanciper à loisir, précisément car il en est à la fois la force normative (potestas) et le garant (imperium). Il est absurde de vouloir être en capacité de réaliser ce qu’a fait Trump avec Maduro si c’est pour s’interdire de le faire. Les moyens n’existent virtuellement pas s’il n’y a pas la volonté de les employer ; pas plus qu’il n’y a de réel projet de puissance sans velléité impériale.

    Il ne s’agit pas d’admirer Trump, de croire qu’il est un sauveur, un modèle, ou, plus ridicule encore, qu’il nous veut du bien. Aucun Européen lucide ne peut plus le prétendre. En revanche, il faut moquer les cris d’orfraies de la droite molle face au trumpisme, cette réaction d’honnête bourgeois conservateur se pinçant le nez face à la volonté en acte. La propension à se vautrer dans le confort moral et la conviction que nous valons mieux parce que nous sommes prêts à ne rien accomplir caractérisent assez tristement les vaincus et cocus de la droite.

    Trump ne gagne pas sur tout, c’est une évidence. Parfois, il abîme même au lieu de consolider et renforcer sa position. Il lui arrive aussi de reculer. Mais il ose, tente de s’imposer et progresse. Il pratique le pouvoir comme la gauche, avec les mêmes limites. La gauche n’a jamais reculé que temporairement, engrangeant des victoires au passage par effet de cliquet.

    La brutalité de Trump n’est que la réalité nue de la volonté appuyée sur la puissance. Elle ne s’embarrasse d’aucun faux-semblant qui ferait passer la pilule. Que fait-il qui n’ait été fait par ses prédécesseurs ? Humilier, exploiter et contraindre ses partenaires-vassaux, expulser en masse les clandestins même si certains pleurent… Ce que l’on reproche vraiment à Trump est d’avoir brisé une illusion, celle que la force et l’autorité devaient être civilisées et polies pour que les faibles puissent quand même, eux aussi, croire qu’ils sont un peu forts. Il est vain de brandir un cérémonial qui passe avec l’empire qu’il servait, comme si la forme seule suffisait à maintenir la grandeur. La réaction émotionnelle et morale à Trump est une fuite en avant dans l’impuissance et la sortie de l’Histoire.

    La morale ne fait pas une politique

    Est-ce à dire qu’il faut abolir les convenances et tout ce qui fait l’homme civilisé ? Abandonner la noblesse, la décence, la retenue ? Ou bien que nous devons docilement suivre et applaudir Trump en tout car il est l’homme fort du moment ? Certainement pas. Il n’est pas non plus question de vénérer la force excessive, aveugle ou tyrannique, pas plus que la force pour la force, sans frein ni télos.

    Mais il faut prendre conscience du message que Trump nous envoie involontairement. D’abord, il montre la volonté en action car politiquement capable, non entravée par la morale des autres quand elle empêche de faire ce qui est nécessaire ; il s’autorise à faire, à droite, ce qu’a toujours fait la gauche. Ensuite, il dit que l’éthique et l’esthétique auxquelles nous tenons sont elles-mêmes un cadre défini par la force que nous avons longuement possédée. La hauteur morale ne suffira pas à la retrouver. Elle ne pourra que jeter un voile pudique sur des ruines.

    Bastien Frimas (Site de la revue Éléments, 29 janvier 2026)

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