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  • Les Malouines, une carte oubliée et une souveraineté inachevée...

    Alors que la question des Malouines semblent revenir dans l'actualité, vous pouvez découvrir ci-dessous une intéressante chronique de Balbino Katz, cueillie sur Breizh-Info, sur ce conflit congelé qui oppose l'Argentine à la Grande-Bretagne...

     

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    Malouines, 2 avril 1982 : des fusiliers marins britanniques se rendent aux commandos argentins...

     

     

    Les Malouines, une carte oubliée et une souveraineté inachevée

    Dans le grenier de ma maison de Lechiagat, là où s’entassent depuis des années des cartons délaissés, des revues aux couvertures passées, des affiches roulées à la hâte et ces objets que l’on conserve moins par nécessité que par fidélité obscure à ce qu’ils furent, je faisais récemment un peu d’ordre. Le vent battait les ardoises avec cette obstination sourde propre aux demeures ouvertes sur la mer. Une poussière légère dérivait dans la lumière oblique du vélux, pareille à une brume miniature suspendue dans l’air du matin. Je déplaçais quelques piles de journaux anciens lorsque mon regard fut arrêté par un long tube de carton gris, oublié derrière une vieille malle.

    Sur ce cylindre défraîchi figurait une inscription tracée au feutre noir, légèrement effacée par le temps : « 1982, Malouines ».

    Je demeurai un instant immobile. J’avais complètement oublié son existence.

    Je l’ouvris avec précaution, comme on manipule un objet dont on pressent qu’il contient davantage qu’un simple souvenir. À l’intérieur reposait une carte marine roulée depuis plus de quarante ans. Je la déroulai lentement sur une table improvisée, et je reconnus aussitôt cette grande feuille achetée auprès du Service hydrographique de la Marine à une époque où je travaillais pour une maison d’édition spécialisée dans les encyclopédies.

    Nous étions en 1982. L’Argentine venait de reprendre les îles Malouines par une opération militaire aussi hardie qu’inattendue. Internet n’existait pas encore. Les nouvelles voyageaient lentement, fragmentaires, souvent contradictoires. Je suivais les événements à travers la BBC, quelques journaux étrangers, des dépêches tardives et les conversations passionnées d’amateurs d’histoire navale.

    J’avais besoin d’une carte, non pour satisfaire une curiosité abstraite, mais pour donner une forme concrète à ce conflit lointain qui occupait alors mon esprit.

    Lorsque je reçus cette carte de Brest, une surprise m’attendait. Sur cette carte, imprimée comme au XIXe siècle à partir d’une plaque de cuivre, les côtes étaient dessinées avec une précision remarquable. Les baies, les caps, les mouillages, les reliefs côtiers apparaissaient avec netteté. Pourtant, l’intérieur des îles demeurait presque entièrement vide. Aucune topographie détaillée, presque rien, sinon la silhouette générale du territoire, comme si la terre elle-même s’était volontairement retirée derrière son contour.

    En lisant les notes techniques, je découvris que la base cartographique provenait directement des relevés réalisés par l’expédition du Beagle, avec Darwin à son bord. Les contours côtiers avaient été établis au XIXe siècle, puis enrichis au fil des décennies uniquement par des données bathymétriques destinées à perfectionner la connaissance des profondeurs marines.

    Autrement dit, la carte que j’avais sous les yeux appartenait à l’histoire britannique des Malouines. Une histoire de navigation, de science nautique, de relevés hydrographiques et de permanence maritime. Les îles existaient ici moins comme territoire politique que comme espace observé, mesuré, sillonné par des marins.

    Durant les semaines du conflit, cette carte fut affichée à côté de mon bureau. J’y suivais les mouvements de la flotte, les trajectoires aériennes, les débarquements, les attaques contre les bâtiments britanniques. Elle devenait chaque jour un théâtre silencieux où l’on déplaçait mentalement des escadres et des avions.

    À chaque fois qu’un navire anglais était endommagé ou coulé, une bouteille de champagne s’ouvrait dans notre rédaction. Je la partageais avec mon rédacteur en chef de l’époque, passionné d’aviation militaire. Les exploits des pilotes argentins nous remplissaient d’admiration. Leur manière d’attaquer à très basse altitude contre une flotte technologiquement supérieure possédait quelque chose de chevaleresque.

    D’une certaine manière, nous nous sentions vengés à travers eux. Les humiliations anciennes infligées par l’Angleterre à la France, de Mers el‑Kébir à Madagascar, ressurgissaient dans les mémoires. Bien avant l’Entente cordiale de la Belle Époque, Londres avait rarement considéré Paris comme un allié naturel. L’histoire commune des deux nations fut longtemps celle d’une cruelle rivalité maritime, d’une méfiance obstinée et d’une suite de manœuvres où l’intérêt britannique primait toujours. Les siècles avaient laissé un arrière‑goût de coups bas et de concurrence impériale. Dans mon village on n’avait pas oublié l’amiral Boscawen qui en 1755, en pleine paix, a raflé des milliers de pêcheurs français dans l’Atlantique nord afin de priver la Royale d’équipages pour la guerre que voulaient déclarer les Anglais. Ce printemps austral de 1982 semblait offrir, à travers les Argentins, une revanche symbolique.

    La fin de la guerre fut pourtant aussi amère que son commencement avait été exaltant.

    Lorsque la dernière position argentine tomba, le régime militaire de Leopoldo Galtieri accepta la défaite sans transformer l’événement en conflit prolongé. Les dirigeants argentins considérèrent la perte des îles comme un échec définitif et non comme la première phase d’une guerre longue. Je demeure convaincu qu’un gouvernement civil aurait pu adopter une autre logique.

    Les militaires argentins raisonnèrent en professionnels. Ils évaluèrent le rapport de forces immédiat, la supériorité britannique du moment, la difficulté logistique et la fragilité de leur propre position. Ils ne virent pas que Londres se retrouvait lui aussi dans une situation stratégique coûteuse, obligé de maintenir durablement une présence militaire considérable à l’autre bout du monde.

    Car une fois les îles reprises, les Britanniques n’étaient pas sortis du problème. Ils entraient dans une gestion permanente de celui-ci.

    Depuis 1982, les Malouines connaissent une prospérité que leurs habitants n’avaient jamais véritablement connue auparavant. Londres a développé les infrastructures, renforcé les liaisons aériennes, modernisé les équipements et accordé à l’archipel une autonomie économique significative.

    La pêche est devenue la principale richesse des îles. Les licences accordées dans les eaux environnantes ont produit des revenus considérables pour une population réduite. Les perspectives pétrolières offshore ont renforcé l’intérêt stratégique de cet espace maritime, transformant un territoire longtemps périphérique en zone de valeur économique croissante.

    Les îles, autrefois négligées, presque oubliées dans les marges de l’Empire, sont entrées dans une forme d’âge d’or discret. Pour les habitants, la guerre a paradoxalement ouvert une période de stabilité matérielle et de développement.

    Pour autant, cette prospérité n’a jamais réglé la question cruciale. Les Malouines demeurent un territoire contesté, c’est notamment important pour les exploration pétrolières qui exigent des investissements colossaux et des durées de retour sur investissement très longues.

    Depuis le Brexit, la situation géopolitique s’est subtilement déplacée. Lorsque le Royaume‑Uni appartenait à l’Union européenne, ses territoires d’outre‑mer bénéficiaient indirectement d’un environnement diplomatique plus protecteur. La sortie de Londres de l’Union a replacé la question dans un cadre plus solitaire.

    Le Royaume‑Uni se retrouve désormais à défendre seul une souveraineté éloignée, dans un monde où les équilibres internationaux se recomposent, où les espaces maritimes retrouvent une importance stratégique croissante et où les vieilles questions territoriales cessent d’être de simples reliques diplomatiques.

    Les Britanniques répètent volontiers que les Malouines sont définitivement britanniques. Cette affirmation possède une efficacité réthorique certaine. Elle repose sur la conviction que répéter infatigablement la même affirmation va la transformer en réalité, mais aussi sur une administration stable, une présence humaine continue et une réalité institutionnelle qui semble solidement installée.

    Pourtant, cette certitude n’est pas juridiquement fondée. Les Malouines ne sont pas un territoire dont la souveraineté a fait l’objet d’une reconnaissance universelle et incontestée. Elles constituent un espace disputé, où deux légitimités historiques se croisent, se répondent et se neutralisent.

    Les fondements britanniques

    La revendication britannique ne surgit pas en 1833 comme une invention tardive, née d’un simple geste de puissance. Elle plonge ses racines bien plus loin dans le temps, dans ces premiers siècles de navigation où l’Atlantique Sud demeurait encore un espace imprécis, traversé par des marins qui cherchaient autant des routes nouvelles que des terres de relâche.

    Les îles, désertes à l’arrivée des Européens, furent aperçues dès 1592 par le capitaine anglais John Davis, puis à nouveau par Richard Hawkins en 1594. Les récits demeurent imprécis, comme souvent dans les premières chroniques de navigation, mais ils suffirent à nourrir une mémoire britannique de la découverte. Le premier débarquement attesté intervint en 1690 lorsque le capitaine John Strong traversa le détroit séparant les deux îles principales. Il donna à ce passage le nom de Falkland Sound, en hommage à Anthony Cary, cinquième vicomte Falkland. C’est de ce simple baptême nautique que devait naître plus tard le nom anglais de l’archipel.

    Ces présences anglaises restèrent longtemps intermittentes. Elles n’avaient rien d’une colonisation organisée. Pourtant, dans les archives diplomatiques comme dans les traditions maritimes, Londres n’oublia jamais cette antériorité. Les Britanniques considèrent encore aujourd’hui que leur relation avec les îles commence avant toute implantation durable, à travers cette chaîne de découvertes, de reconnaissances côtières et de prises de possession symboliques.

    Les prétentions britanniques se croisèrent rapidement avec celles d’autres puissances européennes. En 1764, Louis‑Antoine de Bougainville fonda à Port Louis le premier établissement permanent de l’archipel. Il donna aux îles le nom de Malouines, en hommage aux marins de Saint‑Malo qui composaient une partie de son équipage. Quelques familles acadiennes, déplacées après leur expulsion du Canada, furent même installées sur place.

    L’année suivante, ignorant la présence française, le commodore John Byron prit possession de l’île occidentale au nom de George III et fonda Port Egmont sur Saunders Island. Cette double implantation donna immédiatement naissance à une rivalité diplomatique.

    L’Espagne, qui considérait ces terres comme relevant naturellement de la sphère sud‑américaine dépendant du vice‑royaume du Río de la Plata, protesta vigoureusement. La France, alliée de Madrid par le Pacte de Famille, choisit finalement de se retirer. En 1767, Bougainville céda officiellement son établissement à la Couronne espagnole contre indemnité. Port Louis devint Puerto Soledad.

    À partir de ce moment, les tensions se concentrèrent entre Madrid et Londres. En 1770, une expédition espagnole venue de Buenos Aires expulsa les Britanniques de Port Egmont. La crise faillit provoquer une guerre ouverte entre les deux monarchies. Londres protesta avec fermeté et obtint finalement, par l’accord de 1771, la restitution du comptoir dans l’état exact où il se trouvait avant l’expulsion.

    Cet épisode demeure capital dans l’argumentation britannique. Car si l’Espagne récupéra son influence régionale, elle ne parvint jamais à obtenir une renonciation formelle de Londres. La déclaration espagnole accompagnant l’accord précisait même que la restitution ne devait en aucune manière préjuger de la question de souveraineté.

    En 1774, pour des raisons budgétaires et stratégiques, les Britanniques évacuèrent volontairement Port Egmont. Ce départ n’avait rien d’un abandon juridique. Avant de quitter les lieux, ils laissèrent une plaque de plomb et un drapeau affirmant solennellement les droits de la Couronne.

    Dans la logique britannique, cette plaque n’était pas un simple symbole cérémoniel. Elle constituait un acte de continuité. Londres considère depuis lors que sa revendication n’a jamais été interrompue.

    De 1774 à 1811, l’occupation effective fut exercée par l’Espagne depuis Puerto Soledad. Madrid administra les îles par l’intermédiaire de gouverneurs successifs, maintenant une présence modeste mais réelle jusqu’à l’effondrement progressif de l’empire espagnol.

    Lorsque les guerres napoléoniennes et les mouvements indépendantistes obligèrent l’Espagne à évacuer en 1811, les îles entrèrent dans une période d’incertitude. C’est dans ce vide politique que s’inscrivit la jeune Argentine.

    Du point de vue britannique, le retour de 1833 ne constitue donc pas une conquête nouvelle mais une reprise de possession. Londres considère qu’il ne faisait alors que renouer avec un droit ancien, jamais abandonné.

    Depuis cette date, hormis l’interruption brève de 1982, le Royaume‑Uni a exercé un contrôle continu sur l’archipel. Le droit international contemporain accorde une importance considérable à cette permanence administrative, qui renforce la stabilité des situations de fait.

    Les Britanniques invoquent également le principe d’autodétermination. Les habitants actuels des îles, descendants majoritairement de colons britanniques, expriment régulièrement leur volonté de demeurer liés à Londres.

    Cet argument n’est pas dépourvu de force morale ni politique. Il mérite cependant d’être replacé dans son contexte juridique. Le droit des peuples à disposer d’eux‑mêmes apparaît véritablement après 1945, avec la naissance des Nations unies et la décolonisation progressive du monde. Pourtant, ce principe n’est pas appliqué indistinctement à toutes les situations. Le droit international distingue généralement les populations autochtones, historiquement enracinées, des populations implantées par une puissance administrante.

    Dans le cas des Malouines, cette distinction demeure essentielle. Buenos Aires considère que les habitants actuels ne constituent pas un peuple autochtone comparable à ceux des anciennes colonies décolonisées, mais une population issue de la colonisation britannique postérieure à 1833.

    Le référendum organisé en 2013, bien qu’il ait montré une adhésion massive au maintien du statut britannique, ne suffit donc pas à clore juridiquement le débat.

    Pour Londres, pourtant, la logique demeure limpide. Une communauté existe, elle vit depuis plusieurs générations sous souveraineté britannique et souhaite conserver ce lien.

    Dans cette perspective, l’argument suffit à convaincre un journaliste de télévision, mais guère plus.

    Les fondements argentins

    La revendication argentine procède d’une logique différente, moins fondée sur la continuité administrative moderne que sur la succession territoriale et l’héritage juridique de l’Espagne.

    Buenos Aires considère que les îles relevaient naturellement du vice‑royaume du Río de la Plata. Lorsque les Provinces Unies du Río de la Plata accèdent à l’indépendance, elles estiment hériter des territoires auparavant administrés par Madrid selon le principe d’uti possidetis juris, fréquemment invoqué dans l’Amérique hispanique du XIXe siècle.

    L’Espagne, après avoir reçu de la France l’établissement de Port Louis devenu Puerto Soledad, exerça une autorité effective jusqu’en 1811. Cette présence espagnole constitue l’un des fondements essentiels de la position argentine.

    Les Argentins rappellent également qu’ils établirent une administration réelle sur les îles avant 1833. Luis Vernet, nommé commandant civil et militaire en 1829, y exerçait une juridiction concrète. Il accordait des concessions de terres, réglementait la chasse aux phoques, gérait les ressources et représentait l’autorité de Buenos Aires.

    À cela s’ajoute une lecture particulière Convention de Nootka Sound signée le 28 octobre 1790 entre l’Espagne et le Royaume‑Uni. Selon l’interprétation argentine, l’article VI a confirmé l’interdiction faite aux Britanniques d’établir de nouveaux établissements permanents sur les territoires déjà occupés par l’Espagne.
    Article VI
    Il est convenu que les sujets respectifs des deux puissances ne formeront à l’avenir aucun établissement sur les côtes orientales ou occidentales de l’Amérique méridionale, ni sur les îles adjacentes déjà occupées par l’Espagne.
    Toutefois, les sujets britanniques conserveront la liberté de débarquer sur les côtes et dans les lieux non occupés, afin d’y exercer la pêche ou d’y ériger des installations temporaires nécessaires à cette activité.

    Pourtant, cette occupation argentine intervint sur un territoire dont les prétentions demeuraient déjà contestées. Les droits historiques des parties se faisaient face avec une intensité comparable.

    Autrement dit, l’Argentine exerça une souveraineté de fait sur un territoire dont la légitimité britannique n’avait pas été éteinte comme l’avait été celle de la France.

    Ici, la force finit par primer le droit, car les titres se répondaient sans qu’aucun ne puisse éliminer complètement l’autre. L’expulsion des autorités argentines par les Britanniques en 1833 constitue, du point de vue de Buenos Aires, un acte de dépossession territoriale.

    Il existe d’ailleurs une symétrie troublante entre 1833 et 1982. Dans les deux cas, une puissance entend rétablir par la force une souveraineté qu’elle juge légitime. La différence majeure réside dans le contexte historique. En 1833, le droit international moderne n’existe pas encore. En 1982, les Nations unies, la décolonisation et le principe d’autodétermination modifient profondément la perception juridique du conflit.

    Depuis lors, l’Argentine n’a jamais renoncé à sa revendication. Aucun gouvernement, civil ou militaire, péroniste ou libéral, n’a abandonné cette continuité diplomatique.

    Les Nations unies reconnaissent elles‑mêmes l’existence d’un différend de souveraineté entre les deux États et encouragent une solution négociée.

    Cette précision demeure essentielle. L’ONU ne considère pas la question comme définitivement close. Elle admet l’existence d’un contentieux.

    Deux légitimités, une impasse

    C’est ce qui rend le dossier des Malouines si singulier. On aimerait y voir une opposition simple, une querelle où l’un aurait entièrement raison et l’autre entièrement tort. Les conflits territoriaux résistent pourtant rarement à cette clarté morale que recherchent les opinions publiques.

    Le Royaume‑Uni possède la continuité administrative, une présence humaine stable et la force du fait accompli. L’Argentine dispose d’une logique de succession territoriale, d’une proximité géographique évidente et d’une contestation diplomatique jamais interrompue.

    Les deux récits s’affrontent depuis près de deux siècles, chacun s’appuyant sur une cohérence interne difficile à dissiper. Les archives, les cartes, les décisions diplomatiques et les textes juridiques composent un enchevêtrement où la vérité absolue demeure insaisissable.

    Dans le langage feutré des chancelleries, les Malouines constituent ce que l’on appelle un conflit gelé. Rien n’est entièrement résolu, rien n’est véritablement clos. La guerre de 1982 a consolidé une situation de fait sans produire une solution de droit.

    Le changement de donne

    Dans le droit international, la reconnaissance par des tiers joue un rôle fondamental. Une souveraineté n’existe jamais totalement seule. Elle se nourrit aussi du regard extérieur. L’histoire des royaumes, des protectorats et des États insulaires montre que la légitimité se consolide souvent par l’acceptation internationale.

    Madagascar ou les îles Hawaii illustrèrent autrefois cette réalité : leur statut ne dépendit pas uniquement de leur gouvernement propre, mais du regard que les puissances étrangères acceptèrent de porter sur eux.

    Dans le cas des Malouines, la souveraineté britannique ne bénéficie pas d’une reconnaissance unanime. Les États‑Unis, en particulier, ont toujours maintenu une position de neutralité prudente. Washington reconnaît l’administration britannique de facto mais évite de trancher explicitement la question ultime de souveraineté.

    Cette nuance n’est pas anodine. Elle signifie que, même parmi les alliés de Londres, une réserve diplomatique persiste.

    Ce qui soutient aujourd’hui la souveraineté britannique, c’est avant tout la capacité militaire démontrée en 1982 et entretenue depuis lors par une présence continue.

    La force demeure parfois le prolongement silencieux du droit lorsque les titres se valent.

    Pourtant, la puissance militaire britannique ne possède plus l’ampleur qu’elle avait autrefois. Les moyens déployés dans l’Atlantique Sud restent limités : une garnison réduite, quelques appareils Typhoon, un système Sky Sabre et une flotte dont la projection à longue distance devient plus difficile qu’au temps de la guerre froide.

    La distance croissante entre Washington et le gouvernement de Keir Starmer ajoute une incertitude supplémentaire. Certains signaux venus du Pentagone laissent entendre qu’une partie de l’administration américaine pourrait réexaminer son soutien automatique aux possessions européennes d’outre‑mer.

    Javier Milei, président argentin et allié déclaré de Donald Trump, a récemment réaffirmé la revendication sur les Malvinas et appelé à une reprise des négociations.

    Dans le même temps, l’Argentine entreprend un redressement économique et un lent réarmement. L’acquisition de F‑16 danois, la modernisation de certains équipements et la reconstitution progressive des capacités militaires pourraient, sur le long terme, modifier les équilibres régionaux.

    Si Washington venait un jour à soutenir plus clairement Buenos Aires, le rapport diplomatique évoluerait sensiblement. La stabilité actuelle des Falklands apparaîtrait alors moins comme une certitude que comme une parenthèse.

    Je me suis souvent demandé si cette stabilité n’était pas elle‑même un mirage historique. Les souverainetés maritimes changent moins brutalement qu’on ne l’imagine. Elles se déplacent lentement, au rythme du commerce, des alliances et des transformations géopolitiques.

    Depuis le Brexit, Londres apparaît plus isolé dans la défense de ses territoires éloignés. L’Atlantique Sud redevient une zone stratégique, non seulement pour les ressources halieutiques ou pétrolières, mais aussi en raison de la proximité de l’Antarctique et des routes maritimes futures.

    Les Malouines appartiennent précisément à ces marges où l’histoire hésite à se refermer.

    L’Argentine n’a jamais renoncé. Les Nations unies reconnaissent toujours l’existence d’un différend. Les habitants vivent dans une prospérité paisible, mais sur un territoire dont la souveraineté reste discutée.

    Par la voix de ses ministres, Buenos Aires réaffirme avec constance ses droits souverains sur les Malouines, les Géorgies du sud et les Sandwich du sud ainsi que sur les espaces maritimes qui les entourent. Elle qualifie l’occupation britannique de 1833 d’acte de force contraire au droit de l’époque.

    La résolution 2065 de l’Assemblée générale des Nations unies a reconnu l’existence du différend et encouragé les deux pays à rechercher une solution négociée. Cet appel a été repris par diverses organisations régionales et internationales.

    Buenos Aires refuse également l’interprétation britannique du principe d’autodétermination, estimant que les habitants des îles ne constituent pas un peuple distinct au sens retenu par les Nations unies.

    Le référendum de 2013 ne possède donc, à ses yeux, aucune portée juridique décisive.

    L’Argentine conteste enfin l’exploitation des ressources naturelles, notamment les projets pétroliers, qu’elle considère comme une violation de ses droits souverains.

    Toutefois, la clef d’une issue éventuelle résiderait peut‑être ailleurs. Elle supposerait une proposition généreuse de Buenos Aires envers les habitants actuels, garantissant leur mode de vie, leur langue, leurs institutions et leur sécurité.

    Elle supposerait également un accord de transition avec Londres, capable de préserver l’honneur des deux nations.

    Sans ces deux conditions, le dossier demeurera probablement gelé, mémoire disputée davantage que problème résolu.

    L’Amérique de Donald Trump détient peut‑être, paradoxalement, une partie de la clef. Washington fut longtemps l’allié naturel de Londres dans cette région du monde. Pourtant, les équilibres changent. Une diplomatie américaine plus transactionnelle, moins attachée aux fidélités héritées de la guerre froide et davantage attentive aux rapports de force économiques, pourrait reconsidérer le dossier sous un angle nouveau. L’Argentine, redevenue fréquentable aux yeux d’une partie des milieux conservateurs américains, bénéficie aujourd’hui d’une proximité idéologique inédite avec certains cercles républicains.

    Si un jour les États‑Unis choisissaient non plus la neutralité prudente mais une médiation active, voire une pression discrète en faveur d’une négociation, le statu quo pourrait se fissurer. L’histoire des souverainetés insulaires montre que les situations figées ne demeurent immobiles qu’aussi longtemps qu’aucune puissance extérieure ne décide de les remettre en mouvement. Les Malouines ne font peut‑être pas exception.

    Je regardais la vieille carte marine étalée devant moi, cette carte héritée du Beagle, marquée par les profondeurs et les caps, les mouillages et les noms anglais. Elle portait déjà, sans le savoir, toute l’ambiguïté de ces îles.

    Une carte n’est jamais un simple objet technique. Elle traduit une vision du monde. Elle raconte qui nomme, qui explore, qui administre et qui revendique.

    Les Malouines ne sont pas seulement un archipel perdu dans les brumes de l’Atlantique Sud.

    Elles sont une mémoire disputée.

    Et les mémoires, contrairement aux traités, se referment rarement.

    Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées (Breizh-Info, 27 avril 2026)

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  • Guerres à répétition : peut-on isoler Israël ?...

    Le 7 avril 2026, Edouard Chanot recevait, sur TV libertés, Laurent Ozon pour évoquer avec lui les hypothèses de sortie du conflit entre les États-Unis, Israël et l'Iran.

    Essayiste et analyste politique, tenant d'une écologie localiste et identitaire, premier promoteur de l'idée de remigration, Laurent Ozon est l'auteur de l'excellent essai intitulé France, années décisives (Bios, 2015) et tout récemment de Les néoconservateurs - Une élite impériale (Géopolitique profonde, 2025).

     

                                                

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  • Conflit en Itran et guerre de l'information...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous un entretien donné par Pierre Conesa à Omerta, dans lequel la guerre de l'information qui fait rage dans le conflit iranien.

    Agrégé d'histoire et énarque, Pierre Conesa a fait partie dans les années 90 de la Délégation aux affaires stratégiques du Ministère de la défense. Il est l'auteur de plusieurs essais, dont, notamment, Dr. Saoud et Mr. Djihad - La diplomatie religieuse de l'Arabie saoudite (Robert Laffont, 2016), Hollywar - Hollywood, arme de propagande massive (Robert Laffont, 2018), Le lobby saoudien en France - Comment vendre un pays invendable (Denoël, 2021), Vendre la guerre - Le complexe militaro-intellectuel (L'aube, 2022) et État des lieux du salafisme en France (L'aube, 2023).

     

                                               

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  • Iran: le début d’un conflit que l’Occident ne peut pas gagner

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Sacha Vliegen, cueilli sur Euro-Synergies et consacré à une analyse en profondeur du conflit engagé par les États-Unis et Israël contre l'Iran.

     

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    Iran: le début d’un conflit que l’Occident ne peut pas gagner

    Lorsque l’Occident fait la guerre, il le fait rarement avec une conscience historique profonde de sa propre position. Il préfère s’exprimer dans le langage de la technique: intervention, dissuasion, stabilisation, changement de régime, démocratisation, sécurité préventive. Ces mots donnent l’impression que la guerre est un instrument rationnel, une intervention maîtrisable au sein d’une stratégie plus large, une opération temporaire permettant de résoudre un problème régional. Mais cette terminologie cache souvent plus qu’elle n’explique. Derrière ce langage apparemment pragmatique, se cache un schéma plus profond: le refus de l’Occident de reconnaître qu’il n’est plus, de façon évidente, le centre de l’histoire du monde.

    La guerre contre l’Iran doit être comprise sous cet angle. Officiellement, il s’agit de menace nucléaire, de sécurité régionale, de défense des alliés et de lutte contre le terrorisme. Dans la communication publique, ces motifs sont mis en avant comme s’ils pouvaient, à eux seuls, expliquer le conflit. Pourtant, il est clair qu’ils ne font qu’effleurer la surface. L’enjeu est bien plus grand. L’Iran n’est pas simplement un régime problématique, ni un État isolé que l’on pourrait mettre à genoux avec suffisamment de sanctions et de frappes aériennes, ni la répétition des conflits auxquels les États-Unis et leurs alliés se sont habitués ces dernières décennies. Ceux qui traitent l’Iran comme s’il s’agissait simplement de « l’intervention suivante » après celles qui ont frappé l’Irak, l’Afghanistan, la Libye ou la Syrie, se trompent fondamentalement sur la nature du pays, sa position dans le monde et la phase historique dans laquelle ce conflit s’inscrit.

    C’est pourquoi cette guerre est aussi dangereuse. L’attaque contre l’Iran n’ouvre pas simplement un nouveau front au Moyen-Orient. Elle ouvre potentiellement un conflit qui est à la fois géopolitique, idéologique, religieux et civilisationnel. Pour les États-Unis et Israël, le risque est d'avoir déclenché une guerre qu’ils ne peuvent pas vraiment gagner, mais qu’ils ne peuvent pas non plus quitter sans humiliation grave ou perte stratégique. C’est précisément ce qui fait d’un conflit un enjeu existentiel: il ne s’agit pas, littéralement, de la survie physique immédiate des États, mais d’un résultat qui pourrait ébranler la position fondamentale des acteurs impliqués dans l’ordre mondial. L’Iran, en ce sens, n’est pas une périphérie, mais un cas test. La question n’est pas seulement de savoir ce qu’il adviendra de l’Iran, mais si l’Occident est encore capable d’imposer sa volonté à un adversaire important, profondément enraciné dans son histoire et sa foi, et de prime importance sur le plan géopolitique.

    Les causes géopolitiques du conflit

    Pour comprendre pourquoi ce conflit est si chargé de sens, il faut d’abord prendre au sérieux la position stratégique de l’Iran. L’Iran n’est pas simplement un État du Moyen-Orient; c’est l’un des carrefours géopolitiques les plus significatifs de l’Eurasie. Une simple observation de la carte le montre immédiatement. L’Iran se trouve au croisement du Moyen-Orient, de l’Asie centrale, du Caucase, de l’Asie du Sud et de l’océan Indien.

    Il est voisin du monde arabe, de la Turquie, de la région caspienne et, par la mer, des routes d’accès à l’énergie mondiale. Il contrôle aussi la rive nord du détroit d’Ormuz, un passage maritime d’une importance exceptionnelle pour les flux de pétrole et de gaz du Golfe. Menacer la route d’Ormuz, c’est non seulement mettre la pression sur des adversaires régionaux, mais aussi secouer les marchés mondiaux et contraindre les grandes puissances à tenir compte de sa position.

    Cela fait déjà de l’Iran plus qu’un acteur régional. Mais sa signification dépasse le pétrole. Le pays est aussi un pivot dans la nouvelle infrastructure eurasiatique qui, ces dernières années et décennies, est devenue de plus en plus importante.

    Pour la Chine, l’Iran n’est pas seulement un fournisseur d’énergie ou un partenaire diplomatique, mais aussi un corridor possible dans la connexion plus large entre l’Asie de l’Est, l’Asie centrale, le Moyen-Orient et l’Europe.

    Pour la Russie, l’Iran est un partenaire naturel dans la ceinture sud de l’Eurasie, justement parce qu’il peut limiter l’influence occidentale dans cette zone et permettre la construction d’axes économiques et géopolitiques alternatifs.

    Du point de vue occidental, cela signifie que l’Iran n’est pas simplement un régime difficile, mais un pivot potentiel dans un ordre post-occidental du continent.

    C’est là que l’on retrouve une vieille intuition géopolitique. Depuis longtemps, la théorie géopolitique avance que l’Eurasie est la scène centrale du monde, et que la puissance qui parvient à organiser la cohésion continentale de l’Eurasie acquiert un avantage structurel sur les puissances maritimes. Sous différentes formes, ce motif revient: l’idée que le contrôle du centre continental ou de ses zones périphériques est décisif pour le pouvoir mondial. L’Iran ne se trouve pas tout à fait dans le « heartland » classique tel que certains géopoliticiens l’imaginaient, mais il est à la jonction entre le centre et les ceintures périphériques. C’est précisément pourquoi il est si important. Il est à la fois pont, tampon, corridor et frein. Pour une cohésion eurasienne émergente, l’Iran est un lien. Pour une hégémonie maritime, il est un obstacle.

    Dans cette perspective, il est logique que l’Occident considère l’Iran non seulement comme un ennemi idéologique, mais aussi comme un problème stratégique structurel. Un Iran autonome, résistant et durable gêne la domination totale de l’Occident sur le Moyen-Orient et empêche les grandes puissances asiatiques d’être isolées. La guerre contre l’Iran n’est donc pas simplement une réaction à une provocation spécifique, mais aussi une tentative de neutraliser un carrefour géopolitique avant qu’il ne soit encore plus intégré dans un réseau de pouvoir et d’infrastructures non occidental.

    Israël et le contrôle du Rimland

    Pour Israël, cette question est encore plus aiguë. Depuis sa création, la culture stratégique israélienne a toujours pensé en termes de survie dans un environnement hostile, ou du moins instable. L’État d’Israël est petit, entouré par des populations plus nombreuses et dépendant de la supériorité technologique, de la capacité de mobilisation et du soutien diplomatique extérieur. Dans ce contexte, il est compréhensible qu’Israël ait développé une sensibilité particulière face aux hégémons régionaux potentiels. Aucune puissance hostile dans la région ne doit devenir trop forte, aucune ceinture cohérente d’adversaires ne doit se former, aucun acteur ne doit avoir le temps de limiter à long terme la marge de manœuvre militaire, politique et psychologique d’Israël.

    L’Iran est précisément un tel acteur. Non seulement par ses propres capacités, mais aussi par le réseau d’alliés, de milices et de sympathisants qu’il a constitué dans la région ces dernières décennies. Ainsi, du point de vue israélien, l’Iran n’est pas seulement un adversaire idéologique lointain, mais une puissance qui peut exercer, directement ou indirectement, une influence sur plusieurs fronts. La lutte contre l’Iran n’est donc pas seulement une question de dissuasion; c’est une tentative de briser une ceinture stratégique avant qu’elle ne se retourne définitivement contre Israël. Plus largement, on peut dire qu’Israël veut empêcher qu’au Moyen-Orient ne se constitue une configuration géopolitique dans laquelle il ne détiendrait plus la supériorité qu’il a pu construire, avec l'aide des États-Unis, au cours de ces dernières décennies.

    La modernité et la volonté de contrôle

    Mais la géopolitique seule ne suffit pas à comprendre la persévérance de l’Occident dans de tels conflits. Il y a aussi une logique civilisationnelle plus profonde: le rapport moderne de l'Occident au pouvoir, à la technique et à la réalité. Depuis les débuts de la modernité, l’Occident a développé un élan expansionniste unique, porté par la science, la technique, la dynamique capitaliste et la formation de l’État. La nature n’était plus vue comme un ordre dans lequel l’homme devait s’insérer, mais comme un domaine à explorer, mesurer, exploiter et contrôler. Cette vision du monde est aujourd’hui si évidente qu’on ne remarque plus à quel point elle est singulière. L’homme moderne considère spontanément le monde comme quelque chose qui doit être disponible pour la planification et la manipulation.

    Pour Heidegger, toutefois, ce développement avait aussi un versant profondément problématique. Lorsque le monde apparaît exclusivement comme quelque chose que l’on peut techniquement gérer et exploiter, l’homme perd, selon lui, progressivement la capacité de vivre la réalité d’autres façons. Tout est réduit à l’utilité, à l’efficacité et au contrôle. La nature devient ressource, la société devient organisation, et finalement l’homme lui-même risque d’être réduit à un élément au sein d’un système technique. Heidegger nous avertissait que cette façon de penser ne fait pas qu’altérer le monde, elle l’appauvrit: elle exclut de plus en plus d’autres formes de signification, de tradition et de lien au réel.

    C’est ici que l’analyse de Heidegger est pertinente. Son propos n’était pas simplement de dire qu’il existe de nouvelles machines, mais que la technique moderne est une manière de révéler, une manière dont le réel se présente à nous. Dans cette ontologie technique, le monde apparaît comme un stock, un réservoir, une ressource disponible à tout moment. Les rivières deviennent sources d’énergie, les forêts deviennent moyens de production, la terre devient zone d’exploitation, les communautés humaines deviennent populations à gérer, et les États deviennent des unités stratégiques dans un système plus vaste. Lorsque cette pensée infiltre la géopolitique, il paraît presque naturel de croire que l’on puisse réorganiser des sociétés comme on gère des infrastructures. Un régime devient alors une pièce que l’on remplace si elle ne fonctionne plus dans le système.

    C’est précisément là qu’a résidé l’une des plus profondes erreurs de ces dernières décennies. L’Occident a souvent agi comme si l’ordre politique n’était qu’une configuration technique que l’on pourrait réagencer avec assez de pression, de bombardements, de sanctions et d’ingénierie institutionnelle. L’Irak, l’Afghanistan et la Libye ont pourtant montré que les sociétés ne sont pas un substrat neutre sur lequel on peut projeter impunément de nouvelles institutions. Elles sont faites de mémoire, de religion, d’honneur, de pouvoirs locaux, de traumatismes historiques, de loyautés culturelles et d’horizons moraux. Quand on nie cette profondeur, on fait la guerre comme si l’on pouvait remplacer une civilisation par des schémas et des modèles. Ce n’est pas seulement arrogant, c’est aussi stratégiquement aveugle.

    Spengler aussi jette sur cette problématique une lumière dure mais éclairante. Dans sa description de la culture occidentale ou «faustienne», il met en avant l’élan sans bornes de l’Occident à franchir l’infini, à aller toujours plus loin, à conquérir de nouveaux espaces et à soumettre le monde par la technique. Qu’on souscrive ou non à l’ensemble de son analyse, il a bien vu que la civilisation occidentale moderne a produit un esprit d’expansion qui supporte mal les limites.

    Dans sa phase finale, selon Spengler, la culture devient civilisation: l’ordre symbolique vivant laisse place à l’organisation technique, à la formation de grandes puissances politiques et à des systèmes anonymes de contrôle. Appliquée à la politique mondiale actuelle, cette grille de lecture donne au conflit avec l’Iran une signification plus large et tragique. L’Occident ne répond pas seulement à un défi régional; il se heurte à une limite historique de sa propre logique expansive.

    Après la fin de la Guerre froide, il a semblé un moment que cette limite n’existait plus. La démocratie libérale était présentée comme l’aboutissement universel de l’histoire. On partait du principe que toutes les alternatives idéologiques sérieuses avaient disparu et que les États qui n’étaient pas encore intégrés dans l’ordre libéral mondial représentaient un simple retard temporaire. Cet optimisme était non seulement politique, mais aussi anthropologique: on supposait que le développement économique, la modernisation technologique et la réforme institutionnelle mèneraient tôt ou tard partout à des formes politiques comparables. Il n’en reste aujourd’hui que très peu. Le monde n’apparaît pas comme une planète libérale uniforme, mais comme une arène où s'affrontent des blocs de civilisation, des traditions historiques et des modèles de puissance différents.

    C’est précisément pour cela que l’Iran est un cas si difficile pour l’Occident. Ce n’est pas simplement un système autoritaire qui n’est pas encore «prêt», mais un État issu d’une rupture révolutionnaire avec la modernité occidentale telle qu’elle a été vécue en Iran. La révolution de 1979 n’a pas été qu’une prise de pouvoir, mais une tentative de formuler un principe politique alternatif, où légitimité religieuse, attitude anti-impérialiste et souveraineté nationale étaient liées. On peut critiquer ce régime pour de nombreuses raisons, mais on ne peut pas le comprendre si on le présente comme un simple produit accidentel ou superficiel de la répression. Il repose sur une synthèse historique propre, aussi problématique ou violente soit-elle.

    Les erreurs d’analyse sur l’Iran

    Cela nous amène à une erreur cruciale dans de nombreuses analyses occidentales: la sous-estimation de la profondeur religieuse et symbolique de l’État iranien. Le chiisme possède une puissante tradition de souffrance, d’injustice, de témoignage et de martyre.

    Le récit de Karbala, la figure de Hussein et le souvenir d'une domination injuste ont une portée spirituelle et politique durable dans le monde chiite. Lors de la révolution iranienne, ce répertoire n’a pas simplement été répété, mais mobilisé comme source de légitimité et de résilience. Cela ne signifie pas que tous les Iraniens sont de pieux révolutionnaires, ni que la légitimité religieuse du régime est inattaquable. Mais une partie de l’idéologie d’État et de la capacité de mobilisation ne relève pas seulement de la politique du pouvoir, mais d’un langage moral et religieux qui donne sens au sacrifice, à la résistance et à la mission historique.

    C’est pourquoi il est dangereux que des décideurs occidentaux pensent que le régime s’effondrera simplement dès que la pression adéquate sera appliquée. Cette attente est entretenue par l’image véhiculée par de nombreuses voix de l’opposition iranienne en Occident. Bien sûr, il existe en Iran de profondes tensions. Il y a du mécontentement face à la corruption, la stagnation économique, le népotisme, le contrôle moral, le sous-développement régional et la répression. Il y a eu des protestations de la part de jeunes en milieux urbains, de femmes, d’ouvriers, d’étudiants, de commerçants et de minorités ethniques qui se sentent marginalisées culturellement ou économiquement. Kurdes, Baloutches, Arabes du Khouzistan et d’autres groupes font souvent l’expérience de ne pas bénéficier d’un accès équitable au pouvoir, à la reconnaissance ou au développement. Ces tensions sont réelles et ne doivent pas être minimisées.

    Mais l’existence de tensions n’implique pas l’existence d’une opposition cohérente capable de remplacer un État de cette ampleur et de cette complexité par un nouvel ordre stable. C’est précisément l’erreur que commettent de nombreux fantasmes occidentaux qui rêvent d'un changement de régime. On constate qu’un régime est détesté ou contesté en interne par de nombreux groupes, puis on en déduit que ces groupes formeront naturellement une communauté politique dès que le régime tombera. L’histoire montre généralement le contraire. L’opposition interne à un pouvoir établi est rarement homogène. Les manifestants économiques ne veulent pas nécessairement la même chose que les intellectuels laïques; les minorités régionales ne poursuivent pas forcément le même objectif que les monarchistes en exil; les réformateurs libéraux, les milices séparatistes, les intérêts conservateurs des bazars et les groupes radicaux anti-système ne partagent souvent que leur rejet du centre, pas leur vision de l’après.

    C’est là un point décisif pour l’Iran. Oui, il y a de nombreuses lignes de faille. Oui, il y a de la frustration économique, du mécontentement face à la corruption, de la résistance à la tutelle morale et politique de l’État, et des tensions vis-à-vis du «gouvernement du juriste-théologien» ou du système des ayatollahs. Mais qui dirigera l’Iran si le régime actuel tombe? Quelle opposition dispose de la légitimité, de l’organisation, du monopole de la violence et de la capacité administrative pour maintenir la cohésion de l’État? Qui peut intégrer à la fois les régions persanes, les provinces minoritaires, les grandes villes, les appareils de sécurité, les intérêts économiques et les réseaux religieux dans un nouvel équilibre? Il n’existe pas de réponse simple à ces questions. Il est même probable que le renversement du régime ne conduise pas à un Iran libre et stable, mais à une lutte prolongée entre élites concurrentes, milices, parrains étrangers et identités régionales. Autrement dit: pas nécessairement la libération, mais la prémisse d’une violence sectaire ou régionale qui pourrait durer des décennies.

    Ce scénario est loin d’être imaginaire. Il suffit de regarder l’histoire récente des États où un centre fort, même répressif, a été détruit sans qu’un ordre de succession crédible soit prêt. La chute d’un régime ne signifie pas automatiquement la naissance d’une nation. Parfois, elle entraîne au contraire la dissolution d’une structure encore fonctionnelle, quoique dure, qui maintenait provisoirement ensemble diverses contradictions. Dans une telle situation, d’anciennes lignes de fracture réapparaissent: rivalités ethniques, marginalisation régionale, divisions religieuses, clientélisme et ingérence étrangère. Le résultat peut être un conflit où personne ne gagne vraiment, mais où toute une société est épuisée pendant des années ou des décennies.

    Une géographie difficile à contrôler

    L’Iran, en outre, est, sur les plans géographique et historique, particulièrement difficile à briser et à occuper. Le pays n’est pas constitué d’une seule plaine ouverte ou d’un centre de pouvoir qui serait aisément contrôlable après une première défaite militaire.

    L’espace iranien est un ensemble complexe de chaînes de montagnes, de plateaux, de déserts, de concentrations urbaines et de régions périphériques. Cette géographie a maintes fois prouvé, dans l’histoire, qu’elle ralentit, fragmente et épuise les envahisseurs. Des empires antiques aux puissances modernes, beaucoup ont découvert que la Perse est bien plus facile à secouer qu’à contrôler. Même si un acteur extérieur y remporte un succès militaire, les vraies difficultés commencent après: comment garder le contrôle sur un pays vaste, fier, armé et doté d’une conscience historique profonde?

    À cela s’ajoute le fait que l’Iran n’est pas l’Afghanistan, et certainement pas dans le sens où certaines comparaisons sont parfois faites à la légère. L’État iranien dispose de structures institutionnelles, militaires et bureaucratiques bien plus solides que celles que les Talibans possédaient avant leur victoire. Les Gardiens de la Révolution ne sont pas un mouvement d’insurgés lâchement organisé, mais un complexe sécuritaire, idéologique et économique tentaculaire, ancré dans l’État et la société. Si le régime venait à s’effondrer sous une pression intense, cela ne signifierait pas que la résistance disparaîtrait. Il est même probable qu’apparaîtrait alors une forme de résistance armée encore plus dure, fragmentée et difficile à contrôler.

    Le danger d’une guerre existentielle

    Le conflit prend une autre dimension dangereuse si l’on prend en compte la dimension religieuse du côté des États-Unis et d’Israël. En Europe, le soutien américain à Israël est souvent perçu principalement en termes de stratégie, de lobbying ou de valeurs partagées. Tout cela joue un rôle, mais pour une part importante du monde des evangelicals américains, Israël a aussi une signification religieuse et eschatologique. Dans le sionisme chrétien, le retour du peuple juif sur la terre d’Israël et la survie de l’État juif sont vus comme partie d’un plan divin de salut. Israël n’est pas, dans cette vision, qu’un allié, mais un signe des temps et un maillon nécessaire d’un scénario historico-religieux qui doit aboutir au retour du Christ.

    Cela rend le soutien à Israël particulièrement intense dans ces milieux. Ils soutiennent Israël non seulement pour des raisons stratégiques, mais parce qu’ils pensent que l’histoire elle-même a une orientation sacrée et que la protection d’Israël est un devoir religieux. Lorsqu’une telle conviction acquiert une influence politique dans une superpuissance, la nature de la prise de décision change. Le conflit est alors jugé non seulement sur la base des coûts, des risques et des équilibres, mais aussi en termes moraux et même eschatologiques.

    Du côté israélien, il existe aussi des courants religieux et nationalistes qui considèrent le pays non seulement comme un État, mais comme un projet historique et sacré. Lorsque ces convictions se rejoignent, il en résulte un mélange particulièrement explosif: la géopolitique acquiert une profondeur religieuse, et la conviction religieuse une puissance stratégique.

    Dans un tel contexte, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi le conflit avec l’Iran tend à prendre une forme existentielle. Pour les États-Unis, un retrait rapide ou un échec visible signifierait une grave atteinte à leur crédibilité. Non seulement ils auraient échoué à neutraliser un adversaire tenace, mais ils montreraient aussi à leurs alliés et rivaux que la puissance américaine n’est plus automatiquement capable d’imposer un ordre régional.

    Pour Israël, l’enjeu est de taille, car un Iran survivant et renforcé prouverait que la dissuasion israélienne a ses limites.

    Pour l’Iran, le conflit devient presque inévitablement une lutte pour la survie, la souveraineté et l’honneur historique. Un pays qui survit à une telle attaque n’en conclura pas qu’il doit modérer la confrontation, mais plutôt qu’il doit renforcer sa dissuasion, ses alliances et sa capacité de riposte.

    C’est ici que Toynbee devient pertinent. Son idée de « challenge and response » (défi et réponse) offre un cadre utile pour comprendre comment les civilisations et les grandes communautés politiques réagissent aux défis fondamentaux. Selon lui, les civilisations ne croissent pas dans la tranquillité, mais en répondant de manière créative aux pressions, aux crises et aux menaces.

    Si l’Occident tente aujourd’hui de préserver un ordre ancien avec des moyens de moins en moins convaincants, il n’est pas impossible que des adversaires comme l’Iran renforcent leur identité précisément en réaction à cette pression. Ce qui, pour l’Occident, vise à la neutralisation, peut être vécu par l’autre comme la confirmation de sa mission historique. En ce sens, la guerre peut parfois renforcer l’adversaire idéologiquement plus que le détruire politiquement.

    C’est là l’élément tragique de la géopolitique actuelle. L’Occident utilise les instruments de son ancienne hégémonie pour ralentir l’émergence d’une nouvelle réalité multipolaire, mais ce faisant, il accélère peut-être justement la transition vers cette nouvelle réalité. Chaque intervention ratée, chaque surestimation des capacités militaires, chaque sous-estimation de l’adversaire et chaque nouvelle escalade affaiblit encore plus l’aura d’une domination qui allait de soi. La guerre contre l’Iran risque donc de devenir plus qu’un simple conflit régional. Elle pourrait devenir le moment où il devient visible que l’Occident dispose certes toujours d’un pouvoir immense, mais n’a plus la capacité incontestée d’imposer des résultats politiques.

    La limite de l’Occident

    La question fondamentale n’est donc pas seulement de savoir si l’Iran peut être militairement endommagé. Cela, nul n’en doute. La vraie question est celle d’une victoire politique durable. Peut-on obliger le pays à se soumettre sans déclencher une guerre qui déstabiliserait la région, le marché de l’énergie et les relations entre grandes puissances? Peut-on renverser le régime sans créer un vide dans lequel milices, conflits ethniques, tensions sectaires et puissances étrangères déchireraient le pays pendant des décennies? Peut-on attaquer un État-civilisation doté d’une forte identité historique, d’une structure interne complexe et d’un poids géopolitique qui attire les grandes puissances, sans que la confrontation ne devienne beaucoup plus ample que prévu?

    À toutes ces questions, la réponse honnête est qu’il n’existe aucune certitude positive simple. Au contraire, tout indique que la guerre contre l’Iran n’a pas d’issue stratégique claire. Une victoire rapide est peu probable, une occupation prolongée presque impensable, un changement de régime sans chaos hautement improbable, et un retrait sans perdre la face est politiquement très difficile. C’est précisément ce qui rend ce conflit si dangereux. L’Occident s’est peut-être enfermé dans une guerre trop vaste pour être gagnée et trop importante pour être abandonnée sans dégâts majeurs.

    C’est peut-être là le sens le plus profond de cette guerre. Non pas qu’il soit impossible de causer destruction, mais qu’elle révèle une limite. La limite de l’idée que le monde puisse encore être gouverné depuis un seul centre. La limite de la conviction que les sociétés peuvent être redessinées de l’extérieur comme s’il s’agissait de structures techniques. Et, finalement, la limite du pouvoir occidental lui-même. L’Iran n’est pas seulement une cible, mais un miroir. Dans ce miroir, l’Occident voit peut-être, pour la première fois depuis longtemps, non seulement un ennemi, mais aussi la fin de sa propre évidence.

    Sacha Vliegen (Euro-Synergies, 23 mars 2026)

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    Guerre en Ukraine : les 10 tendances lourdes de 2025

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    - dans la Lettre de Comes Communication Christophe Assens pointe les règles d'incitation au conformisme qui pèsent sur les réseaux sociaux et qui empêchent l'esprit critique...

    Souveraineté en péril, la mécanique des réseaux au sein d'une France sous influence

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    - sur le site de la revue Éléments, Nicolas Gauthier allume les influenceurs "français" expatriés à Dubaï pour des raisons fiscales dont le patriotisme s'est brutalement révélé depuis le début de la guerre contre l'Iran...

    Plus fort que la téléréalité : les bronzées à Dubaï

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    Drones vs OTAN : on a perdu la 7ème compagnie

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