Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

surveillance

  • 25 300 surveillés ou la République Française qui ne croit plus assez à ses peuples pour lui faire confiance...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Balbino Katz, le chroniqueur des  vents et des marées, cueilli sur Breizh-Info et consacré à l'inflation de la surveillance policière administrative et à ses causes profondes...

     

    Surveillance administrative.jpg

    25 300 surveillés ou la République Française qui ne croit plus assez à ses peuples pour lui faire confiance

    Je connais Barjols et j’y reviens deux ou trois fois l’an, comme on revient à un poste d’observation familier. Le hasard, qui a plus d’esprit que les ministères, m’avait fait garer ma voiture non loin de la gendarmerie. La Provence, ce matin-là, avait cette gravité solaire des pays où l’on comprend que la civilisation commence par l’art de se tenir à l’ombre. Une terrasse, un verre de rosé, les stores immobiles dans la chaleur, et cette paix apparente des bourgs anciens qui fait encore illusion lorsque l’on vient de lire les journaux.

    En passant devant la gendarmerie, j’ai repensé à l’article du Figaro que je venais de lire sur ma tablette. Il était consacré au dernier rapport de la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement. On y apprenait que plus de 25 300 personnes avaient fait l’objet, en 2025, d’une demande de surveillance technique en France. Le journal prenait soin de rassurer son lecteur : non, la France ne serait pas le théâtre d’une surveillance généralisée. La formule est intéressante. Elle dit moins ce que nous sommes que ce que le pouvoir redoute que nous pensions de lui.

    Car enfin, 25 300 personnes placées dans le viseur des services, ce n’est pas rien. Ce n’est certes pas la Chine, avec ses caméras à reconnaissance faciale et sa notation sociale de fourmilière électronique. Ce n’est pas encore le vieux rêve soviétique d’une société où chaque concierge aurait été l’oreille du Parti. Toutefois, pour un pays qui se flatte encore d’être la patrie de Montesquieu, de Benjamin Constant et des libertés publiques, le chiffre devrait faire sursauter davantage. D’autant que l’essentiel n’est peut-être pas dans le nombre des personnes, mais dans la prolifération des techniques.

    Le Figaro rapporte que le cap des 100 000 demandes de techniques de renseignement a été franchi. Identifications d’abonnés, fadettes, géolocalisations, poses de capteurs dans des lieux privés, recueils de données informatiques, algorithmes, boîtes noires : tout l’appareillage du Léviathan numérique se déploie avec une tranquillité de bureau. Le vocabulaire est propre, hygiénique, administratif. On ne surveille pas, on sollicite une technique. On ne pénètre pas l’intimité, on recueille des données. La France a toujours eu le génie de donner aux choses redoutables des noms de sous-préfecture.

    Le plus piquant est que tout cela se fait sous le regard d’une commission de contrôle qui reconnaît elle-même peiner à suivre le mouvement. La CNCTR compte vingt-deux collaborateurs, dont quatorze chargés de mission, face à des services dont les moyens humains et techniques ont fortement augmenté. Autrement dit, la surveillance galope, le contrôle trottine derrière. La bride existe, nous dit-on, mais le cheval a déjà pris la route.

    Étant moi-même fiché S, je confesse garder une certaine distance amusée, et parfois inquiète, devant cette liturgie du danger. Je ne me suis jamais pris pour un péril public. Je n’ai ni cave d’explosifs, ni goût du complot, ni vocation de factieux. Mon crime principal est sans doute d’écrire des choses désagréables à l’époque et de fréquenter des milieux où l’on pense encore qu’un peuple n’est pas une poussière d’individus interchangeables.

    Or chacun sait que, dans ces catégories administratives, se trouvent, à côté de véritables menaces, quantité de militants politiques, d’identitaires, de gens de droite, de dissidents paisibles, dont le principal tort est d’être connus des services avant d’être connus des tribunaux. Un islamiste susceptible de passer à l’acte, un militant d’ultragauche tenté par le sabotage, un trafiquant gravitant dans un réseau criminel, un identitaire surveillé parce qu’il colle des affiches ou organise une réunion, tous peuvent se retrouver dans les brumes voisines de la vigilance administrative. La catégorie rassure le ministre, alimente les statistiques et inquiète le public. Elle ne pense pas. Elle mélange.

    Il faut lire attentivement l’article du Figaro pour voir le mécanisme à l’œuvre. La criminalité organisée est désormais le premier motif de surveillance. Rien d’étonnant : le narcotrafic ronge le pays comme une moisissure d’empire en décomposition. Les services suivent aussi des milliers de cibles au titre de la prévention du terrorisme. Là encore, nul homme raisonnable ne souhaite désarmer l’État face à ceux qui rêvent de tuer. Un pays qui ne se défend plus cesse bientôt d’être un pays. La question n’est donc pas de nier la nécessité du renseignement. Elle est de comprendre pourquoi cette nécessité devient chaque année plus vaste, plus intrusive, plus diffuse.

    La réponse tient en une formule brutale : quand il n’y a plus d’homogénéité, il y a la police.

    Une société homogène n’est pas une société parfaite. Les hommes y mentent, volent, boivent, se jalousent, se battent, héritent mal et se disputent pour des bornes de champ. Les villages provençaux, bretons ou gascons n’ont jamais été des abbayes cisterciennes. Cependant, dans une société relativement homogène, les règles communes précèdent l’intervention publique. Les regards, les familles, les habitudes, la honte, la réputation, le voisinage, le curé jadis, le maire naguère, l’instituteur autrefois, formaient un tissu de contraintes douces ou rudes qui rendaient la police moins nécessaire. La civilité tenait lieu de première gendarmerie.

    La société diversitaire a brisé cette trame. Elle a remplacé la continuité par la juxtaposition, les mœurs communes par le contrat fragile, la confiance par la procédure, l’appartenance par le contrôle. Lorsque les hommes ne partagent plus les mêmes codes, les mêmes pudeurs, les mêmes interdits, les mêmes souvenirs, les mêmes manières de saluer, de parler aux femmes, d’occuper l’espace public, de respecter les morts ou les vivants, il faut compenser par des caméras, des patrouilles, des capteurs, des cellules de veille, des médiateurs, des signalements, des algorithmes et des commissions. L’hétérogène appelle l’agent.

    C’est le prix caché de la diversité. On la vend comme une fête, elle se paie en vigiles. On la chante comme une ouverture, elle exige des portiques. On la célèbre dans les brochures municipales, elle finit dans les rapports de renseignement. On nous promettait la société ouverte ; nous avons reçu la société sous surveillance. Les mêmes qui ont détruit les conditions ordinaires de la confiance s’étonnent ensuite que l’État doive gonfler comme une baudruche policière pour maintenir l’ensemble debout.

    Dans les cafés convenables, on appelle cela la complexité du monde. Au fond, c’est plus simple. Un peuple qui se reconnaît n’a pas besoin d’être surveillé à chaque carrefour. Une foule composite, traversée par des appartenances rivales, des idéologies importées, des fidélités étrangères, des trafics planétaires, des sectes numériques, demande une police toujours plus fine. Là où le lien social disparaît, le renseignement s’installe. Là où l’autorité morale s’effondre, l’autorité technique prolifère.

    Le passage le plus remarquable du papier concerne le séparatisme et l’entrisme. La CNCTR estime qu’en l’état du droit ces phénomènes, lorsqu’ils n’ont pas de dimension violente, ne peuvent pas justifier à eux seuls des techniques de renseignement au titre des atteintes à la forme républicaine des institutions. Voilà un reste de sagesse juridique. Le Conseil constitutionnel avait rappelé que cette notion renvoyait à des réalités lourdes : attentat, complot, mouvement insurrectionnel, levée de forces armées. On n’est pas dans le soupçon mou, dans la suspicion d’ambiance, dans le désaccord culturel. On est dans l’atteinte grave.

    Or le ministre de l’Intérieur, nous dit-on, réfléchit à une interprétation extensive. L’expression devrait faire trembler les vitres. L’interprétation extensive, dans la bouche du pouvoir, signifie presque toujours que la liberté va perdre un morceau. Aujourd’hui, ce serait pour lutter contre l’entrisme islamiste. Demain, contre telle association jugée séparatiste. Après-demain, contre ceux qui contestent la société diversitaire, l’idéologie d’État, les catéchismes scolaires ou les dogmes de la République adjectivée. L’histoire administrative de la France enseigne que les instruments forgés contre des ennemis réels finissent souvent entre les mains de fonctionnaires qui les appliquent à des adversaires commodes.

    C’est ici qu’apparaît, dans le vocabulaire critique de certains dissidents, le fameux « bureau des entraves administratives ». L’expression n’est pas, à ma connaissance, le nom officiel d’un service. Elle n’en dit pas moins quelque chose de très vrai. Notre époque préfère entraver plutôt que juger. Elle aime moins condamner que compliquer. Elle ne vous envoie pas toujours un procureur ; elle vous envoie un formulaire, une banque inquiète, une préfecture soupçonneuse, un assureur prudent, un local annulé, un compte clôturé, une autorisation suspendue, une norme oubliée, un contrôle soudain. Courteline a rencontré Kafka dans un couloir du ministère de l’Intérieur.

    C’est ainsi que se dessinera peu à peu une France à deux populations. La première sera conforme à l’idéal diversitaire : mobile, docile, soluble, accompagnée, subventionnée, protégée par le lexique officiel. La seconde sera celle des réfractaires, de ceux qui ne communient pas dans le mythe du vivre-ensemble obligatoire. Celle-là sera marginalisée, surveillée, traquée sur les réseaux sociaux, censurée, privée de salles, interdite de réunion, frappée de clôtures bancaires, écartée des emplois publics, tenue à distance de la vie sociale ordinaire par mille petites barrières invisibles. Elle ne sera pas toujours condamnée ; elle sera empêchée.

    Le procédé est redoutable parce qu’il demeure souvent sous le seuil du scandale. Un procès fait du bruit. Une dissolution se discute. Une interdiction peut être contestée. Une entrave administrative, elle, épuise. Elle isole. Elle coûte du temps, de l’argent, de l’énergie. Le citoyen n’est pas frappé d’un coup ; il est grignoté. L’État moderne, lorsqu’il devient fou, ne porte pas toujours des bottes. Il porte des mocassins, signe des notes, demande des pièces complémentaires et répond dans un délai de deux mois renouvelable.

    Bien entendu, il existe de vrais dangers. Il serait puéril de nier l’islamisme, le narcotrafic, les réseaux criminels, les puissances étrangères, les saboteurs, les fanatiques, les prédateurs numériques. Une société politique digne de ce nom ne se livre pas pieds et poings liés à ceux qui veulent la détruire. La droite aurait tort de se réfugier dans une naïveté libertaire qui n’a jamais protégé personne. Une police est nécessaire. Un renseignement est nécessaire. Une frontière est nécessaire. Un État désarmé est une proie.

    La folie commence lorsque l’État, ayant contribué à produire le désordre par son idéologie, prétend ensuite le résoudre par la surveillance. Il ouvre les portes, puis installe des caméras dans le vestibule. Il dissout les appartenances, puis crée des cellules de prévention de la radicalisation. Il dénigre les enracinements, puis s’effraie des séparatismes. Il affaiblit la famille, l’école, la commune, l’Église, les corps intermédiaires, puis découvre que l’individu nu face au chaos doit être suivi, orienté, contrôlé, fiché, rééduqué. Le pompier administratif se félicite d’éteindre l’incendie que son propre monde a allumé.

    Ce qui se joue là dépasse donc la querelle technique sur les fadettes ou les algorithmes. C’est une transformation anthropologique. La France est en train de passer d’une société de mœurs à une société de dispositifs. Autrefois, on savait à peu près ce qu’un homme devait faire parce qu’il appartenait à un monde. Désormais, on attend de lui qu’il respecte des procédures parce qu’il n’appartient plus à rien. Le code remplace la coutume. La surveillance remplace la confiance. Le règlement remplace l’honneur. La prévention remplace la vertu. L’algorithme remplace le voisin.

    À Barjols, devant la gendarmerie, cette évidence prenait une forme presque charnelle. La présence de l’uniforme y semblait normale, provinciale, ancienne. La gendarmerie, dans nos campagnes, fut longtemps moins l’avant-poste d’un État soupçonneux que la garde austère d’un ordre partagé. Le gendarme connaissait les familles, les ivrognes, les querelleurs, les mauvais payeurs, les voleurs de poules, les histoires de bornage et les haines de cousins. Il était l’homme de l’État, certes, mais dans une société qui se connaissait encore elle-même. Le renseignement algorithmique, lui, ne connaît personne. Il calcule des signaux. Il remplace la familiarité par la corrélation.

    C’est pourquoi le chiffre de 25 300 personnes n’est qu’une étape. Si la France continue sur cette pente, ce ne sera bientôt plus 25 000, mais 50 000, puis 100 000 personnes surveillées, signalées, entravées, suspectées, classées dans quelque catégorie brumeuse. Chaque crise donnera naissance à une finalité nouvelle. Chaque finalité exigera une technique supplémentaire. Chaque technique créera des données. Chaque donnée appellera son contrôle. Chaque contrôle demandera des moyens. Et l’on nous expliquera, avec ce ton raisonnable qui précède toujours les grandes folies administratives, que tout cela demeure parfaitement encadré.

    Le plus inquiétant n’est pas que l’État voie trop. C’est qu’il comprenne de moins en moins ce qu’il voit. Une société folle de diversité produit des désordres qu’elle refuse de nommer, puis les traite par des catégories abstraites. Elle ne veut pas dire d’où vient la violence, quelles populations la portent, quelles idéologies la travaillent, quels abandons l’ont rendue possible. Elle préfère surveiller large plutôt que nommer juste. Elle accumule les signaux faibles parce qu’elle a perdu les évidences fortes.

    Reste une hypothèse, que l’époque jugera dangereuse parce qu’elle ne comprend plus rien aux forces souterraines de l’histoire. De cette petite population marginalisée, surveillée, censurée, privée d’accès aux salons où l’on distribue les brevets de respectabilité, peut sortir un levain. Les minorités persécutées ne gagnent pas toujours. Beaucoup s’éteignent, se fatiguent, se divisent, se dessèchent. Certaines, pourtant, conservent ce que la majorité conforme a laissé mourir : la mémoire, la fidélité, la langue des pères, le sens de la transmission, le goût de la limite. Il est possible que la renaissance d’une France européenne, conforme à son héritage, ne vienne pas des institutions fatiguées, mais de ces marges où l’on aura gardé, dans le silence et l’opprobre, quelques braises sous la cendre.

    Je quittai la terrasse tandis que le soleil descendait un peu sur les façades. Devant la gendarmerie, rien ne bougeait. Une France ancienne semblait encore tenir dans cette immobilité : un bâtiment sobre, un drapeau, quelques volets fermés, la paix apparente d’un bourg provençal. Pourtant, derrière cette image rassurante, une autre France s’organise, invisible, câblée, procédurale, soupçonneuse, une France qui ne croit plus assez à son peuple pour lui faire confiance, ni assez à son droit pour se passer d’entraves.

    On nous avait promis l’émancipation par la diversité. Nous découvrons la surveillance par nécessité. C’est une vieille leçon politique, et elle n’a rien perdu de sa dureté : plus une société cesse d’être un peuple, plus elle devient un dossier.

    Balbino Katz, Chroniqueur des vents et des marées (Breizh Info, 30 juin 2026)

    Lien permanent Catégories : Points de vue 0 commentaire Pin it!
  • Infocratie...

    Les Presses universitaires de France viennent de publier un nouvel essai de Byung-Chul Han intitulé Infocratie - Numérique et crise de la démocratie.

    Originaire de Corée, influencé notamment par l’œuvre de Heidegger, Byung-Chul Han est professeur de philosophie à l'Université des arts de Berlin. Plusieurs de ses ouvrages ont déjà été traduits en français dont Dans la nuée - Réflexions sur le numérique (Acte sud, 2015), Le parfum du temps (Circé, 2016), Psychopolitique (Circé, 2016), Sauvons le Beau - L'esthétique à l'ère numérique.(Actes sud, 2016), La société de transparence (PUF, 2017), Topologie de la violence (R&N, 2019) et Thanatocapitalisme (PUF, 2021).

     

    Byung-Chul Han_Infocratie.jpg

    " Le tsunami d'informations déclenché par la numérisation menace de nous submerger dans une mer de communication frénétique qui perturbe de nombreuses sphères de la vie sociale, y compris la politique. Les campagnes électorales sont maintenant menées comme des guerres d'information, et la démocratie dégénère en infocratie. Dans son nouveau livre, Byung-Chul Han soutient que l'infocratie est la règle dans le capitalisme d'information contemporain. Alors que le capitalisme industriel a fonctionné avec la contrainte et la répression, ce nouveau régime d'information exploite la liberté au lieu de la réprimer. La surveillance et la punition font place à la motivation et à l'optimisation : nous imaginons que nous sommes libres, mais nos vies entières sont enregistrées afin que notre comportement puisse être contrôlé psychopolitiquement. Sous le régime néolibéral de l'information, les mécanismes du pouvoir fonctionnent non pas parce que les gens sont conscients de la surveillance constante, mais parce qu'ils se pensent libres. "

    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!
  • Etat d'urgence technologique...

    Les éditions Premier Parallèle viennent de publier un essai d'Olivier Tesquet intitulé État d'urgence technologique - Comment l'économie de la surveillance tire parti de la pandémie. Journaliste, Olivier Tesquet s'est spécialisé dans l'impact qu'ont le numérique et la surveillance dans nos vies.

    Tesquet_Etat d'urgence technologique.jpg

    " Le récit très documenté de la manière dont la pandémie a renforcé l'économie de la surveillance, par le journaliste le plus informé de ces questions.

    « En janvier dernier, je publiais À la trace, une cartographie que j'espérais complète des acteurs et des enjeux de la surveillance contemporaine. Quelques mois plus tard, l'épidémie de Covid-19 offrait, à l'échelle mondiale, un cas d'usage frappant des dispositifs que je m'étais efforcé de décrire.

    On a vu des officines de toutes tailles, hier positionnées sur le juteux secteur de la sécurité, pivoter vers un nouvel impératif, celui de la traque des corps malades – un levier encore plus puissant que la lutte contre le terrorisme. Des applications de traçage, de "suivi des contacts', ont été développées un peu partout, misant sur le numérique pour endiguer la course du virus. Dans le ciel, des drones sortis d'un futur proche ont fait respecter le confinement. On a confié à des caméras le soin de s'assurer du port du masque et du respect de la distanciation sociale.

    La crise sanitaire a mis au jour la présence de ces dispositifs de surveillance toujours plus nombreux, dont elle a dans le même temps assis la légitimité et accéléré la banalisation. On me demande souvent s'il faut craindre la généralisation d'une surveillance dite de masse ; et s'il s'agissait plutôt d'une massification de la surveillance ? » "

    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!
  • L'utopie déchue...

    Les éditions Fayard ont publié récemment un essai de Félix Tréguer intitulé L'utopie déchue - Une contre-histoire d'Internet. Chercheur associé au CNRS, Félix Tréguer est également membre fondateur de La Quadrature du Net, une association dédiée à la défense des libertés à l'ère numérique.

     

    Tréguer_L'utopie déchue.jpg

    " Ce livre est écrit comme un droit d’inventaire.
    Alors qu’Internet a été à ses débuts perçu comme une technologie qui pourrait servir au développement de pratiques émancipatrices, il semble aujourd’hui être devenu un redoutable instrument des pouvoirs étatiques et économiques. Pour comprendre pourquoi le projet émancipateur longtemps associé à cette technologie a été tenu en échec, il faut replacer cette séquence dans une histoire longue : celle des conflits qui ont émergé chaque fois que de nouveaux moyens de communication ont été inventés.
    Depuis la naissance de l’imprimerie, les stratégies étatiques de censure, de surveillance, de propagande se sont sans cesse transformées et sont parvenues à domestiquer ce qui semblait les contester. Menacé par l’apparition d’Internet et ses appropriations subversives, l’État a su restaurer son emprise sous des formes inédites au gré d’alliances avec les seigneurs du capitalisme numérique tandis que les usages militants d’Internet faisaient l’objet d’une violente répression.
    Après dix années d’engagement en faveur des libertés sur Internet, Félix Tréguer analyse avec lucidité les fondements antidémocratiques de nos régimes politiques et la formidable capacité de l’État à façonner la technologie dans un but de contrôle social.
    Au-delà d’Internet, cet ouvrage peut se lire comme une méditation sur l’utopie, les raisons de nos échecs passés et les conditions de l’invention de pratiques subversives. Il interpelle ainsi l’ensemble des acteurs qui luttent pour la transformation sociale. "

    Lien permanent Catégories : Livres 0 commentaire Pin it!
  • La Post-démocratie, une démocratie sans liberté ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Michel Lhomme, cueilli sur Metamag et consacré à la question de la post-démocratie.

     

    Post-démocratie_surveillance numérique.jpg

    La Post-démocratie, une démocratie sans liberté ?

    La montée du populisme, l’hyper libéralisme, la désinformation et les manipulations électorales sont les questions abordées par les derniers best-sellers politiques internationaux comme How Democracies Die (« Comment les démocraties meurent ? ») de Steven Levitsky et Daniel Ziblatt; How Democracy Ends (« Comment les démocraties se terminent ? ») de David Runciman ou le seul ouvrage déjà traduit en français, Le peuple contre la démocratie de Yascha Mounk [L’Observatoire, Paris 2018]. Tous ces ouvrages sont imprégnés de pessimisme sur l’avenir du pire système politique, à l’exception de tous les autres, comme Churchill le définissait. En France, au contraire, nos universitaires organiques continuent d’animer des séminaires sur la démocratie.

    Le dernier rapport de Freedom House qui analyse les données de 195 pays pour évaluer leur état de santé démocratique, souligne que 2017 a marqué 12 années consécutives de détérioration globale de l’intégrité des processus électoraux en raison de facteurs tels que l’argent excédentaire dans les campagnes ou la manipulation médiatique. Selon Freedom House, l’année dernière, dans 71 pays, les droits politiques et civils et les libertés publiques ont été réduits et seulement 35 ont été améliorés. Depuis 2000, au moins 25 pays ont cessé d’être démocratiques. Pendant la guerre froide, les coups d’État ont été responsables de 75% des cas de rupture démocratique, en particulier en Afrique et en Amérique latine. Aujourd’hui, ces méthodes grossières de coup d’état militaire pour capturer le pouvoir avec la violence ont cédé la place à des stratégies beaucoup plus sophistiquées pour déformer ou déformer la volonté populaire au profit des puissants, quitte même parfois à faire revoter les électeurs (idée qui commence à prendre de l’ampleur en Angleterre face au Brexit) ou à ne pas tenir compte de leur vote (le référendum français sur la constitution européenne). Le paradoxe de cette nouvelle voie électorale vers l’autoritarisme est que les nouveaux liberticides utilisent les institutions mêmes de la démocratie de manière graduelle, subtile et même légalement pour l’assassiner.

    À l’ère du numérique, le pouvoir politique dispose désormais de multiples instruments pour dénigrer la volonté populaire sans recourir à la violence, à la répression. Dans sa large gamme d’options, le pouvoir utilise la manipulation des documents de recensement, les scandales créés de toutes pièces par « la transparence », les calendriers électoraux (les législatives post-présidentielles), l’exclusion arbitraire de candidats, le redécoupage des circonscriptions. De fait, le vol électoral parfait est celui qui est perpétré avant que les gens votent.

    Pour les politistes, il n’y a rien à redire à 2017 : les Français se sont librement exprimés, même si au final Emmanuel Macron ne représente que 15 % des inscrits. À l’échelle mondiale, seulement 30% des élections entraînent un changement de gouvernement ou un transfert de pouvoir à l’opposition. Et ce chiffre est encore plus bas dans les pays ayant un passé autoritaire récent. De fait, il n’y a pas un seul autocrate du 21ème siècle qui n’ait appris qu’il est plus facile de rester au pouvoir à travers des « exercices démocratiques », ce qui explique le paradoxe que même s’il y a plus d’élections que jamais, le monde devient moins démocratique.

    Mais fi du processus électoral désormais maîtrisé pour que la populace ne parvienne jamais au pouvoir, la post-démocratie est en train d’opérer une synthèse encore plus radicale celle de l’autoritarisme numérique et de la démocratie libérale utilisant l’intelligence artificielle et les données recueillies pour surveiller et prévenir tout dérapage oppositionnel à la vision mondialiste car le numérique ne promet pas seulement une nouvelle économie  pour réformer le monde, il promet aussi aux gouvernements de lui permettre de mieux comprendre le comportement de ses citoyens pour les surveiller et les contrôler en permanence. Cette nouvelle réalité citoyenne offrirait ainsi aux gouvernants une alternative possible à la démocratie libérale d’hier restée trop gênante parce que source d’oppositions argumentatives. Il ne s’agirait plus d’éduquer mais de formater, à la lettre une éducation non plus critique à la Condorcet mais de la confiance à la Blanquer, soit la confiance en l’autorité immuable de l’administration des choses, prélèvement à la source et contrôle du privé par impôt et compteur link en prime, par solde de toute monnaie papier, par suivi informatique des déplacements et des pensées.

    L’intelligence artificielle permettra aux grands pays économiquement avancés d’enrichir leur citoyenneté sans en perdre le contrôle. Certains pays sont déjà dans cette direction. La Chine, par exemple, a commencé la construction d’un État autoritaire en support numérique, une sorte de nouveau système politique, un système de contrôle social indolore avec l’utilisation d’outils de surveillance perfectionnés comme la reconnaissance faciale qui vise à pouvoir contrôler n’importe quel secteur turbulent de la population. Plusieurs États liés à l’idéologie numérique ont commencé d’ailleurs à imiter le système chinois. Une grande partie du XXe siècle a été définie par la concurrence entre les systèmes sociaux démocratiques, les fascistes et les communistes. On en discute encore en Gaule dans les bibliothèques du Sénat  alors que la synthèse de la démocratie libérale et de l’autoritarisme numérique se déroule sous nos yeux.

    Les gouvernements pourront censurer de manière sélective les problèmes et les comportements sur les réseaux sociaux tout en permettant aux informations nécessaires au développement d’activités productives de circuler librement. Ils mettront ainsi un terme enfin au débat politique réalisant de fait le projet libéral en son essence : la dépolitisation du monde.

    Michel Lhomme (Metamag, 14 septembre 2018)

    Lien permanent Catégories : Points de vue 0 commentaire Pin it!
  • Objets connectés et guerre de l’information...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François-Bernard Huyghe, cueilli sur son site Huyghe.fr et consacré aux menaces que font peser les réseaux d'objets connectés qui nous entourent. Spécialiste de la guerre de l'information, François Bernard Huyghe, auteur de nombreux livres, a récemment publié La désinformation - Les armes du faux (Armand Colin, 2015), Daech : l'arme de la communication dévoilée (VA Press, 2017) et Fake news - La grande peur (VA Press, 2018).

    objets connectés.jpg

    Objets connectés et guerre de l’information

    Les objets connectés - des estimations nous en promettent 30 milliards pour 2020 - posent d’évidents problèmes de sécurité (qui ont fait l’objet d’un passionnant colloque de la FRS le 15 mai). Un objet connecté réunit quatre caractéristiques particulières, tout en continuant à remplir ses anciennes fonctions triviales (transporter, mesurer, chauffer, recouvrir, etc.) :
    - Il capte des informations (qui sont à la fois des données susceptibles d’être stockées et traitées, et des « nouvelles » en ce sens qu’elles reflètent des changements instantanés.
    - Il traite ces informations en fonction d’algorithmes (ou elles sont traitées par le système auquel il est relié) ; il se livre donc à des opérations de calcul qui se formulent souvent comme des propositions adressées à un être humain (qu’il s’agisse d’aller acheter du lait ou de diminuer son rythme de course).
    - Il fait ou il prend des décisions comme de changer un réglage.
    - Il communique, puisqu’il est en relation avec Internet donc potentiellement avec un univers de traitement et diffusion d’une quantité inimaginable de données.

    Ces caractéristiques sont à évaluer en fonction des trois types de stratégies offensives que permet ou que favorise le numérique : acquisition de données confidentielles d’une victime (espionnage ou surveillance), perturbation de systèmes ciblés (sabotage, paralysie...) et enfin action sur le cerveau humain et sur ses croyances (illusions,propagande, manipulation...).

    Si nous tentons maintenant de croiser les deux grilles, nous devons tenir compte que les objets connectés, du fait de leur conception, de leur faible prix, de leur nouveauté, de leur modestie apparente, etc sont a priori moins bien sécurisés ou font l’objet de moins de précautions que des ordinateurs, par exemple, dont tout le monde pense qu’ils peuvent faire l’objet de cyberattaques.

    Les objets connectés recueillent des données sur eux-mêmes (identifiant, géolocalisation), sur leur environnement et parfois sur les êtres humains qui les utilisent. On connaît des exemples où les objets connectés, mal sécurisés, ayant un mot passe faible, etc., se sont révélés le maillon le plus faible et ont permis d’accéder aux données d’un système beaucoup plus vaste Ainsi un simple thermomètre d’aquarium a permis de pirater les données confidentielles d’un casino. Ou encore, pour prendre un exemple de piratage, en octobre 2017, des réseaux d’objets connectés (caméras, téléviseurs) ont servi à pervertir (par une sorte de déni d’accès, en la surchargeant de demandes incessantes) la société américaine Dyn qui redirige des requêtes, puis par extension, ils ont pu rendre inaccessibles quelques heures des services comme Amazon, eBay, Airnb, Paypal, etc.

    À partir de là, il n’y a plus qu’à laisser aller son imagination pour décrire les vols d’information ou les sabotages les plus sophistiqués passant par un frigidaire, un téléphone, une montre et demain une boîte de conserve ou un maillot. Un excellent roman policier comme « Tension extrême » de Sylvain Forge raconte ce que ferait un fou d’informatique faisant exploser des Pacemakers, paralysant les forces de police d’une ville, etc. À vous de fantasmer sur ce que réaliserait une puissance étatique ou un groupe mafieux qui prendrait le contrôle de toutes les bicyclettes d’une métropole, la priverait de transports ou saurait tout de la sexualité et de la santé des dirigeants de la planète par leur rasoir ou leur équipement de jogging. Si votre voiture ou votre fusil ne vous obéissait plus ? Si un bijou en disait plus sur vous qu’un micro ? Etc.

    Mais la dimension la plus intrigante est celle de l’action sur l’esprit : un objet trivial peut-il agir sur nos affects, voire sur nos comportements, sur le fonctionnement de l’opinion, voire de la démocratie ? Jusqu’à présent cela s’est fait par des médias au sens large, c’est-à-dire par des dispositifs faits explicitement pour délivrer des messages à nos cerveau. De la projection du cuirassé Potemkine sur écran géant à la rumeur que vous transmet votre compte Facebook.
    Forcément quelqu’un a ou va penser à une stratégie d’action sur le cerveau humain par les objets connectés. Nous n’en sommes qu’au tout début, mais on peut déjà esquisser trois types de scénarios.
    Le premier est évidemment « à la Big Brother » : la suraccumulation de données sur les citoyens par un pouvoir centralisé. Suivant une information récente la Chine a commencé à doter certains ouvriers de casquette connectées qui détecteraient les ondes cérébrales, le stress, l’état émotif. À partir du moment où une technologie sait qui vous êtes, où vous êtes, avec qui vous êtes en relation, ce que vous faites, mais aussi ce que vous ressentez, il n’y a évidemment pas de limite au contrôle politique de la population.
    Le second scénario suppose plus subtilement que les données soient collectées discrètement, traitées massivement par l’intelligence artificielle, employées à nous profiler donc à nous prédire et que cela se traduise non pas par la répression des mauvais sujets, mais plus subtilement par une politique de l’attente et du désir. Après tout, les Gafa passent déjà leur temps à nous proposer le livre, le restaurant ou les vacances qui nous conviennent et à répondre à la question unique que nous pensions porter secrètement en nous : j’ai envie de... Le scandale Cambridge Analytica a montré comment une proposition politique pouvait nous être adressée de la façon la plus personnalisée pour nous suggérer de voter X ou Y en fonction de nos habitudes, de nos préjugés, de nos appartenances, voire de nos traits de caractère. Le stade suivant serait la prédiction par notre environnement le plus familier d’incitations parfaitement adaptées : obéissant aux calculs d’un algorithme, y compris en politique, nous aurions la sensation de n’obéir qu’à nous-mêmes et à nos pulsions les plus secrètes.
    Un pas plus loin : peut-on imaginer des dispositifs qui joueraient sur nos perceptions, nos lunettes, nos téléphones, et nous prédisposeraient à tel ou tel comportement ? Nous n’avons pas encre réussi à imaginer un scénario où une puissance occulte déclencherait des émeutes ou ferait voter machin en envoyant des virus à des frigidaires, des montres ou des vélos, mais soyons certains d’une : il y a forcément quelqu’un qui va y penser un jour où l’autre. Toutes les potentialités négatives de l’objet trouveront tôt ou tard une exploitation stratégique. Raison de plus pour commencer dès maintenant à penser les vulnérabilités du banal.

    François-Bernard Huyghe (Huyghe.fr, 21 mai 2018)

    Lien permanent Catégories : Livres, Points de vue 0 commentaire Pin it!