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07/03/2016

Quand on sonne les cloches à Richard Millet...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Jean-Paul Brighelli, cueilli sur son blog Bonnet d'âne et consacré au dernier épisode en date de la chasse à l'homme lancée par la bien-pensance contre l'écrivain Richard Millet...

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Quand on sonne les cloches à Richard Millet, ce n’est pas l’angélus !

De Richard Millet, je ne sais pas grand-chose. Nous fîmes une émission ensemble chez Ardisson en 2005, je venais de sortir la Fabrique du crétin, et lui le Goût des femmes laides — un joli roman fort bien écrit sur un sujet somme toute assez peu labouré, sinon par Brassens dans une chanson moins connue que d’autres.
Puis il a disparu de mon radar jusqu’en 2012. Cette année-là, il publiait Langue fantôme, un pamphlet sur l’état assez peu littéraire de la langue littéraire actuellement en usage en France, suivi d’un (très court) Eloge d’Anders Breivik, éloge paradoxal qui lui servait de prétexte à fustiger cette Europe ouverte à toutes les migrations. Et non, comme ont voulu le croire tous ceux qui ne l’avaient pas lu, à célébrer le tueur norvégien.
Emoi dans Boboland ! Annie Ernaux se fendit aussitôt dans le Monde d’une tribune-pétition, co-signée par une foule d’écrivains connus (Le Clézio, dont Millet cultive une sainte horreur depuis vilaine lurette) et inconnus (tous les autres) réclamant la tête de l’imprécateur de ce vivre-ensemble que la rue de Grenelle, à la même époque, érigeait opportunément en totem de l’Education. Millet, qui vivait essentiellement d’un poste de lecteur chez Gallimard (à qui il a tout de même permis d’obtenir le Goncourt au moins en deux occasions, pour les Bienveillantes et pour l’Art français de la guerre) se trouva fragilisé, marginalisé, et confiné dans une léproserie. En attendant le prochain faux-pas qui permettrait de lui coller douze balles dans la peau et la tête dans la lunette de la Veuve.
Du coup, je m’étais intéressé aux écrits polémiques de ce garçon un peu trop chrétien pour moi, qui se la joue « hanté pénultième » selon le joli mot d’un critique, mais qui dit des choses justes sur l’état actuel de la littérature française (pas très loin de ce qu’avaient asséné en leur temps Pierre Jourde dans la Littérature sans estomac et Jourde & Naulleau dans leur Précis de littérature du XXIème siècle) et l’apocalypse molle dans laquelle on engloutit la langue, littéraire ou non — dans une déconstruction dont j’ai moi-même analysé la chronologie, les intentions et les effets dans Voltaire ou le jihad.
Sur ce, Millet, briguant manifestement la palme du martyre, a accumulé aux éditions Pierre-Guillaume de Roux ou Fata Morgana les petits essais assassins. Evidemment, la Bien-pensance Unique ne l’avait pas lâché, et il ne l’a pas lâchée. Ainsi, quand notre homme, dans un article publié dans la Revue littéraire et intitulé « Pourquoi la littérature française est nulle », a récemment tiré à vue le dernier livre de Maylis de Kerangal (qui ça ?), ex-signataire de la pétition Ernaud — une dame très bien du tout-Paris qui compte —, le petit peuple des écrivains en cour a supplié Antoine Gallimard de se débarrasser enfin du trublion… Tous (BHL en tête, qui ne s’en serait douté ?) ou presque tous — Sollers par exemple a intelligemment continué à dialoguer avec Millet, expliquant que « Richard Millet a eu un tort, celui de mêler à ses considérations sur la littérature des idées politiques, et des idées politiquement incorrectes. Elles ont permis à l’opinion, surtout l’opinion militante, se voulant extrêmement engagée, de l’accuser, avec des mots injurieux, d’être révisionniste et d’avoir écrit une immondice ; allant jusqu’à s’en prendre aux éditions Gallimard en s’exclamant : « Comment avez-vous pu publier une chose pareille ?! » Cette immédiateté de la réaction inquisitoriale, et je dirais même stalinienne, m’amène à dire que désormais, n’importe quelle interprétation peut avoir lieu sur des motifs « politiques » – je mets des guillemets – où on accuse d’emblée l’autre de racisme, d’ antisémitisme, etc., et je trouve que ça commence à bien faire. Pas vraiment parce que ça m’indigne « personne ne ment davantage qu’un homme indigné », a dit Nietzsche – mais parce qu’il y a une volonté d’éviter le débat de fond, c’est-à-dire ce que Richard Millet voit comme un désenchantement, un effondrement, une dévastation de la littérature, et sur quoi je suis en partie d’accord.»Pour avoir écrit ces lignes, il sera beaucoup pardonné à Sollers.
Comme nous l’avons vu avec Kamel Daoud, la pétition-indignée-fatwa est l’actuel substitut du couteau de boucher dans le Nouveau Totalitarisme de l’Impensée-Unique. Antoine Gallimard, qui a un côté anarchiste bourgeois, avait longtemps fait le gros dos devant les hurlements des pintades. Mais bon, Mme de Kerangal est un auteur-maison, il y avait comme une déloyauté à pointer sa vacuité tout en travaillant pour la rue Sébastien-Bottin — désormais rue Gaston Gallimard…
Aux dernières nouvelles, rapportées par Jérôme Béglé dans le Point, Millet prend la porte. Pas content, le bougre.

Qu’on me comprenne bien.
Comme Pierre Jourde qui a écrit sur le sujet des choses sensibles et définitives, je suis très loin de co-signer toutes les déclarations de Millet. Mais qu’un quarteron de littérateurs s’arroge le droit de demander sa tête me révulse. Que le trio infernal Louis / Lagasnerie / Eribon pense avoir le droit de dire qui doit vivre (les homos de gauche ?) et qui doit mourir (les hétéros de droite ?) me paraît symptomatique d’une époque qui faute de savoir se colleter au réel s’en remet encore une fois à l’idéologie : c’est vrai en littérature, en Education et en Economie, sans parler des Affaires étrangères. La question n’est même pas de savoir si Millet a raison de dénoncer comme il le fait l’emprise de l’Islam et le métissage — il y a dix mille manières de le dire. Le problème est qu’on lui interdise de parler — quoi qu’il dise. Qu’on lui interdise de vivre — quoi qu’il fasse. Que les petits marquis de la Gauche (je reviendrai quelque jour sur ce que le Point, il y a peu, appelait finement « la gauche Finkielkraut ») profitent bien des micro-particules de pouvoir qu’ils pensent aujourd’hui posséder. Le retour de bâton pourrait être terrible, et je ne lèverai pas le petit doigt pour leur épargner la géhenne — comme dirait Millet qui pense Bible en main, Belzébuth m’en préserve !

Jean-Paul Brighelli (Bonnet d'âne, 4 mars 2016)

30/10/2015

Le décalage entre le discours officiel et la réalité n’a jamais été si grand...

Nous reproduisons ci-dessous entretien avec Alain de Benoist, cueilli sur Boulevard Voltaire et consacré au politiquement correct...

 

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« Le "politiquement correct" est l’héritier direct de l’Inquisition »

Zemmour, Onfray, Finkielkraut, Debray et les autres… La gauche n’en finit plus de dénoncer le retour des « néo-réactionnaires ». Laurent Joffrin va jusqu’à dire qu’ils constituent la vraie « pensée unique » ! Qu’est-ce qui se passe donc dans le paysage intellectuel ?

Il se passe deux choses. La première, c’est que l’idéologie dominante a cessé de se renouveler. La gauche, en particulier, qui avait dans le passé fourni bien plus que la droite la preuve de ses capacités intellectuelles et théoriques, est devenue un disque rayé. Elle n’a plus rien à dire. Le PS avait cru pouvoir remplacer le socialisme par le projet européen. Compte tenu de ce qu’est l’Union européenne, cela n’a fait qu’accélérer son ralliement au système du marché. C’est ce que constate Gaël Brustier dans son dernier livre (À demain Gramsci) : « Soumission à l’idéologie de la crise ou rappel à l’idéologie d’hier, la gauche n’invente plus rien. » La seconde est qu’un nombre grandissant d’auteurs, d’universitaires, d’écrivains se rebellent pour des raisons diverses contre les diktats figés du « politiquement correct ».

Mais parler de « nouvelle pensée unique » est franchement ridicule. S’il est vrai que l’on constate aujourd’hui des évolutions notables et des nouveaux clivages, s’il est vrai que la banquise a visiblement commencé à se désagréger, il serait naïf de croire que l’on est passé de l’autre côté du miroir. Quelques hirondelles ne font pas le printemps, et l’idéologie dominante reste plus que jamais majoritaire chez les faiseurs d’opinion. Que je sache, aucun professeur d’université ne s’est encore fait huer par ses élèves pour s’être réclamé de l’idéologie des droits de l’homme ou de celle du progrès ! L’hégémonie d’hier est donc toujours en place. La différence, c’est que cette hégémonie apparaît de moins en moins supportable, parce que le décalage entre le discours officiel et la réalité n’a jamais été si grand.

Les partisans du « politiquement correct » n’auraient-ils pas mieux à faire que d’organiser des chasses aux sorcières ?

Le « politiquement correct » est l’héritier direct de l’Inquisition, qui entendait lutter contre l’hérésie en dépistant les pensées mauvaises. L’idéologie dominante est elle aussi une orthodoxie, qui regarde comme hérétiques toutes les pensées dissidentes. Comme elle n’a plus les moyens de réfuter ces pensées qui la gênent, elle cherche à les délégitimer – non comme fausses, mais comme mauvaises. C’est pourquoi « le champ de ce qui ne fait plus débat ne cesse de s’étendre », comme le disait Philippe Muray. L’insipide bavardage sur les « valeurs » (« valeurs républicaines » contre « valeurs traditionnelles ») a remplacé le débat sur de vraies convictions.

La méthode la plus commune consiste à reconduire tout discours s’écartant de la doxa médiatique à du déjà-vu-déjà-disqualifié (le colonialisme et le racisme, les « années trente », les « heures les plus sombres », etc.). La « réduction au pire » (Pierre-André Taguieff) permet ensuite de justifier l’exclusion. Tel est explicitement le programme de deux petits inquisiteurs parmi d’autres, Geoffroy de Lagasnerie et Edouard Louis : « Refuser de constituer certains idéologues comme des interlocuteurs, certains thèmes comme discutables, certains thèmes comme pertinents » (sic). Dialoguer avec l’« ennemi », ce serait en effet lui reconnaître un statut d’existence. Ce serait s’exposer soi-même à une souillure, à une contamination. On ne dialogue pas avec le Diable. Il faut donc diaboliser.

Une autre méthode, d’une simplicité biblique, est d’affirmer que les propos dissidents « font le jeu du Front national ». Là encore, que les propos en question soient justes ou non n’a strictement aucune importance. Ce qui compte, c’est la façon dont on suppose qu’ils pourraient être instrumentalisés contre l’empire du Bien. Cela ne trompe évidemment plus personne, car chacun sait bien que la seule chose qui fait le « jeu du Front national », ce sont les agissements de ceux qui sont au pouvoir (pour ne rien dire du fossé qui s’est ouvert entre la gauche et le peuple), mais qu’importe ! Le procédé est pratique, il est devenu rituel. On en use donc sans modération. Comme si le FN était devenu le premier parti de France grâce à Zemmour ou à Michel Onfray !

Toute cette évolution traduit-elle vraiment une « droitisation » de la pensée ?

C’est ce qu’affirme une certaine gauche et ce dont se réjouit naïvement une certaine droite. Elles se trompent l’une et l’autre. Prenons l’exemple de l’immigration. Pour la vulgate officielle, si l’on critique l’immigration, c’est qu’on est de droite. Que cette critique se répande comme elle le fait aujourd’hui devient dès lors la preuve d’une « droitisation ». Mais la prémisse est fausse, car on peut très bien critiquer l’immigration sans pour autant être « de droite ». Ce qu’il faudrait dire, en réalité, c’est que la critique de l’immigration touche maintenant les milieux politiques les plus différents, ce qui n’est évidemment pas la même chose.

Il faut aussi rappeler que, contrairement à ce que s’imaginent ceux qui ne les ont pas lus, ceux qu’on désigne sous l’étiquette absurde de « nouveaux réactionnaires » sont bien loin de représenter un bloc homogène. Éric Zemmour est un bonapartiste antilibéral qui cherche à parler au nom du peuple. Alain Finkielkraut est un conservateur juif, nourri de la pensée de Hannah Arendt et de Milan Kundera, qui se désespère de la « désintégration française ». Michel Onfray est un proudhonien qui reproche à la gauche de ne plus être de gauche. Jean-Claude Michéa est un disciple de George Orwell qui reproche au progressisme sociétal d’avoir trahi le socialisme. Régis Debray est un républicain nostalgique du gaullisme et théoricien de la vidéosphère. Pierre Manent, Marcel Gauchet, Jacques Julliard, Élisabeth Lévy, Natacha Polony, etc., campent encore sur d’autres positions. Leur seul point commun est d’être aujourd’hui traités en suspects. Quand ce n’est pas en proscrits.

Alain de Benoist, propos recueillis par Nicolas Gauthier (Boulevard Voltaire, 15 octobre 2015)

23/09/2015

Onfray en crimepenseur !...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de François-Bernard Huyghe , cueilli sur son site Huyghe.fr, qui démonte les mécanismes orwelliens à l’œuvre dans la polémique autour de Michel Onfray, entretenue par le système depuis les attaques de Manuel Valls contre le philosophe...

 

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Onfray en crimepenseur

L'affaire Onfray défraie la chronique depuis une semaine.
Résumons
Episode 1) Le philosophe déjà accusé par Manuel Valls de préférer une vérité dite par Alain de Benoist à une fausseté de BHL aggrave son cas en donnant une interview au Figaro où
il fait remarquer que la photo du petit Aylan comme toute photo est "une idée" à qui sa légende donne son sens rhétorique et qu'à l'ère numérique tout peut être détourné (deux idées que d'autres ont exprimé des centaines de fois)
il se plaint que "criminaliser la seule interrogation, c'est transformer en coupable quiconque se contenterait de la poser, ce qui paraît le bon sens même
il dit que le peuple français est méprisé depuis la conversion socialiste à l'Europe libérale de 1983
il en veut "moins à Marine Le Pen qu'à ceux qui la rendent possible" et avoue comprendre la souffrance des ceux - paysans en faillite, chômeurs, sur-diplomés sous-employés, retraités qui se demandent ce que l'on fait pour eux sans être pour autant xénophobes.

Episode 2) Libération consacre six pages à crucifier Onfray autour du thème : "il fait le jeu du FN". Une exécution par Laurent Joffrin opérant en personne la fonction forensique (recherche des preuves du crime), la catéchèse (mise en garde et rappel des valeurs) et l'excommunication du philosophe, décrété renégat de la gauche, hérétique et dangereux.

Episode 3) Depuis, la controverse continue avec la réponse de Onfray, les controverses que l'on imagine...
Sans prétendre ajouter nos propres commentaires sur le déclin des intellectuels ou la liberté de penser, quelques remarques à la volée sur les techniques du nouveau maccarthysme.

La criminalisation du sujet mélange de la compassion pour l'âme que l'on voit se perdre (on est attristé de son évolution, il fut des nôtres, il avait du talent), la mise en cause des facteurs d'époque (la zemmourisation, la ménardisation des esprits, l'environnement favorable au FN, le faible a cédé) mais aussi l'analyse de ses motivations obscures (un étrange "ressentiment", un simplisme "inquiétant", une "méchanceté brutale", de l'anathème, un règlement de comptes avec son ancienne famille). Moitié faible et conformiste, moitié pervers, en somme.
Tout argument de Onfray est ramené au "complotisme" : si, à propos de la photo, il critique les versions officielles de conformité, des émotions et des discours dominants, n'est pas la même rhétorique que les obsédés de la conspiration ? S'il critique les médias, s'il croit que certaines questions ne peuvent être posées, s'il parle du peuple, ce qui sent déjà le populisme, s'il argue de sa souffrance et de la coupure des élites, n'est-il pas entré dans une paranoïa que l'on connaît bien ? Disant cela, Joffrin ne réalise pas ses propres contradictions. D'une part l'emploi de la catégorie vague de "conspirationniste" (toute personne qui attribue du pouvoir aux minorités qui contrôlent la politique, l'argent ou les médias, est-elle délirante ?) est elle-même passablement conspirationniste : tous ces gens ont un pouvoir incroyable (la preuve : Onfray peut s'exprimer dans le Figaro, de quoi se plaint-il ?), ils poursuivent un dessein commun de Le Pen à Onfray, de Finkelkraut à Riouffol, c'est bien connu. D'autre part, le chroniqueur en ricanant sur "les questions qu'il serait interdit de poser" ou la prétendue bien-pensance - il n'y a rien à voir, circulez -, et cela dans ce qui est presque un numéro spécial anti-Onfray qui équivaut à un permis de chasse médiatique, ne réalise pas qu'il lui donne raison : il y a bien une idéologie dominante. Elle n'a pas le monopole de l'expression (elle peut même être très différente de l'opinion dominante, ce qui n'a rien à voir) mais elle a le monopole des questions qui font débat et des termes dans lesquels elles sont autorisées. Si la critique hors clous ne peut être que le fait de délirants ou d'obsédés du bouc émissaire
La dénégation pure et simple. Tout va bien : la photo n'est pas truquée, et la presse honnête, il n'y a aucun simplisme émotionnel (argument d'autorité : des experts, des représentants d'organisation, Merkel, Piketty, Habermas plaident pour l'accueil), la gauche de gouvernement où il y a encore des gens d'origine populaire comme Mauroy et Delors a fait tout son possible ou le moins mal possible, sans morgue ni mépris, on fait un maximum pour les Français, il n'y a pas de catégories abandonnées, ni de privilège, etc. Les agriculteurs ne sont pas abandonnés, En corollaire : l'argument ad consequentiam : si on écoutait Onfray, on finirait par ne plus soigner les sans-papiers et par donner raison au Front National. Bref, il n'y a pas d'alternative.
Joffrin utilise une démarche que l'on aurait qualifiée de typiquement de droite il y a quelques années : ceux qui critiquent l'ordre global du monde - sans doute le moins mauvais possible, vu les circonstances - suivent un délire idéologique aveugle au réel et poursuivent des desseins obscurs. L'idée, par exemple, que les idéologies que nous professons puissent avoir le moindre rapport avec notre situation matérielle et nos intérêts réels, est totalement exclue.

François-Bernard Huyghe (Huyghe.fr, 20 septembre 2015)

23/02/2015

Des chansons contre la pensée unique ?...

Les éditions des Cimes ont récemment publié une étude de Thierry Bouzard intitulée Des chansons contre la pensée unique. Historien de la musique et de la chanson, Thierry Bouzard a publié plusieurs ouvrages et recueils de chants. Il a animé plus de cinq ans une émission musicale sur Radio Courtoisie et a participé à la réalisation de nombreux CD.

 

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" La musique joue sur nos émotions, nous faisant privilégier les styles connectés à notre sensibilité et notre culture.

Du fait du morcellement des répertoires, nos choix ignorent des courants musicaux nombreux et créatifs, d’autant plus que le totalitarisme culturel ambiant les occulte et les combat.

Grégorien, chanson traditionnelle, chanson de soldat, oi!, rock identitaire, RAC, rock metal et indus… Venance Fortunat, Botrel, le Père Doncœur, Méfret, Gavino, Barbelivien, Fraction, Vae Victis, In Memoriam… l’inventaire serait incohérent si les compositions qui en émanent n’étaient l’expression d’une certaine identité, en butte à la pensée dominante.

L’abondante diversité de ces courants musicaux alternatifs soigneusement tenus à l’écart des médias devait être présentée, car elle témoigne d’une vitalité et d’une richesse insoupçonnées.

Tout ce qui a pu se faire « à droite » est répertorié et mis en perspective. Le tout est accompagné d'une réflexion savante sur le lien entre ces expériences musicales et l'engagement politique. "

 

20/12/2014

Hongrie : la révolution conservatrice en marche ?...

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Javier Portella consacré à la révolution conservatrice hongroise portée par le premier ministre Viktor Orban et son parti le Fidesz. Essayiste, Javier Portella a publié Les esclaves heureux de la liberté - Traité contemporain de dissidence (David Reinharc, 2012).

 

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Hongrie : une grande révolution conservatrice en marche

Face à la perte de toutes sortes de racines : culturelles, historiques, spirituelles, face à l’évanouissement de l’identité de nos peuples plongés dans la vulgarité de l’homme-masse – cet être à la fois individualiste et grégaire pour qui seules les questions immédiates comptent et seules les choses plaisantes importent –, la nation hongroise est en train de suivre un chemin profondément différent qui, depuis 2010, l’a conduite à s’écarter résolument de la voie libérale. Dans tous les domaines. Non seulement dans la sphère économique : dans les domaines culturel, spirituel, politique aussi.

Si le peuple magyar s’écarte du libéralisme, serait-ce pour renier la démocratie et tomber dans les griffes d’une dictature d’extrême droite, « fasciste » même, comme les oligarques de la Nouvelle Classe, bureaucrates de Bruxelles en tête, ont accusé les dirigeants hongrois ? C’est même d’un « nouveau Mussolini » que la presse anglo-saxonne a parlé à propos du premier ministre Viktor Orbán(1).

Non, la démocratie n’est pas du tout menacée en Hongrie. Aussi bien les libertés publiques que les règles du jeu démocratique sont parfaitement respectées par cette véritable « révolution conservatrice » (faisons un clin d’œil à la Konservative Revolution allemande des années 1920) dirigée par le Fidesz de Viktor Orbán, le parti qui, après avoir remporté avec une majorité absolue les élections de 2010 (52,73% des voix et deux tiers des sièges), a réussi à faire sortir la Hongrie de la débâcle où des années d’incurie socialiste l’avaient plongée. Dans la mesure où, loin de limiter les libertés publiques, c’est le pouvoir de la banque qui a été restreint, et, donc, sa capacité d’influencer les grands groupes médiatiques (nationalisation du Magyar Kereskedelmi Bank, MKB, avec achat de 99% de ses parts à la banque allemande Bayerische Landesbank), les règles de la pluralité démocratique se trouvent bien mieux respectées que sous la dictature de la pensée unique que la Nouvelle Classe financière et médiatique impose partout.

 

Une Nouvelle Classe qui doit bien trembler en entendant des proclamations comme celles que fait le gouvernement de Viktor Orbán :

« Nous proclamons que nous incombe l’obligation générale d’aider les plus vulnérables, les plus démunis. Nous proclamons que l’objectif commun des citoyens et de l’Etat est d’atteindre le plus haut niveau possible de bien-être, ainsi que la sécurité, l’ordre, la justice et la liberté pour tous. Nous proclamons que la démocratie n’est possible que dans la mesure où l’Etat est au service des citoyens et administre ses affaires de façon équitable, sans abuser de son pouvoir et sans leur porter des préjudices. »

Quelle horreur ! Des mesures d’intervention économique de la part de l’Etat ! Aïe, aïe, aïe ! vont s’exclamer les naïfs… ou les intéressés à la préservation du pouvoir ploutocratique qui nous gouverne. Ces pauvres Hongrois, vont-ils poursuivre, viennent de se débarrasser du communisme, et les voilà sur le point d’y retomber. Quel fiasco doit être leur économie !

Aucun fiasco, bien au contraire. Les résultats économiques – compte tenu surtout de la déconfiture d’où vient le pays – sont excellents. La Hongrie a pu sortir de la situation de faillite où elle se trouvait en 2010, lorsque le pays était intervenu par le FMI et par la Commission européenne, le produit intérieur brut se trouvait en chute libre (-6,8% en 2009), la dette publique galopait jusqu’à 82% du PIB, et la Banque centrale annonçait une banqueroute imminente. Qui plus est, en rompant avec des politiques jusque-là soumises aux diktats du capitalisme international – une dépendance qui a été qualifiée de « coloniale » par Viktor Orbán –, le gouvernement du Fidesz a réussi à faire sortir le pays de la récession et à réduire l’inflation en 2013 à 1,3%, le PIB ayant augmenté entre 2010 et 2013 d’une moyenne annuelle de 1%. Et alors que l’économie des pays de l’Union européenne stagnait (croissance zéro au deuxième semestre de 2014), c’est au grand étonnement de tous que la Hongrie parvenait à croître de 3,9%, son taux le plus élevé depuis 2006.

Ceci pour ce qui concerne les résultats économiques. Quant au risque de retomber dans le communisme, soyons sérieux ! Chat échaudé craint l’eau froide, comme on le sait bien. Or le pays, plus qu’échaudé, a été ébouillanté… deux fois, même, de surcroît. Car les brutalités du nazisme, la Hongrie les a connues aussi, même si leur durée a été bien plus courte (à l’occasion du 70ème anniversaire de l’occupation nazie de 1944, un monument consacré à la mémoire des victimes vient cette année d’être inauguré justement dans le centre de Budapest).

Bref, il n’y a en Hongrie aucune sorte de nostalgie pour les deux grands épouvantails auxquels les tenants du libéralisme font sans cesse référence, partout, de façon compulsive, comme s’ils n’avaient pas de meilleur argument à faire valoir – et ils n’en ont pas, en effet. Ils peuvent continuer à pousser de hauts cris et à agiter à l’encontre de la Hongrie autant de fantômes dictatoriaux qu’ils voudront (Bruxelles a même brandi la menace d’une expulsion de l’Union européenne), ce qui est en jeu dans le pays magyar n’a rien à voir ni avec la momie nazie ni avec le fossile communiste. Ce qui est en jeu en Hongrie va bien au-delà des schémas, vieux, vides, usés jusqu’à la corde, de « droite » et de « gauche ».

La question nationale

Ecoutons de nouveau les naïfs ou les intéressés : « Bon, bon, mais que me dites-vous de ce nationalisme arrogant, asservissant, de cette chose poussiéreuse, d’un autre temps, que les Hongrois sont en train de déployer à l’encontre notamment des peuples voisins ? »

Ça y est ! Nous voilà face à l’éternelle confusion (en partie voulue). Elle consiste à amalgamer le patriotisme et le chauvinisme, à mettre dans le même sac la défense de la nation et l’arrogance asservissante, bornée, du nationalisme. C’est vrai, les deux se sont dans le passé trouvées confondues, pour notre malheur, plus d’une fois. Est-ce le cas aujourd’hui en Hongrie ?

On peut en douter. Voyons ce qui, avec des mots qui grincent d’ailleurs à l’oreille de l’homme apatride d’aujourd’hui, est proclamé par la Constitution de 2011 :

« Nous, membres de la nation hongroise, conscients en ce début de millénaire, de notre responsabilité pour l’ensemble de tous les Hongrois, nous proclamons ce qui suit :

« Nous sommes fiers que notre roi Saint-Etienne ait fermement constitué l’Etat hongrois, ayant réussi à faire en sorte que notre pays fasse partie depuis mille ans de l’Europe chrétienne.

« Nous sommes fiers de nos ancêtres, qui luttèrent pour la survie, la liberté et l’indépendance de notre pays. […] Nous sommes fiers que, pendant des siècles, notre peuple ait défendu l’Europe les armes à la main [allusion au rôle joué par la Hongrie face à l’invasion musulmane] et qu’il ait enrichi les valeurs communes de l’Europe par son talent et par ses actions. »

L’idée même de Nation est inconcevable sans la prégnance du passé, sans la marque de la tradition qui, comme le dit Dominique Venner, « n’est pas le passé », ce qui est révolu, « mais ce qui ne passe pas ». Or, la Nation serait également inconcevable si elle ne se tendait pas tout autant vers l’avenir. La Nation – ce tout organique, supérieur à l’addition des parties qui le composent – n’est rien d’autre, finalement, que le lien constituant un peuple à travers le lien qui tient unis les morts, les vivants et ceux à venir(2).

C’est pourquoi la Constitution hongroise proclame avec une pareille fermeté :

« Après les décennies qui nous ont plongés au cours du XXème siècle dans un état de délabrement moral, nous avons toujours besoin d’une renaissance spirituelle et intellectuelle. C’est avec espoir que nous envisageons un avenir qui nous concerne nous tous et très particulièrement les générations les plus jeunes. Nous sommes convaincus que, grâce à leur talent, leur persistance et leur force morale, nos enfants et petits-enfants parviendront à redonner à la Hongrie la grandeur qui lui appartient. Notre Loi fondamentale sera le socle de notre ordonnancement juridique : une alliance entre les Hongrois du passé, du présent et de l’avenir. C’est là un cadre vivant où se trouve exprimée la volonté de la nation et la façon dont nous voulons vivre. »

Parler d’identité nationale implique de parler aussi des rapports avec d’autres identités nationales – des rapports qui, souvent, ne sont pas particulièrement calmes et paisibles… C’est pourquoi il convient de souligner ces mots de la nouvelle Constitution hongroise :

« Nous proclamons que les nationalités qui vivent avec nous font partie de la communauté politique hongroise et sont parties constitutives de l’Etat. Nous nous engageons à promouvoir et à sauvegarder notre héritage et notre langue hongroise, ainsi que la culture, la langue et l’héritage des nationalités qui vivent en Hongrie, tout comme les biens naturels et les œuvres exécutées par la main de l’homme dans la vallée des Carpates.

« Nous sommes responsables vis-à-vis de nos descendants. C’est pourquoi il nous faut protéger les conditions de vie des futures générations en faisant un usage prudent de nos ressources matérielles, intellectuelles et naturelles. Nous croyons que notre culture nationale constitue un apport précieux à la diversité de l’unité européenne. »

L’invocation à l’Europe, à son présent et à son passé, est sans équivoque, omniprésente. La question est donc : une telle invocation européenne est-elle compatible avec la défense de la grandeur de la nation qui l’invoque (hé oui : c’est bien de grandeur, non d’utilité ou de rentabilité, que ces gens-là parlent) ? Les deux exigences sont non seulement compatibles mais indispensables. Il est indispensable de proclamer notre appartenance simultanée, conjointe, aux deux patries : à notre grande patrie européenne et à notre « petite patrie » (patria chica, dit-on en espagnol), là où se trouvent nos racines les plus intimes, immédiates, proprement nationales.

Qu’en est-il des autres « petites patries » ? Qu’en est-il des autres peuples et nationalités avec lesquels la Hongrie se trouve impliquée dans ce grand entrecroisement de peuples et de langues qu’est l’Europe centrale (cet enchevêtrement que l’Empire austro-hongrois tâcha de résoudre tant bien que mal : plutôt bien, d’ailleurs, bien mieux, certes, que les Etats dont le cloisonnement fut imposé par les puissances victorieuses en 1918, lorsque la première partie de notre guerre civile européenne prit fin).

Qu’en est-il, plus concrètement, de la Transylvanie ?

Composée de populations aussi bien hongroises que roumaines, elle avait fait partie de la Hongrie jusqu’en 1918. Depuis lors, elle fait partie de la Roumanie. Fidèle à son principe selon lequel « la Hongrie a le devoir de prendre en charge le destin des Hongrois vivant en dehors de ses frontières », le nouvel Etat magyar – c’est bien d’un nouvel Etat qu’il s’agit, non seulement d’un nouveau gouvernement – a octroyé aux habitants hongrois de la Transylvanie aussi bien la nationalité que le droit au vote, en même temps qu’il prenait différentes mesures vouées à promouvoir la langue et la culture hongroises : des mesures qui sont en elles-mêmes, il va sans dire, hautement conflictuelles, mais dont il n’a jusqu’à présent découlé aucun véritable conflit.

La question, d’une façon plus générale, est la suivante : ce profond patriotisme qui traverse la Hongrie a-t-il quelque chose à voir (ou non) avec le chauvinisme borné et insolent dont l’agressivité a dans le passé été à la source de tant de maux en Europe ? Cette renaissance de l’idée même de Nation a-t-elle quelque chose à voir (ou non) avec le fanatisme frustre et sectaire qui n’est capable d’affirmer son identité qu’à travers le rejet de l’Autre, comme on le sait si bien en Espagne, où un tel démon s’est emparé de certaines de ses régions ? A la lumière des données dont on dispose, tel ne semble pas être un mal affligeant le pays magyar.

La question religieuse

Il reste l’autre grande question : celle de la religion, celle de cet étrange pays qui, dans l’Europe d’aujourd’hui, a l’audace d’invoquer publiquement, officiellement, Dieu et la chrétienté. « Que Dieu bénisse les Hongrois ! », peut-on lire dans le frontispice de la Constitution (un endroit plus convenable, au demeurant, que les billets de banque d’un certain pays où on peut lire « In God we trust »). C’est ainsi que commence la Constitution qui proclame que la Hongrie est un Etat officiellement chrétien. Cohérent avec une telle proclamation, le gouvernement actuel, dont la devise est « Soli Deo Gloria », a pris plusieurs mesures destinées à promouvoir la culture chrétienne (quel que soit le jugement qu’on porte sur le christianisme, voilà qui est toujours préférable à la promotion de la culture nihiliste…), en même temps qu’il s’est consacré à la défense de la famille et au combat contre l’avortement.

Et pourtant, le divorce n’a pas été interdit, ni l’avortement pénalisé. Qui plus est, le nombre de divorces et d’avortements est toujours très élevé en Hongrie, pays qui occupe la troisième place dans le classement mondial de ruptures matrimoniales (65% des mariages contractés finissent par un divorce). En ce qui concerne les mesures prises pour lutter contre l’avortement (dont le chiffre double le taux, déjà très élevé, existant par exemple en Espagne), elles se limitent à l’information et à la propagande en faveur d’une croissance démographique jugée clé pour l’avenir du pays. Pour tout dire, on a même l’impression que les raisons d’ordre démographique l’emportent largement, dans l’esprit des dirigeants hongrois, sur les motivations proprement religieuses.

Dans des propos qui d’ailleurs heurtent de front la position du Vatican, c’est ainsi que Viktor Orbán s’explique au sujet de la crise démographique subie par l’Europe… et de l’immigration de peuplement avec laquelle certains prétendent la résoudre.

« L’immigration massive ne peut nullement résoudre le problème auquel l’Europe doit faire face. […] L’histoire a démontré que les civilisations qui ne sont pas biologiquement capables de se perpétuer elles-mêmes sont vouées à disparaître – et elles disparaissent. Tel est le cas de notre civilisation, de l’Europe. L’immigration massive, proposée par certains afin d’y remédier, provoque des tensions qui, du fait des différences culturelles, religieuses et de style de vie, font augmenter les conflits et les secousses politiques. Le bon sens commande à l’Europe de faire face à ses problèmes démographiques par une voie naturelle qui respecte et protège la famille et la paternité. »

Que reste-t-il alors de l’invocation chrétienne que le nouvel Etat fait avec tant d’ardeur ? Il reste l’essentiel. Ce qui devrait, en tout cas, être l’essentiel : la dimension symbolique, rituelle, propre à toute religion.

Non pas la prétention à commander la vie et à réglementer la conduite des mortels. La prétention, par contre, à être le signe – et signe collectif, signe pour l’ensemble d’un peuple – du grand, du saisissant mystère par lequel le monde est. Un signe, un symbole qui, pour le peuple hongrois, prend particulièrement forme, par exemple, lors des célébrations annuelles du 20 août, jour de la Fête nationale, autour de la figure du roi saint Etienne, lorsque les autorités de l’Etat participent à la messe solennelle célébrée à la basilique de Budapest, tandis que les forces armées se joignent à la procession qui, portant la relique du fondateur de la patrie, parcourt solennellement, au milieu d’une foule aussi grande que fervente, les rues de la capitale.

Que Dieu bénisse les Hongrois !

Que Dieu et les anciens dieux des Européens nous bénissent tous !

Javier Portella (Polemia, 6 décembre 2014)

 

Notes :

1) Damien Sharkov, « Hungary’s Mussolini Vows to Make the EU Member an “Illiberal State” », Newsweek, 30.7.2014.

2) Même lorsque, dans la vision libérale du monde, la Nation est affirmée avec force – aux Etats-Unis aujourd’hui, par exemple, ou en Europe hier –, ce n’est jamais comme un tout organique que la communauté nationale est conçue. Elle est envisagée comme une association dont les membres – « les citoyens » – se retrouvent dans une sorte de Grand Club régi par un fameux Contrat. Il en va de même pour le passé, pour la tradition. On peut, certes, dans la vision libérale du monde, s’intéresser au passé, porter sur lui le regard amusé (ou savant) qu’on accorde aux choses curieuses, pittoresques : un regard qui, du même coup, interdit que le passé soit ressenti comme le lien vivant qui nous relie à la source qui nous fait être. C’est dans ses Statuts eux-mêmes que la Nation-Club, cette association aussi atomisée que grégaire, porte inscrite la marque de la dissolution. Ce n’est donc pas étonnant qu’un tel Club ait fini par être dissous.

22/10/2014

Une grenade dans le bunker de la pensée unique...

Nous reproduisons ci-dessous une excellente analyse de l'Observatoire des journalistes et de l'information médiatique (OJIM) consacrée au phénomène "Zemmour"...

 

Zemmour Béziers.jpg

 

Le Phénomène Zemmour, grenade dans un bunker

Le plus grand événement médiatico-littéraire de l’année aura donc été produit non par les révélations intimes de l’ancienne maîtresse d’un président dévalué, mais au cours de la promotion d’un pavé sur le déclin de la France, Le Suicide français (Albin Michel), où on aura assisté à la convulsion de tout un système autour d’un journaliste isolé.

Le samedi 4 octobre 2014, une véritable déflagration allait partir du plateau du talk show de Laurent Ruquier, On n’est pas couché, dont les échos n’allaient cesser de se répercuter dans tous les médias : télévision, radio, presse écrite, et monopoliser les débats sur Internet ou les réseaux sociaux jusqu’à aujourd’hui inclus. La bête médiatique, le monstre polémiste que l’émission avait elle-même suscité et dont, en contrepartie, elle avait tiré une grande partie du carburant de sa propre ascension aux sommets de l’audience, était de retour dans le fauteuil des invités. Et ce fut comme un court-circuit propre à faire sauter les plombs de tout le système médiatique français. L’ancien chroniqueur était accueilli par son ancien patron vis-à-vis duquel il avait toujours fait davantage figure de Frankenstein, une créature ayant totalement échappé à son créateur, un virus dans le réseau rôdé et routinier des médias. D’abord promu pour contraster un peu la courbe mollissante de l’encéphalogramme et exciter l’audience, mais qui menaçait depuis de tout dévaster. Certes, on se réjouissait sans doute du record d’audience que n’allait pas manquer de produire sa venue, mais cette fois-ci, il allait tout de même falloir circonscrire le monstre. Alors même qu’à l’époque où il officiait, celui-ci représentait la voix « droitière » du plateau, compensée par son binôme de gauche, Éric Naulleau, cette double perspective se trouvant arbitrée par un Laurent Ruquier se tenant à peu près à son rôle, désormais, Zemmour s’assiérait sous les lumières comme un incompréhensible intrus cerné dans une logique du tous contre seul. Seul, sur le plateau, sur celui-ci comme sur les nombreux autres qu’il occuperait par la suite, mais pourtant, déjà environné d’une longue rumeur dont on percevait le bruissement sur les réseaux sociaux.

Le retour du roi

Sur le forum 18-25 du site www.jeuxvideo.com, des jeunes gens, depuis deux jours, préparaient fébrilement leur samedi soir. Était-ce pour se livrer à une partie de jeu en réseau annexant le week-end entier ? Afin d’élaborer une gigantesque soûlographie ? Non. Ils prévoyaient justement de se « mettre suffisamment la tête » la veille pour ne pas regretter de rester chez eux le lendemain et fixer les yeux sur un écran tout ce qu’il y a de plus classique où devait ressurgir leur idole, une idole n’ayant aucun des attraits de Lara Croft, un maigre intellectuel quinquagénaire faisant la promotion d’un pavé de plus de 500 pages détruisant point par point les coordonnées de l’époque même qui les avait vu naître. Le soir en question, c’est par dizaines qu’ils envahissaient un topic spécialement dédié afin de commenter en direct la prestation d’Éric Zemmour tout en tenant au courant les retardataires de ses dernières sorties. Lorsque le polémiste entra sur le plateau au début de l’émission sous l’ovation des spectateurs, une phrase fusa sur le forum, résumant toute l’excitation qui venait de s’y concentrer : « Le retour du roi ! » Les quelques réfractaires au culte, peut-être deux ou trois internautes, lancèrent bien des anathèmes, la foule n’y répondit même pas. À rebours de tous les clichés véhiculés par les médias en permanence, cette scène extravagante ne prenait pas place sur le forum 60-75 du site nostalgiquesdevichy.com, ou dans une soirée privée organisée par Radio Courtoisie, mais parmi des jeunes gens connectés représentant bien davantage l’avenir du pays que Cohn-Bendit ou Attali, les vieillards triomphants qui ont, depuis quarante ans, établi un règne qui ne se décide pas à offrir une quelconque alternance possible.

Anatomie du Suicide

Ce soir du 4 octobre, toutes les données du traitement médiatique de Zemmour et de son livre vont se mettre en œuvre. Tout d’abord, il faudrait donc rappeler de quel objet il va être question afin de comprendre la manière spéciale dont les médias ont décidé de le traiter. Le Suicide français déroule une espèce de chronologie du désastre, de la mort du Général de Gaulle à nos jours, récapitulant tous les éléments qui ont participé à « suicider » le pays – et dans chaque ordre : économique, politique, moral, esthétique, stratégique. Si l’écriture est souvent assez fruste, emportée par l’efficacité qu’elle vise ; si, en brassant une telle somme de choses si diverses avec des ambitions si profondes, Zemmour est très souvent dans le raccourci, l’approximation, la formule, ces défauts demeurent assez inhérents à son projet : celui de faire un livre de combat dans une situation d’urgence, et un livre qui, pour être efficace, puisse néanmoins être lu par un grand nombre. Il n’en reste pas moins très riche, dégage quelques intuitions lumineuses, et propose en effet comme thèse une certaine « déconstruction de la déconstruction » qui peut, évidemment, être discutée de mille manières, mais qui se trouve en tout cas étayée, cohérente, souvent implacable.

L’idée la plus forte qu’il tente de démontrer – et dans le combat culturel, sans doute la plus stratégique -, est qu’il n’y a pas de « sens de l’Histoire », comme le prétendent sans arrêt les idéologues libéraux/libertaires d’un bord à l’autre de l’Assemblée afin de faire accepter aux Français, par une superstition fataliste, leur déclin, leur déclassement en tous plans, et pourquoi pas, demain, leur remplacement par une nouvelle population. Non, il n’y a pas de « sens de l’Histoire », d’obligation d’en passer par là contre quoi toute rébellion serait immature et stérile, mais, et Zemmour le démontre année après année à travers une liste très importante d’événements symptomatiques, il y a une succession impressionnante de démissions, de renoncements, de choix, de pressions internes et externes diverses qui aboutissent toutes, en se liguant au même faisceau, à la situation actuelle d’une France à l’état de possible mort imminente. Le problème n’est donc pas religieux, au sens d’une fatalité pseudo-progressiste et mondialiste devant quoi il faudrait s’incliner comme le croyant face aux décrets divins, mais le problème est politique et tient à une trahison des élites ayant, sciemment ou non, usé d’une certaine manière de leur responsabilité d’hommes libres et doués d’intelligence. Tradition de la raison critique française, tradition de l’essai polémique qui ne se confond ni avec une thèse ni avec une production de spécialiste, le format et la démarche employés par Éric Zemmour sont a priori naturellement appréhendables par n’importe quel « lettré ».

Stratégie médiatique

Sauf que, nous l’avons dit, l’objectif des chroniqueurs de Ruquier comme de leur patron, n’est pas d’instaurer un débat loyal ou d’établir une critique raisonnable d’un livre dont va être tout juste effleurée la thèse, mais de parvenir enfin à détruire le monstre, en profitant de son retour sur les lieux d’origine de sa puissance, comme si le cercle d’une malédiction pouvait ici trouver sa boucle. La stratégie choisie pour l’abattre n’est cependant pas de viser le cœur avec un pieu, mais, bien au contraire, d’attaquer le plus en marge qu’il soit possible. Qu’importe que, de cette manière, on ne vise jamais le cœur du débat et qu’on ne démonte jamais le fond de l’argumentaire d’Éric Zemmour : la télévision est un flux, l’image impressionne, la célérité des échanges empêche la prise de recul, elle produit naturellement une forme de confusion globale émotive – il suffit donc de créer des impressions à partir du matériau qu’on trouvera pour terrasser la bête au venin de trois fléchettes. 1/Zemmour est un faux prophète. 2/Zemmour ment. 3/Zemmour est fasciste.

Et pour étayer ces accusations, puisqu’on est dans le registre d’un procès, d’une mise à mort médiatique rêvée, pour les étayer, donc, on ne recule devant aucun amalgame ni aucun procédé. Pour démontrer le premier point, on diffuse un extrait d’une émission de juillet dernier au cours de laquelle Éric Zemmour pronostique la défaite de l’Allemagne à la Coupe du monde qu’elle a finalement remportée. Que sur les nombreux pronostics qu’a établis le journaliste, il arrive qu’il se soit trompé, et concernant du football (!), on ne voit guère ce que cela démontre, mais qu’importe puisque cela infuse du moins une idée : celle qu’échouent les prophéties zemmouriennes.

Caron ou le déni par la statistique

Le plan sur lequel va attaquer Aymeric Caron pour exposer, lui, l’idée que Zemmour ment, est le seul qu’il connaisse : celui des saintes statistiques. Les chiffres rassurent toujours les esprits faibles, c’est l’objectivité à la portée des comptables. Et cela participe à nouveau d’une attaque complètement en marge. En effet, la moitié des chiffres présentés par Éric Zemmour dans son livre seraient-ils faux ou tronqués, que ça n’invaliderait pas sa thèse pour autant ! Elle serait seulement très mal étayée… Mais bref, Caron détecte et dénonce un chiffre sur le nombre d’enfants étrangers de moins de quatre ans qui semble en effet impossible. Il a tout à fait raison de le remarquer, mais de là à inférer que l’ensemble de l’argumentaire de Zemmour reprenant la théorie de Renaud Camus sur « Le Grand Remplacement », i.e. la substitution de la population française d’origine par une autre importée d’Afrique, il y a tout de même une conclusion pour le moins hâtive. D’autant que les chiffres qu’il oppose au polémiste comme des tables de la Loi et qui tendraient à prouver que la proportion d’immigrés dans la population est stable depuis des lustres sont à même de faire éclater de rire n’importe quel observateur de son propre quartier. De toute manière, l’immigration est l’angle mort statistique, aucun chiffre ne décrit le phénomène de manière satisfaisante. À partir du moment où la machine assimilationniste française est en panne, il devient impossible de recouper la nationalisation juridique d’une personne et sa francité effective. Les outils statistiques sont donc inopérants pour décrire la réalité. Le débat de chiffres qui s’ensuit n’est plus qu’une diversion sans aucun intérêt. Mais l’on pourra noter, en revanche, comment se révèle la tournure d’esprit particulière du chroniqueur lors de l’émission suivante d’ONPC. En effet, comme Ruquier revient sur le passage de Zemmour notamment en raison des très nombreuses protestations des spectateurs sur le traitement qui lui a été infligé, le présentateur tente de se réconcilier son public en arguant que les ventes faramineuses de son essai – 5000 exemplaires par jour –, sont peut-être aussi une conséquence de son débat avec ses chroniqueurs. Caron, ne supportant pas d’être assimilé de la sorte à un promoteur indirect des écrits d’Éric Zemmour affirme alors qu’on pourrait voir les choses autrement, et, tenant pour acquis les succès commerciaux de Zemmour, prétend que sans son intervention, le livre se serait peut-être écoulé à 10 000, voire 20 000 exemplaires par jour… Immédiatement, l’homme se jette donc sur des chiffres, des chiffres totalement délirants n’ayant d’autre fonction qu’un déni de réel : l’incontestable succès du livre d’Éric Zemmour. Cette réaction spontanée en dit plus long sur les méthodes de Caron que n’importe quelle analyse. On comprend néanmoins l’obsession mathématique du chroniqueur. Lorsqu’il se réfère aux lettres, monsieur a tendance à s’embrouiller, comme quand il prétend ridiculiser l’érudition de Zemmour en citant Schopenhauer brocardant ceux qui citent des auteurs référents, sans s’apercevoir que l’arme qu’il utilise le désigne, en l’occurrence, lui-même comme première cible…

Le lancement de la polémique

Enfin, comment, pour détruire un adversaire idéologique, aurait-on pu se passer d’un bon vieux point Godwin ? C’est facile et toujours efficace, la preuve : l’intervention de Léa Salamé va lancer une polémique qui affolera les médias pour une semaine entière. Reste à savoir, à quel point ces médias sont dupes ou à quel point ils se renvoient le point Godwin comme une balle en tentant à chaque coup de lui conférer un effet plus pervers. Encore une fois, Salamé attaque complètement dans la marge. Le sujet de Zemmour, qui consacre un bref chapitre à Paxton, n’est pas Vichy ni Paxton, d’ailleurs, mais l’entretien par les élites française d’une haine de soi nationale complètement mortifère. L’auteur montre comment la doxa engendrée par l’historien américain faisant de Vichy une incarnation du mal aussi définitive, sinon plus, que le nazisme, va être utilisée dans un but idéologique afin de parvenir à l’équation : France = Vichy = pire qu’Hitler. Evidemment, la démonstration de Zemmour est contrainte de se dérouler sur un terrain périlleux, et le bretteur avance toujours au pas de charge sans prendre peut-être toutes les précautions requises ( et quoiqu’il stipule bien qu’il ne cherche aucunement à réhabiliter Vichy), d’autant qu’il ne s’agit pour lui que d’un élément parmi un vaste catalogue. Mais comme Caron se jette, dans les marges d’une énorme démonstration, sur la statistique improbable ; Léa Salamé se précipite, toujours dans les marges, sur la première possibilité de point Godwin, et transforme les 500 pages de Zemmour en réhabilitation de Pétain, tout en le renvoyant paradoxalement à ses origines juives : celles-ci l’auraient prétendument poussé de manière névrotique à se vouloir plus goy que goy. On admirera ce déterminisme racial, et cette subtilité psychologique.

Une semaine de calomnie

S’en suivra une semaine de calomnie, sur le même mécanisme que l’affaire Millet, que l’affaire Deutsch, que l’affaire Gauchet, sur le même procédé de lynchage hystérique et de mauvaise foi pris en charge par tous les médias dominants en vue de fasciser le déviant sur le mode stalinien. Tout sera utilisé. Le mensonge par Bruno Roger-Petit prétendant, le 6 octobre, sur son blog du Nouvel Obs’ que le discours de Zemmour est : « Il faut réhabiliter Pétain, le bouclier protecteur des Nazis en 1940 », quand bien même Zemmour affirme, durant l’échange en question visible sur la page : « Ce n’est pas la réhabilitation de Pétain. » En outre, souligner que le régime de Vichy, en dépit de toute l’horreur qu’il représente, a paradoxalement protégé les Juifs français tout en se livrant à l’abomination par ailleurs, ne revient pas à reprendre l’antienne du glaive et du bouclier… On vire à la contradiction manifeste aux Inrocks, qui interviewent l’historien Serge Berstein afin que celui-ci donne une leçon d’histoire à Éric Zemmour. Berstein affirme donc que Zemmour a tout faux et explique : « Il est vrai que le quart des Juifs français a été déporté et n’est pas revenu. Le chiffre est moindre que dans d’autres pays. C’est dû d’une part aux effets de protection de la population et d’autre part aux efforts, en tout cas au début, pour essayer de conserver les Juifs français et livrer les Juifs étrangers à l’Allemagne ». Soit, précisément ce qu’affirme Zemmour, qui ne prétend rien de plus… Le 13 octobre, le JDD ira voir l’historien sur lequel s’appuie Zemmour, Alain Michel et titrera : « Le livre de Zemmour ne me concerne pas. », laissant entendre, donc, que l’historien conteste le journaliste. Pourtant, en lisant l’article, on découvre ceci : « L’expression de Zemmour est maladroite. Il aurait fallu dire “entre 90 et 92%”, et contrairement à ce qu’affirme Serge Klarsfeld, je ne pense pas que l’on puisse attribuer ces chiffres à la seule action des “Justes parmi les nations”, mais principalement à la politique appliquée par le gouvernement de Vichy, qui a freiné l’application de la solution finale en France. » À ce degré de malhonnêteté intellectuelle décomplexée, on sent que la machine déraille complètement. Jacques Attali, sur BFMTV, compare Zemmour à un « traitre glorifié » après l’avoir de nouveau acculé à son ADN juif. Quant à Jean-Jacques Bourdin, le 13 octobre, sur la même chaîne, il ira jusqu’à poser à Éric Zemmour cette question laissant son interlocuteur complètement ébahi : « Vous êtes négationniste, Éric Zemmour ? » Ainsi a-t-on à nouveau quitté l’aire du débat intellectuel depuis longtemps désertée pour s’engouffrer dans le délire collectif. Tout ça pour assimiler à Pétain un homme ne jurant que par de Gaulle.

Collusion des élites

Mais revenons à cette soirée inaugurale du 4 octobre. Zemmour s’y trouve seul contre tous et intervient sur tous les fronts. Cohn-Bendit, Ruquier, Salamé, Caron, Denisot, sont dans la mêlée, mais le cinéaste Xavier Dolan, comme son actrice au bord de l’apoplexie, même s’ils n’entrent pas dans la bataille, partagent le même ennemi. Dolan exprimera son dégoût pour le polémiste le 6 octobre sur Europe 1. Forcément, celui-ci représente une odieuse provocation au tribunal de son univers mental personnel. Néanmoins, personne ne semble relever, quand Dolan pousse un coup de gueule contre les manifestants opposés à la GPA, qu’il y a tout de même quelque chose de légèrement choquant à ce qu’un homosexuel québécois de 25 ans sans enfant vienne tancer brutalement les Français sur leurs choix en matière de politique familiale… La provocation, l’outrance, ne peuvent semble-t-il jamais venir que du même lieu. En tout cas, Zemmour ligue toute l’élite contre lui, phénomène qui devient aussi spectaculaire que transparent sur un plateau de télévision. Politiques, animateurs, journalistes, artistes, tous les représentants du pouvoir politico-médiatico-culturel se trouvent amalgamés d’un coup d’œil par la révulsion que leur inspire Zemmour. Après le plateau d’ONPC, ce sera le reste de la presse qui clamera sa réprobation, puis la classe politique à son tour. De Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du PS sur LCP à Roselyne Bachelot sur France 5 ou même Pasqua sur Europe 1, sans compter bien entendu les associations prétendument antiracistes, par les voix de Dominique Sopo ou d’Alain Jakubowicz. Tous ne sont plus qu’un seul bloc.

Déni de démocratie, le peuple pue

Et pourtant, dès le début du choc, Léa Salamé l’affirme gravement : « Vous avez gagné, Éric Zemmour… », sous-entendant par là que les idées que celui-ci défend sont désormais majoritaires dans la population française. Mais comment alors ne pas prendre en compte l’invraisemblable distorsion de représentativité qui se joue à l’occasion de la « tournée promotionnelle » de l’essayiste ? Les médias, dans leur immense majorité, l’isolent et l’agressent tout en reconnaissant qu’il a le nombre invisible (de moins en moins invisible) pour lui ! Et ils l’agressent bien sûr soi-disant au nom de la diversité et d’un fallacieux humanisme progressiste que toute leur attitude bat en brèche ! Cette distorsion, si elle ne peut qu’être vérifiée par les ventes record du Suicide français, apparaît de manière plus sensible sur les pages Internet. Chaque article, chaque vidéo, se voient inondés par les commentaires quand ceux-ci ne sont pas purement et simplement fermés. Réalité qui poussera Laurent Ruquier à opérer un debriefing conciliant dans son émission suivante. Ces commentaires soutiennent Zemmour dans des proportions de 50 à 100% selon que les supports vont de la gauche à la droite. Sont-ce des cris de haine ? Des logorrhées xénophobes ? Des discours nazis remixés ? Non ! La plus grande partie de ces posts propose le débat, développe de réelles argumentations, se tient dans un cadre parfaitement rationnel. Ce sont les affiliés aux médias dominants qui se contentent d’invectives, d’injures, de raccourcis infâmants et ferment toute possibilité à l’échange. Et en dépit de cela, par un aveuglement idéologique obstiné, par une surdité démente, cette France-là, qui lit, qui discute, qui développe, qui écrit un français correct et qui, quand elle ne soutient pas totalement l’essayiste, s’étonne au moins du traitement qui lui est réservé, cette France-là est caricaturée et couverte de crachats par la Une de Libé, le 11 octobre, qui titre sur « La France rance d’Éric Zemmour. » Le champ lexical de la moisissure et de la pestilence ne s’étaye que fort peu.

Mais pourquoi le vieux journal de gauche, si célèbre pour ses titres, n’est-il pas allé plus vite à l’essentiel en titrant par exemple : « Le peuple pue. »

La France du repli sur soi… et l’autre

De fait, la stupéfiante semaine médiatique autour d’Éric Zemmour aura confirmé certaines de ses thèses d’une manière spectaculaire. Des élites toutes insidieusement solidaires auront vomi leur bile sur une bête médiatique incarnant le temps de quelques émissions toute la souffrance et l’orgueil d’un peuple méprisé, et auront également révélé le visage cohérent d’une certaine France. Une France du repli sur soi, du repli dans les beaux quartiers et les plateaux de télévision, bien unie derrière ses apparentes divergences, pour fréquenter les mêmes carrés VIP et partager les mêmes maîtresses. Une France de la haine, prête à toutes les calomnies pour faire taire celui qui ose exprimer une opinion divergente ; une France inapte au dialogue et gavée de préjugés sur quiconque se montrerait trop étranger à sa propre culture. Surtout, une France qui panique et perd toute maîtrise rationnelle. En somme, une France qui a peur. Et dont la peur, en effet, n’est sans doute pas seulement nourrie de fantasmes…

Observatoire des journalistes et de l'information médiatique (OJIM, 20 octobre 2014)