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  • Après-civilisation...

    Vous pouvez découvrir ci-dessous un entretien donné par Antoine Dresse à la revue Le cri du peuple dans lequel il évoque son entreprise de mise en lumière, au travers de sa chaîne Youtube Ego Non et de sa chronique dans la revue Éléments, des auteurs marginalisés par l’université contemporaine, de Joseph de Maistre à Julius Evola, d’Oswald Spengler, jusqu’aux courants néoréactionnaires.

     

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    Après-civilisation : entretien avec Antoine Dresse

    Nina Pravda : Vous exhumez des penseurs longtemps marginalisés ou rejetés par l’intelligentsia universitaire en raison de leur anti-égalitarisme, Julius Evola, notamment. Le succès croissant de votre chaîne semble indiquer qu’il existe aujourd’hui un nouvel intérêt pour ces figures controversées. Selon vous, quelle est leur pertinence aujourd’hui ? Pourquoi relire Evola ou Joseph de Maistre dans le contexte actuel ?

    Antoine Dresse : L’intérêt que ces auteurs suscitent vient de l’échec de plus en plus patent de l’idéologie « progressiste » et égalitariste moderne, qui donne l’impression d’être à bout de souffle, intellectuellement parlant, et d’avoir bientôt épuisé toutes ses potentialités. Une idée, disait Goethe, une fois poussée à ses extrêmes conséquences, se dissout inévitablement. Or, c’est, je crois, ce qui arrive aujourd’hui à la tendance égalitaire qui a « conformé » le logos occidental au cours des derniers siècles.

    Mon propos, je le précise tout de suite, n’est pas « antimoderne », au sens littéral du terme. La modernité est en effet une notion profondément ambiguë. Au départ, la modernité renvoie aux idéaux émancipateurs de la nouvelle vision du monde universaliste et égalitaire du XVIIIe siècle. De même que l’ère chrétienne aura été « moderne » par rapport à l’antique, l’époque contemporaine sera « moderne » en sécularisant les idéaux du christianisme par rapport aux sociétés de l’Ancien Régime. Mais n’est pas moins « moderne » la réaction philosophique qui est née en face, avec des penseurs comme Giambattista Vico, Herder, Edmund Burke et toute la contre-révolution, par exemple : insister sur l’ancrage culturel de l’homme, comme le font ces penseurs, sur l’importance de l’histoire et de la société dans la constitution de son esprit et penser la tradition comme un concept politique sont, paradoxalement, des discours modernes, eux aussi. Zeev Sternhell parlait d’ailleurs d’une « autre modernité », et cette formule me paraît fort heureuse.

    Simplement, cette « autre modernité » a évolué dans l’ombre, dans l’ombre de la modernité « progressiste » et égalitariste. Elle n’a donc jamais pu déployer, elle, toutes ses potentialités. Des auteurs comme Joseph de Maistre ou Louis de Bonald sont de grands critiques des idéaux révolutionnaires, mais leur critique porte aussi une dimension novatrice et originale rarement comprise. Pour ne vous donner qu’un seul exemple parlant : les anciens défenseurs de la monarchie le faisaient en recourant à la volonté divine, voire par des généalogies fantasques (les rois de France descendraient des Troyens par exemple !). Maistre, lui, avec le goût de la provocation qui le caractérise, disait que tout pouvoir repose à l’origine sur une « usurpation légitime ». La légitimité des rois de France, autrement dit, viendrait d’une usurpation première (un plus fort en a soumis d’autres), qui est devenue légitime à travers le temps en faisant preuve de sa bienfaisance. Ce n’est bien sûr qu’un exemple, mais il illustre bien, je le crois, le changement de paradigme qui s’opère avec ceux qu’on nomme « les réactionnaires ».

    Il serait donc trop facile, à mes yeux, de rejeter unilatéralement la modernité, qui est en fait fondamentalement ambiguë. Ambiguë car elle semble porter en elle-même, dans son sein, le contraire des idéaux qu’elle avait mis au pouvoir. Plus juste me semble donc la position de Heidegger qui apercevait, dans les temps modernes, nihilisme et lueur. Car qu’est-ce que l’essence de la modernité en effet sinon une mise en mouvement du monde ? Ce « mouvement » a peut-être mis à bas l’ancien monde, mais il ne va pas s’arrêter de si bon chemin. Tel le fleuve d’Héraclite, il continue de couler, et ce sont les idéaux universalistes eux-mêmes, portés par la modernité, qui sont aujourd’hui menacés par cette dernière. C’est d’ailleurs pourquoi l’on voit désormais fleurir toutes sortes d’utopies régressives dans « le camp de l’émancipation », qui vantait jadis le progrès et la confiance en des lendemains meilleurs, et qui contemple maintenant l’avenir avec inquiétude.

    Mon propos n’est pas, comme on le dit parfois un peu rapidement, que nous aurions « gagné la bataille culturelle ». Loin de là, hélas ! L’hégémonie culturelle est encore du côté de la gauche égalitaire, mais nous détenons aujourd’hui le monopole de la pensée alternative. Cette pensée alternative doit toutefois encore prendre son essor, et c’est pourquoi une partie de mon travail consiste à exhumer tous ces auteurs oubliés, ignorés, écartés ou calomniés, afin de rouvrir des voies qui avaient été occultées jusqu’à présent.   

    Nina Pravda : Ces auteurs, longtemps exclus du débat public et de l’enseignement universitaire, défendent une vision verticale du monde. Quelles limites cette marginalisation a-t-elle imposées à notre compréhension collective du politique et de l’État ?

    Antoine Dresse : Un des traits saillants de l’idéologie égalitariste est son ignorance délibérée de la nature du politique. Rien ne lui fait plus horreur que l’idée que le politique suive des lois qui lui soient propres. C’est une idée qui me tient très à cœur et que j’espère développer bien davantage à l’avenir, quand j’aurai plus de temps, mais je suis convaincu par ce qu’Isaiah Berlin nommait le pluralisme des valeurs. Pour résumer cela de façon expéditive, c’est l’idée que la vie humaine – individuelle et collective – poursuit des finalités différentes : le bien, la vérité, la beauté, la sécurité ou la richesse. Chacune de ces finalités commande une sphère de l’activité humaine qui lui est propre. Respectivement : la morale, la science, l’esthétique, la politique et l’économie. Les lois d’une sphère ne sont pas celles d’une autre, ce qui est beau, par exemple, n’est pas forcément bon moralement ni rentable économiquement. Naturellement, notre entendement est enclin à chercher UNE formule permettant de concilier toutes ces sphères – généralement en les rabattant toutes sur une seule (c’est l’origine des différents réductionnismes puritain, économiciste, esthétisant, etc.) – mais fondamentalement, je crois qu’il n’existe pas de telle formule. C’est ce qui fait de ce pluralisme une vision tragique du monde. Chacune de ces finalités est légitime, mais elles sont rarement compatibles entre elles ; l’équilibre est toujours précaire.

    Or, s’il n’est pas trop difficile d’admettre que les lois qui régissent le domaine de la morale ne sont pas les mêmes que celles qui régissent celui de l’économie ou de la science, il est beaucoup plus difficile d’admettre l’autonomie du politique. Les auteurs qui ont accepté la tâche d’analyser phénoménologiquement la politique, indépendamment de tout a priori moral, sont généralement détestés, vilipendés et vus comme de tristes cyniques. On pensera par exemple à Machiavel, à Thomas Hobbes, à Vilfredo Pareto, à Bertrand de Jouvenel, à Carl Schmitt ou encore à Julien Freund, qui, malgré des convictions parfois fort différentes, ont tous eu en commun de vouloir éclairer les mécanismes propres du politique.

    Qu’on le veuille ou non, montrait Julien Freund, il existe des présupposés du politique. De même que le concept de morale n’a pas de sens sans les notions de bien et de mal, le concept de politique n’a pas de sens sans les notions d’ami et d’ennemi, d’obéissance et de commandement. Or, en refusant de voir les spécificités du politique, on est souvent conduit sur la pente du réductionnisme. D’aucuns réduisent la lutte politique à des intérêts économiques divergents, d’autres veulent soumettre la politique aux lois de la morale, et d’autres encore n’abordent la politique qu’à travers des postures esthétiques. Tous les camps politiques sont traversés par ces réductionnismes, bien sûr, mais j’ai tendance à penser que la gauche est plus encline à verser dans le moralisme et la droite dans l’esthétisme.

    Ne pas comprendre la spécificité des rapports politiques et leur permanence, c’est se heurter inévitablement au mur de la réalité. Décréter moralement qu’on n’a pas d’ennemi n’empêche personne de vous désigner comme ennemi, par exemple. De même, décréter dogmatiquement que la lutte politique se réduit à des luttes économiques (comme la fameuse lutte des classes) n’empêche pas les conflits réels de s’organiser autour d’autres signifiants. On l’a vu lors de la Première Guerre mondiale : au grand dam des socialistes et des marxistes, les « prolétaires de tous les pays » ne se sont pas unis dans une grande Internationale pour renverser la bourgeoisie, ils ont plutôt fait bloc à chaque fois avec leur bourgeoisie nationale pour affronter d’autres « prolétaires ».

    Il est plus que temps, selon moi, de mettre définitivement de côté cette volonté d’en finir avec le politique, que ce soit en concevant l’État comme une simple administration des choses ou en recourant sans cesse au juridisme et au moralisme.

    Nina Pravda : René Guénon, qui n’a cessé d’opposer la Tradition au psychologisme moderne, dénonçait déjà les “pseudo-initiations”. Aujourd’hui, certains athées ont remplacé le gourou indien par l’astrologie, le tarot ou le coach en développement personnel. Cette nouvelle religiosité sans Dieu, mêlant psychologie et superstition, vous paraît-elle relever d’une vitalité spirituelle ou n’en être que la dernière caricature ? Quant au renouveau du catholicisme, faut-il l’interpréter comme une simple affirmation identitaire ou comme une renaissance authentique de la foi ?

    Antoine Dresse : Personnellement, j’ai tendance à regarder toutes ces formes de religiosité avec un certain scepticisme. Elles ne manquent jamais de m’évoquer cette phrase de Chesterton : « Quand les gens cessent de croire en Dieu ce n’est pas pour croire en rien, c’est pour croire en n’importe quoi. » Contrairement à ce qu’un certain athéisme optimiste a pu croire au xixe siècle, la sécularisation de nos sociétés n’a pas entraîné une hausse générale de la rationalité. La plupart de nos actions restent irrationnelles, ou plutôt « non logiques », au sens où elles ne s’appuient pas sur une chaîne logico-expérimentale maîtrisée. Et c’est normal : il serait impossible, pour chaque individu, de douter de tout ce qu’il ne peut prouver scientifiquement et de ne fonder sa vie que sur des certitudes absolues et vérifiées (d’où l’échec du projet cartésien). Nous nous mouvons constamment dans la croyance, dans la foi, au sens le plus littéral du terme, c’est-à-dire la confiance. Pour donner un exemple de Saint Augustin lui-même, nous croyons tous que nos parents sont bien nos parents simplement parce qu’ils nous l’ont dit ; nous n’avons pas été vérifier (ce qui était d’ailleurs plus difficile à l’époque d’Augustin), nous leur faisons confiance. Si nous ne leur faisions pas simplement confiance, la méfiance nous empêcherait d’apprendre quoi que ce soit d’eux et donc de nous développer.

    En ce sens, la croyance – et son lot de savoirs non vérifiés que l’on appelle les « préjugés » – est une béquille nécessaire à tout homme pour avancer dans la vie. Il y a des croyances bonnes et néfastes bien sûr, le travail de la raison doit s’exercer à élaguer ce qui est nuisible voire dangereux, mais le principe même de la croyance – dans les matières les plus élevées comme les plus triviales – comble un besoin épistémologique incompressible chez l’homme.

    Comme institution, la religion permettait de combler ce besoin au niveau collectif et d’orienter ainsi les actions des hommes vers des buts communs (d’où l’étymologie de religion comme ce qui relie les hommes, religare). Avec la mort de Dieu, cependant, les Occidentaux se sont retrouvés comme livrés à eux-mêmes, obligés de trouver, où ils pouvaient, des réponses à leurs questions les plus profondes. J’en profite d’ailleurs pour rappeler que la fameuse formule de Nietzsche (« Dieu est mort ») ne signifie pas que personne ne croit plus en Dieu (ni dans d’autres formes de spiritualité), mais que la religion n’irrigue plus la société et n’est plus donatrice de sens au niveau collectif. Le grand fait (post-)moderne, c’est que la croyance est devenue, pour le meilleur comme pour le pire, une affaire « privée ». Peut-on revenir sur cette évolution ? Je vous avoue en douter fortement. En tout cas, on ne reviendra pas dessus sous l’effet d’une volonté consciente et arbitraire.

    C’est ainsi que j’en arrive à la seconde partie de votre question : quid d’un renouveau catholique ? Ma religion n’est pas faite sur ce sujet, si je puis dire ! Dans la perspective d’Oswald Spengler, reprise aujourd’hui par mon compatriote et ami David Engels, l’Occident connaîtra sûrement, comme toute civilisation tardive, une « seconde religiosité ». Par ce terme, Spengler désignait le retour du phénomène religieux qui a lieu vers la fin de toute civilisation qui ne supporte plus son propre athéisme. Les réformes augustéennes du début de l’Empire romain en sont un exemple : sans forcément « croire » avec la même intensité que leurs ancêtres dans la religion traditionnelle, les Romains furent invités à renouer avec leur culte. Peut-être est-ce ce qui attend l’Occident. Néanmoins, il ne faut pas oublier que les Romains tardifs étaient également séduits, dans les marges, par les différents cultes de Mithra, d’Isis ou du Soleil venus de l’Orient. Je crois donc que les différentes religiosités alternatives que vous mentionnez ne disparaîtront pas complètement de sitôt.

    Nina Pravda : Dans ses nombreux écrits, notamment dans Défense de l’Occident, Henri Massis voulait défendre “l’esprit français” contre l’esprit de dissolution. Cet esprit ne risque-t-il pas de se dissoudre à son tour dans une Europe post-nationale si celle-ci achevait de se substituer aux États européens ? Est-il d’ailleurs encore revivifiable dans la France multiculturelle d’aujourd’hui ?

    Antoine Dresse : Je commencerai par la dernière partie de votre question : aucune renaissance de l’esprit français n’est possible dans la France « multiculturelle » contemporaine. À vrai dire, il faudrait plutôt la qualifier de « multiminoritaire » et reconnaître que l’élément spécifiquement « français », autochtone, tend de plus en plus à n’être qu’un élément de la société parmi d’autres plutôt que la norme de référence. C’est pourquoi je suis personnellement en faveur du projet de « Remigration », sans lequel je pense qu’il faudra définitivement acter la mort de notre civilisation.

    Quant à savoir si « l’esprit français » peut perdurer dans une Europe « post-nationale », cela dépend de ce qu’on entend par là. Je pense que l’Union européenne, pour critiquable qu’elle soit – et Dieu sait qu’elle l’est ! – a au moins un mérite : elle nous oblige à penser à l’Europe. Au cours des xixe et des xxe siècles, les nations européennes ont radicalisé leurs différences au point de se livrer des guerres destructrices et suicidaires dont nous payons encore le prix aujourd’hui. Or, en traitant ses voisins comme des barbares et des ennemis absolus, les nations européennes se sont aliénées elles-mêmes une partie de leur propre héritage, j’en suis profondément convaincu. Car ce qui nous rapproche, nous Européens, est plus grand que ce qui nous sépare. Si vous me le permettez, j’aimerais citer José Ortega y Gasset, qui disait ceci :  

    « Si nous faisions le bilan de notre contenu mental – opinions, normes, désirs, présomptions – nous remarquerions que la plus grande partie de ce contenu ne vient pas au Français de sa France, ni à l’Espagnol de son Espagne, mais du fond européen commun. En effet, ce que nous avons d’européen pèse beaucoup plus en nous aujourd’hui que notre portion différenciée de Français, d’Espagnol, etc… Si l’on nous réduisait – expérience purement imaginaire – à vivre uniquement de ce que nous sommes, en tant que ‘‘nationaux’’, et que, par un artifice quelconque, on extirpait du Français moyen tout ce dont il se sert, tout ce qu’il sent, tout ce qu’il pense, et qui lui vient des autres pays continentaux, cet homme serait terrifié. Il verrait qu’il ne lui est pas possible de vivre avec ce maigre recours purement national, mais que les quatre cinquièmes de son avoir intime sont des biens de la communauté européenne. »

    Maintenant que notre expérience du monde est beaucoup plus « ouverte » que par le passé, que nous sommes mis en contact et en concurrence quotidiennement avec différentes civilisations, il est normal de revenir à ce qui fait notre expérience commune du monde, en tant qu’Européens. Nous sommes tous les résultats du mélange entre trois groupes de populations ancestraux : les chasseurs-cueilleurs locaux, les fermiers anatoliens et les pasteurs des steppes indo-européens. Comme l’a montré G. Dumézil, ces derniers nous ont légué une vision du monde dont on retrouve des traces jusqu’à nos jours. Tous les peuples européens ont ensuite reçu, d’une façon ou d’une autre, l’empreinte du droit romain, de la pensée grecque et de la religion chrétienne. C’est ce mélange bien particulier qui fait de la civilisation européenne ce qu’elle est aujourd’hui. Évidemment, il ne s’agit pas de dire que les nations européennes sont interchangeables entre elles, mais plutôt que leurs valeurs sont commensurables, comme dirait Feliks Koneczny.   

    Je ne crois donc pas, en soi, que l’Europe signifie forcément la fin de « l’esprit français ». En revanche, je pense qu’elle peut être l’occasion pour l’esprit français de retrouver une dimension qu’il avait oubliée avec le temps. Pour peu, bien sûr, que l’on fasse dévier cette Union européenne post-nationale, kantienne vers une Europe véritablement conçue comme un projet civilisationnel.  

    Nina Pravda : Spengler soutient que chaque civilisation possède sa logique propre et que, lorsqu’elle disparaît, une part de son monde devient incommunicable. Pour reprendre cette idée à notre façon, on pourrait parler d’une “matière noire intellectuelle” : ces connaissances tacites, ces pratiques culturelles et ces expériences du monde qui s’éteignent avec la civilisation elle-même. Comment comprendra-t-on la civilisation européenne lorsque celle-ci ne sera plus ?

    Antoine Dresse : C’est une idée assez forte en effet, chez Spengler, les civilisations sont comme des mondes différents qui confèrent différemment un sens à ce qui nous entoure et qui, de ce fait, sont incommunicables. Les civilisations peuvent se toucher – voire s’entrechoquer dans des conflits – mais elles ne peuvent véritablement se comprendre. On pose la question comme si une civilisation européenne était un ensemble de contenus transmissibles, un stock de doctrines, de valeurs et d’œuvres qu’il suffirait de conserver pour que l’essentiel demeure compréhensible. C’est précisément l’erreur moderne : croire qu’une culture est simplement une somme de connaissances, alors qu’elle est d’abord une forme de vie, une âme – un style intime qui façonne, sans même qu’on s’en aperçoive, la manière de voir, de sentir, de vouloir, de prier, de prouver, de bâtir et de gouverner.

    Lorsqu’une civilisation (ou une « grande Culture » dans le langage de Spengler) meurt, ce n’est pas que ses livres brûlent ou que ses monuments s’effondrent. Elle meurt au moment où s’éteint l’évidence intérieure qui rendait ces livres et ces monuments nécessaires. Tout peut « rester », mais tout change néanmoins : les mêmes mots sont encore prononcés, les mêmes rites parfois rejoués, les mêmes institutions mimées, mais l’âme qui leur donnait sens s’est retirée.

    Ainsi, on demandera sans doute un jour : “Qu’était l’Europe ?” Et l’on répondra comme nous répondons aujourd’hui à propos de l’Égypte, de la Chine ancienne ou de l’Antiquité, par l’archéologie, par la philologie, par l’histoire de l’art ou par toutes sortes d’autres catégories savantes. On dira : « Ils croyaient ceci, ils légiféraient ainsi, ils peignaient cela, ils bâtissaient comme ça. » Mais ce sera là une compréhension externe, non une compréhension interne, celle-là seule qui est décisive. Car l’essentiel d’une civilisation – ce que vous appelez sa « matière noire » – est justement ce qui ne s’enseigne pas comme une théorie. C’est le rapport au monde qui rend possibles les théories. Ce sont les réflexes invisibles, la tonalité du tragique et du sublime, l’orientation spontanée de l’esprit vers certaines évidences et non vers d’autres. Nous savons beaucoup de choses sur les Grecs ; mais comprenons-nous l’âme apollinienne comme un Grec la vivait ? Non. Nous la reconstruisons. Nous la traduisons. Et toute traduction est déjà une métamorphose, parce qu’on traduit toujours avec les catégories de sa propre âme. Ainsi, par exemple, nous réintégrons certains éléments architecturaux de la civilisation antique dans nos monuments, mais nous ne comprenons plus ces éléments. Les colonnes corinthiennes qui soutiennent la Bourse de Bruxelles sont les mêmes que celles qui soutiennent certains temples grecs, mais elles ne reflètent plus le même rapport au cosmos. C’est un cas de ce que Spengler nommait la pseudomorphose.

    La civilisation européenne – ou la « Culture faustienne » dans son langage – a eu pour symbole intime l’infini : l’espace sans bornes, la profondeur, la conquête de l’horizon, la volonté de dépasser toute limite, jusque dans la science, la technique, la musique et la métaphysique. Cette impulsion ne se réduit pas à « aimer la liberté » ou « croire au progrès ». C’est un style total, une tension vers l’au-delà, visible dans les cathédrales autant que dans le calcul infinitésimal, dans l’exploration autant que dans la machine. Quand cette tension s’épuise, on peut conserver les cathédrales, les équations et les symphonies, mais on ne conserve pas l’élan intérieur qui les a engendrées.

    Vous me demandez comment on comprendra la civilisation européenne quand cette dernière ne sera plus. C’est simple, on la comprendra comme on comprend un monde mort : par fragments, par comparaisons, par usages politiques. L’avenir ne verra pas l’Europe telle qu’elle se voyait elle-même ; il verra un réservoir de formes exploitables. Certains prendront nos mots pour légitimer leurs empires, d’autres prendront nos œuvres comme ornements, d’autres nous calomnieront en voulant nous honorer, d’autres encore utiliseront nos sciences sans partager notre âme. L’Europe deviendra un vocabulaire. Or un vocabulaire n’est pas une langue vivante.

    Nina Pravda : Une nouvelle école de pensée politique est en train d’émerger aux États-Unis, « The Dark Enlightenment » aussi appelée « Neo-Reactionary Movement ». Anti-égalitaire, anti-démocratique, élitiste, mais aussi furieusement capitaliste et technophile, ce mouvement est porté par des figures intellectuelles telles que Nick Land ou Curtis Yarvin. Que pensez-vous de ce courant de pensée qui syncrétise des axiomes qui peuvent paraître contradictoires ? Peut-on être à la fois réactionnaire et matérialiste ? La pensée réactionnaire est-elle compatible avec des présupposés postmodernes (gouvernance managériale, hiérarchie technocratique) ? 

    Antoine Dresse : Je comprends l’intérêt que peut susciter la néoréaction américaine, et je ne la balaierais pas d’un revers de main. D’abord parce qu’elle a ce mérite rare qu’elle oblige à reparler sérieusement des institutions, des incitations, des mécanismes du pouvoir et de la gouvernance, au lieu de tout ramener à des sermons moraux ou à des abstractions juridiques. Curtis Yarvin, par exemple, pose une question brutale mais salutaire : qui gouverne réellement ? Et si l’on veut faire de la politique au sens fort, il faut accepter ce réalisme-là. Le texte Bioléninisme de Spandrell, par exemple, est à mes yeux un très grand texte de philosophie politique, malgré une forme un peu brouillonne et un langage peu académique.

    Mais c’est aussi là que se trouve, à mes yeux, l’ambiguïté de la néoréaction. J’ai parfois le sentiment, en les lisant, qu’une grande partie de ce courant réduit le politique à une science de l’administration. La cité devient une entreprise, le peuple un input, la légitimité une question d’efficacité, et l’histoire une suite de design choices (le vocabulaire ne me séduit pas beaucoup non plus pour être honnête). Or, on peut optimiser des procédures et pourtant perdre un monde. Une société n’est pas seulement un système de gouvernance, c’est une forme de vie avec une langue, des mœurs, des institutions héritées, une mémoire, une certaine idée du vrai, du juste, du beau, du sacré. Et sur ces points, la néoréaction me paraît parfois étonnamment abstraite, comme si la civilisation n’était qu’un décor interchangeable autour d’un logiciel de pouvoir.

    Quant à la question de savoir si l’on peut être à la fois réactionnaire et matérialiste, je répondrais « oui », à condition de préciser ce qu’on entend par « réactionnaire ». Si cela signifie simplement préférer l’ordre au désordre, la hiérarchie au nivellement, la stabilité à la décomposition, alors on peut parfaitement être matérialiste, technophile et même capitaliste : c’est une réaction « fonctionnelle », au sens où elle vise un certain type de régime, une certaine efficacité, une certaine paix civile – et sur tous ces points, je me reconnais très largement dans les aspirations de ces auteurs. Mais si « réactionnaire » signifie être fidèle à une anthropologie et à une civilisation, à l’idée qu’il existe des biens supérieurs qui ne se mesurent pas uniquement en termes de production, de confort ou de croissance, alors le matérialisme devient une pente dangereuse car il finit presque toujours par dissoudre ce qu’il prétend défendre en ne voyant dans l’homme qu’un agent d’intérêt et dans la communauté qu’un contrat.

    C’est la même chose pour la question « postmoderne ». Une hiérarchie technocratique et managériale peut tout à fait exister. Elle est même déjà là, sous des formes parfois hypocrites, et la néoréaction a raison de mettre le doigt dessus. Mais si l’on croit que la technique et la gouvernance suffisent à refonder un ordre politique, on risque de ne produire qu’un césarisme administratif, c’est-à-dire un État performant, peut-être, mais sans épaisseur, sans style, sans légitimité organique. On gouverne alors des individus atomisés et non un peuple.

    C’est là, je crois, le point décisif : la pensée de Land ou de Yarvin est souvent brillante comme critique des illusions démocratiques, mais elle peut manquer de ce qui faisait la force des vrais réactionnaires européens – comme Joseph de Maistre jusqu’à certains penseurs de la Révolution conservatrice –, à savoir la conscience que le politique ne tient pas seulement par la force ou par l’efficacité, mais par une continuité historique et des formes symboliques qui relient les générations.

    Mais je le répète, c’est un courant auquel il nous faut nous intéresser. En tant que lecteur de l’Archéofuturisme de Faye, j’aime cette tentative de repenser la modernité technique à la lumière de principes archaïques ou réactionnaires. Aussi, je tiens à préciser que je suis loin d’être le plus grand expert de ce courant. Mon avis peut encore évoluer. Mais si je devais résumer ma position, je trouve actuellement que la néoréaction est la plus intéressante quand elle se présente comme une école de désenchantement et de lucidité intellectuelle. Mais je souhaiterais « européaniser » ses leçons.

    Nina Pravda : Le nom de votre chaîne YouTube, « Ego non », « moi, non » ou « pas moi » en latin, est une locution issue de la parole de Saint Pierre à Jésus dans le jardin des Oliviers (« Etiam si omnes, ego non », « même si tous te renient, moi, non »). C’était aussi la devise du comte de Clermont-Tonnerre, député de la noblesse aux États généraux ou de Julien Benda, l’auteur de La Trahison des Clercs. Pourquoi avoir choisi cette formule ? A quoi se rapporte cette déclaration d’opposition ? A qui ou à quoi souhaitez-vous rester fidèle ?

    Antoine Dresse : Je dirais qu’il y a plusieurs niveaux de sens derrière ce nom. Le premier est évidemment le refus de se soumettre au conformisme ambiant, en rappelant que le premier acte de résistance passe par la résistance intérieure. J’étais alors encore très impressionné par ma lecture du petit texte de Soljenitsyne, Vivre sans mentir, dans lequel on trouve ce passage : 

    « Et c’est là justement que se trouve, négligée par nous, mais si simple, si accessible, la clef de notre libération : Le refus de participer personnellement au mensonge ! Qu’importe si le mensonge recouvre tout, s’il devient maître de tout, mais soyons intraitables au moins sur ce point : qu’il ne le devienne pas par moi ! »

    Ensuite, il y a effectivement la volonté de rester fidèle à certains idéaux. J’ai identifié depuis longtemps l’égalitarisme – la « tendance égalitaire » comme disait Giorgio Locchi à la suite de Nietzsche – comme ma principale cible intellectuelle. Contre ce principe dissolvant, je suis attaché à la notion d’ordre. C’est un point qui mériterait d’être infiniment plus développé – je le fais dans mes vidéos – mais j’essaie d’être fidèle à une certaine philosophie de l’ordre. Et enfin, il y a aussi un troisième sens derrière cette appellation, qui n’est pas immédiatement perceptible mais qui, je l’espère, se reflète dans mes travaux. Au lieu de rappeler l’entièreté de la locution latine, on peut se concentrer uniquement sur ces deux mots : Ego Non. C’est-à-dire « moi pas », mais aussi : « pas moi ». En effet, ce n’est pas moi le centre de ma chaîne. Le monde des réseaux et de YouTube a tendance à hypertrophier le narcissisme et l’ego de ses utilisateurs. J’espère au contraire ne pas attirer l’attention sur ma petite personne, mais plutôt sur les auteurs et les pensées que j’essaie d’exposer avec le plus grand soin.

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  • De la Méditerranée au Nord olympien...

    Les éditions Ars Magna viennent de publier De la Méditerranée au Nord olympien, un recueil de textes de Julius Evola destinés au public germanique sous forme d'articles ou de conférences.

    Penseur essentiel du traditionalisme révolutionnaire, écrivain au style clair et puissant, Julius Evola est notamment l'auteur de Révolte contre le monde moderne (1934), Les Hommes au milieu des ruines (1953) et Chevaucher le tigre (1961).

     

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    " Alors que l’activité que Julius Evola a menée en Allemagne constitue encore un continent en cours d’exploration, ce recueil propose plusieurs échantillons provenant de ce territoire peu connu, riche en éléments conceptuels. Civilisation aryo-nordique, spiritualité guerrière, refonte européenne sous les signes conjugués du Graal et de l’étendard impérial, voici quelques thèmes que le philosophe italien a proposés à ses auditeurs et lecteurs allemands, développés au fil de vingt-quatre textes inédits traversant deux décennies.

    « Transplanté » en terre germanique, Julius Evola déploie une vision enthousiaste et riche en espérances devant l’effondrement des démocraties et de leurs valeurs, tandis que surgissent à l’horizon les silhouettes des deux aigles, allemand et italien, unis dans un même vol rénovateur.

    Cette anthologie fournit ainsi un matériau essentiel pour comprendre la relation que le philosophe a entretenue avec l’Allemagne nationale-socialiste et l’Italie fasciste et, plus largement, pour saisir les enjeux de l’alliance politique et militaire italo-allemande au cours de l’entre-deux-guerres."

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  • Le legs de Rome : virtus, fides, pietas...

    Le numéro 5 de la revue Sparta, dirigée par Philippe Baillet, vient de paraître, avec un dossier consacré au legs de Rome...

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    Au sommaire :

    L’actualité de Rome, c’est son éternité

    Dossier : Le legs de Rome : virtus, fides, pietas

    Julius Evola

    À propos du sacré dans la tradition romaine

    Jean Bayet

    L’inflexion augustéenne de la religion romaine (extraits)

    Nuccio D’Anna

    Entre eschatologie et messianisme. Aux origines de l’Empire augustéen

    René Pichon

    Le mariage religieux à Rome (extraits)

    Flavius Josèphe

    L’hommage d’un vaincu à ses vainqueurs

    Thierry Buron

    Spengler et Rome: peut-on sauver notre civilisation?

    Mos maiorum ou la Voie des ancêtres

    Quelques ouvrages sur la Rome antique récemment parus

    Mélanges

    Antoine Dresse

    Louis de Bonald: la société avant l’homme. L’universel au service de la contre-révolution

    Jean Bataille

    Fonction secrète et utilisation de la monnaie métallique par les Spartiates

    Philippe Baillet

    « Cosmisme » grec et « consécration de l’histoire » dans l’œuvre de Kostas Papaioannou

    Philippe Baillet

    Entretien avec Raphaël Pomey pour le mensuel suisse Le Peuple à l’occasion de la parution du recueil Écrits à l’écart de toute meute

    Philippe Baillet

    Hommage à Didier Carette (1950-2025)

    Nécrologie

    Daniel Giraud (1946-2023)

    Comptes rendus

    Gilles Sauron, Auguste. L’emprise des signes, par Gérard Boulanger

    Sarah Rey, Manus, une autre histoire de Rome, par G. B.

    Brigitte Leprêtre, La Cuisine romaine antique, par G. B.

    Monographies de la collection « Pax Romana » des éditions Ysec, par G. B.

    Yann Le Bohec, Les Romains au combat. Grandes batailles et grands sièges, par G. B.

    Didier Rykner, Mauvais genre au musée, par G. B.

    Sami Biasoni (dir.), Encyclopédie des euphémismes contemporains et autres manipulations militantes de la langue, par G. B.

    Richard Millet, Nouveaux lieux communs, par G. B.

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  • Sacha Guitry, le magnifique...

    Le cinquante-troisième numéro de la revue Livr'arbitres, dirigée par Patrick Wagner et Xavier Eman, est en vente, avec un dossier consacré à Sacha Guitry et un autre à la littérature fantastique...

    La revue peut être commandée sur son site :  Livr'arbitre, la revue du pays réel.

     

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    Au sommaire de ce numéro :

    Éditorial

    Plaisirs solittéraires

    Coups de téléphone

    Marc Alpozzo

    Coups de cœur

    Etienne-Alexandre Beauregard

    Jean Berthier

    Robert Brasillach

    J.-M.-A Paroutaud

    Coups de projecteur

    Stéphane Barsacq

    Max Chaleil

    Julien Green

    Claude Kayat

    Jean-René van der Plaetsen

    Coups de bambou

    Vincent Berthelier

    Coups de gueule

    Agriculture  

    Portrait

    Sacha Guitry

    Julius Evola

    Jean-Pierre Martinet

    Pierre Jourde

    Dossier

    Petite anthologie de la littérature fantastique (Maupassant, Rosny, Machen, Meyrink, Ewers, Hodgson, Ashton Smith, Barjavel, King, Brussolo, Danielewski)

    Entretien

    Samuel Fitoussi

    Frank Leprévost

    Jérôme Leroy

    Jean Rouaud

    Sylvain Roussillon

    Domaine étranger

    Iris Murdoch

    Histoire-panorama

    Le chanoine Groult et 1837

    Les deux Occidents de Bock-Côté

    Carrefour de la poésie

    Peinture en prose

    Poème en prose

    Poème en musique

    Jeux de mots

    In Memoriam Jean Berteault

    Cinéma

    Les Orgueilleux

    Bande dessinée

    Les piliers de la Terre

    Vagabondage

    Entre Vosges du Nord et Palatinat

     

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  • La rébellion spirituelle : Dominique Venner et Julius Evola contre le monde moderne...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Carlos N. Mancini, cueilli sur le site de Terre & Peuple et consacré à la mise en parallèle des rébellions spirituelles de Julius Evola et de Dominique Venner.

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    La rébellion spirituelle : Dominique Venner et Julius Evola contre le monde moderne

    Dominique Venner, penseur français, et Julius Evola, qui n’a plus besoin d’être présenté à nos lecteurs, partagent une vision radicale : la rébellion n’est pas seulement un acte politique, mais une affirmation existentielle et spirituelle face à un monde en déclin. À travers leurs écrits, ces deux penseurs défient la modernité, la soumission et le déterminisme historique, et proposent un retour aux principes transcendants qui donnent un sens à la lutte humaine.

    Exister, c’est résister

    Dominique Venner, dans son ouvrage Le Samouraï d’Occident, propose une vision profondément combative de l’existence : « Exister, c’est lutter contre ce qui me nie ». Pour Venner, la vie n’est pas un état passif, mais un acte continu de défi face aux forces qui cherchent à annuler l’essence de l’individu. Se rebeller, dans ce sens, n’est ni un geste impulsif ni une simple réaction ; c’est rester debout face au néant, s’accrocher à une norme supérieure qui transcende les contingences du moment. Ce principe trouve un écho dans la pensée de Julius Evola, qui, dans « Révolte contre le monde moderne », introduit la figure de « l’homme différencié ». Cet homme ne se définit pas par les circonstances qui l’entourent, mais par son opposition consciente et délibérée à la médiocrité et au vide de l’époque contemporaine. Sa résistance ne naît pas d’un caprice ou d’une rébellion adolescente, mais d’une nécessité ontologique : affirmer son être comme une réalité inébranlable, enracinée dans l’éternel et l’absolu.

    Pour Venner comme pour Evola, la rébellion acquiert une dimension qui dépasse le simple aspect pratique ou utilitaire. Il ne s’agit pas d’un simple rejet du statu quo ou d’un combat pour des objectifs matériels ou immédiats. C’est, en réalité, une posture existentielle qui vise à restaurer un ordre perdu, un idéal que le monde moderne a défiguré sous le poids de la banalité et du relativisme. Pour eux, résister est un acte de fidélité à une vérité supérieure, une manière de préserver l’étincelle du sacré en un temps de décadence. Ainsi, l’existence devient une forme de combat, et le rebelle, le gardien de ce qui demeure face à l’avancée implacable de l’éphémère.

    Contre l’histoire écrite

    Ni Dominique Venner ni Julius Evola ne se soumettent aux interprétations qui conçoivent l’histoire comme un processus linéaire ou un mécanisme inéluctable. Venner, avec son approche viscérale et combative, rejette catégoriquement les théories déterministes de penseurs comme Karl Marx, qui réduit l’existence humaine à un rouage des forces économiques, ou Francis Fukuyama, avec sa proclamation de la « fin de l’histoire » comme triomphe passif du libéralisme. Pour Venner, de telles visions dépouillent l’homme de son statut d'agent/d'acteur, le condamnant à n’être qu’un simple spectateur d’un scénario déjà écrit. Il propose au contraire une existence active et volontariste, où l’individu ne se limite pas à accepter le cours des événements, mais le façonne par sa propre détermination, s’affirmant face aux courants qui veulent dissoudre son identité et son but.

    Julius Evola, quant à lui, pousse cette critique encore plus loin dans Les hommes au milieu des ruines. Il ne s’oppose pas seulement aux récits linéaires de progrès ou de décadence, mais remet également en question les conceptions cycliques de l’histoire, comme celles proposées par Oswald Spengler. Bien que Spengler décrit l’essor et la chute des civilisations comme un rythme organique et inévitable, Evola voit dans cette perspective une forme de passivité résignée, qu’il considère inacceptable. Pour lui, le déclin n’est pas un destin auquel l’homme doit se soumettre avec fatalisme ; c’est un défi à relever. «L’homme authentique», dans la vision d’Evola, s’élève avec une volonté souveraine, non comme simple produit de son temps, mais comme un être capable de le transcender.

    Depuis cette position élevée, ancrée dans des principes métaphysiques et éternels, il défie la décadence non par nostalgie ou désespoir, mais avec une force intérieure qui cherche à réaffirmer un ordre supérieur face au chaos et à la dissolution du monde moderne. Ainsi, Venner et Evola transforment la résistance historique en un acte de création, un refus radical d’être prisonnier d’une narration imposée.

    La tradition comme boussole

    Pour Dominique Venner, la figure d’Antigone transcende le cadre de la tragédie grecque et s’érige en symbole éternel de la rébellion légitime. Dans son interprétation, Antigone ne se rebelle pas par caprice ou pour une cause personnelle égoïste, mais agit par une loyauté inébranlable envers une tradition sacrée qu’elle estime supérieure aux lois humaines.

    Face à la tyrannie de Créon, qui représente le pouvoir arbitraire et l’imposition d’une autorité dépourvue de racines transcendantes, Antigone incarne la résistance fondée sur un ordre plus élevé : les lois non écrites des dieux, qui pour Venner symbolisent une continuité spirituelle et morale que l’homme moderne a oubliée. Cette vision fait de la tradition une boussole, un phare qui guide l’individu au milieu de la confusion et du déracinement, lui offrant un sens profond dans sa lutte contre les forces qui menacent de le dépouiller de son essence.

    Julius Evola, dans une perspective similaire mais avec son approche métaphysique caractéristique, approfondit encore cette idée. Pour lui, la Tradition — écrite avec une majuscule pour la distinguer des simples coutumes passagères — n’est pas un ensemble d’habitudes héritées ni une relique du passé conservée par nostalgie. Dans La tradition et les traditions, Evola soutient que la Tradition est un ordre cosmique, une structure éternelle qui relie l’homme à des principes universels et transcendants. Il ne s’agit pas d’une répétition mécanique de pratiques obsolètes, mais d’un cadre vivant qui légitime l’action humaine en l’alignant sur une réalité supérieure. Depuis cette perspective, la résistance n’est ni un acte arbitraire ni une réaction viscérale face aux injustices du moment ; elle n’acquiert sens et autorité qu’en s’appuyant sur ces principes éternels qui transcendent les contingences historiques.

    Antigone, en privilégiant les lois divines sur l’édit humain de Créon, devient l’archétype de cet idéal : son défi n’est pas une simple désobéissance, mais une affirmation d’un ordre sacré qui dépasse et juge les prétentions du pouvoir terrestre. Pour Venner et Evola, la tradition n’est donc pas un poids qui attache au passé, mais une force libératrice qui oriente la rébellion vers un but supérieur, la transformant en un acte de restauration cosmique face à la tyrannie et au chaos.

    Des mots qui libèrent

    Dominique Venner accorde aux mots un rôle central dans la lutte pour la liberté intérieure et l’autonomie de l’individu. Pour lui, ils ne sont pas de simples outils de communication, mais des armes puissantes capables de briser les chaînes de l’oppression, qu’elles soient imposées par des structures extérieures ou par la tyrannie des idées dominantes. Dans sa pensée, des mots bien choisis et prononcés avec conviction ont le pouvoir de défier la narration imposée, de rendre à l’homme le contrôle de son propre destin. Venner trouve l’inspiration chez des figures comme Friedrich Nietzsche, dont la prose acérée et provocatrice démantèle les certitudes de la morale conventionnelle, et Alexandre Soljenitsyne, qui par son témoignage littéraire a mis à nu les mensonges du totalitarisme soviétique.

    Pour Venner, ces auteurs incarnent l’acte de se définir soi-même par le langage, un geste qui libère non seulement l’individu des entraves extérieures, mais l’élève aussi au-dessus de la médiocrité et du conformisme de son époque. Les mots, dans ce sens, deviennent un moyen de résistance active, un outil pour revendiquer la souveraineté sur son propre être face à un monde qui cherche à le faire taire ou à le soumettre.

    Julius Evola, dans Chevaucher le tigre, partage cette révérence pour le pouvoir du langage, bien qu’il l’intègre dans sa vision plus large de l’autonomie spirituelle. Pour Evola, l’homme moderne vit au milieu des ruines, entouré par une civilisation qui s’effondre sous le poids de la manipulation, du matérialisme et de la perte de sens.

    Dans ce contexte, le langage et les symboles émergent comme des bastions de résistance, des outils essentiels pour que «l’homme différencié» préserve son intégrité et son essence inconquise. Evola soutient que la manipulation moderne — qu’elle passe par la propagande, la culture de masse ou la dégradation de la pensée — opère précisément en privant l’individu de sa capacité à nommer et comprendre le monde par lui-même.

    En retrouvant l’usage conscient des mots et des symboles, l’homme peut contrer cette dissolution, affirmant son indépendance face aux forces qui tentent de le réduire à un rouage passif.

    Dans la vision d’Evola, le langage ne reflète pas seulement la réalité, il la façonne : c’est un acte créateur qui permet à l’individu de rester ferme, comme un cavalier qui maîtrise la bête du chaos, dans un monde qui s’enfonce dans la confusion et la décadence. Ainsi, pour Venner et Evola, les mots transcendent leur fonction pratique et deviennent un véhicule de libération, un moyen d’affirmer la volonté et l’identité face à l’oppression et à la ruine.

    Lutter sans capituler

    Dominique Venner, avec son intensité caractéristique, proclame une maxime qui condense sa vision de l’existence : «Face aux revers, ne te demande jamais si la lutte est inutile». Dans ces mots résonne une éthique guerrière qui dépasse les calculs pragmatiques et rejette les doutes qui paralysent l’esprit.

    Pour Venner, la lutte ne se mesure pas par son résultat immédiat ni ne se soumet à l’analyse froide de l’utilité ; sa valeur réside dans l’acte même de résister, dans la décision de rester ferme face à l’adversité, peu importe à quel point elle paraît écrasante.

    Cette posture trouve un profond écho dans La Métaphysique de la guerre de Julius Evola, où l’action acquiert une dimension quasiment sacrée. Pour Evola, le combat — qu’il soit physique, spirituel ou intellectuel — ne se justifie pas par la certitude de la victoire, mais par sa capacité à refléter une dignité intrinsèque, une noblesse qui se manifeste dans le refus absolu de se soumettre aux forces de la décadence ou du chaos.

    Venner et Evola élèvent tous deux la résistance à un plan qui transcende le contingent et le matériel. Pour eux, agir ne dépend pas de la promesse d’un triomphe tangible ni de l’approbation d’un monde qui, selon eux, a perdu le cap. La lutte, même lorsqu’elle semble vouée à l’échec dans une perspective extérieure, devient un témoignage d’honneur, un geste qui affirme l’essence de l’être face à la tentation de capituler.

    Cette approche aristocratique — au sens d’une élévation de l’âme au-dessus des préoccupations ordinaires — imprègne leurs écrits d’un mépris pour la mentalité utilitariste qui domine la modernité. La reddition, pour eux, n’est pas seulement une défaite pratique, mais une trahison des principes qui donnent sens à l’existence. Ainsi, la lutte sans capitulation se transforme en un acte d’affirmation suprême: un défi lancé au destin, une déclaration que l’homme, en résistant, préserve son humanité et sa connexion à quelque chose d’éternel, au-delà des ombres passagères de l’histoire. Dans cet ethos, Venner et Evola voient la résistance non comme un moyen vers une fin, mais comme une fin en soi, une forme de vie qui incarne la grandeur face à la médiocrité et à la décomposition.

    L’histoire comme poésie

    Dominique Venner conçoit l’histoire non comme une simple succession de faits froids ou un dossier poussiéreux plein de données factuelles, mais comme une fusion de «connaissance et poésie». Pour lui, l’histoire est un art vivant, une narration qui entrelace la rigueur de l’intelligence et la beauté de l’imagination, permettant à l’homme de retrouver la mémoire de ce qui fut et, ainsi, de donner sens au chaos du présent.

    Dans cette vision, le passé n’est pas un poids mort ni un simple registre d’événements ; c’est une source d’inspiration, un réservoir d’expériences et de leçons qui, contemplées avec des yeux poétiques, offrent à l’individu et à la communauté une boussole pour naviguer dans les tempêtes de leur temps. Venner préconise de «voler au passé» non pas dans un sens nostalgique ou escapiste, mais comme un acte créatif : saisir les fragments lumineux de l’histoire — ses héros, ses mythes, ses moments de grandeur — et les projeter vers l’avenir comme des phares qui éclairent le chemin vers une existence plus pleine et plus consciente.

    Julius Evola, bien que moins sensible à la lyrique de Venner, partage cette révérence pour le passé, mais l’aborde sous un angle plus métaphysique et combatif. Dans Révolte contre le monde moderne, Evola ne voit pas l’histoire comme une simple chronique, mais comme un champ de bataille où se livre une lutte éternelle entre la Tradition — toujours avec une majuscule, comprise comme un ordre cosmique et éternel — et les forces de la décadence qui érodent cet ordre.

    Pour lui, les civilisations anciennes ne sont pas seulement des reliques d’un temps perdu, mais des modèles vivants de régénération spirituelle, des exemples de la manière dont l’homme peut s’aligner sur des principes transcendants pour surmonter la médiocrité et la dissolution de la modernité. Bien que son ton soit plus analytique que poétique, son approche résonne avec l’idée de Venner d’extraire du passé une force vitale : les cultures de l’Antiquité, avec leurs structures hiérarchiques, leurs valeurs sacrées et leur connexion à l’éternel, deviennent des miroirs dans lesquels l’homme contemporain peut se regarder pour redécouvrir son potentiel de grandeur.

    Ainsi, tandis que Venner tisse l’histoire avec des fils de poésie pour inspirer, Evola la dissèque avec la précision d’un philosophe guerrier, cherchant en elle les clés d’une restauration spirituelle. Tous deux, à leur manière, conviennent que le passé n’est pas un but, mais un moyen : un écho puissant qui, s’il est entendu attentivement, illumine l’avenir et donne sens à la lutte du présent.

    Un legs contre la décadence

    En résumé, Dominique Venner et Julius Evola articulent une rébellion spirituelle qui se dresse comme un rempart face aux assauts de la modernité, défiant ses fondements avec une force qui transcende le politique et le temporel. Cette rébellion repose sur trois piliers fondamentaux.

    Premièrement, un rejet catégorique du déterminisme historique — qu’il s’agisse du matérialisme de Marx, du fatalisme cyclique de Spengler ou du triomphalisme libéral de Fukuyama — qui réduit l’homme à un spectateur impuissant d’un scénario déjà écrit. À la place, ces penseurs proposent une vision volontariste de l’existence, où l’individu revendique sa capacité à façonner son destin par des actes de résistance consciente.

    Deuxièmement, un engagement passionné pour la tradition comme source de légitimité : non comme un attachement aveugle à l’ancien, mais comme une connexion vivante à un ordre éternel qui donne sens et autorité à la lutte face à l’arbitraire du présent. Pour Venner, cette tradition s’exprime dans la mémoire poétique des peuples ; pour Evola, dans un cadre cosmique qui relie l’homme au transcendant.

    Troisièmement, une défense inébranlable de l’action désintéressée, une éthique guerrière qui méprise l’obsession moderne pour l’utilité et le succès immédiat, et qui trouve sa valeur dans la dignité intrinsèque du geste rebelle, même lorsque le monde le condamne à l’échec apparent.

    Face aux « tyrannies masquées » du présent — ces formes subtiles d’oppression qui se cachent derrière la façade du progrès, de l’égalité creuse ou de la consommation anesthésiante —, le message de Venner et Evola résonne avec une clarté implacable : la vraie liberté ne se conquiert pas dans les promesses éphémères de la modernité, ni dans la soumission à ses dogmes déguisés en libération. Elle naît, au contraire, d’une fidélité inébranlable à l’éternel, à ces principes intemporels qui transcendent les modes et les ruines d’un monde en déclin.

    Leur héritage n’est pas une simple critique, mais un appel à l’action, un défi pour que l’homme se lève, retrouve sa souveraineté spirituelle et s’affirme comme gardien d’un ordre supérieur face au vide qui avance. En ce sens, Venner et Evola ne se contentent pas de diagnostiquer la maladie de leur époque : ils offrent un antidote, une vision de l’homme comme rebelle et créateur, capable de transformer la lutte contre la décadence en un acte d’affirmation suprême.

    Carlos N. Mancini (Site de Terre et Peuple, 6 avril 2026)

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  • Etoile du matin...

    Les éditions Ars Magna viennent de publier un essai d'Alexandre Douguine  intitulé Evola - Étoile du matin.

    Théoricien politique influent, un moment proche d'Edouard Limonov, Alexandre Douguine est la figure principale du mouvement eurasiste en Russie. Outre L'appel de l'Eurasie (Avatar, 2013), le texte d'une longue conversation entre lui et Alain de Benoist, plusieurs  de ses ouvrages ou recueils de ses textes sont déjà traduits en français comme La Quatrième théorie politique (Ars Magna, 2012), Pour une théorie du monde multipolaire (Ars Magna, 2013), Le Front de la Tradition (Ars Magna, 2017), Les mystères de l'Eurasie (Ars Magna, 2018), Le retour des Grands Temps (Ars Magna, 2019), Conspirologie (Ars Magna, 2022), Théorie hyperboréenne (Ars Magna, 2023), Martin Heidegger - Philosophie d'un autre commencement (Ars Magna, 2024) ou Les fondamentaux de la géopolitique (Ars Magna, 2024).

     

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    " Dans ce livre, Alexandre Douguine aborde et étudie profondément toutes les œuvres de Julius Evola, en les considérant comme des bases pour animer ses cours universitaires. Au-delà d’une perspective philosophiquement objective, il le fait également à partir d’une perspective russe, ce qui tranche avec les lectures habituelles du Baron. En découlent, en plus de développements apportés aux thématiques évoliennes, des interprétations surprenantes, ainsi que des critiques et des observations, plus particulièrement sur certaines considérations d’Evola concernant la Russie et les Slaves.

    Cet ouvrage sera une occasion de réflexions enrichissantes pour tous les évoliens et tous les eurasistes."

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